Aux origines : le Mythe et l’Épopée

Au début de la littérature, en effet, et avant même qu’elle soit écrite, lorsqu’elle n’est encore que transmise et récitée de mémoire sur la place, la responsabilité sociale de l’auteur, du poète, de « celui-qui-fait » c’est-à-dire qui exprime et qui donne forme et sens, est si pleine et entière qu’elle ne saurait se formuler comme problème ni comme solution : elle est constitutive de toute création, que ce soit en Asie, en Syrie, en Égypte, et encore, dans la Grèce homérique.

Ce n’est guère que dans la société hellénistique qu’un métier neuf commence à s’exercer : celui de l’artiste profane, qui compose ses écrits pour distraire ou séduire, sans nul souci d’un rôle social, hors de toute liturgie civique. Le Pentateuque, le Dict de Padma, la Bhagavad-Gita, le Popol Vuh des Mayas, ces grands écrits formaient un peuple et lui donnaient ses valeurs. De nos jours, Rilke ne forme que des sensibilités individuelles dans une « élite » de toutes les classes. Flaubert essaie le rythme [p. 3] de ses phrases dans son « gueuloir » et ce qu’il y corrige n’est qu’une question d’oreille, toute subjective ; mais le lecteur des Mahabharatas, livre sacré, s’il se trompe d’une syllabe, risque de s’endormir à tout jamais !

Toutes les littératures préeuropéennes ont en commun une fonction proprement religieuse d’expression des jugements politiques, des vertus civiques et de la conscience sociale d’une communauté, par les moyens du Mythe et de l’Épopée. Le mythe littéraire ou plastique, des Rig Védas hindous aux sand paintings des Indiens navajos, exprime dans la forme ramassée d’une histoire ou d’une anecdote exemplaire des vérités religieuses ou scientifiques, sociales ou psychologiques, indispensables à l’existence et au maintien d’une communauté humaine. Il s’agit d’informer, d’instruire en émouvant, de maintenir (en montrant les conséquences de leur transgression) certaines vérités religieuses constitutives de la communauté et propres à la diriger ou orienter dans ses choix politiques, civiques et moraux.

Cette fonction, mythique aux origines, de toute fabulation soit parlée, soit écrite, se perpétue dans nos littératures sous des formes aisément identifiables, pour peu qu’on substitue des concepts aux images, et des démonstrations (rationnelles, sociologiques, ou psychologiques) au conte ou aux sentences hermétiques.

Quand Mallarmé assigne au Poète, « ange », la mission de « donner un sens plus pur aux mots de la tribu », c’est-à-dire de maintenir et de rectifier le langage dans sa fonction communautaire, reliante, religieuse au sens originel, il lui donne un pouvoir mythique. Mais quel savoir nouveau gagnera ce sens plus pur ? Nos littératures, quelque profanes qu’elles soient devenues, n’en conservent pas moins le pouvoir (conscient et assumé ou non) de proposer et d’entretenir des modèles de conduite, de jugement social, et de sentiment individuel1 — la différence étant que, [p. 4] désormais, ces modèles sont multiples et contradictoires, soumis aux modes, non plus aux dogmes, aux névroses d’auteurs sans nulle autorité, non plus aux lieux communs d’une sagesse collective ; enfin, à la volonté de contester radicalement une société plutôt que de la réformer.

Le développement d’un mythe dans le temps d’une histoire exemplaire plus qu’historique, c’est l’Épopée, qui constitue le principal de la littérature non seulement de l’Inde, du Tibet et de la Perse, de Sumer, de l’Égypte et d’Israël, mais aussi de la Grèce d’Homère, de la Rome de Virgile, de la Germanie des Nibelungen, et finalement de la France des Chansons de geste, de la Bretagne des légendes arthuriennes.