Chapitre XXI
Ou la fin
Solène Kellenberger
De retour dans la Gare, étrangement émus, les membres du petit groupe se regardent tour à tour dans les yeux. Amy a l’impression d’être dissociée son corps. Elle s’accroche fermement à la main de Cendrillon, qu’elle avait attrapée en traversant le mur. L’Agneau s’est couché au sol, laissant Sophie reposer sa tête sur son pelage. Cette dernière fixe le plafond de la Gare, regard perdu dans le vague. La voûte est à présent peinte de façon tellement réaliste que les nuages qui y sont représentés paraissent se mouvoir, poussés par des vents invisibles. On dirait que la Gare, avec son Quai numéro 9 tout gris, se transforme en paysage. Pas un son ne trouble la scène. Tous semblent étourdis de leur rencontre avec le groupe de ceux qui se sont eux-mêmes désignés comme leurs Auteurs.
— Doux moi-même, murmure Jésus. Quelle aventure…
Le petit groupe hoche la tête. Un claquement se alors fait entendre un peu plus loin ; ceux qui se détournent pour identifier sa source découvrent, éberlués, un Don Juan clopinant dans leur direction… Ledit Don Juan semble étonné du calme qui a envahi les lieux, autant que de la mine défaite des compagnons qu’il a laissé derrière lui durant son malaise. Après quelques minutes à observer ses camarades, il se décide enfin à briser le silence :
Don Juan. Et donc ? Qu’est-ce qu’il se passe encore ? C’est quoi, ces têtes de déterrés ?
Ses mots redonnent vie aux voyageurs (ou plutôt, aux personnages – bien qu’ils répugnent encore à se désigner comme tels). Ils retrouvent leurs esprits, se secouent.
— Comment es-tu arrivé, toi ? Tu n’es pas resté au Loir ? demande-t-on à Don Juan.
Don Juan (sur un ton froissé). Je vois que vous êtes contents de me retrouv…
— Calme-toi ! Tu te vexes pour tout, c’est abusé, le coupe Amy.
Don Juan (son regard se posant sur les mains jointes de Cendrillon et d’Amy). Eh bien, je vois qu’on en a profité pour se rapprocher pendant mon absence. Je suis jaloux.
Amy, gênée, lâche la main de Cendrillon et fait un tour sur elle-même afin de cacher les rougeurs qui s’étalent tout à coup sur ses joues. Fuyant la conversation, elle fait mine d’observer le décor du nouveau quai. Le Quai numéro 9 est bien plus petit et chaleureux que le précédent. Non loin de la voie ferrée qui s’éloigne vers un lointain inconnu, le sol est couvert d’herbe verte et grasse qui grignote le béton maussade, plusieurs arbres forment un cercle au centre duquel le groupe est réunis. Un bassin en pierres claires se trouve au pied de l’un des troncs, une eau limpide s’écoule de la statue-fontaine en son centre. Cette statue représente un homme dénudé, couvert de feuilles et de grappes de raisins. Agenouillé au bord, le commissaire Adamsberg sort un crapaud de sa poche afin de lui faire boire un peu d’eau. Où l’a-t-il trouvé ? se demande Sophie, qui a suivi le retour de Don Juan d’un œil distrait. Il l’a peut-être ramassé dans l’herbe… Don Juan répète sa question, mais personne ne lui répond. Cyrano, assis au pied d’un arbre, redresse le buste :
— Il va bien falloir lui expliquer, au bougre…
Emma prend alors la parole pour narrer leur péripétie avec les Auteurs et leur arrivée dans l’étrange chapelle. Elle s’étale rêveusement sur Gustave, raconte la colère qui s’est emparée d’elle, puis sa joie et sa fierté d’être connue de tous comme une héroïne, elle qui pensait n’avoir jamais rien accompli !
Don Juan (l’air abattu). J’ai tout raté ! J’aurais tant voulu questionner mon Auteur ! Pourquoi avoir créé d’autres Don Juan ? Mon Auteur m’attendait-il lui aussi ? Lui avez-vous parlé ?
