En complément de ce chapitre, nous vous prions de lire le commentaire de Westermann aux pages 452-460.
Traduisez d'abord le texte hébreu, et tout particulièrement les v. 13-15.
Pendant votre travail de traduction, prenez note des renseignements qui vous sont donnés dans l'apparat-critique de votre BHS.
Ensuite, comparez vos découvertes avec l'apparat-critique ci-joint, tiré d'une édition antérieure du texte hébreu, l'édition BHK. Que pouvez-vous observer ?
Lisez ensuite les trois paragraphes
suivants :
Rappel méthodologique concernant la critique textuelle.
La critique textuelle est la méthode qui analyse les différentes variantes que l'on peut trouver dans les manuscrits, dans le but de retrouver le texte qui s'approche le plus de la version originale.
Comme vous avez pu le constater, l'apparat-critique de la BHS, dans le cas des versets qui nous intéresse, ne nous indique qu'une seule information : le dernier mot du v. 14 a pu être ajouté. Mais cette variante n'est attestée dans aucun manuscrit, il ne s'agit que d'une supposition de la part de l'éditeur.
Par contre, l'apparat-critique de la BHK mentionne deux lieux variants qui n'ont pas été repris par la BHS :
Au v. 13, le texte grec de la LXX ajoute, au début de la parole de YHWH : "Ne crains pas, je suis le Seigneur...".
Au v. 22, la LXX ajoute, au sujet de la pierre érigée par Jacob : "Cette pierre sera pour moi une maison de Dieu".
Ces deux observations ont souvent été négligées par les exégètes. Mais nous verrons par la suite qu'elles méritent peut-être d'être prises en considération.
Le découpage de cette péricope est très clair. Au v. 10, le déplacement du héros marque le début du récit, qui se termine, au v. 21-22, par le voeu de Jacob. Au v. 1 du chapitre 29, un autre récit commence avec un nouveau déplacement de Jacob.
Rappel méthodologique concernant la nécessité de délimiter clairement le texte que l'on étudie.
Les principaux indicateurs qui permettent le découpage du texte sont les suivants :
Changement de lieu
Changement de personnage(s)
Indicateurs de temps
Rappel méthodologique concernant l'étude du genre littéraire.
Ce travail permet ensuite la recherche du Sitz im Leben, c'est-à-dire du contexte dans lequel le texte a pu naître, de la situation historique et sociale de la communauté dans laquelle l'auteur a écrit.
Un courant très large de l'exégèse, depuis H. Gunkel (1901) jusqu'à G. Fohrer et O.H. Steck a accrédité l'idée que Gn 28 est une légende cultuelle, c'est-à-dire un récit qui raconte les origines d'un lieu de culte, d'un rite ou d'une coutume, ainsi que la manière dont ce lieu a été découvert et les raisons de sa sainteté.
Le texte contient effectivement quelques éléments qui pourraient en faire un récit fondateur d'un lieu sacré.
Essayez de repérer
quelques-uns de ces éléments dans le texte.
Vers la solution
Toutefois, si ces éléments vont effectivement dans le sens d'une légende cultuelle, il est aussi possible d'observer d'autres éléments qui font de ce récit plus qu'une simple légende cultuelle, en lui donnant une fonction importante à l'intérieur même de l'histoire de Jacob.
D'une part, la promesse, aux v. 13-15, montre que l'auteur est préoccupé par le sort de son héros, et pas tellement par les questions cultuelles. Alors que Jacob est en danger, Dieu lui assure sa protection (v. 15) jusqu'à ce qu'il revienne en ce lieu.
D'autre part, la terre que Dieu promet de donner à Jacob et à ses descendants au v. 13b n'est pas juste le lieu précis où il se trouve, mais pour le moins tout le territoire environnant. Cela est encore plus explicite au v. 14, qui parle d'une expansion des descendants vers les quatre points cardinaux, et qui semble donc envisager une extension des descendants de Jacob à tout le pays.
Avant d'être une légende cultuelle, ce texte est donc plutôt un récit de rencontre divine, qui a sa place dans l'histoire de Jacob plus que dans l'institution d'un lieu de culte.
