GISEL, Pierre, La création, Genève : Labor et Fides,
1980, p. 19 - 54.
(Les notes de bas de page sont entre parenthèse)
Chapitre 1
La confession des origines
1. Genèse et portée de la confession biblique du Dieu
créateur
Celui qui ouvre la Bible lit en son début un (ou
plutôt des) récit(s) de la création du monde; tel est en
effet le thème des deux premiers chapitres de la Genèse. Il risque
dès lors d'être induit en erreur, de lire en fonction d'une fausse
perspective. C'est que pour être premiers dans le texte canonique, les
récits de la création ne sont pas premiers quant à la
chronologie, en tout cas dans leur état rédactionnel
présent
(Je parle ici de l'état rédactionnel
reçu. Qu'Israël ait eu, très primitivement, à
s'expliquer avec le réel ‑ ses énigmes, ses menaces, ses
résistances, ses promesses possibles ‑ est parfaitement
évident. C'est H. H. SCHMID qui a rappelé récemment cette
dimension parfois curieusement “ oubliée ”, cf.
Altorientalische Welt in der alttestamentlichen Theologie. Israël a fait
l'expérience du monde, éprouvant la précarité de
l'existence et le fait de la création, conquête et institution
d'un ordre, de règles, de loi, de frontières, etc.).
Or, cela ne peut aller sans conséquences quand il
s'agira de les interpréter théologiquement.
Les textes de Genèse 1 et 2 sont,
dans leur rédaction actuelle, relativement tardifs : le premier pourrait
dater de la seconde partie du VIe siècle environ (dû à
l'école sacerdotale, il serait rédigé durant la
période de l'exil); quant au second ‑ qui lui est en fait
antérieur ‑, on a longtemps pensé qu'il avait vu le jour
aux alentours de l'an 950, sous David ou Salomon. Sa datation est aujourd'hui
entièrement remise en cause.
(On renvoie au débat lancé par H. H.
SCHMID, Der sogenannte Jahwist).
Mais c'est pour la rapprocher de nous. Ces deux textes
sont en toutes hypothèses, précédés des diverses
traditions relatives aux Pères (Abraham, Isaac, Jacob) et à la
sortie d'Egypte, la traversée du désert et le don de la terre
promise. Ils sont aussi précédés, bien sûr, de tout
un matériel traditionnel relatif à la création.
Tout texte peut — et, à un certain niveau,
doit — être lu tel qu'il se présente, dans son autonomie de
texte et sa synchronie propre. Il faudra donc bien rendre compte du fait que
les récits de la création sont en tête du texte biblique
global. Cette place à aussi ses raisons théologiques. Et c'est
même sur cette priorité‑là du texte de la
création que portera l'accent majeur du présent essai. Elle fut
en effet, à une époque récente, quelque peu
négligée.
Mais il ne faut pas aller trop vite. Le commencement
qu'on nous présente est un résultat, non un premier terme. Et
pour bien comprendre le texte, il peut être utile de le situer et de
suivre les étapes qui en ont précédé
l'énoncé. Ignorer la genèse du texte
biblique, c'est je crois, s'exposer à malentendu et risquer de
s'enfermer ‑ comme le montre l'histoire de la théologie, moderne
notamment ‑ dans de regrettables apories théologiques. C'est en
tout cas risquer d'interroger le texte à partir de questions
inadaptées. Il en va ici finalement du statut de l'énoncé
de foi, et donc de notre tâche présente, aussi vrai qu'elle ne
peut se comprendre qu'en analogie avec celle qu'ont accomplie nos
prédécesseurs. Tout texte est le résultat d'une production.
Redire le texte d'hier pour aujourd'hui n'ira pas sans le détour d'un
examen de sa production même.
(Ce qui ne veut pas dire que la genèse du texte
rende compte, à elle seule, de la positivité de ce qui est dit;
ce serait justement oublier l'enseignement d'une théologie de la
création au profit de perspectives hégéliennes, cf. mon
article “ Finitude, temporalité et contingence ”. Ma
question est bien, ici, celle des conditions d'une “ production ”
présente, mais j'entends précisément montrer qu'une vraie
production ne suppose pas la seule continuation d'un mouvement d'un geste,
d'une genèse, d'une naissance).
Les récits bibliques de la création ne sont
pas premiers. Ils naissent au sein d'une histoire et du sein de cette histoire,
ils valent même, à certains égards, comme
interprétation de cette histoire. Ce qui est premier, chronologiquement,
c'est ce que vit et a vécu Israël; c'est l'expérience d'un
certain nombre d'événements dont, de façon centrale, la
sortie d'Egypte et l'installation en Canaan. Ce qui est premier, c'est
l'expérience que, au travers de son histoire, le peuple a faite du
monde, de l'homme et ce qu'il appelle Dieu; l'expérience de ce
qu'était là, pour lui, la création.
Les exégètes sont aujourd'hui d'accord : le
texte biblique ne présente pas, dans son état reçu,
l'expression d'une foi en la création pouvant constituer un complexe
littéraire ou théologique autonome et indépendant. La
texture des récits l'atteste. C'est à mon sens décisif.
Mais la préhistoire du texte semble corroborer ce qu'enseigne sa
lecture. Von Rad, en particulier, a fortement souligné que la foi fut
d'abord foi au salut : elle confesse et se réfère à une
libération, une délivrance, un don, etc.
(G. von RAD, Théologie de l'Ancien Testament, 1 p. 124; Ges.
Studien, p. 139, 146; La Genèse, p. 41. Cf. plus
récent, R. MARTIN‑ACHARD, Et Dieu crée le ciel et la
terre, notamment p. 20 ss. D'ailleurs, certains textes bibliques
conjuguent étroItement ‑ et vont jusqu'à identifier ‑
création et salut, ainsi Esaïe 40 ss., cf. G. von RAD, Théologie
de l'Ancien Testament, Il p. 207 ss. et R. MARTIN‑ACHARD, op.
cit., p. 36 ss.)
Tout se passe comme si la mention d'un Dieu
créateur et d'une création était venue après,
lorsque, sous la pression de différents événements
historiques, la foi au salut s'est mise à réfléchir aux
origines de l'homme, du monde et de l'histoire dans leur globalité. Elle
étendait alors sa propre confession aux dimensions du monde, mais
restait ce qu'elle est. La confession du salut précède et
englobera la confession du Dieu créateur.
Selon von Rad et beaucoup de ceux qu'il a marqués,
c'est par extension que le message prophétique en vient à parler
du Dieu créateur : on passe de la confession que Dieu a suscité
Israël du sein des nations à la Promesse qu'il ne laissera pas
Jérusalem sombrer sans rémission dans le chaos, pour aboutir
à la proclamation d'un Dieu créateur qui a institué le
monde hors du chaos primitif. La confession du Dieu salutaire est confession
d'un salut si radical qu'elle devait nécessairement se faire confession
du Dieu créateur et recréateur de toutes choses. Elle devait,
comme confession de salut justement, anticiper sur une affirmation
eschatologique globale et faire mémoire d'une affirmation protologique
elle aussi globale.
La confession du Dieu créateur serait donc
extension et radicalisation de la confession d'un événement
salutaire qui en reste le “ milieu ”, la norme et, pour parler
comme Barth, l'aspect “ matériel ”.
(Dogmatique, vol. 10 / III/1, p. 247).
Il n'est pas sûr que cette reconstitution
historique soit correcte. La confession du Créateur, la réponse
de l'homme aux énigmes les plus fondamentales de l'existence, de la vie
et de la mort, sont bien antérieures aux textes que nous avons, et pour
le moins aussi vieilles que l'expérience du salut ou d'une
libération. Les remarques de Von Rad n'en attirent pas moins l'attention
sur une articulation indiquée par les textes que nous possédons.
A ce niveau s'atteste à l'évidence une décisive mise en
rapport de la création avec ce que L'on appellera plus tard la
rédemption. Non sans conséquences en retour d'ailleurs : en
profondeur l'acte de création va être compris comme salut. Ce
n'est pas seulement le même Dieu, c'est le même acte ou,
plutôt, la même dramatique. La création est
déjà entendue comme rédemption. Elle est acte
sotériologique.
Cela est d'importance. En effet, ainsi comprise, la
création ne peut légitimement valoir comme première
origine, pour ainsi dire “ avant ” le temps et “ hors ”
du temps. Elle apparaît au contraire insérée dans la
chaîne historique des actes historiques de Dieu. Comme telle, elle n'est
pas sans suite, et l'on pourra parler de creatio continua : il n'y a pas de
confession biblique du Dieu créateur sans confession rendue au Dieu
recréateur, de toutes choses. Et, deuxièmement, elle est elle‑même
événement historique, intervention dans le temps.
(L'expression creatio continua est devenue
équivoque, vu ses inflexions modernes (cf. son emploi dans la tradition
cartésienne; mais Calvin par exemple parle bien de création
continuée).Il faudrait souligner qu'il n'y a “ continuité
” que par jeu de reprises, ce qui suppose ruptures et passage par force
du tiers (j'y reviendrai). Une sensibilité juive confirme cette “
continuité lorsqu'elle propose de comprendre “ au commencement
” par “ pour un commencement, donc ( ... ) pour toute une
série de commencements ”, cf.‑ J. EISENBERG, A. ABECASSIS,
À Bible ouverte, p. 25).
On verra plus loin, par l'examen plus
détaillé des textes, que la genèse décrite ici pour
l'Ancien Testament se retrouve avec le Nouveau. Les affirmations sur la
création ‑ création faite “ par le Christ ”,
“ en Christ ”, etc. (Jean 1, 3, Col. 1, 16) ‑ de même
que la foi en la seigneurie universelle et la victoire finale du Christ sont
précédées et commandées par la confession du Christ
crucifié et de sa résurrection. Elles sont secondes
chronologiquement, et jamais autosuffisantes dans l'ordre théologique.
Les remarques qui précèdent ‑ elles
sont introductives, et il faudra montrer leur bien‑fondé dans la
lecture des textes, seule décisive ‑ sont importantes dans la
mesure où elles devraient permettre d'entrée de jeu de mieux
situer la place et la fonction de l'affirmation théologique. Ce qui est
premier, c'est en un sens, pour faire court, l'histoire. Pas l'histoire des
faits bruts, bien sûr; on sait aujourd'hui que cette histoire‑là
relève de la fiction scientiste. Ce qui est premier, c'est l'histoire
lue et, pour notre propos, lue théologiquement.
(C'est d'ailleurs parce que l'histoire est lue théologiquement que Gen.
