7. Programme pour les Européens §

L’Europe n’est pas un parti §

Nous parlions d’un Programme. Mais ce n’est pas celui d’un parti qui se dirait européen, écologiste, régionaliste, fédéraliste…

C’est le programme de ceux qui, dans tous les partis, voient venir les mêmes dangers et sont en quête des mêmes réponses créatrices.

Il n’existe en réalité aucune raison pour qu’une Europe écologique, régionaliste, fédéraliste, devienne l’affaire d’un seul parti, forçant du même coup tous les autres à se dire contre, du seul fait qu’ils se sentiraient exclus, ou contestés en bloc. Il est certain qu’au nombre des adhérents de toutes les formations traditionnelles, beaucoup, peut-être la majorité, reconnaissent l’évidence des thèses écologistes, régionalistes, fédéralistes, qu’elles soient ou non rituellement condamnées par l’« appareil » de leur parti — celui pour lequel finalement ils vont cependant voter, par inertie.

[p. 160] Que les partis persistent dans leur être tant qu’ils auront une raison d’être : ils représentent des attitudes et des mentalités qui constituent des sortes de langages dans lesquels ils interprètent les différentes manières usuelles d’approcher les problèmes qu’on a tenté de définir ici.

Ce qui nous importe dans ce Rapport, c’est cela sur quoi tous les hommes tant soit peu raisonnables et informés peuvent s’unir aujourd’hui en connaissance de cause et en convergence de buts.

Personne n’ose se dire contre l’union §

Le fait est que personne à haute voix ne se déclare pour la pollution ; n’ose dire, même s’il le pense, qu’il est indifférent aux risques d’« excursions » dans un Superphénix ; ou encore qu’il se moque totalement de laisser aux générations futures, pendant 24 000 ans au minimum, 120 000 probables, voire 5 millions possibles, la tâche quotidienne de refroidir et d’isoler des milliers de tonnes de déchets radioactifs, menaçant en permanence et à la moindre négligence d’exploser dans les entrailles de la Terre et de répandre des nuées mortelles sur la surface entière de la planète.

Personne ne veut cela. Nous ne voulons pas cela.

Mais tout le monde peut voir que si nous, citoyens des 30 pays de l’Europe, laissons faire nos États désunis, puérilement rivaux et l’un de l’autre craintifs, [p. 161] le pire devient le plus probable : crise économique indéfiniment aggravée, inflation et chômage en croissance jumelée, famines génocidaires, terrorisme endémique universel, le tout allant inéluctablement aux conflits nucléaires intercontinentaux nettoyant la Nature de sa vermine humaine.

Le seul problème sérieux que nous affrontons tous est donc celui de savoir comment se mettre d’accord, en temps utile, pour éviter ce qu’en tout cas nous ne voulons pas.

On ne présente pas ici le manifeste d’un parti qui aurait plus que tout autre le droit de se proclamer européen. On offre des propositions concrètes, un plan de survie de l’Europe et de l’humanité.

Qu’avons-nous proposé dans ces pages ? §

Rappelons les principales orientations et suggestions parfois précises formulées dans les six chapitres qui précèdent :

1. Subordonner l’Économie non plus au profit mais à l’homme. Ce qui peut signifier, par exemple : renoncer à toute entreprise qui serait financièrement rentable, mais cesserait de l’être si l’on prenait en compte ses coûts et contrecoups sociaux, médico-psychologiques, belligènes, environnementaux, polluants, désertifiants et gaspilleurs de ressources naturelles. Créer des réseaux continentaux et régionaux [p. 162] de communication au service de la participation des citoyens aux décisions publiques. D’où : petites unités de production et d’emploi stabilisé.

Raccourcir le temps de travail. Produire mieux avec moins de gaspillage et une répartition plus fluide des efforts. Développer une agriculture plus autonome et mieux diversifiée. Faire revivre l’artisanat, c’est-à-dire les loisirs créateurs, valorisant les ressources de la Terre.

Concerter à l’échelle mondiale les transferts de technologie.

Tout cela suppose des pouvoirs fédéraux européens.

2. Donner aux communes et aux régions le droit de se prononcer sur les sources, la nature et le volume de l’Énergie correspondant à leurs besoins, évalués par elles-mêmes, non par les vendeurs d’énergie.

Diminuer puis inverser les taux de croissance du gaspillage énergétique.

Tout cela suppose des pouvoirs fédéraux européens.

3. Au service de l’environnement, c’est-à-dire du souci d’assurer l’équilibre entre l’homme et la Nature :

Établir un plan européen de l’Eau. Un plan de sauvetage de la Méditerranée. Protéger la couche d’ozone qui entoure le globe. Contrôler les produits chimiques nouveaux, les engrais, les agents conservateurs d’aliments et le bétonnage universel.

Créer à cet effet des agences fédérales.

[p. 163] 4. Constituer des Régions et créer leurs pouvoirs, non les « prendre » (ils n’existent pas).

Cesser de les spolier du gros de leurs ressources fiscales.

Dépasser le dogme de la souveraineté nationale absolue : reconnaître et favoriser les solidarités transfrontalières.

Constituer un Sénat des Régions, comme pièce maîtresse de la fédération européenne.

5. Cesser de se reposer pour la défense de l’Europe sur les armes nucléaires (par nature offensives) commandées par le Pentagone.

Éduquer au contraire et motiver la volonté de défense sur place, locale et régionale, dans toute l’Europe.

Ce qui exige l’union, mais pas n’importe laquelle : l’union qui s’exprime dans la devise « Un pour tous, tous pour un ».

6. Donner au tiers monde l’exemple, seul efficace, d’une société d’un type nouveau, fondée sur les principes écologiques, régionalistes et fédéralistes.

