L'Ancien Testament et l'exil
Texte tiré de la brochure "Une parole qui déplace. Expo Bible du 28 janvier au 8 février 1991. Uni Dufour - Genève" 
©Thomas Römer, 1991 Faculté de théologie Genève.
Thomas Römer est actuellement Professeur d'Ancien Testament à l'Université de Lausanne.

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Les plus vieux textes (écrits) de l'Ancien Testament datent probablement des dixième et neuvième siècles avant notre ère. Cependant l'Époque la plus importante pour la rédaction de la première partie de la Bible était certainement celle de l'exil babylonien (au sixième siècle avant notre ère). 
 

L'exil : quelques repères historiques

Toute l'histoire de l'Israël biblique et de la Syrie-Palestine en général est déterminée par la présence des grandes puissances qui contrôlèrent cette région. Dès le huitième siècle avant J-C, c'est l'empire assyrien qui domine le Proche-Orient. En 722, le royaume du Nord, Israël, est annexé et transformé en une province assyrienne, Juda est alors devenu vassal de l'Assyrie. Mais vers 630 celle-ci s'affaiblit, menacée par le prochain empire à venir. la Babylonie. Un tel affaiblissement provoque l'audace des petits royaumes. En Juda, le roi Josias (639-609) se permet une politique anti-assyrienne. Dans l'historiographie biblique, il est présenté de manière entièrement positive , ce qui est rare. Le récit de 2 Rois 22-23 parle d'une grande "réforme" religieuse entreprise par Josias, dont le point de départ aurait été la découverte d'un livre ancien et mystérieux. Il s'agit, sans doute, de la première version du livre du Deutéronome. Le récit biblique en question veut légitimer la politique de Josias, qui peut être caractérisée comme une politique d'émancipation vis-à-vis de l'extérieur et comme une politique de centralisation vis-à-vis de l'intérieur. Jérusalem fut déclaré seul sanctuaire légitime. Le Deutéronome, qui en fournit la légitimation religieuse, est présenté comme un livre très ancien, datant de l'époque de Moïse. Cette politique des "anciens livres retrouvés" est alors assez répandue dans le Proche Orient ancien. En effet le Deutéronome primitif est écrit par des scribes à la cour de Jérusalem qui soutiennent la politique du roi Josias et proclament que Yhwh (Le nom du Dieu d'Israël s'est probablement prononcé "Yahwé", mais les textes bibliques n'indiquent pas cette prononciation car pour les derniers rédacteurs le nom de Dieu était devenu imprononçable. Nous nous contenterons donc de transcrire les consonnes hébraïques de son nom), le Dieu d'Israël est le seul Dieu de son peuple. Ces scribes construisent le Deutéronome comme un traité de vassalité assyrien, mais avec une intention polémique: le suzerain qui y parle n'est pas le roi d'Assyrie, mais Yhwh, le seul souverain pour le peuple hébreu. 

Il est possible que Josias ait réussi à annexer certains territoires de l'ancien royaume d'Israël appartenant à l'ancienne province assyrienne Samerina. En 612, Ninive, la capitale assyrienne, est prise par une coalition de Mèdes et de Babyloniens, et les petits royaumes de la Syrie-Palestine retrouvent une certaine indépendance. Malheureusement, Josias, qui veut s'opposer au pharaon Néko venu au secours de l'Assyrie est tué à Meguiddo. Avec sa mort commence la fin du royaume de Juda. 
Après la mort de Josias les propriétaires terriens déclarent Yoakhaz roi de Juda. Peu après Néko le destitue et installe Elyaqim, le fils aîné de Josias en lui donnant le nom de Yoyaqim. En 605, les Egyptiens sont battus par les Babyloniens et Yoyaqim devient vassal de Babylone. Cependant l'Egypte continue à encourager des révoltes contre Babylone et vers 6021601 Yoyaqim participe à une tel entreprise. La répression arrive en 598: les Babyloniens assiègent Jérusalem. Yoyaqim meurt pendant le siège et son fils Yoyaqin lui succède. Il évite la destruction de la ville en ouvrant les portes. Ensuite c'est le scénario habituel de la politique babylonienne face aux peuples soumis: pillage de la ville et du temple, déportation d'une partie de la population vers la Babylonie. C'est donc déjà ' en 597 que commence la période de l'Exil. Il semble même que cette première déportation fut la plus importante (d'après Jérémie 52,28 environ la moitié des habitants de Jérusalem auraient été déportés). Parmi les exilés se trouve le roi Yoyaqin. 