1 ouvre le texte canonique, au titre d'une préface.
Théologiquement, l'ordre est correct, et je ne me permettrais pas d'y
trouver à redire. Je crois simplement que ne pas voir qu'il S'agit
là d'un aboutissement (et économiser la peine d'en refaire le
parcours) ne nous dispose pas à nous en approprier la profonde
vérité).
L'histoire est première, ou si l'on veut, la vie, pour autant qu'on n'oublie pas qu'il n'y a de vie que comme vie déjà entrée en institution, avec ses débats culturels et politiques ou ses conflits idéologiques, donc déjà marquée par la faute, et par la tradition et par la confession, bref, déjà médiatisée par l'activité des hommes, aux prises avec la mort et sur le théâtre où viennent jouer les dieux. L'histoire et la vie sont premières. La théologie est de l'ordre de l'interprétation et de la confession, ce qui ne va pas sans paris ni sans singularités. Interprétation nécessaire. Et interprétation qui a ses règles propres, son histoire aussi, comme sa positivité. Dire que la théologie est, en son fond, interprétation, ce n'est pas ipso facto l'abandonner à l'arbitraire de nos désirs ou aux hasards de nos caractères. L'interprétation est aussi de l'ordre de l'institution.
L'interprétation sera ici théologique. Elle
présente donc délibérément un certain style : elle
se sait confessante, précédée. Dire que la
théologie est interprétation, ce n'est pas nécessairement,
à l'instar des modernes, installer le sujet humain à la place
royale. L'interprétation ressortit aussi à l'histoire
créée. A certains égards, j'aimerais dire, dans l'ensemble
des pages qui viennent, que la théologie est certes une discipline
interprétative, mais que le geste interprétatif qui est le sien
répond à des exigences' propres, précisément du
fait qu'elle confesse une création. Accorder grand cas à l'acte
d'interpréter c'est assurément “ écrire une
théologie au présent ”; mais le présent sera
précédé. Constitutivement.
L'histoire et la vie sont premières; la
théologie interprète. La distinction est nécessaire, mais in
conditione humana justement, l'interprétation et l'histoire sont
toujours données ensemble. Comme l'institution et la vie. Ou la
précédence et le présent.
Si tel est le statut et la fonction de la
théologie, il devient alors évident que, en langage
chrétien, il ne saurait y avoir de doctrine de la création qui ne
passe par une interrogation centrée sur la croix et la résurrection.
Tels sont en effet les événements centraux,
intra‑historiques et, au sens le plus radical du terme, exemplaires, de la foi et
de l'histoire chrétiennes. Il nous faudra aussi parler du sacrement, et plus
particulièrement de l'eucharistie, aussi vrai que c'est par excellence
là que l'Eglise dit qui elle est : au travers d'un “ faire
mémoire ” de la croix et d'une “ anticipation ” de la
recréation.
On ouvre donc ici un livre principalement consacré
à la doctrine de la création. Mais on y trouvera des
développements sur la mort du Christ, la foi en la résurrection
et le sacrement eucharistique. Ce cheminement est commandé par l'histoire
et la genèse des textes. Plus en profondeur, il répond, comme on
le verra, à une nécessité théologique.
Adoptant ce parcours, cette méthode et les paris
qu'elle suppose, on sera plus à même de montrer qu'une saine
doctrine chrétienne de la création n'a rien à voir avec
une spéculation sur les premiers commencements. Sa question n'est pas
celle ‑ malheureusement classique en modernité occidentale ‑
de la prima causa.
(J'entends ici le terme au sens courant, moderne, et non
au sens des théologiens médiévaux chez qui la “
cause ” n'est pas séparable d'un arrière‑fond
plurivoque, fait d'une irrésorbable diversité d'instances. C'est
ce sens moderne qui permet par exemple à BONHŒFFER
d'écrire : “ il est exclu de se servir de catégories
causales pour comprendre la création ”, Textes choisis, p. 122.).
Elle n'a pas pour objet ces frontières de notre
savoir qui sont désespérément non pertinentes quant
à l'organisation du monde et quant à notre destin d'hommes
d'aujourd'hui et d'ici; ces régions frontières tout au plus
réservées aux poètes, ou aux théologiens justement,
ou à ces discussions de salons, polies mais sans enjeu, qui sont le
revers d'un temps profondément investi par la science et la technologie.
En bonne théologie, on dira que la création
est une grâce (creatio est gratia "). Présente
et historique comme toute grâce. Mais la création n'est une
grâce que dans la mesure où, réciproquement, on aura su et
compris que la grâce est création; création d'histoire et, à
ce titre, création de monde. Une doctrine de la création est
théologiquement correcte quand elle se présente comme interprétation
et interprétation nécessaire de
l'histoire d'une pratique et d'une confession de foi, en l'occurrence : la
pratique et la confession propres à la tradition biblique, juive et
chrétienne. Mais c'est l'interprétation d'une foi et d'une
pratique qui se savent à la fois radicalement
précédées et instituées de toujours aux dimensions
globales du monde.
Comme interprétation, la doctrine
de la création a dès le départ partie liée à
une manière d'habiter le monde et de l'organiser. Elle en naît et
elle y retourne. Mais elle est nécessaire, précisément
pour dire que la parole ne serait rien sans le monde qui est le sien. Rien sans
la création, dont elle ne peut que témoigner, à laquelle
elle ne peut que renvoyer.
Le problème du mythe
Avant d'aborder de front les principaux textes bibliques
relatifs à la création, il faut dire ici quelques mots à
propos du mythe. Les premiers chapitres de la Genèse sont en
effet, chacun l'accordera, mythologiques. Mais qu'entendre par là ? On
rappellera que c'est toujours par le mythe que l'homme dit ses origines et se
situe ainsi dans le monde, devant la mort ou l'énigme du mal, et face
à ses dieux. Par mythe, on entendra alors, en un certain sens,
caractériser un genre littéraire. Israël partage ici le sort
de toute civilisation, il use du mythe comme ses voisins, babyloniens
notamment.
Est‑ce à dire qu'Israël ne
présente aucune originalité ? Certes non. Car ses mythes sont
particuliers, spécifiques. Comme tout discours, toute prise de parole.
On pourra s'interroger sur leurs configurations propres, et les
différences qu'elles marquent à l'endroit des mythes
environnants. Et comme toute différence, celles‑ci ouvrent
l'univers du sens. Elles parlent.
Mais si les mythes diffèrent, ils n'en restent pas
moins mythes. Discours non vrais ? Illusions ? Rêves ? Mensonges ? Ces
questions sont les nôtres, nous, hommes de la critique, venus au monde
après cette scIence moderne qui récuse les représentations
de l'univers sous‑jacentes aux textes bibliques : univers
étagé en ciel, terre et enfers; étendue des eaux que
retient la voûte céleste; etc.
C'est le propre de toutes les “ Aufklarung ”
(périodes de critique, menée au nom de la raison)
que de lire le mythe comme allégorie : le jeu du récit transcrit
un tout autre jeu, celui des vertus morales par exemple, ou celui des
substances et éléments naturels, à moins qu'il ne transpose
en imaginaire des événements historiques qu'il faudrait savoir
retrouver.
Le texte, ainsi, serait toujours témoin ‑ direct ou indirect ‑
d'un savoir transposé.
(Le texte peut être lu comme savoir dans une autre
perspective encore, aussi grossière : chaque fois que, dans une
intention concordiste, on s'efforce par ex. de faire coïncider les six
jours de la création avec des étapes, de l'évolution telle
que peut la décrire aujourd'hui l'homme de science, biologiste ou
paléontologue, etc. Même net refus du “ concordisme ”
chez R. MARTIN‑ACHARD, op. cit. p. 65; option
inverse : P. CHAUNU, La violence de Dieu, p. 81 ss).
Un savoir qui se donne, pour nous, dans un langage codé. Un savoir qui ne serait pas encore conscient de lui‑même, mais qui fut, probablement, adapté à un état d'enfance de l'humanité.
Or, le mythe est‑il savoir ? Dans quel sens ne
l'est‑il pas et dans quel sens pourrait‑il l'être ? Question
incontournable. C'est ici notamment qu'on rencontre, aujourd'hui, le programme
de Bultmann : procéder à une démythologisation radicale du
texte biblique au profit d'une interprétation strictement existentiale.
Pour la question qui nous occupe, mais de façon plus
générale aussi, Bultmann représente, au cœur de
l'histoire théologique du 20e siècle, un point de passage
obligé, fût‑ce pour s'expliquer de façon critique
avec lui. D'où les lignes qui viennent. Elles devraient nous permettre
de mieux situer le statut de l'énoncé théologique, et donc
les conditions de son déchiffrement. L'explication critique avec
Bultmann est d'un autre intérêt encore : Bultmann est, au XXe
siècle, le représentant typique (à mes yeux) de cette
théologie où le primat sotériologique tend à
effacer la spécificité d'une théologie de la
création et sa nécessaire ‑ mais difficile ! ‑
objectivité. Le débat avec Bultmann apparaît ainsi
doublement exemplaire.
Bultmann entend non démythiser, mais
démythologiser. Le mot central, ici, c'est le mot Logos. Bultmann n'a
pas tant l'intention de faire le procès d'un discours imaginaire et faux
(le mythe) au nom d'un discours réel et vrai (le savoir scientifique)
que de nous restituer à la transcendance en éliminant le logos
interne au mythe. Le mythe cacherait un secret diabolique : décrire en
termes de monde (d'un “ was ”) ce qui, par définition,
échappe à tout discours mondain et vaut comme transcendance. Le
mythe serait, en son fond, entreprise rationaliste.
“Démythologiser”, c'est dérationaliser. Au profit
d'un au‑delà du logos, d'un au‑delà du discours et de
la raison.
Plusieurs motifs expliquent l'itinéraire de
Bultmann. Voyons d'abord l'argumentation de l'historien‑exégète.
Bultmann constate que le contenu de la
prédication chrétienne ne présente aucune
originalité, aucune nouveauté. Ainsi le Nouveau Testament reprend‑il
par exemple les conceptions juives, en ce qui concerne la cosmologie,
l'anthropologie, etc. La seule nouveauté tiendrait à la
radicalisation de la mise en question, de l'interpellation et de l'offre : Dieu
comme Seigneur, dans son absolu et son altérité, maintenant. Ce
qui est nouveau, c'est le “ nunc eschatologique ” qui, comme
instance dernière, surplombe mon présent actuel, et tout
présent.
