Tiré de : Albert de Pury, Thomas Römer et Jean-Daniel Macchi (éd.), Israël construit son histoire. L'historiographie deutéronomiste à la lumière des recherches récentes, Monde de la Bible 34, Genève, 1996.
Les textes scannés publiés ici sont présentés sans leurs notes de bas de page.
En revanche, les appels de note figurent encore dans le texte.
 
PROPOSITIONS DE DIFFERENCIATION DIACHRONIQUE DANS L'ÉDIFICE DE HD
Thomas Römer et Albert de Pury

Noth lui-même avait déjà fait l'observation -. sans s'y arrêter dans le détail -que de nombreux textes dtr trahissaient l'intervention de deux, voire de plusieurs mains dans le processus rédactionnel. Ainsi, en Jos 1, le discours de Yhwh à Josué se termine, dans une première phase, par l'exhortation du v. 6: «Sois fort et courageux, car c'est toi qui donneras à ce peuple le pays que j'ai juré à leurs pères de leur donner». En Jos 1,1-6, Josué est installé comme chef militaire dans un esprit tout-à-fait conforme au récit de conquête qui va suivre. Or, le v. 7 reprend en ces termes : «Sois fort et courageux, veille à agir selon tout ce que t'a prescrit Moïse mon serviteur ... Ce livre de la Torah ne s'éloignera pas de ta bouche, tu le murmureras jour et nuit . ..». Dans ce second passage, Josué, de chef charismatique, est devenu un fidèle exemplaire de la Torah, et le contexte guerrier a presque entièrement disparu.

Prenons un autre exemple: Jg 3, un texte clef pour HD, contient une réflexion sur le fait que tous les ennemis d'Israël n'ont pas été anéantis ou expulsés de Canaan. Ce texte (qui se trouve par ailleurs en contradiction avec Jos 21,43-45, un passage, également dtr, qui affirme que le pays tout entier a été livré par Yhwh à Israel) donne deux explications différentes de cet état de fait. Selon le v. 2, ce fut uniquement pour apprendre l'art de la guerre aux générations d'Israélites qui n'avaient pas eu l'occasion de s'y initier, alors que selon le v. 4, il s'agit d'une épreuve «pour savoir s'il écouteraient les commandements que Yhwh avait prescrits à leurs pères».

A l'observation de ces incohérences internes aux textes «dtr» s'ajoute la constatation, déjà mentionnée, de divergences dans l'attitude dtr à l'égard de la monarchie et, plus particulièrement, de personnages comme David ou Salomon, ou encore l'absence d'indications claires sur la possibilité d'un avenir après la catastrophe. On relève par ailleurs une certaine alternance entre des textes
plutôt optimistes, voire triomphalistes, et des textes irrémédiablement pessimistes.

Se pose également le problème de la fin de l'oeuvre. L'historien dtr, qui est normalement assez bavard et qui commente chaque époque par un ãdiscours de réflexionä circonstancié, se serait-il vraiment contenté, pour la clôture de son oeuvre, d'un épisode aussi marginal et d'une fin aussi abrupte que ce qui nous est donné en 2 R 25,27-30 ? Ou faut-il chercher la ãvraie fmä ailleurs?

La systématisation de toutes ces questions et des observations qui leur sont liées s'est traduite, à partir de la fin des années 60, par l'élaboration de deux modèles explicatifs qui, tout en se situant dans le prolongement de la thèse de Noth, n'en modifient pas moins, chacun à sa manière, les paramètres.
 

L'école de F. M Cross et la thèse d'une double rédaction dtr.