De plus, il n'existe, dans l'Ancien Testament, aucun récit de fondation d'un lieu de culte qui ne se préoccupe aussi du héros qui en est l'instrument (c.f. par ex. Ex 3,1-14; Jg6,11-24). Dans le cycle de Jacob, on en trouve un exemple en Gn 33,18-20, lors du retour de Jacob à Sichem, ou, de manière tout à fait rudimentaire, en Gn 32,2-3. Mais ces récits sont beaucoup moins développés que Gn 28. De plus, en Gn 32, le lieu dont il est question ne sera plus jamais mentionné dans la suite du texte. Il ne s'agit donc là que d'un vestige, ou de l'embryon d'une légende cultuelle. On ne peut donc pas se baser sur ces comparaisons pour dissocier le lieu saint de l'histoire du héros qui le découvre.
Le problème, selon A. de Pury, c'est que la plupart des exégètes se sont servi d'une définition étroite de la "légende cultuelle" pour en éliminer tous les éléments qui n'étaient pas strictement orientés sur l'étiologie cultuelle.
L'étude du genre
littéraire d'un texte est importante. Toutefois, l'exemple de Gn
28 nous montre que cette étude comporte aussi le risque qu'on force
le texte à se conformer à cent pour cent à tel ou tel
genre littéraire. L'étude du genre littéraire ne doit
pas devenir une contrainte qui oblige l'exégète à éliminer
un élément important du récit. Dans le cas de Gn 28,
la définition du genre littéraire comme "légende cultuelle"
nous oblige à écarter la promesse comme un élément
secondaire, alors que, comme nous l'avons vu, cette promesse a très
bien pu faire partie intégrante du récit primitif.
Jusque dans les années 1970, cette théorie était admise comme une évidence par tous les exégètes. Mais elle est aujourd'hui presque complètement abandonnée. Dans le cas de Gn 28, l'on se rend bien compte que la séparation du texte en deux récits n'est pas très convaincante, notamment à cause des problèmes mentionnés ci-dessus. La plupart des exégètes admettent donc aujourd'hui que les v. 10-22 forment un récit qui, certes, porte des traces de croissance, mais qui ne peut guère s'être constitué à partir de deux versions parallèles.
Il existe aussi des exégètes qui refusent toute lecture diachronique, parce qu'ils ne s'intéressent pas à l'exégèse historico-critique. Mentionnons, par exemple, J.P. Fokkelman et R. Couffignal.
Fokkelman a proposé une lecture holistique du texte. Il constate que les éléments du récit correspondent les uns avec les autres, suivant une logique interne qui nous oblige à considérer le récit comme un tout. Sa méthode est stimulante, parce qu'elle fait parfois des observations qui peuvent remettre en question certains axiomes de l'exégèse historico-critique, mais elle choisit souvent d'ignorer des problèmes réels posés par le texte et ses aspérités.
Ce paragraphe du livre de Fokkelman (Narrative art in Genesis. Specimens of Stylistic ans Structural Analysis, JSOT Press, 1991, § 5, p. 62-70) vous donne une idée de la méthode employée. Cet extrait concerne les v. 16-18, dans lesquels beaucoup d'exégètes voient un doublet (c.f. Commentaire détaillé).
Couffignal, lui, adopte une approche psychanalytique. Il reproche aux exégètes traditionnels de s'en être tenu à l'études des couches rédactionnelles du texte, sans chercher à en redécouvrir l'aspect symbolique et mythique. Pour Couffignal, Gn 28 est un récit initiatique - au sens psychanalytique du terme, c'est-à-dire une initiation qui permet l'entrée dans l'âge adulte. Dans cette perspective, la fuite de Jacob doit être comprise comme une rupture entre une mère et un fils très proches l'un de l'autre. Le songe a lieu dans l'inconscient d'une nuit mythique. L'échelle, élément principal du rêve, est le lien entre le ciel (la mère) et la terre (le père). C'est le geste sexuel entre le père et la mère, geste symbolisé par la montée et la descente des anges sur l'échelle. Dans son rêve, Jacob contemple donc la scène de l'union parentale. A son réveil, il est effrayé d'avoir pu contempler cette scène. Mais en même temps, ce retour à l'acte originaire de ses géniteurs lui permettra d'accéder à sa propre virilité. La pierre qu'il dresse et qu'il oint d'huile représente l'aboutissement de sa sexualité. Après cette épreuve initiatique, il va être capable de se libérer du désir de sa mère pour rencontrer une autre femme, revenir vers ses parents et entamer une vie d'adulte.