Bultmann va dès lors tout suspendre au registre
sotériologique, institué en fonction d'une eschatologie
perpétuellement présente. C'est ainsi qu'il n'y aura plus de
christologie autonome ‑ et plus de cosmologie, d'ecclésiologie et
d'apocalyptique ‑ en dehors de la prédication actuelle : Christ
n'est rien en dehors de ce qu'il est pour moi (pro me). On ne dira
plus : Jésus m'aide parce qu'il est Fils de
Dieu, mais : Jésus est Fils de Dieu parce qu'il m'aide. Pour la
même raison, on ne pensera plus la préexistence du Fils,
l'incarnation, la croix, la résurrection, l'ascension et pentecôte
comme succession d'événements inscrits dans un schème
chronologique linéaire, mais comme explicitation des différents
aspects d'un même, et unique événement, premier et dernier,
et toujours à nouveau globalement présent : le Jésus‑mort‑pour‑nous
de la prédication chrétienne. Voilà pourquoi il faut
démythologiser. Les catégories spatio‑temporelles sont
rationalistes et ne peuvent qu'obturer l'irruption de la transcendance qui fait
précisément éclater le temps et l'espace des hommes,
altérité absolue, événement qui échappe au
logos de l'homme et à son outrageuse mainmise sur les chose. Paul
l'avait compris; et Jean de façon encore plus nette.
Mais si l'on y regarde de plus près, on verra que
la démythologisation, chez Bultmann, entend bien, en un sens,
répondre à la perplexité de l'homme moderne devant un
complexe de représentations en perte de validité et de
crédibilité. Et à un certain niveau, comme le remarque
Ricœur 11, c'est bien l'homme moderne qui démythologise et doit
démythologiser. Bultmann n'écrit‑il pas que toute autre
attitude supposerait un sacrificium intellectus ? La
nouveauté de Bultmann, par rapport notamment à ses
prédécesseurs libéraux, c'est :
1)
d'avoir aperçu que lé mythe partage le
destin de toute entreprise explicative de la raison humaine, le mythe et la
science moderne sont portés par la même intention, et
2)
que l'effort de démythologisation est conforme
à l'intention même des textes bibliques.
On va dès lors abandonner, dans l'interprétation, le registre
scientifique des causes et des effets, de la chronologie et de l'espace, au
profit du registre existentiel de l'authenticité et de
l'inauthenticité de l'homme, saisies quant à la manière la
plus originaire que l'homme a de se poser dans l'être; en langage
bultmanmien : dans sa décision d'existence. Interprétation
existentiale, suspendue à chaque fois à la même question,
celle de la compréhension‑de‑soi (Selbstverstândnis)
en jeu dans le texte, et en jeu dans ma lecture et mon appropriation
personnelle.
Bultmann, théologien, prend le contre‑pied
du rationalisme; mais il est peut‑être indirectement victime de son
emprise, comme de ce qu'il appelle la métaphysique objectivante, dans la
mesure même où il en prend le contre‑pied. C'est parce qu'il
partage secrètement la faiblesse de l'homme moderne qui tend à ne
connaître que le monde objectivement appréhendé par le
scientifique et le discours du poète sans réelle pertinence quand
à la question du monde que Bultmann s'en va privilégier le
registre d'une foi comme acte pur (fides qua creditur et non quae
creditur) répondant à une transcendance elle aussi
conçue comme acte pur. Tout va dès lors se résoudre dans
la seule “ décision ”. Mais qu'est‑ce qu'un acte pur ?
Peut‑on encore en parler ? Il le faut bien, semble‑t‑il,
à moins d'avouer tout crûment qu'on habite plus désormais
d'autre lieu que celui de l'illuminisme, radicalement abandonné à
l'arbitraire des désirs subjectifs et des individualités
juxtaposées. Héritage “ enthousiaste ”; ou
piétiste. Mais s'il faut que la foi parle et que l'on puisse en parler,
peut‑on le faire sans nouvelle mythologie ? Peut‑on finalement
vraiment dire de façon non mythologique ce que dit le mythe ?
La première critique qu'on doit dès lors
adresser à Bultmann, c'est de ne pas avoir mesuré jusqu'à
quel point nous sommes insérés dans le langage, avec sa radicale
historicité, ses servitudes obligées et ses indépassables
équivoques. Mettre en joue la seule objectivation est fautif, car c'est
croire à un registre possible qui échapperait à sa
culpabilité. Or, il faut dire que l'homme est de part en part langage,
et donc mythe, et objectivation et monde. Il n'y a pas d'accès au tout‑autre,
à la transcendance, à l'au delà, à l'acte, à
la parole ou à l'événement qui ne traverse (et que ne traverse)
la médiation du langage et qui ne se joue dans dette
traversée même. Au nom même, comme on le verra, d'une saine
théologie de la création (mais chez Bultmann justement, il n'y a
plus véritablement place pour une telle théologie), il faudra
conquérir une philosophie du langage qui n'isole pas l'existentiel de
l'objectif, l'événement de la signification, le sujet du monde,
etc.
On dira ici que critiquer Bultmann, c'est radicaliser la
critique même dont il s'était fait le champion face à ses
prédécesseurs du XIXe siècle : l'historicité
n'affecte pas les seuls contenus des discours de foi, mais son acte
même (parce qu'acte et contenu sont en fait inséparables), aussi W
y a‑t‑il jamais d'accès direct à
l'irruption de là transcendance. Certes. Mais cette radicalisation de la
critique ne débouche ni dans le silence ou l'absence, ni dans un
relativisme plus ou moins nihiliste. Elle conduit, de façon peut‑être
imprévue, à un retournement et ‑ contre les apories de la
modernité cartésienne en lesquelles Bultmann succombe peut‑étre,
à son corps défendant ‑ à une redécouverte
authentiquement théologique. En effet : le mythe et la raison sont
certes profondément humains, et à ce titre inscrits dans le
débat idéologique et ses contingences : ils appartiennent au
monde de la violence et sont, en profondeur, marqués par la faute de
l'homme, ses tentatives de se prendre pour Dieu et de masquer toute vraie
altérité. Mais le mythe et la raison ne sont pas pour autant
définitivement écran et fermeture. A travers eux se joue un
avènement de l'homme et du monde. Ils dévoilent et ouvrent. Ils
ignorent certes toute vérité qu'on aurait triée du
mensonge comme le bon grain de l'ivraie, mais, théologiquement, ils sont
bien ‑ et en leur contingence même ‑ le lieu
nécessaire où viennent se démarquer le mensonge et la
vérité de l'homme,, du monde et de Dieu. Parce qu'elle est
théologie de la création et de l'incarnation, la théologie
chrétienne ignore tout secret de l'homme et de Dieu qui se tiendrait en
deçà du monde et du discours; elle parie au contraire que ce
secret se joue au cœur et au gré de leur avènement.
Mais si ce retournement est valide, on va, du coup,
résolument tourner le dos à une “ analytique de l'existence
” pour se tourner vers ce qu'il faut bien appeler, avec B. Rordorf, une
“ topique de la vérité ”.
(In La parole, articulation de la présence, p.
92, 96. J'ai tenté une démarche parallèle
à propos de la prière in “ La prière : dire le corps
et le monde des hommes entre la précédence de Dieu et la mort
”, p. 13‑17).
La vérité (comme le mensonge) se donne
à voir et à entendre au cœur des mondes que la parole
humaine ne cesse et n'a cessé, avant nous, d'instituer, en un jeu
pluriel, mais en un jeu fini de réponses et d'interpellations. La
vérité (comme le mensonge) entre ainsi et ne cesse d'entrer dans l'espace
et le temps des hommes. Elle se fait narration. En profondeur, elle se
donne sous les traits d'une positivité.
Et c'est bien là, si l'on consent à y
prendre garde, le début d'une redécouverte théologique. On
abandonne l'anthropocentrisme pour la considération du monde et des
langages qui précèdent l'homme et l'interpellent. Le sujet
apparaît institué dans un monde, avant toute auto‑position.
Comme dit Levinas, il est “ à l'accusatif ” avant
d'être “ au nominatif ”. L'horizon, du coup, s'élargit
: de la précédence du monde destituant le sujet humain de sa
position d'origine, on passe à la découverte que le monde n'est
pas de l'ordre du donné objectif (contre la neutralisation
opérée par le scientifique et que sanctionne indirectement la
théologie bultmannienne), mais de l'advenir. De l'institution. De la
création. La positivité n'est jamais nature, mais histoire. Et
donc sémantique et parole. Elle suppose donc origine et fin. L'on pourra
ainsi dire ensemble un monde et un projet. Enfin, parce que le monde est advenu
et avènement, on va découvrir, à l'encontre de tout
positivisme que les questions frontières soi‑disant non
pertinentes (le premier commencement et la fin, ou la naissance et la mort, ou
Dieu, etc.) occupent en fait une position centrale et opératoire. Si le
monde est en effet advenir et création, on en parlera en fonction d'une
généalogie; or, une généalogie suppose toujours, en
son centre justement, une origine autour de quoi se développe la
positivité d'une histoire.
La critique du programme bultmannien de
démythologisation nous conduit ainsi à faire droit à la
nécessaire contingence. Celle de l'histoire, celle du langage, celle de
la raison humaine. En théologie chrétienne, la
vérité ne se tient jamais en un au‑delà (pas plus
qu'en un en deçà) de la contingence, précisément
parce qu'elle confesse la terre comme création de Dieu et non, sur le
modèle d'une philosophie gnostique ou d'héritage plus ou moins
grec par exemple, comme principe rival au principe divin ou comme
émanation par dégradations successives. Et c'est pourquoi la
vérité est de l'ordre du récit, et renaît toujours
par la grâce d'une herméneutique aux prises avec des textes et en
vue d'une incarnation dans de nouveaux textes. Ce n'est nullement le discours
du pur acte de foi dont l'authenticité se conquiert au gré d'une
procédure de “ démondanisation ” (Entweltlichung) qui nous est
assigné en partage, mais le discours qui propose une nouvelle figure du
monde, ce qui ne va ni sans médiations institutionnelles et doctrinales,
ni sans savoir. Comme le répète Barth, la foi vit de “
paraboles ”. On souligne ainsi qu'elle ignore tout accès direct
à Dieu et qu'elle sait séjourner dans le langage. Les paraboles
ont le monde pour objet et texture de leur énoncé. Elles ne
disent pas directement la transcendance. Malgré qu'en ait Bultmann,
elles disent le monde. Mais elles le disent devant Dieu (coram deo).
