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XI

La mesure nationale-socialiste

L’élite française s’est fait depuis quelques années une géographie de l’esprit dont le caractère frappant est d’être en complet désaccord avec la géographie physique. À lire nos revues, à écouter les débats les plus acharnés qui surexcitent les intellectuels, on se ferait une image de l’Europe telle que l’URSS se trouverait située entre la France et l’Allemagne.

En fait, et qu’elle le veuille ou non, l’URSS met psychologiquement un continent de malentendus entre la France et ses voisins réels.

Il a paru en France nombre d’ouvrages excellents sur l’œuvre culturelle des Russes. Beaucoup de ces Russes sont venus à Paris vanter leur dictature, sa production industrielle, son armée, sa jeunesse, ses métros, et ses diverses « réalisations ». Mais que sait-on de l’œuvre inaugurée par la révolution nationale-socialiste ? À peu près ce que nous savions de la Russie vers les années 1920 : ce qu’en rapportent quelques journalistes préoccupés de confirmer les préjugés de leurs lecteurs, et de donner de nouveaux arguments aux partis de gauche ou de droite. Or s’il est vrai que les Soviets avaient en 1920 l’âge de l’hitlérisme en 1936, la proximité immédiate de l’Allemagne rend très paradoxale cette similitude d’ignorance.

[p. 104] La France, j’allais dire la jeunesse de la France, aurait pourtant tout intérêt à suivre d’aussi près qu’il est possible le développement d’une révolution à tant d’égards plus proche que la russe.

L’expérience russe est dominée par deux grands faits qui la distinguent radicalement de toutes nos possibilités occidentales : la richesse d’un énorme territoire et l’état arriéré ou nul de l’industrie, de l’instruction et du sens civique au départ. Les léninistes se sont trouvés devant un continent qu’ils n’avaient guère qu’à coloniser. Ils ont pu appliquer, sans crainte d’aucune sanction directe de la part des faits, une vieille doctrine particulièrement apte à soutenir une action schématique. La situation de l’Allemagne en 1933 était exactement inverse. Elle ressemblait beaucoup à celle qu’une seconde révolution française aurait à surmonter, et cela d’où qu’elle vienne et quoi qu’elle veuille. Le parti national-socialiste ne se trouvait pas devant une masse informe et arriérée, mais devant 46 partis organisés, une économie très complexe et très malade, un territoire surpeuplé, des traditions culturelles profondément ancrées dans la petite et la moyenne bourgeoisie, niées ou rénovées anarchiquement par des élites contradictoires et souvent sans racines, enfin un prolétariat exaspéré par la misère et qui formait la grande majorité de la population. Mettez ici un plus et là un moins, vous aurez grossièrement les conditions qui s’imposeraient en France à toute révolution de masses (qu’elle soit fasciste ou bolchéviste)47.

Toutefois, le facteur décisif de la révolution allemande ferait nécessairement défaut à toute action de ce genre en France : et c’est le facteur national qui a donné au NSDAP non seulement la moitié de son nom, [p. 105] mais le pouvoir, et le prestige d’un destin. On ignore à tel point en France l’importance capitale de ce fait, que l’on confond sans le moindre scrupule national et nationaliste, quand il est question de l’Allemagne. C’est que la nation française existe depuis 1789 ; et qu’elle existe même si réellement qu’elle trouve mauvais que l’on affirme en général, à côté d’elle, la volonté d’être une nation. Un Français qui proclame aujourd’hui, à grand éclat, qu’il veut être « Français d’abord », c’est un monsieur qui exagère, c’est un chauvin, et en tous cas un homme de droite48. Et s’il s’affirme « national » cela ne rend plus du tout le son du « Vive la Nation ! » de Valmy… C’est pourquoi le Français moyen traduit national-socialisme par nationalisme. Il se condamne ainsi à ne pas comprendre ce qu’il y a de religieusement puissant dans l’hitlérisme : la revendication d’une conscience nationale.

Vers 1933, le défaut de conscience nationale se faisait sentir aux Allemands plus fortement que le défaut de liberté civique ou de bien-être matériel. La preuve de cette affirmation, dont je pèse chaque terme, et qui paraîtra si parfaitement absurde aux yeux du plus grand nombre des Français, n’allons pas la chercher plus loin que dans le triomphe même d’Hitler. C’est parce qu’Hitler a compris cela qu’il a battu tous les partis adverses, et sept millions d’électeurs communistes. Il a compris que la mystique était plus forte que les intérêts, d’autant plus forte que la misère était plus grande. Qu’on ne dise pas que cela est impensable en France, sans se rappeler que ce fut un jour mieux que pensable : les soldats de Kellermann s’appelaient, je [p. 106] crois, les sans-culottes. Ils n’avaient pas même de bottes ! Et c’est la mystique « nationale » qui fit la force de l’armée du Rhin. Mais surtout Hitler a compris que la mystique la plus puissante sur le peuple, serait celle qui lui offrirait la promesse d’une communauté. Le « Nationalsozialismus » n’est pas le composé hybride de nationalisme et de socialisme que la traduction française du terme nous invite à imaginer. Il exprime en une seule formule l’aspect politique et l’aspect économique d’une volonté tout à fait distincte du nationalisme et du socialisme. Volonté de fusion complète des actions et des idéaux particuliers en une unité intérieure assurant une force publique et donnant de la sorte une base commune à l’existence des individus.

