Chapitre I

Où la Belle fait l’appel

 

Maicol Leal

 

Sitôt revenus dans le hall central, les passagers ne peuvent pas s’empêcher de chercher des réponses – en quête du coupable. Tous se dévisagent, comme s’ils cherchaient le traître qui les a fait tomber aux mains de ces cheminots d’un genre particulier. On s’agace, on s’énerve… on commence à subodorer un complot… Oubliée, la boisson chaude ! Personne n’a le cœur de s’asseoir au Loir dans la théière. Tous s’inquiètent de leur sort.

Tous ? Enfin, pas tout à fait. Une jeune demoiselle se fait remarquer au milieu de ce chaos. Elle est fort bien vêtue, d’une longue robe blanche (bien qu’un peu jaunissante) cousue à la main. Des broderies en dentelle apportent à la flanelle une illusion de légèreté, de douceur inégalée qui répond à son visage. Elle revient peu à peu à elle alors qu’elle somnolait un instant auparavant. Elle bâille longuement, rompant l’air angélique qu’elle arborait dans son sommeil. Sous ses yeux s’attardent encore quelques cernes…

À la vue de ses compagnons de déroute, elle se lève et s’écrie :

— Ô Dieu, quel est ce cauchemar ? J’aurais préféré continuer à dormir cent années de plus.

Elle s’arrête un instant, comme quelqu’un qui sort d’un long rêve, se laissant le temps d’explorer longuement les différents visages… Quelque chose d’inhabituel vient soudainement détonner avec le conte de fées dans lequel elle paraît vivre. N’en pouvant plus, elle se précipite sur le premier venu, un agneau, et le met en joue – ou du moins essaie. Elle cherche quelque chose dans son corsage… L’Agneau, la voyant gesticuler de la sorte, bêle d’un air interloqué :

— Quelle est donc la quête qui trouble votre être ?

— Oh, doux Jésus ! s’exclame-t-elle en abandonnant ses recherches. Tu parles ?

L’Agneau est hélas interrompu par un homme se tenant à l’arrière du groupe, vêtu d’un simple drap et portant une lourde croix. Visiblement harassé, il abandonne sa charge contre un banc avant de s’avancer, assénant d’un ton sec :

— Si Mademoiselle pouvait éviter d’user ainsi mon nom ! Par tous les cieux…

— Mais qu’avez-vous fait de mon fuseau ? Quel vilain a mis ses mains dans mon corsage afin de me le soustraire ? demande la jeune fille d’un seul souffle.

— Mademoiselle, soyez un peu plus charitable, vous le voulez bien ? rétorque l’homme à la croix. « Soyez bons et pleins de compassion les uns envers les autres ; pardonnez-vous réciproquement comme Dieu nous a pardonnés en Christ. » (Éphésiens 4 :32)

— Je vous en prie, que ma bonne étoile me reprenne et qu’un sort me sauve ! Je n’y comprends plus goutte ! se lamente-t-elle à voix basse, implorant les voies célestes et féeriques.

— Ce que nous cherchons à vous faire comprendre est pourtant clair, lui explique l’homme d’un ton apaisant. « Heureux les pauvres en esprit… » (Matthieu 5 :3) Cela vous a sans doute échappé car vous dormiez pendant la visite du Chef de Gare et nos investigations précédentes, mais nous sommes tous arrivés ici sans savoir comment… et sans savoir quelle allait être notre destination ! Toute sortie, de plus, paraît compromise : la seule issue nous ramène irrémédiablement à ce point précis – dans le hall. Mais j’oubliais de me présenter. Enchanté, Jésus-Christ.

Il s’agenouille, implorant d’un geste qu’elle laisse la vie sauve à l’Agneau. Elle relâche aussitôt l’animal et s’allonge à même le sol de la Gare, apparemment éprouvée par ces explications. Le sol, immaculé de blanc, reflète l’image de son corps, offert aux quatre vents. L’Agneau, reconnaissant, reprend :

— Que vous êtes gentille de ne m’ôter la vie ! Je vous dois raisonner et vous fair’ relever ; voyez-vous le danger d’être ainsi affalée ? Prenez garde à ne point vous faire renverser.

