[p. 187]

Cinquième partie

Le Bleu du Ciel

[p. 189]

59.
La lutte contre le Diable

« Ne réponds pas à l’insensé selon sa folie
De peur que tu ne lui ressembles toi-même. »
« Réponds à l’insensé selon sa folie
Afin qu’il ne se regarde pas comme sage… »

C’est ainsi que l’auteur des Proverbes27 exprime le paradoxe du combat contre le mal en général, qu’il s’agisse de la résistance d’une âme au Diable, ou de la guerre des démocraties contre les dictatures totalitaires.

Si vous opposez au Diable la ruse, la subtilité, l’ironie et l’intelligence froide, vous risquez de devenir méchants, c’est-à-dire que plus vous cherchez à être forts à la manière du Diable, plus vous lui donnez d’avantages, son but étant de vous rendre semblables à lui. Mais si vous ne le faites pas, vous serez joués, le mal triomphera, et il se fera passer pour le bien. Alors tout sera perdu.

Si les démocraties opposent aux dictateurs des [p. 190] tanks, des avions, de la propagande démagogique et une discipline de fer, elles risquent de devenir totalitaires, c’est-à-dire que plus elles cherchent à être fortes à la manière des dictateurs, plus elles leur donnent raison en principe. Mais si elles ne le font pas, elles seront annexées, le « nouvel ordre » se fera passer pour l’ordre. Tout sera perdu.

La solution est de répondre à l’insensé à la fois selon sa folie et selon la sagesse qui la démonte. Car ainsi l’insensé ne passera point pour sage ; mais nous, nous ne deviendrons pas fous.

La solution est de résister au Diable par la ruse et la subtilité, par l’ironie et l’intelligence froide, et en même temps, par toutes les armes de la foi, de l’espérance et de la charité, dont il ignore la puissance. Car ainsi nous ne serons pas joués, mais les trois grandes Vertus sauront nous préserver de l’abus des vertus mineures, par où le Diable pourrait nous asservir.

La solution est d’attaquer le tyran — puisqu’il nous attaque — avec des tanks, des avions, de la propagande massive, et une discipline de fer, — et en même temps de l’attaquer avec un nouvel idéal. Car ainsi nous ne serons pas annexés par l’extérieur, mais nous ne le serons pas non plus par l’intérieur.

J’ai tenté jusqu’ici de dénoncer l’action du Diable, en me servant parfois de ses propres armes. Et pendant que j’écris, la Russie oppose au fascisme masse pour masse, propagande pour propagande, et GPU pour Gestapo. Occupons-nous maintenant du deuxième temps de l’attaque. Il y faut des hommes réveillés.

Deutschland erwache ! — Allemagne, réveille-toi ! hurlait le Führer, au moment même où il plongeait [p. 191] son peuple dans le cauchemar de l’hypnose collective. Procédé constant du Démon ! Le tonnerre des bombardements suffira-t-il à réveiller ce peuple, et tous ceux parmi nous qui ont cédé au vertige de l’Abîme politique ou moral ? Pour dissiper l’hypnose, le médecin parfois souffle doucement sur le visage du patient. Ce n’est peut-être que d’un souffle de l’Esprit, passant sur le visage torturé du siècle, que nous devons attendre un vrai réveil des hommes…

Mais cette attente encore, quelle ne soit point passive parmi les vigilants, les survivants ! Que l’Esprit vienne, certes je parlerai ! Mais si je parle, est-il déjà venu ? Lui seul le sait.

Somnium narrare vigilantis est, disait Sénèque : conter le rêve est le fait de l’homme qui ne dort plus. C’est un écho lointain du grand cri de saint Paul : « J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé ! »

Qu’ai-je donc cru, qui m’ait permis d’articuler ce peu que j’ai pu dire de nos maux ? Et quelle est la vision qui m’éveille ? Je m’essayerai à la décrire, parlant désormais pour demain.

60.
Saint Michel, ou l’ordre céleste, aussi nommé spirituel

Le secret de la seule confiance qui ne soit pas une illusion réside dans la simple certitude que nous ne [p. 192] sommes pas des dieux, et que nous ne sommes pas Dieu. Car alors, tout ne dépend pas de nous ! Le principe et la fin de l’Ordre, la sommation, le sens final, sont dans la main de Dieu, qui est le Bien. Si au contraire, tout était dans nos mains, comme le Serpent tentait de nous en persuader, tout serait bientôt gâché et dans les mains du Diable. Si nous étions des dieux, il n’y aurait plus d’espoir : la catastrophe présente étant notre œuvre à tous, l’échec des dieux serait avéré, leur faillibilité démontrée sans recours.

C’est pourquoi l’aide de l’Archange Michel, chef suprême des milices célestes, est la plus grande qui nous fut donnée dans le combat contre Satan. Car saint Michel irrésistiblement triomphe par l’énoncé de son nom seul, par le seul cri de son nom qui veut dire : Quis sicut Deus ? « Qui est comme Dieu ? » Et ce cri terrasse le Diable, cette lance transperce le serpent qui sifflait : « Vous serez comme des dieux. » Le nom même de Michel formule et définit l’ordre céleste, le gage inaliénable de toute confiance humaine.

