[p. 8]

I. Pour une nouvelle définition du fédéralisme1

[p. 9] En 1863 paraissait le dernier grand ouvrage de Proudhon, Du Principe fédératif, où l’on pouvait lire cette phrase devenue célèbre : « Le vingtième siècle ouvrira l’ère des fédérations, ou l’humanité recommencera un purgatoire de mille ans. » Dans quelle voie sommes-nous engagés après un siècle ? Celle des fédérations et de l’harmonie des peuples, ou celle d’une renaissance des particularismes nationaux ? Je répondrai : dans les deux à la fois, et cela n’est pas contradictoire.

Un phénomène très général de convergence inspire les mouvements d’union continentale qui créent le Conseil de l’Europe et le Marché commun, puis leurs contreparties plus ou moins réussies dans l’empire communiste d’Europe, dans le Monde arabe, en Afrique et en Amérique latine, cependant qu’une volonté d’union mondiale anime les Nations unies et l’Unesco, le Conseil œcuménique des Églises et Vatican II.

Simultanément, mais en sens inverse, un phénomène tout aussi général [p. 10] d’affirmation des diversités, des autonomies et des volontés d’indépendance, inspire les mouvements de résurgences communalistes, régionalistes et nationalistes, qu’on voit partout en plein essor, qu’il s’agisse de Nations en instance de divorce avec l’OTAN ou avec le Pacte de Varsovie, ou de nations au sens ancien du mot, régions ou ethnies en révolte plus ou moins ouverte contre le contrat étatique (inégal à leurs yeux) que jadis ou naguère leur imposa l’élément formateur ou hégémonique de chacun de nos États unitaires. Renaissance donc des micro-nationalismes locaux, qui revendiquent leur autonomie au nom de leur langue, de leurs coutumes, ou des nécessités économiques nouvelles, et qui enfièvrent tour à tour la Bretagne, les Flandres ou le Pays basque.

Convergences et diversification, exigence simultanée de plus grandes unions supra-nationales et de plus petites unités infra-nationales, solidarités et autonomies : ces deux mouvements [p. 11] contraires se prononcent en même temps, résultent en partie des mêmes causes, et entraînent des effets complémentaires, j’entends le dépassement de l’État-nation à la fois par en haut et par en bas, d’une part, vers des Fédérations continentales et, d’autre part, vers un fédéralisme régional.

La victime de ce double mouvement contradictoire, c’est en effet l’État-nation, tel qu’il est né de la Révolution et du Premier Empire, produit de la confiscation d’une mystique — la Nation — par un appareil administratif et policier — l’État. Un État plus ou moins nationalisé ou une Nation étatisée, modèle : la France, bientôt imitée par presque toute l’Europe — et au xxe siècle, par une centaine de Nations nouvelles. Centralisé, atomisé et trituré par les dynamismes contraires du xxe siècle, l’État-nation européen nous apparaît, tel que les accidents de l’Histoire nous l’ont laissé, à la fois trop petit et trop grand. Il est trop petit pour assurer ce qu’on persiste à nommer [p. 12] son indépendance et sa souveraineté absolue : car nul pays de notre Europe n’est plus en mesure de jouer un rôle mondial, d’assurer seul sa défense, de se nourrir seul, au spirituel comme au physique. Et en même temps, presque tous nos États centralisés — dans la mesure même où ils sont centralisés — se révèlent trop grands pour animer la vie économique, culturelle et surtout civique de leurs régions : celles-ci se sentent exploitées par l’État, ses bureaux ou sa capitale, et les accusent de colonialisme.