On peut estimer qu’il y a là une fausse communauté, une fausse réponse, une duperie spirituelle ; je le crois, au nom d’une vérité plus haute, et qui n’est pas une opinion de partisan, de politique. Mais cela n’empêche pas que le génie d’Hitler est un fait. (J’appelle génie la faculté de distinguer la véritable source de l’angoisse d’un peuple, et d’incarner, aux yeux de ce peuple, une réponse libératrice.) Personne n’a davantage que l’Allemand la passion de la vie communautaire ; jamais cette passion n’avait été davantage frustrée qu’au cours des quinze années de luttes civiles que fut le régime de Weimar. Partis, régions, classes, générations, ville et campagne, Université et peuple : la guerre était partout et la mesure commune nulle part.

Hitler parut et dit : Je suis le Parti, je suis le Pays, je suis le Peuple, je suis à la fois le porteur des idées de la jeunesse et de celles des anciens combattants, je suis enfin l’annonciateur de la Nation allemande à venir. C’était l’incarnation de la commune mesure, la fin de l’angoisse, et l’inauguration d’un Troisième Empire religieux, synthèse monumentale et invincible de la force et du rêve obscur des masses.

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« La volonté et l’action d’Adolf Hitler ont amené le triomphe du Mouvement. C’est sa force qui a créé le nouvel État et qui donne l’impulsion à l’édification nationale-socialiste. C’est lui qui conformera le destin futur de son libre peuple. Ses paroles sont le programme de notre lutte. Elles sont les sources du nouveau droit qui s’établit. Ses pensées dominent les fondements et la forme de l’ordre social et politique nouveau. » — « Le Führer est le Parti, le Parti est le Führer. » — « Parti et État sont une seule et même chose. » — « Hitler est l’Allemagne, l’Allemagne, c’est Hitler. » — Voilà la mesure, et son incarnation visible à tous.

« La nation est le contenu et la substance de l’empire. Elle est le but de tout ordre. Le peuple… est le seul but de toute activité humaine et de toute institution publique. » — « L’empire est un État socialiste-racial, — populaire, — unifié, — comprenant un seul parti. » En outre « le parti, le peuple et l’empire sont gouvernés et administrés selon le principe du chef (Führergrundsatz). On devient chef en donnant à sa suite (Gefolgschaft, ensemble de ceux qui obéissent) des preuves convaincantes de son pouvoir d’action49. » — Voilà les fins auxquelles la mesure doit conduire, avec une rigueur fanatique, — ce fanatisme traduisant nécessairement l’ampleur d’un dessein millénaire.

Comment une telle mesure va-t-elle pouvoir régir l’ensemble des activités intellectuelles ? Comment s’appliquera-t-elle [p. 108] à la réalité et spécialement à la culture, une fois le pouvoir politique aux mains du Chef ?

Je voudrais esquisser ici, sans tenir compte de l’opinion que je puis avoir sur la valeur ou le bon droit relatif des deux régimes — un parallèle entre la dictature soviétique et le « Führerstaat » hitlérien50 considérés dans leurs rapports avec la culture, au lendemain de la prise du pouvoir. Il m’apparaît que ce parallèle met en lumière le mécanisme fatal de tout régime totalitaire, et cela d’une façon d’autant plus frappante qu’il s’agit ici de régimes entre lesquels la guerre est déclarée, au nom de doctrines et de buts dont certains nous paraissent à jamais incompatibles.

Dans les deux cas, la prise de pouvoir politique s’effectua à la faveur d’une misère et d’un désordre insupportables. Il en résulta tout d’abord, pour le parti régnant, l’obligation de proclamer la primauté pratique de l’économie et de la politique sur tout autre facteur. On s’ingénia, dans les discours de propagande, à faire de nécessité vertu. On se servit du « spirituel » pour justifier le mépris où l’on était forcé de tenir la culture. On fit appel à la doctrine marxiste, ou à l’honneur national menacé, c’est-à-dire à des mystiques, contre toute critique « désintéressée ». Il fallait d’abord donner le pain, d’abord rendre sa « liberté » à la nation. La culture viendrait après : on la taxait pour le moment de superstructure, ou de manifestation de décadence. Par où l’on voit que la fameuse primauté du matériel n’est nullement un problème philosophique ; car de ce point de vue-là, précisément, elle est d’une évidente absurdité ; mais un certain excès de misère suffit très bien à [p. 109] expliquer qu’on y ait eu recours en pleine action51.