Cette lecture a de quoi nous laisser un peu songeurs... ! Mais elle a le mérite de mettre en évidence l'élément initiatique du récit, en montrant comment l'ancêtre arrive à maturité.
Comme Gn 27, ce récit
comporte des doublets et des incohérences qu'il faudra essayer de
comprendre, sans pour autant recourir à la théorie des deux
sources, yahviste et élohiste.
Le v. 11 parle d' "un certain lieu" où
Jacob passe la nuit - c'est là le sens probable de l'article de bamâqôm.
L'auteur insiste ainsi sur le fait qu'un heureux hasard, une sorte de prédestination,
permet à Jacob de se trouver à cet endroit-là, à
ce moment-là.
Le lien entre la pierre sur laquelle Jacob repose
sa tête et le songe lui-même n'est pas explicite dans le texte.
Mais l'on trouve des parallèles à la présence de cette
pierre dans le folklore tant oriental qu'européen. Il s'agit souvent
de rochers sacrés par lesquels un dieu dispense un songe à
ceux qui s'approchent.
Le songe peut être
divisé en deux parties :
A. L. Oppenheim a étudié toute une série de songes assyriens, égyptiens et mésopotamiens dans son livre The interpretation of dreams in the Ancient near East, Philadelphie, 1956. De cette étude, Oppenheim dégage trois types de songes :
- Le songe est, en général, une vision banale, dépourvue de signification apparente. Il ne prend sa valeur qu'après l'interprétation qui en est faite.
- Le songe est souvent ambigu, peu considéré par le songeur. Une répétition des songes est souvent nécessaire pour que le message soit compris.
- Le message du songe est un présage, une vision concernant l'avenir, mais il ne contient ni promesse ni exigence.
- Le message est annoncé par un personnage divin ou par son représentant.
- L'apparition est soudaine et inattendue.
- Le songeur se réveille en sursaut après le songe.
- Le songe-message contient, comme le songe symbolique, un élément visuel. Mais dans le songe-message, cet élément visuel accompagne simplement le songe, sans en constituer le message principal.
- Parfois, comme en Gn 28, l'apparition est accompagnée d'une mise en scène.
- Le songe n'est pas juste un présage, mais il communique au songeur une volonté, un ordre divin, ou une promesse.
Un récit de songe égyptien, relatant l'enfance de Toutmès IV, pharaon de 1421 à 1413 av. J-C, contient des analogies intéressantes avec Gn 28. La structure du songe, ainsi que certains détails, sont très proches. Toutmès s'assoupit sur la patte du Sphinx. C'est le coucher du soleil qui dicte l'heure de son repos. Le songe vient par surprise, il contient une promesse, précédée d'une autoprésentation.
Le mot sullâm, au v. 12, ne se trouve qu'une seule fois dans l'Ancien Testament. La racine de ce mot est, probablement, le verbe sll qui signifie remblayer, amonceler. Il s'agit donc plutôt d'une rampe que d'une échelle.
Au v. 13, il est dit que YHWH se trouve "près de lui", "âlâyw . Ce mot "âlâyw se rapporte-t-il à Jacob, ou à la rampe ? En d'autres termes, YHWH se trouve-t-il au sommet de la rampe, ou en bas, à côté de Jacob ? Si l'on compare le récit avec d'autres songes-messages, l'on constate que la divinité apparaît souvent près de la tête du héros. Dans cette perspective, le mot "âlâyw se référerait à Jacob, et non à la rampe. YHWH se trouverait donc aux pieds de la rampe.
Le texte ne nous dit pas que YHWH descend la rampe, mais que, soudain, il est là. Ce procédé est souvent utilisé dans les songes. Le songeur n'assiste pas à la mise en place de la scène, mais directement à la scène elle-même, qui se déroule devant lui.