Dans un article de 1968, réédité en 1973, Frank M. Cross revenait à l'idée ancienne d'une double rédaction de l'historiographie dtr, la première josianique, la seconde exilique. Ses arguments furent les suivants:
Les livres des Rois et de Samuel sont marqués par deux grands thèmes: le péché de Jéroboam, qui culmine dans la chute de Samarie (2 R 17,1.23) et la promesse d'une dynastie davidique éternelle (2 S 7). Ces deux lignes thématiques convergent dans le règne de Josias. Josias, en effet, est celui qui démolit définitivement l'autel de Béthel et ainsi abolit le péché de Jéroboam (2 R 23,15). Il est aussi le rejeton davidique exemplaire (2 R 22,2; 23,25). Le règne de Josias correspond donc à la finale logique de la première édition de HD, dont la conclusion se trouve en 2 R 23,25 [Ce verset forme d'ailleurs une inclusion avec Dt 6,4s.]. Dans cette perspective, HD apparaît à l'origine comme un écrit de propagande en faveur de Josias, un ouvrage destiné à célébrer ses innovations politiques et religieuses. 2 R 23,26 - 25,30 provient, par conséquent, d'une main différente: ces deux chapitres appartiennent à une seconde édition de HD, édition mise en oeuvre à l'époque exilique par un rédacteur [Dtr2] qui aurait, sous le choc de la catastrophe, pourvu l'ouvrage d'une fin laconique et transformé ainsi l'écrit de propagande en un faire-part de deuil.

Si Cross peut développer une thèse pareille, c'est parce qu'il attribue dans le cadre de HD, contrairement à Noth (mais en accord secret avec von Rad ?), un rôle déterminant à l'oracle de Nathan (2 S 7). On constatera aussi que sa thèse est construite presque exclusivement à partir du livre des Rois. Ce livre jouera d'ailleurs dès ce moment un rôle de plus en plus central dans le débat sur le profil de HD. La thèse de Cross - et notamment l'idée d'une première rédaction josianique - se trouvera confirmée et affinée par les travaux de nombreux chercheurs. Ainsi R. D. Nelson, qui cherchera à soutenir les arguments thématiques de Cross par des analyses littéraires détaillées, place au début de son travail de 1973 une enquête sur les formules d'appréciation des monarques en 1 et 2 Rois, enquête qui l'amènera à constater une rupture de style manifeste pour les règnes qui suivent celui de Josias : les formules, à partir de là, deviennent plus rigides, moins «deutéronomistes», et leur rubberstamp character est ce qui trahit leur provenance d'un « exilic editor». Nelson attribue à cette couche notamment les textes suivants: Dt 4,19-20; Jos 24,1-28; Jg 2,1-5; 6,7-10; 1 R 8,44-51; 9,6-9; 2 R 17,7-20.[24-34a].34b-40; 22,16-17.20b; 23,4b-5.19-20.24[?].26-30; 23,21 - 25,30. Dans la description des deux éditions, Nelson se trouve en accord total avec Cross: l'éditeur exilique aurait transformé un écrit triomphaliste en une doxologie du . R. E. Friedman, de son côté, fait les mêmes observations que Nelson, sans apparemment connaître le travail de ce dernier. Pour lui aussi, la fin de l'édition josianique (Dtr1) se trouve en 2 R 23,25, puisque on ne retrouvera plus le thème des hauts-lieux (bamôt ) ni le renvoi à David comme roi idéal. Quant àl'édition exilique (Dtr2), Friedman considère qu'elle se termine en 2 R 25,26 avec la mention de la descente du peuple en Egypte. En effet, c'est avec le retour en Egypte que les malédictions de Dt 28 sont réalisées : «Dtr2 telîs the story from Egypt to Egypt»'69. L'appendice de 2 R 25,27-30 serait à considérer dès lors comme un ajout dû à un membre de la golah babylonienne. Nelson et Friedman ont d'ailleurs plutôt tendance à réduire le nombre de textes attribués par Cross à Dtr2î7O. Pour eux, le fait que la promesse davidique soit conditionnelle ne présuppose pas nécessairement l'exil, cette conditionnalité pouvant s'expliquer à l'époque josianique par la prise en compte des événements de 722. Par ailleurs, la menace d'un exil ne présuppose pas nécessairement la réalité de celui-ci, puisque l'annonce d'un tel malheur est dans les traités de vassalité un élément non seulement courant mais pratiquement obligatoire'71.

