[p. 59]

VI

L’Arche de l’Alliance

Suis-je pour une autre fin que pour rechercher l’alliance du Seigneur ?

Claude de Saint-Martin (L’Homme de désir.)

J’ai parlé d’une mesure « vraie ». Mais quels sont les critères objectifs de la vérité que j’ai en vue ? Quelles sont les « notes » de la mesure vraie ? Je répondrai par deux définitions que l’exemple du peuple hébreu me semble propre à bien concrétiser.

Et d’abord, je dirai qu’une mesure est vraie lorsqu’elle consiste dans le rappel constant des fins que poursuit la culture. Vraie mesure, ce sous-entendu clairement perçu par tous les clercs, qui rapporte toutes les démarches de la pensée et de l’action au telos de la société, c’est-à-dire à son but suprême. Encore faut-il savoir, me dira-t-on, si ce telos lui-même est vrai. Et certes, l’absolue vérité d’un principe téléologique n’est définie que par la vérité du telos même. Mais je ne veux parler ici que de la vérité objective. Or la vérité du telos n’est saisie que par l’acte de foi, et cet acte n’est pas objectif. Je m’en tiens donc à ce critère formel : la vraie mesure réside d’abord dans la conscience permanente d’une finalité commune à toutes nos œuvres.

[p. 60] En second lieu, je dirai qu’une mesure vérifiée par ce critère formel doit être en même temps vérifiée par son actualité intrinsèque. On pourrait concevoir en effet une mesure qui satisfasse au critère téléologique, et qui pourtant ne porte pas en elle d’efficacité permanente. On pourrait concevoir par exemple une mesure imposée par l’État et qui se révèle incapable d’épouser, pour le vivifier, le mouvement de l’esprit créateur. On pourrait concevoir une dictature qui ne borne pas ses ambitions au politique… Il arrive même qu’on puisse le constater.

Je dis enfin que si ces deux critères n’existent pas ou cessent d’exister, la mesure d’une société se détruit d’elle-même, fatalement. C’est le cas présent de la mesure bourgeoise, nous le verrons, et ce fut le cas de la mesure qui domina l’Europe du Moyen Âge.

L’histoire du monde n’a pas connu de civilisation plus finaliste que celle des Juifs sous l’ancienne alliance. La grandeur d’Israël est d’avoir incarné une vocation, et rien que cela, une vocation démesurée où il a pris son unique mesure.

S’il est vrai qu’un prophète authentique est un homme sans biographie18 on peut dire pareillement du peuple prophétique qu’il n’eut pas d’histoire profane19. On peut dire de ce peuple aussi qu’il se lève et qu’il tombe avec son ministère. Que savons-nous de ces tribus infimes ? Leurs annales sont celles d’une puissance qui ne fut jamais immanente à leurs médiocres conditions. Ce que nous connaissons de leur « histoire », c’est l’histoire des [p. 61] gestes de Dieu, dont les Hébreux ne furent que les instruments. C’est l’histoire des victoires difficiles d’une vocation sur un destin, d’une vocation divine, transcendante, sur ce destin de très piètre envergure que dictaient les temps et les lieux.

« Préparer les voies du Seigneur », aplanir le chemin du Messie, voilà la fin transcendante de ce peuple, celle que lui prêchent ses prophètes. Il vient de Dieu, il va vers Dieu, et c’est la loi de Dieu qui le conduit. C’est pourquoi son telos est transcendant comme Dieu, unique en son essence comme Dieu, et comme Dieu objet de la foi seule. Mais il est invisible aux mortels, et c’est pourquoi ils se rebellent contre lui, pour suivre les faux dieux « faits de main d’homme », les « idoles de leur invention ».

Mon peuple consulte son bois
Et c’est son bâton qui lui parle !
Car l’esprit de prostitution égare
Et ils se prostituent loin de leur Dieu.
(Osée, 4, 12)

Cet « esprit de prostitution », cette idolâtrie qui renaît dès qu’Israël cesse de croire à ce que ses yeux ne peuvent voir et qui pourtant fait toute sa grandeur, c’est la révolte du destin profane contre la libre vocation de Dieu. Et de même que cette révolte est symbolisée au concret par les statues des idoles étrangères, cette vocation sera symbolisée par la présence de l’Arche de l’Alliance, aussi nommée arche du témoignage : alliance de l’Éternel et témoignage de sa volonté. Dans l’Arche sont les tables de la loi. La Loi est la mesure sacrée. C’est elle qui rappelle à la fois l’origine et la fin du peuple : l’Éternel Dieu et son service.

Parce qu’elle est la loi de Dieu, et que ce Dieu est l’Éternel, la Loi est la conscience finale du peuple hébreu. Et parce qu’elle est la loi de Dieu, elle porte en [p. 62] elle la règle permanente de toute action et de toute pensée. Vraie mesure, donc, et mesure commune. On porte l’arche au-devant des armées, dans la guerre, comme le symbole de l’unité du peuple, mais son usage est interdit pendant les guerres civiles : c’est que la mesure est indivisible. Dieu est au ciel, sa loi est sur la terre, et les prêtres sont là pour veiller sur l’Alliance. Et si ces « clercs » viennent à trahir, — il semble bien que ce soit leur métier — s’ils oublient que le Dieu qu’ils servent est un Dieu qui se nomme « jaloux », les prophètes se lèvent contre eux et dénoncent leur idolâtrie20. Idole, tout ce qui détourne de la seule vocation. Idole, toute action ou pensée si belle ou si féconde qu’elle soit, qui ne puisse être consacrée au ministère sacerdotal du peuple. Idole, tout ce qui n’est pas ordonné à la fin que les prophètes annoncent sans relâche.