La mise en scène
grandiose du v. 12 montre un Dieu qui apparaît devant la porte de
son palais céleste, entouré de l'activité intense des
"messagers" qui entrent et qui sortent. La fonction de ce verset est de
montrer que ce Dieu qui s'adresse personnellement à Jacob n'est autre
que le Dieu qui habite le ciel.
Beaucoup d'exégètes considèrent ces versets comme
un élément secondaire, qui aurait été ajouté
à un récit primitif ne contenant que la vision de Jacob.
Mais, pour A. de Pury,
il ne peut y avoir vision sans réception d'un message. La promesse,
du moins aux v. 13-15, s'inscrit fort bien dans la courbe de tension du
récit. Elle peut donc très bien avoir fait partie du récit
primitif, comme nous l'avons vu plus haut, dans la mesure où cette
légende-là de la découverte de Béthel n'a jamais
dû exister en dehors du contexte de la geste de Jacob. Cette hypothèse
est confirmée par les arguments suivants :
La promesse contient, au v. 13b, le don du territoire (probablement limité
à la région montagneuse autour de Béthel) sur lequel
Jacob est couché, puis, au v. 15, la promesse par YHWH d'accompagner
Jacob, de lui rester fidèle et de le ramener en ce lieu. Au v. 14,
l'horizon s'élargit à la promesse d'une descendance innombrable
et à une extension des territoires de cette descendance vers les
quatre points cardinaux. Le v. 14 transcende l'horizon de la geste de Jacob
et pourrait représenter une relecture.
On trouve, dans la Genèse, des textes parallèles à
celui-ci, notamment en Gn 13,14-17, dans la promesse faite à Abraham.
Comparez Gn 13,14-17 et
Gn 28,13-15, en prenant note des éléments qui se ressemblent,
ou, au contraire, qui varient entre les deux textes.
Pensez-vous que ces promesses puissent dépendre l'une de l'autre
sur le plan littéraire ?
Vers la solution
Pour A. de Pury, il est plus vraisemblable que Gn 28 ait précédé Gn 13. En effet, en Gn 28, Jacob est présenté comme l'ancêtre d'une descendance qui va s'étendre à partir de Béthel, et qui va donc former un peuple. En Gn 13, par contre, Abraham est appelé à se déplacer, sa descendance n'est pas localisée précisément. De plus, le fait que cette promesse se situe à Béthel oblige Abraham à faire un long voyage, qui n'a aucune autre justification. On peut donc en déduire que l'auteur du texte de Gn 13 connaît Gn 28, et qu'il veut, lui aussi, situer Abraham dans ce lieu de Béthel.
Cette précédence
littéraire de Gn 28,13-15 est un argument qui montre l'importance
de la promesse à l'intérieur du récit du songe de Jacob.
Selon Westermann, l'enracinement rédactionnel d'une promesse à
l'intérieur d'un récit peut être jugé selon le
contexte. En Gn 25, par exemple, la promesse du v. 23 est liée au
déroulement du récit de naissance : elle n'est donc pas secondaire
par rapport au récit.
En Gn 28,13, le don de la terre vers laquelle il est possible de revenir, voire de s'installer, est nécessaire au récit dans son contexte large. Au v. 15, la promesse de l'accompagnement et de la protection de YHWH s'inscrit dans la courbe narrative des v. 10-22.
Cet argument appuie donc
aussi l'idée selon laquelle la promesse des v.13-15 est un élément
important, qu'il ne faut pas trop vite classer dans les ajouts secondaires.
Les formules d'auto-présentation de la divinité, comme on
en trouve au v. 13, sont toujours mentionnées dans un contexte particulièrement
solennel : le don d'une loi, un oracle d'exaussement, de consolation ou
de salut. Ces formules servent à mettre en valeur la parole qui suit,
mais ne sont pas à proprement parler une manière de révéler
à l'auditeur le nom de la divinité que celui-ci ne connaîtrait
pas encore.
