Différencier : un
aide-mémoire en quinze points
Philippe Perrenoud
Faculté de psychologie et des
sciences de l'éducation
Université de Genève
2005
Il est risqué de réduire un
problème complexe à quelques principes. Mais c'est
aussi une manière d'aller à l'essentiel, tel
évidemment que je conçois. Tout cela se
discute :
-
- La différenciation se situe
résolument dans la perspective d'une " discrimination
positive ", d'un refus de l'indifférence aux
différences et d'une politique de démocratisation de
l'accès aux savoirs et aux compétences. Elle vise
donc en priorité les élèves qui ont des
difficultés d'apprentissage et de développement.
C'est un choix politique avant d'être
pédagogique.
- La différenciation pédagogique
porte sur les moyens et les modalités de travail, pas sur
les objectifs de formation, ni sur les ambitions implicites que
l'enseignant développe à propos de chaque
élève. Ce qui suppose cependant une centration sur
les objectifs essentiels dans une vision stratégique de
l'ensemble de la scolarité.
- La différenciation n'est pas synonyme
de respect inconditionnel des différences, car le projet de
l'école est de permettre à chacun d'accéder
à une culture scolaire commune, celle de l'éducation
de base, par exemple la culture de l'écrit, de
l'argumentation, de la formalisation
mathématique.
- Ce n'est ni une méthode, ni un
dispositif particulier, mais une préoccupation, qui devrait
concerner toutes les méthodes, tous les dispositifs, toutes
les disciplines, tous les niveaux d'enseignement.
- La différenciation ne peut ni ne doit
aboutir à un enseignement entièrement
individualisé. Individualiser les parcours de formation en
travaillant en groupes, s'appuyer sur les interactions
sociocognitives, tel est le défi.
- La différenciation se traduit au bout
du compte par la qualité, la pertinence, le sens, la
fécondité des situations d'apprentissage tout au
long de la semaine et de l'année scolaires.
- Elle passe par une autre organisation du
travail scolaire, susceptible d'optimiser les situations
d'apprentissage, si possible pour tous les élèves,
en priorité pour ceux qui ont des
difficultés.
- Les cycles pluriannuels sont des structures
favorables à une organisation du travail plus flexible et
plus coopérative (groupes de besoin, groupes de niveaux,
groupes multiâge, soutien
intégré).
- Il n'y a pas de différenciation sans
observation formative, critériée, comparant chaque
élève aux objectifs de formation plutôt
qu'à ses camarades de classe.
- On ne peut identifier d'avance les besoins et
les acquis des élèves, pour leur administrer un
traitement ad hoc conçu d'avance ; il faut les
engager dans des situations-problèmes ou des projets, qui
les confrontent à des obstacles, dont le dépassement
devient l'objectif à court terme et pilote des
interventions différenciées de
l'enseignant.
- Allonger le temps des études n'est pas
la solution, le temps n'est pas la principale ressource, il ne
s'agit pas d'apprendre " à son rythme ",
plutôt d'apprendre à un rythme relativement standard,
mais soutenu de façon différenciée par les
enseignants ; ce qu'il faut différencier, c'est la
part d'investissement subjectif, d'intelligence professionnelle,
de créativité, d'enseignement stratégique, de
prise en charge personnalisée dévolue à
chaque élève.
- La différenciation pédagogique
se pose quel que soit le curriculum en vigueur, mais ce dernier
peut moduler la distance entre la culture scolaire et la culture
des élèves et de leurs familles.
- La différenciation pédagogique
exige non seulement la maîtrise de dispositifs, mais une
formation pointue en didactique , en évaluation, en
métacognition, compétences sans lesquelles on ne
saura ni s'écarter des situations les plus
conventionnmelle, ni piloter les processus
d'apprentissage.
- La différenciation doit être
pensée et mise en uvre en équipe, pour
confronter plusieurs regards sur les élèves, diviser
le travail, gérer plusieurs groupements, travailler les
objectifs et les outils ensemble.
- La différenciation pédagogique
suppose une solidarité entre élèves et entre
familles, donc leur adhésion réfléchie
à l'idée de discrimination positive.
Inutile de dire qu'il n'y a pas de recette et que
différencier est l'affaire de professionnels réflexifs,
qui pensent que l'échec n'est pas une fatalité et que
leur intervention peut " faire la
différence ".
Pour en savoir
plus :
Perrenoud, Ph. (2002). Les cycles
d'apprentissage. Une autre organisation du travail pour combattre
l'échec scolaire. Sainte-Foy : Presses de
l'Université du Québec.
Perrenoud, Ph. (2004). Pédagogie
différenciée : des intentions à
l'action. Paris : ESF, 3e éd.
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originale :
http://www.unige.ch/fapse/SSE/teachers/perrenoud/php_main/php_2005/2005_03.html
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