Chapitre 12

Histoire de l’aveugle qui voyait à travers les tableaux

 

Agathe Magand

 

Paris, 2 février, au petit matin.

 

Une lueur pénètre à travers mon premier feuillet. Je ne veux pas me réveiller. Le souvenir de l’été 1975 subsiste encore… mais le jour qui se lève dissipe son encre, fondant sur le pavé.

Je pense m’être évanoui la seconde d’après ; pourtant, il n’en est rien. C’est la voiture sur laquelle j’ai atterri plus tôt. Elle a démarré en trombe, me faisant vaciller…  puis chuter à nouveau. Un long moment s’ouvre devant moi. Les minutes défilent par dizaines, tandis que je cherche tant bien que mal à me hisser sur le trottoir – difficile, en l’absence de coup de vent.

Pour la première fois, j’aperçois le ciel, qui surplombe tout. Au-delà des balcons et des fumées inconnues, il semble flotter tel un drapeau. J’aimerais être transporté dans l’air. Mais la dureté de la terre se rappelle à moi… Je retourne alors vers mon point de départ, et commence à contempler les innombrables détails et nuances tout autour de moi.

Je suis soudain tiré de ma méditation. Le sol tremble. Il n’est plus stable. Promptement mais avec douceur, on me soustrait à la gravité naturelle. La délicate main d’un vieil homme tâte mes coins écornés. Je l’entends murmurer :

— Bienvenue, cher petit livre…

J’atterris au fond de son sac de laine.

Tout est devenu noir. La peur me gagne. Les scénarios tournent dans ma tête… qui est cet homme ? Pourquoi m’a-t-il appelé ainsi ? Je repense à la table basse d’Henriette, à l’attention de Léon… Ces souvenirs m’apaisent un instant, mais je n’ai d’autre choix que de m’en remettre à la démarche étrange de mon nouveau propriétaire, qui zigzague sans but, s’arrêtant brusquement. Comme un enfant devant des paysages invisibles.

Mon cœur frémit lorsqu’il s’immobilise enfin. Plus aucun bruit de gravier. Le timbre léger de son souffle calme mes appréhensions et j’imagine alors la Seine que j’entends vaguement couler au loin. Je perçois alors une autre voix, grave mais féminine :

— Charles ! Te voilà ! Je suis là, donne-moi la main. Comment s’est passé le trajet ?

— Bien bien, Janis. Comment vas-tu ?

Puis ils se lancent dans une discussion, à voix basse. Je sens à peine qu’ils avancent, tant leur cadence a ralenti. Je crois qu’ils entrent dans l’enceinte d’un bâtiment. L’acoustique change ; les murmures pressés se métamorphosent en brouhaha. On sent maintenant l’odeur du parquet ciré, on entend quelques paroles étouffées.

J’ai moins chaud et je parviens peu à peu à lâcher prise. Nous sommes dans un musée. Mais lequel ? Je tourbillonne tellement que j’en ai perdu le sens de l’espace. Le silence s’est assez fait attendre mais je souhaite à présent qu’une parole le brise. Être lu n’est, tout à coup, plus aussi important à mes yeux. Je voudrais me reconnecter à des sensations, à tout ce qui m’entoure.

Ma mémoire est ravivée par une image familière, très ancienne. Je me souviens d’un certain peintre… Latour. Oui, c’est cela – Latour. Une pose, une odeur de peinture, interminables. C’était l’époque des balbutiements, et dans sa poche, l’Autre gardait précieusement mes premières respirations.

Le vieil homme continue à déambuler. Janis lui tient la main. Je le sens, car il marche un peu plus droit désormais.

— Ah, tu te rappelles, juste avant l’accident… Il faisait chaud. Nous avions invité Benjamin et nous regardions le photographe, mais Benjamin continuait à te parler, comme si je n’existais pas. Est-ce que tu te rappelles ?

— Oui, Janis, je reconnais ce que tu décris. Tu regardes Le déjeuner sur l’herbe de Manet. Ce tableau, que je projette dans mon esprit, me rappelle la vie de mes sens avant le coup de feu. Cela me revient maintenant…

Je ne comprends toujours pas ce qu’ils disent. Pourquoi Charles est-il si nostalgique tout à coup ? Et de quel coup de feu parle-t-il ?… je me dis que, peut-être, en me lisant, Charles pourrait m’éclairer sur son passé et m’apporter, qui sait ?... une information, une illumination, sur le destin de mon premier propriétaire.