— Écoutez mon ami, j’ai passé cent ans endormie dans un château entouré de ronces…

À ces mots, elle s’effondre et se met à pleurer, en prenant l’Agneau entre ses bras.

— Ne seriez-vous donc point la Belle au Bois Dormant ? lui demande la bête d’un ton compatissant.

— Mais oui, c’est moi-même… et vous… vous êtes… l’Agneau de… Fontainebleau… non, ce n’est pas ça… ne me dites rien, je vais trouver… je sais ! De La Fontaine ?

— C’est exact, me voici ! répond fièrement l’Agneau.

— Ne le dites pas trop fort, le loup est peut-être parmi nous !

Elle pétille d’un rire léger et pose sa main fine sur la toison de son nouvel ami, afin de le rassurer. La tête lui tourne : elle a besoin de s’allonger pour mieux réfléchir. Elle ferme les yeuxTous se tournent alors vers un homme qui semblait rêvasser depuis un bon moment. Pressé par les regards des autres voyageurs, il s’avance nonchalamment, jette un regard rapide sur le corps étendu et lance d'un ton apathique :

— Allons, allons, je suis le commissaire Adamsberg. Écartez-vous, ce n'est pas la première mort dans ma carrière. Je vais commencer par prendre vos dépositions.Il se tourne alors vers l’Agneau.

— Je commencerai par vous ; vous m’aviez l’air très proche de la défunte.

La Belle ouvre un œil :

— Je ne veux pas vous offenser, mais la défunte ne faisait que dormir… lui fait-elle remarquer, se remettant à nouveau sur ses pieds.

La voyant debout, le commissaire blêmit et bafouille des excuses :

— Je suis sincèrement navré, Madame, mais, voyez-vous, je suis si habitué à découvrir des cadavres partout où je pose les yeux… une malheureuse déformation professionnelle. Ne vous méprenez pas… vous êtes bien conservée pour un cadavre, enfin, je veux dire, si vous étiez un…

Hésitant entre l’exaspération et l’amusement, la jeune centenaire se contente de laisser traîner la trace d’un sourire facétieux, avant de lui répondre à voix basse, cherchant à l’embarrasser pour s’en dépêtrer :

— À vous, mon commissaire... je laisserais découvrir la scène de mon crime passionnel, mon corps pour scène de crime – ça vous dit ? Vous m’avez l’air bien plus séduisant que mon prince charmant…

Elle se rapproche encore un peu et lui caresse la joue. Alors que tous se regardent, embarrassés à la vue de ce tableau… ‘TrrrRRRRIIIIIIiiii !’… un son strident met soudain un terme à la scène. Un homme apparaît, portant sur le front une casquette de service. Sa lèvre supérieure, ornée d’une moustache taillée au millimètre, est prise d'une crise spasmodique, légère, presque imperceptible – rire ou tremblement ?

— Le Chef de Gare ! s’exclame quelqu’un.

Les voyageurs se précipitent vers lui. L’homme réajuste, d’un geste vif et nerveux, son couvre-chef, avant d’expirer dans son sifflet l’entièreté de l’air que contiennent ses poumons ; le son strident qu’il fait entendre calme instantanément la foule – un autre enseignement de John Clayton III, peut-être ? L’homme au sifflet prend alors une profonde respiration :

— Un instant, un instant. Je ne suis pas le Chef de Gare, je suis le Contrôleur. Mon nom est N°63. Nous faisons notre maximum pour nous défaire de nos distinctions particulières, vous savez : nous devons être reconnaissables par tous ; aussi, la moustache est devenue une sorte de marque de fabrique professionnelle, si je puis dire… enfin, je ne vais pas épiloguer. Si vous le voulez bien, je vais procéder à l’appel et vous distribuerai ensuite votre billet – ne le perdez surtout pas. Faisons cela vite, vous n’êtes pas les seuls dans cette Gare, malgré les apparences. J’ai donc déjà vu que la Belle au Bois Dormant était bien là…

Le moustachu adresse un signe de tête à la demoiselle étonnée, puis met genou à terre et se signe avant de donner son billet à Jésus. Il se redresse, sort une liste de sa poche ainsi qu’un stylo, biffe consciencieusement deux noms avant de débuter l’appel à proprement parler :

— L’Agneau ?

