|
Thomas Römer et Albert de Pury Lorsque Noth publia en 1943 ses Uberlieferungsgeschichtliche Studien (USt), il pouvait donc mettre à profit bon nombre d'observations faites depuis de Wette jusqu'à Wellhausen. Linstrumentalisation de ces observations au service d'un concept inédit et leur intégration à un système de coordonnées nouveau furent rendus possibles par les phénomènes suivants: 3.1. Les conditions préalables aux Uberlieferungsgeschichtliche Studien. 3.1.1 Le dépassement de la Literarkritik par la Formgeschichte. Dans la visée wellhausenienne, l'approche des livres de l'Ancien Testament se faisait strictement dans la perspective de la critique littéraire82. Bien entendu, les solutions proposées restaient elles aussi confinées à l'ordre de cette méthode. On pensait pouvoir expliquer tensions, contradictions et incohérences en y voyant le résultat de la combinaison de documents parallèles et en les attribuant à des rédacteurs peu talentueux. Ce modèle fut appliqué aussi aux livres historiques. Peu importait de savoir si l'on y trouvait les mêmes documents que dans l'Hexateuque83 ou si l'on y découvrait d'autres documents84, le modèle explicatif demeurait le même. Ce modèle, fondé sur un dogmatisme méthodologique85, souffrait notamment de l'absence de toute réflexion sociologique sur les conditions de production et de formation des livres bibliques. La critique des genres littéraires (Formgeschichte) s'efforça de porter remède à ce manque. Grâce à cette méthode, il devenait possible de mieux apprécier les particularités stylistiques et idéologiques des différents ensembles littéraires. Ainsi Hugo Gressmann, qui comme son maître Hermann Gunkel, continuait à adhérer au paradigme wellhausenien en plus (ou en dépit) de son intérêt pour les formes, publia un commentaire de Josué dans lequel il insista sur le caractère étiologique des légendes de conquête et postula pour ces légendes une origine prélittéraire86. Pour les livres de Samuel, la nouvelle orientation de l'exégèse apparut de manière exemplaire dans l'étude de Leonhard Rost sur l'oeuvre littéraire consacrée à la succession de David87. Rost met en évidence 2 S 6 - 2 R 2 comme un ensemble littéraire indépendant ayant sa propre préhistoire. L'auteur de cette histoire, que Rost compare parfois à Hérodote 88, aurait eu à disposition les documents (Unterquellen) suivants : l'histoire de l'arche, l'oracle de Nathan, le récit de la guerre contre les Ammonites et l'histoire de la succession. Les résultats de Rost se trouvèrent en contradiction éclatante avec ceux de l'application de la théorie des sources à Samuel-Rois89, mais surtout, ils témoignèrent d'une sensibilité nouvelle aux particularités stylistiques et théologiques des livres historiques. Ce n'est certainement pas un hasard si Noth, lors de son analyse des livres de Samuel, cite fréquemment le travail de Rost. 3.1.2. Albrecht Alt et le travail sur Josué. Pour la question dtr, le livre de Josué a, depuis toujours, occupé une place décisive. C'est dans Jos qu'on a constaté en premier la présence de textes de type «deutéronomique». Ensuite, c'est le rattachement de Jos au Pentateuque qui, comme nous l'avons vu, bloqua pour longtemps la recherche sur les livres historiques. C'est à partir des recherches de Gressmann, Ait et Noth sur Josué que le corset de l'Hexateuque fut finalement brisé. En 1936, Albrecht Ait, le maître de Noth, publia un article sur Josué dans lequel il insistait sur l'indépendance de la collection benjaminite qu'il percevait derrière les récits de Jos 2-9 et dont il supposait qu'elle avait été transmise au sanctuaire de Gilgal. Dix ans auparavant, dans la deuxième partie du livre de Josué, Alt repérait la présence d'une liste des frontières tribales remontant à l'époque prémonarchique, ainsi qu'un document de cadastre de l'époque de Josias. Dans son commentaire de Josué
paru en 1938 et préparé par l'édition du fascicule
de Josué pour la BHK en 1936, Noth reprend toutes les thèses
de son maître. Mais contrairement à Alt, il s'intéresse
également aux questions rédactionnelles et compositionnelles,
et il aboutit à la conclusion que la thèse de la présence
des sources du Pentateuque dans le livre de Josué est intenable93.
Noth a ainsi porté un «coup fatal»94 à la théorie
de l'«Hexateuque». Mais que fallait-il mettre à la place
de l'Hexateuque défunt ? Cinq ans plus tard, c'est Noth lui-même
qui donnera la réponse.