L’imagerie populaire de l’Archange peut passer pour une histoire pieuse, une mythologie médiévale. Ne souffrons pas qu’elle masque plus longtemps le moment décisif du drame de notre histoire, le principe même de toute victoire sur le Malin ! Aux grandes époques de notre évolution, c’est l’événement lui-même qui répercute le cri de guerre de l’Archange lumineux. Avez-vous des oreilles pour l’entendre ? Le malheur de ce temps les ouvrira. C’est ici que nous apparaît dans sa grandeur le rôle ironiquement providentiel des Tyrans. Écoutez [p. 193] le prophète Ézéchiel, lorsqu’il s’adresse à nos démocraties capitalistes et commerçantes :

Fils de l’homme, dis au prince de Tyr :
Ainsi parle le Seigneur, l’Éternel.
Ton cœur s’est élevé et tu as dit : Je suis Dieu,
Je suis assis sur le siège de Dieu au sein des mers !
Toi tu es homme, et non Dieu.
Par ta sagesse et par ton intelligence
Tu t’es acquis des richesses
Tu as amassé de l’or et de l’argent
Dans tes coffres-forts ;
Par ta grande sagesse et par ton commerce
Tu as accru tes capitaux,
Et par tes capitaux ton cœur s’est élevé.
C’est pourquoi ainsi parle le Seigneur, l’Éternel :
Parce que tu prends ta volonté pour la volonté de Dieu,
Voici, je ferai venir contre toi des étrangers,
Les plus violents d’entre les peuples ;
Ils tireront l’épée contre ton éclatante sagesse,
Et ils souilleront ta beauté.
Ils te précipiteront dans la fosse
Et tu mourras comme ceux qui tombent percés de coups
Au milieu des mers.
En face de ton meurtrier, diras-tu : Je suis Dieu ?
Tu seras homme, et non Dieu
Sous la main de celui qui te tuera.

Face aux Tyrans tout devient clair et décisif. À l’épreuve de la guerre et du meurtre, nos illusions, immédiatement châtiées, se dénoncent comme illusions. La tactique et la stratégie des dictatures ont illustré aux yeux des plus sceptiques et des plus lourds, par des images simples et frappantes, la [p. 194] tactique et la stratégie du Diable. Elles nous aident, elles nous forcent à reconnaître, par la plus évidente analogie, l’action de Satan dans nos vies et le mensonge de l’éternelle Tentation. C’est déjà la moitié de la victoire.

Ah ! pour tout l’or du monde je ne souhaiterais pas d’être né dans un autre temps ! Tout signifie, autour de nous, tout s’amplifie aux dimensions de la plus vaste poésie ! Tout ce qui m’est arrivé ces jours-ci est à l’image de l’histoire mondiale. Jamais nos objectifs ne furent plus manifestes. Hitler m’indique en lettres gigantesques tout ce qu’il me faut combattre dans ma vie, tout ce qui reflète sa « grande stratégie » dans la confusion de nos mœurs.

À nous l’effort, à Dieu l’issue et le jugement. Si nous perdons toutes nos batailles, le destin de Satan n’en est pas moins scellé. Tout ce qui nous est demandé, c’est de coïncider avec l’esprit de cette victoire finale. Là gît le secret de la plus grande liberté d’action et d’imagination. Car aussitôt nous voici délivrés du souci monstrueux des fins dernières de notre destinée, du souci même de notre orgueil, qui nous accable inconsciemment. Quoi qu’il arrive, le grand Ordre subsiste, la Partie est déjà gagnée, — le bleu du ciel n’est pas terni par les nuées de notre angoisse. Et voyez : le jugement final lui-même ne nous appartient pas, non plus que le souci de la victoire décisive. Car ainsi qu’on le lit dans l’Épître de Jude, étonnante explosion de lyrisme vengeur : « L’archange Michel, lorsqu’il contestait avec le Diable et lui disputait le corps de Moïse, n’osa pas porter contre lui un jugement injurieux, mais il dit : Que le Seigneur te réprime ! Eux, au contraire, ils [p. 195] parlent d’une manière injurieuse de ce qu’ils ignorent, et ils se corrompent dans ce qu’ils savent naturellement, comme des brutes… Ce sont des nuées sans eau, poussées par les vents ; des arbres d’automne sans fruits, deux fois morts, déracinés ; des vagues furieuses de la mer, rejetant l’écume de leurs impuretés ; des astres errants, auxquels l’obscurité des ténèbres est réservée pour l’éternité. »

Mais de qui parle-t-il ainsi ? Il tient à nous que ce ne soit pas de nous…

61.
L’exorcisme, ou l’ordre personnel

Le Diable et sa colonne d’anges noirs « qui n’ont pas conservé leur dignité, mais qui ont déserté leur propre demeure » sont déjà dans l’étang de feu. Du point de vue de l’éternité, c’en est fait, la partie est gagnée. Mais ce qui nous importe dans ce siècle, c’est de nous rendre immédiatement participants de cette victoire.