Tel est le point de départ. Et telle est la tâche.
Lorsqu'elle n'abandonne pas ce que lui apprend la
doctrine traditionnelle de la création, la théologie sait qu'elle
ne faillit pas à sa vocation en parlant du monde, mieux : que c'est
à cela même qu'elle est appelée. Mais elle a aussi à
se souvenir ‑ à l'encontre de toutes les sécularisations
positivistes ou humanistes ‑ que c'est théologiquement qu'elle doit
parler du monde.
La foi et la théologie s'expriment
légitimement en termes de cosmologie. Elles proposent des figures du
monde. Avec tout le poids de leur épaisseur sémantique,
corporelle et institutionnelle. Elles ne sauraient en effet se détourner
du monde comme s'il était livré au seul pouvoir du mensonge.
Elles parient au contraire, au cœur de l'espace et du temps à
chaque fois, pour une figure particulière du monde.
Elles sont le savoir de ces figures et le savoir du monde qu'elles
recèlent.
2. Genèse 2, 4b ‑ 3, 24
Il faut maintenant, délibérément,
entrer dans la lecture du mythe, dans l'espoir de se laisser enseigner par le savoir
dont il témoigne. On va donc lire les premiers chapitres de la Genèse
puisque c'est là que s'offre l'histoire des origines telle que la
tradition juive et chrétienne se la raconte. Ces textes sont
datés. Ils supposent les connaissances naturelles de la mort. Les dieux
et l'homme ressortissent ainsi à un même espace, sans
extériorité radicale, et à une même
temporalité puisque la dramatique de la création ne cesse de se
poursuivre aujourd'hui comme hier 11, et comme toujours.
(On n'ose pas écrire : comme aux premiers jours;
en effet, dans cette perspective, il n'y a pas réellement commencement,
mais engendrement éternel de la matière et des dieux).
Parce qu'on ignore toute réelle
extériorité, il faudra dire que l'origine est aveugle, anonyme,
sans fin ni commencement.
Ici, la guerre et la violence occupent le centre de la
scène. Guerre du Bien et du Mal; guerre de l'être et du chaos.
C'est dire que le Mal est coextensif à l'origine des choses; le Bien
résulte d'une guerre victorieuse et d'un écrasement de
l'adversaire. Mais c'est dire aussi que I'être et Dieu se lisent ensemble
et font nombre : comme l'écrit Ricœur, ici, “ Dieu est
l'avenir de l'être ” (p. 170). De même,
réciproquement, le Mal et la mort s'épelleront d'une même
voix.
Du coup, il n'y a pas place pour une histoire
particulière, singulière, dont la contingence ferait exception Il
à la totalité. Il n'y a pas histoire, origine et projet, mais
Fête, participation aux forces du cosmos, répétition du
drame de la création. C'est pourquoi les hommes ne connaissent ni
réelle autonomie ni champ offert à leur liberté; ils sont
créés pour le service d'es dieux, et de dieux jaloux de leurs
prérogatives. On ne s'étonnera pas que l'épopée soit
dès lors commandée par le désir d'immortalité : il
s'agit de conquérir le statut des dieux et de vaincre cette mort qui ne
peut être que destin fatal, signe exclusivement négatif.
On signalera enfin qu'un pacte relie le jeu cosmique au
jeu terrestre, social et politique : le Roi, intronisé, est investi du
pouvoir de représenter, au centre de la création, la
souveraineté du dieu. Son investiture est révocable, certes,
instable. La victoire sur le chaos, la dramatique de la création doivent
toujours être rejouées. Mais, comme telle, la figure du Roi est en
participation directe des dieux.
a) Genèse 2, 4b ‑ 26
On a ainsi sommairement décrit l'horizon dans
lequel naît le mythe adamique, Gen. 2 et 3. Il est maintenant
temps d'en venir au texte. Contrairement à ce qu'on a pu parfois
prétendre, il s'agit bien, théologiquement, d'un mythe des
origines. Une lecture purement extérieure des motifs en jeu dira peut‑être
qu'on y parIe d'un homme, et pas tant de la création du monde. Mais ce
qu'il est requis de voir, c'est que sous les traits de l'histoire d'un homme,
le texte entend bien raconter, un commencement radical, vise bien, au travers
de ce récit, à une interprétation globale du monde et de
notre destin, à confesser un premier projet créateur de Dieu et
une dernière Promesse eschatologique.
On ne proposera une interprétation globale du
mythe adamique des origines qu'après avoir lu Gen. 2 et 3. Auparavant,
il faut faire le compte des différents moments du récit, et
d'abord en Gen. 2. On y voit décrits les éléments
d'une “ mise en contexte ” de l'homme, d'une mise en perspective
qui témoigne d'une bénédiction et à partir de,
laquelle se mesurera ce qui est confessé comme mal.
Commençons par lire les premiers versets de notre
passage : 4b‑9. On y apprend que l'homme est placé sur la terre
pour la cultiver. C'est même là le but de la création de
l'homme. Les v. 4b‑6 décrivent le terminus a quo, ce
à partir de quoi la création de l'homme doit être
envisagée : terre desséchée, aucune germination, “
et il n'y avait point d'homme pour servir le sol ” (v. 5). A quoi
répondent les v. 8 et 15 : le Seigneur Dieu déposa l'homme dans
le jardin d'Eden pour le servir et le garder. Dans la perspective du texte,
l'homme ne naît pas par accident; sans lui, la terre est comme en
attente.
(La tradition juive l'atteste à sa manière
lorsqu'elle dit que la création ne s'achève qu'au Sinaï,
devant la Loi. Cf. J. EISENBERG, A. ABECASSIS, A Bible ouverte, p. 156 : “ le
récit de la création entend ( ... ), en filigrane, nous renvoyer
au véritable sixième jour qui a constitué
l'achèvement du monde, à savoir le six Sivan ”
(Pentecôte, don et acceptation de la Tora).
L'homme n'est pas non plus précipité sur la
terre comme en un lieu étranger, au sort contraire. L'homme est
terrestre, fait pour la terre Il. Il n'est pas pour autant fils de la terre,
puisqu'il est créé par Dieu et qu'il est même, “
après ” la création (v. 7), enlevé pour être
placé (v. 8, 15) dans un jardin planté par Dieu. Parce qu'il est
pour ainsi dire “ au‑devant” de l'existence de la terre
desséchée et inculte, et même “ au‑devant
” de la création brute de l'homme, le jardin préfigure
symboliquement, au cœur de l'acte de création, l'élection et
la terre promise
Globalement, on peut même dire que la création n'est pas, dans
ce texte, simple événement de départ; on constate
plutôt une dynamique qui sous-tend l'événement, et comme
une “ avancée ” en attente d'un “ achèvement
”.
Que l'homme soit terrestre est particulièrement
souligné au v. 7. L'homme est matière. Et le souffle qu'il
reçoit de Dieu ne saurait être compris comme dispensation d'une
âme séparée, seul ressort de son identité ou de sa
personnalité; il marque seulement la possibilité d'animer la
chair, de lui donner vie, présence, parole possible. En langage moderne
: d'habiter son corps. Possibilité éminemment humaine. On
soulignera que ce pouvoir est donné par Dieu. A ce titre, il suppose une
discontinuité originaire. Théologiquement, on dira que Dieu est
la seule sécurité et la seule espérance de l'homme.
L'homme est homme non sur la base d'une identité subsistante, mais par
grâce extérieure et toujours à renouveler. En ce sens, il
est correct de dire qu'est inscrit au cœur du récit de la
création de l'homme l'appel à une confirmation ultérieure,
l'appel d'un récit de l'élection, d'un nouveau don interne
à l'histoire, d'un pardon.
Les versets 10 à 14 jouent sur une symbolique de
l'eau, récurrente tout au long de l'Ancien et du Nouveau Testament.
L'eau peut être tantôt, aux frontières, menace de
submersion, rappel du néant ou du chaos primitif, tantôt, au
cœur de la création, bénédiction, promesse de vie.
Ici, un fleuve sort d'Eden, fait boire le jardin et s'en va arroser la terre,
se partageant pour couler dans quatre directions. Eau séparée de
la terre, et dont la menace est contenue (Gen. 1 insistera
sur cet aspect); eau surgissant du cœur du jardin, maîtrisée
et transformée en bénédiction. A ce titre, elle indique
tout particulièrement que la création doit non seulement
être lue comme le cadre préalablement imparti à une
histoire subséquente, mais déjà comme instauration,
alliance de vie. La domestication de ces eaux qui naissent comme une source du
milieu du jardin traduit ou préfigure une nature déjà
médiatisée par la culture, l'histoire et la parole.
Théologiquement, le jardin d'Eden est finalement plus terre promise et
travaillée qu'espace vierge et primitif.
Les versets 15 à 17 sont centrés sur les
deux arbres, l'arbre de vie, l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Il
est fort probable qu'en un stade antérieur de la tradition, les deux
arbres aient appartenu à deux récits différents. Le
premier récit aurait été articulé autour de l'arbre
défendu et culminerait dans une dramatique de la transgression; l'autre
aurait probablement eu pour motif central la seule création de l'homme
à partir du sol. Mais là n'est pas l'important. Que le
texte ne soit pas pleinement homogène, mais écrit à partir
de diverses traditions antérieures qui ont laissé des traces dans
la rédaction finale, une première lecture le pressent
déjà. L'arbre de vie est mentionné au début du
texte, tout en présentant assez peu de consistance, il est curieusement
oublié tout au long de la dramatique en jeu pour
réapparaître seulement à la fin de Gen. 3. De
même, le lecteur ne peut pas ne pas voir dans les versets 10‑14
(les quatre fleuves) une sorte d'incise, qui provoque d'ailleurs au v. 15 la
répétition de 8b. Mais qu'il soit ou non
précédé de traditions différentes, le texte n'en
présente pas moins une unité réelle. Au niveau de la
rédaction reçue il propose un sens spécifique, dont on
peut rendre compte en respectant la synchronie des divers
éléments. On est même en droit d'estimer que ce fut le
génie du rédacteur que d'avoir assemblé les deux
récits ordonnés autour de chacun des deux arbres pour constituer
un seul drame des origineS 49~ proposant du coup qu'on lise ensemble un
récit de la création de l'homme et le récit d'une
transgression. Le texte pourra dire ainsi en même temps que l'homme est
créé bon et qu'il lui appartient de se manquer
Arrêtons‑nous quelques instants à ces
deux arbres. Le premier, encore une fois, présente peu de consistance
dans le corps du récit. Il ne ressortit pas (plus ?) à une
problématique où il pourrait, par exemple, être objet de
tentation, ordonnant quelque dialectique du désir d'immortalité.