Le petit groupe lève les yeux au ciel. Adamsberg prend la parole, son regard restant fixé sur le crapaud qui gambade dans l’herbe fraîche :
— Je ne l’ai pas vu… cela dit, Fred Vargas n’était pas non plus présente… Et d’ailleurs, Jésus… ton Auteur était-il parmi eux ? Ou tes Auteurs devrais-je plutôt dire ?
Jésus, qui était en train de ramasser des fleurs pour s’en faire une couronne, se redresse et hausse un sourcil :
— Pour dire vrai, j’étais occupé à observer les fresques de Michel-Ange. Jusqu’ici, je n’avais jamais eu le loisir de les observer de si près. Je n’ai donc pas eu le temps de voir si mes « Auteurs », comme tu dis, étaient parmi eux. Cela dit, je suis un personnage, certes, mais également une personnalité historique…
— Mais c’est vrai ça… D’ailleurs, maintenant qu’on t’a sous la main, tu peux démêler le vrai du faux ?
— C’est-à-dire ?
L’assemblée s’agite. Tous se mettent à poser des questions pèles-mêles. Jésus tente tant bien que mal d’y répondre dans la foulée.
— Tu peux marcher sur l’eau ?
— Facilement.
— Impossible, grommela Cyrano. Explique-nous, alors ! Comment réalises-tu un tel exploit ?
— Est-ce que je vous demande comment vous faites pour courir ? Il suffit de mettre un pied devant l’autre. L’eau est juste un peu plus instable, mais j’ai fait beaucoup de slack-line dans ma jeunesse.
— Tu as guéri un homme de la lèpre ?
— C’est simple pour moi, je ferme les yeux, je me concentre, c’est un peu énergétique… Je dis à la maladie de s’en aller, elle demande parfois les raisons. Certaines maladies peuvent être un peu coriaces. Il faut savoir leur parler, les amadouer.
— Et aussi, tu as ressuscité ?! Est-ce vrai ?!
— Oui, mais je ne m’en souviens pas très bien… C’était un peu flou, comme dans un rêve…
— Et Judas, alors ? Tu lui en veux ?
Le visage de Jésus s’assombrit. Depuis son arrivée dans la Gare, il s’est bien gardé de prononcer le nom de celui qui a causé sa première mort. Il tente à tout prix de ne pas y penser. Il ferme les yeux, les souvenirs envahissant son esprit…
Judas et lui étaient une équipe – à vrai dire, ils étaient… Les textes décrivent souvent Judas comme son serviteur le plus fidèle, mais il avait été bien plus que cela encore. Leur rencontre témoignait du lien indéfectible qui les avait reliés.
Joseph avait demandé à son fils, Jésus, alors âgé de vingt-trois ans, de se rendre à Massada (plus communément appelée « la citadelle d’Erode »), afin d’aider à la supervision d’une charpente. Jésus, comprenant qu’il s’agissait d’un mandat important pour son père, accepta aussitôt. Il possédait une vision en trois dimensions très performante, ce qui lui permettait de résoudre d’épineux dilemmes liés à des questions de spatialité – un do que son père estimait. Arrivé sur place, Jésus avait passé un mois entier à lire des plans et à résoudre les problèmes de construction qui se posaient à lui. À la fin du mois, ayant achevé sa part de travail, il décida de demeurer quelques jours de plus à Massada, pour découvrir la ville et se reposer.
Un matin, alors qu’il déambulait dans le souk de la cité, sentant son estomac réclamer de la nourriture, il s’arrêta devant des échoppes. À cette époque, Jésus était souvent en proie à des « absences » – du moins, c’était comme cela qu’il qualifiait / nommait ces moments où son impulsivité prenait le dessus et lui faisait faire des bêtises… Ce jour-là, cette impulsivité le poussa à voler un carton de dattes particulièrement chères, sur la devanture d’une petite épicerie. Mais alors qu’il glissait le carton dans sa sacoche, une main s’abattit brutalement sur son épaule :
— Mécréant ! Tu sais ce que l’on fait aux voleurs, n’est-ce pas ? vociféra le marchand, fou de rage. On leur coupe la main !