Le royaume de Juda fut considérablement réduit. Le roi babylonien Nabuchodonosor choisit comme régent de Juda Mattanya, le troisième fils de Josias et change son nom en Sédécias. Il est probable que celui-ci ne portait plus le titre de roi, mais qu'il avait simplement le statut de gouverneur. On ne sait pas très bien pourquoi Sédécias tenta une révolte contre les Babyloniens, l'initiative venait probablement de nouveau d'Egypte. La répression de ce soulèvement amena la destruction de. Jérusalem en 587/586. La ville fut incendiée et le temple détruit. Le reste des "gens importants" de Juda fut exilé. Le royaume de Juda avait cessé d'exister, il fut rattaché à la province de Sametina. Godolias, un juif probabylonien, devint gouverneur mais fut rapidement assassiné par un groupe de résistants. C)n trouve des récits sur ces événements dans le deuxième livre des Rois (ch. 25) et le livre de Jérémie (ch. 40-43). 

Certains textes bibliques donnent l'impression que la Judée était vide et déserte à l'époque de l'exil; on lit par exemple en 2 Rois 25,21 "c'est ainsi que Juda fut déporté loin de sa terre". Or il semble que seul 20 à 30 % de la population se trouvait exilée (surtout les jérusalémites). En effet les Babyloniens déportèrent surtout l'establishment: la cours, l'intelligentsia (les fonctionnaires, les scribes), le clergé, les artisans, etc... La population rurale était en grande partie restée en Palestine et bénéficia d'une redistribution des propriétés foncières entreprise par les Babyloniens. Nous avons ici le début du conflit entre les exilés et les non-exilés, conflit qui va être déterminant pour la suite de l'histoire du peuple juif et qui se reflète dans de nombreux écrits bibliques. 

Il est évident que l'Exil représente une crise sans pareil pour la conscience judéenne. En effet, pour les membres de l'ancien royaume de Juda tous les piliers sur lesquels reposaient l'identité d'un peuple au Proche Orient ancien s'étaient écroulés. Quels étaient ces piliers? 
 

L'exil et la fin de la religion nationale 

A l'époque de la monarchie la religion "officielle" en Israël et en Juda se construisait autour de trois piliers. le temple la royauté et le pays. Le garant de la stabilité de ces piliers, Yhwh était vénéré comme le dieu national. Cette conception n'exclut nullement le culte d'autres divinités (qui est d'ailleurs attesté par toutes les polémiques prophétiques à ce sujet). 

Certes,  il a existé (d'abord dans le royaume du Nord?) un mouvement en faveur de la vénération exclusive de Yhwh, dont les portes paroles étaient, entre autres, les prophètes Elie et Osée. jusqu'à l'exil ces voix étaient minoritaires, il s'agissait de marginaux sans impact sur la religion officielle, royale. 

D'après l'idéologie royale ambiante, chaque peuple a son dieu. Ainsi dans l'Ancien Testament les Moabites, voisins des Israélites, sont appelés le "peuple de Qamosh" (Voir Nombres 21,19) comme Israël et Juda sont le peuple de Yhwh. On attend de la part du dieu national des actions de protection et d'aide, notamment lors de conflits militaires; ce dieu assure l'intégrité du pays, le seul espace créé et viable qu'il faut protéger contre les forces du chaos, c'est-à-dire les autres peuples, les ennemis. 