Il est certain que la prétention à une politique indépendante, au plein sens du terme, ne saurait être soutenue à la rigueur que par la Chine, l’URSS et surtout les USA, s’ils acceptaient toutefois d’en payer le prix, lequel serait celui d’une autarcie presque totale ou d’une sorte d’isolation paranoïaque. En fait, les États-Unis, quoique de loin les plus forts, dépendent autant de l’opinion mondiale que celle-ci du dollar ou de la télévision. Une interdépendance [p. 13] universelle dans tous les ordres tend à réduire l’indépendance d’un État à une certaine liberté dans le choix de ses dépendances, à un certain jeu dans l’aménagement de ses réseaux de relations plus ou moins contraignantes. Au surplus, je ne vois guère d’État-nation de type unitaire que ce double mouvement de convergence mondiale et de diversification locale ne mette en crise permanente : 855 votes en quelques années à la Chambre italienne sur le règlement du statut des Régions autonomes. Risques d’éclatement de la Belgique. En France, floraison de projets officiels ou révolutionnaires tendant à régionaliser l’Hexagone. Succès spectaculaires, aux dernières élections, des autonomistes gallois et écossais. Agitation basque et catalane, sourde mais profonde. Plasticages à Saint-Brieuc, dans le Tyrol du Sud, à Louvain et dans le Jura bernois. Mais en même temps, multiplication des jumelages européens entre communes de ces mêmes régions, créations d’organismes de coopérations [p. 14] multinationales du type de la Regio Basiliensis, unions professionnelles et industrielles tendant à dévaloriser les frontières…

À tous les coups, c’est donc l’État-nation qui perd. Il ne correspond plus ni aux conditions de liberté et de participation civique, apanage des petites communautés ou cités libres, comme Rousseau l’avait si bien vu ; ni aux conditions de développement, de rentabilité et de sécurité, auxquelles ne peuvent répondre que de grands espaces économiques constitués à la mesure des possibilités et des besoins de l’ère scientifico-technique.

Cet échec de la politique centralisatrice et unitaire, secrètement obsédée par un rêve d’autarcie, et cette mise en question, voire en accusation, de la formule stato-nationale élaborée par le xixe siècle, nous renvoient l’un comme l’autre à des formules de type fédéraliste. À la question que je me posais sur la prophétie proudhonienne, voici donc une première réponse : oui, nous [p. 15] sommes bel et bien au seuil d’une ère potentiellement fédéraliste.

Peut-on dire plus ? Sur les quelque cent trente nations souveraines qui divisent notre humanité, je ne compte guère que deux douzaines d’États fédératifs, mais ils regroupent 40 % de la population du globe, et il est frappant de constater qu’on trouve parmi eux les plus grands États des cinq continents et les plus modernes — ainsi les États-Unis, le Mexique et le Brésil pour les trois Amériques, le Nigeria en Afrique, l’Allemagne pour l’Europe de l’Ouest et la Yougoslavie pour celle de l’Est, et au-delà, l’URSS, l’Inde et l’Australie.

Voilà qui réfute le cliché du fédéralisme « désuet ». Mais l’étiquette fédérale couvre des marchandises de qualités pour le moins diverses selon qu’il s’agit par exemple de l’empire soviétique, du Nigeria, ou de la Confédération suisse. Car la double exigence antinomique de la convergence et de la diversification n’est pas tellement [p. 16] mieux satisfaite dans ces trois États officiellement fédératifs que dans les nations unitaires : en URSS, ce sont les autonomies régionales et les diversités religieuses et politiques qui sont opprimées par l’État central dont un Parti unique s’est emparé ; au Nigeria, c’est au contraire une des régions fédérées qui s’érige en État unitaire ; en Suisse, c’est le régime fédératif lui-même qui se voit invoqué (non sans paradoxe d’ailleurs), pour refuser de se laisser entraîner par des mouvements de convergence européenne et mondiale, même s’ils disent s’inspirer du propre exemple de la fédération des cantons suisses !

Il est certain que dans ces trois cas, c’est moins le fédéralisme qu’on est en droit d’incriminer que sa trahison pure et simple, ou son usage mal compris, ou son blocage délibéré aux limites d’un État fédéral. Il ne s’agit pas d’un défaut du fédéralisme, mais d’un défaut de fédéralisme. Et l’on est en droit de penser que l’application [p. 17] correcte de la méthode fédéraliste rétablirait bientôt ce double mouvement de diastole et de systole, vers des autonomies plus locales et vers des unions plus vastes, qui est le battement même du cœur d’un régime sain, j’entends immunisé contre le virus totalitaire. Mais si le fédéralisme apparaît bien comme le remède spécifique au stato-nationalisme, il faudrait, avant de le prescrire, être très sûr de sa formule. Or je ne vois pas de terme du langage politique qui prête à pires malentendus !