Jésus, comme tout charpentier, tenait plus à sa main qu’à la prunelle de ses yeux. Pris de panique, il se mis à se débattre en hurlant :
— « Vous étudiez la face du ciel et de la terre, mais vous ne connaissez pas Celui qui ici est devant vous ! »
L’agitation interpella un jeune homme qui passait par là. Lorsque ses yeux se posèrent sur Jésus, il fut pris d’un sentiment qui ne l’avait jamais traversé jusqu’alors : il sut instantanément que son destin était lié au sien. Alors que Jésus se débattait de toutes ses forces et que le marchand continuait à hurler, le jeune homme s’interposa. Massada était une petite ville, tout le monde se connaissait, le marchand ne faisait pas exception.
— Que veux-tu, Judas Iscariote ? gronda-t-il. Connais-tu cet homme ?
— Oui, je le connais ! C’est un habonim ! répondit Judas. Je lui ai dit qu’il pouvait se servir de dattes à l’échoppe de mon père ! Il a dû se tromper, laissez-le s’en aller, par pitié !
Le marchand détendit un peu ses muscles et reposa Jésus sur le sol.
— C’est vrai ce qu’il dit ?
— Oui ! Je suis venu visiter Jud…
— Quel est cet accent ? D’où viens-tu ?
— Je viens de Nazareth !
— Y retourne-tu bientôt ?
— Je… oui ! Demain !
— Très bien. Je te laisse t’en aller, si tu me promets de transporter un miroir à Haïfa avec toi. Judas, tu accompagneras ton « habonim » dans sa mission. Prie les dieux que je ne te revois pas ici avant que ce miroir n’ait atteint sa destination.
C’est ainsi que Jésus et Judas devinrent compagnons. Durant leur voyage jusqu’à Haïfa, ils firent plus ample connaissance. Jésus admirait Judas comme jamais il n’avait admiré un homme…
Dès lors, ils ne se quittèrent plus. Plus tard, dans les textes bibliques et religieux, Judas fut considéré comme « l’apôtre le plus fidèle du Christ », appellation très réductrice du lien qui les unissait.
— Jésus, tout va bien ? s’inquiète-t-on. Tu n’as pas répondu… Judas ? Tu lui en veux ?
Revenant peu à peu à lui, Jésus ouvre les yeux. Ses paupières encore papillonnantes, il se lève et s’approche de la fontaine, tout en sortant une petite coupe de sa toge. Arrivé au bord de l’eau limpide, il plonge sa coupe et le ressort pleine. Cependant, le liquide qu’elle contient n’est pas transparent.
— Du vin ! Connaissez-vous ma fée ? Elle aussi a ce genre de pouvoir … c’est un miracle ! s’écrie Cendrillon.
— Un miracle, un miracle… grommela Adamsberg. Il est 13h, Jésus. C’est le miracle de l’alcoolisme, à ce stade.
Le Christ lève un doigt, termine son verre et réplique, tout en se léchant les lèvres :
— Vous savez, que « le jour où [mon Père] créa Adamsberg, Il avait passé une fort mauvaise nuit[1]. » Il me fallait un petit remontant pour me donner le courage de répondre… Alors… Judas…
Jésus éclaircit sa voix. :
— Un jour, alors que nous marchions côte à côte pour nous rendre au jardin de Gethsémani, je sentais que Judas était tendu… Je le questionnais afin de comprendre les raisons de son trouble, mais il restait évasif. « Le diable [avait] déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de [me] livrer. » (Jean 13, 02) Sur le chemin, sans crier gare, il se tourna vers moi et m’embrassa. Ce fut le plus beau jour de ma vie ! Mais aussi le dernier…
Le petit groupe, pendu à ses lèvres, n’eut pas la réaction escomptée. Jésus, un peu déçu, reprit son récit :
— Soudain, des hommes me saisirent ! Des gardes romains ! La peur de la mort fut dépassée par le sentiment de trahison et de colère qui s’abattit sur moi à cet instant. Avant qu’ils ne m’emmènent, je n’eut le temps de lui lancer : « Judas, c’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme ? » (Luc 22, 48) Et je cru voir, le temps d’un instant, du regret au fond de ses yeux.