Une société qui n’ait pas pour but la Puissance (des États ou des compagnies) mais la réalisation des personnes, c’est-à-dire la Liberté.

Seule l’Europe fédérée sera capable de cet exemple, dont dépend la paix du monde et la continuation de l’histoire humaine.

[p. 164]

Que feront de ces propositions les députés que vous aurez élus ? §

La coutume et la règle, dans une démocratie, veulent que les députés défendent au Parlement les programmes sur lesquels ils ont été élus.

Il va de soi que les décisions qui seront prises par le Parlement européen seront valables dans le cadre des compétences que lui confère le traité de Rome, dont celle de voter le budget. Il s’agit là, dès l’origine des Parlements occidentaux, de leur compétence principale.

Le budget dit la vérité (que trahissent la plupart des discours) sur la volonté politique de la communauté qui l’élabore dans ses bureaux39 puis le discute, le modifie, l’accepte finalement et donc exige que l’exécutif s’y conforme.

Élargir les compétences du Parlement, comme beaucoup le réclament et comme certains le redoutent, n’y changerait rien, puisque cela ne [p. 165] changerait rien à la volonté des citoyens, laquelle comptera seule en fin de compte. (Ou alors, c’est que nous ne serions plus en démocratie, et toute discussion sur les compétences du Parlement deviendrait une perte de temps.)

Il serait donc simplement ridicule d’exiger à l’avance du futur Parlement européen qu’il n’outrepasse point ses compétences. Ce serait exiger en fait qu’il s’engage, avant même d’être élu, à se conformer aux intérêts minoritaires des factieux de la Communauté plutôt qu’à la volonté des électeurs, seule souveraine dans la Communauté, l’étant d’abord dans chacun de ses pays.

Si les Européens des neuf pays qui vont élire leurs députés veulent faire l’Europe, ils la feront : ils éliront un Parlement qui aura mission d’en procurer les moyens. S’ils veulent cette Europe fédérale — unie dans le respect de ses diversités — elle le sera.

La seule question sérieuse est de savoir s’ils la veulent, s’ils ont compris qu’elle est la seule réponse encore possible à des problèmes de survie, qui ne sont pas seulement économiques mais moraux et même spirituels.

Confédération ou fédération ? §

Ou bien ils ont compris que l’union est vitale — ou bien ils vont encore se disputer sur des définitions inopérantes : fédération ou confédération par [p. 166] exemple, qui ne correspondent en fait qu’à des différences du taux de sincérité dans la décision de s’unir.

Ceux qui préconisent la confédération optent pour la formule méfiante, égoïste, et qui prévoit l’échec à terme, de la simple liaison : je ne m’engage à rien au-delà de ce qui me convient, tant pis pour l’autre.

Et ceux qui préconisent la fédération optent pour la formule créatrice et confiante du mariage : nous nous engageons réciproquement « pour le meilleur et pour le pire »… « jusqu’à ce que la mort nous sépare », donc sans limitation d’intérêt ni de temps.

Enfin quelque chose de grand et qui serait en même temps raisonnable !

Vous déciderez §

L’attitude des nationalistes anti-européens de droite et de gauche nous paraît non seulement immorale mais politiquement comparable à celles de Matamore et de Gribouille.

Elle ne peut aboutir, au mieux, qu’à confirmer la satellisation politique de 8 États de l’Est européen par l’URSS, d’une part, la mise en sous-traitance économique de vingt-deux États de l’Ouest européen par les USA, d’autre part.

Nous ne pouvons échapper à ce dilemme que par l’union continentale, c’est autant dire : en adoptant les formules fédérales, les seules qui correspondent [p. 167] aux réalités de l’Europe, c’est-à-dire à l’union non seulement dans la diversité mais pour la diversité des Régions. Et non seulement pour les protéger contre les ambitions annexionnistes d’un État extérieur, mais aussi contre les ambitions uniformisantes de leur capitale nationale.

Nous ne sommes pas des fanatiques de l’Europe unie. Nous constatons seulement que l’union fédérale est la seule solution possible à la crise qui sévit dans chacun de nos pays. Nous avons essayé d’en montrer les raisons à nos compatriotes européens.

Notre seul but est d’informer sur les problèmes majeurs de l’Europe les électeurs de juin, les candidats, les militants écologistes, régionalistes, fédéralistes, les élus nationaux et locaux, quelques ministres, un ou deux chefs d’État, les chroniqueurs des mass media, qui sont les plus efficaces à court terme.

Il ne s’agit pas de propagande. Si les faits présentés dans ces pages ne parlent pas un langage assez clair, on ne voit pas quel procédé psychologique — publicité, répétition systématique, pression, chantage — pourrait faire mieux dans un sens salutaire. (Les dictatures savent faire beaucoup plus il est vrai, moyennant Auschwitz et le Goulag.)

Voici l’Europe, et les données actuelles de sa crise. Celle-ci peut aboutir à la mise en servage ou satellisation de nos États l’un après l’autre ; ou à leur renaissance mais tous ensemble. À vous de choisir les hommes et les moyens qui nous mèneront à l’une ou [p. 168] à l’autre de ces fins : au désespoir de vivre en exil de soi-même, ou à l’espoir d’une liberté chaque jour gagnée, dans l’engagement personnel à tous risques.

Victor Hugo écrivait, il y a cent ans40 :

Hors de nous les gouvernements tentent quelque chose, mais rien de ce qu’ils tâchent de faire ne réussira contre votre décision, contre votre liberté, contre votre souveraineté. Regardez-les faire sans inquiétude, toujours avec douceur, quelquefois avec un sourire. Le suprême avenir est en vous… Vous êtes un seul peuple, l’Europe, et vous voulez une seule chose, la Paix.