| Ancien Testament | |
2. Les différents types d'ancêtres |
2.1 Remarques préliminaires2.1.1 Historicité
Pour pouvoir se distancer d’une lecture qui pose sans cesse la question : qu’est-ce qui est historique et qu’est-ce qui ne l’est pas, il faut comprendre que les personnages que nous rencontrons dans la Bible sont d’abord des personnages littéraires avant d’être, le cas échéant, des acteurs réels de l’histoire. La vie des patriarches telle que nous la connaissons se déroule dans la littérature, dans l’imaginaire de ceux qui écrivent et de ceux qui entendent ces récits et y réfléchissent. C’est dans l’identité collective d’un groupe que va sa constituer une tradition autour de tel ou tel personnage. Dire cela n’implique pas la négation de l’historicité de l’individu auquel renvoie le personnage littéraire : il est rare, en effet, qu’ un personnage ait été inventé à partir de rien. Mais s’il existe un point de départ réel à ces récits, c’est l’interprétation qu’en donne leur auteur qui nous intéresse. La question de savoir ce qui s'est réellement passé ne nous est généralement plus accessible. L’image de la perle peut nous aider à comprendre cela : au départ d’une perle, il y a forcément un grain de sable. Or ce qui est intéressant, c’est moins le grain de sable (qui demeure caché) que la perle elle-même, qui s’est formée autour du grain. Lorsque nous étudions les textes, nous essayons donc moins de
retrouver les événements auxquels il est fait référence
que de cerner les milieux qui, se sachant concernés, et même
représentés par l’ancêtre, lui ont donné vie
dans leurs récits. Ces milieux sont eux-mêmes historiques,
et il est intéressant pour nous de savoir quel rôle ou quelle
fonction les récits d’ancêtres ont pu jouer chez eux. Beaucoup
d'autres aspects du texte peuvent aussi nous intéresser (aspects
narratifs, religieux, psychologiques, théologiques, etc.). Mais
sur le plan historique, le texte nous intéresse d’abord par les
renseignements qu’il nous livre sur son milieu porteur. L‘ensemble de ces
démarches relèvent du travail de l’exégèse
historico-critique.
2.1.2 Récits de naissance d’Israël
Mais, à l’époque où ces traditions se sont formées, des clans de différentes provenances se sont mis à vivre ensemble, et ont eu besoin de se forger une identité collective, notamment en élaborant une histoire qui raconte comment s’est formé le "peuple". Dans le cas d’Israël, ce sont les récits d’entrée dans la terre promise qui remplissent cette fonction. A ce sujet, vous pouvez vous référer au cours d’introduction.
2.2 Ancêtres de type généalogique2.2.1 La figure d’Abraham
En effet, dans le judaïsme pré-chrétien, Abraham
est devenu une figure ancestrale également pour les prosélytes
juifs, qui ne se disaient pas descendants d’Abraham sur le plan ethnique,
mais sur le plan de la foi. De la même manière, les chrétiens
ont ensuite présenté Abraham comme le père de ceux
qui croient en Jésus-Christ, même pour ceux qui n’étaient
pas de sang juif (Gal. 3-4; Rom. 4). Abraham va ainsi devenir l’ancêtre
par excellence à la fois pour un groupe ethnique, mais aussi pour
des gens qui n’appartiennent pas à ce groupe. Dès le moment
où la figure d’Abraham paraît fortement liée dès
le début à des "ancêtres" non-israélites ou
non-juifs comme Ismaël (Gn 16; 17; 21; 25,9), on peut se demander
si sa "fonction" n’a pas été d’emblée celle d’un ancêtre
"oeucuménique".