— Bêêêh.

— Cyrano de Bergerac ?

— Présent, parbleu !

— Winston Smith

— Au nom de la vérité, oui !

— Harry Haller ?

— Bien à vous !

— Le petit Linus Van Pelt ?

— Présent, Monsieur !

— Cendrillon ?

— Elle-même.

Vient le tour d’une jeune femme blonde, au bord d’une véritable crise de nerfs :

— Père et Mère n’auraient jamais accepté que je sois traitée de la sorte ! Savez-vous seulement à qui vous parlez ?

— Absolument d’accord, enchaîne un bel homme de quarante-cinq ans environ (de grande taille et qui pourrait paraître élégant si son costume coupé en grande mesure n’avait pas un revers légèrement trop haut et que les pattes de serrage de son pantalon ne détonaient pas par leur couleur criarde jaune moutarde…). Je vous prie de bien vouloir m’entendre, continue-t-il, voire de m’écouter quelques instants. Vous verrez que ma plaidoirie suivra les règles de la rhétorique. Je veux commencer comme il se doit par une entrée en matière en ce qui concerne mes valeurs et ce que j’espère pouvoir réveiller chez vous, cher auditoire, chers amis, cher Contrôleur – N°63, est-ce exact ? Voyez-vous, j’ai toujours aimé les gares, mais je crains bien que dans celle-ci, on ne s’égare.

La Belle, n’en pouvant plus, interrompt le numéro du discoureur :

— Bon, bon… ne pensez-vous que nous avons autre chose à faire que de vous écouter déblatérer ? Et vous, ajoute-t-elle à l’adresse de la blonde qui s’apprête à rétorquer, taisez-vous. Vous êtes pires que des enfants, tous. Allez, ça suffit. Chacun en rang deux par deux !

S’en suit un léger moment de flottement, chacun ignorant s’il faut rire ou s’exécuter (est-elle sérieuse ?) – mais la Belle ne se démonte pas : elle semble bien décidée à faire régner l’ordre et à former les rangs. Un instant plus tard, on se présente tour à tour devant le Contrôleur N°63 :

— Alors, murmure-t-il en jetant un coup d’œil à la blonde, je viens de voir Madame Amy Dunne. Et vous êtes ? demande-t-il à l’homme qui vient d’interrompre sa plaidoirie.

— Le conseiller d’État Ivan Iliitch Pralinski, Monsieur, enchanté.

— Tu vas bien vite déchanter, susurre le prochain sur la liste.

Son rire fait se dresser les poils du conseiller.

— Je me présente, ajoute-t-il d’un son suave. Méphistophélès, dit « Méphisto », pour vous servir.

Suivent Mademoiselle Sophie (qui paraît bien malheureuse) et Madame Emma Bovary, le Alexandre de Mortange (vicomte de Clermont), Don Juan, la Passante de Baudelaire (qui ne fait que passer), et Tomas, le chirurgien personnel de Kundera. Le Contrôleur raie les noms un à un, distribue les billets comme autant de précieux sésames. Soudain, une certaine Marguerite Nikolaïevna lui demande de prendre garde à un passager dangereux : le susnommé Méphistophélès. Ce dernier adresse à Marguerite un sourire équivoque… Le Contrôleur, qui en a vu plus d’une depuis qu’il travaille à la Gare, la calme gentiment et se concentre à nouveau sur sa tâche. Il regarde la foule, s’attarde sur deux silhouettes qui n’ont pas encore dit mot. Les deux hommes s’avancent, balbutient quelques mots, se coupant la parole. Leur air de duo comique fait monter un rire dans les rangées des voyageurs. Le Contrôleur leur demande de parler clairement, de respirer par le diaphragme et de bien articuler, à la manière de Clayton parlant à ses lions.

— En ce qui me concerne, parvient enfin à dire l’un des deux, vous avez à faire à Siddhârtha. Quant à mon compagnon, je ne sais ce qui lui arrive. Peut-être serait-il bon qu’il soit vu par un médecin.