Cela dit, il y a aussi, parmi les élèves de Cross, ceux qui prennent le parti opposé et qui augmentent très massivement la part accordée à la rédaction exilique. Dans cette ligne, on mentionnera notamment les travaux de Levenson, Boling, Peckham et Mayes.

Ce qui séduit dans l'hypothèse de Cross et de ses élèves, tous courants confondus, c'est qu'elle travaille à partir d'un modèle simple : une historiographie josianique reprise par un éditeur exilique! C'est une thèse qui nous met en présence de deux éditions dtr ayant chacune sa visée propre et appartenant à deux phases bien distinctes de l'histoire d'Israel. Pourtant, on ne peut s'empêcher de constater un certain clivage entre exégètes anglo-saxons et germaniques. Alors que la thèse de Cross s'est largement imposée aux EtatsUnis et dans le monde anglophone, elle n'a fait que peu d'adeptes parmi les spécialistes allemands qui, presque tous, sont restés très sceptiques à l'égard d'une HD josianique. Parmi ceux à s'y être ouvertement ralliés sont Helga Weippert'76 et Roif Rendtorff.

Nous reviendrons sur l'évaluation du modèle de Cross, mais nous pouvons d'ores et déjà signaler les questions principales qui ont été soulevées par les critiques de ce modèle : une fin de l'oeuvre en 2 R 23,25 est-elle concevable? Comment expliquer l'omniprésence des allusions à l'exil dans HI) ? La tentative de réduire la genèse de HD à deux étapes principales ne se traduit-elle pas par une simplification abusive de la complexité diachronique et thématique encore perceptible au sein de ce grand ensemble historiographique ? Ce sont des questions de ce type qui ont abouti au modèle de ce qu'on appelle couramment «l'école de Gôttingen» et dont il nous faut parler maintenant.
 

L'école de Gôttingen et la théorie des couches successives.

Le deuxième modèle diachronique proposant une modification de la thèse de Martin Noth vient de Gottingen, dans la mesure où il a été élaboré par Rudolf Smend Jr. et par ses élèves Walter Dietrich et Timo Veijola. Le point de départ de ce modèle peut être fixé dans un article de 1971, article dans lequel Smend présenta une analyse de Jos 1; 13; 23-24, ainsi que de Jg l~2,5. Dans ces textes reconnus par Noth comme dtr, Smend découvrait des ajouts en Jos 1,7-9; 13,lbIl-6; 23; Jg 1,1-2,9.17.20-21.23. Dans ces passages, en effet, s'exprimait une conception de la conquête différente de celle qui caractérisait les versets environnants. Selon la première édition de RD, Josué avait conquis le pays tout entier en exterminant ses anciens habitants dans leur totalité. Dans les passages secondaires décelés par Smend, au contraire, la conquête n'était pas considérée comme achevée, et il demeurait dans le pays un grand nombre de ses anciens habitants. Ces ajouts, par ailleurs, se révélaient préoccupés par l'obéissance des Israélites à l'égard de la Loi. Smend proposa donc de subdiviser la rédaction dtr en deux couches successives, pour lesquels il imposa les sigles suivants : DtrH (l'Historien deutéronomiste, le créateur de l'oeuvre dans sa première édition) et DtrN (le Nomiste, un rédacteur insistant sur le rôle de la Loi, qui réédite DtrH en le corrigeant et en augmentant sa matière). Pour Smend, il ne faisait aucun doute que DtrH devait être situé à l'époque exiique, et plus précisément aux alentours de 560. En dépit de son insistance sur deux couches rédactionnelles, c'était donc bel et bien un modèle différent de celui de Cross - et plus proche, au fond, de celui de Noth - qui faisait son apparition dans le débat exégétique. DtrH prenait, en fait, la succession du Dtr de Noth, non seulement pour ce qui était du projet littéraire initial mais aussi de son intention théologique. Pour Smend comme pour Noth, le but de DtrH était d'expliquer au peuple la catastrophe de l'exil, même si Smend relativisa quelque peu la noirceur du tableau brossé par Noth.

