Chapitre 16
Histoire du triste intellectuel sur le retour
Stella Chapou
Paris, Station Saint-Michel Notre-Dame, 4 février, fin de matinée.
Le plus beau voyage de ma vie… encore faudrait-il que quelqu’un, dans ce bain de foule matinal, daigne baisser les yeux sur le pauvre tas de feuilles que je suis devenu. À quoi m’ont servi ces passages de mains en mains, cet espoir non réalisé – irréalisable, semble-t-il – d’appartenir à un lecteur ? Nous, les livres, ne désirons rien d’autre que nous établir dans un endroit douillet, pour être lus, aimés. Tous ces abandons ne doivent pas être anodins : le problème, c’est moi. Oui, je ne suis peut-être pas à la hauteur de mes lecteurs, puisqu’aucun d’eux ne tient à me conserver dignement. L’Autre a menti, je ne suis pas et ne serai jamais le texte le plus ébouriffant de tous les temps !... Je me demande si toutes ces personnes qui passent à la station Saint-Michel Notre-Dame ont déjà ressenti ça. Toute une foule d’individus pourtant tellement seuls.
C’est un véritable accès de désespoir qui me saisit alors que j’attends dans cette station de métro. Attendre, il ne me reste plus que ça à faire. Je me tournerais bien les pages, à défaut des pouces, mais même pour ça, j’ai besoin de quelqu’un… Y’en a marre, nom d’un feuillet écorné ! Mais au juste, en quoi serait-ce de ma faute si les gens ne savent pas apprécier ce que je contiens ? Je vous le demande, à vous tous, vous qui marchez sans vous préoccuper des autres. Moi aussi, désormais, je ne me préoccuperai plus que de moi. Je le mérite bien, après tous ces mauvais traitements ! C’est décidé. Je ne me laisserai plus emporter par n’importe qui, ah ça non, plus jamais !... et si on m’abandonne encore, tant pis, je trouverai quelqu’un d’autre pour me mettre dans sa poche.
À peine cette pensée m’effleure-t-elle qu’un homme s’assoit à côté de moi.
Il attend sans doute le RER B, comme l’indique le panneau. Il semble grand – enfin, ce n’est pas difficile d’être grand, par rapport à un petit livre qui se glisse facilement dans une poche de jean. Grand, donc – fin, aussi. Il a un nez aquilin sur lequel reposent de toutes petites lunettes rondes, surplombées de sourcils broussailleux. D’ailleurs, il doit souvent les froncer, ses sourcils, si l’on considère la marque en V qui les séparent et le pli mécontent de ses lèvres. Il m’a l’air d’être un lecteur potentiel tout à fait correct. Bien, s’il pouvait tourner la tête vers moi pour me sortir de ce souterrain nauséabond, ça m’arrangerait. Il regarde sa montre, puis l’horloge du quai, tourne la tête à gauche et tend l’oreille pour savoir si sa correspondance arrive.
C’est à ce moment-là que nos regards se croisent (enfin, façon de parler). Il me fixe, m’examine de loin ; il ne sait visiblement pas quoi faire. Le RER n’est pas encore arrivé, ce qui me laisse un peu de temps pour le convaincre de me ramener dans sa jolie sacoche qui m’a l’air si douillette. Je prends la pose : regarde comme je suis particulier ! Je n’ai pas de titre… intriguant, tu ne trouves pas ? Le nom de mon auteur n’est pas indiqué non plus sur ma première page. Ne te demandes-tu pas qui je suis ?...
Cela semble marcher. L’homme tend la main vers moi, hésite un instant avant de me saisir.