— Et pourquoi donc ? demande le Contrôleur, interloqué et agacé.

— Eh bien, il a commencé par se présenter comme « Joe »… mais il a fait également référence à un certain « Tyler Durden ». Enfin, je n’y comprends rien. J’ai tenté de le rassurer en posant ma main sur son épaule… mais… regardez ! Elle le traverse !

Siddhârta s’exécute : sa main traverse effectivement le bras de son compagnon, comme si elle passait à travers un écran impalpable de fumée.

— Oh, ne vous en faites pas, rassure le Contrôleur. J’ai déjà vu ça – il faut dire que ça n’est pas simple pour votre ami. Vous avez affaire à un cas typique de démence de la voix narrative. Beaucoup deviennent comme ça, les premières heures qu’ils sont ici, mais ça passera. Votre compagnon est le narrateur de Fight club.

N°63 barre le nom sur sa liste, avant d’ajouter :

— Si besoin, un médecin pourra venir vous voir. Mais ne soyez pas étonnés quand il arrivera : c’est un Lapin et il est souvent pressé, explique-t-il avant de reprendre les comptes. Bon, je crois que tout le monde s’est notifié… ah, mais il me semble…

Il commence à les compter, s’interrompt, s’y reprend à de multiples reprises sans comprendre d’où peut venir l’erreur : les passagers devraient être au nombre de vingt-deux, mais il en manque un. Comment est-ce possible ? ‘TrrRRRIIIiit’ Le Contrôleur N°63 siffle dans son sifflet, remet son couvre-chef, s’excuse pour ce petit contretemps et s’en va, marmonnant quelque chose au sujet du bureau de la Direction de la Gare. Il paraît décidé à trouver rapidement le dernier passager…

— S’il y en a déjà un qui manque, lance alors une voix râpeuse, on n’est pas sorti de la Gare !

La Belle se retourne, remarquant un vieil homme habillé en concierge et armé d’un balai. Sur le revers de sa veste, un minuscule badge doré annonce sobrement : Argus.

— Que voulez-vous dire ? demande-t-elle. Vous savez comment sortir d’ici ?

Le vieil Argus lui jette un regard pénétrant, sourit et répond :

— Je sais ce que vous essayez de faire, Mademoiselle. Vous n’êtes pas le premier groupe à être passé par là, et vous réagissez tous de la même façon – même s’il est vrai que c’est parfois drôle à voir. Mais je ne vous aiderai pas à sortir d’ici, même si vous deviez user sur moi de vos charmes.

La Belle ouvre la bouche, agacée, mais tente de garder sa composition. Il ne la laisse pas rétorquer :

— Oh, je sais. J’imagine bien que ça doit être dur. C’est une situation un peu perturbante, continue-t-il, plus compréhensif.

Un peu perturbante ? se dit la Belle. Quel euphémisme ! Elle préfère néanmoins ne pas rétorquer, ravalant sa colère avant qu'elle n’explose tout à fait :

— Je vois que vous fumez, Monsieur. Pourriez-vous m’offrir une cigarette ?

Il lui en tend une, ainsi qu’un briquet ; elle l’allume tout en le fixant. Argus touche sa casquette, prenant ainsi congé de la Belle :

— Tenez bon, Mademoiselle. Cette Gare n’est pas mauvaise, vous verrez : on y vient, on y va. Mais si vous ne voulez pas finir comme Alice et le Doc’ (ce bon vieux Lapin Blanc !), vous feriez mieux de ne pas perdre votre ticket… Enfin, je ne m’en fais pas pour vous : après tout, ce n’est pas la première fois que vous mettez les pieds ici.

— Pardon, s’exclame la Belle en essayant de le retenir. Qu'est-ce que vous voulez dire ? Pas la première fois pour moi ? Comment…

Mais Argus tourne les talons avec un sourire mystérieux… avant qu’un bruit sourd et grésillant ne se fasse entendre dans toute la Gare : « Le train à destination des Mondes Perdus va faire son entrée sur le Quai 5. Les passagers sont priés de s’éloigner de la voie. »

 

 

La Gare

Histoires littéraires à se raconter sur les quais

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