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© A. de Pury
Le livre de Jonas diffère de tous
les autres livres du Dodekapropheton par le fait qu'il contient non des
collections d'oracles mais un récit de prose. On pourrait parler
à ce propos d'un "conte théologique". On a aussi parlé
de "parabole" (maßal ), de "fable", ou de "légende popu-laire".
C'est en tout cas un antécédent de ce qui deviendra dans
le judaïsme rabbinique le midrash ou le midrash haggadique.
Contenu et structureL'histoire que raconte ce "conte de Jonas" est la suivante. Chapitre 1 : Dieu ordon-ne à Jonas d'aller à Ninive (la capitale de l'Assyrie) et de proférer un oracle contre cette ville en raison de la méchanceté de ses habitants. Jonas se lève, mais c'est pour s'enfuir exactement en direction opposée : il s'embarque sur un bateau pour Tarsis (prob. dans le sud de l'Espagne). Dieu déclenche alors une tempête afin de forcer Jonas à accomplir sa mission. Sur le bateau, un équipage païen ne comprend pas ce qui se passe. Ils devinent que Jonas est, d'une manière ou d'une autre, responsable de cette tempête. Ils cherchent à savoir pourquoi, et comprennent, après avoir interrogé Jonas, que c'est Dieu - c'est-à-dire le Dieu de Jonas, celui que Jonas leur a présenté comme "Yhwh, Dieu du ciel que je vénère, celui qui a fait la mer et les continents" (1,9) - qui est l'auteur de la tempête. Les marins cherchent à sauver Jonas, mais celui-ci leur demande de le jeter par-dessus bord. Après s'être déchargés par une prière désespérée de leur responsabilité, les marins le lancent à la mer, et aussitôt la mer se calme. Chapitre 2 : Jonas est sauvé de la noyade en étant englouti par un "grand poisson" envoyé sur les lieux par Dieu. Dans le ventre du poisson, Jonas prononce un psaume de complainte et de supplication. Dieu exauce Jonas en ordonnant au poisson de vomir Jonas sur la terre ferme.(Lire Jonas 3-4) Chapitre 3 : A nouveau Yhwh s'adresse à Jonas en lui demandant d'aller proférer contre Ninive l'oracle qu'il lui dictera. Cette fois-ci, Jonas obéit, se rend à Ninive et annonce à la ville pécheresse la destruction pour dans quarante jours. Aussitôt la ville se convertit, et son roi ordonne à tous de se vêtir de sac et d'observer un jeûne strict afin que Dieu, peut-être, épargne sa ville. Impressionné par la conversion des Ninivites, Dieu ne leur envoie pas la catastrophe. Chapitre 4 : Jonas est furieux, et il fait à Dieu d'amers reproches: toutes ses tribulations pour rien ! A nouveau, il souhaite mourir. Il sort de la ville, s'installe à l'écart pour attendre la suite des événements. Dieu lui donne alors une petite "leçon de choses" en faisant croître, puis crever une plante donnant de l'ombre. A nouveau Jonas se fâche. Le livre se termine sur une question ironique de Dieu à Jonas : "Toi, tu as pitié de cette plante pour laquelle tu n'as pas peiné et que tu n'as pas fait croître; fille d'une nuit, elle a disparu âgée d'une uit. Et moi, je n'aurais pas pitié de Ninive la grande ville où il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne savent distinguer leur droite de leur gauche, et des bêtes sans nombre !" (4, 10-11) Nous ne saurons donc jamais si Jonas a finalement "appris sa leçon" ou non ! Peut-être le narrateur est-il ravi de nous laisser sur l'insinuation que - même en cas de conversion massive de l'humanité - les porte-paroles patentés de Yhwh seront les derniers à se laisser corriger ? Le livre forme un diptyque : les chap. 1-2 et 3-4 sont construits de manière symétrique :
Il apparaît, grâce à cette symétrie, que les Ninivites comme les marins sont les représentants du monde "païen". Que ce soit à l'est comme à l'ouest, les "païens" sont prêts à recevoir la parole de Dieu. Le conte propose une réflexion sur la manière dont peut se concevoir la médiation israélite dans ce contexte. Les marins finissent par reconnaître Yhwh (1,14) et peut-être même (v. 16 ?) par rejoindre Israël, alors que Jonas a été au milieu d'eux un témoin récalcitrant. Les Ninivites, eux, se mettre à croire en "Dieu" (3,5.8.9) - sans ce soit impliquée une adhésion à la foi israélite - alors que Jonas là s'est montré un prédicateur zélé. Si le livre de Jonas adhère donc sans réserve à la foi en l'universalité de "Yhwh Dieu du ciel", il nous livre une vision plus désabusée du rôle des Israélites (ou les prophètes) dans l'expansion de cette foi. La question théologique posée par Jonas est de savoir si les annonces de jugement sont forcément valides. Jonas confirme qu'il savait que Yhwh est clément -> il fuit pour éviter de passer pour un faux prophète. Le message central du livre est donc que Yhwh ne veut pas la mort du pêcheur mais sa conversion. (Même problème que Jr 18,7ss) Un autre trait caractéristique du message de Jonas est en fait assez ironique puisque ce texte se moque de la représentation diabolosée de l'étranger (ils se convertissent immédiatement et sont donc de véritable craignant Dieu alors que le prophète est un grand résistant à la volonté divine). C'est un message prodiaspora. On mpeut aisément vivre à l'étranger parmi ces gens si réceptif à Yhwh. A contrario on se moque sans doute de l'intransigeance de certains milieux post-exiliques. Cette distance du conte par rapport à
son "héros" permet l'émergence d'une ironie ou d'un humour
(à la fois tendre et cruel) qui contribuent beaucoup au charme de
ce petit livre.