Smend avait élaboré sa thèse à partir d'un nombre très restreint de textes, et ces textes, de surcroît, avaient toujours fait l'objet d'explications diachroniques diversifiées. Il n'en demeure pas moins que par ce bref article, Smend fournissait une base à la construction d'une nouvelle hypothèse diachronique qui permettait de mieux intégrer les textes que Noth avait souvent qualifiés d'«ajouts secondaires».

La voie ouverte par Smend a été suivie par ses élèves W. Dietrich et T. Veijola. Il semble bien que le livre des Rois doive contenir la solution du problème de la datation du premier Dtr. Aussi est-ce ce livre-là que Dietrich choisit comme point de départ. Tout au long de 1-2 Rois, Dietrich découvrit
÷ en faisant un usage appuyé de la critique littéraire ÷ une série de discours de jugement prophétiques structurés selon un schéma récurrent et suivis, généralement quelques chapitres plus loin, d'une notice rapportant l'accomplissement du jugement annoncé (Erfüllungsvermerke ). Ces textes, qui se caractérisent par un style dtr et par un intérêt aigu pour le rôle des prophètes et pour la parole prophétique, constitueraient, selon lui, une couche rédactionnelle dtr spécifique qu'il a désignée par le sigle «DtrP» (le Deutéronomiste prophétique). Les textes que Dietrich attribue à DtrP sont les suivants:
 

  • discours de jugement:
    1 R 14,7.8a.9b-ll.13b
    i R 16,1-4
    i R 21,19b.20b13-24; 22,38
    2 R 9,7-lOa
    2 R 21,10-14
    2 R 22,15-18
     
  • notice d'accomplissement:
    •  
    i R 15,29
    1 R 16,lls.
    2R 10,17a
    2R9,36
    2 R 24,2
Pour Dietrich, DtrP est à la fois auteur et rédacteur, puisqu'il a intégré à RD du matériel prophétique pré-dtr (p. ex. les cycles d'Elle et dElisée) mais aussi, en 1-2 S, des récits de son propre crû, notamment le noyau de 2 S 12. DtrP serait porté par le besoin d'inculquer à son lecteur la conviction selon laquelle la
parole d'un prophète de Yhwh s'accomplit sans exception. Selon DtrP, l'histoire ne serait rien d'autre que l'accomplissement de prédictions (Weissagungen). Par sa tendance à systématiser la parole prophétique, il l'aurait enfermée dans un «corset rigide» Pour Dietrich, DtrP se situerait entre DtrH et DtrN et ne serait guère intervenu avant le livre de Samuel. Pour les trois couches de HD, Dietrich propose une datation assez serrée: DtrH, qui (contrairement à l'opinion de Smend) aurait sa fin en 2 R 25,21, aurait été composée vers 580, alors que l'épilogue concernant la réhabilitation de Yoyaqin serait l'oeuvre de DtrN, daté, lui, vers 560, ce qui laisse à DtrP l'espace entre ces deux dates. Dietrich localise son DtrP en Palestine, probablement àJérusalem, mais il semble sur ce point rester sous l'influence de Noth, car il n'avance pas d'arguments nouveaux en faveur de cette affirmation.

