Chapitre 11

Histoire des trois amis unis comme Géryon

 

Élise Gressot

 

Paris, 2 février, en fin de nuit.

 

La froideur de la tôle se répand progressivement en moi. Mes pages s’engourdissent, mes pensées s’embrument. J’aimerais tant pouvoir m’assoupir, mais la douleur physique engendrée par l’air glacial m’en empêche. Le frimas ambiant semble s’insinuer dans les moindres recoins de ma typographie. Et voilà que le post-it s’envole ! Je le vois virevolter dans le vent, puis rejoindre le caniveau. Parmi tous les endroits absurdes où j’ai échoué depuis plus d’un siècle, celui-là me paraît figurer en bonne place ! Pourtant, ce n’est pas la première fois que je coudoie la toiture d’un engin motorisé… mais par le passé, il faisait chaud, caniculaire, même… (Alors, faute de m’abandonner au sommeil, je me laisse envahir par l’ardeur de ce ressouvenir…)

*

Méditerranée, été 1975.

 

De la première partie de notre périple, je ne me souviens que de l’obscurité, des chocs avec mes congénères, entassés comme moi dans une caisse qui sentait la résine de sapin, lorsque les freins de notre embarcation étaient trop subitement actionnés – manœuvre généralement suivie d’un juron étouffé –, et du bruit de la VW pétaradante, qui recouvrait les conversations enjouées de mes geôliers. L’une d’eux m’extirpa fort heureusement de ma prison, au terme de deux demi-journées de route, avec deux compatriotes tirés comme moi de leur infortune, qui semblaient tous deux consacrés à la culture grecque – pas de la grande littérature, mais qu’importe : ce choix aiguisa ma curiosité ! Notre libératrice nous fourra rapidement dans un sac, pour nous en délivrer le crépuscule venu et nous révéler le spectacle d’un coucher de soleil qui allait terminer sa course dans les embruns. Nous étions sur le pont d’un gigantesque bateau et, à perte de vue, je ne discernais que les flots marins dont le bleu s’assombrissait de plus en plus.

— Qu’est-ce que tu nous as pris ? demanda l’un des gaillards en croquant dans une pomme.

Je reconnus le timbre de sa voix qui s’emportait tantôt.

— Pour toi, le Guide bleu, histoire de parfaire notre itinéraire ; pour Maxence, l’Assimil, parce que maîtriser le grec ancien, c’est bien joli, mais pas sûr que ça nous soit très utile pour dialoguer avec les gens qu’on rencontrera ; et pour moi, un petit livre de poésie que j’ai piqué à ma grand-mère, car quoi de mieux que la poésie pour couronner un voyage en terres hellènes ?

Les deux amis pouffèrent au détriment du troisième, le dénommé Maxence, qui leva les yeux au ciel, sans toutefois pouvoir s’empêcher d’esquisser un bref sourire en coin. J’appris plus tard qu’ils étaient tous trois étudiants ; Maxence en archéologie, et Guillaume et Sophia – qui complétaient le trio – en médecine. Ensemble, nous venions de parcourir l’Italie pour rallier le port d’Ancône, avant de nous embarquer pour Patras. De la traversée, je me rappelle l’excitation contagieuse de mes comparses, le désir d’aventures qui les animait – particulièrement Sophia, qui resta dormir sur le pont, tandis que les deux autres se replièrent à l’intérieur du navire, en quête d’un siège vacant – et leurs supputations sur cette Grèce au sujet de laquelle ils avaient tant lu, tant rêvé, et qui semblait désormais leur ouvrir les bras, après une période sombre qu’ils désignaient comme « la dictature des colonels », et que Sophia avait fui, sans que je comprenne précisément de quoi il s’agissait.

À peine débarqués sur la terre ferme, les trois amis avaient nourri le dessein de filer au plus vite en direction du Péloponnèse, mais c’était compter sans Guillaume qui avait oublié son sac de couchage sur le ferry, ni Sophia qui avait témérairement tenté de doubler un bus public, de couleur bleue, dans les embouteillages de Patras, ne parvenant qu’à l’emboutir – me laissant entrevoir que c’était bien Guillaume qui faisait fuser des jurons, en réaction à la conduite parfois hasardeuse de Sophia, ce que m’apprit ma place attitrée au sommet du tableau de bord. Avec le trio, je devais rire intérieurement, tout au long du périple, lorsque ses membres évoquaient le sac de couchage à l’odeur suspecte qu’avait récupéré Guillaume auprès de la compagnie de navigation – bien évidemment pas le sien –, et la trace de peinture bleutée qui ornait désormais la Coccinelle beige crème – « Mes parents vont me tuer ! », répétait épisodiquement Sophia, avant de s’esclaffer de plus belle. Cette dernière m’emportait partout avec elle, et me permit d’admirer les vestiges mythiques de Némée, la grandiose cité préhellénique de Mycènes, ceinte d’impressionnants murs cyclopéens, la forteresse vénitienne de Nauplie et le majestueux théâtre d’Épidaure, où elle déclama, depuis le centre de l’orchestra :

Ces mères qui me reviennent en chemin… – Femmes des salons, rendues sans peine à l’affaissement des touffes gorgées d’averse, un matin de mai. L’accueil gondolé de la plaine qui les ceint ! Et l’hébétude du ressac, la vague répandue au ciel sous les arches des pôles… Trois fois, le monde s’indiffère en leur sort.

