Chapitre 13
Histoire du jeune homme qui protégeait les siens
Flora De Lucia
Paris, 2 février, en fin de matinée.
Cela fait maintenant plusieurs heures que je suis installé tout en haut de la pile. J’ai pu voir, à travers la porte vitrée, la neige recouvrir peu à peu la grisaille de la ville. C’est drôle qu’une couleur puisse changer si radicalement un environnement. J’ai le sentiment que la vie s’est apaisée : des sourires se dessinent sur les visages de ces gens qui sont, généralement, fermés sur eux-mêmes.
Sur la petite, mais très agréable place où se trouve la cabine téléphonique, j’aperçois des enfants. Ils se retrouvent en poussant des rires éclatants, qui me font vibrer jusque dans mes pages. Ils se concertent, se séparent, et chacun se met au boulot : une sorte de chaîne se forme, l’un fait des tas de neige, le second forme des boules avant de les passer au troisième qui, avec l’aide du quatrième, les écrase sur le sol et, progressivement, se dresse une muraille qui leur arrive jusqu’aux genoux. Bon… comme ils ne sont pas très grands, le mur ne mesure que quelques décimètres, mais leur joie me fait infiniment plaisir. En face, une deuxième bande fait de même. Chaque équipe se met en position et… c’est parti ! La bataille de boules de neige fait rage. Certains passants essayent au mieux d’éviter les projectiles qui frôlent leur gobelet de café, leur téléphone, ou encore leur bout du nez.
Alors que j’essaie avec peine de suivre les dizaines de boules qui volent dans le ciel, afin de distinguer quels sont les tireurs qui touchent leur cible, mon regard se trouve soudainement attiré par un jeune homme. Casquette sur la tête, capuche sur la casquette, regard baissé vers le bas, il marche. Il dégage une sensation qui m’est désagréable, une sorte de je m’en foutisme non assumé. Il traverse le champ de bataille et se dirige vers un petit garçon. Il lui dit de le suivre, le petit garçon s’exécute. Ils s’éloignent de l’arène, le grand se penche et murmure quelque chose à l’oreille du petit. Ce dernier le regarde, des larmes brillent dans ses yeux, mais elles ne coulent pas. Sa mâchoire se serre, il fourre sa main droite dans sa poche et sort quelques pièces, principalement des centimes, qu’il lui tend.
Mais !... Faites quelque chose ! Un petit se fait racketter sous vos yeux et personne ne fait rien ?! Je suis dans une colère noire, les passants ne font que ce pour quoi ils sont là : ils passent. Personne ne s’arrête. Personne n’intervient. Je sens la haine monter. Comment peut-on être assez con pour s’en prendre à plus petit que soi ? Tu n’as pas d’argent ? Trouve un travail. Fais des études. J’espère que ce petit a un grand frère et que ce dernier va te casser les dents !
Tout seul, dans ma cabine, je ne me contrôle plus. La rage m’a tellement aveuglé que je n’ai prêté aucune attention à la porte qui s’est ouverte. C’est lui ! Il vient vers moi. Je vais me le faire !
Le jeune homme entre, referme la porte derrière lui et retire sa capuche, ce qui lui découvre un visage tout à fait différent de celui que je m’étais imaginé. Le visage d’un ange – mais un ange triste, meurtri par la vie. Il prend une profonde inspiration, introduit les quelques pièces dans l’appareil et compose un numéro.
— Maman, c’est moi. Je suis désolé de ne pas être rentré ces derniers jours, je devais me calmer. Quoi ? Tes messages ? Écoute maman, je n’ai plus de téléphone. Oui… Riggs s’est de nouveau mis en colère et il l’a lancé par ma fenêtre. C’est Ethan qui m’a donné quelques centimes pour que je puisse te joindre… Maman, je veux que tu t’en ailles, quand Ethan sera rentré, je veux que tu le prennes et que tous les deux vous partiez de cet endroit. Non maman, je ne veux pas que tu t’inquiètes pour ça. On va trouver une solution, je trouverai un deuxième petit travail et tu verras, tous les trois, on s’en sortira. Maman, je ne supporte plus, je ne le supporte plus. Je ne supporte plus qu’il te fasse du mal, qu’il nous fasse du mal, à tous les trois. D’accord, prépare tes affaires et celles d’Ethan. Je rentre avec lui maintenant, on sera là dans vingt minutes. Ah, maman ? Joyeux anniversaire… bip bip bip…
Je me sens soudain extrêmement stupide. Un racket, j’ai cru à un racket. Après avoir assisté à cette scène qui m’a déchiré les feuillets, je regrette de l’avoir jugé, je regrette de m’être mis en colère.