Cela fait plus d’une heure que nous marchons et que je ne vois plus rien. Les sons de langues étrangères, qui me parviennent par bribes, me déboussolent encore plus. Regarder de l’avant, se raccrocher à l’avenir. Je me sens perdu, comme si ma vision se brouillait. Pour que mes impressions deviennent images, j’ai besoin qu’on anime mes lettres en sons.

Janis revient des toilettes. Elle s’approche du banc où Charles s’est assis et lui demande ce qu’il tient dans ses mains. C’est moi. J’ai enfin été extirpé des ténèbres de son sac de laine. Janis me regarde avec curiosité, demandant à m’ouvrir devant les yeux inexpressifs de Charles qui… oh mon Dieu ! Il est aveugle ! Et Janis lui décrivait les œuvres…

— Veux-tu bien faire parler ce petit livre devant mes yeux, Janis ? Je l’ai trouvé ce matin, sur mon chemin…

Je suis sans mots. Charles est aveugle. Aveugle ! Si j’en avais, je me frotterais les yeux…

— Stupeur, allusion magique de la dernière parole, du premier Livre…, commence par prononcer Janis.

Des souvenirs plus anciens que l’été 1975 surgissent. Les idées de Celui qui m’a fait naître surgissent, tissent des phrases sur ma peau. Je le vois froncer les sourcils, désespéré, dans la lumière de sa lampe en pleine nuit. En 1872, je me souviens, il essayait déjà d’écrire quelque chose de plus radical. Tourner le dos à ses poèmes précédents, au brouillard « vert », au vin « bleu »… Janis poursuit, et je suis transporté :

— Sommes-nous replacés sans cesse, coupables, au cœur et dans le corps des choses ?

Je ne sais pas. Tout ce que je sais, je le vois couler en une larme sur la joue du vieillard. L’ombre de l’Autre court entre Paris et une autre ville dont le nom m’échappe, Il trace un itinéraire sans réelle issue. Il transporte mes feuillets, des parcelles de mon être. Charles écoute. Les évocations sont plus précises dans son esprit. Il savoure sa jeunesse avant l’accident fatal – les morceaux de plomb projetés dans son œil, le coup de feu de Benjamin. Une émission télévisée sur la vie de l’Autre, dont j’avais un jour saisi des bribes quand j’étais encore à la librairie Lacroix, me revient en tête lorsque j’entends ces mots :

— Au rythme soufflé des affaires de ce lieu, un éclat liminaire renvoie toute forme à son parvis de néant.

1873, un coup de feu retentit à Bruxelles. La plume tombe, la course s’arrête.

Cet instant immobilise le flot de ma mémoire. Je comprends que j’ai représenté une étape importante pour l’Autre, mais que j’ai peut-être été à l’origine de son renoncement à l’écriture, quelques années plus tard… Si je n’avais pas été là, il n’aurait pas entamé sa saison... Toutefois, en pensant au vieil homme aveugle, je me rends compte que la force du destin est parfois plus puissante que la volonté et que certains actes nous dépassent, amorçant une histoire sans résolution qui devient mythe malgré elle.

Le vieil homme s’est muré dans le silence et Janis me repose au creux de ses mains ridées. Il me referme.

— Janis, si tu savais… ces mots m’ont permis de te revoir sur cette nappe, avant que Benjamin ne tire…

— Mon cher Charles, ne t’en fais plus. Non, non… souviens-toi seulement des paroles de Valéry. Il disait que parler de couleurs est impossible pour ceux qui voient.

— Il est raisonnable que les aveugles seuls en disputent, comme nous disputons tous de métaphysique, lui murmure-t-il, faisant écho à ses paroles.

Je me fais tout petit au contact de sa peau fine et parcheminée ; je ne vois plus où les deux amis s’embarquent. Revenu à moi, je déchiffre le cartel du tableau juste en face de nous : Un coin de table, Henri Fantin-Latour. Je n’ai pas halluciné. Son portrait est là, aux côtés de Verlaine. Je ne suis pas un voyant.

J’ai l’impression que l’Autre est revenu, s’est incarné en prenant les traits de Charles. Mais il est déjà temps de se diriger vers la sortie.

Des flocons de neige apparaissent, venant déteindre l’éclat du ciel bleu, qui s’obscurcit. Cette fois-ci, Charles ne me dépose pas au fond de son sac, mais à l’abri sur une pile de livres, dans une cabine téléphonique. Une dernière fois, je le regarde avec tendresse avant que ne se referme la porte vitrée.

La Chasse spirituelle

Ou comment (re)perdre un manuscrit perdu

Table des matières

ᐸ Précédent
Suivant ᐳ