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Cet article est tiré de l'ouvrage suivant : D. A. Knight, W. Harrelson, H. Ringgren et alii, Lectio Divina n° 108, Cerf-Desclée, 1982. Les notes de bas de page ayant été supprimées, veuillez vous reporter à cet ouvrage si vous souhaitez les consulter. LE DILEMME HUMAIN ET LA LITTÉRATURE CONTESTATAIRE par James L. CRENSHAW
La Bible, úuvre de contestation La Bible síouvre sur une protestation énergique.
Líauteur sacerdotal síécarte de la façon prédominante
de comprendre la création et ses implications cosmologiques. La
naissance de líhomme et de la femme est chose intentionnelle, non une idée
díaprès-coup. Leur vocation est celle díune noble réponse
au créateur, non pas la servitude díun rituel religieux. Leur destinée
est ouverte à la liberté et à de vastes potentialités,
et non pas enfermée dans líesclavage par rapport aux éléments.
Le soleil et la lune, divinités díantan, ne sont plus que des luminaires.
Réchauffé par cette lumière et guidé par elle,
líhomme trouve dans la femme son accomplissement ; il ne se prosterne pas
pour líadorer ni davantage ne síaplatit de peur devant elle. Líordre créé
a reçu la bénédiction divine car il est exceptionnellement
bon. Líavenir de líhomme et de la femme sur cette bonne terre dépend
de la grâce divine et non de la représentation et de la réitération
par le roi díune procédure céleste, de la récitation
de textes sacrés par les prêtres, ou díun rituel solennel
de mariage. Cíest comme ceci affirme líauteur, quíil faut comprendre la
création, et non pas autrement.
La contestation caractérise les Ecritures hébraïques de la première à la dernière. Elle joue librement sur le plan horizontal et sur le plan vertical, et síenfonce à líoccasion dans le domaine de líintrospection. Des hommes élèvent la voix contre díautres hommes, tant en leur nom propre quíau nom de Dieu. Un peuple élu síécarte de nations moins favorisées. La contestation prend des formes diverses : líagressivité militante, líassimilation, la conversion, líendoctrinement. Chez les élus, Juda se sépare díEphraïm, les exilés méprisent "la lie" de la société qui est restée en Judée, et le "peuple du pays" regarde de travers un groupe distinct étranger au cercle des élus. Des prophètes choisis fulminent contre une façon de vivre qui déchire le tissu social et protestent contre líabandon de la tradition sacrée. Ces contestations touchent au vertical, car les prophètes exprimaient la contestation céleste à líégard des habitants de la terre. Attaqués par en haut, ces derniers lancent une contre-offensive ; líhomme prend líoffensive contre Dieu. Cette entreprise audacieuse síappuie sur le caractère de celui quíelle attaque et se fonde jusquíau bout sur la longanimité souvent célébrée de Dieu. Dans les cas extrêmes, cette contestation boucle la boucle et aboutit à la mise en question de soi et à une réflexion critique. Dieu lui aussi réfléchit sur la disparité entre ses voies et celles de líhomme, il perçoit líabîme entre son caractère et celui de ses créatures (Os 11, 8-9). Considérant que la contestation
est partout présente dans líAncien Testament, les recherches díhistoire
des traditions doivent prendre au sérieux le phénomène
de la contestation. On a beaucoup étudié, ces temps derniers,
la préhistoire, tant en Israël quíen dehors, de textes et de
traditions idéologiques spécifiques appartenant aux cercles
sapientiaux. Suscitée pour une large part par les anomalies et discontinuités
que nous apporte la vie, la tradition contestataire a une importance cruciale
dans cet ouvrage, pour deux raisons. Díabord, la littérature díopposition
dévoile les raisons de la contestation et les diverses façons
de répondre à ces attaques. Ensuite, on ne peut réduire
au silence le pathétique de la contestation, même lorsque
cette clameur a des précédents. Le recours au genre et au
langage traditionnels de la contestation ne trahit pas un manque de sincérité
personnelle. En bref, le pathos donne naissance à des expressions
de protestation et affecte díun point díinterrogation toute tradition.
Les sources de la contestation En Israël, les sources de la contestation sont multiples. Trois dominent : 1) líarmature de ses institutions ; 2) la nature de líhomme ; et 3) les ambiguïtés de líexistence. Le canon de líAncien Testament est tripartite, il représente la sédimentation sacrée du prêtre, du prophète, et du sage. Le but de chacune de ces parties est fonction du rôle des institutions díIsraël. Inévitablement, des conflits díintérêt surgissent, car les hommes ne sont pas díaccord sur la façon dont líhomme doit répondre aux appels divins ou à la responsabilité sociale. Les prêtres, fiers gardiens de líethos, conservaient précieusement les traditions légales sacrées dans lesquelles síexprimait la volonté divine à líégard de la communauté. On faisait aussi grand cas des dés qui servaient aux devins à découvrir la volonté de la divinité, et de la tâche éducative de faire connaître le Seigneur au vieillard comme à líenfant. Défenseurs du pathos, les prophètes exprimaient la part quíils prenaient aux souffrances divines. Ces porte-parole, qui avaient partagé la souffrance de Dieu devant la perversion de líhomme et sa joie devant la confiance du fidèle en la parole divine, cédaient à la puissance de la parole et devenaient les instruments de líesprit. Les sages, vigoureux avocats du Iogos, recouraient à des arguments rationnels fondés dans líexpérience pour convaincre la société de conserver líordre établi à la création et de reconnaître les limites de toute connaissance. Ces trois institutions, chacune avec son propre centre de gravité, rivalisaient pour subjuguer les hommes. La collision était inévitable. La conversion díun membre díun de ces groupes à líautre engendrait de la rancúur, tant pour la perte subie que pour la façon dont le converti justifiait son changement. Inévitablement, la dégradation de líancien genre de vie constituait en partie la justification díun changement díallégeance. En bref, líopposition devenait pour le converti une question díintégrité et de survie. Il síensuit que la contestation se trouve tissée dans la trame des institutions de líancien Israël. La contestation síest élevée, en outre, dans les rangs même des