Il se tourne vers moi, les yeux à son tour perlés de larmes, et me saisit, ainsi que les cinq ou six livres qui forment la pile. Il les feuillette rapidement. C’est moi qu’il choisit en déclarant :
— Bon, tu n’es pas tout neuf, mais puisque je n’ai pas d’argent pour offrir un cadeau à ma mère, tu f’ras l’affaire. T’as intérêt à être bien, elle le mérite, elle mérite quelque chose de bien, quelqu’un de bien…
Il remet sa capuche, cligne des yeux une dizaine de fois en fixant le plafond – histoire que ses larmes s’éclaircissent – et sort de la cabine, me serrant bien fort sous son bras.
— Ethan ! Viens ! Arrête de jouer, on doit rentrer.
Le petit garçon ne discute pas, il court en direction de son grand frère, loge sa main dans la sienne.
*
Peu après.
— Maman ! On a fait une bataille de boules de neige après l’école. On avait un tas de munitions, des murailles et tout ! L’équipe d’en face était trop nulle, mais c’est normal, on est les meilleurs !
— Ah oui ? C’est super. Maintenant prends tes affaires mon chéri, maman a trouvé un endroit sympa à te faire visiter. Mais c’est top secret. Seul Marco est au courant.
Elle s’approche de Marco, le prend dans ses bras et le sert fort. Elle entend son cœur battre contre le sien. Comme si l’un ne pouvait fonctionner sans l’autre.
— Maman, je t’ai pris ça, tu sais, pour ton anniversaire, dit-il en me tendant à elle. Je sais que tu mériterais bien mieux, mais je n’ai pas encore reçu mon salaire de l’épicerie…
Au moment où je sens sa pauvre mère me serrer dans la paume de sa main, un homme ouvre la porte de l’appartement. Tous se figent.
— Des valises ? Vous vous foutez de ma gueule ? Vous pensez aller où comme ça ?
Quelques secondes me suffisent pour comprendre que j’ai en face de moi le fameux Riggs, que je devine être le beau-père, la cause du départ.
Marco prend son courage à deux mains et s’approche de lui :
— On se casse, Riggs, on veut plus te voir, ni toi, ni ta sale gueule. Maman ne mérite pas d’être traitée comme ça. Tu vas finir seul, on va te dénoncer.
BAM ! Marco se prend un violent coup de poing dans la joue. Ses larmes se mélangent au sang qui coule de son nez.
— Je te déteste, crevard ! Je vais te buter !
— Marco, non !
La voix innocente d’Ethan semble agir comme un électrochoc dans l’esprit de Marco qui se retourne soudainement avant de recevoir un deuxième coup de poing, dans le ventre cette fois. À son tour d’être aveuglé par la haine. Il regarde sa mère, puis moi. Il me prend, rassemblant toutes ses forces, me jette au visage de Riggs. Je ne savais pas que j’étais aussi lourd. Je ne savais pas que je pouvais blesser quelqu’un. Riggs, surpris, perd l’équilibre, se cogne la tête, s’écrase sur le sol… à côté de moi. Ses yeux tombent sur ces lignes, qu’il déchiffre péniblement :
Vieil Héphaïstos citadin ! Aussitôt qu’à ce rectangle d’ombres et de blancheurs alternées l’ardeur des rais du soir t’invoque, tu te meus lourdement dans la légende de ta croisée.
Tu rejoues la pudeur moderne dans un carreau plein de larmes. – Le vice ou l’amour !
C’est un spectacle évasif, comme jamais les grands amphithéâtres ne l’auraient supporté.
Le hasard fait bien les choses… Ma page s’humidifie, se froisse, souffre. Nous perdons tous deux connaissance.
*
Où ? Quand ?
Lorsque je reviens à moi, Marco et sa famille ont probablement mis les voiles depuis longtemps. Je me sens lourd, plus lourd que d’habitude. Je lève les yeux et aperçois mon reflet dans un miroir. Pourquoi un miroir se trouve-t-il sur le sol ? Et il y en a un autre. Et un autre. Et encore un. J’ai compris : la tête de Riggs a cogné contre le miroir suspendu derrière lui, lorsqu’il a perdu l’équilibre. Le miroir a volé en éclats et il git sur le sol, blessé, comme Riggs, comme moi.
Je m’observe et découvre avec horreur qu’une de mes pages est imbibée de sang. Plus personne ne voudra me lire à présent…
Une main me saisit :
— Putain, ces connards, je les retrouverai !
Je me sens soudainement très léger. Le vent souffle très fort et fait voltiger mes pages. J’aperçois la cour dans laquelle les enfants se sont livrés à la bataille de boules de neige. Je vole ? Non. Après avoir eu la sensation de planer pendant quelques secondes, c’est maintenant la chute libre. Je m’écrase sur le sol.
Ce fumier m’a balancé par la fenêtre.