Le roi, le "fils de Dieu" (Dans le Psaume 2 le roi dit lors de son intronisation: "le Seigneur m'a dit: Tu es mon fils aujourd'hui je t'ai engendré") est le vicaire du dieu national, et le médiateur entre Dieu et le peuple. Cette médiation se fait surtout dans le temple, le sanctuaire royal, où sont gardées et récitées les traditions fondatrices. Pour le royaume du Nord il s'agit probablement des traditions concernant le patriarche Jacob ainsi que celle de la sortie d'Egypte, alors que pour le Sud il s'agit des traditions de "sion" , c'est-à-dire la ville sainte de Jérusalem. 

La vénération de Yhwh à l'époque préexilique est donc une religion nationale. Or l'exil babylonien signifiait la fin de cette conception nationaliste, ses trois piliers s'étant écrasés: 

- Le territoire, le pays est sous domination babylonienne et une partie du peuple se trouve exilé en Babylone. 
- Les institutions politiques et idéologiques ne fonctionnent plus, le dernier roi de Juda va mourir à Babylone et le temple est détruit. 
- Le maintien de l'idée d'un dieu national signifierait alors l'abandon pur et simple de la vénération de Yhwh, car, selon cette conception, celui-ci avait été vaincu par Mardouk, le dieu des Babyloniens. 

Il faut donc trouver d'autres chemins pour définir et la notion de "peuple" et la notion de "Dieu", il faut dépasser l'idée d'un dieu national. C'est dans cette situation de rupture et de discontinuité que l'exil va devenir l'époque la plus créatrice en ce qui concerne les traditions religieuses du peuple hébreu. 
 

Les différentes réponses face à la crise de l'exil

Contrairement aux Assyriens, les Babyloniens ne dispersaient pas les exilés mais les établissaient en colonies sur des sites abandonnés, en l'occurrence dans la région de Nippour. Il ne s'agit probablement pas d'esclavage car les exilés peuvent faire du commerce, des noms juifs sont attestés parmi les clients des banques babyloniennes. 
Le grand problème des exilés n'était donc pas de nature économique mais plutôt idéologique. c'étaient des questions d'identité et du sens de l'exil. Comment maintenir l'adhésion à Yhwh face au dieu Mardouk des Babyloniens dont les exilés voyaient certainement les grandioses possessions? Il fallait trouver des nouveaux fondements pour garder l'identité israélite et maintenir la foi en Yhwh contre les apparences. Parmi les exilés trois groupes proposèrent des pistes différentes. 
 

LES SCRIBES. 

On les appelle aussi les " deutéronomistes" car ils sont les successeurs des rédacteurs du Deutéronome à l'époque du toi Josias (Voir ci dessus). En s'inspirant des principes du livre du Deutéronome (un Dieu, une loi, un culte, un peuple) ils écrivent, pour la première fois, toute une "histoire d'Israël", des origines (Moïse) à la fin du royaume de Juda. ils éditent les livres du Deutéronome, Josué, juges, 1/2 Samuel et 1/2 Rois. Partout dans cette "historiographie deutéronomiste", on trouve des allusions à l'exil; cela notamment dans les discours programmatiques, mis dans la bouche de personnages importants: Moise (Deutéronome 31), Josué (Josué 23), Samuel (1 Samuel 12), Salomon (1 Rois 8). Ainsi quand le roi Salomon inaugure le temple de Jérusalem, il "prévoit" déjà sa destruction et la déportation du peuple et , "si dans le pays où ils sont captifs ... ils prient vers toi, en direction de leur pays... en direction de la ville que tu as choisie... écoute leur prière et leur supplication" (1 Rois 8,47-49). La préoccupation de ces "deutéronomistes" est d'expliquer et d'interpréter la fin du royaume de Juda. Pour eux, la catastrophe de l'exil est arrivée parce que le peuple n'a pas été capable de se comporter selon la Loi, tel qu'elle est codifiée dans le Deutéronome. Dans ce sens l'oeuvre deutéronomiste est une grande "théodicée", elle cherche, en effet, a expliquer que l'exil n'est pas du à la faiblesse de Yhwh, mais que c'est lui-même qui l'a provoqué pour sanctionner la désobéissance de son peuple. 