Il est là, simplement. L'homme en a‑t‑il goûté
? On ne sait. On apprend seulement que, dans ce jardin, l'homme est en quelque
sorte placé à l'ombre de cet arbre. Au cœur du jardin,
l'arbre de vie vaut comme signe que la création est bienfait, signe de bénédiction.
On ne nous dit pas que l'homme ait mangé de son fruit; mais, dans la
perspective du texte, il faut dire que si l'homme n'en a peut‑être
pas mangé, il n'aurait en tout cas rien reçu de plus à en
manger. La logique de la symbolique permet même de conclure qu'en
profondeur, l'homme vivait bien de cet arbre.
(Conclusion analogue chez H. BLOCHER, Révélation des
origines, p. 118 : “ l'arbre de la vie fait partie de tous les
arbres du jardin permis, offerts, à l'homme. L'homme devait s'en nourrir
et s'en délecter plus que de tout autre ” ! En
réalité, l'hésitation des commentateurs sur ce point vient
de ce qu'ils supposent à ce fruit la propriété (magique)
de donner une éternité inamissible, “ substantielle
”. Or, rien, n'est plus étranger à la logique symbolique du
texte; selon elle, la vie, donnée, reste suspendue à Dieu ‑
seule sécurité de l'homme, cf, supra ‑ et doit toujours
être ratifiée. Au reste, en profondeur, la lecture conjointe de G
en. 2 et 3 conduit plutôt à dire que, dès son “
premier ” acte, l'homme se manque. “ Historiquement ”,
l'homme ne vit donc pas du fruit de l'arbre de vie : Gen. 2
décrit la scène sur laquelle le drame va se jouer et reste donc
“ préface ”).
Le second arbre ne vaut pas comme antithèse. Non
pas arbre de mort, mais de la connaissance du Bien et du Mal. Il apparaît
sous le signe d'une interdiction. Pourquoi une interdiction et une interdiction
de quoi ? Ici, seule la lecture de l'ensemble du récit permettra de
répondre. Il faut donc anticiper quelque peu. Ce qui est défendu
à l'homme, je crois, C'est de se mettre à la place de Dieu, en
une situation donc où il pourrait décider ce qui est Bien et ce
qui est Mal.
(Il s'agit bien sûr, ici, de connaissance radicale,
première et dernière, celle de la “ raison des choses et de
leur pourquoi, “ avant ” le monde; le mythe adamique ne propose
nullement une apologie de la naïveté dans l'exercice du monde
réel.)
Défendu pourquoi ? Non parce que Dieu serait
jaloux de ses prérogatives; cette position, c'est celle du serpent. Et
celle des mythes babyloniens. Non, s'il appartient à la création
bonne de porter, en son centre également, une défense, c'est que
l'homme ne saurait se mettre à la place de Dieu sans détruire
l’œuvre de la création, sans porter la mort, le mensonge et
la violence au cœur de la vie, et qu'il faut l'en préserver.
L'homme n'est pas Dieu, et lorsqu'il se prend pour Dieu, ses décisions
et ses actes, mal gré qu'il en ait, se retournent contre lui. Ainsi,
l'arbre interdit de la connaissance du Bien et du Mal apparaît finalement
n'être, en profondeur, que le revers de l'arbre offert de la vie. Son
double obligé. Il n'occupe pas pour rien la même place, centrale.
Et il est finalement, lui aussi, signe de bénédiction.
La création est bénédiction; mais
comme création, c'est‑à‑dire comme don. Or, le don
doit être reçu. L'arbre de la connaissance du Bien et du Mal
marque justement la réalité de la possibilité qu'a l'homme
de refuser la création, de refuser le don qui lui est fait. L'homme est
placé dans le jardin, c'est‑à‑dire sur le terrain de
la décision première de Dieu. Mais il n'est pas un animal. Il est
appelé à ratifier consciemment et librement la décision de
Dieu. Non pas qu'il dispose d'une liberté radicale, la liberté de
créer à partir de rien sinon de lui‑même un monde.
Cela ne saurait être, in conditione humana, qu'œuvre
mortifère. Mais l'homme est appelé à répondre
à Dieu et de la création. Dans une liberté
située.
L'interdiction est ainsi, finalement, signe de promesse
et de bénédiction : elle atteste que Dieu entend protéger
l'homme contre lui‑même. Mais Dieu prend un risque; l'homme est
averti, il n'est pas contraint. Et parce que l'homme va effectivement profiter
du risque pris par Dieu et manquer alors de détruire la création,
il faudra que Dieu intervienne au cœur de l'histoire, qu'il reprenne son
œuvre, qu'il s'y prenne autrement pour redonner réalité et
suite au don et à la promesse.
Les versets 18 à 25 visent l'achèvement de
la création de l'homme par la création de la femme. Ils s'ouvrent
sur cette déclaration de Dieu, la première dont fasse état
le récit, comme pour souligner l'importance du moment : “ il n'est
pas bon que l'homme soit seul ”, à quoi répondront les
premières paroles de l'homme à être rapportées comme
telles : “ celle‑ci, cette fois, os de mes os, chair de ma chair
”. Mais avant cet aboutissement où se conjuguent un don de Dieu et
une exclamation de reconnaissance et de joie, Dieu aura présenté
à l'homme les différents animaux de la terre. Et l'homme de les
nommer. Moment dont il faut marquer l'importance. Faire acte de nomination,
c'est exercer une souveraineté. Telle est effectivement, je crois,
l'intention du texte. L'homme occupe au cœur de la création, une
place centrale et, dans une certaine mesure, royale. L'homme est appelé
à assumer un réel pouvoir. La dramatique qui se joue en Gen. 2 et 3 dit
seulement à partir de quoi ce pouvoir peut s'exercer pour la vie et
à partir de quoi il se mue, dans les faits, en un pouvoir de mort.
L'homme exerce un pouvoir juste et vrai lorsqu'il se sait créature et
lorsqu'il vit en fonction d'un don et dans la reconnaissance; il sombre dans le
mensonge et la violence, et avec lui toute la création, lorsqu'il refuse
la finitude originaire et la limite que suppose le don même de la
création. L'homme peut légitimement créer (la nomination
est création); c'est même sa vocation. Mais l'homme n'est pas
créateur premier et dernier. Seulement créateur en situation de
réponse.
Voilà pour l'homme face aux animaux. Il nomme.
“ Mais il ne trouva point une aide, comme sa réplique ” (v.
20). Il faudra attendre la création de la femme, Ishsha parce que
tirée de l'homme, lsh. Alors seulement se donne l'autre
semblable, ou la semblable autre, avec laquelle ‑ et dans le face
à face ‑ l'homme pourra constituer une pleine humanité.
Avant les derniers versets du chapitre, la création de l'homme reste
inachevée. L'homme, humanité, est homme et femme. Ainsi
est inscrit dans notre chair que nous ne disposons pas d'une identité
pleine, achevée, subsistant pour elle‑même. Je ne suis
toujours que femme ou homme, Jamais l'un et l'autre. Ici
encore, une dynamique préfigure l'exode (comme l'exil), et une terre
à venir sous‑tend le récit de la création. La
côte retirée à Adam symbolise le manque creusé
jusque dans ma chair; de même, l'homme est appelé à rompre
avec ses origines pour entrer dans une histoire à deux. “ L'homme
quittera son père et sa mère, et il rejoindra sa femme ”
(v. 24).
Concluons. Les différents moments de Gen. 2 permettent
de souligner que, dans l'ordre de la création, l'homme est
déjà, délibérément et foncièrement,
conçu en situation relationnelle 55. Il est en rapport avec la terre
d'où il est tiré, avec le jardin qu'il est appelé à
cultiver, avec les animaux qu'il nomme, avec la femme sans laquelle il n'est
encore rien, avec Dieu qui lui donne d'être et dont les deux arbres
symbolisent au cœur du jardin la présence absente. La relation avec
Dieu est fondamentale, mais elle n'est pas exclusive de la terre. Au contraire.
Passant par le jeu noué autour des deux arbres, elle est comme
indirecte, médiatisée par la terre et tout ce qu'elle contient.
Inversement, la relation à la terre n'est pas exclusive de Dieu : elle
suppose toujours, et comme en creux, une discontinuité originaire qui
lui donne d'être ce qu'elle est. L'homme se voit dès l'abord
inséré dans un réseau complexe de relations; il n'est
jamais en rapport d'immédiateté avec quoi que ce soit, pas plus
avec Dieu qu'avec la terre. Et c'est pourquoi il apparaîtra lui‑même
fragile. Frappé de précarité. Vivant d'une
irrésorbable discontinuité. Appelé à un à‑venir
plus qu'installé dans un présent. Sans identité propre
avec laquelle il soit comme en régime de pleine adéquation. C'est
dès lors à juste titre que les différents
exégètes soulignent ce qui sépare ce récit d'une
description du paradis. Ici, l'homme est foncièrement terrestre, fini et
appelé au travail (cultiver le jardin). Nulle fusion dans un monde sans
distance, sans limite, sans absence, nulle entrée en une jouissance sans
fin ni commencement.
Gen. 2 ne décrit pas un paradis ou
quelque état “ pré‑historique ”, quasi
céleste ou divin. Il souligne au contraire la différence entre Dieu
et l'homme. Cette différence commande une structure du vis‑à‑vis,
de l'extériorité réciproque et finalement de
la responsabilité située, et donc dès l'abord singulière.
Il ouvre ainsi sur une histoire et appelle une Loi. On
découvre là une structure de vie, qui s'oppose à une
structure de là participation secrète de l'homme à
une vérité naturelle et universelle, qui
ouvrirait, elle, sur une nostalgie de l'unité et des paradis perdus. Et
c'est pourquoi, fondamentalement, la marque d'une limite est requise.
Du fait de la singularité et de la particularité. Et à
titre constitutif. En régime d'universalité et de
totalité, la limite est dépassée, et la distance
résorbée. Mais l'homme n'est plus l'homme; le démon s'en
est emparé. Or, le récit de Gen. 2 est
précisément là pour décrire la situation originaire
finie de l'homme, et pour la dire bonne et heureuse. Le texte n'entend pas
nourrir une nostalgie d'impossible infinitude.
