Chapitre 17
Histoire de l’extravagante, qui mit fin au règne des doigts gras au profit de l’Earl Grey
Morgane Sancosme
Gare de Lyon, 24 décembre, début d’après-midi.
Les doigts encore gras des chips qu’il pique en secret pendant son temps de travail, le jeune homme taciturne, qui est maintenant mon compagnon depuis beaucoup trop longtemps, tourne mes pages.
Eurk. J’aimerais me secouer la reliure pour m’enlever toute cette crasse.
Lorsqu’on m’a abandonné sur ce portique de la Gare de Lyon, il y a de ça près d’une année, je pensais vivre encore une aventure, mais je me trompais. Un vieil homme m’a trouvé et a jugé bon de m’apporter ici où, depuis lors, je m’ennuie ferme. Si je me fie aux soupirs de celui qui me feuillette, nous sommes deux dans ce cas.
— Excusez-moi, je suis bien aux Objets Trouvés ?
L’employé me referme paresseusement et me jette pratiquement sur le comptoir, devant lui. Il prend son temps pour répondre, comme si personne n’avait un train à prendre.
— Mmmh, oui, c’est ici.
La nouvelle arrivante sourit de toutes ses jolies dents. Elle plonge sa main habillée d’un gant dont il manque les doigts – je m’interroge sur son utilité pour lutter contre le froid – dans ses cheveux courts, d’un roux peu naturel, les ébouriffant encore plus qu’ils ne l’étaient.
— Je cherche ma carte d’identité. Je me demandais si, par hasard, on ne vous l’aurait pas apportée ? C’est une carte suisse.
L’employé soupire et, en essuyant ses mains sur son pantalon, fait mine de farfouiller, alors que nous savons bien tous les deux qu’aucune carte n’a été déposée ces derniers jours.
Les grands yeux noisette de la jeune fille s’attardent sur moi. Elle fronce les sourcils :
— C’est votre livre ?
— Non, on l’a amené il y a un moment, mais personne n’est venu le chercher, répond le jeune homme de sa voix blasée. En même temps, vu son état, autant le racheter à neuf.
Elle acquiesce et regarde l’heure sur sa montre rose fluo. Je remarque qu’elle tente de cacher son impatience.
— Je n’ai pas votre carte.
— Ah, très bien. Joyeux Noël et merci quand même.
Sa déception est manifeste. Une ride d’inquiétude plisse à présent son front. Malgré tout, elle se retourne et s’en va d’un pas sautillant, comme si de rien n’était. J’entends le paquet de chips s’ouvrir et crisser à nouveau, et je prie pour qu’un miracle empêche qu’on me salisse encore.
— Excusez-moi, mais je peux le prendre ?
La petite voix pétillante est de retour. L’employé n’a pas le temps de répondre. Elle s’empare de moi sous son nez et s’éclipse en souriant. Ni une, ni deux, elle m’embarque dans sa petite valise à imprimés multicolores, entre un cahier de cours et deux pièces de Molière. Je me dis que le théâtre sied à ma nouvelle propriétaire. Je ne vois rien, alors j’écoute : des pas pressés, mais légers, le roulement du train pendant quelques heures, une voix métallique annonçant enfin « Genève, Gare Cornavin », encore des pas, le claquement d’un coffre, un moteur et une discussion d’une vingtaine de minutes, polie, mais enjouée, sur les fêtes, qui ne s’arrête qu’après un « Gardez la monnaie, joyeux Noël à vous et à vos enfants ! ».
On sonne à une porte, avant d’entrer dans un endroit aussi bruyant que chaud. Il flotte dans l’air une odeur d’oignons grillés et de gâteau qui sort du four. J’entends des gens s’embrasser, parler parfois dans une langue que je reconnais être de l’espagnol, se proposer un apéritif. La jeune fille dont la voix guillerette est reconnaissable préfère le blanc au rosé, mais elle ne dit pas non à un verre de champagne. Ah, attendez, elle n’est pas venue les mains vides.
Elle me sort de la valise et me dépose sur un meuble avec d’autres petits paquets joliment emballés, qu’elle offre ensuite à ses hôtes, me laissant là.
Je dois dire que c’est un emplacement pour le moins stratégique. Le vaisselier sur lequel je suis posté fait face à une table nappée de blanc, décorée d’assiettes façon céramique chinoise et de verres en cristal. Dans ce grand salon, les vieilleries s’entassent : une horloge en pied qui émet un léger tic-tac, un miroir au cadre ouvragé dont la vitre est brouillée par le passage du temps, des fauteuils au vernis abîmé. On trouve aussi, parsemés çà et là, des petits rappels d’un autre pays : une paire de castagnettes clouée au mur, un éventail déposé sur la cheminée, un journal people sur la monarchie espagnole et ses secrets.
Les convives arrivent au compte-goutte et s’attablent, en prenant des nouvelles des uns et des autres. Un jeune homme s’installe à côté de ma nouvelle propriétaire et l’embrasse sur les lèvres.
— Bonsoir, Izz.
— Bonsoir, répond-elle dans un sourire.
