La Théologie
du Pentateuque I
Par Thomas Römer
Les principes théologiques de la
structure du canon vétéro-testamentaire
Toutes les tentatives de présenter
une théologie de l'AT sont confrontées à la question
suivante: existe-t-il dans l'AT, un "centre", c'est-à-dire un principe
organisateur et unificateur par lequel il serait possible de classer la
totalité des énoncés théologiques de la Bible?
Certains théologiens ont reconnu l'existence d'un tel "centre" dans
le nom de Yhwh, ou dans la formule d'alliance, ou encore dans l'exigence
de justice, alors que d'autres ont contesté que cela fût possible.
Or, si l'on part de l'arrangement de la structure du canon tripartite de
la Bible hébraïque, la réponse à la question
du centre devient évidente. Mais avant d'aborder ce point nous devons
brièvement rappeler qu'il existe plusieurs formes d'organisation
du canon vétéro-testamentaire.
Le canon massorétique, c'est-à-dire
la Bible hébraïque, comporte les trois parties suivantes: Tora,
Nebiim, Ketubim. Ces trois parties forment aussi une suite chronologique.
La première partie du canon, le Pentateuque, a été
la première à être close, probablement au 4e siècle
av. J.-C. (la tradition et l'exégèse historico-critique mettent
souvent la clôture de la Tora en relation avec la mission du prêtre-scribe
Esdras). Pour la deuxième partie du canon, la date de clôture
est moins claire. On peut situer cette date au plus tard au début
du 2e siècle av. J.-C., puisque le livre de Daniel (dont la rédaction
finale est à situer vers 165 av. J.-C.) n'a pas été
intégré parmi les prophètes, mais bien parmi les écrits.
On peut déceler à l'intérieur de cette deuxième
partie la volonté de la structurer en parallèle avec la Tora,
ou plutôt avec le livre de la Genèse. Les prophètes
antérieurs (la distinction entre prophètes antérieurs
et prophètes postérieurs n'est pas attestée avant
le 8e siècle après J.-C.), commencent par un état
idéal (tout Israël habite ensemble dans le pays selon le livre
de Josué) et se terminent par la destruction et la dispersion (2R
24-25). Ceci correspond grosso modo à la trame narrative du cycle
des origines (d'une situation idéale, Gn 1-2, à la dispersion,
Gn 11). Et comme la vocation d'Abraham est construite comme antithèse
à cette dispersion (l'humanité veut se faire en grand nom,
Dieu promet à Abraham de rendre grand son nom; Gn 11 relate la dispersion
de l'humanité sur toute la terre, la promesse de bénédiction
de Gn 12 inclut le rassemblement en Abraham de toutes les familles de la
terre), les annonces messianiques au début du livre d'Esaïe
(le premier livre des prophètes postérieurs) peuvent être
lues et comprises comme contrepoint de la fin peu glorieuse de la royauté
relatée dans le deuxième livre des Rois. La succession des
trois grands prophètes et des douze petits prophètes correspond
aux trois patriarches (Abraham, Isaac et Jacob) et aux douze fils de Jacob
dans la deuxième partie de la Genèse.
La troisième partie du canon ne
fut fixée définitivement qu'à la fin du premier siècle
après J.-C., dans le contexte de la destruction du deuxième
temple, et par la nécessité de protéger les écritures
saintes du judaïsme contre l'utilisation sauvage qu'en faisaient les
communautés chrétiennes. Pourtant l'idée d'un canon
tripartite est antérieure à cette date. Elle est notamment
attestée dans l'introduction du Siracide (rédigée
par le petit-fils de celui-ci vers 132 av. J.-C.). On peut y lire: "Beaucoup
de grandes choses nous ont été transmises par la Loi, les
Prophètes et ceux qui les ont suivis. (...) D'ailleurs non seulement
cet ouvrage, mais aussi la Loi, les Prophètes et les autres livres
présentent des différences considérables quant à
leur contenu".
Contrairement à cette conception
tripartite, le canon de la LXX, repris par les chrétiens, s'organise
autour de quatre parties. Et même les Réformateurs qui n'ont
reconnu comme inspirés que les écrits qui se trouvent dans
la "veritas hebraica" ont conservé l'organisation de la version
grecque, à savoir:
- le Pentateuque: révélation
fondamentale de Dieu à son peuple;
- les livres de l'Histoire: de Jos à
2Macc (ou: Jos à Né);
- les livres de sagesse: de Job à
Siracide (ou: Job à Ct);
- les livres de prophétie: d'Es
à Mal (intégration de Daniel après les trois grands
prophètes).
Le concept sous-jacent de cette quadripartition
est le suivant: la loi comme fondement, puis le passé, le présent
(écrits de sagesse) et le futur (prophétie) - l'annonce eschatologique
de la fin de Ml étant à comprendre comme annonce de la venue
du Messie dont parlera le NT. Le canon du NT est d'ailleurs construit selon
le même schéma: les évangiles comme fondement, les
actes comme rappel du passé, les épîtres comme enseignement
du présent et l'apocalypse de Jean comme révélation
de l'avenir. Contrairement au TaNaK (acronyme désignant le canon
hébraïque), le canon de la LXX est construit selon le principe
d'une "histoire du salut". Quel est alors le principe herméneutique
du canon massorétique?
La clé de lecture du canon massorétique
est sans aucun doute la Tora. La deuxième et troisième partie
du TaNaK doivent être lues et interprétées à
la lumière de la Tora (ce qui signifie d'abord, dans un sens large,
le Pentateuque). Ceci devient immédiatement évident lorsque
l'on porte son attention sur les introductions des Nebiim et des Ketubim.
Jos 1 introduit les "Prophètes"
par un discours divin adressé à Josué qui confirme,
dans un style deutéronomiste, que Josué est devenu le successeur
de Moïse. Josué est installé comme un roi et chef de
guerre. Alors que Jos 1,6 ou 1,7 pourraient constituer la fin de ce discours
divin, le v. 8 reprend et introduit un autre thème. Josué
est transformé, de chef de guerre qu'il était, en lecteur
de la Tora. Le parallèle le plus proche de Jos 1,8 se trouve dans
le Ps 1,1-3:
"Ce livre de la Tora ne s'éloignera
pas de ta bouche, tu le murmureras jour et nuit afin de veiller à
agir selon tout ce qui s'y trouve écrit, car alors tu rendras tes
voies prospères, alors tu réussiras" (Jos 1,8);
"Heureux l'homme Ö qui se plaît
à la Tora de Yhwh et murmure sa Tora jour et nuit Ö il réussit
tout ce qu'il fait" (Ps 1,1-3).
Il semble donc que les deux textes en question
proviennent du même milieu producteur. Le Ps 1 compte certainement
parmi les Psaumes les plus tardifs. Il représente peut-être
une création littéraire ayant pour but de donner une grille
de lecture à tout le Psautier. Les deux textes témoignent
d'un stade avancé du processus de canonisation où la troisième
partie, les Ketubim, commence à prendre forme autour des Psaumes.
Il s'agit dès lors de préciser la "bonne utilisation" du
deuxième et du troisième volet du canon. Via Jos 1,8 et Ps
1,2-3, "Prophètes" et "Ecrits" sont clairement corrélés
à la Tora qui devient de cette façon un "canon dans le canon".
Il s'ensuit que le Sefer hattorah en Jos 1,8 ne désigne pas, comme
on le dit souvent, le seul livre du Dt, mais plutôt le Pentateuque
dans sa forme finale.
Les Nebiim sont d'ailleurs encadrés
par la référence à la Tora. La finale "eschatologique"
de Mal 3,22-24 s'ouvre ainsi: "Souvenez-vous de la Tora de Moïse,
mon serviteur, que je lui ai commandée à l'Horeb pour tout
Israël: édits et coutumes" (Ml 3,22). Les messages théologiques
de ce cadre sont les suivants: Josué est le premier lecteur de la
Tora, et à cause de cette lecture, la promesse du pays s'accomplit.
Pour bien comprendre le corpus prophétique et sa dialectique de
jugement et de salut, il faut se souvenir de la Tora dont Moïse est
le seul médiateur et dont le Dt constitue quasiment la quintessence
(cf. "huqqim et mishpatim", deux expressions courantes pour désigner
la Loi dans le Dt). D'ailleurs, l'annonce du retour d'Elie en Ml 3,23 peut
également se comprendre en référence à Moïse,
puisque Elie est décrit dans les livres des Rois comme un deuxième
Moïse (cf. notamment son séjour à l'Horeb (40 jours!)
où Dieu, finalement, se révèle à lui). De plus
le retour d'Elie va réaliser l'unité des générations
et une vie heureuse dans le pays. Ce sont là deux préoccupations
centrales du Dt. Alors que la fin des Nebiim insiste sur l'aspect collectif
de la Tora (elle est "sur tout Israël"), l'ouverture des Ketubim souligne
la dimension individuel: "heureux l'homme (l'individu)Ö". La finale des
Ketubim et de toute la Bible hébraïque rappelle par contre
la dimension du peuple:
"Ainsi parle Cyrus, roi de Perse: Tous
les royaumes de la terre, Yhwh, le Seigneur des cieux me les a donnés
et il m'a chargé lui-même de lui bâtir une Maison à
Jérusalem, qui est en Juda. Lequel d'entre vous appartient à
son peuple ? Yhwh, son Dieu sera avec lui et qu'il monteÖ" (2 Ch 36,23).
La Bible hébraïque se termine
donc par l'édit de Cyrus. Les livres d'Esdras et Néhémie
qui relatent la suite de l'histoire ont été placés
avant les livres des Chroniques. Ceci trahit clairement une option théologique
et une mise en garde contre la chronologie comme clé de lecture.
Cette finale souligne d'abord la dimension
universelle du Dieu d'Israël: il est le Dieu des cieux qui dispose
de tous les royaumes de la terre. C'est un renvoi à l'ouverture
de la Tora (Gn 1) où Dieu apparaît comme le créateur
des cieux et de la terre. L'ordre de reconstruire le temple peut être
compris, dans le contexte de la destruction du temple par les Romains,
comme la promesse que cette destruction ne sera pas définitive,
à l'image de celle du premier temple.
Ensuite le lecteur est placé devant
une question, celle de l'appartenance au peuple de Yhwh. Il est invité
à s'interroger sur son identité, et celle-ci doit se réaliser
par l'exhortation "qu'il monte". C'est le dernier mot de la Bible hébraïque.
On peut le lire comme soulignant la nécessité d'un retour
dans le pays mais aussi comme un rappel de l'Exode (la racine ëalah est
souvent utilisé pour décrire la sortie d'Egypte). Par conséquent,
la fin des Ketubim renvoie à la finale de la Tora; dans les deux
cas, il s'agit de "fins ouvertes". Comme les rédacteurs, ou plutôt
éditeurs, ont interrompu la suite chronologique Dt-Jos, ils ont
fait de même avec la suite Ch-Esd/Né. Ce qui signifie que
la Tora doit se décliner sur le mode de la promesse (cf. également
la fin des Ketubim), une promesse que chaque génération de
lecteurs doit se réapproprier.
Le Pentateuque comme Tora
Nous venons de voir que l'arrangement
du canon de la Bible hébraïque implique que la Tora est le
"centre" de l'Ecriture. Mais que signifie "Tora"? On traduit certes communément
ce terme par "Loi" mais "tora" désigne d'abord toutes sortes de
prescriptions et d'instructions. Une Tora donnée par un prêtre
peut contenir des informations sur le pur et l'impur (l'hygiène)
aussi bien qu'une mise au courant des sacrifices dont le fidèle
doit s'acquitter (cf. Jr 18,18). Mais "tora" peut également désigner
l'instruction qu'un père donne à son fils ou qu'un professeur
dispense à son élève (cf. Pr 3,1). Tora est donc d'abord
un terme général qui prend différentes significations
selon le contexte. Puisque "tora" peut désigner toutes sortes de
recommandations, on a pu utiliser ce terme également pour les commandements
divins (cf. Dt 4,44). Dans le Dt, le mot "tora" devient alors le mot qui
résume toutes les autres expressions pour les commandements divins:
huqqim, mishpatim, mitswot, etc. C'est pourquoi le Dt dans sa totalité
peut être caractérisé comme livre de la Tora (de Moïse):
cf. Dt 30,10; Jos 8,31, etc. Et quand on a uni le Dt et les livres de Gn
à Nb, l'expression "(livre de la) Tora" a certainement été
appliquée à tout le Pentateuque. Celui-ci est donc à
comprendre comme enseignement ou instruction dans un sens large qui ne
se limite nullement à des questions juridiques comme la traduction
par "Loi" peut le suggérer. Les parties narratives du Pentateuque
font partie de la Tora, elles servent d'exemples illustrant des comportements
justes ou injustes par rapport à la volonté divine, ou elles
rappellent comment Israël est devenu peuple de la Tora.
La structure de la Tora
La Tora est la partie la plus importante
(dans le deux sens du terme) de la Bible, elle est presque aussi grande
que le NT. L'exégèse historico-critique qui a débuté
par l'analyse du Pentateuque ne se lasse pas, à juste titre, de
souligner l'énorme complexité du Pentateuque, ses contradictions,
ses ruptures, ses incohérences, etc. Ceci est dû à
une histoire rédactionnelle très compliquée qu'il
s'agit également de prendre au sérieux dans une démarche
synthétique. Avant de ce faire, il faut aussi souligner le fait
que la composition finale du Pentateuque n'est pas dûe au hasard.
Cette structure finale peut même être comprise comme programme
théologique.
D'abord il faut souligner que la partition
de la Tora en cinq livres ne s'est pas faite pour des raisons pratiques
comme l'ont suggéré certains chercheurs. Chaque livre a en
effet son profil propre. Dans un article suggestif, E. Ben Zvi a montré
comment les conclusions de chaque livre participent au programme théologique
du Pentateuque. Ex, Lv, Nb et Dt se terminent tous par une référence
au peuple d'Israël: Ex et Dt le premier et le dernier de ces quatre
livres ont des formulations très proches:
"devant les yeux de toute la maison d'Israël"
(Ex 40,38);
" devant les yeux de tout Israël
" (Dt 34,12).
Lv et Nb ont également des conclusions
similaires:
"Ceci sont les commandements que Yhwh
a commandés à Moïse pour les fils d'Israël au mont
Sinaï" (Lv 27,34);
"Ceci sont les commandements et les coutumes
que Yhwh a commandés par l'intermédiaire de Moïse pour
les fils d'Israël dans les plaines de Moab, proche du fleuve Jourdain"
(Nb 36,13).
Il s'agit d'une volonté de mise
en parallèle évidente. Or, curieusement, le livre de la Genèse
a été exclu de cette volonté d'harmonisation puisqu'il
se termine par une notice concernant la mort de Joseph en Egypte. Selon
Ben Zvi, les éditeurs du Pentateuque voulaient ainsi souligner le
caractère spécifique de la Gn par rapport aux autres livres
du Pentateuque. Et, comme nous allons le voir, la Gn a été
en effet comprise comme une sorte d'AT à l'intérieur de la
Tora. Apparemment, il s'agit d'une sorte de prélude à la
Tora.
Si nous nous tournons maintenant vers la
structure du Pentateuque dans son ensemble, la place centrale de la Tora
se fait également jour. D'abord on peut remarquer que le centre
du Pentateuque est le Lévitique, le livre le moins étudié
en théologie chrétienne, mais par lequel on doit commencer
l'étude de la Bible selon les Rabbins.
A la suite de Zenger (Einleitung), on
peut considérer que le Lv possède un double encadrement par
les livres de la Gn et du Dt d'une part, et ceux de l'Ex et des Nb d'autre
part:
Genèse
Deutéronome
Création de la Terre/du pays
Instructions pour la vie dans le pays
Promesse du pays
Promesse du pays
Finale 49-50
Finale 33-34
Bénédiction des 12 tribus
par Jacob Bénédiction des 12 tribus par Moïse
Mort et enterrement de Jacob
Mort et enterrement de Moïse
La promesse du pays constitue un premier
leitmotiv qui encadre le Pentateuque (nous y reviendrons). La finale des
deux livres met en relation les deux pères fondateurs du peuple:
Jacob, le père généalogique, Moïse le père
idéologique. Cet encadrement montre alors que le peuple de Dieu
a une double identité (ce qui ne sera pas toujours facile à
gérer).
Passons au cadre intérieur:
Exode Nombres
Egypte->désert->Sinaï
Sinaï->désert->Moab
six notices d'itinéraires:
six notices d'itinéraires:
12,37; 13,20; 14,1s; 15,22; 16,1; 17,1
10,12;20,1; 20,22; 21,10s; 22,1;25,1
12 Pâque
9 Pâque
16 Manne et cailles
11 Manne et cailles
17 L'eau du rocher 20
L'eau du rocher
18 Répartition des fonctions de
Moïse 11 Répartition des fonctions de Moïse
Murmures, pas de jugement
Murmures, jugement
Cet encadrement montre que Ex et Nb sont
liés par l'idée d'un itinéraire, et cela contrairement
à la situation du Lév. La reprise des prescriptions sur la
Pâque en Nb 9 montre que la Tora n'est pas définie une fois
pour toutes, mais qu'il faut la redire et réinterpréter dans
des contextes différents. En ce qui concerne la narration, Ex et
Nb partagent un certain nombre de traditions, mais qui révèlent
néanmoins une différence notable: alors que les murmures
du peuple ne provoquent en Ex que des interventions divines destinées
à combler le manque ressenti par le peuple, les mêmes murmures
en Nb provoquent des sanctions souvent très dures de la part de
Dieu à l'égard de son peuple. Cette différence fait
également ressortir une option théologique fondamentale:
entre ces deux cycles de murmures se situe justement la révélation
de la Tora au Sinaï, et le statut d'Israël n'est pas le même
avec ou sans la connaissance de la volonté divine. La Loi est l'aboutissement
de la libération de l'esclavage, mais la Loi responsabilise ses
destinataires.
Cette Loi est multiple, si l'on s'en tient
à la structure du Pentateuque, c'est la Loi selon le Lévitique
qui est au centre. Il y a peut-être même un centre dans le
centre
Structure du Lévitique:
1-7 Sacrifices
8-10 Prêtres
11-15 Prescriptions concernant
le "quotidien"
16 RECONCILIATION
17-20 Prescriptions concernant
le quotidien
21-22 Prêtres
23-27 Fêtes et sacrifices
Le centre du Pentateuque met en place Israël,
peuple saint du Dieu saint. Cette sainteté doit se manifester aussi
bien dans le rituel comme dans le quotidien. Cette exigence se constitue
autour d'un rituel d'expiation (le yom kippur) qui insiste sur la possibilité
pour le peuple de se "décharger" de ses manquements (sur le Bouc
émissaire) et de pouvoir repartir à zéro. Yhwh apparaît
donc au milieu de la Tora comme un Dieu qui offre la possibilité
à son peuple d'obtenir le pardon. "Devant Yhwh vous serez purs de
vos péchés" (Lv 17,30). C'est la promesse du centre de la
Tora.
La diversité des codes législatifs
Or, la Loi ne se trouve non seulement
au centre du Pentateuque, car en sa finale, le Dt offre une "deuxième
loi". Le Pt réunit en effet plusieurs codes: le code de l'alliance
en Ex 20-23, le code sacerdotal (Lv) à l'intérieur duquel
on distingue souvent "la loi de sainteté" (Lv 17-26), et le code
deutéronomique (Dt 12-26). Ces différentes collections se
recouvrent partiellement concernant les cas et les situations dont ils
traitent, mais les prescriptions qu'ils contiennent sont parfois contradictoires.
Prenons le cas des esclaves hébreux, qui est traité dans
les trois codes Ex 21,2-11, Dt 15,12-18 et Lv 25,39f. Le CA et le CD prévoient
tous les deux une libération de l'esclave après sept ans.
Selon Ex 21, en revanche, l'esclave femme n'est pas concernée par
la rémission après sept ans. Dt 15 prévoit le même
traitement pour les esclaves hommes et les esclaves femmes. En Lv 25, le
délai de mise en liberté passe de sept ans à 49, voire
50 ans, ce qui fait quand même une différence dans la vie
d'une esclave. Selon l'avis majoritaire des exégètes, de
telles différences montrent que ces codes avaient d'abord étaient
conçus pour exister d'une manière autonome, voire pour remplacer
(abroger) les codes existants (cf. p. ex. Crüsemann). Par contre,
ces différentes collections se trouvent réunies aujourd'hui
dans le même ensemble littéraire. L'âge des différents
codes est aujourd'hui sujet à discussion. La première édition
du code deutéronomique semble toujours devoir être mise en
rapport avec la réorganisation politique et idéologique du
royaume de Juda sous le règne de Josias (vers 620 av. notre ère),
le code de sainteté, voire aussi le code sacerdotal, proviennent
au plus tôt de l'époque exilique (ce qui n'exclut pas l'intégration
de lois plus anciennes). Le CA est traditionnellement considéré
comme la collection la plus ancienne, que le CD aurait voulu remplacer
à l'époque de Josias. Ce consensus est aujourd'hui par contre
contesté notamment par J. Van Seters. Dans l'état actuel
de la recherche, il est difficile de trancher. Il existe des arguments
forts pour soutenir les deux points de vue. Prenons comme exemple la loi
sur l'autel qui introduit le CA et le CD:
Ex 20,24: "Tu me feras un autel de terre
Ö en tout lieu où je ferai rappeler mon nom et je viendrai vers
toi et je te bénirai";
Dt 12,13-14: "garde-toi bien d'offrir tes
holocaustes dans n'importe lequel des lieux que tu verras; c'est seulement
au lieu choisi par Yhwh dans une de tes tribus que tu offriras tes holocaustes".
Traditionnellement, on a vu en Dt 12 la
réforme d'Ex 20, selon laquelle la multiplicité des lieux
de culte est abrogée en faveur de la centralisation. Le temple de
Jérusalem devient le seul sanctuaire légitime. Mais on peut
également défendre une autre vision et comprendre la loi
de l'autel du CA comme une polémique contre la CA. C. Levin p. ex.
pense que l'auteur ou le rédacteur du CA aurait été
favorable à la religion populaire et hostile à l'idéologie
dtr. On pourrait aussi imaginer qu'après la destruction du temple,
en 587, il fallait trouver d'autres possibilités d'entrer en contact
avec Yhwh, voire de tenir compte de la dispersion du judaïsme. Et
même si la loi d'Ex 20 avait été antérieure
à Dt 12, elle prend sans doute une nouvelle signification au moment
de la disparition du temple. Ceci montre que la Tora se dit différemment
selon les époques.
Pour quelles raisons a-t-on fait cohabiter
des textes qui avaient été écrits d'abord en concurrence
les uns avec les autres? F. Crüsemann a suggéré que
derrière ce fait se trouve peut-être une conception de Dieu
influencée par celle du grand roi perse. L'idée centrale
est qu'un souverain ne peut ni se contredire ni changer d'avis. Du coup,
lorsque de nouveaux édits deviennent nécessaires, les prescriptions
antérieures ne sont pas abrogées, mais on juxtapose l'ancienne
et la nouvelle loi. Le livre d'Esther semble refléter une telle
pratique. Lorsqu'Esther a réussi à faire changer d'avis le
roi au sujet de l'édit de l'extermination des juifs, le roi répond:
"A votre tour écrivez aux Juifs comme bon vous semble, au nom du
roi, et cachetez avec l'anneau royal. Cependant (pour cette traduction
du ki, cf. Crüsemann) un texte qui a été écrit
au nom du roi et cacheté avec l'anneau royal, il est impossible
de le révoquer" (Est 8,8).
Il est donc possible que les éditeurs
du Pentateuque qui ont considéré ces différentes collections
de loi comme la manifestation de la volonté divine ne se soient
pas sentis habilités à trancher parmi les différents
codes. Il faut également prendre en considération le fait
que ces textes ont été "portés" par des milieux différents
que les éditeurs du Pentateuque cherchaient à réconcilier.
De toute façon, par la mise en
parallèle des différents codes dans le Pentateuque, la Tora
devient plurielle. Ceci est aussi une indication anthropologique. Le lecteur
de ces lois n'est pas appelé à une application automatique
et donc forcément contradictoire des différentes prescriptions,
la Tora s'adresse à des destinateurs qui sont capables d'interpréter,
d'actualiser, et qui peuvent être amenés à prendre
une décision voire même une distance critique par rapport
à certains textes. L'homme face à la loi révélée
est appelé à se positionner et aussi à interpréter.
C'est exactement dans ce sens là que va se développer toute
la tradition rabbinique telle qu'on la trouve p. ex. dans le Talmud.
Le Pentateuque n'indique pas qu'un code
sera supérieur à un autre. La seule différence qui
est faite est celle entre les deux Décalogues et les autres codes.
Le décalogue, un résumé
des collections de loi?
Le Décalogue est transmis deux
fois dans le Pentateuque (Ex 20; Dt 5), ce qui montre clairement son importance
sur le plan compositionnel et théologique. Il introduit pour ainsi
dire les deux grands ensemble législatifs, celui du Sinaï (Ex
20-Nb 10) et celui de l'Horeb (Dt 12-26). La différence principale
entre Ex 20 et Dt 5 réside dans la motivation du commandement du
Sabbat. En Dt 5, cette motivation se construit (dans un langage deutéronomiste)
autour des origines pénibles du peuple en Égypte, tandis
que Ex 20 lit le sabbat (dans un langage sacerdotal) comme la commémoration
du septième jour de la création. Ainsi, Dt 5 renvoie au livre
de l'Exode et Ex 20 au début de la Genèse. Les deux décalogues
font ressortir deux énoncés fondamentaux de la foi biblique:
Yhwh est le Dieu créateur de l'univers et le Dieu qui libère
son peuple. Ainsi les écoles dtr et sacerdotale ont accordé
toutes les deux au Décalogue une place fondamentale, par sa double
apparition il souligne à la fois l'unité et la diversité
de la Tora.
Les deux récits en Ex 20 et Dt
5 qui introduisent le Décalogue insistent sur une différence
entre le Dt et le reste de la Loi. Ils relatent qu'à la suite de
la communication du Décalogue par Dieu lui-même, le peuple
ne pouvait plus supporter la présence immédiate de Dieu (Dt
5,23-27/Ex 20, 18-21). Moïse est alors installé comme médiateur
entre Yhwh et Israël et c'est par sa bouche que sont communiquées
toutes les autres lois. Le texte de Dt 5 (comme celui d'Ex 20) établit
alors une distinction notable: le Décalogue est transmis directement
par Dieu au peuple, toutes les autres lois passant par la médiation
mosaïque. Cette distinction a surtout été exploitée
par la théologie chrétienne (p.ex. Lohfink, Unterschied)
qui voyait en cela l'indication que le Décalogue reste toujours
valable et immuable contrairement aux autres commandements qui ont tous
passés par la médiation humaine. C'est pourquoi beaucoup
de théologies de l'AT réduisent leur traitement de la Loi
au seul Décalogue. F. Crüsemann a vivement protesté
contre cette vue en soulignant le fait que le Décalogue ne peut
être considéré ni comme a-temporel et immédiatement
applicable (il présuppose p. ex. la société patriarcale
et esclavagiste du premier millénaire av. J.-C.) ni comme résumant
la loi dans sa totalité (absence des questions d'économie,
d'éthique politique, etc.). Crüsemann a sans doute raison en
mettant en question certains fantasmes théologiques sur le Décalogue.