prêtres, des prophètes, et des sages. Abiathar et Sadoq, Aaronides et Lévites, intriguaient pour le pouvoir. De même, des prophètes réglaient leurs comptes avec díautres prophètes, leur déniant inspiration et intégrité. Les sages aussi ont vu líopposition se lever dans leurs rangs. Ceux dont líexpérience jetait un doute sérieux sur les affirmations des pieux colporteurs de la tradition revendiquaient un droit de réponse. A líarrière-plan de tout cela, il y a la tension entre religion officielle et religion populaire, múurs anciennes et orientations nouvelles de líesprit. Les institutions díIsraël ne font que refléter la nature humaine. Les hommes (et les femmes) níont pas la même expérience et les mêmes dispositions les uns que les autres. Les pages de líAncien Testament vibrent de ces différences entre les hommes en face des urgences fondamentales. Les rencontres avec les situations limites varient, même pour une seule et même personne. Ce sont des hommes et des femmes bien réels, non pas des produits idéalisés de líimagination, qui ont parcouru les collines de Judée, qui se sont battus, qui ont fait líamour, ont aspiré à líimpossible, sont morts. Les héros sans peur díun moment ont trahi leurs amis et leur Roi dans une autre occasion. Affrontés à chaque tournant aux incertitudes de la vie, les Israélites díautrefois ont élevé la voix pour protester, parce quíils étaient des hommes et des femmes. Ils connaissaient la menace de líannihilation, le chagrin, de la mort, la disgrâce de la honte. Le doute se nichait dans les halliers de leurs âmes. Imprégné de croyances et de styles de vie étrangers, il concevait périodiquement et donnait naissance à des figures ridicules ou tragiques. La disparité entre les prétentions de la religion et líexpérience réelle agissait différemment sur les gens. Aux uns la tradition suffisait en dépit de la preuve répétée du contraire. Le retrait de Dieu et son inaction étaient causés par la faute de líhomme ; Dieu reprendrait une fois de plus son action rédemptrice en son temps. Díautres jugeaient impossible de confesser la foi de leurs pères et de leurs mères. A contre-cúur, ils lançaient des reproches à la face de Dieu, prenant le risque díencourir líardeur de sa colère. La vieille solidarité cédait le pas à des exigences qui plaçaient líindividu au centre de toutes choses. La vieille tension entre líun et le multiple se relâche, et líopposition est multipliée par mille. Le cours de líhistoire díIsraël a porté le problème à son paroxysme. Les protestations montent vers le ciel pour le compte díun peuple opprimé. Ces opposants protestent : à coup sûr, ceux qui châtient le peuple rebelle de Dieu níont díautre vertu que leur adresse à manier líépée. Comme Tamar, un peuple en ruines déchire ses vêtements, prend des habits de deuil, et élève la voix pour se plaindre. Dans le vide qui fait mal, il crie : "Une chose pareille ne devrait pas se produire en Israël. " Les forces d'intégration Cette opposition travaillait à la fragmentation d'un peuple déjà divers par l'origine et les engagements. Comment Israël a-t-il pu résister à líimpact des forces de division surgies à líintérieur de ses structures institutionnelles, comme de celles dues à la faillibilité humaine et aux expériences ambiguës ? Quíest-ce qui a maintenu líunité de la société israélite et lía retenue de jeter par-dessus bord la tension engendrée par des façons différentes díaborder la réalité ? Les réponses à ces questions varient, mais un ennemi commun et une foi partagée sont des facteurs unificateurs díune grande importance. Religion minoritaire dans le monde antique, le Yahwisme a perçu que la menace la plus grande était le principe de fertilité qui était au cúur des croyances environnantes. Dans un monde où la place díhonneur revenait à des couples mâle et femelle, une divinité " a-sexuelle " devait se battre pour survivre. Rien díétonnant à ce que la première réaction du Yahwisme devant la religion cananéenne fût un recul horrifié. Le premier choc fit place chez beaucoup à la curiosité, líexpérimentation, líapprobation. Ces courageux novateurs, reconnaissant dans le particularisme et líintolérance militante du Yahwisme un véritable appauvrissement, ont grandement enrichi les croyances díIsraël, particulièrement par le recours au langage érotique et aux expressions familiales. Néanmoins, la foi díIsraël a tenu bon contre une conception cyclique ou spirale díune histoire síefforçant vers un télos. Voyant dans le sexe un don divin, le Yahwisme a protesté avec force contre la prophétie orgiastique et líhommage rendu aux úuvres de mains humaines. Sa conception de Dieu conduisait à une exigence aniconique : rien là-haut dans le ciel ou ici-bas sur la terre ne représente Dieu adéquatement. Les sacrifices humains, abandonnés de bonne heure, ne reparurent quíen temps de calamité atroce. Même la lex talionis exerçait un contrôle rigoureux sur la vengeance, agissant en fait comme un frein à la cruauté gratuite. Les mouvements religieux, eux aussi, protestèrent contre la fragmentation. La réforme deutéronomique, promulguée sous la sanction gouvernementale, luttait pour líunité de culte dans un lieu saint unique. La lutte díIsraël pour la survie est demeurée constante au cours des siècles. Síil a perdu du terrain dans le domaine du culte royal, Israël nía jamais manqué de champions qui le convoquent pour résister à un ennemi commun en síappuyant complètement sur les traditions anciennes. On a ici une seconde clé de la force
de cohésion díIsraël en face des forces de désintégration
: la puissance de líexpérience religieuse. La foi des pères
ne cessait díappeler, et ceux qui se tournaient vers le Seigneur de tout
leur cúur trouvaient de quoi nourrir leur foi. Même lorsque cíétait
leur pauvreté díesprit qui líemportait, comme Job ils se souvenaient
des feux brûlants et brillants du culte díautrefois. Au-delà
des souvenirs personnels nostalgiques, ils savaient aussi que díautres
trouvaient encore dans la vieille foi leur nourriture. Par là, ils
fermaient la porte à líindividualisme religieux et ils se réjouissaient
que díautres puissent confesser díun cúur croyant. Un ennemi commun et
une foi partagée, ce sont les deux choses qui ont assuré
la cohésion díIsraël en dépit des voix dissonantes.
