Prologue
Magali Bossi
Le 18 octobre 20**, à 6 heures 42 minutes et 37 secondes, un pigeon à col d’argent de la famille des Columbidæ (genre Columba, espèce Columba jouyi), pesant approximativement 613 grammes et légèrement ébouriffé, se pose sur un des arceaux métalliques de la verrière, sans adresser un regard aux moineaux endormis qui achèvent leur nuit dans une quiétude de plumes. Sous le soleil qui traverse la douce transparence des vitres, on le croirait vraiment revêtu d’argent.
Au même instant, plusieurs dizaines de mètres en contrebas, sur la minuscule terrasse du Loir dans la Théière, Alice, la jeune serveuse, repousse une mèche de cheveux blonds derrière son oreille. Dans l’air qui sent le café moulu et les croissants, elle installe des roses blanches sur les tables… quand brusquement, un coup de vent s’engouffre sous les nappes et fait valser les fleurs – comme s’il était en retard.
Dans le même temps, sur le Quai numéro 9, Argus, le balayeur, sifflote joyeusement en garnissant une caissette à journaux. Autour de lui, quelques arbres étendent leurs branches, les herbes folles disparaissent à la frontière des rails et une fontaine bruisse doucement. La journée va être belle, ça ne fait aucun doute ; si la chance lui sourit, il aura même le temps de boire un café avec les cheminots, avant que les premiers trains ne s’ébranlent sur les rails.
Toujours à la même seconde, aux quatre coins de cette Gare qui existe partout et nulle part à la fois, des silhouettes étonnées apparaissent. Sans bagage à la main, sans billet en poche. Sans savoir comment elles sont arrivées là.
Et la Gare, de toute sa grande carcasse, frémit de contentement en les apercevant.
*
— Mesdames et Messieurs… Mesdames et Messieurs !
Dans l’aube qui se lève, il faut hausser la voix pour traverser le brouhaha. D’un geste fatigué, le Chef de Gare repousse sa casquette de fonction, essuie la sueur sur son front dégarni : à chaque fois, c’est la même chose – questions, récriminations… Il espère simplement que ce groupe sera moins vindicatif que le précédent : la devanture du Loir dans la théière vient d’être repeinte, et il n’est pas sûr que la Direction leur alloue un budget supplémentaire en cas de nouvelles déprédations de la part des usagers.
— Mesdames et Messieurs, s’il vous plaît !
Son appel porte enfin. On se tourne vers lui et, une fois sa casquette et son badge doré identifiés, on lui tombe dessus sans ménagement :
— C’est vous le responsable ? Je veux parler à un responsable. Ce qui se passe ici est inadmissible !
— Madame, Madame, répond-il du ton tranquille que confèrent les années d’expérience. Je comprends votre inquiétude, je comprends vos questionnements.
— J’étais en train d’épousseter les rideaux, lance une autre voix, plus haut perchée. Quand tout à coup…
— Vous ne pouvez pas enlever les gens comme ça ! gronde un troisième avec colère.
Face à la foule, il lève les mains dans un geste d’apaisement – celui qu’emploient les dresseurs dans les cirques, ou les vétérinaires dans les parcs animaliers. C’est un truc qu’il a appris en discutant avec John Clayton III, il y a longtemps.
— Mesdames et Messieurs, lance-t-il en baissant la voix (Baisser le timbre de votre voix, expliquait Clayton, signifie que vous ne représentez pas un danger pour ceux qui vous font face. Que vous ne voulez pas attaquer, mais échanger. Communiquer.). N’ayez crainte, je vais tout vous expliquer. Je suis le Chef de Gare ; c’est moi qui serai responsable de votre bien-être durant le temps que vous passerez ici.
— Mais où sommes-nous ? s’écrie quelqu’un.
— Eh bien, dans la Gare, évidemment, répond-il. Cela tombe sous le sens, non ?
— Quelle gare ? Quel est son nom ? Où se trouve-t-elle ?
Sous sa moustache taillée au millimètre près, un petit rire s’accroche – toujours les mêmes questions… J’espère qu’il n’y a aucun détective parmi eux, songe-t-il. Si je dois encore composer avec un Mr. Holmes ou une Miss Marple, je ne réponds de rien. Il reprend néanmoins, d’un ton assuré de professionnel aguerri :
— Oh, la Gare a sans doute trop de noms pour que je puisse tous les énumérer… et elle se trouve dans bien trop d’endroits en même temps pour que je les cite intégralement.
— C’est impossible ! lance un partisan de l’esprit logique.
— Impossible ? s’étonne-t-il. Ma foi, c’est vous qui le dites. Je travaille ici depuis si longtemps que j’ai oublié la date exacte de mon entrée en fonction. Ce dont je suis en revanche certain, c’est que tout a toujours fonctionné ainsi et que cette Gare s’est toujours appelée… la Gare.
— Comment expliquez-vous…
Mais le voilà qui lève la main d’un geste calme, coupant court aux récriminations par sa seule attitude bienveillante :
— Je n’explique rien, Mesdames et Messieurs. Je vous informe simplement du fonctionnement de ce lieu : vous êtes ici parce que vous vous apprêtez à faire un voyage – vers quelle destination, dans combien de temps, je ne saurais le dire, je ne suis pas Aiguilleur. Comme vous ne tarderez pas à vous en rendre compte, le moment différera pour chacune et chacun d’entre vous. En attendant, je vous encourage à profiter de ce que la Gare peut vous offrir, car vous êtes ici chez vous. N’hésitez pas à vous installer sur les bancs prévus à cet effet, à prendre une boisson chaude à notre café…
Une courbette, un salut rapide avant de s’éclipser.