Selon lui, l'insistance sur le fait que le Décalogue ait été
transmis comme discours direct de Dieu sert avant tout à mettre
toutes les autres collections de loi sur pied d'égalité (tous
les codes ont passé par la médiation mosaïque). C'est
certainement vrai, néanmoins le Décalogue est présenté
comme une sorte de grille de lecture, mais qui ne peut exister en autonomie.
La version la plus ancienne du Décalogue
se trouve en Dt 5; c'est une création de l'école deutéronomiste
qui, à l'époque de l'exil babylonien (6e siècle avant
J.-C.), réfléchit sur la possibilité de donner une
entrée à la Tora deutéronomique. Cette fonction de
Dt 5 est confirmée par le fait que l'organisation du code deutéronomique
en Dt 12-26 suit grosso modo le plan du Décalogue (cf. Braulik,
Kaufmann).
* À la vénération
exclusive de Yhwh correspond le ch 12 qui insiste sur l'unicité
du culte de Yhwh;
* L'interdiction d'utiliser n'importe
comment le nom de Yhwh a son équivalent en Dt 13 (faux prophètes
et idolâtrie);
* le commandement du Sabbat correspond
à la législation concernant les fêtes en Dt 14,28-16,17;
* Aux "parents" du Décalogue on
peut comparer les "autorités" en Dt 16,18-18,22;
* L'interdiction de tuer trouve son équivalent
dans les lois concernant les villes de refuge, la guerre, etc. (Dt 19ss.);
*L'interdiction de l'adultère
est reprise et élargie en Dt 22,9-23,18;
*L'interdiction de vol a son équivalence
dans les lois de Dt 23,20ss (concernant le prêt à intérêt
et le rapt);
* Le problème des faux témoignages
est traité dans les lois concernant le tribunal en Dt 24,8-25,12;
* L'interdiction de la convoitise se retrouve
en Dt 25,13-16.
En quoi alors le Décalogue fonctionne-t-il
comme "entrée" de la Tora?
Si l'on attribue à Dt 5,6 ("Je suis
Yhwh, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte, de la maison de
servitude") un statut d'entête on peut s'appuyer sur le fait que
l'énoncé parle de ce que Dieu a fait, contrairement à
la suite du texte qui dit ce que l'humain doit faire. Cette opposition
entre Dieu et l'humain comme sujet de l'action est doublée par une
opposition temporelle: c'est au nom de l'action opérée dans
le passé par Dieu en faveur de son peuple que les bénéficiaires
de cette action sont appelés à respecter, dans le présent
et dans le futur, les préceptes qui lui sont communiqués.
Selon F. Crüsemann, le thème
du Décalogue est la "préservation de la liberté".
En effet, Dieu se présente dans le préambule comme celui
qui a fait sortir de l'esclavage égyptien. Et de ce préambule
dépendent tous les commandements suivants. Ces commandements font
apparaître un certain mouvement qui va de Yhwh jusqu'au "prochain".
Ou pour le dire autrement, la vénération exclusive de Yhwh
doit "s'incarner" dans un respect total vis-à-vis du prochain (cf.
structure).
Dt 5,6-10
La vénération exclusive
de Yhwh est un thème central de la théologie deutéronomiste.
Ici, elle s'exprime par l'interdiction du culte des autres dieux et par
l'interdiction des images. Cette dernière vise d'abord les représentations
de Yhwh. A noter que le récit de la "chute" d'Israël en Ex
32 trouve son point de départ dans la fabrication d'une statue bovine
censée représenter Yhwh (cf. "voici ton Dieu qui t'a fait
sortir d'Egypte").
L'allégeance absolue vis-à-vis
de Yhwh est motivée par la formule du "Dieu jaloux" qui sanctionne
les péchés des pères jusqu'à la quatrième
génération mais qui montre sa fidélité à
des milliers de générations pour ceux qui l'aiment. Dt 5,9-10
exprime l'idée d'une responsabilité collective au niveau
des générations. Ce concept est contesté dans d'autres
textes (cf. Dt 24,16); elle exprime pourtant l'idée qu'aucune génération
ne peut se désolidariser de l'histoire à laquelle elle appartient.
Ces versets établissent également un "déséquilibre"
entre la sanction et la fidélité de Dieu, puisque cette dernière
s'étend sur mille générations.
Dt 5,11-16
Ces versets parlent de Dieu à la
troisième personne. 5,11 vise tout abus du nom de Yhwh et s'oppose
à la tentation de légitimer tout et n'importe quoi en se
référant à Dieu. Les commandements du sabbat et du
soutien dû aux parents constituent en quelque sorte le "centre" du
Décalogue. Ce sont les deux seuls commandements formulés
de manière positive. Le respect du Sabbat est longuement motivée
(en Dt 5 par le rappel de l'esclavage égyptien, en Ex 20 par le
rappel de la création), ce qui fait apparaître la nouveauté
de cette institution au moment de la mise par écrit de ce texte.
En effet, c'est seulement à partir du 6e siècle que le Sabbat,
qui était auparavant la fête de la nouvelle lune, se transforme
en un jour hebdomadaire à la seule gloire du Dieu d'Israël.
Le commandement qui concerne les parents invite à s'occuper des
parents lors de leur vivant et s'oppose ainsi à la vénération
des ancêtres défunts, ce qui constituait une pratique courante
dans le Proche-Orient ancien.
Dt 5,17-21
Ces versets sont consacrés au respect
du prochain. 5,21 contient deux fois l'interdit "tu ne convoiteras pas"
(la femme et la maison sont inversées par rapport à Ex 20).
Cette répétition peut se comprendre comme formant un cadre
avec les deux premières interdictions (5,7-8). À l'emphase
du début (respect absolu de Yhwh) correspond ainsi l'insistance
de la fin qui est mise sur l'intégrité du prochain.
Ce bref commentaire fait apparaître
que le Décalogue ne se comprend pas comme un texte juridique au
sens strict. En effet, les différents commandements ne donnent aucune
indication précise sur les sanctions à appliquer en cas de
transgression. Ainsi, on peut dire que le Décalogue ne veut pas
punir, mais prévenir. Il ne vise pas le passé, mais l'avenir.
Le Décalogue: interface entre Dieu
et les lois d'application humaines
Le Décalogue ne peut pas se suffire
à lui-même, non seulement parce qu'il n'englobe pas toutes
les situations de vie possibles, mais surtout parce qu'il resterait lettre
morte s'il n'était pas accompagné d'une interprétation
précisant concrètement en aval quelles en sont les applications.
Inutile de dire que l'effort d'interprétation accentuera la contextualisation,
donc le particularisme de ce qui sera énoncé. Autrement dit,
il s'agit-là d'une tâche inévitable à reprendre
génération après génération.
Parallèlement, le Proche-Orient
ancien n'avait pas besoin du Dieu d'Israël pour entendre une bonne
partie du Décalogue, Dt 5,17-21 tout spécialement. Ce qui
veut dire que les grands principes qui fondent les codes de la Loi d'Israël
ne procèdent pas par déduction à partir de l'oeuvre
de salut. Élaborer une théologie de la loi consiste bien
plus souvent à mettre à l'épreuve les lois qui sont
déjà énoncées pour apprécier jusqu'à
quel point elles sont compatibles avec ce que l'on dit, en amont, de Dieu.
Dans cet effort, l'énoncé d'un fondement de la loi se révèle
indispensable. A l'image du Décalogue, il se présentera comme
un discours sur Dieu - précisant QUI est Dieu (Dt 5,6: "Je suis
le Seigneur, ton Dieu, qui t'ai fait sortir de la maison de servitude")
et les relations avec lui (Dt 5,7-15) - et des énoncés se
rapprochant des lois générales existantes - ainsi le meurtre
ou l'adultère (Dt 5,16-21). C'est par cette combinaison que le passage
du théologique à l'éthique devient explicite et possible.
Ainsi, le Décalogue invite à
lire et à interpréter les différents codes qu'il précède
dans cette dynamique. Dans ce contexte, nous ne pouvons analyser en détail
les différents codes du Pentateuque. Précisons néanmoins
brièvement leurs contours:
Le Code de l'alliance (Ex 20,22-23,33):
le lien entre droit et éthique
A l'intérieur de ce code, la partie
22,1-22,16 (intitulé les "mishpatim") forme une unité à
part. Il s'agit d'une collection de lois casuistiques, sans analogie avec
les autres codes du Pentateuque. Elle possède par contre de nombreux
parallèles avec des collections de lois proche-orientales. Cette
collection se construit autour de trois thèmes: "esclaves", "frapper",
"délits de propriété".
Certains pensent que ces mishpatim formaient
le codex juridique du tribunal jérusalémite à l'époque
de la royauté. Ils reflètent une société esclavagiste
fondée sur l'inégalité économique. Ces lois
se caractérisent surtout par l'idée de compensation et de
rachat. Ils prévoient la peine de mort pour les attentats à
la vie humaine puisque rien ne peut racheter une vie. Par contre, ils ne
connaissent apparemment pas l'idée d'une punition par l'état
(peine d'emprisonnement).
Cette collection a été intégrée
dans le CA et a ainsi connu une réinterprétation qui insiste
avant tout sur le respect des droits des plus faibles.
Prenons comme exemple 23,1-6:
Ex 23.1-2 Tu ne rapporteras pas de
rumeur sans fondement. Ne prends pas le
parti d'un coupable par un faux témoignage.
Tu ne suivras pas une majorité qui veut le mal et tu n'interviendras
pas dans un procès en t'inclinant devant une majorité partiale.
Ex 23.3 Tu ne glorifieras pas (non
plus) un faible dans son procès.
Ex 23.4 -5 Quand tu tomberas sur
le boeuf de ton ennemi, ou sur son âne, égarés,
tu les lui ramèneras.
Quand tu
verras l'âne de celui qui t'en veut gisant sous son fardeau, loin
de l'abandonner, tu l'aideras à ordonner la charge.
Ex 23.6 Tu ne fausseras pas le droit
de ton pauvre dans son procès.
Ex 23.7-8 Tu te tiendras éloigné
d'une cause mensongère. Ne tue pas un innocent ni un juste, car
je ne justifie pas un coupable. Tu n'accepteras pas de cadeau, car le cadeau
aveugle les clairvoyants et compromet la cause des justes.
Ce texte de structure chiastique, dont
la suite logique peut d'abord paraître étonnante, insiste
à la fois sur une vraie justice, mais aussi sur une attitude de
compassion qui inclut même les animaux. Dans son cadre, il met en
garde contre les rumeurs, les majorités douteuses et la corruption.
Ensuite, on insiste sur le droit du pauvre et du marginal lors d'un procès
qui évidemment ne peut s'appuyer ni sur une majorité ni sur
de l'argent. En même temps, le v. 3 s'oppose à la glorification
du pauvre, ce qu'on peut comprendre dans deux sens: ne pas glorifier la
pauvreté ou ne pas transgresser la justice en faveur d'un pauvre.
Donc égalité de tous devant la loi. Curieusement, les énoncés
sur le pauvre sont interrompus par deux versets demandant la compassion
pour des animaux souffrants. Le texte opère alors un lien entre
la justice et la miséricorde, et demande une attention à
tous les membres faibles de la société, qu'il s'agisse des
êtres humains ou des animaux. Ainsi le CA témoigne d'un lien
indissociable entre droit et éthique.
Le code sacerdotal: sainteté et
réconciliation
Le code sacerdotal, qui se compose sans
doute de collections et de matériaux différents, se caractérise
par le concept de sainteté. Ce concept de sainteté, qui n'est
nullement une spécificité d'Israël, sert à gérer
la tension entre le souhait d'une proximité avec Dieu et la distance
nécessaire. La vocation de l'homme est de célébrer
la proximité divine dans le culte, mais en même temps il doit
respecter les frontières. Ainsi selon Lv 10,10-11, la tâche
la plus importante des prêtres est la distinction entre le pur et
l'impur (cette distinction dans la conception sacerdotale n'a aucune connotation
morale ou juridique, elle sert à régler les occasions du
quotidien où l'homme risque de dépasser les frontières).
Contrairement au CA qui distingue entre l'homme libre et l'esclave, le
CS s'adresse soit à tous les "fils d'Israël", soit aux prêtres.
L'expression "fils d'Israël" fait apparaître une conception
généalogique: tous les Israélites ont les mêmes
ancêtres et se trouvent donc en situation d'égalité.
C'est à partir de ce contexte que se comprend l'anthropologie et
la théologie sacerdotales.
Pour la pensée sacerdotale, l'homme
est incapable d'accéder pleinement à l'exigence théologique
et éthique de la sainteté, il commet donc forcément
des péchés (consciemment ou inconsciemment). Le péché
n'est pas un terme d'ordre moral, il désigne un manquement. Ce manquement
que l'homme peut commettre à différents niveaux ne le prive
pourtant pas d'une relation avec Dieu. Le CS met en avant un Dieu qui offre
l'expiation des fautes et la réconciliation, via des sacrifices
et le rite du yom kippur. Il y a toujours la possibilité de commencer
à nouveau, c'est presque une vision "sereine" de la situation de
l'homme face à Dieu.
Notons encore que dans le CS, le commandement
d'amour, qui est utilisé dans le NT pour résumer la Tora,
figure déjà dans une fonction identique:
Lv 19.11 Ne commettez pas de vol, ne mentez
pas, n'agissez pas avec fausseté, au détriment d'un
compatriote.
Lv 19.12 Ne prononcez pas de faux serment
sous le couvert de mon nom: tu profanerais le nom de ton Dieu.
C'est moi, le SEIGNEUR.
Lv 19.13 N'exploite pas ton prochain et
ne le vole pas; la paye d'un salarié ne doit pas rester entre
tes mains jusqu'au lendemain;
Lv 19.14 n'insulte pas un sourd, et ne
mets pas d'obstacle devant un aveugle; c'est ainsi que tu auras la
crainte de ton Dieu.
C'est moi, le SEIGNEUR.
Lv 19.15 Ne commettez pas d'injustice
dans les jugements: n'avantage pas le faible, et ne favorise pas
le grand, mais juge avec justice ton compatriote;
Lv 19.16 ne te montre pas calomniateur
de ta parenté, et ne porte pas une accusation qui fasse verser
le sang de ton prochain.
C'est moi, le SEIGNEUR.
Lv 19.17 N'aie aucune pensée de
haine contre ton frère, mais n'hésite pas à
réprimander ton compatriote pour ne pas te charger d'un péché
à son égard;
Lv 19.18 ne te venge pas, et ne
sois pas rancunier à l'égard des fils de ton peuple;
c'est ainsi que tu aimeras ton prochain
comme toi-même.
C'est moi, le SEIGNEUR.
Quatre passages dont la finale est chaque
fois marquée par "Je suis Yhwh". Ces passages essayent de définir
les règles fondamentales de l'éthique dont le fondement est
l'affirmation de la révélation du nom divin. Il y a une sorte
de progression entre les différentes parties: le passage débute
pas des délits de propriété et l'interdit du faux
serment: le faux serment ne porte pas seulement atteinte à l'intégrité
d'un être humain, il est en même temps considéré
comme un blasphème. La deuxième unité reprend l'idée
de la dignité humaine d'abord au niveau économique, pour
passer ensuite au respect vis-à-vis des handicapés; ce sont
ces comportements qui sont décrits comme "crainte de Dieu" (la crainte
de Dieu se réalise donc dans une certaine éthique qui vise
la vie et l'intégrité humaine). La troisième unité
traite du comportement adéquat dans les tribunaux, nous avons ici
une prescription comparable à celle du CA.
La dernière strophe aborde les
conflits interpersonnels: au lieu de haine sournoise et des désirs
de vengeance, le texte appelle à une solution de conflits ouverte.
Le tout se termine par "le commandement d'amour" qui ne résume pas
seulement cette dernière strophe, mais l'ensemble de la péricope.
L'amour ici est à comprendre non pas dans le sens de "coup de foudre",
c'est une loyauté, une solidarité. Il s'agit de prendre soin
du prochain comme on prend soin de soi-même.
Il y a donc une interconnexion entre la
reconnaissance de Yhwh et un certain comportement inter-humain.
Le code deutéronomique: théocratie
et démocratie
Le code deutéronomique, dont une
première version a sans doute vu le jour dans le contexte de la
réforme de Josias, se distingue du CA et du CS par le fait qu'il
cherche à donner des règles de conduite à des institutions
politiques. Certains y ont même vu une constitution ou un projet
de constitution (ceci devenait nécessaire dans le cadre de la réorganisation
des institutions sous Josias). Et théoriquement, c'est le peuple
même et non plus le roi qui devient le souverain. La loi concernant
les juges stipule que ce sont les Israélites eux-mêmes qui
établissent leurs juges. Et la loi concernant le roi (Dt 17) limite
de manière spectaculaire les prérogatives du roi, il devient
quasimemt un Israélite comme un autre. Peut-être cette loi
n'a-t-elle jamais été appliquée (surtout parce qu'elle
a été écrite après la chute de la royauté),
son intention va de toute façon vers l'autonomie politique du peuple.
Cette observation est confirmée par la démocratisation du
discours de l'élection dans le Deutéronome. Alors que traditionnellement
c'est le roi qui est l'élu de Dieu, dans le Dt, c'est tout le peuple
a été choisi par Yhwh.
De nombreuses lois en Dt 12-26 sont à
comprendre comme des lois "utopiques", élaborées durant ou
après l'exil (cf. p. ex Otto, Ethik) avec l'intention de soumettre
tout pouvoir politique à la volonté divine, telle qu'elle
s'exprime dans la Tora. C'est une constitution qu'on peut caractériser
comme théocratique, mais une théocratie qui va au moins potentiellement
vers la démocratie (Crüsemann); à ce niveau, il existe
des parallèles avec la naissance de la démocratie dans la
polis grecque.
U. Rüterswörden a comparé
le Dt avec les conceptions grecques de la démocratie et a souligné
les parallèles suivants: les lois ne s'appliquent pas à un
territoire mais à un certain groupe de personnes; importance d'une
terminologie de parenté; limitation des lois aux hommes (mâles)
libres; structure comparable de la juridiction; insistance sur le concept
de justice; limitation du pouvoir royal.
Le code deutéronomique s'adresse
à ses destinataires en les appelant "frères". Ce terme qui
en Dt 15,12 peut même inclure des femmes, n'est pas utilisé
dans un sens biologique. En effet, le Dt parle souvent des pères;
mais il ne s'intéresse nullement à établir des liens
généalogiques entre les destinataires et ses ancêtres.
Le terme de "frère" vise l'idée d'une égalité
entre tous les Judéens (le roi et les prophètes sont également
des frères (Dt 17,15; 18,18).
Le programme utopique du Dt vise même
la disparition de la pauvreté:
Dt 15,4: "Il n'y aura pas de pauvres chez
toi, tellement Yhwh t'aura comblé de bénédiction dans
le pays que Yhwh, ton Dieu, te donne comme patrimoine". Quelques versets
plus loin, l'auteur constate cependant:
Dt 15,11: "Puisqu'il ne cessera pas d'y
avoir des pauvres au milieu du pays, je te donne ce commandement: tu ouvriras
ta main toute grande à ton frère, au malheureux et au pauvre
que tu as dans ton pays".
Ainsi le code deutéronomique se
caractérise par une tension entre utopie et réalisme, une
tension qui me semble nécessaire pour tout projet politique et théologique.
Si l'on lit les différents codes
du Pentateuque dans leur succession canonique, ils ont, malgré de
nombreux parallèles pouvant être conflictuels, chacun leur
profil propre. En forçant les traits (peut-être outre mesure)
on pourrait y voir une suite allant de l'éthique (CA) au théologique
(CS), puis au politique (CD). Ces trois aspects sont inséparables
et l'intégration de ses trois collections dans le Pentateuque souligne
à sa manière ce lien.
Le mortier narratif autour des collections
de loi
Statistiquement le Pentateuque contient
autant de récits que de lois. La lecture chrétienne traditionnelle
(y compris l'exégèse historico-critique) a toujours favorisé
les récits au détriment des lois considérées
comme une interruption malheureuse. La lecture juive, par contre, dans
une approche beaucoup plus éthique que "narrative" s'est en premier
lieu intéressée aux prescriptions. La structure du Pentateuque
nous invite à penser les deux approches ensemble. Les différents
codes sont en effet insérés dans une trame narrative qui
va de la sortie d'Egypte à la mort de Moïse. Il faut noter
que le premier livre de la Tora ne contient pas de code législatif
(même si certaines "lois" y sont données: prescriptions alimentaires
à Noé, circoncision à Abraham). Mais il s'agit là
de commandements qui ne concernent pas exclusivement "Israël", mais
des destinataires plus larges: l'humanité entière dans le
cas de Noé, juifs et arabes dans le cas d'Abraham. Les codes destinés
au peuple de Yhwh ne sont communiqués qu'après la révélation
du nom de Yhwh (Ex 3 et 6) et après la libération du peuple
de l'esclavage égyptien. On peut d'ailleurs constater qu'au moment
même où cette libération devient effective, la première
"loi" pour Israël est donnée, à savoir le rituel de
la Pâque (Ex 12). C'est donc seulement après avoir compris
qui est Dieu que la Tora peut prendre du sens.
Par rapport à la Tora, la Genèse
fonctionne alors comme un prologue. Sur un autre registre, par contre,
la deuxième partie de la Genèse, l'histoire des Patriarches,
fournit un "mortier" qui unit les cinq livres du Pentateuque, à
savoir les promesses divines. Selon D.J.A. Clines, l'accomplissement partiel,
voire même le non-accomplissement des promesses de Dieu, serait en
effet le thème du Pentateuque. Cette vue peut paraître trop
absolue, car le Pentateuque, comme nous venons de le voir, a encore d'autres
thèmes. Néanmoins, il faut souligner le fait que Gn 12-36
insiste sur la présentation de Yhwh comme un Dieu de la promesse.
Et cette promesse se trouve réitérée dans tous les
livres du Pentateuque. Cette promesse est triple: elle concerne la postérité,
la relation entre Dieu et l'homme (Dieu promet son assistance), et finalement
le pays. La Genèse tourne surtout autour du thème de la descendance,
Ex et Lv s'intéressent surtout à la relation entre Dieu et
Israël, alors que Nb et Dt mettent en avant le pays. Dans la forme
finale du Pentateuque, ces promesses fonctionnent comme un fil conducteur,
encadrant l'histoire de Dieu avec son peuple, même dans les moments
les plus sombres. La promesse est en quelque sorte le moteur de l'histoire,
ou plutôt du récit, mis en place dans le Pentateuque. La promesse
ouvre le présent du lecteur vers l'avenir, et cette perspective
d'avenir est tellement forte qu'elle permet même à Moïse
et au lecteur d'affronter la colère de Dieu (cf. Nb 13-14 où
Moïse s'oppose à Yhwh, qui veut exterminer son peuple, en lui
rappelant que Dieu lui-même est lié par sa promesse (14,16)).
Pourtant, le Pentateuque ne se termine pas par un constat triomphaliste
sur l'accomplissement des promesses, mais sur un manque: l'entrée
dans le pays n'est pas racontée. En Dt 34 (nous reviendrons sur
ce texte), Moïse voit le pays mais il n'y entre pas; c'est presque
comme si la promesse était plus importante que son accomplissement.
La "mobilité" du Pentateuque
Cette ouverture se conjugue avec ce qu'on
peut appeler la mobilité du Pentateuque. La plupart des textes font
apparaître les acteurs dans une situation instable: ils sont soit
"à l'étranger", soit et surtout "dans le désert",
et même les Patriarches qui habitent le pays de Canaan n'arrêtent
pas de se déplacer. Cette dispersion géographique reflète
la situation du judaïsme dès l'époque perse qui a perdu
sa cohérence géographique et qui ne peut plus dire son identité
via un territoire délimité. C'est pourquoi le sanctuaire
devient un sanctuaire mobile. Le tabernacle que le peuple doit construire
dans le désert "préfigure" sans doute le temple de Jérusalem,
mais c'est un temple qui accompagne le peuple qu'on peut amener où
l'on va. C'est une transformation remarquable du concept de pèlerinage:
ce n'est plus le fidèle qui se déplace pour aller trouver
la divinité dans le sanctuaire, c'est le sanctuaire (symbole de
la présence divine) qui se déplace avec le croyant.
Dans l'idéologie proche-orientale,
c'est le roi qui est le médiateur par excellence entre Dieu et le
peuple. Or, dans le Pentateuque, le roi n'apparaît qu'en marge (en
Dt 17, cf. ci-dessus). C'est Moïse qui remplace en quelque sorte le
roi puisqu'il est souvent dépeint avec des traits royaux. Déjà
le récit de sa naissance (Ex 2) est calqué sur le récit
de la naissance de Sargon, fondateur de la royauté assyrienne. Comme
roi, Moïse est juge suprême (Ex 18), et, puisque la classe des
prêtres dépend du roi, dans le Pentateuque elle est subordonné
à Moïse. Cette médiation mosaïque se matérialise
par le don de la Tora. C'est la Tora qui se substitue au pays, au roi et
même au temple, elle est comme le disait Crüsemann "une patrie
portative", le nouvel espace à l'intérieur duquel peut se
construire l'identité des destinataires et leur relation avec Dieu,
même si ces deux quêtes sont souvent conflictuelles.
Le début et la fin du Pentateuque
Dans une úuvre littéraire, le début
et la fin revêtent en règle générale une importance
toute particulière. Il en est de même pour le Pentateuque,
qui est encadré par un récit de création (donc en
quelque sorte de naissance) et par un récit de mort, celle de Moïse,
en Dt 34. Le Pentateuque est ainsi délimité par les deux
termes de toute existence. La position privilégiée de ces
deux textes nous invite à les sonder de plus près.
Gn 1,1-2,4: création de l'univers
et destinée de l'homme
Le premier discours que la Bible fait
sur Dieu est un traité, ou plutôt un poème, sur le
Dieu créateur. Ce discours sur Dieu est un discours universaliste,
il parle d'"Elohim", et non de "Yhwh", et de plus il se fait dans une perspective
que nous appellerions aujourd'hui "monothéiste" (quoiqu'il digère
quelques bouts d'un héritage polythéiste, p.ex. Dieu parle
au pluriel: "faisons l'homme Ö"; il s'agit sans doute d'une allusion au
concept de la cour céleste, sans que cela porte atteinte à
la souveraineté absolue du Dieu créateur).
La première chose que la Bible
dit de l'univers et de l'homme concerne leur statut de créature.
Mais la création est, selon le témoignage biblique, avant
tout une transformation: le passage du chaos au cosmos, de l'anarchie à
l'ordre. La Bible hébraïque n'envisage nulle part une création
ex nihilo, c'est-à-dire à partir de rien (ce concept est
attesté pour la première fois dans le livre deutérocanonique
des Maccabées, en 2 Macc 7,28: "Ö regarde le ciel et la terre Ö
Dieu l'a fait à partir du néant, et il en est de même
des hommes"). Selon Gn 1, il y avait quelque chose avant la création.
Le texte biblique l'appelle le tohu wa-bohu. Cette expression est une sorte
d'allitération qui veut désigner l'état chaotique
existant au moment de la création. Cette idée d'un état
pré-créationnel, chaotique, est d'ailleurs répandue
dans les mythes de création du monde entier. Ainsi en Grèce,
Hésiode écrit dans sa Théogonie: "au commencement
était le chaos"; ou en Chine, le Houai Nan Tseu: "alors que le ciel
et la terre n'avait pas encore pris forme, le monde n'était qu'un
grand amas confus, indéfini". Ces parallèles ne sont pas
seulement intéressants pour l'historien des religions mais aussi
pour le théologien. En effet, la Bible s'ouvre sur des énoncés
qui ne sont pas limités à une communauté particulière,
mais qui se retrouvent à travers le monde entier. Ce que dit Gn
1 est donc à priori universellement compréhensible.