Parce qu'il y a don (donc
précédence), il y a commandement. Car ce qui
est donné a figure contingente, particulière et, à ce
titre, nécessairement close. Mais tout le texte vise à dire que
la finitude est heureuse et que l'oublier conduit immanquablement à la
mort.
b) Genèse 3, 1‑24
La dramatique peut maintenant se nouer. Les
éléments nécessaires ont été mis en place,
la toile de fond est dressée. La création est achevée. Le
récit va raconter ce qui se passe lorsque l'homme entre
véritablement en scène. Voici l'homme, Adam, héros d'un
événement primordial, non en ce qu'il serait le premier homme en
tous les sens du terme, mais parce qu'il est l'homme par excellence, l'homme
exemplaire. Au travers de ce récit, le rédacteur veut montrer, en
prenant les choses à la racine, ce que tous les jours nous
répétons à nouveau au travers de nos paroles et de nos
actes historiques. Adam, c'est chacun d'entre nous. L'auteur décrit,
désigne et interprète l'intra‑historique en en disant
l'originaire le plus profond; et pour ce faire, encore une fois, il a dû,
en Genèse 2, sur le mode de la confession, énoncer et
développer la promesse et la bénédiction à partir
de laquelle se démarque et se mesure ce qu'il confesse comme ressort du
mal.
Les v. 1 à 7 voient l'entrée en
scène du serpent, la transgression de l'homme et la première
conséquence : “ ils connurent qu'ils étaient nus; ils se
cousirent des feuilles de figuier et se firent des ceintures ”.
Antithèse du chapitre précédent, qui se terminait ainsi :
“ Et ils étaient nus, eux deux, l'homme et sa femme; et ils ne se
faisaient point de honte ”.
Le serpent. Reste d'une figure chthonique, de
l'incarnation démoniaque des mythes babyloniens, ici partiellement
démythologisée : le serpent est créature, comme tous les
animaux des champs. il entre en dialogue avec l'homme. La plupart des
exégètes soulignent, à juste titre, que le narrateur s'est
efforcé d'objectiver le moins possible le mal en une figure
extérieure et dont l'homme serait l'innocente et tragique victime. Le
serpent ne figure pas, face à Dieu, quelque souveraineté rivale
et concurrente; il agit dans le cadre du créé. Et l'homme est
coupable.
Que fait le serpent ? Il questionne. Et pou r ce faire,
il se place hors de la relation établie par Dieu, lui portant, ipso
facto, un coup mortel. En profondeur, le serpent incarne l'illusion qu'on
jugera mieux de Dieu et de ses bienfaits en se situant sur un autre terrain que
celui qu'ils désignent. Il se veut juge et maître de Dieu.
L'homme, et d'abord par la femme ", va
répondre à la tentation, se laisser subjuguer par ce qu'on fait
miroiter à ses yeux. Que se passe‑t‑il ? la finitude de
l'homme, tout spécialement en tant que finitude exposée ‑
en appel de face à face ‑, est instable. On a vu que la
sécurité de l'homme dépendait de Dieu, et que l'homme
était en même temps libre de lui dire oui ou de lui dire non. Gen.
2 a mis en place la structure éthique d'une liberté finie Il.
Précaire, vulnérable, appelée à ratifier ce qu'elle
est en ratifiant la création particulière dont il lui est fait
don, cette liberté est prête à virer en un désir
d'infinité. “ Mauvais infini ”, certes, pour parler comme
Hegel. Illusion du tout qui, comme tout, sans fin ni commencement, ne peut en
réalité qu'être néant. Mais illusion active et qui
va notamment faire apparaître, soudain, la limite créatrice comme
négation injustifiable; la liberté se fige dans l'obsession
qu'une loi oppressive doit être transgressée, niée, “
néantisée ”.
En ce sens‑là, l'homme, Adam, est bien
l'agent de la transgression et de la mort qui s'ensuit. Sa possibilité
était inscrite dans la structure même de sa liberté,
autonomie interpellée et sommée de répondre en première
personne, mais autonomie qui allait pouvoir, du coup, se croire à
même de, se poser dans l'être en toute indépendance,
à partir de son propre lieu et créatrice de soi par soi.
(Voir la possibilité de la transgression (la
faillibilité) inscrite au cœur de la création est une
position tout à fait traditionnelle (quoi qu'en ait H. BLOCHER, op. cit.
p. 133, 141), on renverra là aussi à Luther et Calvin, infra, et
à toute l'exégèse juive. (Parmi les commentateurs
récents, G. FOHRER va ‑ non sans équivoque terminologique ‑
jusqu'à juger “ fatale ” la transgression racontée en
Gen. 3, cf. Das alte Testament, 1, 1969, p.
18). Cette thèse n'ôte rien au caractère scandaleux
(inassimilable) de la faute (cf. la crainte exprimée par BLOCHER, p.
129).
Ici, on comprend bien ce qui se joue. Le mal
n'est pas pour autant “ expliqué ”; et c'est bien ce
qu'entend souligner la présence du serpent. Partiellement
démythologisé, réduit au rang de créature,
inséré dans une problématique historique, le serpent n'est
pas purement et simplement supprimé. Pourquoi ? parce que, en histoire
justement, le mal ne se réduit pas au jeu interne de la séduction
de l'homme par lui‑même, virant au désir d'illimité.
Quand bien même l'homme est coupable et “ commence ”
réellement le mal (et tel est l'accent prioritaire du récit
biblique contre toute mythologie de dieux totalitaires et aveugles qui
enserraient l'homme de leurs rais), il n'en est pas moins, également,
précédé par le mal et investi par lui. Le mal est aussi de
l'ordre du “ déjà‑là; nul ne le commence
absolument ”. Il me séduit; et s'il n'est pas légitime d'en
objectiver la réalité en une figure d'existence, il n'en vit pas
moins d'une certaine extériorité. Pécher, c'est aussi
céder. On est “ serviteur ” du mal. On en poursuit la
tradition. L'homme est méchant, mais en second. On retrouve là,
je crois, une structure en tout point parallèle à celle qui
valait pour la création bonne de Dieu. Le Mal ‑ donc,
ultérieurement, la figure du Malin, Satan ‑ est parallèle
à la Bonté première de la création. “ Figure
limite ”. Nécessaire pour dire jusqu'à quelle profondeur
l'homme n'est que créature. Mais qui ne saurait, sous le coup d'une
pensée naturaliste ou positiviste et en tout cas non théologique,
être objectivée dans le champ des choses existantes du monde.
(Satan est une figure‑limite nécessaire,
mais n'est pas quelqu'un. Comme le dit Ricœur, “ s'il était
quelqu'un, il faudrait intercéder pour lui; ce qui n'a pas de sens
”, ibid. Dans le même sens, J. EISENBERG, A. ABECASSIS, op.
cit. p. 327 mettent Adam du côté du pécheur (responsable)
et le serpent du côté du péché, Dieu ne
l'interrogera donc pas).
Le mal n'est pas “ expliqué ”, mais il
est “ pensé ”. Comme la création. L'homme est
toujours celui qui reçoit. Il vient après. Ici comme là.
L'homme n'assiste pas à la création du monde; et Gen. 2 le montre
plongé dans un profond sommeil lors de la création de la femme.
Il n'est qu'appelé à reconnaître, ensuite. De même,
ici, le serpent apparaît avec le premier verset, sans qu'on puisse, en
une “ explication ” linéaire et sans solution de
continuité, répondre au pourquoi de son apparition dans une
création bonne. Parce que l'homme est créature, il demeure face
à l'énigme. Mais à l'énigme, l'homme répond.
Il peut donc la “ penser ”.
Enfin, dernier point qui nous retiendra en ces premiers
versets, le serpent a‑t‑il trompé l'homme.
(J. EISENBERG, A. ABECASSIS, op. cit. p. 264 : “
la transgression n'est pas négative seulement ”. Certains
courants hétérodoxes, gnostiques, feront du serpent une figure
délibérément positive, cf. les “ Ophites ” et
“ Naassènes”, IRÉNÉE, Adv. Haer. 1, 30, 7, par
exemple. (…).
Et en quoi ? On sera peut‑être tenté
de dire, en première lecture, que le serpent n'a pas menti. Et on a
quelques raisons à faire valoir. Premièrement, l'homme ne meurt
pas et, surtout, sa connaissance s'est effectivement accrue. D'où le v.
7 : “ ils connurent qu'ils étaient nus ”. En un sens, le
péché fournit bien l'occasion d'une promotion de l'homme, du
moins de sa conscience de soi. Gen. 3 décrit une aventure;
une crise, certes, mais aussi un devenir‑homme. L'ensemble du texte ‑
et le v. 22 par exemple ‑ “ voilà que l'homme est devenu
comme l'un des nôtres ” ‑ ne peut pas ne pas
accréditer cette perspective positive. Il faudra y revenir. Mais si
quelque chose est, en un sens, comme mystérieusement gagné,
quelque chose est aussi irrémédiablement perdu. Et c'est
également le v. 7 qui l'indique, montrant par là que la perte est
immédiatement solidaire du nouveau savoir : la honte, inconnue en 2, 25.
Quoique complices et donc logés à la même enseigne, l'homme
et la femme ne peuvent plus vivre l'un en face de l'autre sans devoir se
cacher, sans user de procédures défensives. C'est là le
signe d'un profond désordre. Les versets suivants vont d'ailleurs le
confirmer.
Les v. 8 à 13 rapportent un interrogatoire et une
suite d'accusations en cascade. Conséquence de la faute, l'homme,
placé devant Dieu, se cache (v. 10). L'homme s'est enfermé dans
une situation qui n'est plus celle de la vérité mais du mensonge.
Plus l'innocence sûre du face à face, mais le réflexe
défensif du coupable qui se dérobe.
Notons‑le, c'est devant Dieu qu'éclate le
mensonge de la situation de l'homme. Parce que Dieu vient, l'homme se cache. Et
lorsque Dieu interroge, l'homme accuse, la femme d'abord et, du même
coup, Dieu : “ la femme que tu m'as donnée, c'est elle qui...
”. Et la femme d'enchaîner“ c'est le serpent qui... ”.
Dérobades. Accusations reportées, signe d'une solidarité
brisée entre les êtres, entre l'homme et la femme, entre l'homme
et les animaux de la création. L'homme, autonome ‑ et pris comme
tel au sérieux par Dieu qui l'interroge, lui et non l'animal ‑ ne
peut assumer ses responsabilités.
Les v. 14 à 19 présentent une suite de
malédictions. Le narrateur tente de répondre ainsi, du coup,,
à quelques‑unes des énigmes fondamentales de l'existence.
