Épilogue

 

Magali Bossi

 

La porte du vénérable bâtiment se referme doucement. Si elle avait la décence de respecter les conventions descriptives (ce qui n’est hélas pas le cas), elle grincerait pour faire bonne figure. Entre les interstices des blocs de pierre éclaboussés par le soleil, des lézards alanguis font ce que les lézards savent le mieux faire : lézarder. La température est agréable, pas question de risquer le surmenage. Au loin, une abeille bourdonne, satisfaite d’avoir pour elle seule une touffe de fleurs blanches (des gauras de lindheimer) et quelques massifs de lavande qui embaument le sud.

Derrière les murs, à quelques dizaines de mètres en contrebas, après une volée de marches qui descend en colimaçon, un guichet ferme – enfin. Trois semaines de pause estivale, il était temps. On éteint les ordinateurs, on range les derniers livres.

Dehors, c’est une autre affaire.

— Qu’est-ce que tu as emprunté ?

— Hm ? Oh, pas grand-chose… juste des trucs pour moi. De quoi bouquiner sur la plage.

— Laisse-moi voir…

La fermeture éclair d’un sac à dos qui coulisse.

— Mais ça pèse une tonne ! T’as mis quoi là-dedans ?!

Volumes qu’on extirpe, couvertures qu’on ouvre dans un craquement de cuir, pages tournées.

— Bouquiner sur la plage ?! Tu te fiches de moi ? Regarde un peu ça… Edmond Rostand, Baudelaire… Éric-Emmanuel Schmidt – celui-là, passe encore… Gillian Flynn, ça peut aller… et la Bible ?!

— Ben quoi ?

— Tu pars en vacances avec le Nouveau Testament ?

— « La sagesse et l’intelligence sont une source de salut. » (Ésaïe 33:6)

— C’est ça, moque-toi. En attendant, c’est pas moi qui vais me faire un lumbago en portant tout ça !

Des volumes qu’on range, un sac qui se referme. Et puis :

— Bon, tu as tes livres. On va la boire, cette bière ?

— Après toi. Les vacances peuvent officiellement commencer.

Deux silhouettes s’éloignent, tournant le dos au bâtiment de pierre aspergé par la lumière de la fin du jour. C’est le mois de juillet, avec son lot de sauterelles vertes, de pique-niques dans les parcs et de flâneries sans but. La Bibliothèque ferme tandis que, dans une autre réalité, une Gare se peuple à nouveau de voyageurs, de voyageuses qui attendent pour sortir qu’on emprunte et qu’on ouvre enfin leur livre.

— Quand même, déplore la première silhouette (celle qui porte le sac), c’est dommage qu’ils n’aient pas retrouvé ce volume de Faust que j’avais commandé. Il a soi-disant été égaré pendant un des inventaires… j’aurais bien voulu le lire cet été.

— Ce sera pour une autre fois.

*

Et quelque part, très loin, dans une Gare qui n’a toujours pas de nom, Méphisto soupire. Il tend sa tasse à Alice, qui lui ressert un thé. Le voilà bon pour attendre un moment.

Quelle guigne.

 

La Gare

Histoires littéraires à se raconter sur les quais

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