Il ne s'agit bien entendu pas de faire
de cet "universalisme" une affirmation scientifique comme l'exigent notamment
aux Etats-Unis certains chrétiens fondamentalistes. Ces derniers
militent pour l'introduction, dans le curriculum scolaire des branches
scientifiques, d'un enseignement qui présente la naissance du monde
et de l'homme conformément au récit de la Bible. Un tel maniement
de Gn 1 et, d'une manière plus générale, de tous les
textes bibliques, est à la fois irresponsable et anachronique. L'auteur
sacerdotal qui nous a transmis ce texte sur la création avait une
autre vision du monde que la nôtre. Il ne s'agissait pas pour lui
de prouver que Dieu avait créé le monde. Ceci allait de soi.
En parlant de la création, l'auteur veut avant tout dire des choses
sur le présent. L'universalité de Gn 1 réside alors
dans le fait que la première action de Dieu concerne l'univers et
l'humanité tout entière.
Dans de nombreux récits de création
on perçoit une conception dualiste dans le sens où le chaos
est incarné par une divinité, voire un monstre. Dans une
version babylonienne du mythe de création, ce monstre s'appelle
Tiamat, et l'expression "tehom" qui, dans le texte biblique, désigne
les eaux primordiales, y fait peut-être encore vaguement allusion.
Pourtant, Gn 1 s'oppose à un tel dualisme. Il n'y a pas de combat
de Dieu contre le chaos. Dieu intègre le chaos (les ténèbres)
dans la création, et il n'est pas qualifié de "bon", contrairement
aux autres úuvres de la création (à l'exception du couple
humain!). Même si Dieu contrôle le chaos, ce dernier a pour
ainsi dire une certaine autonomie. S'amorce alors dès le premier
chapitre de la Bible une réflexion sur une des grandes questions
de la théologie, à savoir "Dieu et le mal".
L'auteur de Gn 1 affirme, peut-être
contre toute évidence, que le monde créé est bon (cf.
le constat final en Gn 1,31: "Dieu vit tout ce qu'il avait fait: voilà,
c'était très bon"). Ceci signifie pour l'auteur sacerdotal
que Dieu n'a pas créé le mal. Dieu a transformé le
chaos, il a intégré les ténèbres dans la "création
bonne" ; ceci signifie un rappel de la "fragilité" de la création
qui est potentiellement menacée par le retour du chaos (ceci sera
mis en scène dans le récit du déluge).
La nécessité d'une stabilité,
d'un ordre pour le bon fonctionnement de la création, s'exprime
aussi dans la structure du texte. Chaque úuvre de la création, à
l'exception de la création de l'homme, est décrite d'après
un même schéma qui comporte chaque fois une résolution
divine, une notice de confirmation introduisant l'exécution de l'úuvre,
qui s'achève par un constat final positif.
Gn 1 présente huit úuvres de la
création qui s'inscrivent dans un rythme de sept jours. D'ailleurs,
la première phrase du récit dans le texte hébreu compte
également sept mots. Cette inscription de la création dans
le cadre d'une semaine constitue une des particularités de ce poème.
Et le septième jour, où Dieu se repose de son ouvrage, fait,
bien entendu, allusion au jour du Sabbat. Néanmoins, le sabbat n'est
pas mentionné explicitement. Ainsi le particulier s'inscrit dans
l'universel. En effet, pour un lecteur judéen, il est évident
que le sabbat s'inscrit dans l'ordre de la création. Mais aussi
importante que le sabbat est l'affirmation du repos. Dieu lui-même
se repose, ce qui signifie que tous les êtres de la création
ont besoin d'un temps de récupération, d'un relâchement.
Les cosmogonies du Proche-Orient ancien se terminent en règle générale
par l'établissement d'un sanctuaire en l'honneur du Dieu créateur,
sanctuaire où les hommes sont invités à rendre un
culte à Dieu. Or, en Gn 1, rien n'est dit d'une obligation cultuelle
de l'être humain. Le septième jour est celui qui rappelle
la bénédiction divine et le dessein du Dieu créateur,
dans lequel le repos et la contemplation trouvent une place privilégiée.
L'anthropologie de Gn 1
Quel est le destin de l'être humain
selon Gn 1? L'apparition de l'homme constitue l'aboutissement du projet
créateur. La création de l'homme sort du schéma habituel
par lequel sont décrites les autres úuvres créées.
C'est le seul acte créateur qui nécessite une délibération
préalable de la part de Dieu. Autre particularité: comme
à propos des ténèbres, il n'est pas dit expressément
que la création de l'être humain soit quelque chose de "bon".
Apparemment, deux dangers menacent la création: le chaos et l'homme.
Ceci dit, l'homme est créé
à l'image de Dieu. Cette affirmation a provoqué une longue
discussion théologique sur l'homme en tant que "imago dei". Gn 1,27
utilise le terme hébreu de tsèlèm, 1,26 y met en parallèle
le mot demout; tous deux expriment l'idée d'un modèle ou
d'un portrait (cf. 2R 16,10; Dt 4,16-18; Ex 25,9.40). Il est donc tout
à fait possible que l'auteur sacerdotal de Gn 1 ait considéré
l'homme comme une sorte de copie de Dieu, ou pour le dire autrement, il
s'imaginait sans doute Dieu d'une manière anthropomorphe. Mais le
texte lui-même contient des éléments qui dépassent
cette conception. On a souvent avancé que l'homme est image de Dieu
à cause de sa raison et de son intelligence (ainsi p. ex. Thomas
d'Aquin et Maïmonide). Le texte de Gn 1 précise plutôt
que l'homme est appelé à dominer, à administrer et
à régner. Cette terminologie est dépendante de l'idéologie
royale. Et le roi mésopotamien et surtout le Pharaon égyptien
sont souvent désignés comme "image" d'un Dieu. Le roi en
tant qu'image de Dieu est le représentant ou délégué
de la divinité sur terre. Et en Gn 1, cette fonction de vicaire,
qui implique toujours l'idée de la responsabilité, est transférée
à l'humanité entière. Cette "démocratisation"
de l'idéologie royale, qui s'explique très bien à
partir de l'époque postexilique (où l'institution de la royauté
judéenne avait cessé d'exister), confère à
l'homme à la fois une liberté et une responsabilité,
qui le distingue de tous les êtres vivants et le rapproche de Dieu.
La même conception se trouve d'ailleurs dans le Psaume 8, selon lequel
l'homme a été créé presque comme un dieu.
Cette situation particulière de
l'homme en tant que représentant de Dieu sur terre s'applique à
toute l'humanité (mâle et femelle). Gn 1,27 déclare:
"Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu
il le créa; mâle et femelle il les créa".
Ici, la complémentarité
et l'égalité de l'homme et de la femme sont affirmées
d'une manière forte et lapidaire. Dieu trouve son représentant,
son vis-à-vis, autant dans la femme que dans l'homme. Ce texte dépasse
clairement l'image quelque peu caricaturale d'un Dieu patriarche, barbu,
puisqu'il affirme que Dieu a en lui de quoi susciter une image à
la fois masculine et féminine.
La plupart des textes bibliques ne font
nullement apparaître ce constat d'égalité entre les
sexes qui est fait en Gn 1. Ceci s'explique aisément par le fait
que l'AT (comme d'ailleurs le NT) a vu le jour dans une société
patriarcale. Mais l'ouverture de la Bible rappelle que l'égalité
entre homme et femme est inscrite dans le projet créateur de Dieu.
A l'homme et à la femme de le réaliser.
Notons encore que selon Gn 1, l'homme
est créé végétarien. Les animaux ne lui sont
pas destinés comme nourriture. La viande en tant que nourriture
de l'homme n'est qu'une concession faite par Dieu après le Déluge
(Gn 9,3), et on peut d'ailleurs se demander si certaines règles
alimentaires n'ont pas aussi pour but de restreindre l'appétit carnivore
de l'homme. De toute façon, la création, après le
déluge, ne correspond plus tout à fait à la création
"bonne" de Gn 1. Mais l'aspiration du Dieu créateur, c'est une situation
de paix et d'harmonie entre l'homme et les animaux telle qu'elle s'exprime
aussi en Es 11,6-11.
Le premier texte de la Bible a donc une
fonction de programme: il affirme que la création est bonne et que
l'humanité entière est appelée à protéger
à la manière d'un roi sage cette création.
Il paraît naturel que la Bible s'ouvre
par un récit de commencement: commencement du monde et commencement
des êtres humains. A cela correspond, à l'autre extrémité
de la Tora, un récit de fin, de mort, mais qui inclut un message
d'espérance malgré la mort.
Dt 34: la mort de Moïse et le rassemblement
des traditions du Pentateuque
Dt 34 est communément appélé
"la mort de Moïse". Ce titre qui correspond certes à ce qui
est raconté, ne rend pas entièrement compte de la position
stratégique qu'occupe ce chapitre qui conclut toute la Tora. C'est
une fin qui n'est pas une fin au niveau "narratologique". Dt 34,9 insiste
sur Josué comme successeur de Moïse, et le Pentateuque se termine
sans que le peuple ait pu entrer dans le pays. Cette conclusion, narrativement
parlé, est frustrante, est pourtant hautement significative sur
le plan théologique et aussi anthropologique.
Notons tout d'abord que Dt 34, malgré
son ouverture sur laquelle nous allons revenir, est en quelque sorte une
"somme", puisqu'il constitue l'aboutissement d'un certain nombre de textes:
Il y a d'abord Dt 32,48-52, qui contient
trois impératifs de Yhwh adressés à Moïse ("monte",
"regarde", "meurs") qui sont accomplis en Dt 34. Néanmoins, il y
aussi des différences par rapport à Dt 34: la mention d'Aaron,
la raison donnée pour la mort de Moïse (l'infidélité
à Qadesh-Mériba). Ces éléments renvoient à
des textes comme Nb 27 et Nb 20. En Nb 27 on retrouve les impératifs
"monte" et "regarde". Il y est également question de l'installation
de Josué, homme inspiré, comme successeur de Moïse par
imposition des mains. Cette annonce est exécutée en Dt 34.
De même, l'obéissance d'Israël à Josué
(Nb 27,20) se retrouve en Dt 34,9. Nb 20 relate une histoire qui explique
pourquoi Moïse et Aaron sont exclus de l'entrée dans le pays
à cause d'une "révolte" qui reste quelque peu obscure. Nb
20 relate ensuite la mort d'Aaron et le deuil d'Israël pour lui pendant
trente jours. On retrouve les trente jours pour le deuil de Moïse
en Dt 34.
Revenons au Deutéronome. Après
32,48-52, c'est 31,1-23 qui contient de nombreuses allusions à la
mort de Moïse en Dt 34: son âge: 120 ans; l'interdiction de
Yhwh: "tu ne passeras pas"; la promesse du pays. L'énoncé
de Yhwh: "tu ne passeras pas", renvoie à Dt 3 où Moïse
formule la requête de passer, pour voir le pays. Le passage est alors
refusé (Yhwh se met en colère contre Moïse à
cause du peuple - donc Moïse est solidaire de la désobéissance
du peuple) mais la demande de voir est concédée par Dieu.
Dt 3 contient également des indications géographiques (v.
27: "monte au sommet de la Pisga", v. 29: la vallée en face de Beth-Péor)
qu'on retrouve en Dt 34. le rappel de la colère de Yhwh renvoie
au rappel de l'épisode des espions en Dt 1 où se retrouve
l'interdiction pour Moïse d'entrer dans le pays (1,37: "même
contre moi Yhwh s'est mis en colère à cause de vous. Il a
dit: Même toi, tu n'entreras pas").
Ces différents textes qui préparent
la finale du Pentateuque se différencient donc en deux séries:
1) Dt 1; 3; 31; 2) Nb 20; 27; Dt 32. La
première série regroupe des textes qui appartiennent à
la tradition dtr, alors que les textes du deuxième groupe sont à
attribuer (en ce qui concerne le style et la théologie) au milieu
sacerdotal. Ces deux séries convergent en Dt 34. A la fin du Pentateuque,
les deux courants principaux qui le constituent pour une grande part se
trouvent donc réunis. Mais il ne s'agit pas d'une simple juxtaposition.
On y trouve un Dt 34 la main du (ou des) dernier(s) rédacteur(s)
du Pentateuque qui insistera sur la particularité de ce dernier
texte de la Tora.
Quelques exemples: 34,7 reprend l'indication
des 120 ans de Moïse. Mais alors que Dt 31,2 constate que Moïse
était au bout de ses forces, 34,7 insiste sur le fait que sa vitalité
n'avait pas baissé. Moïse avait toutes ses forces, sa mort
n'est donc pas "naturelle". Selon les textes dtr, Moïse n'entre pas
dans le pays parce qu'il est solidaire de la génération rebelle
du désert; selon les textes sacerdotaux, Moïse est sanctionné
à cause d'une faute individuelle commise par lui (et par Aaron).
Dt 34 ne prend position ni pour la position dtr ni pour la position sacerdotale.
Ce texte dit simplement que Moïse meurt "sur décision de Yhwh".
Comme Aaron, Moïse a droit à trente jours de deuil. Ce deuil
n'est pourtant pas localisé à l'emplacement de son tombeau,
et personne ne connaît le tombeau de Moïse puisque c'est Yhwh
lui-même qui a enterré Moïse (v. 6).
La rédaction finale a donc attribué
à Moïse un statut tout a fait exceptionnel, ce qui s'exprime
également dans les derniers versets du Pentateuque:
"Plus jamais en Israël ne s'est levé
un prophète comme Moïse que Yhwh connaissait face à
face par rapport aux signes et miracles qu'il l'avait envoyé accomplir
dans le pays d'Egypte, devant Pharaon, devant ses serviteurs, et tout son
pays; par rapport à toute sa main forte et toute la grande crainte
que Moïse avait accompli aux yeux de tout Israël" (Dt 34,10-12).
Ce texte corrige la vision du chapitre 18 du Dt, où Moïse est
institué comme le premier des prophètes, et où il
est dit en outre que Dieu en suscitera d'autres comme lui. Or Dt 34,10
déclare que "plus jamais il ne s'est levé un prophète
comme Moïse".
Dt 34 regroupe au moins trois voix différentes:
la version dtr de la mort de Moïse (v. 1*.4a*.5.6), une relecture
de type sacerdotal (v. 7-9), présupposant la théologie dtr
et voulant peut-être créer un Hexateuque (insistance sur Josué
et la suite de l'histoire), et finalement la rédaction finale du
Pentateuque qui s'oppose à l'idée d'un Hexateuque, établissant
clairement que le livre qui fonde la foi juive se termine par la mort de
Moïse. Dans ce but, les derniers rédacteurs ont également
ajouté le rappel de la promesse du pays faite aux Patriarches en
34,4b. Ce demi-verset n'est nullement dtr comme on l'a souvent dit, et
cela pour plusieurs raisons. D'abord, le contenu du serment est introduit
par lemor, ce qui est contraire au style dtr qui recourt à des constructions
à l'infinitif (comme latet). Les références dtr indiquent
que ce sont les "pères" qui sont les destinataires de la promesse.
Or, en 34,4, le serment est adressé à Abraham, Isaac et Jacob,
sans que ceux-ci soient expressément désignés comme
"pères". Dt 34,4 provient donc de la rédaction finale du
Pentateuque, qui à la fin de la Tora veut rappeler la première
promesse du Pentateuque, celle du pays. Dt 34,4 cite en effet Gn 12,7:
Gn 12,7: "A ta semence je donnerai ce
pays".
Dt 34,4: "C'est le pays dont j'ai juré
à Abraham, à Isaac et à Jacob: A ta semence je le
donnerai".
Ce rappel de la promesse est, à
la fin du Pentateuque, élargi aux trois Patriarches, ce qui explique
d'ailleurs une certaine incohérence grammaticale (pluriel-singulier).
La promesse patriarcale devient ainsi l'encadrement de la Tora. Ce faisant,
la rédaction finale opère également une identification
des pères dtrs avec les patriarches. En étant insérée
à sept endroits stratégiques du livre du Deutéronome
(Dt 1,8; 6,10; 9,5; 9,27; 29,12; 30,20; 34,4), la promesse patriarcale
devient, comme nous l'avons déjà souligné plus haut,
le fil rouge qui traverse le Pentateuque (cf. aussi Gn 50,24; Ex 33,1;
Lv 26,42; Nb 32,11). Quant au Dt, il est séparé des livres
suivants pour former la finale du Pentateuque. Pour la théologie
de Dtr 34, cela signifie également une réconciliation entre
les deux grands mythes d'origines du Pentateuque: le mythe exodique et
le mythe généalogique (patriarcale). La rédaction
finale tente de réconcilier ces deux traditions. A la fin de la
Tora, Moïse apparaît clairement comme une figure de rassemblement:
v. 1b-4 le met en rapport avec la tradition patriarcale, les v. 10-12 en
font la figure-clé de l'Exode, en insistant sur l'unicité
de la médiation mosaïque.
La signification théologique et
anthropologique de la mort de Moïse en dehors du pays
"Il l'enterra dans la vallée, au
pays de Moab, en face de Beth-Peor, et personne n'a jamais connu son tombeau
jusqu'à ce jour" (Dt 34,6) a suscité beaucoup de commentaires
rabbiniques. Ainsi le Targum relate comment Yhwh arrive avec ses anges,
dispose Moïse dans une bière en or et l'ensevelit dans un tombeau
déjà préparé pour lui lors de la création
du monde. Une autre interprétation veut que Moïse ne soit pas
vraiment mort. Selon Flavius Josèphe (Ant. IV, 8,48), Moïse
aurait seulement écrit qu'il était mort de peur qu'on lui
rende un culte.
L'insistance sur le fait que personne
ne connaît le tombeau de Moïse vise sans doute l'empêchement
du culte d'un Moïse divinisé (plusieurs interdictions du Dt
montrent en effet qu'Israël a connu la pratique de la vénération
des ancêtres défunts: Dt 14,1; 18,11; 26,14). Ainsi Dt 34,6
s'oppose à toute idolâtrie mosaïque. Malgré toute
son importance, il n'y a pas de culte à lui rendre, le seul à
qui il faut rendre un culte, c'est Yhwh. Il faut accepter la réalité
de la mort et non pas diviniser les morts, comme on le fait encore aujourd'hui,
même voire notamment dans des contextes totalement laïques.
Il nous faut également réfléchir
sur le fait que Moïse meurt en dehors du pays. Avec l'expression "jusqu'à
ce jour", le v. 6 inscrit le présent des destinataires dans le récit.
C'est un présent qui est marqué par la situation de l'exil
ou de la diaspora. Une des grandes peurs des juifs de la diaspora, c'était
d'être enterrés en terre étrangère (ce destin
est considéré comme une malédiction dans plusieurs
textes prophétiques; cf. Es 22,15-18; Am 7,17; Jr 20,6). Face à
ces peurs, la mort de Moïse prend un caractère paradigmatique:
une mort "en paix" ne dépend pas d'un tombeau dans la patrie, mais
dépend du fait que le croyant reste en relation avec Yhwh. Si quelqu'un
meurt comme Moïse "devant Dieu", il ne meurt pas dans l'oubli, au
contraire, Yhwh lui-même veille sur lui. Ce n'est pas le tombeau
qui est important, c'est une mort conformément à la volonté
divine. Le récit sobre et paisible de la mort de l'homme le plus
important de la Bible hébraïque appelle également le
lecteur à une certaine confiance vis-à-vis de sa propre mort.
Comme nous l'avons vu, Dt 34 se démarque des explications dtr et
sacerdotale de la mort de Moïse que toutes deux avaient comprises
comme une punition. La mort de Moïse relève de la décision
souveraine de Yhwh.
La mort de Moïse et la naissance du
Pentateuque
Dt 34 opère une distinction qualitative
par rapport à l'époque de la conquête. Cette différence
se fait jour dans l'installation de Josué en Jos 1. Au v. 8, Yhwh
lui dit: "ce livre de la Tora ne s'éloignera pas de ta bouche".
Ainsi le passage de Dt 34 à Jos 1 implique le passage de l'oralité
à l'écrit. Ce passage est d'ailleurs préparé
en Dt 31,9 et Dt 24 où Moïse écrit les paroles de la
Tora dans un livre.
Au niveau littéraire, on peut donc
dire que la mort de Moïse signifie la naissance du Pentateuque. D'ailleurs,
les v. 10-12 insistent sur l'incomparabilité entre Moïse et
les Nebiim. Par l'introduction du thème de l'exode dans cet épilogue,
la sortie d'Egypte devient définitivement le fondement de l'histoire
du peuple de Yhwh.
La fin ouverte du Pentateuque
Revenons encore fois sur le rappel de
la promesse en Dt 34, qui implique de fait que la Tora se conclut par un
non-accomplissement. Se pose alors la question suivante: pourquoi n'a-t-on
pas créé un Hexateuque au lieu d'un Pentateuque, puisque
le livre de Jos relate la réalisation de l'occupation du pays par
les Israélites.
La censure perse n'aurait peut-être
pas accepté une Tora qui contienne le récit de conquête
militaire d'un territoire dépassant de loin celui des provinces
de Juda et de Samarie, mais il y a une raison plus profonde à cette
option. En concluant le Pentateuque sur le thème de la promesse
et non pas sur celui de l'accomplissement, le Pentateuque devient un document
non pas de triomphe mais d'espérance. Chaque génération
de lecteurs est appelée de s'approprier cette promesse à
nouveau. C'est la promesse qui donne du sens à la Tora, c'est la
promesse qui transcende la mort de Moïse.
Le Pentateuque peut donc se lire comme
un document qui parle, à ses deux extrêmités, de création
et de mort; mais cette mort s'accompagne d'une promesse qui ouvre la possibilité
d'un avenir à tout lecteur de la Tora.
Rappel: les différents courants
théologiques à l'intérieur de la Tora
En nous penchant sur les différents
codes de lois nous avons vu qu'ils ont été produits par différents
courants théologiques (sacerdotal et "laïque"). L'encadrement
de la Tora reflète cette cohabitation: le premier chapitre vient
du bureau des prêtres alors que le dernier chapitre donne davantage
de place à une théologie inspirée de l'école
dtr; mais avant tout on y décèle la volonté de la
rédaction finale de réconcilier différentes traditions
théologiques.
L'exégèse vétéro-testamentaire
explique actuellement la pluralité théologique du Pentateuque
par ce qu'on appelle l'"autorisation impériale". Les Perses eux-mêmes
auraient, selon cette théorie, encouragé les populations
intégrées dans l'empire à présenter aux autorités
achéménides leurs traditions légales locales pour
ensuite les déclarer droit perse de la province en question. Il
est possible que le ch. 7 du livre d'Esdras fasse allusion à un
tel événement. On y voit en effet Esdras, qui porte à
la fois le titre de scribe et de prêtre (comme si l'on voulait dans
sa personne réunir les deux courants importants du Pentateuque),
arriver à Jérusalem avec une loi légitimée
par le roi perse et en même temps "loi de Moïse" (v. 6). Il
est au service du "Dieu des cieux", que l'on peut bien sûr identifier
dans une perspective judéenne avec Yhwh, mais les Perses peuvent
également appliquer ce titre à leur Dieu Ahura-Mazda. Et
la loi de Dieu est expressément identifiée avec la loi du
roi perse (v. 26). Il est possible que ce chapitre tende à légitimer
la publication du Pentateuque à l'époque d'Esdras-Néhémie.
Nous n'avons pas besoin de discuter si la soi-disant autorisation impériale
est une invention qui arrange les exégètes ou si elle est
suffisamment attestée par les documents extra-bibliques. De toute
façon, il semble évident que l'époque perse ait vu
naître le Pentateuque comme document "officiel" du judaïsme.
Une majorité d'exégètes
comprend la Tora comme un compromis négocié entre les courants
"D" et "P". Alors que pour Blum, il s'agit encore d'une succession chronologique
(la "composition D" précède légèrement la "composition
P"), Albertz insiste sur le fait qu'il s'agit plutôt d'une sorte
de comité d'édition. Cette vision est sans doute juste, en
ce qui concerne les grandes lignes. Elle est néanmoins trop réductrice
en ce qui concerne la diversité théologique qui se fait jour
à l'intérieur de la Tora. Un texte comme le petit récit
des sages-femmes égyptiennes qui déjouent l'ordre de Pharaon
de mettre à mort les nouveau-nés hébreux (Ex 1,15-22)
n'est ni un texte de provenance dtr (peu ouvert aux étrangers) ni
un texte sacerdotal. Il s'agit d'une insertion d'un milieu "libéral",
originaire sans doute de la diaspora et voulant montrer que la "crainte
de Dieu" (Ex 1,17.21) existe chez les autres, même chez ceux que
l'on considère traditionnellement comme ses pires ennemis. De même,
les textes non-sacerdotaux du livre de la Genèse peuvent difficilement
être tous caractérisés comme dtr. Nous avons déjà
vu dans le chapitre traitant de la structure globale du Pentateuque que
la Gn occupe une position à part. Dans une thèse récente,
K. Schmid a avancé des arguments très forts en faveur de
la thèse que le premier lien littéraire entre la tradition
patriarcale et les traditions sur Moïse a été élaboré
par P. Ceci semble d'autant plus juste si l'on accepte l'idée que
le milieu dtr est hostile à la tradition patriarcale comme mythe
d'origine. Pour les Dtrs, l'identité d'Israël ne se dit pas
via la généalogie patriarcale mais par l'adhésion
à la Tora mosaïque. La juxtaposition (ou l'harmonisation) d'une
identité généalogique et d'une identité vocationnelle
se trouve encore dans le NT, lorsque Jean appelle ses auditeurs à
un certain comportement éthique et les met en garde de ne pas se
légitimer par leur descendance (Mt 3,8-9).
Le cycle des origines a lui aussi un statut
autonome avant son intégration dans l'úuvre sacerdotale. Crüsemann
a bien montré que le cycle des origines n'a pas besoin d'une suite,
mais qu'il s'agit plutôt d'un petit traité réfléchissant
sur la condition humaine et celle du monde en général. Pour
ces raison, nous allons traiter des enjeux théologiques et anthropologique
de Gn 1-11 et 12-50 d'une manière autonome.
Théologie et anthropologie du cycle
des origines
Dans les théologies de l'AT on
a souvent lu les onze premier chapitres de la Genèse comme un simple
prologue à l'histoire de l'Abraham. Gn 2-11 étaient alors
compris comme une histoire des péchés successifs de l'humanité
inaugurée par le "péché originel" d'Eve et d'Adam
en Gn 3, péchés allant en grandissant et sanctionnés
sévèrement par Dieu, jusqu'à ce que Dieu décide
de poser un nouveau départ avec Abraham. Cette lecture, d'une part,
ne peut s'appuyer sur certains liens entre Gn 11 (la "tour" de Babel) et
12,1-9 (la "vocation" d'Abraham; nous reviendrons sur ce lien), et d'autre
part, elle ne prend pas au sérieux le fait que le cycle des origines,
par ses énoncés théologiques et anthropologiques,
veut être compris comme un petit traité quasi universel sur
la relation entre Dieu et les hommes. Ce traité n'est nullement
conçu comme un prolégomène.
On distingue traditionnellement, à
l'intérieur de Gn 1-11, entre une version sacerdotale des origines
et une version non-sacerdotale ("yahwiste"). Ces deux versions auraient
été réunies grâce au travail d'un rédacteur
final. La plupart des exégètes considèrent le récit
dit yahwiste comme antérieur à la présentation sacerdotale,
mais cette idée a été récemment contestée
par plusieurs auteurs (Ska, Otto, Witte) qui considèrent la version
"yahwiste" comme une insertion dans le document sacerdotal.