Les niveaux díopposition Job et Qohéleth marquent le sommet de la contestation dans líAncien Testament. Ils síinscrivent dans une riche tradition répandue dans toute la mémoire sacrée díIsraël. Le refus de se satisfaire d'une divinité malveillante ou inactive a son fondement dans la conviction que Yahweh, le Dieu des pères, a pris une part active au bonheur de ses fidèles. La compassion est au cúur de la relation entre le Seigneur et son peuple, qu'il a choisi pour être un peuple spécial, saint comme il est saint. Pour accomplir ce dessein, Yahweh a délégué et investi des personnes spécifiées : juges, nazirs, prophètes. Des rencontres personnelles avec la compassion divine ont produit un héritage littéraire, car les gens racontaient leur histoire díune façon qui en faisait líhistoire de Dieu. Líhistoire racontée provoquait une réaction enthousiaste et donnait naissance à une nouvelle attente. Quand, comme Abraham, les fidèles devaient affronter la famine dans la terre promise, ils posaient de sérieuses questions sur la véracité des histoires transmises de génération en génération. Peut-on se fier à Dieu ? Rarement exprimée aussi brutalement, cette question reparaît sous de nombreuses formes. Devant la perspective quíune sombre colère accable le peuple que Yahweh avait racheté de la servitude díEgypte, Amos proteste contre la fureur divine. "Seigneur, mon Dieu, pardonne, je tíen prie, Jacob pourrait-il tenir ? il est si petit ! " (7, 25). Dans cet exemple, la prière monte vers le ciel pour le compte díun autre. Díautres fois, líintérêt personnel tempère la requête. Les méchants prospèrent, tandis que ceux qui craignent Dieu et sont vertueux ont faim et sont nus. Les psaumes de doléance síaffrontent ainsi au paradoxe díun schéma de rétribution inopérant. Líapologie du psalmiste se construit sur le verdict définitif rendu. La lutte intérieure pour trouver un sens aux rudes coups de la réalité entraîne líâme dans une odyssée périlleuse (Ps 73). Tenté díadopter líattitude sceptique de ceux qui nient la puissance de Dieu et son intérêt pour líhomme, le malheureux psalmiste aperçoit la stupidité díune telle réponse à temps pour chercher refuge dans le sanctuaire saint. Là, il a une perception nouvelle à la fin, Dieu agira de façon décisive. Sur la foi de cette intuition, il renouvelle sa confiance en la bonté divine et expérimente la présence divine comme la touche légère díune main paternelle. La question de savoir si Dieu est digne de confiance ainsi résolue de façon satisfaisante, le psalmiste confesse maintenant avec une conviction renouvelée que le Seigneur est bon pour le juste. En cours de route, le psalmiste a redéfini la bonté. Les confessions de Jérémie posent la question de líintégrité divine dans le contexte díune via dolorosa. Pas à pas, le prophète síavance vers un abîme vide de la confiance foncière en Dieu. Lui qui proclame fidèlement la parole destructrice de Dieu, le prophète díAnatoth se sent trahi par Dieu, puisque la prospérité continue de régner. Avec colère, il accuse Dieu de viol, car en présence de Dieu il a été incapable de résister. Habacuc lui aussi avoue líincapacité où il est de concilier ce quíil a appris de Dieu avec líexpérience réelle. Ses questions, comme celles de Jérémie, síadressent à Dieu avec un réalisme sans fard. Si tes yeux ne supportent que des choses pures, comment peux-tu permettre la laideur du péché ? Líoppression síest déchaînée sur des innocents, et tu restes là à ne rien faire. A la fin, le prophète reçoit une réponse qui le satisfait : le juste vivra par sa fidélité. Dieu líinvite à élargir sa vision et à prendre un aperçu de líactivité divine dans un autre coin du monde. Réconforté par cet élargissement de la perspective, et motivé par líappel à la foi, Habacuc síélève à des hauteurs remarquables. Líhymne de confession de foi du livre compte pour rien tous les faits qui avaient díabord troublé le prophète. Désormais, le fidèle síavance victorieusement pour la cause de Dieu. Si le désaccord de Jonas a produit une transformation dans son attitude à líégard de Dieu, elle nía pas été retenue. La protestation de ce prophète frappe une touche discordante qui níest pas sans rappeler líanxiété de Jérémie au sujet de sa réputation díannonceur de choses exactes. Le désaccord de Jonas avec la compassion divine amène une leçon de choses destinée à corriger le prophète de son égocentrisme et de son étroitesse de vue sur la compassion de Dieu. La longanimité de Dieu síexprime dans sa façon díépargner une cité pécheresse mais repentante et díadresser une peu sévère réprimande à un prophète râleur. Líauteur du dialogue entre Abraham et Dieu sur le sort de Sodome et de Gomorrhe se sert de la calamité pour illustrer la compassion divine. La question poignante díAbraham : "Est-ce que le juge de toute la terre ne fera pas justice ? " perd son mordant quand on la place à côté de líempressement du Seigneur à épargner les cités. Devant líempressement de Dieu à céder aux arguments exprimés par quelquíun qui a pleine conscience de sa finitude, le lecteur est tenté de reprocher à Abraham de níêtre pas allé jusquíà demander si un seul juste suffirait à épargner les cités condamnées. A la fin la colère de Dieu síabat sur les malheureuses victimes de leur propre lubricité et la question díAbraham se grave dans les consciences saines. Le récit même porte témoignage de cette réalité. La fureur divine a suscité encore
une autre protestation dans le cycle des traditions relatives à
Moïse. Bouleversé par la perspective de perdre tous ceux qui
síétaient risqués à fuir la servitude díEgypte, et
trouvant peu de réconfort dans la promesse de nouveaux compagnons,
ce chef intrépide demande la compassion divine. Lui qui a connu
la splendeur de la théophanie et qui a parlé avec Dieu face
à face et non par énigmes, menace de renoncer à cette
relation précieuse si Dieu refuse de se repentir de son projet de
détruire Israël. La réaction de Dieu à la protestation
de Moïse arrive comme un souffle glacial. Síemparant de la vigoureuse
métaphore de Moïse, Dieu feint díen ignorer la force et met
fin à líentretien en décidant díeffacer de son livre tous
ceux qui ont péché.