— Et surtout, quand vous l’aurez… ne perdez pas votre billet !
— Mais quel billet ? demande quelqu’un.
*
Comme d’habitude, l’étage des Contrôleurs bruisse d’agitation – ça sent…
— Un café, Chef ?
Le Chef de Gare accepte la tasse, boit une gorgée : un café, oui… il lui faudra bien ça pour affronter la journée qui commence.
— Où est-ce qu’ils en sont ? demande-t-il en tournant la tête vers les écrans de contrôle qui tapissent les murs de la pièce.
Un des Contrôleurs (N°17 – un jeune type à lunettes, du genre à mordiller ses crayons avec un peu trop d’enthousiasme) se tourne vers lui, le ton enjoué :
— Oh, la panoplie habituelle ! Dès que vous avez tourné les talons, ça n’a pas manqué : indignation, récrimination, crainte, colère… l’adversité leur a visiblement fait oublier qu’ils ne se connaissaient pas. Leurs discussions n’ont pas tardé à être animées, à en juger les images des caméras.
— Combien de temps avant qu’ils ne commencent à chercher une issue ?
N°17 jette un coup d’œil à sa montre :
— D’après les statistiques, je dirais… encore 13 minutes et 48 secondes – c’est le temps standard, selon nos calculs, et il se trouve que…
— Laissez tomber les calculs, lance brusquement le Chef de Gare qui se redresse.
Il pose sans ménagement sa tasse sur le bureau, éclaboussant le bloc-notes et le crayon de N°17 qui ne relève pas, tout occupé qu’il est à…
— Mais… c’est impossible ! Déjà ? C’est beaucoup trop tôt… les statistiques…
— Oubliez les statistiques, mon vieux. Ceux-là sont des rapides, visiblement. Voyons un peu comment ils vont se débrouiller… Allumez l’ensemble des caméras de contrôle et transmettez-moi les visuels en simultané.
Le Chef de Gare s’assoit, repousse sa casquette. Oubliée, la tasse de café : sur les écrans, des silhouettes déambulent dans la Gare – deux par deux, trois par trois… Se séparer pour couvrir plus de possibilités, ils sont malins, songe-t-il. Cependant, c’est peine perdue, comme ils ne tarderont pas à s’en rendre compte.
— Là ! s’exclame soudain N°17, exalté. Un des groupes a atteint la sortie !
Le Chef de Gare se redresse, attentif.
— Ils vont franchir la porte, murmure N°17. Attention… 5, 4, 3, 2, 1…
Brusquement, les silhouettes disparaissent de l’écran, comme happées par la porte estampillée « Sortie » qu’ils viennent de pousser.
— Affichez les caméras du Grand Hall, demande le Chef de Gare.
N°17 s’exécute : le Grand Hall, celui dans lequel le Chef de Gare a rencontré la troupe des passagers, apparaît, lumineux et vide – en dehors des pigeons qui roucoulent et d’Alice, dont on devine la silhouette à la lisière des angles morts. Vide, complètement vi…
— Là ! s’écrie N°17.
La respiration que retenait le Chef de Gare se relâche d’un coup : il a beau y être habitué, depuis le temps, le phénomène ne cesse de le surprendre. Les silhouettes viennent d’apparaître sur l’écran, minuscules et tremblotantes. Revenues à leur exact point de départ dans le Grand Hall, elles tentent apparemment de comprendre ce qui leur est arrivé…
— Ils vont essayer à nouveau, soupire N°17 d’un ton désolé. Ils font tout le temps ça.
— Oui, ajoute le Chef de Gare d’un ton calme, en reprenant sa tasse de café. Jusqu’à ce qu’ils se rendent compte que ça ne sert à rien.
— Vous pariez sur combien d’essais, cette fois ? demande N°17.
Un coup d’œil aux écrans sur lesquels les silhouettes se rassemblent, prêtes à retourner vers la sortie.
— Ceux-là sont des coriaces, bien plus dégourdis que les précédents, répond le Chef de Gare. Je parierai sur vingt. Ensuite… ils trouveront bien un moyen de prendre leur mal en patience. À ce moment-là, envoyez-leur N°63, voulez-vous ?
— Entendu, acquiesce N°17 avec un hochement de tête. Un autre café ?
L’arôme familier lui pique les narines. Un autre café – oui. Ça promet d’être intéressant, se dit le Chef de Gare en retournant à ses écrans.
*
Dans la lumière du matin, la haute porte paraît les narguer. Leurs voix se mêlent :
— Combien de tentatives avons-nous faites ?
— Vingt.
— Vingt ?
— Vingt, sans aucun résultat.
— C’est de la folie… j’abandonne. On n’en sortira pas.
— Pourtant, il est inscrit « Sortie », au-dessus de la porte.
— Sûrement une mauvaise blague. Vous voyez bien que toute sortie est impossible.
— Oui. Nous retournons sans cesse à notre point de départ, chaque fois que nous franchissons cette diablerie de porte.
— Dans cette espèce de hall.
— Retournons-y, voulez-vous ? Dans le hall, je veux dire. Il y a ce joli petit tea-room. Je prendrais bien une boisson chaude, pas vous ? Avec des biscuits, et du…
— Elle a raison. Retournons dans le hall. Ça ne sert à rien de rester ici.