La difficulté d'une datation précise
du récit non-sacerdotal de Gn 2ss vient surtout du fait que ces
textes contiennent pour la plupart des réflexions sur la condition
humaine et par conséquent ils ne sont pas liées à
un contexte historique donné (d'où un spectre de datations
allant du 10e au 5e siècle av. J.-C.).
Une partie du récit de Gn 2ss trouve
des parallèles assez proche dans les "récits de commencement"
mésopotamiens. Particulièrement intéressante à
ce sujet est l'épopée d'Atrahasis, qui contient un récit
de création des êtres humains suivi d'un déluge, provoqué
par le bruit insupportable que font les humains sur terre. Un déluge
auquel un seul homme juste (Atrahasis) échappe avec sa famille et
des animaux; les dieux finalement s'effraient eux-mêmes du cataclysme
qu'ils ont déchaîné et mettent fin à la destruction
de l'humanité.
On peut donc imaginer que le noyau de
Gn 22ss soit constitué d'un diptyque "création de l'homme"
"menace de cette création par le déluge". Ce diptyque
a été augmenté par le récit de l'expulsion
du paradis et celui de Caïn et Abel (Gn 4). Le récit de Babel
(Gn 11) existait d'abord d'une manière indépendante avant
d'avoir été ajouté à l'ensemble. Voyons maintenant
les enjeux théologiques et anthropologiques de ces textes.
Gn 2-3: la création de l'homme comme
être responsable
Alors que Gn 1 traite de la création
du monde (qui inclut bien sûr l'être humain), Gn 2-3 s'intéresse
avant tout à la création de l'homme et à son destin.
Gn 2 est encadré par la création de l'homme mâle et
femelle et insiste sur le fait qu'il est constitutif pour tout être
humain d'avoir un vis-à-vis humain (les animaux ne peuvent remplir
cette fonction). Le commentaire de 2,24, "Ainsi l'homme laisse-t-il son
père et sa mère pour s'attacher à sa femme", pourrait
être la conclusion de l'histoire. Et il y a des fortes raisons de
penser que l'auteur du cycle des origines non-sacerdotal a intégré
ici un texte plus ancien qui ne connaissait pas encore l'histoire du récit
dit de la chute. Contentons-nous de deux exemples qui parlent en faveur
de cette hypothèse. Au début de Gn 2, l'homme, adam, a été
créé avec la vocation de cultiver le sol, adama, tandis qu'à
la fin de Gn 3, cette même occupation est présentée
comme une punition divine. Le terme Eden est tantôt le nom de la
région à l'intérieur de laquelle est située
le jardin (2,8), tantôt le nom du jardin lui-même (2,15; 3,23).
Ce récit primitif pourrait être
reconstruit comme suit:
"Le jour ou Yhwh fit la terre et le ciel,
il n'y avait encore sur la terre aucun arbuste des champs, et aucune herbe
n'avait encore germé, car Yhwh n'avait pas fait pleuvoir sur la
terre, et il n'y avait pas d'homme pour cultiver le sol. Alors Yhwh forma
l'homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses
narines l'haleine de vie, et l'homme devint un être vivant. Yhwh
planta un jardin en Eden, à l'orient, et il plaça l'homme
qu'il avait formé pour cultiver le sol et le garder.
Yhwh dit: Il n'est pas bon pour l'homme
d'être seul. Je veux lui faire une aide qui lui corresponde. Yhwh
forma du sol toute bête des champs et tout oiseau du ciel qu'il amena
à l'homme pour voir comme il les désignerait. Tout ce que
désigna l'homme avait pour nom "être vivant". L'homme désigna
par leur nom tout bétail, tout oiseau du ciel et toute bête
des champs, mais pour lui-même l'homme ne trouva pas d'aide qui lui
corresponde. Yhwh fit tomber dans une torpeur l'homme qui s'endormit; il
prit une de ses côtes et referma les chairs à sa place. Yhwh
transforma la côte qu'il avait prise à l'homme en une femme,
qu'il lui amena. L'homme s'écria: Voici, cette fois-ci l'os de mes
os et la chair de ma chair; celle-ci on l'appellera femme (ishsha) car
de l'homme (ish) elle a été prise. Aussi l'homme laisse-t-il
son père et sa mère pour s'attacher à sa femme et
ils deviennent une seul chair".
Ce récit insiste sur le fait que
l'homme est créé comme agriculteur, sa vocation étant
de cultiver la terre. En même temps, le récit s'achève
par l'affirmation que l'homme mâle a besoin de la femme et, pour
le dire dans un sens plus large, sur le fait que l'homme ne peut vivre
sans vis-à-vis humain.
Selon Gn 2, l'homme, fait de poussière,
ne devient être vivant que parce que Dieu lui insuffle une "haleine
de vie". L'homme n'est maître ni de sa vie ni de sa mort, il ne peut
que recevoir la vie (selon certains textes, l'homme meurt lorsque Dieu
lui retire son souffle, cf. Ps 146,4; Job 27,2; 34,14s). C'est par ce souffle
qu'il devient une néfèsh vivante. Ce terme de néfèsh
compte parmi les termes anthropologiques les plus importants de l'AT. Il
désigne d'abord la gorge, l'arrière-bouche ou la gueule (cf.
Es 5,14). A partir de ce sens premier, le terme désigne la voracité,
puis le désir. Le lien entre gorge, respiration et l'observation
que la respiration s'arrête au moment de la mort, donne à
la néfèsh le sens de "principe vital". La traduction par
"âme" (selon la LXX: psyché) ne rend pas compte de cette globalité;
très souvent il faut traduire néfèsh par "vie" ou
par "personne". L'homme est une néfèsh vivante (Gn 2,7),
c'est une affirmation qui indique à la fois que l'homme (comme d'ailleurs
l'animal) est un être qui se caractérise par des désirs
qui renvoient vers autre chose ou vers autrui. Le lien étroit entre
deux êtres est décrit en 1Sam 18,1 qui relate comment la néfèsh
de Jonathan s'est liée à la néfèsh de David,
et comme Jonathan aima David comme sa propre néfèsh.
L'épisode assez humoristique de
la création d'abord des animaux puis de la femme en Gn 2,8ss, veut
peut-être exprimer à la fois la proximité et la distance
qui existent entre l'humain et les animaux (cf. aussi le fait que les animaux
peuvent également être caractérisés par le mot
néfèsh). La création de la femme à partir de
la côte de l'homme s'oppose à la conception d'un premier être
humain androgyne (cette interprétation se trouve pourtant chez certains
commentateurs juifs par rapport à Gn 2). Le lecteur ou la lectrice
peuvent regretter la conception patriarcale qui s'y reflète (et
qu'il ne faut pas combattre par des apologies douteuses). On peut néanmoins
dire que 2,24 contrebalance quelque peu 2,23 dans la mesure où nous
avons ici un mouvement de l'homme vers la femme.
On peut encore souligner que, contrairement
à certains récits mésopotamiens, l'homme n'est pas
créé pour servir les dieux (cf. par contre le mythe d'Athrahasis),
il participe presque à la création en nommant les animaux.
Le récit optimiste de Gn 2* a été
transformé plus tard dans un récit de transgression ou d'expulsion
du jardin. Dans la tradition de l'Eglise (à cause de Paul?) cette
histoire est devenue celle du péché originel, mais il faut
signaler tout de suite qu'aucun terme pour "péché" n'apparaît
dans ce texte.
On peut se demander pourquoi Dieu interdit
au couple humain de manger de l'arbre de la connaissance de ce qui est
bon et de ce qui est mauvais. La capacité de distinguer entre le
bien et le mal est partout ailleurs dans la Bible une qualité éthique
positive et nécessaire (cf. 1 Rois 3, par exemple).
Certains exégètes pensent
que l'auteur veut mettre en garde contre une certaine hubris, ou démesure,
de la sagesse humaine qui serait trop sûre de ses propres capacités,
oubliant qu'en fin de compte la sagesse dépend de Dieu. Mais cette
interprétation est peut-être forcée.
Lorsque Dieu donne ses règles concernant
le tabou de l'arbre, seul le cas de la transgression est envisagée.
Dieu ne pense apparemment pas à la possibilité d'un respect
du commandement, comme s'il savait dès le début que l'homme
allait transgresser l'interdit. Ainsi, l'histoire de la transgression peut
aussi se lire comme une métaphore de l'autonomie humaine face à
Dieu. Cette autonomie est à la fois nécessaire et tragique:
Dieu n'a pas créé l'homme comme une sorte de robot, il lui
laisse la liberté de décision, même celle de transgresser
ses ordres.
En Gn 3, c'est le serpent qui joue le
rôle de l'agent provocateur, et c'est la femme qui entre en débat
avec lui (l'homme semble d'ailleurs être quelque peu dépassé
par les événements). De nouveau, il faut mettre en garde
contre l'histoire de la récéption: le serpent ne symbolise
nullement le diable ou une force du mal autonome par rapport à Dieu.
Gn 3,1 constate expressément que le serpent fait partie des animaux
créés par Dieu. Il est possible qu'il soit tout simplement
une figure de la voix intérieure de la femme, un moyen stylistique
destiné à rendre un soliloque visible et audible. Mais il
faut également tenir compte du fait que pour un auditeur du Proche-Orient
ancien, le serpent, en plus du danger qu'il représente pour l'homme,
est associé à l'idée de sagesse et de vie éternelle,
puisqu'il apparaît comme un animal qui ne cesse de se régénérer.
On pourrait donc dire que le serpent, en Gn 2-3, représente la quête
de la vie éternelle et l'échec de cette quête (cf.
aussi l'épopée de Gilgamesh, ou la plante de la vie éternelle
devient inaccessible à cause d'un serpent).
Gn 2-3 présente l'homme comme un
être libre et responsable, et en même temps limité par
la mort, tout en "expliquant" certains aspects de la condition humaine
(souffrance, travail pénible, relations conflictuelles et relations
de domination) comme conséquence d'une transgression pourtant inévitable.
Dieu et l'homme face à la violence:
Gn 4
Après le récit de la transgression,
le chapitre 4 de la Genèse inscrit la violence, le meurtre, au commencement.
La première partie de ce récit
(v. 1-16) met en scène le fratricide et ses conséquences.
La rivalité entre frères est un motif récurrent de
toute la littérature mondiale, et le livre de la Genèse est
structuré à l'aide de ce thème (Ismaël-Isaac,
Esaü-Jacob, Joseph et ses frères). Le récit de Gn 4
donnera une ouverture sanglante à cette rivalité. Elle n'est
pas liée aux professions divergentes des deux frères (Caïn
l'agriculteur contre Abel l'éleveur) comme on le dit souvent, mais
elle naît de l'expérience de l'inégalité.
Dieu reconnaît en effet le sacrifice
d'Abel, non pas celui de Caïn. On a souvent cherché à
noircir Caïn, en postulant par exemple que Caïn aurait offert
un sacrifice de moindre qualité, ou encore que Dieu aurait privilégié
Abel parce que Eve n'aurait eu díyeux que pour Caïn. Pourtant, le
narrateur laisse un "blanc"; il nous faut l'accepter et se rendre à
l'évidence: il n'y a pas de raison logique à la préférence
divine. Cette préférence trouve son seul fondement dans l'arbitraire
divin qui est souligné en Ex 33,19: "j'accorde ma bienveillance
à qui je l'accorde, je fais miséricorde à qui je fais
miséricorde". Derrière cet arbitraire divin se cache une
expérience humaine quotidienne: la vie n'est pas "juste", elle est
toujours imprévisible et elle est faite d'inégalités
qui ne sont pas toujours logiques et explicables. En Gn 4, Dieu confronte
Caïn à cette expérience que tout homme doit faire dans
sa vie. Selon Gn 4,5, la violence naît de l'incapacité de
Caïn à accepter l'inégalité. Pourtant la différence
de traitement ne signifie pas que Dieu ait rejeté la personne de
Caïn, car il lui parle. Il s'adresse à lui comme un père
en l'exhortant - dans un verset fort obscur - de ne pas se soumettre au
péché. En Gn 4,7 le mot "péché" apparaît
pour la première fois dans la Bible. Selon le texte biblique, le
"péché originel" n'est donc pas la transgression de l'interdit
divin en Gn 3; le vrai péché, c'est de laisser libre cours
à la violence. Dieu appelle à la responsabilité de
Caïn, l'encourageant à combattre la violence.
Caïn pourtant n'arrive pas à
gérer sa violence. Le premier meurtre est lié à l'incapacité
de communiquer. En même temps, il symbolise l'échec du sacrifice.
Au lieu de produire la paix (voir l'expression "un parfum apaisant" utilisé
dans les textes sacerdotaux pour décrire la fonction du sacrifice),
il provoque l'explosion de la violence.
Et Dieu est, comme en Gn 3, immédiatement
présent pour questionner et sanctionner. La réponse de Caïn,
à savoir le fameux "suis-je le gardien de mon frère?", a
souvent été interprétée comme une attitude
ironique, voire cynique, dans le style "personne ne m'a demandé
de m'occuper de mon frère". Et s'il s'agissait d'un cri désespéré?
"comment pourrais-je être le gardien de mon frère?" En effet,
la racine hébraïque à partir de laquelle est formé
le mot "gardien" s'applique très souvent à l'observance des
lois. Or le récit du meurtre n'est pas précédé
par un interdit formel quant au meurtre. Par la bouche de Caïn, le
texte fait apparaître un désarroi politique et éthique
devant la violence.
Néanmoins Dieu intervient pour protéger
le meurtrier. Ce qui importe au narrateur, c'est l'insistance sur le fait
que la vie humaine, même celle d'un meurtrier, est sacrée.
Aucun être humain n'a le droit de prendre la vie d'un autre. L'auteur
de Gn 4 s'oppose alors à l'idée de la vengeance du sang,
qui apparaît par exemple en Gn 9,16: "Qui verse le sang de l'homme
par l'homme verra son sang versé". On pourrait presque voir en Gn
4,15 un plaidoyer pour la suppression de la peine de mort. De toutes façons,
Dieu crée ici les conditions d'un avenir en dépit du meurtre
primordial.
Et cette installation de Caïn va
permettre la naissance de la civilisation, comme le montre la deuxième
partie du récit (v. 17-24).
Selon le récit biblique, la culture
et líavancement technique viennent des descendants de Caïn. Caïn
bâtit la première ville et ses descendants inventent la musique
et la métallurgie. Ainsi, la violence n'empêche pas le progrès,
la civilisation. Peut-être faut-il encore aller plus loin et se demander
s'il y a une civilisation sans violence. Gn 4 ne condamne pas la culture,
il démontre plutôt qu'elle provient d'une bonne gestion de
la violence. La vie demeure possible malgré la violence. Mais elle
reste fragile et menacée comme le montrent les v. 23-24. Ces versets
rapportent un chant de vantardise d'un descendant de Caïn qui pervertit
le signe de Caïn. Il se vante d'avoir tué pour une simple blessure
et d'avoir déclenché une fois encore la spirale de la violence.
C'est pourquoi la troisième partie
du récit (v. 25-26) retourne à Adam et Eve qui créent
un "remplaçant" pour Abel. Seth sera le père d'Enosh qui
signifie simplement "humanité". L'histoire se termine-t-elle par
l'espoir d'une nouvelle humanité? Le narrateur nous dit que c'est
sous Enosh qu'on commença à invoquer le nom de Yhwh. Il oppose
ainsi l'invocation de Yhwh au sacrifice que Caïn et Abel avaient présenté.
Ainsi, pour gérer la violence, l'homme est appelé à
un culte de la parole qui, dans la Bible hébraïque, se concrétisera
par la lecture de la Loi et la recherche d'une éthique adéquate.
Gn 4 nous présente donc une réflexion
sur la violence comme faisant partie de la condition humaine. Néanmoins,
Dieu n'est pas étranger à cette violence, lui qui confronte
l'homme à l'expérience de l'inégalité. Mais
Dieu veut également que l'homme apprenne à gérer la
violence en s'opposant à son escalade. La violence, comme la liberté
et la responsabilité, font partie de la situation de l'être
humain. Et comme Dieu n'est étranger à aucun domaine de la
vie humaine, il est aussi impliqué dans la violence, tout en donnant
à l'homme des pistes pour "s'en sortir". La gestion de la violence
n'implique nullement sa négation ou son abstention dans les conflits
qui secouent notre vie et notre époque. Affronter la violence, c'est
y être mêlé.
Menace, destruction et sauvegarde de la
création: le déluge
Les récits de déluge compte
parmi les plus répandus dans le patrimoine religieux de l'humanité.
Plus de trois cent versions ont été recensées à
travers le monde entier. Derrière ce phénomène étonnant
se trouve sans doute la conscience de la fragilité de la création
et la menace de sa disparition. On peut parfois lire que les récits
de déluge conservent une mémoire archaïque de l'humanité,
à savoir celle de la dernière période glaciaire. Cette
possibilité n'est pas totalement à exclure, même si
elle paraît assez difficile à étayer. En ce qui concerne
la Mésopotamie, il est sûr que cette région a connu
de grands raz de marée et de graves inondations. Le texte mésopotamien
le plus proche du récit biblique du déluge se trouve dans
l'épopée de Gilgamesh. Celui-ci, à la recherche de
la vie éternelle, fait la rencontre d'Outnapishtim, qui lui raconte
l'histoire du déluge. Outnapishtim, averti par un dieu du déluge
à venir, construit un bateau et y fait entrer sa famille, d'autres
êtres humains, ainsi que des bêtes. Alors que le déluge
déferle sur le monde, les dieux s'effraient de ce qu'ils ont causé
et arrêtent le déluge après sept nuits. Comme le Noé
biblique, Outnapishtim lâche des oiseaux (trois). Le corbeau ne revient
pas, et Outnapishtim sait que la terre s'est asséchée. Comme
Noé, il offre un sacrifice, sur lequel, selon l'épopée
de Gilgamesh, les dieux se précipitent comme des mouches.
Le texte biblique, dans ses deux versions,
sacerdotale et non-sacerdotale (version traditionnellement appelée
yahwiste), suit les grandes lignes des traditions mésopotamiennes;
il existent néanmoins des différences notables entre le récit
biblique et les parallèles mésopotamiens. Alors que dans
ces dernières traditions, la décision de détruire
l'humanité paraît presque aléatoire, la version biblique
la plus ancienne insiste sur la méchanceté de l'homme (cf.
Gn 6,5-8), quoique sans la préciser. Apparemment, l'auteur veut
insister sur le fait que les hommes sont responsables de la destruction
de la création que Yhwh va décider dans la suite. On trouve
une conception similaire dans la version sacerdotale, qui elle parle de
violence (hamas), une violence qui ne concerne pas seulement les humains,
mais toute la terre. La dernière explication pour le déluge,
au niveau chronologique, mais la première au niveau synchronique,
se trouve dans la péricope mystérieuse de Gn 6,1-4, selon
laquelle les fils de Dieu s'unissent aux filles des hommes. Cette remarque
est absente de la version primitive du livre d'Hénoch (chap. 6-11)
qui re-raconte toute la Genèse (au 3e siècle avant J.-C.),
et elle peut alors être comprise comme insertion tardive dans la
Genèse (cf. Bartelmus). Un parallèle se trouve notamment
chez Hésiode ("catalogue des femmes"), où il est question,
dans les prolégomènes, d'une généalogie de
l'union des femmes avec des dieux (cf. Van Seters). Dans le contexte de
Gn 6, cette péricope sert a expliquer la nécessité
d'une séparation stricte entre l'humain et le divin, un thème
qui est également sous-jacent à Gn 3 et à Gn 11. Selon
le v.3 (qui est peut-être une addition ultérieure), Dieu limite
l'âge des humains à 120 ans. C'est peut-être déjà
une allusion à l'âge de Moïse en Dt 34. L'idée
derrière ce verset est que la vie humaine peut s'étendre
sur trois générations (si l'on donne 40 ans pour une génération,
cf. Nb 13-14). Il s'agit également de marquer le passage du temps
"héroïque" qui se reflète dans les grands âges
des 10 générations avant Noé (Gn 5) à l'époque
de l'histoire humaine.
Le rédacteur de Gn 6,1ss a donc
cherché une explication supplémentaire pour le déluge.
Pour lui, il s'agit avant tout de souligner que la sphère divine
et la sphère humaine ne peuvent être mélangées.
Le fait que nous ayons plusieurs explications pour la destruction de la
première création montre également que la tradition
du déluge pose un problème théologique. Ne met-elle
pas en place un Dieu cruel et violent qui agit d'une manière totalement
démesurée en annihilant toute la création, animaux
compris. Selon 6,6-7, Dieu se repentit en effet d'avoir créé
l'être humain; mais la ruine des hommes entraîne celle des
animaux. Selon 6,12-13 (sacerdotal), c'est toute chair qui avait perverti
sa conduite, et c'est pour cela que Dieu annonce à Noé la
fin de toute chair sur la terre. Ceci signifie que la création bonne
de Gn 1 est déréglée. Ainsi, Gn 6 insiste sur le fait
que la survie de la création dépend de l'harmonie des êtres
vivants. Le mauvais agir de l'humain contre lui-même et son environnement
peut détruire toute la création. L'être humain a le
pouvoir de rendre la vie impossible.
Du coup, il importe de lire le déluge
non pas comme la punition d'un Dieu justicier; le récit ne se demande
pas si l'anéantissement des animaux est une punition méritée.
Gn 6-9 est autre chose qu'un châtiment; c'est une réflexion
sur la fragilité de la création dont le maintien dépend
d'une bonne gestion de la part des hommes.
Néanmoins on ne peut faire l'impasse
sur le problème d'un Dieu qui châtie, et souvent le déluge
a été lu et interprété dans cette perspective.
A ce niveau de lecture, il convient de comprendre Gn 6-9 comme un déplacement:
Dieu répond d'abord à une humanité violente par la
violence du Déluge. Mais à la fin, Dieu lui-même s'interdit
la possibilité de réitérer une telle rétribution:
"Je ne maudirai plus jamais la terre à cause de l'homme, parce que
les desseins de l'homme sont mauvais dès son enfance, plus jamais
je ne frapperai les vivants comme je l'ai fait" (Gn 8,21). Cette sentence
que des études récentes attribuent au rédacteur final
du cycle des origines (Witte, Kaiser) fait apparaître une anthropologie
que d'aucuns qualifieront de pessimiste, d'autres de réaliste. Le
verset souligne l'ambiguïté de l'être humain et radicalise
le fait que la création de l'homme n'avait pas été
qualifiée de bonne en Gn 1. La liberté de l'homme inclut
aussi sa capacité et sa tendance à faire le mal.
Selon la version sacerdotale, Dieu conclut
après le déluge une alliance avec Noé, c'est-à-dire
avec toute l'humanité et avec tous les animaux (Gn 9,8-17). Noé
est en effet l'ancêtre de toute l'humanité post-diluvienne.
Cette alliance se caractérise par le fait que Dieu "pose son arc
dans les nuées" (9,13). Selon certains commentateurs, ceci signifie
que Dieu jette son arc, et de Dieu guerrier se transforme en Dieu pacifiste.
Ceci semble pourtant peu plausible. Il convient plutôt d'y voir une
allusion à l'arc-en-ciel (Zenger), que l'iconographie proche-orientale
permet de comprendre comme reflet du motif du combat divin contre les forces
du chaos. Ainsi, Dieu s'engage (comme en Job 38-39) à défendre
constamment sa création contre toute irruption du mal; l'homme n'est
pas seul dans son combat. Mais ce combat est un combat permanent qui engage
l'homme autant que Dieu.
Diversité, dispersion et rassemblement
de l'humanité: Gn 11,1-9
Le dernier récit du cycle des origines
est souvent lu comme apothéose du péché humain ainsi
que comme l'expression symptomatique de l'hybris humaine en révolte
contre Dieu. Cette lecture est à modifier. D'abord, à cause
de la question suivante, qui a préoccupé commentateurs juifs
et chrétiens tout au long des siècles: la dispersion de l'humanité
et la multiplicité des langues sont-elles des malédictions
ou des bénédictions? (cf. p. ex. l'histoire de l'interprétation
chez H Bost, et l'analyse diachronique de ce récit faite de manière
magistrale par C. Uehlinger). A l'origine, Gn 11, il y a un récit
indépendant qui peut être reconstruit comme suit:
"Toute la terre fut discours unique. Ils
se dirent l'un à l'autre: Allons! Bâtissons-nous une ville
et une citadelle et son sommet aux cieux, et faisons-nous un nom. Yhwh
descendit pour voir la ville et la citadelle que bâtissaient les
hommes. Yhwh dit: Voici un peuple unique, et ils ont un discours unique
et c'est le début de leur entreprise. Maintenant, ne leur sera pas
irréalisable tout ce qu'ils projettent d'entreprendre. Allons, descendons
et brouillons leur discours pour que personne ne comprenne le discours
de l'autre. Et ils cessèrent de bâtir la ville".
Selon Uehlinger, le noyau du récit,
qu'il appelle un "mythe construit", semble refléter un événement
historique identifiable: le subit arrêt de construction de la nouvelle
capitale (Dur Sarrukin) du roi assyrien après sa mort en bataille
en 705 av. J.-C. Ce texte s'oppose à l'idéologie assyrienne
du langage unique et à l'impérialisme qui veut imposer a
tous la même langue et la même culture. L'intervention de Dieu
est alors salutaire, les diversités culturelle et linguistique de
l'humanité sont vues comme positives. Dieu s'oppose dans cette version
de Gn 11 (où la tour ne joue aucun rôle, il s'agit simplement
de la construction d'une ville avec sa citadelle) à toute pensée
unique. La même intention est maintenue dans l'élargissement
du récit à l'époque babylonienne, les versets ajoutés
(notamment v. 3 et 9) se comprennent comme une polémique contre
les constructions gigantesques d'un roi comme Nabuchodonosor.
Lorsque le récit est intégré
dans l'histoire des origines, le discours divin, au v. 6, est compris comme
allusion à Gn 3 (cf. Gn 3,22: " Yhwh dit: Voici que l'homme est
devenu comme l'un de nous Ö maintenant, qu'il ne tende pas la main pour
prendre aussi l'arbre de vie Ö" ; Gn 11,6: "Yhwh dit: Voici un peuple unique
Ö Maintenant, ne le sera pas impossible tout ce qu'il projettent"). Le
texte est alors intégré dans la série des conflits
divino-humains et perd partiellement sa dimension politique. L'insistance
sur la dispersion, peut se comprendre comme allusion à la situation
de diaspora que vit le judaïsme dès l'époque perse (cf.
Dt 4,27; 28,64, etcÖ) ou, suivant Uehlinger, comme une étiologie
théologico-politique qui comprend, en conformité avec l'idéologie
impériale achéménide, le monde ordonné en multitude
de langues et de nations.
Gn 11,1-9 montre à sa façon
que la théologie de la Bible hébraïque ne peut se construire
en pensée unique. C'est un texte qui valorise d'abord la diversité
des cultures et qui comprend l'intervention de Yhwh comme salutaire, "anti-impérialiste";
le parallélisme avec Gn 3, et partiellement aussi avec Gn 4 par
le thème de la dispersion, invite également à lire
l'agir divin comme sanction. Le texte fait apparaître ainsi une tension
entre l'aspiration de l'humanité à l'unité et l'insistance
sur le maintien nécessaire de la diversité et la richesse
culturelle des humains.