Lorsque la formule d'auto-présentation est rattachée à l'élément "Ne crains rien", comme en Gn 26,24ss, on parle alors d'un oracle de salut. Dans le cas de Gn 28, le texte grec de la LXX mentionne l'expression "Ne crains rien", comme nous l'avons vu plus haut. Si l'on conserve cette version, la promesse de Gn 28 se conformerait de près à la forme de l'oracle de salut. Cela répondrait bien à la situation du héros dans le récit, puisque Jacob fugitif est dans une situation de détresse.
On trouve des oracles de salut dans des textes non-bibliques, notamment dans des textes assyriens du 8ème et 7ème s., ou dans la stèle araméenne de Zakir, datant de 805 av. J-C (c.f. à ce propos, J. Briend et M.J. Seux, Textes du Proche-Orient et histoire d'Israël, Paris, 1977)
L'oracle de salut contient, en général, les éléments suivants :
Adresse
"Ne crains rien"
Exposé des motifs pour lesquels la divinité s'adresse au héros :
Formule nominale : "car je suis..."
Formule verbale : "car je t'ai secouru..."
Corollaire, c'est-à-dire mesures concrètes, contenu de la promesse
Certains textes contiennent encore une mention de la finalité de l'oracle.
Gn 26 et 28 sont les seuls cas, dans la Genèse, ou une promesse est formulée comme un oracle de salut. Dans ces deux cas, l'oracle est prononcé dans un lieu saint, il s'inscrit dans la courbe de tension du récit, dans une situation où le héros est en détresse. De plus, l'oracle n'est pas sollicité, mais adressé directement au patriarche.
Dans cette perspective,
il est tout à fait naturel que l'auteur du texte ait donné
à la promese de Dieu, à cet endroit, la forme d'un oracle de
salut. Il ne peut donc guère s'agir de l'intrusion d'un élément
extérieur qui n'aurait pas sa place dans le récit.
Les v. 16-18 paraissent contenir deux scènes parallèles.
Cette constatation a souvent servi d'argument pour séparer le texte
en deux récits, yahviste et élohiste. Le v. 16 serait la version
du Yahviste, les v. 17-18 la version de l'Elohiste. Toutefois, s'il est
vrai que le v. 16 semble résumer les v. 17-18 d'une manière
plus rationnelle, et pourrait donc résulter d'une relecture, il n'est
plus possible de reconstituer à partir de cette petite redondance
deux récits parallèles.
Des auteurs comme R. Otto se sont intéressés à l'aspect psychologique de la crainte de l'homme face au sacré. Mais ce qui intéresse notre narrateur, ce n'est pas la crainte subjective et diffuse que l'on ressent devant la manifestation du sacré, mais plutôt la cause qui provoque la crainte. Dans notre récit, ce qui provoque la crainte de Jacob, c'est le fait que Dieu était présent dans ce lieu. Le songe n'est pas juste un fantasme, mais une révélation de la présence de Dieu.
Beaucoup de commentateurs considèrent que les deux zæh du v. 17b se rapportent au hamâqôm hazæh (ce lieux-ci) du v. 17a. Ce lieu serait alors déjà la porte du ciel, le lieu par lequel la relation avec Dieu est possible, c'est-à-dire le Temple. En interprétant aussi le v. 22 de cette manière-là, ce texte serait alors une annonce de la construction du Temple.
Mais cette interprétation pose les problèmes suivants :
Dans l'Ancien Testament, on trouve d'autres cas où deux zæh se suivent. Mais jamais, les deux zæh ne s'appliquent au même objet. Le zæh du v. 17a s'applique au lieu. Mais au v. 17b, il s'agit de deux choses différentes, à savoir de la pierre du v. 11 qui est maison de Dieu, et de la rampe du v. 12 qui est "porte des cieux".
On assimile toujours l'expression beyt 'ælohîm à un temple (en l'occurence le temple construit par Jéroboam Ier à Béthel, selon I R 12,26-33). Toutefois, si cette pierre devait devenir la pierre angulaire d'un temple, elle ne serait plus visible. Or, la stèle érigée par Jacob doit rester visible. On pourrait aussi supposer que la pierre était destinée à se trouver à l'intérieur d'un temple. Mais pourquoi, alors, dire que cette pierre deviendra un temple ? On constate donc que beyt 'ælohîm ne peut désigner un temple.