On le voit rattacher les souffrances les plus centrales de notre condition
à la faute de l'homme; il souligne bien par là que le
récit de la transgression vaut comme interprétation globale du
malheur.
La première malédiction atteint le serpent
(v. 14), mais, plus largement, elle rompt l'harmonie entre l'animal et la
descendance de la femme (v. 15). L'homme sera touché, on va le voir, au
cœur de son identité, mais il est également frappé,
comme on le constate ici, dans ses relations avec son environnement. Quant aux
malédictions qui atteignent directement l'homme et la femme, on notera
liminairement qu'elles ne sauraient être interprétées comme
chute d'un état ontologique dans un autre. C'est bien plutôt,
chaque fois, la création bonne de Dieu elle‑même qui se voit
marquée, en son cœur, d'un signe négatif : ainsi la femme va‑t‑elle
être touchée dans ce qui fait, à cette époque tout
au moins, le centre de sa condition, mère et épouse.
L'enfantement devient douleur, la joie et la réciprocité de la
relation sexuelle devient lieu d'une sujétion (v. 16). De
même pour l'homme : de culte reconnaissant, son travail devient devoir
pénible (v. 17‑19). Le même jeu se retrouve à propos
de la mort : condition normale d'un être fini,
(Interprété dans le sens de Péguy
écrivant : “ ce qui depuis ce jour est devenu la mort,
n'était qu'un naturel et tranquille départ ”. Cité
et commenté par G. MOREL, Questions d'homme : l'autre p. 175. La tradition
juive comprend dans le même sens, selon le midrash : “ et voici, la
mort était bonne ” (cf. J. EISENBERG‑ABECASSIS, A Bible
ouverte, p. 144, 148 s.). On peut éventuellement dire que
l'homme, mortel, était maintenu en vie parce que vivant à l'ombre
de l'arbre de la vie; mais il ne peut s'agir, là, de condition
intrinsèque, mais de dépendance actuelle (donc à
réactualiser tous les jours); voir dans ce sens, par ex. LUTHER, Œuvres
17, p. 97).
tiré de la terre, elle devient comme la seule fin
de la vie, projetant dès lors l'angoisse et provoquant une conscience
anticipée d'absurde (v. 19). Parce qu'il ne s'agit pas, en tout ceci,
d'un changement de nature ‑ même si l'homme ne peut, seul,
remédier aux conséquences du péché ‑, il est
possible de lire, sous. les réalités humaines d'aujourd'hui, ce
à quoi elles étaient, primitivement, et sont, eschatologiquement,
destinées. Ainsi, là malédiction, ne va pas trouver son
dernier mot dans une dégradation irrémédiable et dans
l'enfermement en un destin étranger, mais dans la promesse de la
restitution d'une bonne ordonnance de la seule et mme création, celle de
Dieu. Création à la fois première, dernière et
dicible aujourd'hui pour celui qui, loin de s'enfermer dans son
péché, le reconnaît et sait, dès lors,, lire et
confesser.
Enfin, le récit nous apprend que la transgression
ne va pas sans une nouvelle promesse, sans le signe d'une encore secrète
bénédiction. L'attestent les v. 20 à 24 par lesquels
s'achève le texte. Le nouveau nom donné par l'homme à la
femme, Eve, mère des vivants (v. 20), témoigne que le futur est
ouvert et que la mort n'a pas le dernier mot. Le v. 21 montre Dieu offrant
protection à l'homme : la rupture est consommée, mais Dieu
n'abandonne pas, l'homme. La distance, condition de, vie authentiquement libre
dans l'ordre bon de la création fut prétexte, pour l'homme,
à emprunter la direction opposée à celle où il
était appelé, mais Dieu retrouvera l'homme ailleurs et autrement.
Dieu prend donc acte (ici encore, on voit que le texte n'entend nullement
nourrir quelque nostalgie des paradis perdus). Le texte indique même que
Dieu va accompagner l'homme, à distance, sur le chemin choisi. C'est une
promesse. Dieu ne renonce pas à son œuvre. Elle prendra simplement
d'autres voies, empruntant le long chemin de la réconciliation.
Les derniers versets montrent que l'homme est
éloigné d'Eden. Suprême malédiction ? Je n'en crois
rien. Dans la nouvelle situation survenue du fait de la transgression, un
certain exil est nécessaire. Comme condition de vie, présente et
future., L'homme s'est enfermé dans une situation de mensonge dont on ne
va pas tarder à apprendre, dès le chapitre suivant (Cain et
Abel), qu'elle débouche nécessairement sur la violence. Or, il ne
faut pas que cette situation devienne éternelle. Il est
nécessaire maintenant, que l'homme quitte Eden, entre en exil, pour
pouvoir, ensuite, au cœur de son histoire et du sein de cette histoire,
recevoir un nouveau don de Dieu. Il ne faut pas que l'homme soit
conforté dans sa faute, à l'ombre de l'arbre de la vie et
dès lors abandonné à un malheur sans rémission
possible. Le v. 24 souligne simplement, mais fortement, que s'il y a
rémission ‑ et il y aura rémission ‑ ce ne pourra
être que par la grâce de Dieu. Au gré d'une nouvelle
intervention et d'un nouveau don du créateur. L'homme seul ne saurait se
sauver. En dépit de sa bonne volonté, il ne peut que s'enfermer
dans une œuvre de mort qui ne cessera d'échapper à sa
maîtrise et de se retourner contre lui. Telle est en effet la dure loi
imposée à un être qui, fini, succombe à la tentation
‑ mortelle - de s'égaler à l'infini. Tentation permanente
de l'homme. Possibilité qui était donnée au cœur
même de la création, dès lors que Dieu érigeait
l'homme en partenaire possible, en être libre d'acquiescer au de refuser
son offre. Possibilité devenue réalité, mais qui,
justement, comme telle, ne doit pas être sanctionnée en un destin
éternel. La tentation était bien, pour l'homme, rigoureusement
mortelle. Non pas que, dans le texte, le trépas pur et simple soit mis
en cause (c'est le mensonge du serpent que de l'avoir fait croire). La
tentation était mortelle au gré d'un jeu plus profond de la vie
et de la mort. D'un jeu qui veut que l'on puisse être vivant et,
pourtant, mortifère et porté par la mort; et inversement, qu'on
puisse être mortel et pourtant porteur d'une œuvre de vie.
Dialectique qu'on retrouvera, développée, avec l'Evangile.
Inutile donc d'insister pour l'instant.
Après avoir commencé à nous
apprendre ce qu'est l'être et la vérité en faisant survenir
un troisième terme (Dieu, extériorité ou
altérité instituante) propre. à faire éclater la
trop simple alternative être‑néant, le texte nous laisse
maintenant discerner ce qu'est la mort, et ce qu'est la vie. Non une
alternative à deux termes. Mais un jeu plus complexe. Le jeu qui
valorise la finitude parce qu'il valorise la détermination, y compris la
limite qu'elle suppose. Aussi le texte ne dénonce‑t‑il
finalement le désir d'infinitude de l'homme que parce qu'il le sait
secrètement mortel. Sa dénonciation est le revers d'une promesse.
Aussi vrai que l'homme doit toujours mourir à ses désirs
d'impossible pour pouvoir vivre en vérité l'histoire. Et aussi
vrai que Dieu ne fait nombre ni avec l'être antithétiquement
opposé au néant, mais avec l'institution singulière d'un
monde, ni avec l'éternité antithétiquement opposée
au temps, mais avec une récapitulation singulière du temps.
Reprise systématique
Nous avons lu, successivement, les chapitres 2 et 3 de la
Genèse. Nous avons souligné certains de
leurs éléments, nous appuyant sur les travaux historiques et
exégétiques spécialisés, sans donner ici ni le
détail de l'argumentation ni l'ensemble des références
nécessaires. Il nous faut maintenant reprendre l'interprétation
de façon plus systématique.
a) Mise en place typologique " : de quelle
manière les mythes babylonien et adamique de l'origine rendent compte du
mal et du salut.
Le mythe adamique comprend le mal comme
événement historique dont l'homme est responsable,
survenant (d'une façon que la réflexion rationnelle ne parvient
pas à maîtriser logiquement de bout en bout) sur ‑l'arrière‑fond
d'une création bonne et achevée.
Le salut résultera d'une
péripétie historique nouvelle, survenant
(d'une manière que la réflexion rationnelle ne parvient pas
à maîtriser logiquement, de bout en bout) sur l'arrière‑fond
d'un surplus de bonté et d'innocence (pardon, grâce, etc.).
Comme tel, le mythe adamique s'oppose au mythe
mésopotamien du chaos originel. Ici, l'origine du mal apparaissait
coexistensive à l'origine des choses. La création
résultait d'une lutte entre un principe bon et un principe mauvais
(lutte originelle qui se poursuit, continuellement reprise, jusqu'à la
fin des temps).
Le salut était alors compris et
vécu comme répétition rituelle (dans le culte notamment)
de la lutte originelle (on revit le drame de la création et la victoire
du principe bon sur le principe mauvais).
(Une lecture délibérément typologique,
attentive donc à la différence des discours dans une synchronie
spécifique et peu soucieuse de filiations ou d'écarts
historiques, est en droit de faire apparaître la configuration
particulière du mythe adamique en le distinguant des discours tenus par le
mythe tragique du Dieu méchant et par le mythe d'un exil de
l'âme dans la corporéité. C'est ce que
fait Ricœur (ibid.) que, là encore, je transcris.
L'exercice est utile : la tradition chrétienne ne cessera de
côtoyer, en ses frontières, ces figures mythiques.
Pour le mythe tragique du Dieu méchant, le mal résulte
d'un aveuglement dont l'homme est victime (ex. Œdipe).Le mythe pointe vers
une théologie inavouable du Dieu méchant qui aveugle l'homme.
L'homme est coupable sans commettre de faute. L'alliance, la loi et la
vérité dans l'histoire, ne sont pas possibles, car Dieu n'est pas
créateur. Le salut sera lié à la
représentation (théâtrale) qui fait voir le tragique (la
délivrance ‑ comme la “ faute ” ‑ passent par
une esthétique, non par une éthique elles se contemplent
s'objectivent). Quant au mythe d'un exil de l'âme, il fait
ressortir le mal à une scission de l'homme en âme
et corps sur l'arrière‑fond d'une dualité des mondes. un
onde bon, éternel, idéal, etc. (celui de l'âme) et un monde
mauvais, temporel, matériel, etc. (celui du corps). Sous sa forme
gnostique, il accompagnera de façon rémanente le christianisme,
qui ne le récusera pas sans en rester souvent infecté. Le salut
consistera ici dans le retour de l'âme à sa patrie originaire,
dépouillement du corps, purification, anagogie, etc.).
b) Au cœur de l'origine : une nécessaire
“ entrée en extériorité ”.Le mythe
adamique ne comprend pas le mal comme passage (chute) d'un état compris
de façon massivement positive à un autre état, compris de
façon massivement négative.