La Théologie du Pentateuque I
Les principes théologiques de la
structure du canon vétéro-testamentaire
Toutes les tentatives de présenter
une théologie de l'AT sont confrontées à la question
suivante: existe-t-il dans l'AT, un "centre", c'est-à-dire un principe
organisateur et unificateur par lequel il serait possible de classer la
totalité des énoncés théologiques de la Bible?
Certains théologiens ont reconnu l'existence d'un tel "centre" dans
le nom de Yhwh, ou dans la formule d'alliance, ou encore dans l'exigence
de justice, alors que d'autres ont contesté que cela fût possible.
Or, si l'on part de l'arrangement de la structure du canon tripartite de
la Bible hébraïque, la réponse à la question
du centre devient évidente. Mais avant d'aborder ce point nous devons
brièvement rappeler qu'il existe plusieurs formes d'organisation
du canon vétéro-testamentaire.
Le canon massorétique, c'est-à-dire
la Bible hébraïque, comporte les trois parties suivantes: Tora,
Nebiim, Ketubim. Ces trois parties forment aussi une suite chronologique.
La première partie du canon, le Pentateuque, a été
la première à être close, probablement au 4e siècle
av. J.-C. (la tradition et l'exégèse historico-critique mettent
souvent la clôture de la Tora en relation avec la mission du prêtre-scribe
Esdras). Pour la deuxième partie du canon, la date de clôture
est moins claire. On peut situer cette date au plus tard au début
du 2e siècle av. J.-C., puisque le livre de Daniel (dont la rédaction
finale est à situer vers 165 av. J.-C.) n'a pas été
intégré parmi les prophètes, mais bien parmi les écrits.
On peut déceler à l'intérieur de cette deuxième
partie la volonté de la structurer en parallèle avec la Tora,
ou plutôt avec le livre de la Genèse. Les prophètes
antérieurs (la distinction entre prophètes antérieurs
et prophètes postérieurs n'est pas attestée avant
le 8e siècle après J.-C.), commencent par un état
idéal (tout Israël habite ensemble dans le pays selon le livre
de Josué) et se terminent par la destruction et la dispersion (2R
24-25). Ceci correspond grosso modo à la trame narrative du cycle
des origines (d'une situation idéale, Gn 1-2, à la dispersion,
Gn 11). Et comme la vocation d'Abraham est construite comme antithèse
à cette dispersion (l'humanité veut se faire en grand nom,
Dieu promet à Abraham de rendre grand son nom; Gn 11 relate la dispersion
de l'humanité sur toute la terre, la promesse de bénédiction
de Gn 12 inclut le rassemblement en Abraham de toutes les familles de la
terre), les annonces messianiques au début du livre d'Esaïe
(le premier livre des prophètes postérieurs) peuvent être
lues et comprises comme contrepoint de la fin peu glorieuse de la royauté
relatée dans le deuxième livre des Rois. La succession des
trois grands prophètes et des douze petits prophètes correspond
aux trois patriarches (Abraham, Isaac et Jacob) et aux douze fils de Jacob
dans la deuxième partie de la Genèse.
La troisième partie du canon ne
fut fixée définitivement qu'à la fin du premier siècle
après J.-C., dans le contexte de la destruction du deuxième
temple, et par la nécessité de protéger les écritures
saintes du judaïsme contre l'utilisation sauvage qu'en faisaient les
communautés chrétiennes. Pourtant l'idée d'un canon
tripartite est antérieure à cette date. Elle est notamment
attestée dans l'introduction du Siracide (rédigée
par le petit-fils de celui-ci vers 132 av. J.-C.). On peut y lire: "Beaucoup
de grandes choses nous ont été transmises par la Loi, les
Prophètes et ceux qui les ont suivis. (...) D'ailleurs non seulement
cet ouvrage, mais aussi la Loi, les Prophètes et les autres livres
présentent des différences considérables quant à
leur contenu".
Contrairement à cette conception
tripartite, le canon de la LXX, repris par les chrétiens, s'organise
autour de quatre parties. Et même les Réformateurs qui n'ont
reconnu comme inspirés que les écrits qui se trouvent dans
la "veritas hebraica" ont conservé l'organisation de la version
grecque, à savoir:
- le Pentateuque: révélation
fondamentale de Dieu à son peuple;
- les livres de l'Histoire: de Jos à
2Macc (ou: Jos à Né);
- les livres de sagesse: de Job à
Siracide (ou: Job à Ct);
- les livres de prophétie: d'Es
à Mal (intégration de Daniel après les trois grands
prophètes).
Le concept sous-jacent de cette quadripartition
est le suivant: la loi comme fondement, puis le passé, le présent
(écrits de sagesse) et le futur (prophétie) - l'annonce eschatologique
de la fin de Ml étant à comprendre comme annonce de la venue
du Messie dont parlera le NT. Le canon du NT est d'ailleurs construit selon
le même schéma: les évangiles comme fondement, les
actes comme rappel du passé, les épîtres comme enseignement
du présent et l'apocalypse de Jean comme révélation
de l'avenir. Contrairement au TaNaK (acronyme désignant le canon
hébraïque), le canon de la LXX est construit selon le principe
d'une "histoire du salut". Quel est alors le principe herméneutique
du canon massorétique?
La clé de lecture du canon massorétique
est sans aucun doute la Tora. La deuxième et troisième partie
du TaNaK doivent être lues et interprétées à
la lumière de la Tora (ce qui signifie d'abord, dans un sens large,
le Pentateuque). Ceci devient immédiatement évident lorsque
l'on porte son attention sur les introductions des Nebiim et des Ketubim.
Jos 1 introduit les "Prophètes"
par un discours divin adressé à Josué qui confirme,
dans un style deutéronomiste, que Josué est devenu le successeur
de Moïse. Josué est installé comme un roi et chef de
guerre. Alors que Jos 1,6 ou 1,7 pourraient constituer la fin de ce discours
divin, le v. 8 reprend et introduit un autre thème. Josué
est transformé, de chef de guerre qu'il était, en lecteur
de la Tora. Le parallèle le plus proche de Jos 1,8 se trouve dans
le Ps 1,1-3:
"Ce livre de la Tora ne s'éloignera
pas de ta bouche, tu le murmureras jour et nuit afin de veiller à
agir selon tout ce qui s'y trouve écrit, car alors tu rendras tes
voies prospères, alors tu réussiras" (Jos 1,8);
"Heureux l'homme Ö qui se plaît
à la Tora de Yhwh et murmure sa Tora jour et nuit Ö il réussit
tout ce qu'il fait" (Ps 1,1-3).
Il semble donc que les deux textes en question
proviennent du même milieu producteur. Le Ps 1 compte certainement
parmi les Psaumes les plus tardifs. Il représente peut-être
une création littéraire ayant pour but de donner une grille
de lecture à tout le Psautier. Les deux textes témoignent
d'un stade avancé du processus de canonisation où la troisième
partie, les Ketubim, commence à prendre forme autour des Psaumes.
Il s'agit dès lors de préciser la "bonne utilisation" du
deuxième et du troisième volet du canon. Via Jos 1,8 et Ps
1,2-3, "Prophètes" et "Ecrits" sont clairement corrélés
à la Tora qui devient de cette façon un "canon dans le canon".
Il s'ensuit que le Sefer hattorah en Jos 1,8 ne désigne pas, comme
on le dit souvent, le seul livre du Dt, mais plutôt le Pentateuque
dans sa forme finale.
Les Nebiim sont d'ailleurs encadrés
par la référence à la Tora. La finale "eschatologique"
de Mal 3,22-24 s'ouvre ainsi: "Souvenez-vous de la Tora de Moïse,
mon serviteur, que je lui ai commandée à l'Horeb pour tout
Israël: édits et coutumes" (Ml 3,22). Les messages théologiques
de ce cadre sont les suivants: Josué est le premier lecteur de la
Tora, et à cause de cette lecture, la promesse du pays s'accomplit.
Pour bien comprendre le corpus prophétique et sa dialectique de
jugement et de salut, il faut se souvenir de la Tora dont Moïse est
le seul médiateur et dont le Dt constitue quasiment la quintessence
(cf. "huqqim et mishpatim", deux expressions courantes pour désigner
la Loi dans le Dt). D'ailleurs, l'annonce du retour d'Elie en Ml 3,23 peut
également se comprendre en référence à Moïse,
puisque Elie est décrit dans les livres des Rois comme un deuxième
Moïse (cf. notamment son séjour à l'Horeb (40 jours!)
où Dieu, finalement, se révèle à lui). De plus
le retour d'Elie va réaliser l'unité des générations
et une vie heureuse dans le pays. Ce sont là deux préoccupations
centrales du Dt. Alors que la fin des Nebiim insiste sur l'aspect collectif
de la Tora (elle est "sur tout Israël"), l'ouverture des Ketubim souligne
la dimension individuel: "heureux l'homme (l'individu)Ö". La finale des
Ketubim et de toute la Bible hébraïque rappelle par contre
la dimension du peuple:
"Ainsi parle Cyrus, roi de Perse: Tous
les royaumes de la terre, Yhwh, le Seigneur des cieux me les a donnés
et il m'a chargé lui-même de lui bâtir une Maison à
Jérusalem, qui est en Juda. Lequel d'entre vous appartient à
son peuple ? Yhwh, son Dieu sera avec lui et qu'il monteÖ" (2 Ch 36,23).
La Bible hébraïque se termine
donc par l'édit de Cyrus. Les livres d'Esdras et Néhémie
qui relatent la suite de l'histoire ont été placés
avant les livres des Chroniques. Ceci trahit clairement une option théologique
et une mise en garde contre la chronologie comme clé de lecture.
Cette finale souligne d'abord la dimension
universelle du Dieu d'Israël: il est le Dieu des cieux qui dispose
de tous les royaumes de la terre. C'est un renvoi à l'ouverture
de la Tora (Gn 1) où Dieu apparaît comme le créateur
des cieux et de la terre. L'ordre de reconstruire le temple peut être
compris, dans le contexte de la destruction du temple par les Romains,
comme la promesse que cette destruction ne sera pas définitive,
à l'image de celle du premier temple.
Ensuite le lecteur est placé devant
une question, celle de l'appartenance au peuple de Yhwh. Il est invité
à s'interroger sur son identité, et celle-ci doit se réaliser
par l'exhortation "qu'il monte". C'est le dernier mot de la Bible hébraïque.
On peut le lire comme soulignant la nécessité d'un retour
dans le pays mais aussi comme un rappel de l'Exode (la racine ëalah est
souvent utilisé pour décrire la sortie d'Egypte). Par conséquent,
la fin des Ketubim renvoie à la finale de la Tora; dans les deux
cas, il s'agit de "fins ouvertes". Comme les rédacteurs, ou plutôt
éditeurs, ont interrompu la suite chronologique Dt-Jos, ils ont
fait de même avec la suite Ch-Esd/Né. Ce qui signifie que
la Tora doit se décliner sur le mode de la promesse (cf. également
la fin des Ketubim), une promesse que chaque génération de
lecteurs doit se réapproprier.
Le Pentateuque comme Tora
Nous venons de voir que l'arrangement
du canon de la Bible hébraïque implique que la Tora est le
"centre" de l'Ecriture. Mais que signifie "Tora"? On traduit certes communément
ce terme par "Loi" mais "tora" désigne d'abord toutes sortes de
prescriptions et d'instructions. Une Tora donnée par un prêtre
peut contenir des informations sur le pur et l'impur (l'hygiène)
aussi bien qu'une mise au courant des sacrifices dont le fidèle
doit s'acquitter (cf. Jr 18,18). Mais "tora" peut également désigner
l'instruction qu'un père donne à son fils ou qu'un professeur
dispense à son élève (cf. Pr 3,1). Tora est donc d'abord
un terme général qui prend différentes significations
selon le contexte. Puisque "tora" peut désigner toutes sortes de
recommandations, on a pu utiliser ce terme également pour les commandements
divins (cf. Dt 4,44). Dans le Dt, le mot "tora" devient alors le mot qui
résume toutes les autres expressions pour les commandements divins:
huqqim, mishpatim, mitswot, etc. C'est pourquoi le Dt dans sa totalité
peut être caractérisé comme livre de la Tora (de Moïse):
cf. Dt 30,10; Jos 8,31, etc. Et quand on a uni le Dt et les livres de Gn
à Nb, l'expression "(livre de la) Tora" a certainement été
appliquée à tout le Pentateuque. Celui-ci est donc à
comprendre comme enseignement ou instruction dans un sens large qui ne
se limite nullement à des questions juridiques comme la traduction
par "Loi" peut le suggérer. Les parties narratives du Pentateuque
font partie de la Tora, elles servent d'exemples illustrant des comportements
justes ou injustes par rapport à la volonté divine, ou elles
rappellent comment Israël est devenu peuple de la Tora.
La structure de la Tora
La Tora est la partie la plus importante
(dans le deux sens du terme) de la Bible, elle est presque aussi grande
que le NT. L'exégèse historico-critique qui a débuté
par l'analyse du Pentateuque ne se lasse pas, à juste titre, de
souligner l'énorme complexité du Pentateuque, ses contradictions,
ses ruptures, ses incohérences, etc. Ceci est dû à
une histoire rédactionnelle très compliquée qu'il
s'agit également de prendre au sérieux dans une démarche
synthétique. Avant de ce faire, il faut aussi souligner le fait
que la composition finale du Pentateuque n'est pas dûe au hasard.
Cette structure finale peut même être comprise comme programme
théologique.
D'abord il faut souligner que la partition
de la Tora en cinq livres ne s'est pas faite pour des raisons pratiques
comme l'ont suggéré certains chercheurs. Chaque livre a en
effet son profil propre. Dans un article suggestif, E. Ben Zvi a montré
comment les conclusions de chaque livre participent au programme théologique
du Pentateuque. Ex, Lv, Nb et Dt se terminent tous par une référence
au peuple d'Israël: Ex et Dt le premier et le dernier de ces quatre
livres ont des formulations très proches:
"devant les yeux de toute la maison d'Israël"
(Ex 40,38);
" devant les yeux de tout Israël
" (Dt 34,12).
Lv et Nb ont également des conclusions
similaires:
"Ceci sont les commandements que Yhwh
a commandés à Moïse pour les fils d'Israël au mont
Sinaï" (Lv 27,34);
"Ceci sont les commandements et les coutumes
que Yhwh a commandés par l'intermédiaire de Moïse pour
les fils d'Israël dans les plaines de Moab, proche du fleuve Jourdain"
(Nb 36,13).
Il s'agit d'une volonté de mise
en parallèle évidente. Or, curieusement, le livre de la Genèse
a été exclu de cette volonté d'harmonisation puisqu'il
se termine par une notice concernant la mort de Joseph en Egypte. Selon
Ben Zvi, les éditeurs du Pentateuque voulaient ainsi souligner le
caractère spécifique de la Gn par rapport aux autres livres
du Pentateuque. Et, comme nous allons le voir, la Gn a été
en effet comprise comme une sorte d'AT à l'intérieur de la
Tora. Apparemment, il s'agit d'une sorte de prélude à la
Tora.
Si nous nous tournons maintenant vers la
structure du Pentateuque dans son ensemble, la place centrale de la Tora
se fait également jour. D'abord on peut remarquer que le centre
du Pentateuque est le Lévitique, le livre le moins étudié
en théologie chrétienne, mais par lequel on doit commencer
l'étude de la Bible selon les Rabbins.
A la suite de Zenger (Einleitung), on
peut considérer que le Lv possède un double encadrement par
les livres de la Gn et du Dt d'une part, et ceux de l'Ex et des Nb d'autre
part:
Genèse
Deutéronome
Création de la Terre/du pays
Instructions pour la vie dans le pays
Promesse du pays
Promesse du pays
Finale 49-50
Finale 33-34
Bénédiction des 12 tribus
par Jacob Bénédiction des 12 tribus par Moïse
Mort et enterrement de Jacob
Mort et enterrement de Moïse
La promesse du pays constitue un premier
leitmotiv qui encadre le Pentateuque (nous y reviendrons). La finale des
deux livres met en relation les deux pères fondateurs du peuple:
Jacob, le père généalogique, Moïse le père
idéologique. Cet encadrement montre alors que le peuple de Dieu
a une double identité (ce qui ne sera pas toujours facile à
gérer).
Passons au cadre intérieur:
Exode Nombres
Egypte->désert->Sinaï
Sinaï->désert->Moab
six notices d'itinéraires:
six notices d'itinéraires:
12,37; 13,20; 14,1s; 15,22; 16,1; 17,1
10,12;20,1; 20,22; 21,10s; 22,1;25,1
12 Pâque
9 Pâque
16 Manne et cailles
11 Manne et cailles
17 L'eau du rocher 20
L'eau du rocher
18 Répartition des fonctions de
Moïse 11 Répartition des fonctions de Moïse
Murmures, pas de jugement
Murmures, jugement
Cet encadrement montre que Ex et Nb sont
liés par l'idée d'un itinéraire, et cela contrairement
à la situation du Lév. La reprise des prescriptions sur la
Pâque en Nb 9 montre que la Tora n'est pas définie une fois
pour toutes, mais qu'il faut la redire et réinterpréter dans
des contextes différents. En ce qui concerne la narration, Ex et
Nb partagent un certain nombre de traditions, mais qui révèlent
néanmoins une différence notable: alors que les murmures
du peuple ne provoquent en Ex que des interventions divines destinées
à combler le manque ressenti par le peuple, les mêmes murmures
en Nb provoquent des sanctions souvent très dures de la part de
Dieu à l'égard de son peuple. Cette différence fait
également ressortir une option théologique fondamentale:
entre ces deux cycles de murmures se situe justement la révélation
de la Tora au Sinaï, et le statut d'Israël n'est pas le même
avec ou sans la connaissance de la volonté divine. La Loi est l'aboutissement
de la libération de l'esclavage, mais la Loi responsabilise ses
destinataires.
Cette Loi est multiple, si l'on s'en tient
à la structure du Pentateuque, c'est la Loi selon le Lévitique
qui est au centre. Il y a peut-être même un centre dans le
centre
Structure du Lévitique:
1-7 Sacrifices
8-10 Prêtres
11-15 Prescriptions concernant
le "quotidien"
16 RECONCILIATION
17-20 Prescriptions concernant
le quotidien
21-22 Prêtres
23-27 Fêtes et sacrifices
Le centre du Pentateuque met en place Israël,
peuple saint du Dieu saint. Cette sainteté doit se manifester aussi
bien dans le rituel comme dans le quotidien. Cette exigence se constitue
autour d'un rituel d'expiation (le yom kippur) qui insiste sur la possibilité
pour le peuple de se "décharger" de ses manquements (sur le Bouc
émissaire) et de pouvoir repartir à zéro. Yhwh apparaît
donc au milieu de la Tora comme un Dieu qui offre la possibilité
à son peuple d'obtenir le pardon. "Devant Yhwh vous serez purs de
vos péchés" (Lv 17,30). C'est la promesse du centre de la
Tora.
La diversité des codes législatifs
Or, la Loi ne se trouve non seulement
au centre du Pentateuque, car en sa finale, le Dt offre une "deuxième
loi". Le Pt réunit en effet plusieurs codes: le code de l'alliance
en Ex 20-23, le code sacerdotal (Lv) à l'intérieur duquel
on distingue souvent "la loi de sainteté" (Lv 17-26), et le code
deutéronomique (Dt 12-26). Ces différentes collections se
recouvrent partiellement concernant les cas et les situations dont ils
traitent, mais les prescriptions qu'ils contiennent sont parfois contradictoires.
Prenons le cas des esclaves hébreux, qui est traité dans
les trois codes Ex 21,2-11, Dt 15,12-18 et Lv 25,39f. Le CA et le CD prévoient
tous les deux une libération de l'esclave après sept ans.
Selon Ex 21, en revanche, l'esclave femme n'est pas concernée par
la rémission après sept ans. Dt 15 prévoit le même
traitement pour les esclaves hommes et les esclaves femmes. En Lv 25, le
délai de mise en liberté passe de sept ans à 49, voire
50 ans, ce qui fait quand même une différence dans la vie
d'une esclave. Selon l'avis majoritaire des exégètes, de
telles différences montrent que ces codes avaient d'abord étaient
conçus pour exister d'une manière autonome, voire pour remplacer
(abroger) les codes existants (cf. p. ex. Crüsemann). Par contre,
ces différentes collections se trouvent réunies aujourd'hui
dans le même ensemble littéraire. L'âge des différents
codes est aujourd'hui sujet à discussion. La première édition
du code deutéronomique semble toujours devoir être mise en
rapport avec la réorganisation politique et idéologique du
royaume de Juda sous le règne de Josias (vers 620 av. notre ère),
le code de sainteté, voire aussi le code sacerdotal, proviennent
au plus tôt de l'époque exilique (ce qui n'exclut pas l'intégration
de lois plus anciennes). Le CA est traditionnellement considéré
comme la collection la plus ancienne, que le CD aurait voulu remplacer
à l'époque de Josias. Ce consensus est aujourd'hui par contre
contesté notamment par J. Van Seters. Dans l'état actuel
de la recherche, il est difficile de trancher. Il existe des arguments
forts pour soutenir les deux points de vue. Prenons comme exemple la loi
sur l'autel qui introduit le CA et le CD:
Ex 20,24: "Tu me feras un autel de terre
Ö en tout lieu où je ferai rappeler mon nom et je viendrai vers
toi et je te bénirai";
Dt 12,13-14: "garde-toi bien d'offrir tes
holocaustes dans n'importe lequel des lieux que tu verras; c'est seulement
au lieu choisi par Yhwh dans une de tes tribus que tu offriras tes holocaustes".
Traditionnellement, on a vu en Dt 12 la
réforme d'Ex 20, selon laquelle la multiplicité des lieux
de culte est abrogée en faveur de la centralisation. Le temple de
Jérusalem devient le seul sanctuaire légitime. Mais on peut
également défendre une autre vision et comprendre la loi
de l'autel du CA comme une polémique contre la CA. C. Levin p. ex.
pense que l'auteur ou le rédacteur du CA aurait été
favorable à la religion populaire et hostile à l'idéologie
dtr. On pourrait aussi imaginer qu'après la destruction du temple,
en 587, il fallait trouver d'autres possibilités d'entrer en contact
avec Yhwh, voire de tenir compte de la dispersion du judaïsme. Et
même si la loi d'Ex 20 avait été antérieure
à Dt 12, elle prend sans doute une nouvelle signification au moment
de la disparition du temple. Ceci montre que la Tora se dit différemment
selon les époques.
Pour quelles raisons a-t-on fait cohabiter
des textes qui avaient été écrits d'abord en concurrence
les uns avec les autres? F. Crüsemann a suggéré que
derrière ce fait se trouve peut-être une conception de Dieu
influencée par celle du grand roi perse. L'idée centrale
est qu'un souverain ne peut ni se contredire ni changer d'avis. Du coup,
lorsque de nouveaux édits deviennent nécessaires, les prescriptions
antérieures ne sont pas abrogées, mais on juxtapose l'ancienne
et la nouvelle loi. Le livre d'Esther semble refléter une telle
pratique. Lorsqu'Esther a réussi à faire changer d'avis le
roi au sujet de l'édit de l'extermination des juifs, le roi répond:
"A votre tour écrivez aux Juifs comme bon vous semble, au nom du
roi, et cachetez avec l'anneau royal. Cependant (pour cette traduction
du ki, cf. Crüsemann) un texte qui a été écrit
au nom du roi et cacheté avec l'anneau royal, il est impossible
de le révoquer" (Est 8,8).
Il est donc possible que les éditeurs
du Pentateuque qui ont considéré ces différentes collections
de loi comme la manifestation de la volonté divine ne se soient
pas sentis habilités à trancher parmi les différents
codes. Il faut également prendre en considération le fait
que ces textes ont été "portés" par des milieux différents
que les éditeurs du Pentateuque cherchaient à réconcilier.
De toute façon, par la mise en
parallèle des différents codes dans le Pentateuque, la Tora
devient plurielle. Ceci est aussi une indication anthropologique. Le lecteur
de ces lois n'est pas appelé à une application automatique
et donc forcément contradictoire des différentes prescriptions,
la Tora s'adresse à des destinateurs qui sont capables d'interpréter,
d'actualiser, et qui peuvent être amenés à prendre
une décision voire même une distance critique par rapport
à certains textes. L'homme face à la loi révélée
est appelé à se positionner et aussi à interpréter.
C'est exactement dans ce sens là que va se développer toute
la tradition rabbinique telle qu'on la trouve p. ex. dans le Talmud.
Le Pentateuque n'indique pas qu'un code
sera supérieur à un autre. La seule différence qui
est faite est celle entre les deux Décalogues et les autres codes.
Le décalogue, un résumé
des collections de loi?
Le Décalogue est transmis deux
fois dans le Pentateuque (Ex 20; Dt 5), ce qui montre clairement son importance
sur le plan compositionnel et théologique. Il introduit pour ainsi
dire les deux grands ensemble législatifs, celui du Sinaï (Ex
20-Nb 10) et celui de l'Horeb (Dt 12-26). La différence principale
entre Ex 20 et Dt 5 réside dans la motivation du commandement du
Sabbat. En Dt 5, cette motivation se construit (dans un langage deutéronomiste)
autour des origines pénibles du peuple en Égypte, tandis
que Ex 20 lit le sabbat (dans un langage sacerdotal) comme la commémoration
du septième jour de la création. Ainsi, Dt 5 renvoie au livre
de l'Exode et Ex 20 au début de la Genèse. Les deux décalogues
font ressortir deux énoncés fondamentaux de la foi biblique:
Yhwh est le Dieu créateur de l'univers et le Dieu qui libère
son peuple. Ainsi les écoles dtr et sacerdotale ont accordé
toutes les deux au Décalogue une place fondamentale, par sa double
apparition il souligne à la fois l'unité et la diversité
de la Tora.
Les deux récits en Ex 20 et Dt
5 qui introduisent le Décalogue insistent sur une différence
entre le Dt et le reste de la Loi. Ils relatent qu'à la suite de
la communication du Décalogue par Dieu lui-même, le peuple
ne pouvait plus supporter la présence immédiate de Dieu (Dt
5,23-27/Ex 20, 18-21). Moïse est alors installé comme médiateur
entre Yhwh et Israël et c'est par sa bouche que sont communiquées
toutes les autres lois. Le texte de Dt 5 (comme celui d'Ex 20) établit
alors une distinction notable: le Décalogue est transmis directement
par Dieu au peuple, toutes les autres lois passant par la médiation
mosaïque. Cette distinction a surtout été exploitée
par la théologie chrétienne (p.ex. Lohfink, Unterschied)
qui voyait en cela l'indication que le Décalogue reste toujours
valable et immuable contrairement aux autres commandements qui ont tous
passés par la médiation humaine. C'est pourquoi beaucoup
de théologies de l'AT réduisent leur traitement de la Loi
au seul Décalogue. F. Crüsemann a vivement protesté
contre cette vue en soulignant le fait que le Décalogue ne peut
être considéré ni comme a-temporel et immédiatement
applicable (il présuppose p. ex. la société patriarcale
et esclavagiste du premier millénaire av. J.-C.) ni comme résumant
la loi dans sa totalité (absence des questions d'économie,
d'éthique politique, etc.). Crüsemann a sans doute raison en
mettant en question certains fantasmes théologiques sur le Décalogue.
