Complément à l’introduction de la leçon 7

 

Vous venez de lire un exemple de la manière dont un systématicien envisage le lien entre exégèse et théologie systématique. Pour vous montrer comment peut se jouer le dialogue entre ces deux disciplines de la théologie, nous aimerions maintenant vous donner un exemple de la manière dont un exégète pourrait réagir à ce discours.

 

Grille de lecture :

L’on pourrait tout d’abord noter que la grille de lecture du texte propre à l’exégète n’est pas la même que celle du systématicien : ce qui compte pour l’exégète, c’est d’interroger le texte. Ses questions centrales seront donc avant tout liées au texte, et non pas d’abord à un problème théologique. L’on va donc chercher à comprendre ce que tel auteur a voulu dire, dans quel contexte il a voulu le dire, quels ont pu être ses destinataires, comment ce texte a pu être lu dans l’histoire, quel(s) effet(s) il opère sur le lecteur d’aujourd’hui. Dans cette perspective, l’on ne peut pas savoir à l’avance quelle question sera traitée, puisque c’est précisément l’étude du texte qui va nous amener à le découvrir.

Ainsi, un point de débat important entre exégètes et systématiciens porte sur la manière dont le texte est envisagé. Pour le systématicien, le texte est l’une des composantes qui permet d’apporter un éclairage à une question théologique actuelle. La question théologique est donc le centre de gravité, et le texte est un outil qui permet de travailler sur cette question. Pour l’exégète, par contre, le centre de gravité est le texte, et les questions théologiques se présentent comme les conséquences d’un travail d’interprétation. Avant d’avoir travaillé sur le texte, on ne peut donc pas connaître ces questions, ni savoir si elles seront éclairantes ou pertinentes pour notre vie d’aujourd’hui.

 

La question du sens :

Par rapport à la question du sens « actuel » du texte, dont Patrick Baud a parlé dans son introduction, l’on peut effectivement considérer que l’effort d’actualisation théologique de l’Ecriture est second pour l’exégète. Ce dernier vise d’abord à comprendre le texte lui-même, ainsi que la manière dont il se communique au lecteur (à son destinataire historique comme à son lecteur d’aujourd’hui). Mais cela ne veut pas dire que l’exégèse puisse être réduite à une analyse philologique, ou à une analyse du contexte historique de rédaction du texte. Elle cherche aussi à entendre le sens du texte, les questions qui y sont posées - ou qui n’y sont pas posées -, les nœuds théologiques qu’on peut y déceler, la manière dont le texte fait sens pour son lecteur. L’effort de compréhension du sens est donc bien la visée ultime de l’exégèse. Dans cet effort, il faut inclure également la prise au sérieux de la pluralité de sens qui se dégage des textes bibliques. En effet, un texte n’a pas un seul sens, que l’on pourrait définir une fois pour toutes de manière objective. La recherche du sens appartient au lecteur, qui réfléchit toujours à partir de son contexte et de ses questions propres. De plus, l’on ne peut réduire le sens d’un texte à l’intention qui a présidé à sa rédaction. En effet, un écrit dépasse toujours son auteur, il porte en lui un potentiel de sens qui peut soudain s’illuminer de manière nouvelle suivant le contexte particulier du lecteur.

 

Méthodes :

Dans cette perspective, l’exégète va donc chercher à développer des méthodes d’analyse qui lui permettront de se donner des garde-fous, ceci afin d’éviter la projection de n’importe quelle question sur le texte. Ces méthodes, qu’elles soient historico-critiques, narratologiques, sémiotiques, voire psychanalytiques, obligent l’exégète à questionner le texte de manière rigoureuse et honnête, sans céder à la tentation de tirer l’interprétation vers une réponse qui l’arrange, ou vers une conception qui lui plaît particulièrement. Il se peut que, après analyse, l’on découvre que le texte transmet une idée ou une pensée déplaisante, voire sans aucune pertinence. Il est alors tout à fait légitime de déclarer son désaccord ou sa difficulté par rapport à cette pensée. Mais il n’est par contre pas légitime d’attribuer au texte une conception qui lui est étrangère, ou de chercher à lui faire dire ce qu’il ne dit pas.

Les méthodes de l’exégèse historico-critique (critique textuelle, critique des sources, critique des formes, histoire de la rédaction etc.), sur lesquelles nous mettons l’accent dans votre formation, portent principalement sur la compréhension du contexte historique du texte, sur les circonstances et la date de sa composition, sur les destinataires historiques du texte.  Le but de ces méthodes est de prendre au sérieux le fossé culturel et temporel qui nous sépare des auteurs bibliques, et de comprendre (à travers l’histoire de la réception) comment ce texte a été lu dans la tradition théologique.

Ces méthodes ne garantissent aucun résultat : il se peut qu’au terme de telle analyse des formes, l’on n’obtienne pas de résultat pertinent pour le lecteur d’aujourd’hui, par exemple. Mais l’application de ces méthodes, avec ses aspects ardus et parfois arides, permet de respecter le texte dans son étrangeté et son extériorité par rapport au lecteur qu’est l’exégète.

 

Un regard d’exégète sur la théologie systématique :

Une des importantes découvertes des méthodes historico-critiques réside dans la mise en évidence du long processus de rédaction, de relecture, d’interprétation de traditions anciennes, qui a précédé l’élaboration des textes bibliques dans leur état actuel. De plus, comme nous l’avons vu dans les leçons précédentes, l’analyse historique des textes a mis en évidence le fait que le canon biblique ne fait pas état d’une pensée théologique unique, mais de plusieurs courants différents, ce qui rend difficile l’élaboration d’une théologie de la Bible « dans son entier » respectueuse de cette diversité. Afin de respecter ces acquis de l’analyse historique, il est important que les systématiciens tiennent compte de ces deux éléments lorsqu’ils cherchent à répondre aux questions contemporaines, ou à actualiser le message biblique.

Il faut rappeler également l’importance accordée par la Réforme au principe de la Sola Scriptura : le texte biblique est la référence théologique ultime du chrétien, qui a désormais un accès direct au texte ; ce n’est plus la Tradition qui a autorité en matière d’interprétation, mais c’est le texte lui-même. Ce principe introduit la possibilité de lectures multiples, et empêche ainsi la théologie de se cantonner dans un seul courant.

Dans ce contexte, il devient nécessaire de donner au lecteur des outils de lecture rigoureux, qui lui permettent d’exercer cette autonomie dans l’interprétation du texte. Il n’est donc pas étonnant que la tradition protestante ait constitué un terreau particulièrement favorable au développement de méthodes exégétiques variées, et notamment aux méthodes historico-critiques.

Nous aimerions enfin préciser comment un exégète envisage le défi de la théologie systématique. La tâche de la systématique est de dire la foi chrétienne aujourd’hui. Différentes composantes entrent dans cette tâche : le donné biblique comme référant ayant valeur canonique pour la foi ; la tradition théologique ; le contexte contemporain dans lequel il s’agit de dire la foi chrétienne. Entre ces différentes composantes, le systématicien a pour tâche d’établir une synthèse, qui s’appuie sur différentes disciplines, et notamment sur l’exégèse. Cette dernière va lui permettre de mieux comprendre le problème posé par l’auteur du texte au moment de sa rédaction, ainsi que la manière dont se joue la communication entre le lecteur et le texte.

Georgette Gribi