Un Français cultivé qui demande à son Littré le sens du mot fédéralisme trouve ceci : « Fédéralisme : s. m. Néologisme. Système, doctrine du gouvernement fédératif. » Ce qui ne nous apprend rien, d’autant que « fédératif » est défini plus loin comme ce « qui a rapport à une confédération ». Quant à « fédération », c’est simplement « union politique d’États » (mais on a soin de préciser qu’en vers, cela fait cinq syllabes). Cette définition est assurément [p. 18] moins éclairante que les deux citations qui l’illustrent : 1) « Le fédéralisme était une des formes politiques les plus communes employées par les sauvages. » Chateaubriand, Amérique, Gouvernement. 2) « Pendant la Révolution, projet attribué aux Girondins de rompre l’unité nationale et de transformer la France en une fédération de petits États. »

Pour le Français cultivé, donc, la cause est jugée. Il s’agit d’un système qui est bon pour les sauvages, et qui semble n’avoir été préconisé que par des traîtres à la République… Il est vrai que mon Littré date de 1865 : « fédéralisme » y est encore qualifié de néologisme ». C’était deux ans après le livre de Proudhon. Depuis lors, les centaines d’études et de gros volumes parus sur le sujet auraient dû suffire, semble-t-il, à clarifier un terme que le problème européen et nos situations nationales nous amènent à utiliser quotidiennement. Mais pas du tout : le malheur congénital du fédéralisme reste [p. 19] d’être un concept dialectique, ambigu, et qui autorise — ou incite en tout cas — aux plus invraisemblables pataquès conceptuels. J’en citerai trois exemples. Il y a quelques années, je suggérai au comité directeur d’un congrès européen qu’une journée fût réservée à des travaux sur le fédéralisme. Le représentant du Conseil de l’Europe tint à déclarer aussitôt que le terme de fédéralisme étant tabou à Strasbourg, il se verrait obligé de quitter le comité si l’on adoptait ma proposition. Je compris par la suite que ce haut fonctionnaire tenait le fédéralisme pour un système d’unification intégrale, sans respect pour les diversités et les autonomies des pays membres, c’est-à-dire très exactement le contraire de ce qu’il est. À l’inverse, le fédéralisme est assimilé par beaucoup à une attitude de suspicion envers tout pouvoir central, et à la défense ombrageuse des autonomies locales ou régionales. C’est ainsi qu’un illustre homme d’État belge, et grand Européen, écrivait [p. 20] récemment : « Ce n’est pas dans le fédéralisme, ce n’est pas en se repliant sur elle-même que la Wallonie trouvera son salut. » Plus étonnant encore, en Suisse même, il y a quelques années, on put entendre le recteur d’une de nos universités cantonales condamner le principe d’une subvention fédérale « parce qu’ici, disait-il, nous sommes fédéralistes ! »

Si pareils malentendus sont le fait d’Européens professionnels ou de gardiens jaloux des traditions helvètes, que sera-ce ailleurs ? Le fédéralisme n’étant ni ceci, ni cela, mais la coexistence en tension de ceci et de cela, il semble que le danger d’interprétations partielles, donc ruineuses dans son cas, lui soit pour ainsi dire congénital.

Or s’il est vrai que l’Union de l’Europe est l’entreprise capitale de ce siècle, et s’il est vraisemblable que cette union sera fédérale ou ne sera pas, on sent tous les dangers qu’entraînent en fait les malentendus que j’ai dits, et par suite l’importance pratique de tout [p. 21] effort de clarification des concepts de fédération et de fédéralisme.