Je remarque qu’elle a dû profiter du trajet en train pour se préparer, car sa bouche et ses paupières brillent d’un éclat doré et sa coupe garçonne n’est plus ébouriffée, mais soigneusement peignée. Elle porte des boucles d’oreilles en forme de sucre d’orge et une robe en laine blanche, qui lui donne l’air d’un flocon.
— Aaah, Isabel ! Qu’est-ce que ça me fait plaisir de te voir ! Tu es toujours si loin, maintenant !
— Mais non, abuela, je suis à Paris, c’est pas la Chine non plus.
L’abuela serre fort Izz — ou Isabel — dans ses bras tout en lui murmurant des choses en espagnol. La vieille femme embrasse également le petit ami d’Isabel chaleureusement, ses bracelets d’or cliquetant à chacun de ses mouvements.
Le repas se prolonge dans la bonne humeur. L’abuela attire particulièrement mon attention. Son accent est à son personnage ce que les épices sont à ses plats : la touche finale. Elle ne prononce pas un r sans le rouler, ni un u sans le transformer en ou. Certains mots lui résistent, alors elle les dit comme ça lui vient, ou les remplace par un synonyme hispanique. Elle commence chacune de ses anecdotes par « le cas c’est que », apparemment traduction littérale d’une expression espagnole bien usitée : « el caso es que » – je remercie mentalement la petite étudiante colombienne en job d’été aux Objets Trouvés et ses longues conversations téléphoniques avec sa mamá, pour les quelques locutions hispaniques que j’ai pu retenir. Aucun des convives ne reprend l’abuela, aucun ne lui explique. Tous sont pendus à ses lèvres, dans l’attente de savoir quel était le problème avec le paprika – il ne venait pas de Galice, tout simplement ! – ou avec la cuisson des pommes – c’est parce que l’abuelo, cet âne estúpido, les avait mal préparées ! De toute évidence, elle aime s’en prendre à son petit mari, qui accepte chaque critique comme une médaille de participation à l’élaboration du souper. Le grand-père, quant à lui, ne se prive pas d’asséner quelques remarques bien senties sur la cuisine de sa femme, pourtant parfaite au goût de tous, si bien que je soupçonne ces petites querelles d’être leur langage amoureux.
Malgré cela, l’ambiance est festive. Perchée sur dix centimètres de talons hauts et âgée d’au moins quatre-vingts ans, l’abuela tournicote à toute vitesse autour des convives, les embrassant, les cajolant, commentant la quantité de nourriture ingurgitée. Pour elle, cette quantité n’est jamais suffisante. Tous sont trop minces, tous picorent comme des moineaux. Alors elle ressert de la tortilla de patatas con chorizo, repropose pour la énième fois du pescado et dépose dans les assiettes, sans consulter l’estomac de sa famille, une nouvelle part de tarta de manzana accompagnée de maruxas et de turrón. Tout le monde se tient le ventre en se resservant un dernier verre de vin, avant d’ouvrir les cadeaux.
Parce qu’Isabel me jette des coups d’œil nerveux depuis le début du repas, je m’attends à ce que ce soit mon moment. Je gonfle la reliure, tout fier. Je me demande ce qu’elle a en tête. Peut-être va-t-elle m’offrir à quelqu’un ? Cependant, on échange les présents, on se câline, on boit le café ou la tisane especial de l’abuela, et on se dit au revoir. Je crois qu’Isabel m’a oublié, mais elle me récupère entre deux câlins et me fourre dans la grande poche de son manteau en m’enroulant un peu sur moi-même. Je soupire à en faire frémir mes pages. Au moins, de cet endroit, j’entraperçois l’extérieur. Depuis la fenêtre, l’abuela hurle un dernier « Feliz Navidad ! » et agite sa main dans un adieu énergique. Isabel monte sur le scooter de son petit ami — qu’on surnomme Archie, si j’en crois les dires de l’abuelo — et se blottit contre lui. De temps à autre, pendant le trajet, elle se met à triturer l’un de mes coins, comme pour s’assurer que je suis resté à ma place. Comme si j’allais m’envoler à tire de pages !
L’engin s’arrête. Me voilà de retour en ville. Nous entrons dans un vieil immeuble, escaladons les étages jusqu’au dernier. Devant chaque porte, on peut sentir l’odeur des plats de fêtes, entendre les réjouissances de tous les habitants, formant une mosaïque de sensations de fin d’année. Isabel retire son manteau et le suspend à une patère. Elle pépie joyeusement sur la soirée absolument géniale qu’elle vient de passer, parce que vraiment, c’était cosmique, et semble m’oublier là, dans sa poche.
Quand la lumière s’éteint et que je n’entends que des « bonne nuit » murmurés, je sais que mon moment n’est pas encore arrivé.
*
Vieille Ville de Genève, 25 décembre, un peu après neuf heures.
Tard dans la matinée, la lumière hivernale s’introduit enfin à travers les fenêtres et j’observe le petit studio étudiant : c’est un chaos miniature. Des livres s’entassent un peu partout, faisant presque office de meubles. Des habits jonchent le sol et décorent deux chaises qui entourent une table minuscule. Dessus, deux mugs et un panier à fruits vide côtoient un ordinateur et des affaires de cours.