La contestation en Egypte et en Mésopotamie Dans leur protestation contre la façon dont Dieu régit líunivers, les contestataires díIsraël rejoignent un courant important hors des frontières. Les psaumes israélites de doléance sont apparentés tant par la structure que par le langage aux lamentations de la littérature babylonienne. Un seul et même cri síélève vers le ciel : ëad matay, " Jusquíà quand, Seigneur ?" Il existe aussi des similitudes dans un autre genre, celui de la dispute ou de la discussion. Dans ce cas, les affinités pointent dans deux directions : líEgypte et la Mésopotamie sont toutes deux riches de ces protestations. La chute de líAncien Empire díEgypte a entraîné une sérieuse crise religieuse et a donné naissance à des oeuvres littéraires protestataires importantes. Líancien mode de vie était centré sur le pharaon et líétat. La magie caractérisait la vie religieuse, et líoptimisme était roi. Avec le renversement des situations et des fortunes, le doute síest fait jour sur le but de líexistence. Le scepticisme níest pas venu loin derrière. Ce doute et ce scepticisme apparaissent dans des remontrances à la divinité et aboutissent à une nouvelle conception du monde. Deux traits caractérisent la réalité nouvelle : la polarisation sur le cosmos et líaccent mis sur la nature. Líétat síefface devant líunivers et la magie síincline devant un fort attrait pour la nature. Les débats avec une divinité coupable abondent. Le critique se plaint, raisonne, questionne, menace même, et la divinité répond dans un langage énigmatique. On peut ramener líessentiel de la partie humaine du dialogue à une seule phrase : Dieu a perdu le contrôle de líunivers quíil a créé. A la lumière de cette réalité, líhomme avertit les autres de tirer le meilleur parti du moment qui passe puisquíon ne peut compter sur la vie future, ou bien il conseille le suicide. Líautre partenaire du dialogue maintient quíil a toujours le contrôle de líunivers et quíil est juste. Racontant ses nombreux bienfaits, Dieu informe le sceptique quíil accorde la fertilité, que le mal est le fait de líhomme, et que líavenir est devant líhomme comme un livre fermé. Finalement, la foi líemporte sur le doute, et la compassion divine pour les humbles créatures apaise la voix discordante. De la crise a émergé une nouvelle position de líhomme dans líunivers. La protestation a produit de riches résultats. Les réprimandes à la divinité
sont apparues tôt en Mésopotamie. Un "Job" sumérien
pointe un doigt accusateur vers les dieux qui níont pas su récompenser
une vie de loyaux services. Des textes akkadiens plus récents développent
considérablement le thème de líinnocent souffrant. Le caractère
imprévisible de la vie se fait jour dans ces dialogues, à
côté de líadmission des limites imposées à la
connaissance humaine. La différence qualitative entre les dieux
et les êtres humains est accusée. Les dieux se sont réservé
la vie, tandis quíils donnaient aux créatures des leurres. En conséquence,
les hommes ne savent pas ce qui plaît aux dieux, et ne peuvent extrapoler
de líexpérience humaine la conduite susceptible de garantir le bonheur.
Líabsence díun ordre des choses discernable entraîne un sérieux
examen de conscience. La lassitude qui en découle síexprime par
une totale indécision. Ni une ligne de conduite ni son contraire
ne garantissent quíon échappera un tant soit peu à ce mal
mortel. Líidée du suicide síensuit naturellement. Il arrive que
ces contestataires aient líaudace de menacer les dieux de suspendre les
sacrifices díoffrande. La réaction opposée caractérise
aussi cette littérature, ce qui suggère que les auteurs níavaient
pas entièrement renoncé à la croyance que les dieux
récompensent ceux qui portent joyeusement leur joug. En conséquence,
la contestation se dissout dans le rituel approprié, quand le dévot
fait la preuve díune loyauté digne de récompense.
Le Yahwisme et la sagesse Dans la littérature canonique díIsraël,
un groupe de textes se détache comme un corps étranger. Son
caractère insolite a poussé certains interprètes à
considérer que la sagesse était païenne par son esprit
et son contenu. Díautres défendent vigoureusement le caractère
yahwiste de la sagesse, en dépit des différences essentielles
entre la littérature sapientielle et le reste de líAncien Testament.
Ces différences donnent líimpression quíon a décidé
consciemment de garder le silence sur les traditions majeures du Yahwisme
et de recourir aux idées partagées par la totalité
du Proche-Orient ancien. Si tel est bien le cas, la sagesse mérite
líétiquette de " dissidente ".