Pour ma part, je voudrais maintenant proposer quelques définitions, puis les relier à des situations contemporaines choisies dans les domaines les plus variés et les moins politiques au sens étroit du mot.

Tout d’abord, trois définitions.

Je propose d’appeler problème fédéraliste une situation dans laquelle s’affrontent deux réalités humaines antinomiques mais également valables et vitales, de telle sorte que la solution ne puisse être cherchée ni dans la réduction de l’un des termes, ni dans la subordination de l’un à l’autre, mais seulement dans une création qui englobe, satisfasse et transcende les exigences de l’un et de l’autre.

J’appellerai donc solution fédéraliste toute solution qui prend pour règle de respecter les deux termes antinomiques [p. 22] en conflit tout en les composant de telle manière que la résultante de leur tension soit positive. (On dirait, dans le langage de la théorie des jeux de von Neumann et Morgenstern, qu’il s’agit de déterminer l’optimum en lequel se concilient deux maxima contradictoires, — comme l’offre et la demande dans un prix.)

L’ensemble des problèmes et des solutions ainsi définis constitue ce que je nommerai la politique fédéraliste, au sens le plus large du terme.

Avant de chercher à quel type d’homme correspond une telle politique, et quel type d’homme elle entend préparer ou éduquer, constatons qu’elle traduit une forme de pensée, une structure de relations bi-polaires dont le « modèle » nous est connu : c’est celui qu’ont élaboré les fondateurs de la philosophie occidentale dans le dialogue opposant les Eléates aux Ioniens au sujet de l’antinomie fondamentale de l’Un et du Divers, ou encore de la permanence et du changement. Parallèlement [p. 23] se constituaient les premières définitions de l’homme comme individu distinct, et de la cité ou auto-nomie (littéralement auto-réglage) comme cellule de base des ligues et fédérations.

Voilà qui est proprement occidental : devant ce même problème de l’un et du divers, les métaphysiques orientales prennent le parti de supprimer le conflit en réduisant l’un de ses termes — le divers — au prix d’une longue ascèse exténuante. Pour le brahmane, pour le bouddhiste, le but est d’effacer l’individu, la différence, de tout fondre dans l’Un sans distinction. Mais l’Occident, dès l’aube grecque, cherche à maintenir les deux termes non pas en équilibre neutre, mais bien en tension créatrice, et c’est le succès de cet effort toujours renouvelé et toujours menacé, qui dénote la santé de la pensée européenne, sa justesse, sa mesure conquise sur le chaos de la masse indistincte autant que sur l’anarchie des individus isolés, qu’il s’agisse des réalités métaphysiques ou physiques, esthétiques [p. 24] ou politiques. C’est de la lutte des contraires que procède la plus belle harmonie, dit un fragment célèbre d’Héraclite.

L’art et la science de cette mise en tension, de cette composition de réalités contraires mais également valables, voilà je crois ce qui définit l’apport original et spécifique de la pensée occidentale ; or cette définition vaut également et intégralement pour le fédéralisme, du moins tel que je l’entends, après avoir valu pour la Grèce des grands siècles avec sa dialectique de l’individu et de la Cité, conciliée dans la notion de citoyen.

Mais le moment crucial de toute l’évolution spécifiquement occidentale vers l’approfondissement et l’expansion du modèle des contraires en tension créatrice, nous le trouvons dans le christianisme des grands conciles. À Nicée, puis à Chalcédoine, plusieurs centaines d’évêques et de docteurs se mettent d’accord pour définir en grec la nature à la fois triple et une du Dieu Père, [p. 25] Fils, et Saint-Esprit, et la personne à la fois une et double de Jésus-Christ. Et ils écrivent : Nous enseignons un seul et même Seigneur Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme… fils unique en deux natures, sans confusion (ni) séparation. L’union n’a pas supprimé la différence des natures, mais plutôt elle a sauvegardé les propriétés de chaque nature, qui se rencontrent dans une seule personne…

Abstraction faite de la foi que l’on accorde ou non à la substance de ces énoncés, je retiens que leurs formes et structures posent un certain type de relations, posent donc une société et une politique.