Jésus tremblait sous l’émotion. La voix chevrotante, il murmura :
— Pour pardonner, il faut comprendre… J’ai tenté de comprendre dans ma cellule, puis sur mon chemin de croix… je n’y suis pas parvenu. Lorsque j’ai ressuscité, la première chose à laquelle j’ai pensé était de le retrouver ! Je voulais savoir ce qu’il en était, comprendre les raisons de sa trahison ! Imaginez mon horreur quand j’ai appris qu’il s’était tué le lendemain de ma mort… Je n’aurai sûrement jamais le fin mot de l’hist…
Interrompant brutalement Jésus, une musique, suivie d’une voix (celle du Chef de gare), retentit tout à coup dans la Gare : « AHEM AHEM… CHÈREXS VISITEUREUSEXS !!! VOTRE TRAIN ENTRE EN GARE, QUAI NUMÉRO 9, À 13H12 EXACTEMENT, SOIT DANS DIX… NON… CINQ MINUTES… NOS IMPRIMANTES AYANT CESSÉ DE FONCTIONNER, NOUS VOUS LAISSONS DONC VOUS PRÉSENTER À L’AVANT DU TRAIN ET À L’APPEL DE VOTRE NOM, VOUS POURREZ MONTER A BORD !!! »
Les membres du groupe se regardent, ébahis.
— Un train nous emmenant tous ? Mais où ?
— Où est ce Chef de Gare quand on a besoin de lui ?
— Il nous reste que cinq minutes avant le départ du train ! Cinq minutes pour s’organiser, enquêter, fouiner tous les recoins de cette Gare, planifie déjà le commissaire Adamsberg, tout en s’empressant de remettre le crapaud dans la poche de son veston.
Don Juan (agacé). Sans moi. J’en ai assez de tous ces mystères. On verra bien où ce train nous emmène.
— Ah ! Je suis bien d’accord pour une fois, renchérit Amy.
— En attendant, buvons ! proposa Jésus. Comme dit JUL : « C’est l’été, tous les jours, c’est samedi soir[2] ! ».
Les personnages ont à peine le temps de finir leur premier verre que le train arrive en gare. Imposant et bruyant, il sonne trois coups avant de s’arrêter. Le train est bien plus petit que celui avec lequel ils étaient arrivés. Couvert d’une peinture bleu clair, il présente de grandes fenêtres à travers lesquelles l’on peut apercevoir de grands sièges en velours rouge, rappelant ceux d’une salle de cinéma. Le Chef de Gare descend du premier wagon et commence l’appel. Un par un les personnages montent dans le train.
— Cyrano de Bergerac ?
— En chair et en nez !
— La Passante ?
— Sì !
— Don Juan ?
— N’est-ce pas ?
— Amy Dunne ?
— Ouais.
— Adamsberg ?
— C’est moi, mon ami.
— Jésus ?
— Par mon Père, comme je suis heureux de m’en aller !
Le Chef de Gare coche un dernier nom de sa liste, la replie et la range dans sa poche. Il s’apprête à s’en aller lorsqu’une voix le hèle :
— Et moi, alors ? Vous m’avez oublié !
Le Chef de Gare se retourne, contrarié. Méphisto se tient devant lui. Seul.
— Vous, ce n’est pas pour tout de suite. Je vous prie de me suivre, nous allons regagner le hall d’entrée.
Le train sonne trois coups et démarre.