3.2. L'historiographie deutéronomiste selon Martin Noth. En pleine Deuxième Guerre mondiale, retranché à Konigsberg, loin des grandes bibliothèques universitaires, Martin Noth conçoit, rédige et publie, sous un titre banal à souhait, un petit ouvrage génial : Etudes d'histoire de traditions. Première partie. Rétrospectivement, on peut dire qu'il s'agit là sans doute du livre qui, au cours de ce siècle, aura influencé le plus profondément et le plus durablement les études vétérotestamentaires. La nouveauté de cet ouvrage résidait dans le fait que pour la première fois, il s'agissait non tant d'identifier ou de caractériser des couches rédactionnelles que de poser la question du projet littéraire qui avait gouverné cette rédaction. La thèse fondamentale de Noth est posée dans les douze premières pages du livre. La tradition historique de l'Ancien Testament, relève Noth, nous est parvenue dans de grands ouvrages de «compilation» ( Sammelwerke) : à chaque fois, des matériaux littéraires plus anciens ont été collectés et placés dans un cadre rédactionnel qui en a déterminé l'agencement, la présentation et l'interprétation. Trois grands Sammelwerke nous sont parvenus, le Pentateuque, l'historiographie deutéronomiste et l'historiographie chroniste. Mais contrairement au Pentateuque et à l'historiographie chroniste, dont les contours sont visibles du premier coup d'oeil, l'historiographie deutéronomiste demande d'abord à être «découverte» avant de pouvoir être saisie dans son unité et sa cohérence96. Et c'est à cette découverte-là, précisément, que Noth invite son lecteur dans la première partie de ses Studien97. Il y a bien longtemps que plus personne ne conteste, relève Noth, la présence dans les livres de Josué, Juges, Samuel et Rois d'un certain nombre de passages, longs ou brefs, qui témoignent d'une parenté étroite avec la loi du Deutéronome et avec les discours parénétiques qui encadrent cette loi. C'est d'ailleurs en raison de cette «filiation» que ces passages ont été appelés «deutéronomistes». Noth se rallie à cette convention, mais établit ÷ dans une note de bas de page98 ÷ le système des sigles qui va s'imposer, du moins dans l'exégèse germanophone, jusqu'à ce jour. Le sigle «Dtr» désignera non seulement le collectionneur/auteur responsable d'avoir conçu et construit la grande oeuvre historiographique, mais aussi les passages à l'intérieur de cette oeuvre qui doivent lui être attribués en particulier. Ce sigle «dtr» ÷ toujours prononcé deutéronomiste ÷ succède au sigle «D», plus vague, généralement utilisé par les prédécesseurs de Noth pour se référer aux strates apparentées au Deutéronome. Après Noth, lorsqu'on se mettra à vouloir distinguer au sein de la rédaction dtr des strates littéraires successives, le Dtr de Noth deviendra «DtrG» (die Deuteronomistische Grundschrift) ou «DtrH» (der Deuterono÷ mistische Historiker), afin de distinguer l'initiateur de l'oeuvre de ses successeurs remanieurs, qui, eux, se verront attribuer des sigles comme DtrP, DtrN, DtrL, etc. (cf. ci-dessous). Pour Noth, le sigle «Dt» désigne la Loi du Deutéronome avec son cadre parénétîque, et le sigle «Dtn» désigne le livre canonique du Deutéronome. Dans ces deux derniers cas, l'adjectif (dt) se dit deutéronom ique! Les passages dtr repérés depuis longtemps dans les livres historiques se reconnaissent à des critères linguistiques et thématiques. Le style de ces passages est très simple, répétitif, nourri de formules stéréotypées, et Noth renonce à en faire à nouveau l'inventaire. Ce qui en revanche retient son attention et ce en quoi son approche est inédite, c'est la fonction de ces passages dans leur contexte large. Noth observe, en effet, que les plus représentatifs de ces passages prennent la forme de discours placés dans la bouche des héros principaux du récit, et que ces discours, qui ponctuent l'histoire depuis l'entrée des Israélites dans le pays sous la conduite de Josué jusqu'à la dédicace du Temple par Salomon, permettent de structurer et d'interpréter la succession des périodes historiques, et cela sur un mode tant rétrospectif que prospectif. Ainsi, l'entrée des Israélites est introduite, en Jos 1, par un discours de Dieu, puis de Josué, fixant le but de la conquête du pays; et cette conquête trouve son aboutissement dans un discours d'adieux de Josué en Jos 23. Dans ce discours sont formulées les exigences de Yhwh pour qu'Israel