De même que le modèle trinitaire des conciles sera utilisé par Kepler dans ses spéculations sur le cercle et leurs applications à l’astronomie, ou par Hegel dans sa dialectique ternaire et ses applications au devenir historico-politique — source principale de la méthode marxienne — de même le modèle de la coexistence des deux natures [p. 26] sans confusion ni séparation et de l’union qui loin de supprimer la différence des natures sauvegarde leurs propriétés2, sera repris par tous les penseurs occidentaux respectueux du réel et des conditions de la vie, qui sont : antinomies, oppositions, lutte des contraires « d’où procède la plus belle harmonie ». Je pense d’abord, bien sûr, aux esprits dialectiques, à Pascal, Kierkegaard ou Nietzsche, et aux doctrinaires politiques comme Rousseau, Tocqueville et Proudhon, mais aussi aux écoles récentes de physiciens et de logiciens pour lesquels la complémentarité de phénomènes, définis comme exclusifs l’un de l’autre, a cessé d’être un scandale, est même devenu principe fondamental d’interprétation du réel. (Je pense notamment aux théories de L. de Broglie sur la lumière, faite de [p. 27] vrais corpuscules mais aussi de vraies ondes…)

Notre modèle de pensée fédéraliste ainsi posé à la clé de l’histoire européenne, il reste à repérer les principaux domaines de la réalité moderne où l’on retrouve les structures typiques d’un problème fédéraliste.

À la base de notre analyse, plaçons une conception de l’homme analogue au modèle bi-polaire posé par le concile de Chalcédoine. La personne humaine, notion déduite des dogmes relatifs aux trois Personnes divines, et surtout à la deuxième, va nous servir de module. La personne humaine, c’est l’homme considéré dans sa double réalité d’individu distinct et de citoyen engagé dans la société. Pourvu de libertés mais de responsabilités, solitaire et solidaire (selon le mot de Victor Hugo repris par Camus), distingué du troupeau par cette vocation même dont l’exercice le relie à la communauté, cet homme se [p. 28] constitue dans la dialectique des contraires. Et ce caractère va se transmettre à tous les groupes qu’il formera avec d’autres hommes, ses semblables. Ces groupes devront être, à leur tour, à la fois autonomes et solidaires : pour eux aussi, l’un n’ira pas sans l’autre, bien mieux : l’un — la solidarité — sera la garantie de l’autre — l’autonomie.

Quelques exemples :

1. Le problème des universités résulte d’un couple d’exigences contradictoires, qui paraissent exclusives l’une de l’autre quoique indispensables l’une à l’autre : la spécialisation et la culture générale.

2. Les problèmes actuels de l’habitat et de l’urbanisme résultent de la croissante difficulté de satisfaire les exigences, également valables mais également frustrées dans les grands ensembles, de solitude et de sociabilité, de recueillement et de communication avec les autres.

3. Au niveau de la vie civique et politique, tout le problème revient à concilier les besoins contraires mais [p. 29] vitaux d’autonomie locale et de grands espaces communs, de participation efficace à la vie d’un groupe concret et d’horizons ouverts, d’adhésion à des communautés plus vastes et de cadres qui rassurent, d’enracinement et de mobilité… La situation de l’homme qui veut à la fois sa vie privée et une vie sociale est homologue à la situation de la région qui veut à la fois son autonomie et sa participation à un plus grand ensemble, en association.

4. Enfin, le problème général de l’œcuménisme n’est-il pas le même en sa forme que ceux que nous venons d’évoquer, puisqu’il consiste à concilier des confessions distinctes dans l’unité de l’Église, c’est-à-dire, en dernière analyse, des vocations particulières au sein de l’Être même de l’Universel, source et fin de toute communauté.

Dans tous ces domaines d’existence, quels seront les principes de méthode dictés par le souci fédéraliste de respect des diversités, des conditions contradictoires de la vie, comme la liberté [p. 30] des personnes et la force de la communauté ?

