Le joug de l'amour

 

Audrey Marume

 

J’ai claqué la porte en laissant tout derrière moi, y compris lui. L’angoisse.

Et s’il lui faisait ce qu’il m’a fait subir durant tout ce temps...

Et s’il prenait son parti…

Et s’il avait raison…

Mon arcade suinte et quelques gouttes perlent sur ma joue.

J’ai mal. J’ai mal partout et mon âme souffre plus que tout.

J’ai conscience que je dois l’accepter, mais comment faire ? Comment accepter que celui à qui on a tant donné nous le rende de cette manière.

Chaque fois, c’est la même rengaine. Il dit qu’il m’aime et que c’est pour cette même raison qu’à chaque fois, il en arrive à agir de la sorte. Et chaque fois, je le crois et je la lui accorde, cette ultime chance de me prouver son amour.

Cette fois j’abandonne. C’est trop !

En partant j’ai quand même jeté un coup d’œil… est-ce qu’il me guigne ?

L’emprise. Une forme de contrôle d’autrui qui s’exerce à l’intérieur même de nous. C’est un peu comme une prison finalement, une prison mentale et invisible ; l’évasion semble inenvisageable alors qu’au fond, je n’ai jamais été séquestrée… j’étais comme qui dirait « libre de mes mouvements », je disposais des clefs de notre appartement, j’aurais pu… !!!

Il m’aura fallu treize ans pour y arriver… La honte.

Honte d’en parler, d’avouer, de reconnaître et d’assumer.

Une honte sans bornes.

Cette honte, c’est elle qui nourrissait cet état d’inertie dans lequel j’étais quotidiennement.

*

Ce départ, je l’ai envisagé sous tous les angles.

Et pourtant, il ne ressemblait en rien à ce que j’imaginais. Sauf cette petite voix qui m’habitait.

Pendant longtemps, j’ai cru qu’elle n’était plus là, parce qu’évidement, à force de ne plus l’écouter, on finit par ne plus l’entendre. Mais elle demeure, elle se terre et elle attend. Elle attend et finit par se faire entendre à nouveau…ce jour-là, elle a comme hurlé en moi. Elle me disait : Va-t’en !!!

Alors j’ai obéi, et tout compte fait, je pense que c’est elle qui m’a permis de traverser cette épreuve.

Une fois partie, je me suis vue submergée d’interrogations : où aller ? comment le récupérer ? comment recommencer ?

*

J’ai marché durant presque une journée sans m’arrêter.

La raison, je ne savais pas où aller, mais je savais une chose, il fallait que je parte loin, le plus loin possible pour qu’il ne puisse me retrouver.

Je n’avais pas grand-chose avec moi, si ce n’est mon sac à main.

Le problème, c’est que nous avions un compte commun et que si j’osais utiliser notre carte, il pouvait me retrouver. C’était donc exclu !

J’ai dû me rabattre sur « les foyers ». Ce sont des lieux étranges, je trouve, rassembler des personnes sous prétexte qu’elles ont vécu la même expérience, une expérience si traumatisante qu’il faudrait la revivre par procuration… foutaises !

Mais je n’avais pas le choix, donc j’y ai consenti. Je suis restée là presque un mois, je me sentais, disons, de plus en plus solide et prête à l’affronter, du moins je le pensais…

Jusqu’à ce qu’il débarque.

Il m’attendait devant le magasin de tabac juste à côté du foyer. Quand je l’ai vu, tout est remonté et j’ai recommencé à courir. J’ai couru et pleuré pendant plusieurs heures sans m’arrêter. Cette fois, une idée m’est venue : j’ai interpellé un taxi, je suis montée dedans et je lui ai demandé de me laisser à la gare la plus proche. De là, j’ai pris un train, vers la destination la plus lointaine que je connaisse et je ne suis plus jamais revenue.

 

Je l’ai lâchement abandonné mais il en allait de ma survie : j’ai laissé mon fils pour vivre car auparavant, je survivais.

Fuir, disparaître, « devenir un zéro tout rond »

Cet exercice s’inspire du thème choisi par le Festival Histoire & Cité 2022 : Invisibles. Il s’agit d’en explorer différents aspects, en se laissant guider par les mots de certain-es écrivain-es (Olivia Rosenthal, Pierre Pachet, Robert Walser). Disparition volontaire ou subie, active ou passive, physique ou verbale, politique, sociale et / ou intime : les pistes sont nombreuses.

Le présent de M. Arnisto
Titouan Magdinier

Le joug de l'amour
Audrey Marume