Archie est le premier à se réveiller. Il se lève avec le soleil. Pendant un long moment, il tapote sur son clavier en sirotant deux premières tasses de thé. Isabel s’agite. Il se dirige vers la cuisinière vieillotte et prépare du café qu’il verse dans l’un des deux mugs. Dans l’autre, il remplit sa troisième tasse d’Earl Grey. Lentement, sur la pointe des pieds, comme s’il était dans un cartoon, il s’approche du lit – enfin, c’est plutôt un matelas posé à même le sol – et secoue doucement l’épaule d’Izz. Elle grogne. Il insiste, souffle sur le café comme pour faire voler son fumet odorant vers elle. Après quelques autres protestations, elle émerge, les cheveux dressés sur le crâne et le visage enflé de sommeil.
— Mmmh… Arthur, c’est toi ?
Arthur ? Pourquoi ce prénom m’interpelle-t-il ? Un léger frisson me parcourt la reliure.
— Joyeux Noël, murmure-t-il.
Les yeux d’Isabel pétillent alors qu’elle attrape son café, si bien que je ne saurais dire si c’est le breuvage ou Arthur – encore ce frisson provoqué par ce prénom – qui lui fait cet effet. Après une gorgée, elle se redresse, comme instantanément revigorée. Le sourire qu’elle offre, à ce moment-là, en posant ses yeux plus éveillés sur son compagnon, ainsi que le « Joyeux Noël » qu’elle lui retourne, une main caressant sa joue mal rasée, ne font aucun doute : ils ne peuvent pas être dûs à la caféine.
Puis, comme si elle revenait à la réalité, elle lui tend brusquement sa tasse et court vers l’entrée. Ah, c’est mon moment ! Elle m’agrippe, les mains un peu tremblantes, me cache dans son dos et se précipite à nouveau dans le lit. Elle saute dedans, obligeant Archie à user de sa dextérité pour qu’aucune des boissons chaudes qu’il tient ne se renverse.
— J’ai un cadeau pour toi. Il ne m’a rien coûté, j’avoue, mais je crois que s’il devait avoir un prix, il serait élevé.
J’entends Archie déposer les mugs au sol, puis, n’en pouvant apparemment plus, Isabel me tend énergiquement devant elle et me cogne contre la poitrine de son petit ami.
— C’est un livre, dit-il, en fin observateur.
Elle hoche la tête vigoureusement.
— C’est même mieux ! C’est un vieux livre, précise-t-elle.
Je ne sais pas si je dois bien le prendre.
— Il est abîmé.
C’est sa seule remarque, alors qu’il me tourne et me retourne entre ses mains. Quelques mèches châtains s’échappent de son chignon bas fait à la va-vite. Il replace ses lunettes, en poussant la jointure centrale de son majeur droit. Peu à peu, alors qu’il me feuillette dans un silence transpirant l’expectative, il se met à sourire.
— Je crois que je vais l’adorer, souffle-t-il.
Alors Isabel, de toute évidence incapable de ne pas faire de bruit, émet un cri proche de l’ultrason et se tortille de joie. Avec ce cadeau trouvé au hasard, elle a visé juste.
— Tu me fais la lecture ? demande-t-elle en faisant gonfler les coussins.
Arthur – encore, toujours, ce frisson étrange ! – accepte et s’installe à ses côtés. Elle se blottit contre son flanc droit. Puis, d’une voix calme, il lit :
C’est une chasse. – Le traqué traque pour sa part. Laissons-le donc se détourner résolument. Pour son irritante condition, c’est la seule ou la dernière aubaine. Car il n’est plus rien à glaner sur ces routes : ni tes fleurs en arabesques de chair, ni le pavot stupide, ni l’idée, ni le nom.
Il s’arrête pour déposer un baiser sur le crâne d’Isabel et boire une gorgée d’Earl Grey. Ah ! Il a bien choisi le passage. Oui, ce fut une chasse. J’espère que j’ai trouvé ce que je cherchais, j’espère que je suis arrivé à son terme, que je n’ai plus rien à glaner, que ma route s’achève ici.
Je jette encore un œil au studio, où les livres s’empilent dans un désordre bienvenu. Finir chez un passionné de lecture, dans un moment de partage complice, au cœur de la ville où j’ai passé de si longues années, ce serait peut-être la meilleure façon de trouver un peu de répit.
— Tes collègues à l’uni vont être tellement jaloux, se gargarise Isabel.
Arthur rit avec tendresse de ce petit accès de fierté. Il rosit légèrement avant de reprendre d’une voix un peu plus enrouée :
Bientôt, le silence augural. L’immensité se donne dans un reflet de flaque. Ainsi, j’ai su honorer l’adulation commune ; – et j’aurai enfin la grâce de briser, sur le sable et dans la poussière, tous ces délires qui font notre bonheur perpétuel.
Il marque une pause, et je reprends avec lui, dans mon cœur :
Sonnez, valets ! … Il est temps.