Selon lui, l'insistance sur le fait que le Décalogue ait été
transmis comme discours direct de Dieu sert avant tout à mettre
toutes les autres collections de loi sur pied d'égalité (tous
les codes ont passé par la médiation mosaïque). C'est
certainement vrai, néanmoins le Décalogue est présenté
comme une sorte de grille de lecture, mais qui ne peut exister en autonomie.
La version la plus ancienne du Décalogue
se trouve en Dt 5; c'est une création de l'école deutéronomiste
qui, à l'époque de l'exil babylonien (6e siècle avant
J.-C.), réfléchit sur la possibilité de donner une
entrée à la Tora deutéronomique. Cette fonction de
Dt 5 est confirmée par le fait que l'organisation du code deutéronomique
en Dt 12-26 suit grosso modo le plan du Décalogue (cf. Braulik,
Kaufmann).
* À la vénération
exclusive de Yhwh correspond le ch 12 qui insiste sur l'unicité
du culte de Yhwh;
* L'interdiction d'utiliser n'importe
comment le nom de Yhwh a son équivalent en Dt 13 (faux prophètes
et idolâtrie);
* le commandement du Sabbat correspond
à la législation concernant les fêtes en Dt 14,28-16,17;
* Aux "parents" du Décalogue on
peut comparer les "autorités" en Dt 16,18-18,22;
* L'interdiction de tuer trouve son équivalent
dans les lois concernant les villes de refuge, la guerre, etc. (Dt 19ss.);
*L'interdiction de l'adultère
est reprise et élargie en Dt 22,9-23,18;
*L'interdiction de vol a son équivalence
dans les lois de Dt 23,20ss (concernant le prêt à intérêt
et le rapt);
* Le problème des faux témoignages
est traité dans les lois concernant le tribunal en Dt 24,8-25,12;
* L'interdiction de la convoitise se retrouve
en Dt 25,13-16.
En quoi alors le Décalogue fonctionne-t-il
comme "entrée" de la Tora?
Si l'on attribue à Dt 5,6 ("Je suis
Yhwh, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte, de la maison de
servitude") un statut d'entête on peut s'appuyer sur le fait que
l'énoncé parle de ce que Dieu a fait, contrairement à
la suite du texte qui dit ce que l'humain doit faire. Cette opposition
entre Dieu et l'humain comme sujet de l'action est doublée par une
opposition temporelle: c'est au nom de l'action opérée dans
le passé par Dieu en faveur de son peuple que les bénéficiaires
de cette action sont appelés à respecter, dans le présent
et dans le futur, les préceptes qui lui sont communiqués.
Selon F. Crüsemann, le thème
du Décalogue est la "préservation de la liberté".
En effet, Dieu se présente dans le préambule comme celui
qui a fait sortir de l'esclavage égyptien. Et de ce préambule
dépendent tous les commandements suivants. Ces commandements font
apparaître un certain mouvement qui va de Yhwh jusqu'au "prochain".
Ou pour le dire autrement, la vénération exclusive de Yhwh
doit "s'incarner" dans un respect total vis-à-vis du prochain (cf.
structure).
Dt 5,6-10
La vénération exclusive
de Yhwh est un thème central de la théologie deutéronomiste.
Ici, elle s'exprime par l'interdiction du culte des autres dieux et par
l'interdiction des images. Cette dernière vise d'abord les représentations
de Yhwh. A noter que le récit de la "chute" d'Israël en Ex
32 trouve son point de départ dans la fabrication d'une statue bovine
censée représenter Yhwh (cf. "voici ton Dieu qui t'a fait
sortir d'Egypte").
L'allégeance absolue vis-à-vis
de Yhwh est motivée par la formule du "Dieu jaloux" qui sanctionne
les péchés des pères jusqu'à la quatrième
génération mais qui montre sa fidélité à
des milliers de générations pour ceux qui l'aiment. Dt 5,9-10
exprime l'idée d'une responsabilité collective au niveau
des générations. Ce concept est contesté dans d'autres
textes (cf. Dt 24,16); elle exprime pourtant l'idée qu'aucune génération
ne peut se désolidariser de l'histoire à laquelle elle appartient.
Ces versets établissent également un "déséquilibre"
entre la sanction et la fidélité de Dieu, puisque cette dernière
s'étend sur mille générations.
Dt 5,11-16
Ces versets parlent de Dieu à la
troisième personne. 5,11 vise tout abus du nom de Yhwh et s'oppose
à la tentation de légitimer tout et n'importe quoi en se
référant à Dieu. Les commandements du sabbat et du
soutien dû aux parents constituent en quelque sorte le "centre" du
Décalogue. Ce sont les deux seuls commandements formulés
de manière positive. Le respect du Sabbat est longuement motivée
(en Dt 5 par le rappel de l'esclavage égyptien, en Ex 20 par le
rappel de la création), ce qui fait apparaître la nouveauté
de cette institution au moment de la mise par écrit de ce texte.
En effet, c'est seulement à partir du 6e siècle que le Sabbat,
qui était auparavant la fête de la nouvelle lune, se transforme
en un jour hebdomadaire à la seule gloire du Dieu d'Israël.
Le commandement qui concerne les parents invite à s'occuper des
parents lors de leur vivant et s'oppose ainsi à la vénération
des ancêtres défunts, ce qui constituait une pratique courante
dans le Proche-Orient ancien.
Dt 5,17-21
Ces versets sont consacrés au respect
du prochain. 5,21 contient deux fois l'interdit "tu ne convoiteras pas"
(la femme et la maison sont inversées par rapport à Ex 20).
Cette répétition peut se comprendre comme formant un cadre
avec les deux premières interdictions (5,7-8). À l'emphase
du début (respect absolu de Yhwh) correspond ainsi l'insistance
de la fin qui est mise sur l'intégrité du prochain.
Ce bref commentaire fait apparaître
que le Décalogue ne se comprend pas comme un texte juridique au
sens strict. En effet, les différents commandements ne donnent aucune
indication précise sur les sanctions à appliquer en cas de
transgression. Ainsi, on peut dire que le Décalogue ne veut pas
punir, mais prévenir. Il ne vise pas le passé, mais l'avenir.
Le Décalogue: interface entre Dieu
et les lois d'application humaines
Le Décalogue ne peut pas se suffire
à lui-même, non seulement parce qu'il n'englobe pas toutes
les situations de vie possibles, mais surtout parce qu'il resterait lettre
morte s'il n'était pas accompagné d'une interprétation
précisant concrètement en aval quelles en sont les applications.
Inutile de dire que l'effort d'interprétation accentuera la contextualisation,
donc le particularisme de ce qui sera énoncé. Autrement dit,
il s'agit-là d'une tâche inévitable à reprendre
génération après génération.
Parallèlement, le Proche-Orient
ancien n'avait pas besoin du Dieu d'Israël pour entendre une bonne
partie du Décalogue, Dt 5,17-21 tout spécialement. Ce qui
veut dire que les grands principes qui fondent les codes de la Loi d'Israël
ne procèdent pas par déduction à partir de l'oeuvre
de salut. Élaborer une théologie de la loi consiste bien
plus souvent à mettre à l'épreuve les lois qui sont
déjà énoncées pour apprécier jusqu'à
quel point elles sont compatibles avec ce que l'on dit, en amont, de Dieu.
Dans cet effort, l'énoncé d'un fondement de la loi se révèle
indispensable. A l'image du Décalogue, il se présentera comme
un discours sur Dieu - précisant QUI est Dieu (Dt 5,6: "Je suis
le Seigneur, ton Dieu, qui t'ai fait sortir de la maison de servitude")
et les relations avec lui (Dt 5,7-15) - et des énoncés se
rapprochant des lois générales existantes - ainsi le meurtre
ou l'adultère (Dt 5,16-21). C'est par cette combinaison que le passage
du théologique à l'éthique devient explicite et possible.
Ainsi, le Décalogue invite à
lire et à interpréter les différents codes qu'il précède
dans cette dynamique. Dans ce contexte, nous ne pouvons analyser en détail
les différents codes du Pentateuque. Précisons néanmoins
brièvement leurs contours:
Le Code de l'alliance (Ex 20,22-23,33):
le lien entre droit et éthique
A l'intérieur de ce code, la partie
22,1-22,16 (intitulé les "mishpatim") forme une unité à
part. Il s'agit d'une collection de lois casuistiques, sans analogie avec
les autres codes du Pentateuque. Elle possède par contre de nombreux
parallèles avec des collections de lois proche-orientales. Cette
collection se construit autour de trois thèmes: "esclaves", "frapper",
"délits de propriété".
Certains pensent que ces mishpatim formaient
le codex juridique du tribunal jérusalémite à l'époque
de la royauté. Ils reflètent une société esclavagiste
fondée sur l'inégalité économique. Ces lois
se caractérisent surtout par l'idée de compensation et de
rachat. Ils prévoient la peine de mort pour les attentats à
la vie humaine puisque rien ne peut racheter une vie. Par contre, ils ne
connaissent apparemment pas l'idée d'une punition par l'état
(peine d'emprisonnement).
Cette collection a été intégrée
dans le CA et a ainsi connu une réinterprétation qui insiste
avant tout sur le respect des droits des plus faibles.
Prenons comme exemple 23,1-6:
Ex 23.1-2 Tu ne rapporteras pas de
rumeur sans fondement. Ne prends pas le
parti d'un coupable par un faux témoignage.
Tu ne suivras pas une majorité qui veut le mal et tu n'interviendras
pas dans un procès en t'inclinant devant une majorité partiale.
Ex 23.3 Tu ne glorifieras pas (non
plus) un faible dans son procès.
Ex 23.4 -5 Quand tu tomberas sur
le boeuf de ton ennemi, ou sur son âne, égarés,
tu les lui ramèneras.
Quand tu
verras l'âne de celui qui t'en veut gisant sous son fardeau, loin
de l'abandonner, tu l'aideras à ordonner la charge.
Ex 23.6 Tu ne fausseras pas le droit
de ton pauvre dans son procès.
Ex 23.7-8 Tu te tiendras éloigné
d'une cause mensongère. Ne tue pas un innocent ni un juste, car
je ne justifie pas un coupable. Tu n'accepteras pas de cadeau, car le cadeau
aveugle les clairvoyants et compromet la cause des justes.
Ce texte de structure chiastique, dont
la suite logique peut d'abord paraître étonnante, insiste
à la fois sur une vraie justice, mais aussi sur une attitude de
compassion qui inclut même les animaux. Dans son cadre, il met en
garde contre les rumeurs, les majorités douteuses et la corruption.
Ensuite, on insiste sur le droit du pauvre et du marginal lors d'un procès
qui évidemment ne peut s'appuyer ni sur une majorité ni sur
de l'argent. En même temps, le v. 3 s'oppose à la glorification
du pauvre, ce qu'on peut comprendre dans deux sens: ne pas glorifier la
pauvreté ou ne pas transgresser la justice en faveur d'un pauvre.
Donc égalité de tous devant la loi. Curieusement, les énoncés
sur le pauvre sont interrompus par deux versets demandant la compassion
pour des animaux souffrants. Le texte opère alors un lien entre
la justice et la miséricorde, et demande une attention à
tous les membres faibles de la société, qu'il s'agisse des
êtres humains ou des animaux. Ainsi le CA témoigne d'un lien
indissociable entre droit et éthique.
Le code sacerdotal: sainteté et
réconciliation
Le code sacerdotal, qui se compose sans
doute de collections et de matériaux différents, se caractérise
par le concept de sainteté. Ce concept de sainteté, qui n'est
nullement une spécificité d'Israël, sert à gérer
la tension entre le souhait d'une proximité avec Dieu et la distance
nécessaire. La vocation de l'homme est de célébrer
la proximité divine dans le culte, mais en même temps il doit
respecter les frontières. Ainsi selon Lv 10,10-11, la tâche
la plus importante des prêtres est la distinction entre le pur et
l'impur (cette distinction dans la conception sacerdotale n'a aucune connotation
morale ou juridique, elle sert à régler les occasions du
quotidien où l'homme risque de dépasser les frontières).
Contrairement au CA qui distingue entre l'homme libre et l'esclave, le
CS s'adresse soit à tous les "fils d'Israël", soit aux prêtres.
L'expression "fils d'Israël" fait apparaître une conception
généalogique: tous les Israélites ont les mêmes
ancêtres et se trouvent donc en situation d'égalité.
C'est à partir de ce contexte que se comprend l'anthropologie et
la théologie sacerdotales.
Pour la pensée sacerdotale, l'homme
est incapable d'accéder pleinement à l'exigence théologique
et éthique de la sainteté, il commet donc forcément
des péchés (consciemment ou inconsciemment). Le péché
n'est pas un terme d'ordre moral, il désigne un manquement. Ce manquement
que l'homme peut commettre à différents niveaux ne le prive
pourtant pas d'une relation avec Dieu. Le CS met en avant un Dieu qui offre
l'expiation des fautes et la réconciliation, via des sacrifices
et le rite du yom kippur. Il y a toujours la possibilité de commencer
à nouveau, c'est presque une vision "sereine" de la situation de
l'homme face à Dieu.
Notons encore que dans le CS, le commandement
d'amour, qui est utilisé dans le NT pour résumer la Tora,
figure déjà dans une fonction identique:
Lv 19.11 Ne commettez pas de vol, ne mentez
pas, n'agissez pas avec fausseté, au détriment d'un
compatriote.
Lv 19.12 Ne prononcez pas de faux serment
sous le couvert de mon nom: tu profanerais le nom de ton Dieu.
C'est moi, le SEIGNEUR.
Lv 19.13 N'exploite pas ton prochain et
ne le vole pas; la paye d'un salarié ne doit pas rester entre
tes mains jusqu'au lendemain;
Lv 19.14 n'insulte pas un sourd, et ne
mets pas d'obstacle devant un aveugle; c'est ainsi que tu auras la
crainte de ton Dieu.
C'est moi, le SEIGNEUR.
Lv 19.15 Ne commettez pas d'injustice
dans les jugements: n'avantage pas le faible, et ne favorise pas
le grand, mais juge avec justice ton compatriote;
Lv 19.16 ne te montre pas calomniateur
de ta parenté, et ne porte pas une accusation qui fasse verser
le sang de ton prochain.
C'est moi, le SEIGNEUR.
Lv 19.17 N'aie aucune pensée de
haine contre ton frère, mais n'hésite pas à
réprimander ton compatriote pour ne pas te charger d'un péché
à son égard;
Lv 19.18 ne te venge pas, et ne
sois pas rancunier à l'égard des fils de ton peuple;
c'est ainsi que tu aimeras ton prochain
comme toi-même.
C'est moi, le SEIGNEUR.
Quatre passages dont la finale est chaque
fois marquée par "Je suis Yhwh". Ces passages essayent de définir
les règles fondamentales de l'éthique dont le fondement est
l'affirmation de la révélation du nom divin. Il y a une sorte
de progression entre les différentes parties: le passage débute
pas des délits de propriété et l'interdit du faux
serment: le faux serment ne porte pas seulement atteinte à l'intégrité
d'un être humain, il est en même temps considéré
comme un blasphème. La deuxième unité reprend l'idée
de la dignité humaine d'abord au niveau économique, pour
passer ensuite au respect vis-à-vis des handicapés; ce sont
ces comportements qui sont décrits comme "crainte de Dieu" (la crainte
de Dieu se réalise donc dans une certaine éthique qui vise
la vie et l'intégrité humaine). La troisième unité
traite du comportement adéquat dans les tribunaux, nous avons ici
une prescription comparable à celle du CA.
La dernière strophe aborde les
conflits interpersonnels: au lieu de haine sournoise et des désirs
de vengeance, le texte appelle à une solution de conflits ouverte.
Le tout se termine par "le commandement d'amour" qui ne résume pas
seulement cette dernière strophe, mais l'ensemble de la péricope.
L'amour ici est à comprendre non pas dans le sens de "coup de foudre",
c'est une loyauté, une solidarité. Il s'agit de prendre soin
du prochain comme on prend soin de soi-même.
Il y a donc une interconnexion entre la
reconnaissance de Yhwh et un certain comportement inter-humain.
Le code deutéronomique: théocratie
et démocratie
Le code deutéronomique, dont une
première version a sans doute vu le jour dans le contexte de la
réforme de Josias, se distingue du CA et du CS par le fait qu'il
cherche à donner des règles de conduite à des institutions
politiques. Certains y ont même vu une constitution ou un projet
de constitution (ceci devenait nécessaire dans le cadre de la réorganisation
des institutions sous Josias). Et théoriquement, c'est le peuple
même et non plus le roi qui devient le souverain. La loi concernant
les juges stipule que ce sont les Israélites eux-mêmes qui
établissent leurs juges. Et la loi concernant le roi (Dt 17) limite
de manière spectaculaire les prérogatives du roi, il devient
quasimemt un Israélite comme un autre. Peut-être cette loi
n'a-t-elle jamais été appliquée (surtout parce qu'elle
a été écrite après la chute de la royauté),
son intention va de toute façon vers l'autonomie politique du peuple.
Cette observation est confirmée par la démocratisation du
discours de l'élection dans le Deutéronome. Alors que traditionnellement
c'est le roi qui est l'élu de Dieu, dans le Dt, c'est tout le peuple
a été choisi par Yhwh.
De nombreuses lois en Dt 12-26 sont à
comprendre comme des lois "utopiques", élaborées durant ou
après l'exil (cf. p. ex Otto, Ethik) avec l'intention de soumettre
tout pouvoir politique à la volonté divine, telle qu'elle
s'exprime dans la Tora. C'est une constitution qu'on peut caractériser
comme théocratique, mais une théocratie qui va au moins potentiellement
vers la démocratie (Crüsemann); à ce niveau, il existe
des parallèles avec la naissance de la démocratie dans la
polis grecque.
U. Rüterswörden a comparé
le Dt avec les conceptions grecques de la démocratie et a souligné
les parallèles suivants: les lois ne s'appliquent pas à un
territoire mais à un certain groupe de personnes; importance d'une
terminologie de parenté; limitation des lois aux hommes (mâles)
libres; structure comparable de la juridiction; insistance sur le concept
de justice; limitation du pouvoir royal.
Le code deutéronomique s'adresse
à ses destinataires en les appelant "frères". Ce terme qui
en Dt 15,12 peut même inclure des femmes, n'est pas utilisé
dans un sens biologique. En effet, le Dt parle souvent des pères;
mais il ne s'intéresse nullement à établir des liens
généalogiques entre les destinataires et ses ancêtres.
Le terme de "frère" vise l'idée d'une égalité
entre tous les Judéens (le roi et les prophètes sont également
des frères (Dt 17,15; 18,18).
Le programme utopique du Dt vise même
la disparition de la pauvreté:
Dt 15,4: "Il n'y aura pas de pauvres chez
toi, tellement Yhwh t'aura comblé de bénédiction dans
le pays que Yhwh, ton Dieu, te donne comme patrimoine". Quelques versets
plus loin, l'auteur constate cependant:
Dt 15,11: "Puisqu'il ne cessera pas d'y
avoir des pauvres au milieu du pays, je te donne ce commandement: tu ouvriras
ta main toute grande à ton frère, au malheureux et au pauvre
que tu as dans ton pays".
Ainsi le code deutéronomique se
caractérise par une tension entre utopie et réalisme, une
tension qui me semble nécessaire pour tout projet politique et théologique.
Si l'on lit les différents codes
du Pentateuque dans leur succession canonique, ils ont, malgré de
nombreux parallèles pouvant être conflictuels, chacun leur
profil propre. En forçant les traits (peut-être outre mesure)
on pourrait y voir une suite allant de l'éthique (CA) au théologique
(CS), puis au politique (CD). Ces trois aspects sont inséparables
et l'intégration de ses trois collections dans le Pentateuque souligne
à sa manière ce lien.
Le mortier narratif autour des collections
de loi
Statistiquement le Pentateuque contient
autant de récits que de lois. La lecture chrétienne traditionnelle
(y compris l'exégèse historico-critique) a toujours favorisé
les récits au détriment des lois considérées
comme une interruption malheureuse. La lecture juive, par contre, dans
une approche beaucoup plus éthique que "narrative" s'est en premier
lieu intéressée aux prescriptions. La structure du Pentateuque
nous invite à penser les deux approches ensemble. Les différents
codes sont en effet insérés dans une trame narrative qui
va de la sortie d'Egypte à la mort de Moïse. Il faut noter
que le premier livre de la Tora ne contient pas de code législatif
(même si certaines "lois" y sont données: prescriptions alimentaires
à Noé, circoncision à Abraham). Mais il s'agit là
de commandements qui ne concernent pas exclusivement "Israël", mais
des destinataires plus larges: l'humanité entière dans le
cas de Noé, juifs et arabes dans le cas d'Abraham. Les codes destinés
au peuple de Yhwh ne sont communiqués qu'après la révélation
du nom de Yhwh (Ex 3 et 6) et après la libération du peuple
de l'esclavage égyptien. On peut d'ailleurs constater qu'au moment
même où cette libération devient effective, la première
"loi" pour Israël est donnée, à savoir le rituel de
la Pâque (Ex 12). C'est donc seulement après avoir compris
qui est Dieu que la Tora peut prendre du sens.
Par rapport à la Tora, la Genèse
fonctionne alors comme un prologue. Sur un autre registre, par contre,
la deuxième partie de la Genèse, l'histoire des Patriarches,
fournit un "mortier" qui unit les cinq livres du Pentateuque, à
savoir les promesses divines. Selon D.J.A. Clines, l'accomplissement partiel,
voire même le non-accomplissement des promesses de Dieu, serait en
effet le thème du Pentateuque. Cette vue peut paraître trop
absolue, car le Pentateuque, comme nous venons de le voir, a encore d'autres
thèmes. Néanmoins, il faut souligner le fait que Gn 12-36
insiste sur la présentation de Yhwh comme un Dieu de la promesse.
Et cette promesse se trouve réitérée dans tous les
livres du Pentateuque. Cette promesse est triple: elle concerne la postérité,
la relation entre Dieu et l'homme (Dieu promet son assistance), et finalement
le pays. La Genèse tourne surtout autour du thème de la descendance,
Ex et Lv s'intéressent surtout à la relation entre Dieu et
Israël, alors que Nb et Dt mettent en avant le pays. Dans la forme
finale du Pentateuque, ces promesses fonctionnent comme un fil conducteur,
encadrant l'histoire de Dieu avec son peuple, même dans les moments
les plus sombres. La promesse est en quelque sorte le moteur de l'histoire,
ou plutôt du récit, mis en place dans le Pentateuque. La promesse
ouvre le présent du lecteur vers l'avenir, et cette perspective
d'avenir est tellement forte qu'elle permet même à Moïse
et au lecteur d'affronter la colère de Dieu (cf. Nb 13-14 où
Moïse s'oppose à Yhwh, qui veut exterminer son peuple, en lui
rappelant que Dieu lui-même est lié par sa promesse (14,16)).
Pourtant, le Pentateuque ne se termine pas par un constat triomphaliste
sur l'accomplissement des promesses, mais sur un manque: l'entrée
dans le pays n'est pas racontée. En Dt 34 (nous reviendrons sur
ce texte), Moïse voit le pays mais il n'y entre pas; c'est presque
comme si la promesse était plus importante que son accomplissement.
La "mobilité" du Pentateuque
Cette ouverture se conjugue avec ce qu'on
peut appeler la mobilité du Pentateuque. La plupart des textes font
apparaître les acteurs dans une situation instable: ils sont soit
"à l'étranger", soit et surtout "dans le désert",
et même les Patriarches qui habitent le pays de Canaan n'arrêtent
pas de se déplacer. Cette dispersion géographique reflète
la situation du judaïsme dès l'époque perse qui a perdu
sa cohérence géographique et qui ne peut plus dire son identité
via un territoire délimité. C'est pourquoi le sanctuaire
devient un sanctuaire mobile. Le tabernacle que le peuple doit construire
dans le désert "préfigure" sans doute le temple de Jérusalem,
mais c'est un temple qui accompagne le peuple qu'on peut amener où
l'on va. C'est une transformation remarquable du concept de pèlerinage:
ce n'est plus le fidèle qui se déplace pour aller trouver
la divinité dans le sanctuaire, c'est le sanctuaire (symbole de
la présence divine) qui se déplace avec le croyant.
Dans l'idéologie proche-orientale,
c'est le roi qui est le médiateur par excellence entre Dieu et le
peuple. Or, dans le Pentateuque, le roi n'apparaît qu'en marge (en
Dt 17, cf. ci-dessus). C'est Moïse qui remplace en quelque sorte le
roi puisqu'il est souvent dépeint avec des traits royaux. Déjà
le récit de sa naissance (Ex 2) est calqué sur le récit
de la naissance de Sargon, fondateur de la royauté assyrienne. Comme
roi, Moïse est juge suprême (Ex 18), et, puisque la classe des
prêtres dépend du roi, dans le Pentateuque elle est subordonné
à Moïse. Cette médiation mosaïque se matérialise
par le don de la Tora. C'est la Tora qui se substitue au pays, au roi et
même au temple, elle est comme le disait Crüsemann "une patrie
portative", le nouvel espace à l'intérieur duquel peut se
construire l'identité des destinataires et leur relation avec Dieu,
même si ces deux quêtes sont souvent conflictuelles.
Le début et la fin du Pentateuque
Dans une úuvre littéraire, le début
et la fin revêtent en règle générale une importance
toute particulière. Il en est de même pour le Pentateuque,
qui est encadré par un récit de création (donc en
quelque sorte de naissance) et par un récit de mort, celle de Moïse,
en Dt 34. Le Pentateuque est ainsi délimité par les deux
termes de toute existence. La position privilégiée de ces
deux textes nous invite à les sonder de plus près.
Gn 1,1-2,4: création de l'univers
et destinée de l'homme
Le premier discours que la Bible fait
sur Dieu est un traité, ou plutôt un poème, sur le
Dieu créateur. Ce discours sur Dieu est un discours universaliste,
il parle d'"Elohim", et non de "Yhwh", et de plus il se fait dans une perspective
que nous appellerions aujourd'hui "monothéiste" (quoiqu'il digère
quelques bouts d'un héritage polythéiste, p.ex. Dieu parle
au pluriel: "faisons l'homme Ö"; il s'agit sans doute d'une allusion au
concept de la cour céleste, sans que cela porte atteinte à
la souveraineté absolue du Dieu créateur).
La première chose que la Bible
dit de l'univers et de l'homme concerne leur statut de créature.
Mais la création est, selon le témoignage biblique, avant
tout une transformation: le passage du chaos au cosmos, de l'anarchie à
l'ordre. La Bible hébraïque n'envisage nulle part une création
ex nihilo, c'est-à-dire à partir de rien (ce concept est
attesté pour la première fois dans le livre deutérocanonique
des Maccabées, en 2 Macc 7,28: "Ö regarde le ciel et la terre Ö
Dieu l'a fait à partir du néant, et il en est de même
des hommes"). Selon Gn 1, il y avait quelque chose avant la création.
Le texte biblique l'appelle le tohu wa-bohu. Cette expression est une sorte
d'allitération qui veut désigner l'état chaotique
existant au moment de la création. Cette idée d'un état
pré-créationnel, chaotique, est d'ailleurs répandue
dans les mythes de création du monde entier. Ainsi en Grèce,
Hésiode écrit dans sa Théogonie: "au commencement
était le chaos"; ou en Chine, le Houai Nan Tseu: "alors que le ciel
et la terre n'avait pas encore pris forme, le monde n'était qu'un
grand amas confus, indéfini". Ces parallèles ne sont pas
seulement intéressants pour l'historien des religions mais aussi
pour le théologien. En effet, la Bible s'ouvre sur des énoncés
qui ne sont pas limités à une communauté particulière,
mais qui se retrouvent à travers le monde entier. Ce que dit Gn
1 est donc à priori universellement compréhensible.