L’analyse fédéraliste d’une situation part du concret, en ce sens que d’abord elle considère la nature d’une tâche ou d’une fonction particulière dont on aura reconnu la nécessité ou l’agrément. Deuxième étape : elle évalue les dimensions optima de l’aire d’exécution requise, et elle le fait en fonction des trois facteurs suivants : possibilités de participation (civique, intellectuelle, économique), efficacité, économie des moyens. Enfin, dernière étape : une fois déterminées cette dimension et l’unité correspondante (communale, régionale, nationale, continentale ou mondiale, selon les cas), il ne reste qu’à désigner le niveau de compétence où seront prises les décisions relatives à cette tâche. Il peut y avoir d’ailleurs plusieurs niveaux de décisions, hiérarchisés. Séparer les pouvoirs, les disperser, les répartir selon le bon sens, voilà le programme proudhonien de division fédéraliste de l’État, inverse exact de l’utopie totalitaire. [p. 31] De plus, les aires d’opération peuvent et doivent différer selon les tâches, j’entends selon qu’elles intéressent tous les hommes de toutes les régions, certains hommes de toutes les régions, certains hommes de certaines régions, tous les hommes de quelques régions, ou d’une seule.

Je conviendrai que le nombre des combinaisons auxquelles peut conduire cette méthode a de quoi donner le vertige aux fonctionnaires de tradition unitaire. Mais les ordinateurs vont prendre la relève. Lénine disait que la révolution communiste, c’était les soviets plus l’électricité. Pour moi, le fédéralisme, c’est l’autonomie des Régions plus les ordinateurs, c’est-à-dire le respect du réel et de ses infinies complexités enfin rendu possible par la technique moderne. (Ce débat n’est pas d’aujourd’hui. Aux projets de découpage géométrique de la France en carrés réguliers de dix-huit lieues de côté, comme le proposait Sieyès sous prétexte de simplifier les contrôles [p. 32] administratifs, Mirabeau répondait déjà par cette grande phrase : Le but de la société n’est pas que l’administration soit facile, mais qu’elle soit juste et éclairée.)

Nous allons voir, enfin, que nos critères d’évaluation des dimensions et d’attribution des niveaux décisionnels — la participation, l’efficacité et l’économie des moyens — sont en interdépendance générale.

Prenons l’exemple de l’habitat : le gigantisme des villes, l’entassement dans les grands ensembles conçus pour rapporter, ont produit une situation de crise dont l’acuité se mesure notamment par le chiffre élevé des suicides. L’homme des ensembles à bon marché, trop serré avec d’autres chez soi, et qui voudrait être enfin seul, sort et se mêle à la foule anonyme… Mais c’est une mauvaise solitude, née de l’absence de communication avec ceux que l’on côtoie comme s’ils n’étaient pas là. La solution consisterait à recréer les conditions de communauté, et tout [p. 33] d’abord certaines dimensions et structures architecturales : des unités d’habitation de 5 000 à 25 000 habitants, dotées non seulement d’espaces verts mais de rues réservées aux seuls piétons et d’une place remplissant la fonction de l’agora ou du forum dans la cité antique : place délimitée par tous les bâtiments symboliques de la vie communautaire, églises, mairie, marchés, cafés, lieu de rencontres, d’intrigues, de flirts, de criée des journaux et de manifestations. La possibilité physique et morale de participation à la vie communale dépend de tels aménagements.