Un des prophètes mineurs de l’ère moderne, Joseph de Maistre, écrivait sous Napoléon :

Lorsqu’une puissance trop prépondérante épouvante l’univers, on s’irrite de ne trouver aucun moyen pour l’arrêter ; on se répand en reproches amers contre l’égoïsme et l’immoralité des gouvernements, qui les empêchent de se réunir pour conjurer le danger commun. Mais dans le [p. 196] fond, ces plaintes ne sont pas fondées. Une coalition entre souverains, faite sur les principes d’une morale pure et désintéressée, serait un miracle. Dieu, qui ne doit de miracle à personne et qui n’en fait point d’inutiles, emploie pour rétablir l’équilibre deux moyens plus simples : tantôt le géant s’égorge lui-même, tantôt une puissance bien inférieure jette sur son chemin un obstacle imperceptible, mais qui, on ne sait comment, grandit ensuite et devient insurmontable ; comme un faible roseau, arrêté dans le courant d’un fleuve, produit à la fin un amoncellement de terre qui le détourne.

Je dis que nous pouvons participer à cette victoire réellement totale en devenant chacun pour notre compte cet « obstacle imperceptible » au mal, et ce « faible roseau » qui arrête le courant. Je dis que la condition de cette victoire, c’est que nous devenions, chacun pour notre compte, un homme, une personne responsable.

Le seul obstacle irréductible, c’est le Saint. Seul un Saint serait à la hauteur de cette espèce d’héroïsme dans le mal que déploie de nos jours l’adversaire. Voilà la vérité qui nous éclaire, mais nous condamne aussi, car nous ne sommes pas des saints. Et qui donc oserait même, sérieusement, souhaiter d’en devenir un ? Mais pour devenir ou pour rester des hommes, simplement, dans l’érosion universelle par le néant, il nous faut tendre avec passion vers la sainteté : autrement nous serons balayés !

Qu’est-ce que se sanctifier ? L’action du Diable étant d’obnubiler en nous le sentiment de la culpabilité, et de nous faire croire que c’est l’autre toujours, la force des choses ou la fatalité qui ont fait tout le mal, l’action contraire sera seule [p. 197] sanctifiante. Baudelaire disait que la vraie civilisation consiste dans la diminution des traces du péché originel. De même, la vraie sanctification consiste dans l’augmentation de notre sentiment d’être complices de tout le mal qui se fait dans le monde. Dans la Confession des Péchés de Théodore de Bèze, ces mots : « reconnaissant de plus en plus nos fautes », m’indiquent le sens du seul progrès humain non équivoque28. Le sommet de la sainteté n’est pas dans la certitude illusoire d’être sans péché. Il nous est au contraire révélé par le Christ lorsqu’il accepte de mourir en assumant tout le péché du monde.

Le monde est plein de démons, ils sévissent par millions, et nous n’arriverons pas à les chasser. Mais en réalité, l’on ne peut jamais exorciser le Démon qu’en soi-même. Diogène cherchait un homme, la lanterne à la main. Je ne m’étonne pas qu’il n’en ait point trouvé. Le vrai moyen de rencontrer un homme, c’est d’en devenir un soi-même. (Si ce n’est pas le seul moyen, c’est assurément le plus court.)

Chaque homme vivant une vie plus responsable est une défaite pour le Diable, d’ores et déjà, pour les Tyrans aussi ; une défaite absolue et sans recours, un élément premier de l’ordre impérissable.

Or cet élément personnel doit s’encadrer dans un ordre cosmique, et se réaliser dans un ordre social ; le premier nous étant donné, le second étant à donner ; le premier figurant la condition de possibilité de tout ordre personnel, le second sa condition de fécondité.

[p. 198]

62.
L’ordre cosmique

Le développement aberrant de nos techniques et par elles de notre impérialisme rationnel, nous a fait perdre, depuis quelques siècles, le sens cosmique, c’est-à-dire la conscience immédiate de nos liens avec l’ensemble de l’Univers, ses lois connues et ses mystères. Dans le même temps le développement aberrant de nos morales rationalistes, puis individualistes, puis irrationalistes, tous ces systèmes s’entre-détruisant en théorie mais subsistant en fait côte à côte, indiscernablement mélangés dans nos vies, nous a fait perdre le sens moral élémentaire, c’est-à-dire la conscience immédiate d’un absolu qui serait, hors de nous, le gage universel du bien et du mal. Et nous voici coupés des deux sources de l’Ordre, qui sont les lois ordonnées de la Création et les interventions ordonnatrices du Créateur. Nous avons cru pouvoir nous libérer de l’interdépendance de toutes les choses créées, et de notre dépendance de Dieu. Alors nous sommes entrés dans le monde de l’arbitraire, où l’Arbitre tricheur nous affole à plaisir.

Nietzsche a bien vu que la philosophie de ce monde-là ne pouvait être que le nihilisme. Et tôt après, son peuple en a tiré des conséquences implacables.

Que pouvons-nous faire maintenant ?

Je dirai la réponse « chrétienne » — le christianisme [p. 199] est à réinventer — comme la seule que je sente admirable au-delà des fascinations de ma plus secrète utopie.

Nous avons à redécouvrir la catholicité fondamentale, déterminée et révélée par Dieu comme étant l’ordre de sa Création. Et nous avons à redécouvrir l’absolu d’un bien et d’un mal non relatifs à nos idées morales, aux suggestions parfois aveuglantes de l’instinct ou aux pressions de l’intérêt momentané ; l’absolu d’un bien et d’un mal déterminés et révélés par Dieu comme étant l’ordre de sa Volonté.