Il ne s'agit bien entendu pas de faire
de cet "universalisme" une affirmation scientifique comme l'exigent notamment
aux Etats-Unis certains chrétiens fondamentalistes. Ces derniers
militent pour l'introduction, dans le curriculum scolaire des branches
scientifiques, d'un enseignement qui présente la naissance du monde
et de l'homme conformément au récit de la Bible. Un tel maniement
de Gn 1 et, d'une manière plus générale, de tous les
textes bibliques, est à la fois irresponsable et anachronique. L'auteur
sacerdotal qui nous a transmis ce texte sur la création avait une
autre vision du monde que la nôtre. Il ne s'agissait pas pour lui
de prouver que Dieu avait créé le monde. Ceci allait de soi.
En parlant de la création, l'auteur veut avant tout dire des choses
sur le présent. L'universalité de Gn 1 réside alors
dans le fait que la première action de Dieu concerne l'univers et
l'humanité tout entière.
Dans de nombreux récits de création
on perçoit une conception dualiste dans le sens où le chaos
est incarné par une divinité, voire un monstre. Dans une
version babylonienne du mythe de création, ce monstre s'appelle
Tiamat, et l'expression "tehom" qui, dans le texte biblique, désigne
les eaux primordiales, y fait peut-être encore vaguement allusion.
Pourtant, Gn 1 s'oppose à un tel dualisme. Il n'y a pas de combat
de Dieu contre le chaos. Dieu intègre le chaos (les ténèbres)
dans la création, et il n'est pas qualifié de "bon", contrairement
aux autres úuvres de la création (à l'exception du couple
humain!). Même si Dieu contrôle le chaos, ce dernier a pour
ainsi dire une certaine autonomie. S'amorce alors dès le premier
chapitre de la Bible une réflexion sur une des grandes questions
de la théologie, à savoir "Dieu et le mal".
L'auteur de Gn 1 affirme, peut-être
contre toute évidence, que le monde créé est bon (cf.
le constat final en Gn 1,31: "Dieu vit tout ce qu'il avait fait: voilà,
c'était très bon"). Ceci signifie pour l'auteur sacerdotal
que Dieu n'a pas créé le mal. Dieu a transformé le
chaos, il a intégré les ténèbres dans la "création
bonne" ; ceci signifie un rappel de la "fragilité" de la création
qui est potentiellement menacée par le retour du chaos (ceci sera
mis en scène dans le récit du déluge).
La nécessité d'une stabilité,
d'un ordre pour le bon fonctionnement de la création, s'exprime
aussi dans la structure du texte. Chaque úuvre de la création, à
l'exception de la création de l'homme, est décrite d'après
un même schéma qui comporte chaque fois une résolution
divine, une notice de confirmation introduisant l'exécution de l'úuvre,
qui s'achève par un constat final positif.
Gn 1 présente huit úuvres de la
création qui s'inscrivent dans un rythme de sept jours. D'ailleurs,
la première phrase du récit dans le texte hébreu compte
également sept mots. Cette inscription de la création dans
le cadre d'une semaine constitue une des particularités de ce poème.
Et le septième jour, où Dieu se repose de son ouvrage, fait,
bien entendu, allusion au jour du Sabbat. Néanmoins, le sabbat n'est
pas mentionné explicitement. Ainsi le particulier s'inscrit dans
l'universel. En effet, pour un lecteur judéen, il est évident
que le sabbat s'inscrit dans l'ordre de la création. Mais aussi
importante que le sabbat est l'affirmation du repos. Dieu lui-même
se repose, ce qui signifie que tous les êtres de la création
ont besoin d'un temps de récupération, d'un relâchement.
Les cosmogonies du Proche-Orient ancien se terminent en règle générale
par l'établissement d'un sanctuaire en l'honneur du Dieu créateur,
sanctuaire où les hommes sont invités à rendre un
culte à Dieu. Or, en Gn 1, rien n'est dit d'une obligation cultuelle
de l'être humain. Le septième jour est celui qui rappelle
la bénédiction divine et le dessein du Dieu créateur,
dans lequel le repos et la contemplation trouvent une place privilégiée.
L'anthropologie de Gn 1
Quel est le destin de l'être humain
selon Gn 1? L'apparition de l'homme constitue l'aboutissement du projet
créateur. La création de l'homme sort du schéma habituel
par lequel sont décrites les autres úuvres créées.
C'est le seul acte créateur qui nécessite une délibération
préalable de la part de Dieu. Autre particularité: comme
à propos des ténèbres, il n'est pas dit expressément
que la création de l'être humain soit quelque chose de "bon".
Apparemment, deux dangers menacent la création: le chaos et l'homme.
Ceci dit, l'homme est créé
à l'image de Dieu. Cette affirmation a provoqué une longue
discussion théologique sur l'homme en tant que "imago dei". Gn 1,27
utilise le terme hébreu de tsèlèm, 1,26 y met en parallèle
le mot demout; tous deux expriment l'idée d'un modèle ou
d'un portrait (cf. 2R 16,10; Dt 4,16-18; Ex 25,9.40). Il est donc tout
à fait possible que l'auteur sacerdotal de Gn 1 ait considéré
l'homme comme une sorte de copie de Dieu, ou pour le dire autrement, il
s'imaginait sans doute Dieu d'une manière anthropomorphe. Mais le
texte lui-même contient des éléments qui dépassent
cette conception. On a souvent avancé que l'homme est image de Dieu
à cause de sa raison et de son intelligence (ainsi p. ex. Thomas
d'Aquin et Maïmonide). Le texte de Gn 1 précise plutôt
que l'homme est appelé à dominer, à administrer et
à régner. Cette terminologie est dépendante de l'idéologie
royale. Et le roi mésopotamien et surtout le Pharaon égyptien
sont souvent désignés comme "image" d'un Dieu. Le roi en
tant qu'image de Dieu est le représentant ou délégué
de la divinité sur terre. Et en Gn 1, cette fonction de vicaire,
qui implique toujours l'idée de la responsabilité, est transférée
à l'humanité entière. Cette "démocratisation"
de l'idéologie royale, qui s'explique très bien à
partir de l'époque postexilique (où l'institution de la royauté
judéenne avait cessé d'exister), confère à
l'homme à la fois une liberté et une responsabilité,
qui le distingue de tous les êtres vivants et le rapproche de Dieu.
La même conception se trouve d'ailleurs dans le Psaume 8, selon lequel
l'homme a été créé presque comme un dieu.
Cette situation particulière de
l'homme en tant que représentant de Dieu sur terre s'applique à
toute l'humanité (mâle et femelle). Gn 1,27 déclare:
"Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu
il le créa; mâle et femelle il les créa".
Ici, la complémentarité
et l'égalité de l'homme et de la femme sont affirmées
d'une manière forte et lapidaire. Dieu trouve son représentant,
son vis-à-vis, autant dans la femme que dans l'homme. Ce texte dépasse
clairement l'image quelque peu caricaturale d'un Dieu patriarche, barbu,
puisqu'il affirme que Dieu a en lui de quoi susciter une image à
la fois masculine et féminine.
La plupart des textes bibliques ne font
nullement apparaître ce constat d'égalité entre les
sexes qui est fait en Gn 1. Ceci s'explique aisément par le fait
que l'AT (comme d'ailleurs le NT) a vu le jour dans une société
patriarcale. Mais l'ouverture de la Bible rappelle que l'égalité
entre homme et femme est inscrite dans le projet créateur de Dieu.
A l'homme et à la femme de le réaliser.
Notons encore que selon Gn 1, l'homme
est créé végétarien. Les animaux ne lui sont
pas destinés comme nourriture. La viande en tant que nourriture
de l'homme n'est qu'une concession faite par Dieu après le Déluge
(Gn 9,3), et on peut d'ailleurs se demander si certaines règles
alimentaires n'ont pas aussi pour but de restreindre l'appétit carnivore
de l'homme. De toute façon, la création, après le
déluge, ne correspond plus tout à fait à la création
"bonne" de Gn 1. Mais l'aspiration du Dieu créateur, c'est une situation
de paix et d'harmonie entre l'homme et les animaux telle qu'elle s'exprime
aussi en Es 11,6-11.
Le premier texte de la Bible a donc une
fonction de programme: il affirme que la création est bonne et que
l'humanité entière est appelée à protéger
à la manière d'un roi sage cette création.
Il paraît naturel que la Bible s'ouvre
par un récit de commencement: commencement du monde et commencement
des êtres humains. A cela correspond, à l'autre extrémité
de la Tora, un récit de fin, de mort, mais qui inclut un message
d'espérance malgré la mort.
Dt 34: la mort de Moïse et le rassemblement
des traditions du Pentateuque
Dt 34 est communément appélé
"la mort de Moïse". Ce titre qui correspond certes à ce qui
est raconté, ne rend pas entièrement compte de la position
stratégique qu'occupe ce chapitre qui conclut toute la Tora. C'est
une fin qui n'est pas une fin au niveau "narratologique". Dt 34,9 insiste
sur Josué comme successeur de Moïse, et le Pentateuque se termine
sans que le peuple ait pu entrer dans le pays. Cette conclusion, narrativement
parlé, est frustrante, est pourtant hautement significative sur
le plan théologique et aussi anthropologique.
Notons tout d'abord que Dt 34, malgré
son ouverture sur laquelle nous allons revenir, est en quelque sorte une
"somme", puisqu'il constitue l'aboutissement d'un certain nombre de textes:
Il y a d'abord Dt 32,48-52, qui contient
trois impératifs de Yhwh adressés à Moïse ("monte",
"regarde", "meurs") qui sont accomplis en Dt 34. Néanmoins, il y
aussi des différences par rapport à Dt 34: la mention d'Aaron,
la raison donnée pour la mort de Moïse (l'infidélité
à Qadesh-Mériba). Ces éléments renvoient à
des textes comme Nb 27 et Nb 20. En Nb 27 on retrouve les impératifs
"monte" et "regarde". Il y est également question de l'installation
de Josué, homme inspiré, comme successeur de Moïse par
imposition des mains. Cette annonce est exécutée en Dt 34.
De même, l'obéissance d'Israël à Josué
(Nb 27,20) se retrouve en Dt 34,9. Nb 20 relate une histoire qui explique
pourquoi Moïse et Aaron sont exclus de l'entrée dans le pays
à cause d'une "révolte" qui reste quelque peu obscure. Nb
20 relate ensuite la mort d'Aaron et le deuil d'Israël pour lui pendant
trente jours. On retrouve les trente jours pour le deuil de Moïse
en Dt 34.
Revenons au Deutéronome. Après
32,48-52, c'est 31,1-23 qui contient de nombreuses allusions à la
mort de Moïse en Dt 34: son âge: 120 ans; l'interdiction de
Yhwh: "tu ne passeras pas"; la promesse du pays. L'énoncé
de Yhwh: "tu ne passeras pas", renvoie à Dt 3 où Moïse
formule la requête de passer, pour voir le pays. Le passage est alors
refusé (Yhwh se met en colère contre Moïse à
cause du peuple - donc Moïse est solidaire de la désobéissance
du peuple) mais la demande de voir est concédée par Dieu.
Dt 3 contient également des indications géographiques (v.
27: "monte au sommet de la Pisga", v. 29: la vallée en face de Beth-Péor)
qu'on retrouve en Dt 34. le rappel de la colère de Yhwh renvoie
au rappel de l'épisode des espions en Dt 1 où se retrouve
l'interdiction pour Moïse d'entrer dans le pays (1,37: "même
contre moi Yhwh s'est mis en colère à cause de vous. Il a
dit: Même toi, tu n'entreras pas").
Ces différents textes qui préparent
la finale du Pentateuque se différencient donc en deux séries:
1) Dt 1; 3; 31; 2) Nb 20; 27; Dt 32. La
première série regroupe des textes qui appartiennent à
la tradition dtr, alors que les textes du deuxième groupe sont à
attribuer (en ce qui concerne le style et la théologie) au milieu
sacerdotal. Ces deux séries convergent en Dt 34. A la fin du Pentateuque,
les deux courants principaux qui le constituent pour une grande part se
trouvent donc réunis. Mais il ne s'agit pas d'une simple juxtaposition.
On y trouve un Dt 34 la main du (ou des) dernier(s) rédacteur(s)
du Pentateuque qui insistera sur la particularité de ce dernier
texte de la Tora.
Quelques exemples: 34,7 reprend l'indication
des 120 ans de Moïse. Mais alors que Dt 31,2 constate que Moïse
était au bout de ses forces, 34,7 insiste sur le fait que sa vitalité
n'avait pas baissé. Moïse avait toutes ses forces, sa mort
n'est donc pas "naturelle". Selon les textes dtr, Moïse n'entre pas
dans le pays parce qu'il est solidaire de la génération rebelle
du désert; selon les textes sacerdotaux, Moïse est sanctionné
à cause d'une faute individuelle commise par lui (et par Aaron).
Dt 34 ne prend position ni pour la position dtr ni pour la position sacerdotale.
Ce texte dit simplement que Moïse meurt "sur décision de Yhwh".
Comme Aaron, Moïse a droit à trente jours de deuil. Ce deuil
n'est pourtant pas localisé à l'emplacement de son tombeau,
et personne ne connaît le tombeau de Moïse puisque c'est Yhwh
lui-même qui a enterré Moïse (v. 6).
La rédaction finale a donc attribué
à Moïse un statut tout a fait exceptionnel, ce qui s'exprime
également dans les derniers versets du Pentateuque:
"Plus jamais en Israël ne s'est levé
un prophète comme Moïse que Yhwh connaissait face à
face par rapport aux signes et miracles qu'il l'avait envoyé accomplir
dans le pays d'Egypte, devant Pharaon, devant ses serviteurs, et tout son
pays; par rapport à toute sa main forte et toute la grande crainte
que Moïse avait accompli aux yeux de tout Israël" (Dt 34,10-12).
Ce texte corrige la vision du chapitre 18 du Dt, où Moïse est
institué comme le premier des prophètes, et où il
est dit en outre que Dieu en suscitera d'autres comme lui. Or Dt 34,10
déclare que "plus jamais il ne s'est levé un prophète
comme Moïse".
Dt 34 regroupe au moins trois voix différentes:
la version dtr de la mort de Moïse (v. 1*.4a*.5.6), une relecture
de type sacerdotal (v. 7-9), présupposant la théologie dtr
et voulant peut-être créer un Hexateuque (insistance sur Josué
et la suite de l'histoire), et finalement la rédaction finale du
Pentateuque qui s'oppose à l'idée d'un Hexateuque, établissant
clairement que le livre qui fonde la foi juive se termine par la mort de
Moïse. Dans ce but, les derniers rédacteurs ont également
ajouté le rappel de la promesse du pays faite aux Patriarches en
34,4b. Ce demi-verset n'est nullement dtr comme on l'a souvent dit, et
cela pour plusieurs raisons. D'abord, le contenu du serment est introduit
par lemor, ce qui est contraire au style dtr qui recourt à des constructions
à l'infinitif (comme latet). Les références dtr indiquent
que ce sont les "pères" qui sont les destinataires de la promesse.
Or, en 34,4, le serment est adressé à Abraham, Isaac et Jacob,
sans que ceux-ci soient expressément désignés comme
"pères". Dt 34,4 provient donc de la rédaction finale du
Pentateuque, qui à la fin de la Tora veut rappeler la première
promesse du Pentateuque, celle du pays. Dt 34,4 cite en effet Gn 12,7:
Gn 12,7: "A ta semence je donnerai ce
pays".
Dt 34,4: "C'est le pays dont j'ai juré
à Abraham, à Isaac et à Jacob: A ta semence je le
donnerai".
Ce rappel de la promesse est, à
la fin du Pentateuque, élargi aux trois Patriarches, ce qui explique
d'ailleurs une certaine incohérence grammaticale (pluriel-singulier).
La promesse patriarcale devient ainsi l'encadrement de la Tora. Ce faisant,
la rédaction finale opère également une identification
des pères dtrs avec les patriarches. En étant insérée
à sept endroits stratégiques du livre du Deutéronome
(Dt 1,8; 6,10; 9,5; 9,27; 29,12; 30,20; 34,4), la promesse patriarcale
devient, comme nous l'avons déjà souligné plus haut,
le fil rouge qui traverse le Pentateuque (cf. aussi Gn 50,24; Ex 33,1;
Lv 26,42; Nb 32,11). Quant au Dt, il est séparé des livres
suivants pour former la finale du Pentateuque. Pour la théologie
de Dtr 34, cela signifie également une réconciliation entre
les deux grands mythes d'origines du Pentateuque: le mythe exodique et
le mythe généalogique (patriarcale). La rédaction
finale tente de réconcilier ces deux traditions. A la fin de la
Tora, Moïse apparaît clairement comme une figure de rassemblement:
v. 1b-4 le met en rapport avec la tradition patriarcale, les v. 10-12 en
font la figure-clé de l'Exode, en insistant sur l'unicité
de la médiation mosaïque.
La signification théologique et
anthropologique de la mort de Moïse en dehors du pays
"Il l'enterra dans la vallée, au
pays de Moab, en face de Beth-Peor, et personne n'a jamais connu son tombeau
jusqu'à ce jour" (Dt 34,6) a suscité beaucoup de commentaires
rabbiniques. Ainsi le Targum relate comment Yhwh arrive avec ses anges,
dispose Moïse dans une bière en or et l'ensevelit dans un tombeau
déjà préparé pour lui lors de la création
du monde. Une autre interprétation veut que Moïse ne soit pas
vraiment mort. Selon Flavius Josèphe (Ant. IV, 8,48), Moïse
aurait seulement écrit qu'il était mort de peur qu'on lui
rende un culte.
L'insistance sur le fait que personne
ne connaît le tombeau de Moïse vise sans doute l'empêchement
du culte d'un Moïse divinisé (plusieurs interdictions du Dt
montrent en effet qu'Israël a connu la pratique de la vénération
des ancêtres défunts: Dt 14,1; 18,11; 26,14). Ainsi Dt 34,6
s'oppose à toute idolâtrie mosaïque. Malgré toute
son importance, il n'y a pas de culte à lui rendre, le seul à
qui il faut rendre un culte, c'est Yhwh. Il faut accepter la réalité
de la mort et non pas diviniser les morts, comme on le fait encore aujourd'hui,
même voire notamment dans des contextes totalement laïques.
Il nous faut également réfléchir
sur le fait que Moïse meurt en dehors du pays. Avec l'expression "jusqu'à
ce jour", le v. 6 inscrit le présent des destinataires dans le récit.
C'est un présent qui est marqué par la situation de l'exil
ou de la diaspora. Une des grandes peurs des juifs de la diaspora, c'était
d'être enterrés en terre étrangère (ce destin
est considéré comme une malédiction dans plusieurs
textes prophétiques; cf. Es 22,15-18; Am 7,17; Jr 20,6). Face à
ces peurs, la mort de Moïse prend un caractère paradigmatique:
une mort "en paix" ne dépend pas d'un tombeau dans la patrie, mais
dépend du fait que le croyant reste en relation avec Yhwh. Si quelqu'un
meurt comme Moïse "devant Dieu", il ne meurt pas dans l'oubli, au
contraire, Yhwh lui-même veille sur lui. Ce n'est pas le tombeau
qui est important, c'est une mort conformément à la volonté
divine. Le récit sobre et paisible de la mort de l'homme le plus
important de la Bible hébraïque appelle également le
lecteur à une certaine confiance vis-à-vis de sa propre mort.
Comme nous l'avons vu, Dt 34 se démarque des explications dtr et
sacerdotale de la mort de Moïse que toutes deux avaient comprises
comme une punition. La mort de Moïse relève de la décision
souveraine de Yhwh.
La mort de Moïse et la naissance du
Pentateuque
Dt 34 opère une distinction qualitative
par rapport à l'époque de la conquête. Cette différence
se fait jour dans l'installation de Josué en Jos 1. Au v. 8, Yhwh
lui dit: "ce livre de la Tora ne s'éloignera pas de ta bouche".
Ainsi le passage de Dt 34 à Jos 1 implique le passage de l'oralité
à l'écrit. Ce passage est d'ailleurs préparé
en Dt 31,9 et Dt 24 où Moïse écrit les paroles de la
Tora dans un livre.
Au niveau littéraire, on peut donc
dire que la mort de Moïse signifie la naissance du Pentateuque. D'ailleurs,
les v. 10-12 insistent sur l'incomparabilité entre Moïse et
les Nebiim. Par l'introduction du thème de l'exode dans cet épilogue,
la sortie d'Egypte devient définitivement le fondement de l'histoire
du peuple de Yhwh.
La fin ouverte du Pentateuque
Revenons encore fois sur le rappel de
la promesse en Dt 34, qui implique de fait que la Tora se conclut par un
non-accomplissement. Se pose alors la question suivante: pourquoi n'a-t-on
pas créé un Hexateuque au lieu d'un Pentateuque, puisque
le livre de Jos relate la réalisation de l'occupation du pays par
les Israélites.
La censure perse n'aurait peut-être
pas accepté une Tora qui contienne le récit de conquête
militaire d'un territoire dépassant de loin celui des provinces
de Juda et de Samarie, mais il y a une raison plus profonde à cette
option. En concluant le Pentateuque sur le thème de la promesse
et non pas sur celui de l'accomplissement, le Pentateuque devient un document
non pas de triomphe mais d'espérance. Chaque génération
de lecteurs est appelée de s'approprier cette promesse à
nouveau. C'est la promesse qui donne du sens à la Tora, c'est la
promesse qui transcende la mort de Moïse.
Le Pentateuque peut donc se lire comme
un document qui parle, à ses deux extrêmités, de création
et de mort; mais cette mort s'accompagne d'une promesse qui ouvre la possibilité
d'un avenir à tout lecteur de la Tora.
Rappel: les différents courants
théologiques à l'intérieur de la Tora
En nous penchant sur les différents
codes de lois nous avons vu qu'ils ont été produits par différents
courants théologiques (sacerdotal et "laïque"). L'encadrement
de la Tora reflète cette cohabitation: le premier chapitre vient
du bureau des prêtres alors que le dernier chapitre donne davantage
de place à une théologie inspirée de l'école
dtr; mais avant tout on y décèle la volonté de la
rédaction finale de réconcilier différentes traditions
théologiques.
L'exégèse vétéro-testamentaire
explique actuellement la pluralité théologique du Pentateuque
par ce qu'on appelle l'"autorisation impériale". Les Perses eux-mêmes
auraient, selon cette théorie, encouragé les populations
intégrées dans l'empire à présenter aux autorités
achéménides leurs traditions légales locales pour
ensuite les déclarer droit perse de la province en question. Il
est possible que le ch. 7 du livre d'Esdras fasse allusion à un
tel événement. On y voit en effet Esdras, qui porte à
la fois le titre de scribe et de prêtre (comme si l'on voulait dans
sa personne réunir les deux courants importants du Pentateuque),
arriver à Jérusalem avec une loi légitimée
par le roi perse et en même temps "loi de Moïse" (v. 6). Il
est au service du "Dieu des cieux", que l'on peut bien sûr identifier
dans une perspective judéenne avec Yhwh, mais les Perses peuvent
également appliquer ce titre à leur Dieu Ahura-Mazda. Et
la loi de Dieu est expressément identifiée avec la loi du
roi perse (v. 26). Il est possible que ce chapitre tende à légitimer
la publication du Pentateuque à l'époque d'Esdras-Néhémie.
Nous n'avons pas besoin de discuter si la soi-disant autorisation impériale
est une invention qui arrange les exégètes ou si elle est
suffisamment attestée par les documents extra-bibliques. De toute
façon, il semble évident que l'époque perse ait vu
naître le Pentateuque comme document "officiel" du judaïsme.
Une majorité d'exégètes
comprend la Tora comme un compromis négocié entre les courants
"D" et "P". Alors que pour Blum, il s'agit encore d'une succession chronologique
(la "composition D" précède légèrement la "composition
P"), Albertz insiste sur le fait qu'il s'agit plutôt d'une sorte
de comité d'édition. Cette vision est sans doute juste, en
ce qui concerne les grandes lignes. Elle est néanmoins trop réductrice
en ce qui concerne la diversité théologique qui se fait jour
à l'intérieur de la Tora. Un texte comme le petit récit
des sages-femmes égyptiennes qui déjouent l'ordre de Pharaon
de mettre à mort les nouveau-nés hébreux (Ex 1,15-22)
n'est ni un texte de provenance dtr (peu ouvert aux étrangers) ni
un texte sacerdotal. Il s'agit d'une insertion d'un milieu "libéral",
originaire sans doute de la diaspora et voulant montrer que la "crainte
de Dieu" (Ex 1,17.21) existe chez les autres, même chez ceux que
l'on considère traditionnellement comme ses pires ennemis. De même,
les textes non-sacerdotaux du livre de la Genèse peuvent difficilement
être tous caractérisés comme dtr. Nous avons déjà
vu dans le chapitre traitant de la structure globale du Pentateuque que
la Gn occupe une position à part. Dans une thèse récente,
K. Schmid a avancé des arguments très forts en faveur de
la thèse que le premier lien littéraire entre la tradition
patriarcale et les traditions sur Moïse a été élaboré
par P. Ceci semble d'autant plus juste si l'on accepte l'idée que
le milieu dtr est hostile à la tradition patriarcale comme mythe
d'origine. Pour les Dtrs, l'identité d'Israël ne se dit pas
via la généalogie patriarcale mais par l'adhésion
à la Tora mosaïque. La juxtaposition (ou l'harmonisation) d'une
identité généalogique et d'une identité vocationnelle
se trouve encore dans le NT, lorsque Jean appelle ses auditeurs à
un certain comportement éthique et les met en garde de ne pas se
légitimer par leur descendance (Mt 3,8-9).
Le cycle des origines a lui aussi un statut
autonome avant son intégration dans l'úuvre sacerdotale. Crüsemann
a bien montré que le cycle des origines n'a pas besoin d'une suite,
mais qu'il s'agit plutôt d'un petit traité réfléchissant
sur la condition humaine et celle du monde en général. Pour
ces raison, nous allons traiter des enjeux théologiques et anthropologique
de Gn 1-11 et 12-50 d'une manière autonome.
Théologie et anthropologie du cycle
des origines
Dans les théologies de l'AT on
a souvent lu les onze premier chapitres de la Genèse comme un simple
prologue à l'histoire de l'Abraham. Gn 2-11 étaient alors
compris comme une histoire des péchés successifs de l'humanité
inaugurée par le "péché originel" d'Eve et d'Adam
en Gn 3, péchés allant en grandissant et sanctionnés
sévèrement par Dieu, jusqu'à ce que Dieu décide
de poser un nouveau départ avec Abraham. Cette lecture, d'une part,
ne peut s'appuyer sur certains liens entre Gn 11 (la "tour" de Babel) et
12,1-9 (la "vocation" d'Abraham; nous reviendrons sur ce lien), et d'autre
part, elle ne prend pas au sérieux le fait que le cycle des origines,
par ses énoncés théologiques et anthropologiques,
veut être compris comme un petit traité quasi universel sur
la relation entre Dieu et les hommes. Ce traité n'est nullement
conçu comme un prolégomène.
On distingue traditionnellement, à
l'intérieur de Gn 1-11, entre une version sacerdotale des origines
et une version non-sacerdotale ("yahwiste"). Ces deux versions auraient
été réunies grâce au travail d'un rédacteur
final. La plupart des exégètes considèrent le récit
dit yahwiste comme antérieur à la présentation sacerdotale,
mais cette idée a été récemment contestée
par plusieurs auteurs (Ska, Otto, Witte) qui considèrent la version
"yahwiste" comme une insertion dans le document sacerdotal.