Enfin ! Il m’observe et j’en fais de même. Son veston vert sapin est décoré d’un mouchoir brodé sur lequel figure les initiales « R. G. » – les siennes, j’imagine. R. G. me retourne en tous sens, me feuillette, cherche quelque indication quant à mes origines. Il ne trouve rien, ce qui semble l’intriguer d’autant plus. Le RER arrive enfin et R. G. a juste le temps de me fourrer dans la sacoche si convoitée. Je me retrouve dans un espace bien rangé qui me plaît aussitôt. Les stylos sont glissés dans des compartiments prévus à cet effet, les cahiers placés dans une pochette qui leur est propre et je me vois octroyer la poche avant – un espace de premier choix, croyez-le ou non. Je me retrouve alors en compagnie de différents prospectus, tous renvoyant à des conférences et colloques universitaires : Notre-Dame de Paris et le mythe de Quasimodo, Voyage dans le Moyen Age de Charlemagne, ou encore L’Avenir du cinéma ou l’effusion de la violence virtuelle. Un intellectuel, ce R. G., quelle veine ! Par un interstice, j’observe la rame bondée. R. G. ne s’assoit pas et descend du véhicule peu de temps après. Il se faufile dans un labyrinthe d’allées et de couloirs, s’enfonçant toujours plus dans les souterrains, puis saute dans un autre wagon. Le RER A ou D, je ne sais pas trop.
— Prochain arrêt, Gare de Lyon, intervient une voix féminine.
R. G. se faufile dans la foule, jusqu’à atteindre les tourniquets qui nous séparent des quais où attendent les TGV. Il veut être le premier à passer les portes, mais il semble qu’il lui faille attendre encore un peu. R. G. gigote avec impatience, croise les bras, les jambes, défait le tout et recommence. Il ne tient pas en place et semble nerveux. La sonnerie de son téléphone retentit et il plonge la main dans sa sacoche pour répondre à l’appel.
— Je sais, Judith, mais ne voudrais-tu pas en parler… une dernière fois ? Je suis sûr qu’on pourrait arranger les choses, toi et moi.
Je n’entends pas ce que la dénommée Judith répond, mais R. G. pâlit, se décompose. Ses épaules qui étaient jusqu’alors raidies, tremblant presque sous la tension, se relâchent. Ses yeux perdent de leur éclat et après quelques instants de silence, R. G. pousse un profond soupir. Il a abdiqué.
— D’accord, je passerai signer les papiers de divorce dès lundi. Au revoir, Judith.
Je n’arrive pas à déchiffrer son expression. Elle semble figée. D’ailleurs, tout son corps est devenu immobile. Il fixe le vide, mais semble ne rien voir. Il sort soudain de sa torpeur pour ranger son portable qu’il fourre dans son sac, au hasard, bien loin de sa place habituelle. C’est ainsi que je me rappelle à son bon souvenir : une de mes feuilles lui entaille l’index. Il ressort vivement sa main et la replonge aussitôt pour me saisir. Il ouvre mes pages, que j’étends autant que faire se peut pour le laisser admirer mon texte.
L’allée de beautés et de chansons inouïes, sous les ormes comme d’inutiles annonciations, en ce vaste soir désormais de printemps. Sur la descente des toits l’ouverture du foyer se déclare dans les rebonds de crépi, d’opale, de rubis.
— Le foyer…
R. G. savoure le mot, le prononce lentement, l’étire autant que possible comme pour se réfugier à l’intérieur de sa sonorité.
— J’ai hâte de rentrer chez moi… je crois, dit-il.
Oui, moi aussi, R. G. Je voudrais rentrer chez mon libraire, me prélasser sur les vielles étagères poussiéreuses, mais cela me semble bien loin maintenant. Mon détenteur n’a pas le temps d’en lire plus. Les tourniquets s’ouvrent et R. G., les mains encombrées par son billet de train, son passeport et moi-même, me dépose au sommet de l’un des portillons, afin de présenter son titre de transport à la contrôleuse. La vérification faite, je vois R. G. s’éloigner à grandes enjambées vers le wagon dans lequel se trouve son siège, loin là-bas…
C’était évident. On m’a à nouveau abandonné. Bon, soyons positifs : au moins, R. G. m’a laissé à un emplacement plutôt stratégique pour attendre l’aventure suivante. Je suis en hauteur, ce qui me rappelle ces moments passés sur une étagère, au temps où j’étais bien au chaud entre mes congénères proustiens et kafkaïens. À travers la verrière, les rayons du soleil éclairent et réchauffent mes fibres.
J’attends, encore une fois, une occasion d’être recueilli, de trouver mon chez-moi.