2.2.2 Fonction des récits d’ancêtres dans l’Israël ancien
Une société tribale est un conglomérat de petits noyaux, qui ont des liens plus ou moins forts les uns avec les autres. L'élaboration d'un système généalogique permet de structurer, puis de hiérarchiser une telle société, et cela dans une grande souplesse, le système généalogique étant "adaptable" en tout temps aux modifications des rapports entre groupes. Ce type d'organisation généalogique, qui insiste bien davantage sur l’étendue "latérale" (nombre important de frères et sœurs et de cousins) plutôt que de la profondeur dans le temps (tout le monde peut être casé dans une structure de quatre ou cinq générations seulement) est ce qu’on appelle une généalogie "segmentée". Un système généalogique de ce type sert à exprimer parfaitement les liens et les rapports de force ou de prestige entre les différents groupes dont se constitue la société, et chacun (même un nouveau-venu) peut y trouver sa niche. Ce type de fonctionnement des généalogies orales a pu être encore observé dans les sociétés tribales arabes de ce siècle. Au début du siècle, des chercheurs en visite dans une tribu bédouine d’Arabie se sont rendu compte que les enfants connaissaient parfaitement leur généalogie, et ils en ont conclu que ces généalogies étaient d’une grande fiabilité. Mais, 50 ans plus tard, lorsque d’autres chercheurs sont revenus dans la même tribu, ils ont constaté que les enfants savaient toujours réciter leur généalogie sans défaillance, mais que la généalogie elle-même avait subi certaines retouches significatives : tel frère, de cadet était devenu un aîné, tel neveu était remonté d’une génération pour devenir un oncle, ou tel oncle avait été relégué en queue d’une branche cadette. La généalogie (reconnue par tous) s’était donc adaptée à la modification du rapport des forces qui s’était produite dans la tribu au cours des cinquante dernières années. Cf. à ce sujet R. R. Wilson, qui a étudié ce phénomène dans son livre Genealogy in the Bible and the Ancient Near East (New Haven 1977). Si, par exemple, un groupe qui se rattache à tel ancêtre prend de l’importance, il faut lui donner une place plus importante dans la généalogie. Cela se fait à travers le conseil des anciens, qui se réunit en faisant part d’un doute qui règne dans la généalogie. Après discussion, une nouvelle généalogie est adoptée, qui sera présentée comme la seule vraie généalogie, et sera adoptée sans discussion par tous les membres du clan. Cela nous rappelle des passages bibliques comme Gn 25,29-34 ; 38,27-29 ou 48,13-20. En ce qui concerne Israël, le système tribal n'a pas disparu
avec l'avènement de la monarchie. Il reste toujours latent au-dessous
des instances royales, et refait facilement surface lorsque ces instances
s’affaiblissent ou s’effondrent. Ainsi, on peut supposer qu’après
l’effondrement du royaume du nord en 720, ou pendant la période
exilique et post-exilique, après la chute de Jérusalem, le
mode de pensée tribal et généalogique comme expression
de l’identité collective a refait surface.
2.2.3 Fonction du cycle de Jacob
De même, les théophanies visent à montrer le fondement d’une relation avec un Dieu, ou avec un sanctuaire. Ainsi, le cycle de Jacob apparaît comme une sorte de récit
des origines qui se suffit à lui-même : D’où vient-on
? Quel lien entretient-on avec les voisins ? Quel Dieu vénère-t-on,
dans quel sanctuaire ? Le cycle de Jacob, en ce sens, est un récit
fondateur.
2.3 Ancêtre de type prophétique
Selon R. S. Hendel, les récits de la vie de Moïse (Ex 2-4) sont conçus comme des textes censés répondre aux épisodes principaux du cycle de Jacob. Ainsi, Moïse, comme Jacob, est obligé, à la suite d’un conflit, de quitter le lieu où il a passé sa jeunesse et de se réfugier dans le désert. Comme Jacob, Moïse va faire une rencontre au puits, être accueilli dans la famille d’un sheikh dont il épousera la (ou les) fille(s), puis amené à revenir dans son pays afin d’y accomplir sa mission. Même l’affrontement nocturne et mystérieux avec Dieu (Ex 4,22-26) semble faire écho au combat nocturne de Jacob à Penuel (Gn 32,23-33). Pourtant, ces épisodes restent dans l’histoire de Moïse sans effet réel, car Moïse ne deviendra pas un ancêtre de même type que Jacob : ce n’est pas par ses fils que Moïse accomplira sa mission mais par sa prédication. On peut donc se demander si dans le livre de l'Exode, Moïse n’a pas été présenté comme une sorte d'anti-Jacob. Des exemples nous en sont donnés dans les passages suivants :
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