Toute ma confiance repose dans la certitude que nos méfaits et ceux du Diable ne changent rien à l’Ordre de ce monde, où le hasard n’existe pas, simple illusion d’une impatience oblitérant nos sens spirituels, mais qui ne peut empêcher l’Esprit d’agir plus qu’elle ne peut influencer le cours des astres. Nous pouvons certes nous détruire, mais nous ne pouvons détruire davantage que nous-mêmes. Nous pouvons certes nous rendre insensibles à cette intuition poétique qui sonde les abîmes microscopiques de la matière, la grande dynamique sidérale, et les correspondances de la vie organique, à tel point qu’un savant, un peintre, un visionnaire, sont capables de réinventer le « réel » à sa ressemblance ; mais nous ne pouvons prévenir toutes ces choses d’exister, de graviter, de naître, de mourir, et de porter leurs justes conséquences jusqu’au terme des cycles possibles. Du fond d’un cœur aux bornes du cosmos, une résonance universelle émeut tout l’existant à la quête éternelle d’un accord qui sera le nom secret de Dieu. Ah ! nous pouvons mentir, tuer, et nous exclure, nous pouvons faire de pitoyables [p. 200] fautes d’orgueil, de négligence ou de calcul, mais nous ne pouvons rien, à jamais, sur le miracle perpétuel qui fait coïncider la justice et la joie, les pures spéculations de la mathématique et les structures du monde matériel, l’amour et l’objet de l’amour, la prière et le vœu divin.

Si moi, petit individu, erreur insignifiante, parole articulée dans le discours de toutes les créatures, je prétends m’isoler ou m’abstraire du cosmos, et provoquer ma catastrophe particulière, ce ne sera qu’au prix de ma perte, et sans le savoir, que je contribuerai au plan providentiel. Mais si je réponds à l’appel de mon nom, si j’assume la vocation qui me distingue et rend vraie ma parole, si je m’efforce au moins de converger avec l’ordre cosmique et le vouloir divin, tout indigne encore que je reste, et vulnérable dans ma chair, j’ai vaincu, me voici relié ! Avec les choses, avec les êtres, avec leur science, avec leur mystère, et le mien, — un voisinage m’est rendu.

63.
L’ordre social

C’est au désert que le démon entra dans le Christ, c’est toujours aux déserts qu’il habite, déserts de sables, d’eaux amères ou de rochers, déserts des foules, ou ceux que porte un cœur dénué d’amour et d’espérance.

Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il n’est [p. 201] pas bon non plus que l’homme soit foule : c’est être seul encore, c’est être seuls en masse. La solitude est un état divin qui chez l’homme tourne vite au diabolique. « En la solitude un homme converse avec lui-même, et comme a dit un sage, il n’est pas toujours sûr qu’il ne converse point là avec son ennemi. »29

Tout ordre social véritable repose sur le voisinage vécu, qui est la relation de prochain à prochain30. Sans voisinage réel, vous n’êtes plus responsable de rien ni de personne. Mais sans le sentiment de la responsabilité de chacun envers autrui, il n’est point de liberté civique possible : la dictature devient inévitable dans toute société dont la maxime est le « chacun pour soi et Dieu pour tous » de ceux qui ne croient pas en Dieu.

C’est ce que nous voyons se produire dans les États atteints de gigantisme, où les relations humaines, du fait des grandes distances, des masses et de l’anonymat, ne sont plus que d’abstraites contraintes, qui d’ailleurs ne contraignent bientôt qu’à la mauvaise humeur, à la tricherie sociale, à l’anarchie dans le cadre des lois. Alors l’État pour subsister doit devenir totalitaire, c’est-à-dire que l’abstraite contrainte doit se doubler d’une contrainte physique, seule efficace désormais : la police. Mais cet ordre imposé par l’extérieur est en réalité le souverain désordre.

[p. 202] Il n’y a d’ordre vrai que dans la liberté. Il n’y a de liberté que chez les hommes qui réalisent leur vocation et qui la servent. Et l’homme libre est le seul qui respecte la liberté de ses semblables. Tout cela se tient. Sens du prochain, responsabilité, et liberté sont choses intimement liées ; elles s’engendrent mutuellement et ne peuvent subsister bien longtemps l’une sans l’autre. Et l’ordre naît de leur alliance.

Ceux qui n’ont pas encore compris que la liberté est le fondement vivant de l’ordre ; quelle ne peut être donnée à personne, mais seulement assumée par chacun comme un risque sans précédent ; qu’elle est « incompatible avec la faiblesse », comme le disait Vauvenargues, c’est-à-dire incompatible avec l’égoïsme, l’insignifiance et l’esprit de combine, l’arrivisme, l’opportunisme et la fuite devant les responsabilités, la bêtise vaniteuse et la paresse de pensée, le respect de l’argent, le ton hâbleur, le bluff et le sentimentalisme qui font toute la démagogie, le culte du succès facile et hasardeux, la peur des coups, la peur des paroles claires, — bref : tout ce qui caractérise les mœurs politiciennes de nos pseudo-démocraties et les goûts de leur « grand public » tels que les entretiennent et les exploitent le cinéma, les mauvais livres à gros tirage et la publicité ; ceux qui n’ont pas encore compris que la liberté est foncièrement incompatible avec tout cela ; ceux qui ne savent pas prouver qu’ils l’ont compris — ceux-là n’ont aucun droit de se dire démocrates, ils ne méritent rien de mieux qu’un dictateur.