puisse vivre en paix dans le pays. La période des Juges sera, elle, à nouveau marquée par un discours : en i S 12, Samuel dresse un bilan de l'histoire depuis la sortie d'Egypte et adresse un avertissement sérieux au peuple et à «son» roi. Enfin, après la construction du Temple, le roi Salomon tient un discours sous forme de prière (1 R 8,14-53), en insistant sur la portée du Temple pour le présent et pour l'avenir. A côté de ces discours, Noth relève des considérations historiques formulées par le narrateur lui-même. En Jos 12, il s'agit d'une récapitulation de la conquête de Canaan, en Jg 2,llss, d'une préfiguration de l'époque des Juges, caractérisée par les défaillances récurrentes d'Israel et les interventions salvifiques de Yhwh suscitant des Juges. En 2 R 17,7ss, nous avons une réflexion rétrospective sur la ruine du royaume du Nord. Peut-être, Dtr a-t-il recouru à ces «considérations» lorsqu'il ne disposait pas d'un héros suffisamment important pour lui faire endosser le discours. Noth estime qu'il se dégage, tant des discours que des considérations, une telle unité de perspective et une telle homogénéité linguistique que nous devons être en présence d'un véritable auteur. Plus précisément, celui qui met en scène ces discours est l'artisan d'une présentation du passé d'Israél qui obéit à une théologie de l'histoire parfaitement cohérente. Le leitmotiv principal de cette histoire est l'obéissance ou la désobéissance d'Israel. En chaque occasion, l'enjeu est de savoir si Israel a «écouté» la voix de Dieu. Le Dtr est un auteur aussi en ce sens qu'il ne travaille pas, comme les rédacteurs qui lui succéderont, sur une trame narrative préexistante, mais qu'il agence lui-même entre eux des blocs de récits précédemment autonomes et qu'ainsi il construit la présentation de l'histoire et en délimite les périodes. Cette délimitation ne coïncide pas encore avec celle des futurs livres bibliques, puisque la période de la «conquête» se termine en Jos 23, l'époque des «Juges» en 1 S 12, et celle des premiers rois en 1 R 8,l4ss. Les matériaux anciens
utilisés par Dtr pour construire son histoire, sont de nature très
diverse. On y trouve entre autres des récits étiologiques
de conquête en Jos 2-9, des gestes héroïques du livre
des Juges, des récits royaux de i et 2 S des légendes prophétiques
ainsi que des annales royales en 1 et 2 R. Ces matériaux traditionnels
trahissent des points de vue totalement différents de ceux de la
rédaction et ne semblent guère avoir été liés
entre eux avant le travail de Dtr. Dès lors, la construction et
la structuration de l'ensemble doit lui être exclusivement attribuée.
Dtr est à la fois un rédacteur et un auteur à part
entière qui utilise, avec une grande fidélité99, de
nombreux morceaux préexistants mais les relie et leur donne une
cohérence grâce à des textes de son crû, il crée
ainsi une oeuvre historiographique véritablement originale. En passant,
Noth compare d'ailleurs Dtr aux historiens grecs des VIIVème s.
qu'il tient pour ses collègues les plus proches.
3.2.1.Fin, début et cohérence de HD. Pour Noth, la fin de RD correspond à celle du deuxième livre des Rois. En effet, 2 R 25,26 lui apparaît comme sa fin "naturelle" puisque les péripéties conduisant Israel en exil y sont toutes relatées. La notice finale concernant la réhabilitation de Yoyakin (2 R 25,27-30), bien qu'elle puisse être considérée comme apaisante, ne constitue en rien un changement fondamental du destin d'Israel. Elle peut donc, elle aussi, être attribuée à l'oeuvre dtr. C'est sur cette base que Noth peut en déterminer le terminus a quo, à savoir 562, après la réhabilitation de Yoyakin101. Le début de HD est, lui, plus difficile à établir, et l'on peut considérer que Noth le situe en Dt i parce qu'il ne peut l'imaginer ailleurs. Dans son enquête sur lincipit de RD, il procède essentiellement par via negationis. D'une part, le début ne peut se trouver entre Gn et Nb car, en dépit de quelques retouches dtr secondaires, il ne décèle dans ces livres nulle trace d'une rédaction dtr cohérente comparable à celle que l'on trouve entre Dt et 2 R. D'autre part, RD ne peut guère s 'ouvrir sur le premier chapitre de Josué, puisque ce livre présuppose à la fois l'histoire de Moïse et la conquête des tribus de Transjordanie relatées en Dt. De plus, Jos contient un certain nombre de renvois explicites au Dt. Le Dt, présenté comme un long discours