On a indiqué en cours de lecture, à
plusieurs reprises, que la confession nouée en Gen. 2‑3
proposait, tant en ce qui concerne la création bonne qu'en ce qui est
désigné comme origine du mal, une vision sous‑tendue par
une dynamique ou un devenir. Il s'agit naturellement d'une dynamique
ambivalente : elle apparaît à la fois nécessaire et
légitime (promise au bien) et à la fois malheureuse (conduisant
à la mort). (…).
Or, ces points sont bien ‑ centralement même ‑
dans le texte. On apprenait en effet, dès la mise en place de la toile
de fond, en Gen. 2, que la différence et
l'inadéquation faisaient partie de l'ordre bon des choses; qu'elles
étaient adéquates à une finitude vraie devant Dieu.
Théologiquement, on pourra dire que Dieu veut un partenaire; et que,
dès lors, l'histoire et la possible transgression étaient
inscrites, implicitement, dans l'ordre de la création. Dieu suscite un
homme susceptible de dire non, dans la mesure même où Dieu désire
un partenaire capable de vraie reconnaissance. L'homme n'est pas contraint au
oui. Il n'est pas l'animal; il est appelé à se poser dans
l'être en ratifiant devant Dieu la création de Dieu.
Voilà ce que confesse Gen. 2. Mais c'est
dire, encore une fois, que l'entrée en extériorité est nécessaire
à ce vrai face à face avec Dieu qui est la promesse implicite de
la création. Gen. 3 dira seulement que cette
entrée en extériorité se fait mal. L'homme est bien
appelé à se poser, en régime d'autonomie, seconde certes
mais bien réelle. Seulement, dans la mesure où l'homme est interpellé
là comme liberté, il va succomber au vertige de l'infini, sombrer
dans l'illusion d'une autonomie radicale. Comme s'il n'était plus en
situation de réponse, mais de premier créateur.
Le mythe dit donc en même temps que l'homme
est appelé à vivre d'une différence, bonne et
heureuse, et qu'il est enclin à s'installer dans sa propre identité,
en mésusant de cette différence même et de la structure
éthique de responsabilité qui lui sont données.
Mais en tout ceci, le mythe ne dit jamais que
l'entrée en extériorité soit principiellement fatale. Il
se trouve que, de fait, elle l'est. Mais elle l'est de par une faute,
contingente, dont on fait l'aveu. Du coup,
cette entrée ratée en extériorité apparaît
comme le revers d'une promesse et d'une bonté qui se tiennent par
delà la désobéissance. La bonté est projetée
protologiquement dans un récit de la création, mais elle est, en
son fond, confession eschatologique. C'est justement, d'ailleurs, parce qu'elle
est cette confession eschatologique‑là qu'elle inscrit dans
l'œuvre créatrice même de Dieu la structure d'une
différence instituante et constitutive de vie vraie.
La création présente, en Gen. 2, la figure
spécifique qu'on a essayé de mettre en lumière, parce que
l'auteur confesse un Dieu qui, dans l'histoire, assume la distance,
l'écart et l'entrée de l'homme en exil; un Dieu qui n'appelle pas
l'homme à revenir à quelque état de première
enfance, mais qui rejoindra l'homme dans son exil même pour transformer -
au gré d'une nouvelle et toujours même action créatrice ‑
cet exil en une condition de vie selon la vérité.
c) Thèses
récapitulatives
1. L'accent
majeur de Gen. 2 et 3 porte sur le fait que l'homme
“ commence ” le mal au sein d'une création bonne et
achevée.
1.1. Le
mythe propose ainsi un dédoublement "de l'origine : il y a
l'origine première de l'être‑bon des choses qui renvoie
à l'acte créateur de Dieu; il y a l'origine ‑ seconde pour
ainsi dire, mais tout aussi “ originaire ” en ce qui concerne notre
situation historique ‑ d'un, mal radical dont l'homme est
responsable.
1.2. L'origine
du mal est historique. Adam n'est pas le premier homme, surnaturel, mais une
figure (paradigmatique) dont la constitution est homogène à la
nôtre. (Gen. 3 ne raconte donc pas, stricto sensu, la “
chute ” d'un état ontologique parfait dans un autre perverti).
1.3. Le
“ commencement ” du mal par l'homme est donc pensé comme
événement. A ce titre, il fait figure de césure qui dit
à quoi elle met fin et ce qu'elle inaugure. A ce titre toujours, il se raconte
(on peut en “ faire mémoire ” comme d'une histoire, non
le subir seulement, comme une fatalité).
1.4. Le
mal (quoique radical) est donc contingent. Il est
raconté en fonction d'une innocence plus originaire et en appelle
à une nouvelle innocence (cette innocence est pensée ‑
confessée dans la foi ‑ non connue).
1.5. Les
deux “ commencements ” dont parle le mythe ne sont dès lors
pas à comprendre selon le mode de la succession (mode
chronologique), mais selon celui de la surimpression (schème spatial). Le
mythe dit en même temps que l'homme est créé
destiné à l'innocence et que l'homme est enclin
à la transgression.
2. Le
“ commencement ” du “ mal ” est confessé comme désobéissance,
c'est‑à‑dire comme rupture d'une
situation relationnelle de l'homme avec Dieu, de l'homme avec l'homme,
de l'homme avec la création.
2.1. La question n'est, ainsi, pas celle d'un choix entre un Bien et un Mal qui seraient préalablement donnés sous la forme d'une axiologie fixe et éternelle. Il en va plutôt, ici, d'une manière de se poser dans l'être qui précède et commande la morale, le savoir et le faire particuliers, historiques, contingents.
2.2. Le “ mal ”, c'est, pour l'homme, d'avoir cru (tel est le mensonge du serpent) qu'on pouvait se placer hors de la relation avec Dieu pour juger, de l'extérieur et sur terrain neutre, de ce qu'il fallait penser, vouloir et faire. Dès lors, l'homme se posait en situation de créateur absolu (alors qu'il ne peut être que créateur en situation de reconnaissance, en fonction d'un don), sans limite.
2.3. Cette nouvelle situation sera marquée par la honte (cf. la nudité), la peur et le ressentiment accusateur (ces traits vont commander le savoir, l'activité pratique, le jugement moral, etc.).
3. Le travail, le langage, l'institution, la sexualité, etc. ne sont pas pensés comme réalités consécutives à la transgression. Elles font partie de l'ordre premier ‑ confessé ‑ de la création. Seule leur modalité est affectée : le travail, de culte reconnaissant, devient devoir pénible; la sexualité, de rencontre émerveillée, devient lieu de sujétion; la limite, de positive, est désormais ressentie comme oppression; la mort devient source d'angoisse et d'un sentiment d'absurde; l'histoire de l'homme apparaît traversée par une lutte à mort (cf. les enfants de la femme et le serpent).
4. Le
serpent est le reste d'une figure diabolique, partiellement “
démythologisée ” par rapport aux mythes ambiants ‑ il
est créature et non principe du mal, quasi‑divin. Cette
place attribuée au serpent correspond à la structure du mythe
mise en lumière jusqu'ici : la création naît et vit d'un
acte créateur bon, et c'est avec l'homme ‑ historique ‑ que
le “ mal,” surgit.
4.1. La
figure du serpent n'est pourtant pas supprimée. Elle a sa place au
niveau de l'histoire (non de la création), seul niveau
où se joue la transgression (cf. supra : Adam figure
l'homme “ exemplaire ”, paradigmatique, non le premier homme au
sens chronologique). Or, à ce niveau, le “ mal ” est en
effet, pour l'homme, toujours déjà là. L'homme
“ commence ” le “ mal ”, mais c'est un
événement qui prend place dans une tradition (dans un
“ monde ” structuré et marqué par l'histoire du
mensonge de l'homme). En ce sens, il est probablement plus précis de
dire que le mal entre dans le monde avec l'homme que de dire que l'homme le
“ commence ” comme s'il en était le commencement absolu.
4.2. L'homme
est donc coupable et innocent. Le mythe en effet ‑ comme tout
mythe et toute théologie ‑ ne se contente pas de décrire :
il dit une genèse, en l'occurrence. il dit d'où
vient le “ mal ” (de la tentation d'autonomie, illimitée
et infinie ‑ et, à ce titre, secrètement mensongère ‑
de l'homme). C'est un jugement théologique. Mais la
culpabilité qui est ici confessée ne saurait être
intégrée sans autre à une vision de responsabilité morale.
5. La foi ne croit pas au péché, mais à la rémission des péchés. La foi ne raconte le surgissement du “ mal ” que comme l'envers (approprié) de la reconnaissance d'une Promesse et de la confession d'une espérance manifestée dans l'histoire des croyants. Abraham est la première figure réponse.
5.1. Il faut donc lire le mythe et l'investigation qu'il propose des rapports entre l'originaire premier et l'originaire historique en fonction d'une tension qu'il suppose et confesse entre commencement, histoire et fin.
5.2.
Dès lors, en conformité avec la confession
de Gen. 2, le mythe adamique n'ouvre pas sur une nostalgie de
l'innocence et des paradis perdus. Gen. 3 nous montre (dit) comment
l'homme a pris conscience de lui‑même : il est devenu
“semblable à Dieu”, mais sur un mode aliéné et
secrètement mensonger. La Promesse dont vit la foi et que confesse le
croyant sera la promesse d'une innocence seconde qui (cela
lui sera donné, cf. la figure du nouvel Adam) intégrera
en l'assumant l'écart, la prise de distance et la transgression comme le
mensonge qui y trouve son lieu d'origine. Elle sera innocence à partir
de la distance et au sein de la distance. Gen. 2 posait cette distance
déjà dans l'ordre de la création (structure du vis‑à‑vis,
de l' extériorité réciproque et non de
l'immédiateté “ paradisiaque ”) : la distance s'est
simplement révélée être occasion d'autonomie
mensongère et aliénante; elle pourra ‑ grâce au
pardon ‑ être vécue dans une autonomie vraie parce
qu'à nouveau confessante et reconnaissante. (…).