Le Yahwisme Il y a au cúur du Yahwisme la croyance que Yahweh a choisi Israël en vue díune destinée particulière et quíil travaille à la réalisation de ce dessein en participant activement à la vie du peuple élu. Provenant díune ancienne tradition sur " le Dieu des Pères ", la conviction que Dieu aime passionnément une nation choisie et entre dans une alliance avec ses représentants aboutit à des codifications légales, une mémoire sacrée, et une confession liturgique. De multiples traditions parlent de Celui qui fait connaître sa volonté à des personnes de son choix, qui font fonction de porte-parole, de soldats, et de représentants de la divinité. Nullement ébranlé par la révolte de líhomme, Yahweh accomplit de temps en temps des actes rédempteurs. Quand le péché abonde, il se retire pour un temps : le Deus revelatus devient le Deus absconditus. Parfois le Yahwisme interprète même la création comme un acte rédempteur : líordre créé devient la scène sur laquelle se déroule un drame humano-divin. En résumé, le Yahwisme proclame un Dieu actif qui guide son peuple élu vers son destin particulier. La grâce caractérise le Yahwisme, et la faveur divine sous-tend le cours de líhistoire díIsraël. Cet amour inébranlable síexprime dans un acte de révélation, et il survit à díodieuses offenses contre líalliance. La colère peut éclater, mais derrière líacte destructeur de Dieu la porte reste ouverte à líespérance. La sagesse La sagesse sëharmonise mal avec cette description du Yahwisme. Quand on aborde la littérature sapientielle, on entre dans un univers de discours entièrement différent. Bien que les sages croient que l'activité divine rend compte de l'univers, cet acte créateur a eu lieu dans les temps primordiaux et il a conféré au cosmos des règles pour maintenir l'ordre en face des forces qui tendent au chaos. C'est-à-dire que Dieu a agi dans un passé lointain. Qui plus est, cette activité divine embrasse la totalité de l'univers, non un groupe spécialement favorisé. Dans la mesure où tous les peuples bénéficient de la création, le Dieu qui en est líauteur nía pas de nom particulier. La sagesse emploie donc des traditions qui síenracinent dans la théologie du Grand Dieu. Líélection divine ne joue aucun rôle dans la sagesse et le pardon est rarement mentionné. Le sage ne parle pas díun peuple choisi ou díindividus particuliers par lesquels Dieu fait connaître sa volonté aux masses. Aucune révélation ne vient renverser la barrière qui sépare la créature du créateur. La connaissance vient de líexpérience; elle ne surgit pas dans une rencontre révélatrice avec Dieu. Le seul moyen de découvrir la vérité réside dans líesprit humain, et celui qui veut connaître les mystères de líunivers se heurte à de sérieuses limites du savoir. Puisque Dieu nía pas de préférés, aucune nation ne jouit díun traitement particulier. Toutes les créatures sont égales devant Dieu. Par conséquent líindividu aplanit par la sagesse ses soucis, ses anxiétés, ses aspirations. Il y a des différences parmi les individus. Certains appartiennent au nombre des imbéciles; díautres ont part aux fruits de la sagesse. Cette répartition en catégories dépend plus de la conduite que de líhérédité. La rhétorique sapientielle consiste en proverbes, dialogues, instructions. Les sages cherchent à maîtriser les choses par líobservation de la réalité. Ils étudient la nature humaine, les múurs des oiseaux et des autres animaux, et la nature elle-même. Une fois découverte, la vérité est habillée de poésie, et la tradition accumulée devient le testament díun père et díune mère pour leurs enfants. La tâche éducatrice est au centre des valeurs sapientielles. Les sages donnent des avis et exhortent les autres à une conduite fructueuse. Derrière le conseil, il y a líautorité du père et la puissance díune tradition savante. Dans le dialogue, différents points de vue sont exposés. De cette façon, on peut proposer des alternatives. Cette façon díaborder la réalité a eu énormément de mal à survivre face au Yahwisme. Des compromis se sont glissés dans les enseignements des sages, en particulier en ce qui concerne líauto-manifestation de Dieu. Dans Job, la puissante tradition théophanique de son prototype littéraire a prévalu. On peut dire avec assurance que le Dieu qui se révèle dans le tourbillon a peu de ressemblance avec Yahweh. Le compromis peut-être le plus créateur est né dans la tradition de la Sagesse personnifiée, qui est elle-même une protestation virtuelle contre le caractère " non-sexuel " du Yahwisme. Par ce moyen, Dieu a accordé à ses créatures un certain contact avec ce quíil veut díelles dans leur vie. Lentement Dame Sagesse assume dans le Yahwisme les fonctions de personnes saintes : elle appelle à la vie, elle menace, elle instille la connaissance, elle donne la sécurité. Une fois ces concepts Yahwistes entrés dans la sagesse, de vieilles idées (par exemple, la crainte du Seigneur) prennent un sens complètement différent. Pareil compromis porte son fruit dans Sirac. Ici, Yahwisme et sagesse se donnent la main. Non seulement le sage prend la succession de la Torah, mais il commence aussi à utiliser des traditions nationales. Les héros díIsraèl apparaissent maintenant dans une liste de personnes par lesquelles Dieu a été à líúuvre. Dans Sirac, le sage devient un fidèle de Yahweh. Pour résumer, la sagesse diffère fortement du Yahwisme en ce qui concerne la conception de Dieu et son rapport avec les hommes. Toutefois, avec le temps, les forces puissantes de la tradition Yahwiste se font sentir même chez les sages. On peut exprimer la relation entre Yahwisme
et sagesse díune manière un peu différente. Un présupposé
fondamental du Yahwisme était la crédibilité de Dieu.
Divinité avant tout morale, Yahweh exigeait un haut degré
de moralité. Il récompensait généreusement
une vie pure. Yahweh accordait, outre la longévité, richesse
et honneur aux fidèles pieux. Les circonstances extérieures
reflétaient líétat intérieur de quelquíun, et on pouvait
résumer en un seul mot le bien suprême : la vie. Son contraire,
bien sûr, était la mort. Il y avait des exceptions, mais diverses
explications de la disparité entre la vie intérieure et les
circonstances extérieures suffisaient. La mort, même prématurée,
pouvait être supportée aussi longtemps que la confiance en
la bonté de Dieu demeurait intacte. Lentement, le doute faisait
surface, convoyé par des exemples occasionnels de caprice divin
et par une réflexion sérieuse sur la colère divine.
Exacerbé par la théologie deutéronomiste de la rétribution,
le doute a produit à líintérieur du Yahwisme une importante
littérature de contestation. Cíest précisément à
ce point que les différences entre le Yahwisme et la sagesse commencent
à tomber.
La contestation à líintérieur de la sagesse La contestation à líintérieur de la sagesse israélite síadresse à la fois aux sages et à ceux qui sont extérieurs au groupe. Les attaques contre les cercles étrangers à la sagesse prennent bien des formes. Cíest par exemple, dans les Proverbes, líappropriation du langage prophétique à des fins propres à la sagesse. Ici Dame Sagesse profère des oracles inspirés et va remarquablement plus loin quíaucun prophète nía osé. Elle invite les pécheurs à venir trouver en elle la vie. La structure linguistique rappelle les paroles díAmos, avec une seule exception : líobjet de la recherche. Tandis que le prophète dit (5,6) : " Cherchez le Seigneur et vous vivrez ", Dame Sagesse síenhardit à lancer líinvitation suivante (9,6) : " Abandonnez la niaiserie, et vous vivrez. " En langage prophétique (1, 20-28) elle avertit quíun peuple stupide va líappeler mais que la Sagesse ne répondra pas, quí " ils me chercheront mais ne me trouveront pas " (Pr 1,28). De même, líauteur de Job décrit le moment de líinspiration (!) dans un langage qui rappelle grandement celui des oracles deBalaam (Jb 4, 12-17). Qohéleth adopte la même tactique et la porte à sa perfection. Un exemple illustre cette pratique de façon pittoresque. Tandis que Gn I parle de la création comme exceptionnellement bonne, Qohéleth concède que Dieu a fait toutes choses appropriées selon leur temps, mais il poursuit en affectant ce jugement díun gros soupçon de négligence ou de malice de la part de Dieu (Qo 3,11). Quíil évite consciemment le langage de Gn I montre la prudence de Qohéleth dans líutilisation de la tradition yahwiste. On pourrait parcourir tout Qohéleth
pour y relever ce rejet sceptique des valeurs traditionnelles du Yahwisme.