de Moïse culminant dans la proclamation de la Loi, fournit une introduction programmatique tout-à-fait logique à Jos - 2 R. C'est donc le résumé historique de Dt 1-3 qui constitue la véritable introduction à HD. Cette introduction a été placée par Dtr avant la proclamation de la loi deutéronomique (Dt 4-30) qui, selon lui, est faite en majeure partie de matériau deutéronomique remontant aux Vmème et Vilème siècle. Les adieux et le récit de la mort de Moïse en Dt 31 et 34, rédigés par Dtr, introduisent la conquête de Josué tout en insistant abondamment sur l'importance de la fidélité à "cette loi" (Dt 12 ss.). C'est d'ailleurs cette fidélité qui constituera le critère décisif selon lequel la conduite d'Israel sera jugée dans l'HD tout entière. 3.2.2.Les idées maîtresses de la conception dtr de l'histoire. Pour Noth, RD vise essentiellement à comprendre et à expliquer la fin du royaume de Juda ainsi que l'exil à Babylone. Face à ces événements dramatiques dont il a été le témoin et qui semblent mettre un terme à l'existence du peuple de Yhwh, Dtr cherche à interpréter la catastrophe : il y voit le fruit de l'apostasie du peuple. Ni les avertissements ni les châtiments répétés de Dieu n ont amené le peuple à changer durablement sa conduite. On pourrait dire que les leçons de l'histoire se sont avérées inutiles pour Israel. La fm de Juda est vue par Dtr comme le châtiment ultime de Dieu, l'expression finale de sa justice. Les grands thèmes théologiques que sont la proposition d'une alliance entre Dieu et son peuple ou la promesse d'un pays ruisselant de lait et de miel, sont soumis selon Dtr à une condition: le peuple doit en retour être fidèle à la Loi. Or, c'est l'infidélité du peuple qui va permettre à Dtr de justifier la sanction divine de l'exil. En ce sens, RD peut être considérée comme une théodîcée. Alors que Dtr insiste abondamment, nous l'avons vu, sur l'importance de la Loi, il trahit par contre un intérêt très restreint pour le culte. Ainsi, l'arche n'est que le réceptacle des tables de la Loi, et le temple est le lieu où Dieu fait résider son nom, le lieu de la prière plutôt que le lieu des sacrifices (cf. 1 R 8). Aux yeux de Noth, Dtr porte sur l'histoire d'Israel un jugement si sombre qu'il ne semble entretenir aucune perspective d'avenir et, surtout, n'être porté par aucune espérance au sujet d'un futur rétablissement d'Israel. Sur ce point, le Dtr de Noth se distingue fortement de ses contemporains que sont le second Ésaïe ou le prophète Ézéchiel. Comme eux, il cherche un sens à la catastrophe, mais contrairement à aux, il ne s'autorise pas à aller au-delà de l'esprit des grands prophètes préexiliques : la fin est l'expression du châtiment divin. Noth s'interroge aussi sur l'identité de ce Dtr. Or, contrairement aux conclusions de nombreux travaux ultérieurs, il ne pense pas devoir distinguer plusieurs couches dtr ni même envisager l'existence d'un milieu dtr. Pour lui, l'auteur de HD est un homme seul, qui n'est membre ni du clergé ni de l'intelligentsia officielle. il ne dépend d'aucune institution et n'a de comptes àrendre à personne. Les raisons qui poussent Dtr à rédiger son oeuvre restent donc personnelles et inconnues. Noth s'imagine apparemment Dtr comme un intellectuel solitaire qui, au lendemain de la catastrophe, retranché dans son cabinet de travail 103, se met à en dresser le bilan. On ne peut s'empêcher de penser que cette vision de la situation du Dtr reflète un peu la situation qui est celle de Noth lui-même. En effet, Noth rédige ses USt au moment où guerre et exterminations provoquées par son propre peuple ont ravagé l'Europe et l'Allemagne. Tout comme son Dtr, Noth ne se sentait redevable à l'égard d'aucune institution, et il est tentant de penser que le pessimisme face à l'avenir qu'il attribue à Dtr correspondait à son analyse de la situation contemporaine. La situation historique et
sociologique de l'auteur des USt permet donc, peut-être, de mieux
comprendre certains de ses énoncés sur Dtr, aujourd'hui contestés
. Cependant, comme le montrera l'histoire de la réception de la
thèse nothienne, cette mise en contexte de son auteur ne permet
en aucun cas de la discréditer globalement (cf. ci-dessous). De
plus, l'approche rédactionnelle de Noth devait se trouver étayée,
de manière indépendante, par la publication d'un livre de
A. Jepsen consacré à l'histoire de la rédaction des
livres des Rois.