T. Veijola, lui, s'est consacré plus particulièrement à DtrN, notamment dans les livres de Samuel et des Rois. Tout en pratiquant également la Litera rkritik, Veijola accorde une place importante à la Ideologiekritik, à la mise en évidence des différences de sensibilité idéologique parmi les rédacteurs de HD. C'est donc par rapport à leur position face à la monarchie que les «voix» perceptibles dans la rédaction dtr seront  Les textes favorables à l'installation de la royauté en 1 S 8-12 ÷ et donc à la monarchie davidique ÷ proviendraient de DtrH. Ce serait lui qui se serait efforcé de légitimer la dynastie davidique par le renvoi récurrent à une promesse divine faite à David (1 S 25,28.30; 2 S 3,9-10.18; 5,2; 7,llb.13.16), sans pour autant juger nécessaire de fournir à ses lecteurs la base de ces «rappels» (Textgrundlage). DtrP, en revanche, aurait une vision négative de la royauté et c'est lui qui aurait brossé le portrait d'un David sous l'emprise du péché. Quant à DtrN, il jugerait, lui aussi, la royauté de manière très critique (1 S 8,6-22; i S 12). Seulement, contrairement à DtrP, il aurait tenté de «blanchir» les rois fondateurs de la dynastie, David et Salomon, comme cela apparaît en 1 R

De manière générale, on constate que Veijola augmente considérablement la proportion des textes attribués aux différentes phases de la rédaction dtr, notamment en Samuel. La forte présence d'interventions rédactionnelles dtr en 2 S 5-8 tendrait à prouver, selon lui, que les deux grands ensembles pré-dtr, l'histoire de l'ascension et l'histoire de la succession de David, n'auraient été joints l'un à l'autre qu'au moment de la rédaction dtr. A l'instar de Noth et de Smend, Veijola pense pouvoir localiser l'activité littéraire des rédacteurs dtr en Palestine, probablement à Mispa'93.

De nombreux chercheurs se sont ralliés à cette thèse d'une triple édition de RD. Mentionnons, entre autres, Hermann Spieckermann, Christoph Levin, Fabrizio Foresti, Ernst Wurthwein, J. Alberto Soggin, Rainer Bickert, Otto Kaiser, Uwe Becker, et pour ce qui est du monde anglophone, Ralph Klein, Wolfgang Roth, Ehud Ben-Zvi~. Bien entendu, tous ces exégètes ne comprennent pas le modèle de Smend de manière exactement identique: des divergences se font jour notamment sur la question de la localisation des rédactions (Palestine ou Babylonie ?) et, plus encore, par rapport à la conception de DtrN. Alors que Dietrich et d'autres dataient DtrN de l'époque exilique, Smend, Wûrthwein, Kaiser et Levin conçoivent DtrN plutôt comme un sigle recouvrant des interventions rédactionnelles qui ont pu se produire tout au long de l'époque perse  Selon Smend, DtrN serait peut-être àidentifier avec la rédaction dtr du Pentateuque et aurait donc tenté d'éditer la grande histoire s'étendant de la Genèse à 2 R 25  Les datations les plus extrêmes sont celles qui ont été proposées par Levin. Cet auteur situe les dernières interventions de DtrN dans la 2e moitié du iVe siècle.

Le risque de cette nouvelle tendance, c'est que les couches dtr commencent à se multiplier. Aussi constate-t-on une certaine inflation de nouveaux sigles pour cataloguer toutes les couches et sous-couches qui demandent à être reconnues : pour désigner, par exemple, les dernières interventions dtr en Dt -2R, Lohfink~ parle de «DtrU» (Deuteronomistischer Uberarbeiter) et Kaiser de «DtrS» (Spatdeuteronomistische Redaktionen). Cette tendance n'est pas sans rappeler l'exacerbation de la critique littéraire qui s'était produite dans les études du Pentateuque trois quarts de siècle plus tôt et qui avait également eu pour corollaire la multiplication des sources et des sigles. L'attribution des textes à l'une de ces multiples couches risque alors de se faire selon des critères de plus en plus arbitraires, et aboutir à des répartitions de moins en moins vérifiables. Par ailleurs, on observe que le terminus a quo pour la mise en route de HD reste, pour l'école de Gottingen, invariablement la première déportation de 597. La possibilité d'une date préexilique pour certains textes ayant une allure dtr n'est même pas envisagée. Tout cela indique que cette théorie - tout comme celle de Cross - pourrait avoir des présupposés idéologiques, mais ceux-ci ne sont que rarement explicités ou discutés.
 