Mais quel sens peut-on alors donner à ce verset 17 s'il ne s'agit pas de l'annonce de la construction d'un temple ? L'archéologie nous donne quelques indices pour répondre à cette question.
Sur les stèles
de Sfiré, datant du 9ème siècle, l'on a retrouvé
des inscriptions en araméen qui fixent le contenu d'un traité
entre un suzerain et son vassal. Dans ces inscriptions, les stèles
elles-mêmes sont appelées
, "maisons
des dieux". Le traité certifie que les dieux présents dans
ces "maisons des dieux" vont garantir le respect du traité.
Dans ces stèles, l'expression "maisons des dieux" désigne donc une pierre-témoin, c'est-à-dire une pierre à travers laquelle des dieux se rendent témoins et garants d'engagements pris par les hommes.
On trouve des parallèles bibliques à cette signification. En Gn 31,43-54, lors du traité avec Laban, Jacob dresse une pierre, par laquelle Elohim est témoin entre les deux protagonistes. De même, en Jos 24,26-27, la pierre dressée devient le témoin des engagements pris.
La pierre dressée de Gn 28 pourrait donc être une pierre-témoin dans l'échange d'engagements qui a eu lieu entre Dieu et Jacob.
Le songe de Gn 28 est le témoin d'une réalité invisible. Souvent, dans ce type de songes, le personnage qui est apparu au songeur oublie un objet, qui est ensuite retrouvé par le songeur à son réveil, comme une preuve de ce qui vient de se passer. Ici, c'est la pierre qui remplit cette fonction de preuve, elle devient le témoin visible de ce qui s'est passé dans le rêve, dans la réalité invisible.
La promesse d'une aide, accordée par YHWH, est liée aux engagements de Jacob, et vice-versa. C'est de cet échange d'engagements entre YHWH et Jacob que la pierre dressée devient témoin. Cela montre bien le lien entre les différents éléments du récit. Pour A. de Pury, ce récit forme un tout qu'il n'est pas possible de dissocier en plusieurs parties.
Au v. 22b, on constate une rupture : Jacob, en parlant de la dîme, se met à s'adresser à YHWH à la deuxième personne. De plus, le paiement d'une dîme suppose un sanctuaire capable de la recueillir. Cet argument pourrait aller en faveur de l'interprétation de ces versets comme une annonce de la construction du Temple. Toutefois, ce sanctuaire peut aussi très bien être un lieu extérieur à une ville, ouvert à tous, et dont tout le monde connaît la sainteté - une pierre sacrée, par exemple.
On peut se demander si
le Dieu de Jacob était El ou YHWH. En comparant ce texte avec d'autres,
et notamment Osée 12, on constate que lorsqu'on parle du Dieu de
Jacob, c'est souvent l'appellation El qui est utilisée. Par contre,
lorsqu'il s'agit du Dieu de Moïse, on parle de YHWH. En Gn 28, on aurait
donc remplacé El par YHWH au moment de la rédaction canonique
du texte. Car l'appellation YHWH a peu à peu assimilé toutes
les autres. Mais à l'origine, le Dieu de Jacob semble bien être
El.
Voici quelques éléments :
v. 16 : Jacob découvre le caractère sacré du lieu où il se trouve.
v. 17 : Il est effrayé, il déclare ce lieu "redoutable".
v. 18 : En dressant la pierre, il accomplit un acte cultuel.
Ressemblances :
- La promesse a lieu à Béthel (c.f. Gn 13,3)
- Dieu donne la terre, à l'ancêtre et à sa descendance.
- On trouve une mention des quatre points cardinaux.
- Dieu promet une descendance nombreuse, "comme la poussière de
la terre".
Divergences :
- Gn 13 ne mentionne ni la bénédiction des familles de la
terre, ni la promesse d'un accompagnement.
- En Gn 28, la descendance de Jacob s'étendra depuis ce lieu où
il se trouve, alors qu'en Gn 13, on dit seulement qu'Abraham va parcourir
ce pays de long en large, en patriarche itinérant.