Cependant cette historiographie est plus qu'un simple constat d'échec. Dans la première partie de l'úuvre, c'est-à-dire le Deutéronome, les destinataires sont identifiés à la génération du désert, la génération des origines, comme si l'on voulait en quelque sorte effacer sept siècles d'histoire. Puisque d'après la tradition biblique il 
y a eu deux générations dans le désert: la première morte à cause de sa désobéissance et la seconde qui a pu entrer dans le pays, les destinataires sont appelés à choisir entre la vie et la mort-. "vois, je mets aujourd'hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur... choisi la vie, pour que tu vives toi et ta descendance en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix et en t'attachant à lui" (Deutéronome 30,15.19.20). D'après les "Deutéronomistes" un nouveau départ est possible: il faut accepter la réalité de l'exil et veiller à ne plus répéter les erreurs des pères. C'est donc la loi du Deutéronome qui fournit les directives pour une nouvelle vie et une nouvelle identité. L'historiographie deutéronomiste se termine avec l'amnistie du roi Yoyaqin, qui reste en Babylone comme un invité privilégié (Voir le récit de 2 Rois 25). L'exil devient alors "diaspora" (Ce terme désigne encore aujourd'hui des communautés juives vivant à l'extérieur du pays d'Israël) on commence à envisager la possibilité de vivre en dehors du pays. 

Quelques temps après sa première édition, l'historiographie 
deutéronomiste s'est vue ajouter un prologue par des auteurs issus du même milieu. Ces auteurs ont voulu modifier ou corriger la théologie des premiers "deutéronomistes" qui, à leur goût, avaient été trop optimistes quant à la possibilité qu'a l'homme de respecter la loi divine. Pour contrebalancer cette orientation, les "deutéronomistes" de la deuxième génération ont fait précéder l'ancienne historiographie par des cycles narratifs relatant de manière détaillée ce qui n'était présent chez les premiers "deutéronomistes" que par allusion: la sortie d'Egypte et le séjour dans le désert. Ces récits se trouvent maintenant dans des sections des livres de l'Exode et des Nombres. 

Cette édition de la tradition de la sortie d'Egypte montre que l'histoire du peuple commence par une libération, une action divine sans aucun mérite humain (Voir Exode ch.1-15). Les récits de la migration dans le désert insistent, sans illusion, sur la désobéissance du peuple qui aurait été perdu à maintes reprises si Dieu n'était pas intervenu en sa faveur; le récit du don de la manne, en Exode 16, est à cet égard tout-à-fait typique. 

On comprend aisément comment de tels récits deviennent des paradigmes pour une communauté en exil. 
 

LES PRETRES

Les prêtres s'intéressent également aux origines. Eux aussi, éditent une histoire. Elle commence à la création du monde (Genèse 1) et se termine probablement par le refus de la génération du désert d'entrer dans le pays (Nombres 14). Dés le début ils proposent aux exilés deux possibilités de trouver leur identité, le sabbat et la circoncision. 

Le récit de la création en Genèse 1,1 à 2,4 débouche sur l'institution du sabbat, contrairement aux cosmogonies courantes qui se terminent par la construction d'un sanctuaire. L'espace sacré" est alors transformé en "temps sacré", Genèse 2,2-3 mentionne que "Dieu acheva au septième jour l'úuvre qu'il avait faite ... Dieu bénit le septième jour et il le consacra car il avait alors arrêté toute l'oeuvre que lui-même avait créé par son action". 

La version sacerdotale de l'alliance avec le patriarche Abraham (Genèse 17) insiste sur la circoncision comme signe de cette alliance: "Voici mon alliance que vous garderez entre vous et moi... tous vos mÇles seront circoncis" (verset 10). Cela signifie qu'on peut désormais se passer du roi comme médiateur de l'alliance. Le pouvoir royal se transforme en pouvoir patriarcal, et surtout, comme nous allons le voir, en pouvoir sacerdotal. 