J’ignore qui en fut le plus remué, de moi, propriétaire de ces lignes auxquelles on redonnait vie d’une façon sublime, ou des trois amis ; Sophia, comme moi si sensible à la littérature et qui, nous apprit-elle par la suite, eut à cet instant une pensée pour les victimes du régime autoritaire dont son pays se relevait à peine ; Maxence, qui était allé s’asseoir tout en haut des gradins, sans doute pour bénéficier de l’acoustique prodigieuse du théâtre, béat de se tenir à une place qu’avaient occupée divers spectateurs plus de vingt siècles auparavant ; Guillaume qui, m’étais-je imaginé, goûtait le moment présent et savourait la chance de découvrir un lieu enchanteur avec des amis qu’il paraissait si reconnaissant de compter parmi les siens.

Nous roulions inlassablement, mais tout était prétexte à s’arrêter, à l’envi : un paysage bouleversant, un site de ruines, une vieille femme qui vendait du miel à côté d’une voie carrossable, deux ânes dans un pré racorni, un figuier ployant sous les fruits mûrs, une crique isolée… De découverte en découverte, l’aventure battait son plein, et je les écoutais, assis au bord des routes, ces trois amis complices qui, me semblait-il, étaient devenus les miens. Chez eux, à l’attrait de la nature et de la culture, s’ajoutait un vif intérêt pour les autres : dès qu’ils le pouvaient, ils échangeaient avec les personnes qu’ils rencontraient – dans sa langue maternelle, pour Sophia, qui œuvrait souvent comme interprète ; dans un mélange drolatique de grecs ancien et moderne, pour Maxence ; et plutôt à l’aide de gestes et de regards, pour Guillaume. Tous trois étaient émerveillés par l’accueil généreux et curieux que leur réservaient les locaux : on leur posait nombre de questions sur leur pays de résidence, ses us et coutumes, on leur offrait de la pastèque, de l’ouzo ou encore le gîte. Maxence pérorait sans cesse, avec émoi, au sujet de la philoxenia, littéralement l’amour des étrangers – « un mot qui n’existe qu’en grec ! ».

Mais survint l’instant où tout voyageur est séduit par le repos que ménage la sédentarité et ils décidèrent donc de faire halte, pour un temps, au sud-ouest du Péloponnèse, entre le village côtier de Koróni et celui de Vasilitsi, niché dans les collines. Ils avaient sympathisé avec le tenancier d’une modeste taverne, aux abords d’une petite plage solitaire, qui les laissait dormir sur la terrasse de son établissement, installée sur le toit. Ce fut une époque douce, dont le faste avait tout à voir avec les expériences simples, et rien en commun avec un train de vie dispendieux. Les journées s’égrenaient entre bains de mer rafraîchissants, aide en cuisine, balades dans les champs d’oliviers, siestes indolentes, repas constitués de poissons grillés et de fruits frais, ainsi que lectures et discussions passionnées. Un jour, sur les conseils de notre hôte, le trio entreprit une excursion dans les environs de Pylos, afin de contempler les vestiges du palais du roi Nestor – où la baignoire intacte transporta Maxence d’allégresse –, de déguster un café parmi les platanes de la place du village et d’arpenter sa plage en demi-lune, surplombée d’une grotte habitée par une communauté hippie…

Mais venons-en enfin au souvenir qui m’a fait voyager dans les méandres de ma mémoire.

Après une nuit fantasque, désireux de ne pas rentrer par le même chemin, mes compagnons s’engagèrent, en plein cagnard, sur des voies de campagne qui eurent tôt fait de les désorienter. La carte prêtée par le tavernier n’étant plus d’aucune utilité, Sophia et Maxence décidèrent d’escalader à pied le tumulus le plus proche, dans le but de se repérer. Guillaume, lui, resta en arrière et me parcourut pour chasser son ennui, avant de s’extraire d’un bond de l’automobile, car il avait manifestement eu une crampe ; ce faisant, il me déposa sur le toit de la Coccinelle. La chaleur de la tôle pouvait presque faire apparaître des cloques sur ma première page. Et depuis mon promontoire cuisant, je discernai le distrait Guillaume se réengouffrer dans le véhicule, oublieux de mon sort. L’affaire prit un tour encore plus dramatique, lorsque Sophia et Maxence reparurent, sans pour autant m’apercevoir : la voiture démarra, je m’envolai dans les airs, pour retomber, affolé, sur une terre meurtrie par le soleil… Ô désespoir… Pourtant, le bruit de moteur, qui s’était évanoui depuis peu, ronronna à nouveau à mes oreilles : était-ce déjà la folie qui me guettait ? J’entendis des portières claquer, Maxence affirmer : « Je suis certain que c’était ici, il y a cet arbre dont le tronc se sépare en deux… », Sophia marmonner : « Guillaume, je te préviens, tu as intérêt à retrouver ce livre ! » et Guillaume, acquiescer, penaud, suivi d’un : « Ça y est, je l’ai retrouvé ! ». Tous les trois – ou plutôt tous les quatre – exultaient. « On ne m’y reprendra plus », déclara Sophia, « j’y tiens trop pour l’égarer ! ». Impuissant, je passais d’un état de joie intense à une nouvelle déconvenue : je retrouvai la caisse en bois, dans le coffre entrouvert, qui bien vite, se referma sur mon désespoir…

Le néant, encore…

*

Paris, 2 février, à l’aube.

 

Lorsqu’enfin, j’accorde à nouveau de l’attention à ce qui m’environne, le jour point, et ces évocations bienheureuses m’emplissent d’un espoir renouvelé… Après tout, j’en ai vu d’autres, et suis prêt à repartir à l’aventure ; advienne que pourra !

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