Par le feu

 

Utsav Gautam

 

Rituel. La table à prier de ma mère. Le temple qui était à coté de chez moi, au Népal. La fois où le prêtre a voulu m’exorciser. La nuit de Shiva. Le feu. Le grand feu au milieu de la cour du temple. Eclat. Le feu me brûle. Me retrouver avec les autres enfants dehors, la nuit. Ces enfants sans visages. Un d’entre eux habitait dans une case. La fête des lumières. Le jour où je suis né. Les couleurs. Retour à la table à prier de ma mère. Créer une illusion de son enfance, de son adolescence de manière artificielle. Un grand feu au milieu de la place de son village natal. Se retrouver avec les autres enfants dehors, la nuit. Se retrouver avec ces mêmes enfants l’année d’après, chaque année, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus. Des enfants. Ces enfants dont les visages sont parfaitement délimités dans son esprit. Ceci nous sépare, elle est moi. Elle sait où elle appartient, où elle a appartenu. Pour moi, c’est flou, c’est juste un rêve. Parfois, un ressort pour m’élever plus haut.

– Tu sais quel jour on est aujourd’hui ? C’est le jour de la prière à Laxmi, le jour du calendrier natif où tu es né.

– Je sais.

Je ne le savais pas. Je savais qu’on était au début du mois de novembre, donc, qu’on n’en était pas loin, mais je n’ai pas l’application du calendrier natif sur mon téléphone, comme elle. Elle se sent obligée de me rappeler chaque année que je suis né ce jour particulier, comme si je ne le savais pas.

– Tu es une bénédiction pour moi et pour ce monde, ne l’oublie jamais.

– Oui.

– Même si tu passes toutes tes soirées à fumer des joints avec tes amis.

– T’étais pas obligée de la caler, celle-là.

– Une fois de temps en temps, ça fait pas de mal.

Opposition. Conflit. Tant que c’est de l’humour ce n’est pas un problème. Parfois, ces choses prennent plus de gravité. Le poster de Sarasvatî que ma mère avait mis dans ma chambre. Je l’ai enlevé. Elle m’a engueulé.

– Ne renie pas ta culture. Tu n’es pas blanc.

Ce n’est pas le problème. C’est ma chambre. Je ne l’ai pas remplacé par un poster de Jésus. Je ne le trouvais juste pas beau. J’ai gardé le tableau de l’homme à la tête difforme. Au fil des années, il a disparu lui aussi. Disparu. Dans le feu ?

Le feu. Purificateur. Les symboles. Je ne les connais pas. Ma mère, elle, prétend les connaître, mais elle non plus n’en sait rien.

– Pourquoi le rouge en particulier ? Et pourquoi cette plante en particulier ? Chaque année tu la fais pousser dans le balcon. Tu pourrais pas juste la remplacer par une autre plante, plus facile d’accès ?

– C’est comme ça que j’ai appris à faire. Et si tu veux des explications, demande à ton oncle. Parle-le lui au lieu d’esquiver à chaque fois qu’il essaie de te joindre, tu pourrais apprendre un tas de choses.

– Chaque fois il essaie de prédire des trucs sur mon avenir. Ça m’énerve.

– Oui mais il connaît un tas de choses sur les pratiques. Il connaît même des brahmanes.

Les brahmanes. Les manants. Sont pauvres. Visages. Peinture blanche. Les enfants ont peur d’eux, mais ils les fascinent à la fois. Langue que seuls eux comprennent. Et quelques érudits. Brahmanes. Castes. En voie de disparition. Pour le meilleur. Brahmanes. Festival. Je n’ai jamais vu autant de personnes au même endroit. Je suis perdu.

– Tu te rappelles de la fois où on était dans une espèce de festival où les gens se baignaient dans le bassin d’un temple ? Il y avait la statue d’un lion au bord du bassin. Il pleuvait. Je m’en rappelle assez bien.

C’est rare que je me rappelle de situations aussi précises. La plupart des souvenirs qui me restent ont été fabriqués par ma mère. La vérité y est entremêlée à ses appréciations, et elle, comme tout immigré qui se respecte, est obligée de monumenter les faits du passé. Ainsi, je suis persuadé d’avoir conduit un camion sur une dizaine de mètres quand j’avais 2 ans, et d’autres choses de cette nature-là.

– Non, je ne m’en rappelle pas.

La mémoire évolue en parallèle à son organisme. Quand le corps commence à faner, l’esprit le suit de près. Elle se fait vieille, la vieille. Plus jeune, elle écrivait. Des histoires. Tristes. Quelquefois, elle nous les lisait. Je n’y comprenais pas grand-chose, mais je pleurais quand même. Quand on est enfant, les émotions fonctionnent par vases communicants. Le surplus de larmes cristallisait toute la lumière de la pièce dans ses yeux, alors je comprenais qu’il était temps de pleurer.

– J’ai de moins en moins de cheveux.

– C’est normal. Moi aussi j’en ai de moins en moins.

– Mais toi t’es un homme. C’est pas pareil. Quand j’étais jeune, mes cheveux m’arrivaient plus loin que le dos.

Elle rallume un encens.

Rituel. Beaucoup moins solennels que ceux qui sont christiques. Si le leur est blanc, le nôtre est rouge. Le feu ne va pas chercher les choses à l’essence, mais, le temps d’une soirée, il permet de donner l’impression d’appartenir à chaque personne présente autour de ses bras ouverts. L’impression que chaque personne autour de lui nous appartient. Le breuvage à l’herbe. Rires. Les femmes vêtues de blanc ne sont pas là. Elles sont restées chez elles, buvant leurs larmes. Le bonheur est un sentiment qui dure. Le feu est artificiel, il ne dure que le temps d’une soirée.

Madeleine(s) de Proust

Qui ne connaît pas la fameuse madeleine de Proust ? À partir d’un « embrayeur sensoriel » rattaché à l’enfance, il s’agit de réfléchir aux souvenirs et de se laisser voguer au fil de son passé. Odeur, goût, texture, son : tout est permis !