On peut encore mentionner les "commandements noachiques", donnés à Noé et à ses descendants, (Genèse 9,4 ss) après le déluge et qui évoquent dés le début de l'oeuvre sacerdotale les principales règles alimentaires, une législation facilement applicable par les exilés et plus tard par la diaspora. C'est bien une histoire des institutions qu'écrivent les prêtres en Babylonie. Si les principales institutions de la monarchie sont devenues caduques il faut en proposer d'autres. Les auteurs sacerdotaux restent convaincus que la présence de Dieu n'est accessible que par des institutions et par la médiation qui appartient au clergé. Ainsi se trouve au centre de l'oeuvre sacerdotale également une loi, une loi qui s'intéresse, contrairement à la loi deutéronomiste, aux thèmes cultuels comme les sacrifices, la législation du culte, le pouvoir des prêtres et l'équipement du lieu sacré (Voir Exode 25-40, le livre du Lévitique, Nombres 1-10). 

Notons que le lieu statique du temple s'est transformé en un sanctuaire mobile qui accompagne le peuple partout où il va. En effet, d'après le récit sacerdotal Moïse reçoit déjà dans le désert l'ordre de construire un sanctuaire. "Le Seigneur adressa la parole à Moïse: dis aux fils d'Israël de lever pour moi une contribution  ...  Ils me feront un sanctuaire et je demeurerai parmi eux" (Deutéronome 25,1.2.8). 

Si les scribes et les prêtres, sous le choc de l'exil, s'intérment aux "origines", cela tient au fait que l'exil provoque une réflexion sur l'identité, donc sur les commencements. Bien sûr, chaque quête des origines est intimement liée à la réflexion sur le présent et le futur. C'est sur ce point qu'interviennent 
 

LES ECRITS PROPHETIQUES. 

Certains prophètes préexiliques, surtout Amos et Osée, avaient annoncé le jugement de Dieu. Peu écoutés de leurs contemporains, ils deviennent actuels après la chute de Jérusalem. Leurs paroles n'étaient-elles pas confirmées par les événements de 587 ? Ainsi le milieu deutéronomiste se met à éditer les livres d'Amos, d'Osée, et de Jérémie en actualisant les discours prophétiques pour l'époque exilique. Si le jugement de Dieu était inévitable il ne signifie nullement la fin de l'histoire de Dieu avec son peuple. Ainsi le livre d'Ezéchiel qui montre l'influence à la foi de l'école deutéronomiste et du milieu sacerdotal (Ce qui n'est pas étonnant car les différents groupes des exilés étaient certainement en contact les uns avec les autres) contient au chapitre 20 une réflexion sans illusion sur le comportement du peuple et les raisons du "jugement", néanmoins ce chapitre se termine par la promesse du retour" Vous connaîtrez que je suis le Seigneur quand je vous ramènerai sur le soi d'Israël, dans ce pays que j'avais juré de donner à vos pères" (verset 42). 

Une voix assez originale est celle du deuxième Esaïe, c'est ainsi qu'on appelle le prophète anonyme dont les discours se trouvent en Esaïe 40-55. C'est peut-être le premier auteur de l'Ancien Testament à développer l'idée d'un monothéisme conséquent, se moquant ouvertement des autres dieux, contre lesquels les deutéronomistes avaient encore mis en garde leurs destinataires. Pour le second Esaïe il n'y a pas de Dieu en dehors de Yhwh: " Ainsi parle le Seigneur... c'est moi le premier, c'est moi le dernier, en dehors de moi, pas de Dieu" (Esaïe 44,6), les divinités des peuples ne sont que des idoles, du 'bois à brûler" (44,17). jamais le monothéisme biblique n'a été exprimé avec plus d'impact et de verve, et ceci à un moment où les apparences n'étaient guère favorable à cette affirmation de la souveraineté de Yhwh. Le deuxième Esaïe annonce la fin de l'exil et présente le retour comme à la fois un nouvel Exode et une nouvelle création, "ne vous souvenez plus des premiers événements... voici que moi je vais faire du neuf.. oui je vais mettre en plein désert un chemin... je procure en plein désert de l'eau... pour abreuver mon peuple" (Esaïe 43,18-20). Puisque Yhwh est le Dieu souverain de tout l'univers il peut utiliser le roi perse, Cyrus, comme messie (!) pour mettre un terme à l'empire babylonien. 

