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Introduction
Que la connaissance du vrai danger nous guérit des fausses peurs

[p. 13] Au dessert nous étions d’accord : ce qui manque le plus aux démocraties en général, et à l’Amérique en particulier, c’est de croire au Diable. On sortit de table. C’était au club. Tandis que nous attendions l’ascenseur, je dis au Philosophe1 :

— Fort bien, mais si je parlais du Diable, c’est moi qui passerais aussitôt pour un personnage diabolique, ou qui sait, pour le Diable lui-même !

— Peut-être devriez-vous accepter le risque ? répondit-il avec sa grande douceur.

La porte de l’ascenseur s’ouvrait, nous entrâmes.

— Ce serait enfin une situation tragique nouvelle : se faire Diable soi-même pour prouver qu’il existe !

— Je sais une belle histoire, reprit le Philosophe. Elle se passe dans votre pays natal. L’un des premiers apôtres irlandais qui évangélisèrent la Suisse expliquait à son auditoire de paysans que les martyrs sont nos meilleurs intercesseurs auprès de [p. 14] Dieu. Les pâtres de la Suisse alpestre sont des gens simples et réalistes. Ils crurent l’apôtre. Ils le crurent si bien qu’ils le tuèrent ! Et le plus beau, c’est que cela réussit : ils devinrent chrétiens.

Nous suivions le groupe qui se dirigeait vers les salons. Et je pensais : il nous faut de ces paraboles pour nous rappeler combien il est dangereux de dire la vérité en général, et la vérité chrétienne en particulier. Dangereux pour celui qui la dit ! Si nous voulons être chrétiens, soit, mais sachons de quel prix cela se paye. Il y a dix-neuf siècles que ce Prix a été fixé…

On était arrivé au fumoir. Et tout le monde se remit à parler des nouvelles du jour comme si le Diable n’existait pas. Pourtant le Philosophe me prit encore à part : — Pourquoi n’écririez-vous pas un livre sur le Diable ?

J’y songeais depuis quelques instants.

Ce n’est pas sans quelque inquiétude que j’ai senti ce livre se proposer à moi : car de l’auteur ou du sujet, sait-on jamais lequel a choisi l’autre ? Parler du Diable, écrire sur lui, n’était-ce pas une manière imprudente de le provoquer publiquement ? Je songeais à cette phrase de Kafka : « L’un des artifices de séduction les plus efficaces du Diable, c’est de nous provoquer au combat. C’est comme la lutte avec une femme, qui finit au lit. »

Mais on n’écrit jamais impunément, quel que soit le sujet en cause. Il est vrai que pour certains auteurs, l’acte d’écrire résulte simplement d’une démangeaison de l’esprit que l’on calme en grattant [p. 15] du papier, sans nul souci des conséquences. Mais ceux qui écrivent pour mieux savoir endossent toujours un certain risque. Nulle vérité n’est bonne à dire, dans ce sens que chaque vérité comporte une part d’accusation pour notre vie, et tend à déranger cet équilibre de pieux mensonges tacitement admis, sans lesquels « l’existence deviendrait impossible »… L’eau, remarquait un humoriste, est ce liquide si impur qu’une seule goutte en suffit pour troubler une absinthe. Ainsi chaque goutte de vérité trouble la vie. Mais c’est de quoi l’on peut faire son ivresse. Je n’aime écrire que des livres dangereux.

Cependant, publier pose un autre problème. L’époque n’est-elle pas assez consternante et consternée, les esprits pas assez égarés ? Faut-il encore jeter le Diable dans la bagarre à l’heure où nous aurions besoin, dit-on, d’un « message positif » et rassurant ?

Eh bien, surtout que l’on ne se rassure pas ! L’une des raisons pour lesquelles le trouble empire, dans le monde, c’est qu’on a peur de regarder en face ses vraies causes. Nous croyons à trente-six mille maux, redoutons trente-six mille périls, mais nous avons cessé de croire au Mal et de redouter le vrai Péril. Montrer la réalité du Diable dans ce monde, ce n’est pas augmenter la peur, c’est lui donner son véritable Objet. C’est faire peur de la bonne manière. Et c’est peut-être le moyen de nous guérir des fausses angoisses qui nous paralysaient, ou de l’angoisse de [p. 16] faux périls. On n’est jamais plus en danger que dans les moments où l’on se trompe sur la vraie direction de la menace, et où l’on tend ses énergies dans une défense orientée vers le vide, cependant que l’Ennemi s’approche par derrière.

Identifier l’Ennemi, mesurer sa puissance, tel est le sujet de ce petit ouvrage. Toutefois, qu’on ne s’attende pas à un portrait du Diable : il faut tenir tous ses portraits pour autant de victoires qu’il remporte sur notre complaisance ou nos crédulités. Le Diable est l’anti-modèle absolu, son essence étant précisément le déguisement, l’usurpation des apparences, le bluff éhonté ou subtil, bref, l’art de faire mentir les formes. À défaut donc d’une peinture impossible, ou trop aisément pittoresque, on tentera de décrire l’œuvre du Diable au temps présent, en face de nous et parmi nous : le grand Truquage.

La plupart des auteurs qui se sont occupés du Diable, au cours des siècles, me paraissent d’accord sur ce point : comme tous ceux qui ne croient pas au bien, à la délicatesse, à la grandeur, à l’âme, le Malin est un homme à trucs. C’est l’agent double, triple, centuple, l’agent multiple à l’infini. Bornons-nous à ses tours les plus simples, ceux qui prennent à coup sûr le plus grand nombre d’hommes dans les basses époques spirituelles.

Encore un mot. On se tromperait sur l’intention de ce petit traité, si l’on y voyait un effort pour « démontrer » l’existence du Diable. Il ne s’agit ici [p. 17] que d’un essai d’interpréter certains déboires de notre temps, en les rapportant à l’action du seul être qui s’en réjouisse.

New York, janvier 1942.