Que devient alors la culture ? — « L’homme qui a une vocation n’est pas bon à autre chose. Israël portait dans son sein l’avenir religieux du monde. Dès qu’il était tenté de s’oublier dans les voies vulgaires des autres peuples, une sorte de génie sombre lui montrait l’envers de toute chose, et avec des accents d’amère ironie, proclamait que la justice à l’ancienne manière ne devait [p. 63] jamais être sacrifiée.21 » Ainsi toute tentative de culture profane se voit assimilée à l’entreprise de Babel : une révolte d’orgueil contre Dieu. La culture d’Israël sera pauvre à raison même de sa pureté. Sa pauvreté sera considérée comme sa grandeur. Car ce qui est grand, c’est ce qui comble la mesure. Ce n’est pas la richesse mais la fidélité. Ce ne sont pas les moyens en eux-mêmes mais les moyens mesurés par la fin. C’est pourquoi sa pauvreté même garantit la fidélité de la culture du peuple hébreu. C’est une ascèse : il s’agit de détruire en germe tout ce qui comblerait trop tôt ou trop humainement la grande attente messianique. Point d’abstractions : c’est que le culte qu’il faut rendre au Dieu vivant est une obéissance directe « en esprit et en vérité ». Or abstraire, c’est d’abord s’abstraire de l’immédiat. Et c’est aussi, dans une certaine mesure, douter… Ainsi donc, pour l’Hébreu, se borner au concret, c’est rester fidèle à la Loi. D’ailleurs son langage même s’ordonne dès l’origine à cette vocation supérieure ; dénué de termes abstraits, impropre à toute métaphysique22 il contraint les auteurs sacrés à l’invention de métaphores qui enrobent les notions les plus hautes dans un vêtement quotidien ; on dirait : un vêtement de travail. Cette « pauvreté » philosophique — mais quand un peuple a des prophètes, a-t-il besoin de philosophes ? — est ainsi l’aspect négatif d’une splendeur poétique inégalée. (La poésie de l’Occident chrétien sera grande dans la mesure où elle sera biblique ou grecque, sublime dans la mesure [p. 64] où la synthèse des deux traditions sera dominée par l’élément biblique.) Seuls les grands discours prophétiques parmi tous les chants de la terre, ont réellement rythmé l’action, et vérifié l’étymologie grecque de poésie, qui est agir.

Point d’arts figuratifs ou imaginatifs. La loi les interdit par le deuxième et le troisième commandement. « Tu ne te feras pas d’image taillée, ni de représentation des choses qui sont en haut dans les cieux, en bas sur la terre, et dans les eaux plus bas que la terre. » Cela condamne toute espèce d’art plastique. « Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face » — cela condamne la mythologie et la fabulation, où les Aryens puisent leur art de tromper et de se satisfaire d’illusions.

Point de science purement technique : la sagesse de Salomon n’est pas une connaissance des « causes », mais bien des « signatures » naturelles. Elle ne veut pas utiliser les choses, mais distinguer en elles les intentions divines, pour les offrir en holocauste spirituel au Créateur.

Enfin, remarque encore Renan : « L’Esprit prophétique et les institutions qui en naissent, au moins virtuellement, interdisaient le développement commercial et industriel. »

Que reste-t-il de ce que nous nommons culture ? Philosophie, beaux-arts, fictions écrites, science, industrie, tout cela est sacrifié à la seule chose nécessaire : l’accomplissement d’une vocation spirituelle. Et les moyens de cet accomplissement sont les moyens les plus élémentaires que les hommes ont de commercer : l’écriture, la parole et l’action, — la tradition, la prophétie, la guerre…

On l’a dit : le royaume d’Israël fut davantage une ecclesia qu’une polis. Mais le terme parfait d’une société n’est-il pas justement dans la transformation de la polis en ecclesia ? N’est-il pas dans la suppression de la politique au profit de l’aventure de l’esprit ?

[p. 65] Si l’on admet que la destination de toute culture, c’est de concentrer les puissances de la nature et de la société dans les mains de l’homme responsable, et dont l’esprit connaît un but auquel il dédie toutes ses œuvres, on voit que la culture la plus pauvre, qui fut celle du peuple hébreu, fut aussi la plus convenable aux fins suprêmes de l’esprit. Toutefois, non tant à cause de sa pauvreté même qu’à cause de l’absolu de sa mesure et de la promesse qu’elle portait.

Mais la Promesse enfin s’est incarnée dans un fils d’Israël, selon la prophétie, apportant une Nouvelle Alliance, pour tous les peuples. Et dès lors la mesure n’est plus dans l’observance de la Loi qui conduit au Messie, mais bien dans la tension entre la Foi, qui est risque, et la Doctrine, qui est institution.

Chassé de sa patrie par les Romains, persécuté par les chrétiens pour avoir méconnu le Christ, puis par les ennemis totalitaires du Christianisme pour avoir préparé ses voies, Israël est devenu le peuple sans foyer, sans limites et sans mesure.

Les richesses mêmes qu’il prodigue aujourd’hui à la culture dans tous ses ordres23 ne sont-elles pas le signe qu’il y a place désormais dans sa visée pour autre chose que l’unique nécessaire ? Le Siècle fait toujours grand accueil et faveur à celui qui abandonne la quête de l’éternel et n’y voit plus qu’une « illusion ». Mais ce siècle lui-même, n’est-il pas le produit d’un abandon de la mesure chrétienne en tant qu’instituée et sacrée ? Notre culture moderne serait-elle née de cette mystérieuse convergence dans la sécularisation — ce négatif ou cet incognito de l’incarnation ?