Pour le Deutéro-Isaïe la parole du Seigneur survit à
la disparition de la terre; Qohéleth attribue à la terre
elle-même la permanence. Tandis que le Deutéro-Isaïe
exhortait ses auditeurs à oublier les choses du passé dans
líanticipation de líúuvre glorieuse que Dieu allait accomplir, Qohéleth
affirme que personne ne se souviendra des choses du passé ni des
choses encore à venir. Le jugement díAdam (" Tu es poussière
et tu reviendras à la poussière ") amène Qohéleth
à spéculer sur la vanité du destin ultime du souffle
(en Dieu ?). Le Ps 8 célèbre la place élevée
de líhomme sur la terre en proclamant la majesté de líunivers. On
peut véritablement demander : " Quíest-ce que líhomme ? ", dans
le contexte de líéternité. Mais le psalmiste voit en líhomme
quelque chose de spécial précisément parce que Dieu
le visite. Qohéleth soutient de son côté que líhomme
nía aucun avantage sur les bêtes. Job va même plus loin. Ses
remarques équivalent à une parodie du Ps 8 :
Líauteur perplexe du 2 Esdras partage líesprit de Job quand il demande : "Mais quíest-ce que líhomme pour que tu te mettes en colère après lui; quíest-ce quíune espèce corruptible, pour que tu sois si amer envers elle ? " (8, 34). Un psalmiste pouvait parler comme si le Seigneur avait pleinement conscience des problèmes de son fidèle, et il pouvait attendre de Dieu quíil recueille toutes ses larmes tout comme il tenait un livre de vie (56,8). Qohéleth voit les larmes des opprimés et soupire, car il níy a pas de consolateur (4,1). La prétention prophétique à avoir une intuition de líavenir se heurte à líantagonisme de Qohéleth qui affirme que personne ne peut prédire ce qui est encore à venir (8,7). Les sages polémiquent aussi avec
díautres qui font partie de leurs rangs. Le désaccord ici représente
un effort pour saisir toute la vérité, car le sage reconnaît
líambiguïté de líexpérience. La question rhétorique
de Qohéleth : " Qui sait ? " prélude à tout ce que
dit la sagesse sceptique. A líencontre síinscrivent les affirmations dogmatiques
quíon trouve dans les Proverbes et sur les lèvres des amis de Job.
Qohéleth exprime une conception totalement différente de
la connaissance et de ses bienfaits. Plus de savoir, cíest plus de peine
dans la vie; on ne peut localiser la sagesse. Il avance des opinions qui
diffèrent des traditions reçues : récompense et châtiment
sont plus le fait du hasard que díun dessein; Dieu éprouve líhomme
pour montrer quíil níest pas différent des bêtes; la vieillesse
apporte la désintégration plutôt que líhonneur; rien
nía de valeur durable. Job accorde que la sagesse ne se limite pas au gens
âgés (32,9). Alors quíil pense que la lutte avec Dieu en vaut
la peine, Qohéleth lui juge les chances inégales.
La mort díaprès Job et Qohéleth Ce désaccord avec les traditions " díécole " atteint son apogée avec ce que Job et Qohéleth disent de la mort. La sagesse positive était díaccord avec le Yahwisme pour voir dans la vie le bien suprême. Les Proverbes síappuient sur un fondement solide où la vie et ses bénédictions sont affirmées. Líinstruction síefforce díarmer le sage pour la vie. Les exhortations cherchent à enrichir la vie, et les avertissements mettent en garde contre une action susceptible díentraîner une mort prématurée. Líunique but de la sagesse peut se résumer dans la question de Qohéleth : " Quíest-ce qui est bon pour líhomme ? " Même les obligations religieuses sont soumises à ce jugement : il ne faut être ni trop, ni trop peu religieux. Líunique critère de cette affirmation est le bonheur de líhomme. Pour Job et pour Qohéleth, le bien suprême perd son pouvoir. Cíest ici le cri de désaccord le plus extraordinaire de líAncien Testament. En un mot, Job continue à aimer la vie, tout en abominant son expérience particulière du moment (9,21). Job demande la mort, tandis que Qohéleth méprise la vie et lutte vigoureusement pour la préserver. Job juge líenfant mort-né plus favorisé que lui (3,13), sentiment que partage Qohéleth (6,3-S). Pour quelquíun dont le corps est torturé jour et nuit par la souffrance, la mort est une occasion de joie. La haine de Qohéleth pour la vie vient de sa recherche du profit. Il ne voit aucun indice que Dieu distingue entre le bon et le méchant, le pur et líimpur, celui qui sacrifie et celui qui ne le fait pas. Aux yeux de Qohéleth, ce níest pas le plus rapide qui gagne la course ou le plus fort la bataille : le temps et la chance jouent sans discrimination. Les morts ont, croit Qohéleth, plus de chance que les vivants, puisque ces derniers savent que le crâne (la mort) grimace au banquet. Líombre de la mort aux aguets met sa marque sur tout ce que fait Qohéleth. Son mot libérateur (9,7) constitue un effort désespéré pour saisir de la vie tout ce qui peut síen prendre avant que la vigueur de la jeunesse se fane. Le fait que Dieu a déjà approuvé son plaisir compense les terribles limites imposées à l'homme, qui ne peut en jouir que partiellement. Qui plus est, cette minuscule portion de gâteries de l'existence demeure sous le contrôle divin. Dieu dispense arbitrairement ses dons, par amour ou par haine, nul ne le sait. Écrit à une époque où toutes les valeurs avaient perdu le pouvoir de forcer la confiance et de soutenir líespoir, Job exprime la longue plainte díagonie de líindividu solitaire et líexpérience collective du peuple de Dieu. Líexpérience nía pas su confirmer la croyance que la vertu reçoit sa récompense. Les faibles et les cúurs sensibles sont foulés aux pieds par les gens qui méprisent la justice et la pitié. Lorsqu'une divinité malveillante opprime les innocents, se forme une matrice de tragédie ou de résignation. Cette situation provoque le défi prométhéen de Job face à la tyrannie dans les hautes sphères. Le prodige de sa contestation constitue une source où il puise le courage de riposter avec des paroles, seule arme dont disposent les mortels. Cette source, le souvenir díune relation antérieure à la fois profonde et mutuelle, permet à Job de se colleter avec le Seigneur dans la certitude quíon peut se fier à Dieu en dépit de toutes les évidences du contraire. Les traditions dont il est líhéritier, et sa validation personnelle de leurs affirmations majeures, ont appris à Job quíil faut síattacher à la parole divine, et non líéluder. Curieusement, Job tient pour établi ce quíil veut renverser, le principe de rétribution. Ce dilemme justifie quíon décrive Job comme une faillite de la rationalité. La note finale de Job, la tranquille soumission en la présence de Dieu, fait voler en éclats pour toujours le postulat magique en religion. La notion blasphématoire que Dieu est líesclave du concept humain de la justice éclate en morceaux. Dieu ne peut être manipulé ni par le culte ni par la morale. Comme Job, Qohéleth met en question
toute líentreprise humaine. "Vanité des vanités, absolument
aucun profit, tout va au néant ". Ces mots résument son message.