Les présupposés exégétiques et idéologiques des modèles de Cross et de Smend.

Les adeptes d'une première édition de HD sous Josias insistent souvent sur le fait que leur modèle reste proche de celui de Noth puisqu'ils distinguent simplement entre l'édition principale (Dtr1) et des ajouts secondaires. Il n'en reste pas moins que le fait d'avoir déplacé l'origine de HD sous le règne de Josias bouleverse totalement la vision que Noth avait eue de l'entreprise dtr. RD qui, selon Noth, avait pour but - et pour raison d'être ! - d'offrir une explication de la catastrophe de l'exil, voire une théodicée face au désastre qui avait frappé Israel, se transforme chez Cross en une historiographie triomphante, voire en un document de propagande royale! Cross développe toute son argumentation àpartir de textes qui mettent en lumière la royauté davidique, alors que Noth ne s'était pas exagérément préoccupé du rôle de la royauté dans RD. Alors que pour l'HD de Noth, l'exil était l'événement central, celui à partir duquel l'entreprise dtr même se mettait en mouvement, pour Cross et ses élèves, les textes qui évoquent l'exil sont à comprendre comme des ajouts théologique ment peu significatifs.

On ne peut s'empêcher de s'interroger sur le rôle qu'a joué dans la genèse du modèle anglosaxon la grande admiration que Cross porte manifestement au roi Josias et à ses projets de réforme, il s'agit presque de fascination, et on perçoit chez lui une théologie optimiste, pas si éloignée, après tout, de l'esprit du

A ce sujet, cf. A. de Pury et T. Romer, «Le Pentateuque en question.», p. 29-31.
En réalité, Cross est plus proche de Kuenen, Wellhausen et de certains de leurs contemporains, qui avaient postulé une première rédaction préexilique des Rois, suivie d'une deuxième rédaction exilique.
puritanisme américain. L'approche des textes est positiviste : Cross et ses élèves estiment qu'à quelques exceptions près, le livre des Rois rapporte les événements qui sont effectivement ceux de l'histoire. Sur le plan méthodologique, la critique littéraire ne joue pas un rôle important, et les arguments à partir desquels la théorie est construite sont le plus souvent d'ordre thématique.

L'école de Smend, en revanche, fonde tout son travail sur le découpage du texte en couches, alors que la description et l'évaluation du projet global ainsi que sa mise en situation géographique et socio-historique restent plutôt en marge. Par certains de ses aspects, la triple rédaction de RD commune à cette école peut être mise en relation avec l'analyse du livre des Rois telle qu'elle avait été élaborée par A. Jepsen et qui avait, elle aussi, abouti à la distinction de trois éditions principales. Ce qui est particulièrement intéressant, c'est -comme Smend le fait observer lui-même - que la description de RD selon les étapes DtrH - DtrP - DtrN implique la suite chronologique «Histoire - Prophétie
- Loi», séquence qui ressemble étrangement à la conception wellhausenienne de l'évolution religieuse d'Israêl à travers son histoire vétérotestamentaire, et on peut même se demander si le modèle de Smend ne tente pas, sans s'en rendre compte, d'appliquer la théorie documentaire du Pentateuque aux livres historiques. Du moins y constate t-on qu'une option claire est prise en faveur de la priorité de l'histoire par rapport à la Loi, et cette option va jusqu'''à pousser certains exégètes à contester la présence du code deutéronomique au sein de la première édition de RD ÷ ainsi Preuss notamment ÷ ce qui est tout de même difficilement défendable.

Les deux modifications principales de la thèse de Noth, nous le voyons, ne sont donc pas exemptes de présupposés théologiques et exégétiques, présupposés sur lesquels les protagonistes des modifications ne se sont guère expliqués.