Les dimensions d’ailleurs, peuvent être numériques aussi bien qu’architecturales : prenez les conflits actuels dans l’université, en tous pays et tous régimes politico-économiques. Ils ont pour motif profond l’antinomie entre la culture générale au sens traditionnel et l’acquisition d’un savoir professionnel souvent d’autant plus rentable qu’il est plus étroitement spécialisé ; [p. 34] mais la révolte actuelle des étudiants, sorte de tourbillon dans l’égarement, est aussi le résultat mécanique de l’explosion des effectifs. Multipliez par dix les dimensions des marches d’un escalier, il devient impraticable. De même, le décuplement des effectifs estudiantins transforme en acrobatie toute participation réelle à la recherche et compromet l’efficacité de l’enseignement. Remède fédéraliste : commencer par réévaluer les dimensions d’une université digne du nom, ménageant des possibilités de recherches très spécialisées et de travail interdisciplinaire. L’analyse conduit à souhaiter l’adoption, comme module, de petits groupes ou unités de base de douze à quinze étudiants autour d’un enseignant (c’étaient les dimensions d’un studium de la Sorbonne au xiiie siècle) puis une fédération de ces petites unités en départements, et je retrouve ici les solutions préconisées lors du fameux colloque de Caen, en 1966, mais aussi les conclusions de mon discours de [p. 35] Göttingen aux recteurs européens en 1964.3

L’université fut une commune libre au Moyen Âge. Toute vie civique, depuis la cité grecque, est communale d’abord, municipale. C’est au niveau de la vie civique et politique — c’est le même mot, selon l’étymologie — que nous allons enfin retrouver le problème classique du fédéralisme : comment assurer la cohésion d’un ensemble assez vaste pour pouvoir se charger de tâches communes (telles que la défense, les affaires étrangères et la politique économique, ou certaines recherches scientifiques) sans léser les droits essentiels et l’autonomie des unités de base ? Comment devenir assez grand pour être fort, tout en restant assez petit pour être libre ?

Ce n’est pas le vote d’une constitution, de type plus ou moins fédéral, qui peut résoudre une fois pour toutes ce conflit permanent. Il y faut une méthode [p. 36] vivante, celle que j’ai dite : sans cesse évaluer à nouveau la dimension des tâches à entreprendre, répartir en conséquence les pouvoirs de décision, opérer les concentrations de forces proportionnées à la puissance que l’on veut obtenir et en même temps multiplier les petites unités de base, de manière à maintenir ou renforcer les possibilités de participation civiques, intellectuelles et affectives.

C’est dans ce double dynamisme créateur d’unions plus vastes à proportion de tâches nouvelles, mais aussi de communautés plus petites correspondant aux exigences de l’habitat, de la formation des esprits et de l’exercice du civisme, c’est dans cette dialectique concrète que sont en train de se former sous nos yeux, en Europe, plus d’une centaine de Régions à métropole destinées à devenir — à plus ou moins long terme — les unités de base de la future Fédération continentale, en lieu et place des États-nations constitués au xixe siècle.

[p. 37] On s’aperçoit alors que le fédéralisme politique (intra- ou inter-étatique), seul pris en considération par les auteurs classiques, n’était en réalité qu’un cas particulier d’une conception beaucoup plus large des relations humaines dans la Cité, des relations publiques en général. C’est ce qu’avait bien vu le regretté Pierre Duclos, lorsqu’il relevait que « le fédéralisme vit d’une vie que la forme institutionnelle dénommée État ne suffit pas à qualifier et moins encore à épuiser »… Et il ajoutait : « Le fédéralisme est autre chose qu’une simple recette juridique ou politique : il est un des grands types d’aménagement du rapport politique et peut-être plus encore, un des grands styles de vie et de civilisation capable, au même titre que le libéralisme, le socialisme ou la démocratie, d’alimenter la pensée des sociétés et de dicter aux hommes ces “images de comportement” dont Bertrand de Jouvenel a si justement mis en vedette l’importance historique4. »

[p. 38] Nous voici loin de la forme politique bonne pour les sauvages dont parlait Littré. Mais loin aussi des définitions étroitement légales et constitutionnelles du xixe. Nous voici sur le seuil de l’ère des grandes unions et des petites unités fonctionnelles, et l’on va peut-être trouver, dans les techniques avancées, le moyen de leur composition.

En tant que méthode générale d’aménagement des relations humaines, le fédéralisme tel que j’ai tenté de le définir ne fait que commencer. Il n’est pas matière historique, mais prospective. Il a plus d’avenir que de passé.