Si les préoccupations des exilés, et de la diaspora, sont omniprésentes dans bon nombres de textes bibliques on peut se demander ce que deviennent 
 

LES "AUTRES", LES NON-EXILES. 

Ce groupe, majoritaire au niveau numérique, ne nous a guère laissé d'écrits (peut-être le livre des Lamentations). Cela tient au fait que la plupart des gens lettrés se trouvaient certainement parmi les déportés. Dans le livre d'Ezéchiel, nous trouvons en 33,24 une citation des "autochtones", des non exilés, qui revendiquent la possession du pays par une référence à Abraham: "Abraham était seul et il a possédé le pays, nous qui sommes nombreux, c'est à nous que le pays est donné en possession". Il semble qu'Abraham sert de figure d'identification aux non-exilés, tandis que les "deutéronomistes" voyaient les origines du "vrai Israël" en Egypte. Les auteurs sacerdotaux, soucieux d'un compromis, ont intégré les traditions patriarcales dans leur historiographie, mais en donnant à Abraham un profil résolument "exodique"; Abraham va alors venir d'Ur-Kasdim c'est-à-dire de la Babylonie (Voir Genèse 11,27-30). 

Après ce petit tour d'horizon on comprend aisément l'impact de l'époque exilique pour la naissance de la littérature vétéro-testamentaire. Ce n'est pas une seule réponse à la crise de l'exil qui va l'emporter, toutes les différentes approches vont devenir "canoniques", c'est-à-dire faire partie de la Bible. L'unité de l'Ancien Testament va donc se faire dans la diversité. 
 

Permanence et actualité de l'exil

La prise de Babylone en 539 par le roi perse Cyrus signifie la fin de la domination babylonienne. Quelques années plus tard les exilés ont la possibilité de rentrer en Judée, mais peu en ont envie (dans les livres d'Esdras et de Néhémie il est question des mesures désespérées de Néhémie, ancien exilé envoyé en "mission" par le roi perse, pour repeupler la ville de Jérusalem). L'exil est devenu perpétuel, ou pour le dire autrement il s'est transformé en diaspora. A l'époque perse il existe trois centres de présence juive la Palestine, la Mésopotamie et l'Egypte (ces trois centres apparaissent au début de l'histoire d'Abraham. il vient de Mésopotamie, il parcourt la Palestine pour ensuite se rendre en Egypte, Genèse 11,27-32 et 12). La situation de la diaspora va influencer l'imaginaire et la mémoire du judaïsme pendant des siècles. 

Si aujourd'hui les spécialistes de l'Ancien Testament sont d'accord sur le fait que l'exil, au sens large, a provoqué la naissance de l'Ancien Testament et qu'on s'intéresse de plus en plus à cette époque, cela s'explique aussi par le contexte qui est le nôtre. Nous vivons nous-même à une époque de crise et de rupture, hantée par la recherche de valeurs nouvelles. Ainsi il n'est pas étonnant d'observer aujourd'hui l'élaboration de "théologies de l'exil". Ces actualisations théologiques qui s'enracinent dans le texte biblique sont nécessaires et stimulantes, à condition que l'on se garde de tout "comparatisme sauvage". La (re)découverte de l'exil est beaucoup plus qu'un "phénomène de mode". C'est une donnée fondamentale pour pouvoir comprendre l'Ancien Testament. De plus l'exil est beaucoup plus qu'une époque historique, c'est la naissance d'un nouvelle identité, une identité qui restera toujours multiforme et conflictuelle.