Ni la religion, ni la sensualité, ni rien díintermédiaire,
ne peut annuler le décret éternel : " Il faut mourir ". Qohéleth
ne fait aucun crédit àlíancienne croyance en un Dieu aimant
qui a guidé les destinées des pères. Cette monotonie
sans dieu, ce pur esclavage du destin, ne poussent pas Qohéleth
au suicide. Au contraire, ce contestataire hausse les épaules, émet
son " Qui sait ? " avec résignation, et poursuit la vie avec désinvolture.
Cette poursuite élusive, est-ce elle qui a donné naissance
à la rengaine " courir après du vent " ?
Sirac et le second Esdras Il est probable que líincorporation par Sirac de traditions empruntées à líhistoire sacrée díIsraël lui a fourni le moyen de faire face au problème posé par Job et Qohéleth. Tout en affirmant que la vie est un servage et en se lamentant sur le décret éternel " Il faut mourir ", Sirac refuse de désespérer de son héritage díasticots et de vers. Au contraire, il éclate en un hymne de louange au créateur dont líúuvre reflète la sagesse et le dessein infinis. La fuite de Sirac dans la métaphysique et la psychologie touche à la mauvaise foi. Forcé dans ses retranchements par les dissidents qui nient la bonté et la puissance divines, Sirac a lutté vigoureusement pour répondre aux questions soulevées par ces sceptiques. Pour dire son désaccord, il fait usage díune antique forme polémique qui consiste en la formule " Ne dis pas ", une citation directe, et la raison pour laquelle on ne devrait pas dire ces choses-là. Le désaccord de Sirac ne síétend pas à Dieu. Au contraire, il se tourne vers le ciel pour prier et pour chanter. Líauteur du second Esdras síest heurté
au problème de líinaction divine et de líinjustice qui en découle.
Confronté à líappétit vorace de la Perdition, Esdras
ne tire quíun maigre réconfort de líassurance que lui donne líange,
díune récompense céleste. De ses lèvres sort le cri
familier de Job, proféré aussi par Qohéleth avec des
mots différents : " Il eût mieux valu que personne ne soit
créé. " Le second Esdras appartient à un autre corpus
important de la littérature contestataire, líapocalyptique. Cette
littérature se heurte au problème du mal dans un monde vide
díintervention divine. Ne jouissant plus de la parole inspirée,
líapocalyptique interroge les textes sacrés à la recherche
de líemploi du temps de Dieu. Des circonstances politiques défavorables
imposent le recours à des pseudonymes et à un langage énigmatique,
et la libération quíon anticipe suggère une historiographie
qui fait usage de différentes époques. Líaction de Dieu avance
vers la fin de líhistoire. Líapocalyptique proteste contre une hégémonie
oppressive, díune part, et contre líindifférence divine, de líautre.
Tandis que la sagesse a repoussé líactivité divine au commencement
des temps, líapocalyptique opte pour líautre extrême. Les sages trouvaient
un réconfort à líidée que Dieu avait créé
líunivers pour récompenser la vertu et punir le vice. Líapocalyptique
tirait sa consolation de líespoir que Dieu allait bientôt remettre
líhistoire díaplomb. On supportait les persécutions avec courage,
certain que Dieu pouvait vous retirer du feu, et restant fidèle,
que la délivrance intervienne ou non (Dn 3,16-18).