3.3. La confirmation de la thèse de Noth parA. Jepsen eti. Engnell. En 1939, Alfred Jepsen met la dernière main à son ouvrage sur les sources et la formation du livre des Rois. A cause de la guerre puis de la situation économique en Allemagne de l'Est ce livre ne peut paraître qu'en 1953 104. Entre temps, les études de Noth avaient été publiées, et Jepsen avait pu en prendre connaissance. Comme Jepsen le constate dans le post-scriptum à son livre et dans quelques notes additionnelles rédigées en 1953 105, sa vision de l'histoire rédactionnelle du livre des Rois confirme entièrement l'existence de RD telle que Noth l'avait imaginée. A l'origine du livre des Rois, se trouvent, selon Jepsen, deux documents: une chronique royale et des annales des rois d'Israel et de Juda. La chronique royale, contenant une énumération synchronique des différents règnes et dont Jepsen propose une reconstruction103, aurait été écrite entre 705 et 701, à la suite de la chute du Royaume du Nord107. Quant aux annales royales, elles relateraient de manière plus narrative, l'histoire des rois et, surtout, celle du Temple à partir du règne de Salomon. Jepsen pense que cette oeuvre a vu le jour sous le règne de Manassé, à une époque où la domination assyrienne faisait planer une menace grave sur la survie du royaume de Juda et du culte de Yhwh. Aux termes de l'analyse de Jepsen, ces deux sources ont été combinées et retravaillées par deux rédacteurs successifs. Après la catastrophe de 587 (vers 580), un redacteur issu du milieu sacerdotal (R1) écrit une histoire de la royauté: il prend pour base la chronique, qu'il enrichit d'extraits du livre des annales, en imprimant à l'ensemble sa propre vision pessimiste de l'histoire du culte de Yhwh sous le règne des rois. La fin de cette édition se trouve en 2 R 25,21 109 Cette histoire royale est retravaillée vers 550110 par un rédacteur d'inspiration prophétique (R11), influencé notamment par Osée et Jérémie. RII ne s'est pas contenté d'une nouvelle édition des livres des Rois mais, en prenant le Deutéronome révisé par ses soins comme fondement, il a construit une présentation de l'histoire d'Israél allant de l'époque mosaïque jusqu'à la fm du royaume de Juda. Ainsi, R11 a augmenté l'histoire des Rois d'un immense prologue contenant Dt, les récits de conquête en Jos, les traditions sur Samuel, des histoires sur David et notamment l'histoire de la succession, ainsi que des récits prophétiques d'origine nordiste111. RH ressemble donc beaucoup au Dtr de Noth, et Jepsen propose expressément d'y voir le même auteur112. Comme Noth, Jepsen considère RII = Dtr comme un individu et situe son activité en Palestine, plus précisement à Mizpah113. Les deux chercheurs sont également d'accord pour estimer les interventions rédactionnelles post-dtr plutôt minimes114. Dans une recension très élogieuse que Jepsen consacre aux Uberlieferungsgeschichtliche Studien115, il affirme d'ailleurs encore plus fortement que Noth la cohérence littéraire de RD. On ne peut en effet que constater une grande convergence entre les résultats des recherches de Jepsen et de Noth. Cependant Jepsen va beaucoup plus loin que Noth dans la précision avec laquelle il croit pouvoir identifier, dans le livre des Rois, des sources et une rédaction pré-dtr. En outre, il postule deux rédacteurs exiliques pour 1 et 2 R. C'est ainsi que, sans le vouloir, il prépare la voie non seulement à ceux qui postuleront deux ou plusieurs couches dtr116, mais aussi à ceux qui distingueront des rédactions pré-dtr à l'intérieur des livres historiques (cf. ci -dessous). Le grand exégète scandinave Ivan Engnell fournit une confirmation indirecte à la conception nothienne117. Tout en rejetant la critique littéraire et en considérant la littérature vétérotestamentaire comme profondément «orale», Engnell opère, à la manière de Noth, une distinction très nette entre le Tétrateuque d'une part (appélé «oeuvre P»), et les livres du Dt à 2 R (appelés «oeuvre D») de l'autre. Dans son ouvrage paru deux ans après celui de Noth118, Engnell insiste également sur le fait que D = Dtr a repris de nombreuses traditions plus anciennes tout en réussissant à maintenir une grande cohérence de style et de de pensée. Le fait que trois chercheurs,
travaillant avec des méthodes et des présupposés exégétiques
fort différents, aient abouti à la découverte d'une
rédaction dtr touchant tout le complexe de Dt - 2 R ne pouvait que
confirmer la naissance d'un nouvau modèle explicatif pour les livres
historiques de l'Ancien Testament.
|