Ce fut la première phase, négative par nécessité. Elle dura plus longtemps en Russie qu’en Allemagne pour des raisons de fait faciles à distinguer.

Mais une fois le régime installé, se pose la question de durer. Une dictature ne peut durer contre l’opinion libre et anarchique. Elle ne peut tolérer d’opposition. Or on ne se défend bien qu’en attaquant. Le seul désir de durer impose donc à une dictature trois grandes tâches d’ordre culturel : a) la mise en forme des doctrines qui justifient rétrospectivement ou actuellement les violences exercées ; b) la propagande, qui promet aux masses un avenir si beau que tous les sacrifices présents deviennent légers ; c) l’éducation de la jeunesse, qui assure le futur automatisme du régime. « Nos expériences actuelles nous montrent que seule la victoire d’une conception du monde unifiée peut permettre une collaboration judicieuse de tous les organismes de la nation », dit Rosenberg. Et il ajoute que « la révolution (nationale-socialiste) ne serait guère qu’un épisode, non une époque, si elle restait purement politique ».

Il est incontestable que ces trois activités, commandées par la seule volonté de garder le pouvoir politique, ont marqué, dans toutes les révolutions de masses, les premiers contacts du régime avec le domaine culturel. Le problème s’est donc posé dans tous les cas sous la forme très simple d’une mise au pas (Gleichschaltung ou synchronisation de la culture). On réunit des masses énormes et on les enthousiasme pour la « culture », c’est-à-dire non point pour telle œuvre de premier ordre, [p. 110] que ces masses n’auraient pas toujours la capacité d’admirer, mais pour la volonté, affirmée par l’État, de fonder une culture nouvelle et populaire. En réalité, ce n’est pas le contenu de la culture proprement dite que l’on répand, mais on affirme un certain nombre de mots d’ordre, un certain cadre dans lequel les productions futures, désirées, seront contraintes de s’ordonner. Règne des films de propagande, de chœurs parlés, des Schlagworte écrits en lettres gigantesques sur des banderoles aussi rouges en Allemagne qu’en URSS. Ce schématisme de « l’édification culturelle » produit dans les deux cas la même impression très pénible de mensonge et de bonne volonté mêlés, d’opportunisme parfois plus raisonnable que le laisser-aller des libéraux, mais si grossier que l’on voit mal l’usage qu’en pourraient faire les plus ardents partisans même du régime.

Cette deuxième phase se résume donc en un effort intéressé des dictateurs pour imposer à l’esprit créateur aussi bien qu’à l’esprit des usagers de la culture, la mesure prétendue universelle. Or cette mesure étant en fait celle qui a réglé d’abord l’action, et l’action de masse, ne saurait être, pour des raisons techniques, qu’un schéma. Toute propagande est par définition schématique ; mais les moyens qu’elle met en œuvre pour obtenir un plébiscite, ou fouetter l’enthousiasme en faveur du énième Plan, se révèlent dérisoires et dégradants dès qu’il s’agit de la culture. Dérision et dégradation fatales dans le cas des régimes improvisés, par où j’entends ceux qui ont commencé par la revendication et la prise du pouvoir, non par l’éducation des masses, qu’ils n’avaient pas le temps d’entreprendre. (Ou qui ne pourra être entreprise sérieusement qu’après un certain nombre de rénovations matérielles.)

Il s’agit maintenant de mettre au pas, et le plus vite possible, ces esprits qu’on n’a pas éduqués. Il va falloir monnayer la doctrine en valeurs symboliques, faciles [p. 111] à reconnaître, en affirmations volontaires que l’on donnera pour bon argent alors qu’elles ne sont guère qu’une sorte de spéculation sur les créations futures. L’intéressant, l’extraordinaire ici, c’est de voir à quel point la technique de cette phase est pareille dans des régimes qui ont à répandre les doctrines les plus dissemblables. Le schématisme même dont j’ai parlé va nous permettre ici de comparer formellement, terme à terme, les « valeurs » soviétiques et nationales-socialistes dans le domaine de la culture.

 

Collectivisme : « Le bien commun passe avant le bien particulier. Ce qui est utile à la communauté populaire est légal ; ce qui peut lui nuire est illégal. » Ce principe fondamental de la constitution hitlérienne a son pendant exact dans la constitution soviétique. Il autorise, dans les deux régimes, outre les procédés juridiques qu’on imagine, le mépris le plus efficace pour tous les non-conformistes intellectuels, isolés, originaux, précurseurs ou attardés, dégénérés, délicats, individualistes, etc., qualifiés pêle-mêle de saboteurs.