Le dilemme humain : ses implications théologiques Tant à líintérieur de la sagesse quíailleurs, le dilemme humain a donné naissance à une protestation si extrême que le désir de mourir síest fait jour. Díautres que Job ont demandé que leur mort soit anticipée. Elie a trouvé trop dur le défi baaliste ; Jonas nía pas pu supporter de perdre sa réputation; Samson a refusé de continuer à être un objet de moquerie; Tobie a demandé díêtre soulagé de son triste sort; Jeanne en avait assez du joug des fausses accusations. (Quelle différence avec la prière du vieux Siméon demandant de mourir maintenant quíil avait vu le Christ enfant !) Tous ces désirs de mourir constituent des actes de défi. Ce sont des aveux de défaite. La vie est venue à bout des plus nobles serviteurs de Dieu. La résistance de la foi israélite a permis aux responsables de la tradition díenregistrer ces protestations et par là de ne pas étouffer cette question ardente mais bien díen tenir compte. Le pluralisme de la foi et des traditions díIsraël dérive en fait, comme on lía montré dans les chapitres précédents, de son ouverture et de sa sensibilité à la vie dans toute sa multiplicité, et cíest peut-être la raison pour laquelle sa littérature a survécu jusquíà ce jour en conservant son impact. Car le dogme tend à se durcir, menaçant la vie même qui lui a donné naissance. Les questions brûlantes díidentité, de conscience, et díintégrité, tombent sur la surface desséchée díune religion confessionnelle comme une pluie douce qui lui infuse une vie nouvelle. Ces explosions díénergie vitale ont causé des ruptures dans la croûte durcie des confessions díIsraël ; de nouvelles pousses ont jailli, ont poussé vers le soleil, et ont porté de beaux fruits. Les responsables de la tradition ont incorporé cette vigoureuse contestation aux traditions patriarcales et líont neutralisée en subordonnant le scepticisme à la réalité de la compassion divine. Les récits de la naissance ont eu líaudace díintroduire líincrédulité humaine dans la conversation entre Dieu et le père des Israélites. Même líancêtre de líIsraël fidèle a insisté sur líhonnêteté de Dieu. De même, les traditions du désert et du Sinaï juxtaposent la colère et la confession théophanique de sa longanimité. En associant la contestation aux courants confessionnels de la tradition, les gardiens des traditions díIsraël ont réussi à neutraliser les attaques contre Dieu. Ce phénomène se rencontre aussi dans la littérature sapientielle. Proverbes positifs et proverbes négatifs se rencontrent côte à côte, et les voix totalement négatives perdent leur impact quand elles sont placées à líintérieur des recueils canoniques. Un exemple frappant apparaît dans Pr 30,1-6, où le scepticisme provoque une confession contestataire qui, à son tour, suscite líavertissement de ne pas toucher aux traditions établies. Chez Job, líopposition blasphématoire alterne avec un mélange de foi profonde et de dogme figé. En un sens, le genre littéraire de la dispute se prête aisément à cet entremêlement de contestation et de confession. La prose fait place à la poésie, puis reparaît. Job attaque Dieu et ses amis, lesquels contestent tout autant. Même Satan entre dans le jeu, qui se permet de ne pas être de líavis de Dieu et qui est mis au défi de justifier son cynisme. Insérée dans une úuvre littéraire qui culmine dans une théophanie majestueuse, la contestation radicale se flatte díavoir líapprobation divine. Job seul a dit la vérité au sujet de Dieu ! Cíest ainsi que se manifeste une tension non résolue à líintérieur du livre. Les responsables de la tradition ont même trouvé le moyen díintégrer un ouvrage qui rejette tout ce quíeux soutenaient. Les efforts de Qohéleth pour atteindre à la totalité des choses, en particulier ses questions en suspens, donnent líimpression díune hésitation de sa part. Qui plus est líambiguïté finale permettait au fidèle de confesser le créateur et justifiait líaddition díun épilogue qui donnait la clef du livre. Par ce moyen, la pointe du scepticisme gardait sa place, bien quíémoussée, dans cette version édulcorée. Sirac a inversé la pratique de Qohéleth, qui était de níintroduire des traditions positives que pour les réfuter ; ici le désaccord radical trouve à síexprimer dans un contexte qui met en garde contre une telle folie. Certes, Sirac exprime une protestation contre la conduite divine, mais le " Ne dis pas "placé devant a pour fonction de neutraliser líimpact du désaccord. Toutefois, le doute níest pas complètement réduit au silence. En bref, la tradition a trouvé le moyen de baptiser le scepticisme radical, soit par le contexte dans lequel on le plaçait, soit par líaddition díobservations qui le neutralisaient. La juxtaposition díaffirmations confessionnelles et de démentis profonds a un effet électrisant, car le désaccord avec un Dieu aimant devenu ennemi ne peut être qualifié de vain bavardage. La force de líargumentation sceptique brûle ainsi à líintérieur des consciences de génération en génération. En même temps, líintensité et líéloquence de la protestation témoignent du pouvoir de transformation díune foi vivante. Líaveu solennel que Dieu seul dans tout líunivers mérite la dévotion suprême se cache dans le cri díangoisse de líhomme. Cíest ici précisément que réside la puissance du dogme et son contraire. En un mot, la vérité réside dans la confession de foi et dans le scepticisme. Israël níavait pas le monopole du problème de líintégrité divine. Cette masse de tissu cicatriciel déborde de beaucoup ses limites temporelles et spatiales et unit le passé au présent. La question de la crédibilité de Dieu, problème fondamental de líexistence humaine, constitue aujourdíhui à elle seule la question théologique la plus importante. La croyance en la bonté divine, essentielle pour que la foi soit viable, souffre des ambiguïtés de líexistence. La mort, " le ver au cúur du désir de bonheur de líhomme " (William James) annule en un instant toutes les vernis. La souffrance imméritée et la mort prématurée obligent à se demander : " Peut-on se fier à Dieu ? " La révélation et la providence dépendent toutes deux de la réponse à cette question cruciale. La littérature de contestation fait
la preuve de líhonnêteté foncière díIsraël dans
les questions de théologie. Aucune question n ëétait trop
délicate pour y réfléchir, aucun sujet níétait
trop dangereux pour en examiner le bien-fondé. En fait, le Seigneur
lui-même invitait ouvertement à exprimer les reproches, confiant
que la dévotion de ses serviteurs était en mesure de supporter
líépreuve du feu. Bien plus, la littérature contestataire
implique une confiance foncière en Dieu : on peut raisonner avec
son créateur. Le désaccord síélève au nom de
Celui qui síest retiré ou qui apparaît dans un rôle
nouveau, en adversaire. Le serviteur a líaudace díen appeler à Dieu
contre Dieu ! En outre, la littérature díopposition élève
le raisonnement humain à des hauteurs extraordinaires. En un sens,
le sceptique proclame jusquíau bout du monde líextrême sérieux
avec lequel Israël a revendiqué sa place au soleil. Comme la
reine de Saba, il pose des questions difficiles, à lui-même
et à son Seigneur. Malheureusement, il ne síest pas trouvé
de Salomon pour donner le dernier mot du dilemme humain ! Tôt ou
tard, la mort donnera le verdict décisif.
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