Ceux qui n’ont pas encore compris que liberté égale responsabilité, ceux-là n’ont aucun droit de [p. 203] revendiquer une liberté dont ils ne sauraient rien tirer s’ils la recevaient par impossible, et qui leur ferait plus peur qu’envie s’ils en savaient les conditions.

Mais il serait insuffisant de démasquer l’hypocrisie, et Dieu sait si les mots démocratie et liberté en sont une, pitoyable ou scandaleuse, dans la bouche de milliers de nigauds ou de cyniques qui s’en prévalent. Ce serait insuffisant et même dangereux. Car cette hypocrisie est encore un hommage que la faiblesse des foules rend à quelque idéal très obscurément pressenti.

L’effort présent doit se porter vers une définition intransigeante et claire de l’idéal qui seul justifie notre lutte ; et vers la recherche de moyens d’incorporer cet idéal, qui ne soient point eux-mêmes des trahisons de leur fin.

Il faut aider les hommes si faibles d’aujourd’hui à devenir un peu plus responsables, un peu plus dignes d’être libres, un peu plus dignes de se faire tuer ou de tuer, nous en sommes là, au nom de la liberté et de la démocratie. Cet « un peu » représente une énorme ambition, si l’on prend la chose au sérieux.

Dirai-je maintenant mon idéal et ma vision ? Mon horreur des programmes n’a d’égale que l’étendue de mon scepticisme quant aux objurgations de la propagande. Aussi bien, je ne prêche pas : je vais dire simplement les conclusions qui m’apparaissent résulter de notre état. Je crois à la vertu de l’élucidation, qui dit le vrai en baissant le ton, sans nul effort de persuader.

Je me tiens l’argument suivant : le gigantisme moderne prive les hommes de la possibilité d’être et [p. 204] de se sentir responsables dans la société et dans la politique, donc d’être libres ; cette irresponsabilité anxieuse appelle la dictature par l’intérieur, et nous rend impuissants contre les dictatures de l’extérieur ; notre désordre intime nous livre donc nécessairement et infailliblement au « nouvel ordre » des totalitaires ; si nous n’aimons pas ça, il faut changer de méthodes ou d’attitude ; mais quelles sont les méthodes et l’attitude contraires au gigantisme et capables de le prévenir ?

Je réponds qu’il n’y a d’ordre solide et libéral que dans les petites communautés, dans les cités qui gardent la mesure humaine. Là, le voisin peut parler au voisin et l’individu se faire entendre. Les conséquences des actions sont visibles, l’amour et la haine sont tangibles, et les pouvoirs peuvent être contrôlés et soutenus par le citoyen, en connaissance de cause et de personnes. Je réponds que ces petites communautés ne pourront subsister qu’en se groupant, qu’en mettant en commun leurs ressources matérielles, afin de préserver et de développer leur autonomie spirituelle. Je réponds que cette « utopie », qui s’appelle le fédéralisme, est la seule qui permette aux mots de liberté, d’ordre, d’humanité et de démocratie de signifier quelque chose qui m’émeuve.

Quant à ceux qui disent : « Je voudrais bien cet ordre, mais il me paraît impossible », je demanderai ce qu’ils estiment possible, hors de la guerre et de l’État totalitaire, qui n’est rien d’autre que l’état de guerre en permanence ?

Beaucoup de choses impossibles nous arrivent. Un beau jour elles sont là, malgré nous. Ne serait-il pas temps de vouloir ce qui arrive, de vouloir [p. 205] l’impossible favorable, c’est-à-dire de créer un ordre, et de passer à l’offensive ?

64.
Le sens des mots

Mais l’offensive suppose un plan. Un plan commun, clairement déterminé et compris de la même manière par tous ceux qui devront l’exécuter. Un plan qui s’exprime par des mots, et par des mots qui mettent de l’ordre dans nos volontés égarées : tous les mots clairs sont des mots d’ordre.

Or que voyons-nous aujourd’hui ? « Liberté », « ordre », « esprit », « démocratie » prennent tous les sens que l’on voudra — et l’on s’entre-tue pour ces mots. Il semble même que l’on se batte pour eux avec d’autant plus de passion que l’on sait moins clairement ce qu’ils signifient.

J’ai dit que l’ordre véritable suppose la liberté de l’homme responsable. Mais combien de bourgeois apeurés s’obstinèrent à voir dans Hitler, cet homme des masses, « le rempart » de leur ordre contre le bolchevisme ? D’autres se battaient au nom de leur liberté contre un tyran qui menait sa guerre au nom de la liberté du peuple allemand. Cet autocrate botté se proclamait un jour le seul démocrate « véritable ». Mais l’autre dictateur s’est dressé contre lui au nom de la « vraie » démocratie, celle des Soviets, en s’alliant d’autre part avec certaines nations qui s’intitulent très sincèrement démocraties, mais qu’il tient pour des ploutocraties.