 

Valeur de l’individu : L’homme ne vaut que par son activité au service du peuple ou du prolétariat, c’est-à-dire, concrètement, au service du Parti, qui selon la parole du Führer est « la volonté organisée de la nation ». Dans les deux régimes, on s’efforcera de démontrer que d’autant plus l’individu se sacrifie au Parti, d’autant plus il acquiert de valeur personnelle. (Caricature politique de la notion chrétienne de personne.)

 

Mission historique d’une partie de la population, considérée comme destinée d’avance, collectivement, à incarner la culture nouvelle sous ses formes les plus créatrices : classe prolétarienne ou race aryenne. Seront tenus pour suspects ou saboteurs tous les écrivains issus [p. 112] d’une autre classe ou d’une autre race. (Pour condamner un saboteur, on arguera en URSS de son ascendance bourgeoise, en Allemagne de son ascendance juive.) La culture officielle aura pour premier objectif de développer exclusivement les qualités spécifiques du prolétariat ou de la race nordique, selon le schéma de ces deux « réalités » que les doctrinaires du Parti auront su faire admettre comme « scientifique ».

 

Valeur du travail : Elle est exaltée en termes à peu près identiques des deux côtés. Le travail doit remplacer la guerre. (« La lutte contre le froid et la faim est notre guerre ! » peut-on lire sur les panneaux de propagande du Secours d’hiver allemand.) On s’efforcera de mêler les travailleurs intellectuels et manuels. On ouvrira les universités aux ouvriers en URSS, et les camps de travail aux étudiants en Allemagne. Cet effort visant jusqu’ici à une juxtaposition ou à des interversions fréquentes des deux ordres de travail, davantage qu’à la création d’une attitude centrale d’où la pensée et la main apparaissent organiquement inséparables… (Attitude que j’essaierai de décrire dans la seconde partie de cet ouvrage.)

 

Moralisme : La morale est identiquement soumise dans les deux cas à l’édification (Aufbau) socialiste ou nationale. Les conditions pratiques de cette édification étant définies de la manière la plus simple par la propagande, les vertus et les vices sont simples et facilement reconnus par tous. Toute œuvre se voit donc exposée à des « dénonciations » qui traduiront souvent en termes de morale officielle l’incompréhension artistique des membres du Parti, ou certaines rancunes personnelles. Le moralisme le plus agressif trouvera toujours l’appui de la police au début. Un peu plus tard, il envahira les films, le roman, le théâtre…

 

[p. 113] Rôle de l’écrivain et de l’artiste : « L’artiste est le porte-parole du peuple, l’interprète de sa volonté et du sens de son évolution. » (Voelkischer Beobachter, n° cité.) Remplacez peuple par prolétariat, vous aurez la doctrine stalinienne. Il ne s’agit bien entendu ni du peuple ni du prolétariat tels qu’ils sont, mais tels que le Parti les définit.

 

Attitude philosophique et religieuse : Il n’est plus nécessaire d’insister sur la direction générale de l’humanisme soviétique. Malgré les racines qu’il plonge dans le xviiie siècle français, c’est encore un mot allemand qui le résume le plus exactement : Diesseitigkeit, qualité de ce qui est terrestre, de ce qui concerne l’ici-bas, par opposition à tout au-delà transcendant. Bien que le parti national-socialiste prétende imposer à ses membres la dénomination de « croyants » (en vertu de l’article 24 du programme de base, comme le rappelait récemment le ministre des Cultes !) et bien qu’il attaque violemment le parti soviétique des Sans-Dieu, on ne saurait nier que le Dieu qu’il sert est immanent aux intérêts du Volkstum, et doit se confondre avec ces intérêts sous peine de mort. La Diesseitigkeit de la philosophie hitlérienne a été fort bien exprimée par Rosenberg dans un discours où il s’élève avec violence contre toute conception ascétique ou moyen-âgeuse de la vie : « Nous condamnons tous les systèmes d’éducation qui se fondaient d’une façon ou d’une autre sur la peur et l’angoisse de l’imagination. Au lieu de la résignation, nous avons exalté la fierté ; au lieu de cultiver le sentiment d’infériorité, nous avons mis sur le pavois le sentiment de l’honneur. Et au lieu de cultiver l’angoisse de l’imagination, nous avons poussé à l’estime de soi-même. » Avec des différences d’accent notables et qui s’expliquent surtout, je crois, par les circonstances de départ différentes, [p. 114] nous retrouvons dans les deux régimes la même condamnation orgueilleuse de toute « fuite hors de l’ici-bas » — entendez hors des tâches immédiates qu’impose le Parti.