La difficulté d'une datation précise
du récit non-sacerdotal de Gn 2ss vient surtout du fait que ces
textes contiennent pour la plupart des réflexions sur la condition
humaine et par conséquent ils ne sont pas liées à
un contexte historique donné (d'où un spectre de datations
allant du 10e au 5e siècle av. J.-C.).
Une partie du récit de Gn 2ss trouve
des parallèles assez proche dans les "récits de commencement"
mésopotamiens. Particulièrement intéressante à
ce sujet est l'épopée d'Atrahasis, qui contient un récit
de création des êtres humains suivi d'un déluge, provoqué
par le bruit insupportable que font les humains sur terre. Un déluge
auquel un seul homme juste (Atrahasis) échappe avec sa famille et
des animaux; les dieux finalement s'effraient eux-mêmes du cataclysme
qu'ils ont déchaîné et mettent fin à la destruction
de l'humanité.
On peut donc imaginer que le noyau de
Gn 22ss soit constitué d'un diptyque "création de l'homme"
"menace de cette création par le déluge". Ce diptyque
a été augmenté par le récit de l'expulsion
du paradis et celui de Caïn et Abel (Gn 4). Le récit de Babel
(Gn 11) existait d'abord d'une manière indépendante avant
d'avoir été ajouté à l'ensemble. Voyons maintenant
les enjeux théologiques et anthropologiques de ces textes.
Gn 2-3: la création de l'homme comme
être responsable
Alors que Gn 1 traite de la création
du monde (qui inclut bien sûr l'être humain), Gn 2-3 s'intéresse
avant tout à la création de l'homme et à son destin.
Gn 2 est encadré par la création de l'homme mâle et
femelle et insiste sur le fait qu'il est constitutif pour tout être
humain d'avoir un vis-à-vis humain (les animaux ne peuvent remplir
cette fonction). Le commentaire de 2,24, "Ainsi l'homme laisse-t-il son
père et sa mère pour s'attacher à sa femme", pourrait
être la conclusion de l'histoire. Et il y a des fortes raisons de
penser que l'auteur du cycle des origines non-sacerdotal a intégré
ici un texte plus ancien qui ne connaissait pas encore l'histoire du récit
dit de la chute. Contentons-nous de deux exemples qui parlent en faveur
de cette hypothèse. Au début de Gn 2, l'homme, adam, a été
créé avec la vocation de cultiver le sol, adama, tandis qu'à
la fin de Gn 3, cette même occupation est présentée
comme une punition divine. Le terme Eden est tantôt le nom de la
région à l'intérieur de laquelle est située
le jardin (2,8), tantôt le nom du jardin lui-même (2,15; 3,23).
Ce récit primitif pourrait être
reconstruit comme suit:
"Le jour ou Yhwh fit la terre et le ciel,
il n'y avait encore sur la terre aucun arbuste des champs, et aucune herbe
n'avait encore germé, car Yhwh n'avait pas fait pleuvoir sur la
terre, et il n'y avait pas d'homme pour cultiver le sol. Alors Yhwh forma
l'homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses
narines l'haleine de vie, et l'homme devint un être vivant. Yhwh
planta un jardin en Eden, à l'orient, et il plaça l'homme
qu'il avait formé pour cultiver le sol et le garder.
Yhwh dit: Il n'est pas bon pour l'homme
d'être seul. Je veux lui faire une aide qui lui corresponde. Yhwh
forma du sol toute bête des champs et tout oiseau du ciel qu'il amena
à l'homme pour voir comme il les désignerait. Tout ce que
désigna l'homme avait pour nom "être vivant". L'homme désigna
par leur nom tout bétail, tout oiseau du ciel et toute bête
des champs, mais pour lui-même l'homme ne trouva pas d'aide qui lui
corresponde. Yhwh fit tomber dans une torpeur l'homme qui s'endormit; il
prit une de ses côtes et referma les chairs à sa place. Yhwh
transforma la côte qu'il avait prise à l'homme en une femme,
qu'il lui amena. L'homme s'écria: Voici, cette fois-ci l'os de mes
os et la chair de ma chair; celle-ci on l'appellera femme (ishsha) car
de l'homme (ish) elle a été prise. Aussi l'homme laisse-t-il
son père et sa mère pour s'attacher à sa femme et
ils deviennent une seul chair".
Ce récit insiste sur le fait que
l'homme est créé comme agriculteur, sa vocation étant
de cultiver la terre. En même temps, le récit s'achève
par l'affirmation que l'homme mâle a besoin de la femme et, pour
le dire dans un sens plus large, sur le fait que l'homme ne peut vivre
sans vis-à-vis humain.
Selon Gn 2, l'homme, fait de poussière,
ne devient être vivant que parce que Dieu lui insuffle une "haleine
de vie". L'homme n'est maître ni de sa vie ni de sa mort, il ne peut
que recevoir la vie (selon certains textes, l'homme meurt lorsque Dieu
lui retire son souffle, cf. Ps 146,4; Job 27,2; 34,14s). C'est par ce souffle
qu'il devient une néfèsh vivante. Ce terme de néfèsh
compte parmi les termes anthropologiques les plus importants de l'AT. Il
désigne d'abord la gorge, l'arrière-bouche ou la gueule (cf.
Es 5,14). A partir de ce sens premier, le terme désigne la voracité,
puis le désir. Le lien entre gorge, respiration et l'observation
que la respiration s'arrête au moment de la mort, donne à
la néfèsh le sens de "principe vital". La traduction par
"âme" (selon la LXX: psyché) ne rend pas compte de cette globalité;
très souvent il faut traduire néfèsh par "vie" ou
par "personne". L'homme est une néfèsh vivante (Gn 2,7),
c'est une affirmation qui indique à la fois que l'homme (comme d'ailleurs
l'animal) est un être qui se caractérise par des désirs
qui renvoient vers autre chose ou vers autrui. Le lien étroit entre
deux êtres est décrit en 1Sam 18,1 qui relate comment la néfèsh
de Jonathan s'est liée à la néfèsh de David,
et comme Jonathan aima David comme sa propre néfèsh.
L'épisode assez humoristique de
la création d'abord des animaux puis de la femme en Gn 2,8ss, veut
peut-être exprimer à la fois la proximité et la distance
qui existent entre l'humain et les animaux (cf. aussi le fait que les animaux
peuvent également être caractérisés par le mot
néfèsh). La création de la femme à partir de
la côte de l'homme s'oppose à la conception d'un premier être
humain androgyne (cette interprétation se trouve pourtant chez certains
commentateurs juifs par rapport à Gn 2). Le lecteur ou la lectrice
peuvent regretter la conception patriarcale qui s'y reflète (et
qu'il ne faut pas combattre par des apologies douteuses). On peut néanmoins
dire que 2,24 contrebalance quelque peu 2,23 dans la mesure où nous
avons ici un mouvement de l'homme vers la femme.
On peut encore souligner que, contrairement
à certains récits mésopotamiens, l'homme n'est pas
créé pour servir les dieux (cf. par contre le mythe d'Athrahasis),
il participe presque à la création en nommant les animaux.
Le récit optimiste de Gn 2* a été
transformé plus tard dans un récit de transgression ou d'expulsion
du jardin. Dans la tradition de l'Eglise (à cause de Paul?) cette
histoire est devenue celle du péché originel, mais il faut
signaler tout de suite qu'aucun terme pour "péché" n'apparaît
dans ce texte.
On peut se demander pourquoi Dieu interdit
au couple humain de manger de l'arbre de la connaissance de ce qui est
bon et de ce qui est mauvais. La capacité de distinguer entre le
bien et le mal est partout ailleurs dans la Bible une qualité éthique
positive et nécessaire (cf. 1 Rois 3, par exemple).
Certains exégètes pensent
que l'auteur veut mettre en garde contre une certaine hubris, ou démesure,
de la sagesse humaine qui serait trop sûre de ses propres capacités,
oubliant qu'en fin de compte la sagesse dépend de Dieu. Mais cette
interprétation est peut-être forcée.
Lorsque Dieu donne ses règles concernant
le tabou de l'arbre, seul le cas de la transgression est envisagée.
Dieu ne pense apparemment pas à la possibilité d'un respect
du commandement, comme s'il savait dès le début que l'homme
allait transgresser l'interdit. Ainsi, l'histoire de la transgression peut
aussi se lire comme une métaphore de l'autonomie humaine face à
Dieu. Cette autonomie est à la fois nécessaire et tragique:
Dieu n'a pas créé l'homme comme une sorte de robot, il lui
laisse la liberté de décision, même celle de transgresser
ses ordres.
En Gn 3, c'est le serpent qui joue le
rôle de l'agent provocateur, et c'est la femme qui entre en débat
avec lui (l'homme semble d'ailleurs être quelque peu dépassé
par les événements). De nouveau, il faut mettre en garde
contre l'histoire de la récéption: le serpent ne symbolise
nullement le diable ou une force du mal autonome par rapport à Dieu.
Gn 3,1 constate expressément que le serpent fait partie des animaux
créés par Dieu. Il est possible qu'il soit tout simplement
une figure de la voix intérieure de la femme, un moyen stylistique
destiné à rendre un soliloque visible et audible. Mais il
faut également tenir compte du fait que pour un auditeur du Proche-Orient
ancien, le serpent, en plus du danger qu'il représente pour l'homme,
est associé à l'idée de sagesse et de vie éternelle,
puisqu'il apparaît comme un animal qui ne cesse de se régénérer.
On pourrait donc dire que le serpent, en Gn 2-3, représente la quête
de la vie éternelle et l'échec de cette quête (cf.
aussi l'épopée de Gilgamesh, ou la plante de la vie éternelle
devient inaccessible à cause d'un serpent).
Gn 2-3 présente l'homme comme un
être libre et responsable, et en même temps limité par
la mort, tout en "expliquant" certains aspects de la condition humaine
(souffrance, travail pénible, relations conflictuelles et relations
de domination) comme conséquence d'une transgression pourtant inévitable.
Dieu et l'homme face à la violence:
Gn 4
Après le récit de la transgression,
le chapitre 4 de la Genèse inscrit la violence, le meurtre, au commencement.
La première partie de ce récit
(v. 1-16) met en scène le fratricide et ses conséquences.
La rivalité entre frères est un motif récurrent de
toute la littérature mondiale, et le livre de la Genèse est
structuré à l'aide de ce thème (Ismaël-Isaac,
Esaü-Jacob, Joseph et ses frères). Le récit de Gn 4
donnera une ouverture sanglante à cette rivalité. Elle n'est
pas liée aux professions divergentes des deux frères (Caïn
l'agriculteur contre Abel l'éleveur) comme on le dit souvent, mais
elle naît de l'expérience de l'inégalité.
Dieu reconnaît en effet le sacrifice
d'Abel, non pas celui de Caïn. On a souvent cherché à
noircir Caïn, en postulant par exemple que Caïn aurait offert
un sacrifice de moindre qualité, ou encore que Dieu aurait privilégié
Abel parce que Eve n'aurait eu díyeux que pour Caïn. Pourtant, le
narrateur laisse un "blanc"; il nous faut l'accepter et se rendre à
l'évidence: il n'y a pas de raison logique à la préférence
divine. Cette préférence trouve son seul fondement dans l'arbitraire
divin qui est souligné en Ex 33,19: "j'accorde ma bienveillance
à qui je l'accorde, je fais miséricorde à qui je fais
miséricorde". Derrière cet arbitraire divin se cache une
expérience humaine quotidienne: la vie n'est pas "juste", elle est
toujours imprévisible et elle est faite d'inégalités
qui ne sont pas toujours logiques et explicables. En Gn 4, Dieu confronte
Caïn à cette expérience que tout homme doit faire dans
sa vie. Selon Gn 4,5, la violence naît de l'incapacité de
Caïn à accepter l'inégalité. Pourtant la différence
de traitement ne signifie pas que Dieu ait rejeté la personne de
Caïn, car il lui parle. Il s'adresse à lui comme un père
en l'exhortant - dans un verset fort obscur - de ne pas se soumettre au
péché. En Gn 4,7 le mot "péché" apparaît
pour la première fois dans la Bible. Selon le texte biblique, le
"péché originel" n'est donc pas la transgression de l'interdit
divin en Gn 3; le vrai péché, c'est de laisser libre cours
à la violence. Dieu appelle à la responsabilité de
Caïn, l'encourageant à combattre la violence.
Caïn pourtant n'arrive pas à
gérer sa violence. Le premier meurtre est lié à l'incapacité
de communiquer. En même temps, il symbolise l'échec du sacrifice.
Au lieu de produire la paix (voir l'expression "un parfum apaisant" utilisé
dans les textes sacerdotaux pour décrire la fonction du sacrifice),
il provoque l'explosion de la violence.
Et Dieu est, comme en Gn 3, immédiatement
présent pour questionner et sanctionner. La réponse de Caïn,
à savoir le fameux "suis-je le gardien de mon frère?", a
souvent été interprétée comme une attitude
ironique, voire cynique, dans le style "personne ne m'a demandé
de m'occuper de mon frère". Et s'il s'agissait d'un cri désespéré?
"comment pourrais-je être le gardien de mon frère?" En effet,
la racine hébraïque à partir de laquelle est formé
le mot "gardien" s'applique très souvent à l'observance des
lois. Or le récit du meurtre n'est pas précédé
par un interdit formel quant au meurtre. Par la bouche de Caïn, le
texte fait apparaître un désarroi politique et éthique
devant la violence.
Néanmoins Dieu intervient pour protéger
le meurtrier. Ce qui importe au narrateur, c'est l'insistance sur le fait
que la vie humaine, même celle d'un meurtrier, est sacrée.
Aucun être humain n'a le droit de prendre la vie d'un autre. L'auteur
de Gn 4 s'oppose alors à l'idée de la vengeance du sang,
qui apparaît par exemple en Gn 9,16: "Qui verse le sang de l'homme
par l'homme verra son sang versé". On pourrait presque voir en Gn
4,15 un plaidoyer pour la suppression de la peine de mort. De toutes façons,
Dieu crée ici les conditions d'un avenir en dépit du meurtre
primordial.
Et cette installation de Caïn va
permettre la naissance de la civilisation, comme le montre la deuxième
partie du récit (v. 17-24).
Selon le récit biblique, la culture
et líavancement technique viennent des descendants de Caïn. Caïn
bâtit la première ville et ses descendants inventent la musique
et la métallurgie. Ainsi, la violence n'empêche pas le progrès,
la civilisation. Peut-être faut-il encore aller plus loin et se demander
s'il y a une civilisation sans violence. Gn 4 ne condamne pas la culture,
il démontre plutôt qu'elle provient d'une bonne gestion de
la violence. La vie demeure possible malgré la violence. Mais elle
reste fragile et menacée comme le montrent les v. 23-24. Ces versets
rapportent un chant de vantardise d'un descendant de Caïn qui pervertit
le signe de Caïn. Il se vante d'avoir tué pour une simple blessure
et d'avoir déclenché une fois encore la spirale de la violence.
C'est pourquoi la troisième partie
du récit (v. 25-26) retourne à Adam et Eve qui créent
un "remplaçant" pour Abel. Seth sera le père d'Enosh qui
signifie simplement "humanité". L'histoire se termine-t-elle par
l'espoir d'une nouvelle humanité? Le narrateur nous dit que c'est
sous Enosh qu'on commença à invoquer le nom de Yhwh. Il oppose
ainsi l'invocation de Yhwh au sacrifice que Caïn et Abel avaient présenté.
Ainsi, pour gérer la violence, l'homme est appelé à
un culte de la parole qui, dans la Bible hébraïque, se concrétisera
par la lecture de la Loi et la recherche d'une éthique adéquate.
Gn 4 nous présente donc une réflexion
sur la violence comme faisant partie de la condition humaine. Néanmoins,
Dieu n'est pas étranger à cette violence, lui qui confronte
l'homme à l'expérience de l'inégalité. Mais
Dieu veut également que l'homme apprenne à gérer la
violence en s'opposant à son escalade. La violence, comme la liberté
et la responsabilité, font partie de la situation de l'être
humain. Et comme Dieu n'est étranger à aucun domaine de la
vie humaine, il est aussi impliqué dans la violence, tout en donnant
à l'homme des pistes pour "s'en sortir". La gestion de la violence
n'implique nullement sa négation ou son abstention dans les conflits
qui secouent notre vie et notre époque. Affronter la violence, c'est
y être mêlé.
Menace, destruction et sauvegarde de la
création: le déluge
Les récits de déluge compte
parmi les plus répandus dans le patrimoine religieux de l'humanité.
Plus de trois cent versions ont été recensées à
travers le monde entier. Derrière ce phénomène étonnant
se trouve sans doute la conscience de la fragilité de la création
et la menace de sa disparition. On peut parfois lire que les récits
de déluge conservent une mémoire archaïque de l'humanité,
à savoir celle de la dernière période glaciaire. Cette
possibilité n'est pas totalement à exclure, même si
elle paraît assez difficile à étayer. En ce qui concerne
la Mésopotamie, il est sûr que cette région a connu
de grands raz de marée et de graves inondations. Le texte mésopotamien
le plus proche du récit biblique du déluge se trouve dans
l'épopée de Gilgamesh. Celui-ci, à la recherche de
la vie éternelle, fait la rencontre d'Outnapishtim, qui lui raconte
l'histoire du déluge. Outnapishtim, averti par un dieu du déluge
à venir, construit un bateau et y fait entrer sa famille, d'autres
êtres humains, ainsi que des bêtes. Alors que le déluge
déferle sur le monde, les dieux s'effraient de ce qu'ils ont causé
et arrêtent le déluge après sept nuits. Comme le Noé
biblique, Outnapishtim lâche des oiseaux (trois). Le corbeau ne revient
pas, et Outnapishtim sait que la terre s'est asséchée. Comme
Noé, il offre un sacrifice, sur lequel, selon l'épopée
de Gilgamesh, les dieux se précipitent comme des mouches.
Le texte biblique, dans ses deux versions,
sacerdotale et non-sacerdotale (version traditionnellement appelée
yahwiste), suit les grandes lignes des traditions mésopotamiennes;
il existent néanmoins des différences notables entre le récit
biblique et les parallèles mésopotamiens. Alors que dans
ces dernières traditions, la décision de détruire
l'humanité paraît presque aléatoire, la version biblique
la plus ancienne insiste sur la méchanceté de l'homme (cf.
Gn 6,5-8), quoique sans la préciser. Apparemment, l'auteur veut
insister sur le fait que les hommes sont responsables de la destruction
de la création que Yhwh va décider dans la suite. On trouve
une conception similaire dans la version sacerdotale, qui elle parle de
violence (hamas), une violence qui ne concerne pas seulement les humains,
mais toute la terre. La dernière explication pour le déluge,
au niveau chronologique, mais la première au niveau synchronique,
se trouve dans la péricope mystérieuse de Gn 6,1-4, selon
laquelle les fils de Dieu s'unissent aux filles des hommes. Cette remarque
est absente de la version primitive du livre d'Hénoch (chap. 6-11)
qui re-raconte toute la Genèse (au 3e siècle avant J.-C.),
et elle peut alors être comprise comme insertion tardive dans la
Genèse (cf. Bartelmus). Un parallèle se trouve notamment
chez Hésiode ("catalogue des femmes"), où il est question,
dans les prolégomènes, d'une généalogie de
l'union des femmes avec des dieux (cf. Van Seters). Dans le contexte de
Gn 6, cette péricope sert a expliquer la nécessité
d'une séparation stricte entre l'humain et le divin, un thème
qui est également sous-jacent à Gn 3 et à Gn 11. Selon
le v.3 (qui est peut-être une addition ultérieure), Dieu limite
l'âge des humains à 120 ans. C'est peut-être déjà
une allusion à l'âge de Moïse en Dt 34. L'idée
derrière ce verset est que la vie humaine peut s'étendre
sur trois générations (si l'on donne 40 ans pour une génération,
cf. Nb 13-14). Il s'agit également de marquer le passage du temps
"héroïque" qui se reflète dans les grands âges
des 10 générations avant Noé (Gn 5) à l'époque
de l'histoire humaine.
Le rédacteur de Gn 6,1ss a donc
cherché une explication supplémentaire pour le déluge.
Pour lui, il s'agit avant tout de souligner que la sphère divine
et la sphère humaine ne peuvent être mélangées.
Le fait que nous ayons plusieurs explications pour la destruction de la
première création montre également que la tradition
du déluge pose un problème théologique. Ne met-elle
pas en place un Dieu cruel et violent qui agit d'une manière totalement
démesurée en annihilant toute la création, animaux
compris. Selon 6,6-7, Dieu se repentit en effet d'avoir créé
l'être humain; mais la ruine des hommes entraîne celle des
animaux. Selon 6,12-13 (sacerdotal), c'est toute chair qui avait perverti
sa conduite, et c'est pour cela que Dieu annonce à Noé la
fin de toute chair sur la terre. Ceci signifie que la création bonne
de Gn 1 est déréglée. Ainsi, Gn 6 insiste sur le fait
que la survie de la création dépend de l'harmonie des êtres
vivants. Le mauvais agir de l'humain contre lui-même et son environnement
peut détruire toute la création. L'être humain a le
pouvoir de rendre la vie impossible.
Du coup, il importe de lire le déluge
non pas comme la punition d'un Dieu justicier; le récit ne se demande
pas si l'anéantissement des animaux est une punition méritée.
Gn 6-9 est autre chose qu'un châtiment; c'est une réflexion
sur la fragilité de la création dont le maintien dépend
d'une bonne gestion de la part des hommes.
Néanmoins on ne peut faire l'impasse
sur le problème d'un Dieu qui châtie, et souvent le déluge
a été lu et interprété dans cette perspective.
A ce niveau de lecture, il convient de comprendre Gn 6-9 comme un déplacement:
Dieu répond d'abord à une humanité violente par la
violence du Déluge. Mais à la fin, Dieu lui-même s'interdit
la possibilité de réitérer une telle rétribution:
"Je ne maudirai plus jamais la terre à cause de l'homme, parce que
les desseins de l'homme sont mauvais dès son enfance, plus jamais
je ne frapperai les vivants comme je l'ai fait" (Gn 8,21). Cette sentence
que des études récentes attribuent au rédacteur final
du cycle des origines (Witte, Kaiser) fait apparaître une anthropologie
que d'aucuns qualifieront de pessimiste, d'autres de réaliste. Le
verset souligne l'ambiguïté de l'être humain et radicalise
le fait que la création de l'homme n'avait pas été
qualifiée de bonne en Gn 1. La liberté de l'homme inclut
aussi sa capacité et sa tendance à faire le mal.
Selon la version sacerdotale, Dieu conclut
après le déluge une alliance avec Noé, c'est-à-dire
avec toute l'humanité et avec tous les animaux (Gn 9,8-17). Noé
est en effet l'ancêtre de toute l'humanité post-diluvienne.
Cette alliance se caractérise par le fait que Dieu "pose son arc
dans les nuées" (9,13). Selon certains commentateurs, ceci signifie
que Dieu jette son arc, et de Dieu guerrier se transforme en Dieu pacifiste.
Ceci semble pourtant peu plausible. Il convient plutôt d'y voir une
allusion à l'arc-en-ciel (Zenger), que l'iconographie proche-orientale
permet de comprendre comme reflet du motif du combat divin contre les forces
du chaos. Ainsi, Dieu s'engage (comme en Job 38-39) à défendre
constamment sa création contre toute irruption du mal; l'homme n'est
pas seul dans son combat. Mais ce combat est un combat permanent qui engage
l'homme autant que Dieu.
Diversité, dispersion et rassemblement
de l'humanité: Gn 11,1-9
Le dernier récit du cycle des origines
est souvent lu comme apothéose du péché humain ainsi
que comme l'expression symptomatique de l'hybris humaine en révolte
contre Dieu. Cette lecture est à modifier. D'abord, à cause
de la question suivante, qui a préoccupé commentateurs juifs
et chrétiens tout au long des siècles: la dispersion de l'humanité
et la multiplicité des langues sont-elles des malédictions
ou des bénédictions? (cf. p. ex. l'histoire de l'interprétation
chez H Bost, et l'analyse diachronique de ce récit faite de manière
magistrale par C. Uehlinger). A l'origine, Gn 11, il y a un récit
indépendant qui peut être reconstruit comme suit:
"Toute la terre fut discours unique. Ils
se dirent l'un à l'autre: Allons! Bâtissons-nous une ville
et une citadelle et son sommet aux cieux, et faisons-nous un nom. Yhwh
descendit pour voir la ville et la citadelle que bâtissaient les
hommes. Yhwh dit: Voici un peuple unique, et ils ont un discours unique
et c'est le début de leur entreprise. Maintenant, ne leur sera pas
irréalisable tout ce qu'ils projettent d'entreprendre. Allons, descendons
et brouillons leur discours pour que personne ne comprenne le discours
de l'autre. Et ils cessèrent de bâtir la ville".
Selon Uehlinger, le noyau du récit,
qu'il appelle un "mythe construit", semble refléter un événement
historique identifiable: le subit arrêt de construction de la nouvelle
capitale (Dur Sarrukin) du roi assyrien après sa mort en bataille
en 705 av. J.-C. Ce texte s'oppose à l'idéologie assyrienne
du langage unique et à l'impérialisme qui veut imposer a
tous la même langue et la même culture. L'intervention de Dieu
est alors salutaire, les diversités culturelle et linguistique de
l'humanité sont vues comme positives. Dieu s'oppose dans cette version
de Gn 11 (où la tour ne joue aucun rôle, il s'agit simplement
de la construction d'une ville avec sa citadelle) à toute pensée
unique. La même intention est maintenue dans l'élargissement
du récit à l'époque babylonienne, les versets ajoutés
(notamment v. 3 et 9) se comprennent comme une polémique contre
les constructions gigantesques d'un roi comme Nabuchodonosor.
Lorsque le récit est intégré
dans l'histoire des origines, le discours divin, au v. 6, est compris comme
allusion à Gn 3 (cf. Gn 3,22: " Yhwh dit: Voici que l'homme est
devenu comme l'un de nous Ö maintenant, qu'il ne tende pas la main pour
prendre aussi l'arbre de vie Ö" ; Gn 11,6: "Yhwh dit: Voici un peuple unique
Ö Maintenant, ne le sera pas impossible tout ce qu'il projettent"). Le
texte est alors intégré dans la série des conflits
divino-humains et perd partiellement sa dimension politique. L'insistance
sur la dispersion, peut se comprendre comme allusion à la situation
de diaspora que vit le judaïsme dès l'époque perse (cf.
Dt 4,27; 28,64, etcÖ) ou, suivant Uehlinger, comme une étiologie
théologico-politique qui comprend, en conformité avec l'idéologie
impériale achéménide, le monde ordonné en multitude
de langues et de nations.
Gn 11,1-9 montre à sa façon
que la théologie de la Bible hébraïque ne peut se construire
en pensée unique. C'est un texte qui valorise d'abord la diversité
des cultures et qui comprend l'intervention de Yhwh comme salutaire, "anti-impérialiste";
le parallélisme avec Gn 3, et partiellement aussi avec Gn 4 par
le thème de la dispersion, invite également à lire
l'agir divin comme sanction. Le texte fait apparaître ainsi une tension
entre l'aspiration de l'humanité à l'unité et l'insistance
sur le maintien nécessaire de la diversité et la richesse
culturelle des humains.
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