[p. 206] Faut-il penser qu’on se tue pour des malentendus ? Ou que les mots ne signifient plus rien ? Y a-t-il derrière ces mots des réalités simples qui seraient d’une part la tyrannie et d’autre part la liberté ? Mais dites-moi donc ce qu’est la liberté, pour vous ? Vous hésitez, c’est compliqué, et plus vous y réfléchissez, plus le sens du mot vous apparaît problématique. Pourtant vous exposerez vos vies, bon gré, mal gré, pour sauvegarder cette liberté, et c’est très bien. Mais ce serait mieux encore si le mot avait un sens que l’on pût déclarer sans hésiter. Si chacun de vous savait ce qu’il défend. (Car se faire tuer ne prouve rien : nos ennemis aussi se font tuer.) Les mots ne peuvent être efficaces que s’ils ont un sens défini. Et ce qui définit le sens d’un mot, c’est sa correspondance indiscutable à certaines choses, à certains sentiments, c’est le fait qu’il engage nécessairement des actes. Or cette correspondance ne cesse d’être arbitraire qu’en vertu d’un accord unanime. C’est dire quelle ne peut se produire qu’au sein d’un groupe ou d’une communauté vivante. Une tradition, un droit, une foi et une autorité communes, sont seules capables de définir le sens de ce qu’on appelle les mots courants. Mais toutes ces choses ont disparu dans notre siècle. Alors les mots qui courent partout ne mènent nulle part. Notre langage est débrayé. Plus on parle, moins on s’entend. La mort seule met tout le monde d’accord.

Le xxe siècle apparaîtra dans l’avenir comme une espèce de cauchemar verbal, de cacophonie délirante. On y parlait plus qu’on n’avait jamais parlé : imaginez ces postes de radio qui ne peuvent plus se taire ni nuit ni jour, où la parole est débitée à tant la [p. 207] seconde, qu’il y ait ou non des auditeurs, qu’il y ait ou non des choses à dire. Temps où les mots s’usaient plus vite qu’en aucun siècle de l’Histoire, temps de la grande prostitution de cette parole qui devait être la mesure du vrai, et dont l’Évangile dit que dans sa source elle est « la vie et la lumière des hommes » !

Hélas, qu’avons-nous fait de la parole ! Elle ne saurait plus même mentir dans certaines bouches, elle est tombée plus bas que le mensonge, je veux dire dans l’insignifiance. Ah ! comme le Diable se réjouit du bavardage aimable ou ému des speakers ! Lui qui est le grand confusionniste, lui qui n’aime rien tant que l’équivoque flatteuse, le ronron du style officiel, le gâtisme des fins de banquet ; et quand nous sommes abêtis de discours, lui, le romantique qui nous suggère que l’indicible est peut-être plus vrai que la parole claire et nette ! Il sait qu’en confondant notre langage, il détruit la communauté. Il sait qu’en détruisant les structures sociales, il précipite la confusion de notre langage. Il sait que les hommes ne peuvent s’engager que par des paroles claires et nettes, et qu’en tordant et déprimant le sens des mots, il détruit la base même de nos fidélités. Il sait que partout où l’on appelle un chat un chat, le mal recule et perd de ses prestiges ; c’est pourquoi il a inventé la langue des diplomates et ses pudeurs insanes. Il sait que rien au monde ne pourra nous faire taire, maintenant que nous avons la radio, et il se loge dans tous les microphones. Il organise enfin cette inflation verbale, les mots n’étant plus « couverts » par des actes, dont il espère, non sans raison, qu’elle [p. 208] achèvera mieux que les pires tyrannies d’ahurir notre sens moral…

J’allais écrire que le seul remède serait de lui opposer la sémantique, qui est la science des significations, du langage précis et nuancé, gagé par une longue tradition et par les étymologies. Un Ministère du Sens des Mots, doté de pouvoirs discrétionnaires, voilà ce qu’il faut à la Démocratie, puisqu’après tout c’est un régime entièrement fondé sur les mots31. (Ce Ministère était jadis l’Église. Une analyse de nos vocabulaires montrerait que le peu de sens commun qu’ils conservent vient de souvenirs bibliques et liturgiques.)

Je pourrais indiquer vingt remèdes de ce genre : mais je sais trop qu’ils seront sans vertu dans le monde informe et gigantique où nous vivons. Et puis enfin, je n’écris pas ces pages pour proposer après mille autres mes réformes. Le mal est trop profond, le désespoir trop vrai, les hommes trop occupés à se détruire et les mots, justement, trop dépourvus de prises pour qu’un conseil soit encore entendu.