HomogénéitéOn a souvent argumenté que le psaume de 2,3-10 devait être indépendant de son contexte, puisqu'au v. 8, le locuteur rend grâces d'une délivrance déjà intervenue, et que "l'environnement" décrit aux vv. 4-7 correspond mieux au fond de la mer (v. 6: les algues) qu'au ventre d'un poisson, et enfin que la piété dont témoigne ce psaume n'a rien de commun avec l'esprit grognon du héros tel qu'il s'exprime dans la prière de 4,2-3. Il est donc possible que 2,3-10 représente un ajout au conte primitif.Quant à L. Schmidt ("De Deo". Studien zur Literarkritik und Theologie des Buches Jona, des Gesprächs zwischen Abraham und Jahwe in Gen 18,22ff. und von Hi 1, BZAW 143, 1976), il proposé de séparer un récit de base (1,2; 3,3-10; 4, 1.5a.6-11), qui parlait d'Elohim, d'une couche seconde (1,1.3-16; 2,1.11; 4,2-4.5b), qui introduit Yhwh et en réoriente l'interprétation. TraditionsLe livre de Jonas fait usage de nombre de motifs bien connus dans le folklore ancien, et en particulier dans les légendes grecques et indiennes. Ces motifs ont trait avant tout à la capitivité dans le ventre d'un mostre marin ou d'un dragon, à la navigation dans la tempête, au jet par-dessus bord d'un passager encombrant et au sauvetage de naufragés par des animaux marins. Cf. à ce sujet H. Schmidt, Jona. Eine Untersuchung zur vergleichenden Religionsgeschichte, FRLANT 9, 1907; U. Steffen, Das Mysterium von Tod und Auferstehung. Formen und Wandlungen des Jona-Motivs, 1963; H.-W. Wolff, Studien zm Jonabuch, BSt 47, 1965, 2e éd. 1975.D'autre part, on pourrait tenir le livre de Jonas pour un antimodèle de la situation évoquée en Jer 36 (refus du roi de Juda de faire pénitence après avoir été mis en garde par l'intermédiaire du prophète), voire pour un commentaire midrashique de certains passages jérémiens (cf. p. ex. Jer 23,20; 25,5; 26,3.13.19: 35,15: 42,10), et notamment du passage suivant : "Tantôt je décrète de déraciner, de renverser et de ruiner une nation ou un royaume. Mais si cette nation se convertit du mal qui avait provoqué mon décret, je renonce au mal que je pensais lui faire (...)." (Jér 18,7-8) Enfin, le "désir de mort" de Jonas (4, 3-8) a son modèle dans la scène d'Elie sous le genêt (l R 19,4). Datation et auteurContrairement aux livres d'Osée, Amos, Michée et Sophonie - qui sont tous datés par leur titre selon les règnes des rois d'Israël et/ou de Juda - et aux livres d'Aggée et de Zacharie - qui, eux, sont datés par rapport aux rois de Perse, le livre de Jonas ne porte aucune indication concernant sa date et son auteur. Il est question d'un certain Jonas fils d'Amittaï, de Gath-Héfèr en 2 R 14,25, un prophète dont on nous dit qu'il a prédit le rétablissement du territoire du royaume d'Israël depuis Lebo-Hamath jusqu'à la Mer Morte (ou, au golfe d'Aqaba ?) sous Jéroboam II (787-747), mais ce rétablissement s'est fait au détriment des Araméens plutôt que des Assyriens, et le texte ne nous apprend rien d'autre sur ce personnage. L'auteur du livre de Jonas est évidemment beaucoup plus tardif que le 8e siècle, et il n'en sait probablement pas plus long que nous sur ce personnage enfoui dans un passé déjà lointain. De toute évidence, notre auteur aura cherché à rattacher le héros de son "conte théologique" à un nom mentionné dans les sources anciennes, afin de lui donner un peu plus de consistance. Mais le "Jonas" du livre de Jonas n'a certainement rien de commun avec le prophète Jonas ben Amittaï mentionné en 2 R 14,25.Aujourd'hui, la plupart des auteurs attribuent le livre de Jonas à l'époque postexilique. Le langage contient des aramaïsmes, des termes techniques propres à la navigation qui ne sont pas attestés avant l'exil. En 3,3, il est dit que Ninive était une grande cité (la Ninive historique fut détruite en 612). Les "citations" et les emprunts à d'autres parties de la Bible sont fréquents. Yhwh appelé "Dieu du ciel" (1,9; cf. Esd 1,2; 7,12.21; Néh 1,4s.) reflète un usage de l'époque perse, de même la manière dont est présenté le décret royal (3,6-9; cf. Dan 6,8). Enfin, on relève que la tendance universaliste, avec sa connotation éventuellement anti-particulariste, s'explique beaucoup mieux à l'époque perse qu'avant l'exil. En revanche, et en dépit de parallèles dans les légendes grecques, il n'est pas conseillé de descendre jusqu'à l'époque hellénistique, parce que le livre de Jonas, contrairement à celui de Daniel, a été reçu dans les Nebiim et non relégué dans les Ketubim ! Date suggérée : entre 500 et 350 av. J.C. Sur le livre de Jonas, cf.Vincent Mora, Jonas, Cahiers Evangile 36, Paris, 1981.
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