Mais voici la confiance indestructible qui remonte à travers nos rumeurs et rétablit le silence adorant : nous ne sommes pas maîtres de détruire la vraie Parole ! Tous les mensonges du Diable, et tous nos bavardages, s’évanouissent dès que l’Esprit nous parle, par une phrase de la Bible ou de nos liturgies, [p. 209] par un mot que dit un passant, par une prière née dans un cœur. Il ne dépend pas de nous que ces syllabes vivent : tout d’un coup elles nous ont parlé. (La naissance d’un poème ou d’un rythme de phrase, quelque part en nous-mêmes, nous donne une faible idée de ces surprises.) Si le langage nous appartenait, il y a longtemps qu’on ne pourrait plus s’entendre. Mais si deux êtres communiquent, si ces mots tout d’un coup me mettent en mouvement, si cet accent suffit à me rendre à ma force, par ce miracle le langage est restauré dans sa puissance originelle et créatrice. Un tyran ou l’État pourront bien interdire nos discours et nos discussions, « étouffer la libre parole » : au point où elle en est, ce ne serait pas un grand mal. Mais ils ne pourront rien sur le mystère qui fait qu’à de certains moments, certains mots nous parlent, et non d’autres, fût-ce à voix basse, au secret d’un cachot. Ils pourront réduire au silence les bavards et les grands orateurs, les remplacer par des disques officiels ; ils pourront brûler tous les livres ; ils pourront fusiller les prophètes, — ils ont bien pu crucifier la Parole ! Ils ne pourront jamais aller plus loin.

Car voici Pâques où la Parole est à jamais ressuscitée ; et dans la confusion des langues et des mensonges, quand la peur, la souffrance et la honte ne nous permettent plus d’articuler même une plainte intelligible, — c’est elle à présent qui nous parle !

[p. 210]

65.
Vertus

J’ai désigné les dimensions de l’Ordre indestructible au sein duquel le drame de nos destins s’encadre. Ainsi armés et appuyés, nous pouvons porter sur Satan et sur ses sinistres desseins un regard qui toujours les déconcerte, et les fait parfois s’évanouir avec un dégagement de fumée noire qui obscurcit le ciel pour un temps, et peut-être nous fait pleurer, puis tout est clair et juste de nouveau.

N’opposons pas au Diable des injures, qu’il prendrait pour autant d’hommages. Détournons-nous et regardons le Bien. Armons-nous de cette grande confiance qui survit à la catastrophe, parce qu’en ayant sondé les causes, elle voit que celles-ci se détruisent par leurs propres effets, et que ni l’ordre, ni la joie, ni la grandeur et ni l’amour ne cessent d’attendre, intacts et souverains, notre désir. Il nous suffit de retrouver le courage d’être vertueux. Il nous suffit de rendre à la vertu sa gloire.

Certes, nous avions fait de la vertu si triste chose qu’il paraissait mesquin de s’y tenir. Personne n’osait plus en parler : elle n’était plus que la moralité. Je ne sais quel ridicule s’attachait au mot même, qui avait électrisé jadis les héros de la Révolution. La morale était ennuyeuse, et le gangster plein de prestige. Le bon ton consistait en somme à préférer le mauvais genre. Ce dérèglement [p. 211] des critères32 a toujours annoncé la fin d’une cité et de sa culture.

À l’orgueil et à la brutalité proclamés comme vertus par les totalitaires, les nations libres n’osèrent opposer que des vanités courtes et des prudences lâches, et cela s’appelait du réalisme. À l’esprit de vengeance et de ressentiment, elles ne surent opposer que leurs inquiétudes de propriétaires fatigués, et cela s’appelait défense de l’ordre. À la grossièreté spirituelle, que la confusion spirituelle, et cela s’appelait droit de libre critique.

Tout cela s’explique et des générations de romanciers nous ont montré d’une manière convaincante que l’homme « moral » n’était qu’un hypocrite, un faible, un refoulé ou un raseur. Mais la guerre nous montre autre chose. Quand une démocratie rougit de ses vertus, sur quelle force peut-elle compter ? Et quand l’élite d’une société n’attache plus que du ridicule aux disciplines qui l’ont fondée et maintenue, quand elle réserve ses applaudissements aux plus médiocres parce qu’ils amusent le plus grand nombre et rapportent le plus d’argent, quand elle rend un culte à des stars d’une intolérable sottise, quand tout cela paraît naturel, et le contraire antisocial ou ennuyeux, que peut-elle opposer aux barbares ? La barbarie débile et bébête de nos foules, la démission sans élégance de nos élites, est-ce que c’est cela qu’il faut sauver au prix de sa vie ?

Je réponds paisiblement non. Que tout ce qui peut être détruit, le soit. Que tous les sourds trop [p. 212] sourds pour entendre l’alerte périssent dans la surdité. Qu’y pouvons-nous ? La bêtise est inexorable : rien au monde ne saurait l’empêcher de se détruire. Et si l’on tue ce qui était déjà mort, je n’y vois pas d’inconvénient.

Tout cela ne m’empêchera pas d’avoir confiance ! Le malheur nous rend au sérieux. Il nous apprend à opposer au mal le bien, et non le demi-mal de petites perversions. Il nous rend le courage d’opposer à cet orgueil prôné par les totalitaires, l’humilité et non la suffisance ; à leur brutalité, la virtù33 sèche et fière et non pas des calculs « réalistes » ; à la soif de vengeance et au ressentiment, à la grossièreté spirituelle, la justice à double tranchant et l’austère rigueur de pensée, non pas cette hystérie sentimentale et cette panique de possédants taxés.

Je voudrais dire ces choses plus simplement encore, plus doucement et sans rien condamner : l’heure n’est-elle pas trop grande pour nos cris ?

Je voudrais dire le bien et les vertus que j’aime et la libération qui vient après la ruine, quand le même ciel ramène un printemps pur sur les décombres de la vie.

Je suppose une cité parvenue au dernier terme de sa corruption. « Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. »34 Et je réponds : le grand ordre de vivre et d’assumer un destin neuf. La vertu n’est plus ennuyeuse quand les vertueux ont disparu avec les vieilles querelles où [p. 213] nous nous attardions. Il ne s’agit plus de leur morale qui mourut sur la défensive, et qu’ils ont si mal défendue. Il s’agit simplement de la grandeur que nous saurons imaginer, et d’une vision nouvelle de la force.

Assis sur nos ruines, j’esquisse…

Je me plais à inscrire ces mots : lucidité-sérieux-humour, qui forment un accord profond et animé. J’en pressens d’autres. C’est le plus beau jeu !

Je me plais à copier des phrases de ce ton : « L’égoïsme a aussi sa niaiserie, il n’est pas moins ignorant sur ce qui est bon que l’honnêteté sur ce qui est mauvais. » « Pour connaître les hommes, il ne suffit pas de les mépriser. »35 « Les personnes faibles ne peuvent être sincères. »36 Et je rêve d’une anthologie de ces maximes d’une fierté sans jactance…

J’imagine que l’humilité passe à travers les murs de la cellule que bâtissaient nos craintes et nos vanités faibles, et qu’elle nous permet d’être libres comme ceux qui n’ont plus rien à perdre.

Je pense à cette pureté du cœur dont Kierkegaard aimait à répéter qu’elle consiste « à vouloir une seule chose », et qui nous rend insensible au vertige.

Je pense que l’homme le plus lucide au monde c’est l’homme qui prie.

Et que le plus grand des psychologues, c’est celui qui conçoit le pardon. Car le pardon connaît le péché aussi bien que le Diable lui-même. Mais il connaît mieux le pécheur, puisqu’il réveille en lui le courage de l’amour.

[p. 214] Je pense que le malheur nous rendra sobres, et que l’empire qui était échu aux plus bavards sera restitué aux taciturnes par l’éducation du danger et la coutume de la mort, plus absurde et plus simple que jamais.

J’élève ces vertus devant mes yeux non comme une utopie de lendemains meilleurs, car l’Ecclésiaste avait raison, « les hommes ne savent rien, tout est devant eux, tout arrive également à tous : même sort pour le juste et pour le méchant ». Mais dans cette leçon, que l’époque nous rappelle, je vois notre chance de grandeur : elle nous rend à la réalité. Les vrais vertus ne vont pas au bonheur, mais à l’Ordre et à sa justice. Elles ne vont pas à un happy ending, mais à la gloire de la Vérité.

J’imagine, je ne rêve pas : Je me prépare à marcher. Je sens que j’ai quitté déjà ce livre, et les quelques accords que je viens d’essayer me donnent le ton d’une harmonie nouvelle, d’un style de vie plus dur et plus joyeux… J’appelle et je pressens — c’est une phrase de Poe qui depuis quelque temps me fascine — « une certaine énergie calme, brillante et indomptable, telle que nous pouvons l’imaginer d’un large fleuve d’or fondu »…

O da quod jubes, domine  !37

[p. 215]

66.
Le bleu du ciel

Ecce, fundabo te in sapphiris.

Ésaïe 54, II.

J’oppose au Diable toutes les choses du monde dont il ignore la vertu et la splendeur. Je lui oppose les gages d’une confiance que n’atteindra jamais sa ruse.

Je lui oppose les hiérarchies de l’Ordre : l’ordre céleste et le cri de guerre de l’Ange blanc, l’ordre intérieur de la sainteté, l’ordre cosmique et son discours immense, l’ordre des lois jurées dans la cité, l’ordre de la parole et l’ordre des vertus.

Je lui oppose l’Esprit, l’Eau et le Sang, « qui rendent témoignage et les trois sont d’accord »38. Je lui oppose le Feu des langues, le Sel et l’Huile. Je lui oppose le Pain et le Vin.

Je lui oppose aussi les œuvres d’hommes où sa part a été consumée.

Je lui oppose le bleu du ciel.

Le bleu des ciels que j’ai aimés. Le bleu du ciel de l’Île-de-France, la douceur de l’art et des âges, et le sourire d’une femme à l’amour fidèle et gai. Le bleu du ciel de Manhattan, fusant comme une inexorable joie entre les verticalités argentées des gratte-ciel. Le bleu du ciel des Alpes moiré d’éclatante noirceur, à midi, sur la tranche des glaciers.

Que ces images dissipent les charmes sataniques [p. 216] imprudemment évoqués dans ces pages, les confusions crépusculaires et larvaires où le Prince des Ténèbres attend notre fatigue ; qu’elles fassent s’évanouir les profondeurs trompeuses qu’il ouvre à l’aventure du désir, embrouillant nos vertus dans nos vices et notre goût naturel du bonheur dans le vertige du malheur ; et qu’elles réfutent les sophismes de l’Abîme comme une aube d’été évapore les brumes !

On dit que le Démon aime l’heure de minuit. Ah ! tournons-nous, le visage levé, vers le symbole universel de la rigueur et de la paix profonde du pardon, et baignons un regard aux étendues de pureté ardente et dure du bleu du ciel au cœur du jour !

1942 et 1944.