Chapitre 4
Histoire de l’amateur de rap
Mirza Besic
Genève, 16 septembre, milieu de soirée.
Ces gens qui passent… ils ont tous l’air de girafes de là où je me trouve – et ça fait un moment que je suis dans la même position. Heureusement, les troupeaux successifs ne m’ont pas trop piétiné.
Un garçon, en fin de jeunesse et (par conséquent) au début de l’inutilité, s’avance vers moi. Il me ramasse. Je l’entends qui murmure dans sa barbe ridicule :
— Ah ! toi, mon pote, tu vas m’être utile !
De quoi parle-t-il ? Et pourquoi s’adresse-t-il à moi ?
Je suis dans ses mains, il bouge sa tête comme un idiot. Sûrement au rythme de la musique qu’il écoute à travers ses écouteurs…
Un tram arrive, numéro 18, direction CERN.
On s’assied à une place. Il m’ouvre et pose son téléphone sur une de mes pages qu’il ne prend même pas la peine de lire. En tordant un peu ma première page pour lorgner, je parviens à voir qu’il écoute une musique d’un certain Alpha Wann… Il commence à chantonner, mais bien trop faiblement pour que j’en discerne quoi que ce soit.
Il est interrompu par des musiciens et des chanteurs, qui, eux, n’ont pas honte de chanter haut et fort :
— Ay Ay Ay ! Ay, mi amor, tú eres una… de l’auror ! Ay Ay Ay ! Ay, mi amor, tú eres una guapa… !
On entend distinctement que les « Ay Ay Ay », sinon aucun moyen de déceler ce qui est dit après. Mon propriétaire change de place, pour s’éloigner vers un coin plus tranquille. Voilà qu’un type s’avance à sa hauteur. Il lui serre la main d’une manière assez spéciale, je n’avais encore jamais vu ça… ils se touchent d’épaule à épaule … puis passent de la paume déployée aux poings, qui se percutent ! Ils font un claquement de doigts en même temps, comme pour signaler la fin de la séquence. Plutôt bizarre.
— Comment khey ? La forme ? lui dit ce jeune homme, plutôt classe à sa manière, comme l’est mon propriétaire.
— Mais nan ! Isco ! Ça dit quoi, frérot ? Comment tu dates !
— Ah frère, on est là hein, j’taff à Interdiscount là, et toi ça dit quoi ?
— Cousin, j’suis à l’Uni en Lettres. Pas mal de charbon, mais c’est tranquille, j’te mens pas. J’fais ce que j’aime.
— Rah ouais ! Genre t’analyses des livres et tout ? J’m’en rappelle au cycle, j’ai lu un livre d’un boug, là. Frère, aide-moi, t’sais c’est un gars, il écrit sur un boug chelou que sa daronne est morte en Algérie.
— L’étranger ?
— Ouais, voilà. Eh ! Vie de ma mère, j’avais trop capté ce livre. Genre l’analyse de la mort et tout. Nan, c’était trop lourd. En plus, les meufs, elles kiffaient quand on faisait crari on lisait et tout.
— Excellent, excellent !
— Mais frère, concrètement, ça sert à quoi d’lire des livres ? Vérité, frère, t’allumes la télé ou Netflix et t’es ienb. Genre comment moi, ça m’casse la tête d’lire des livres, frère. T’es là, tu lis et en vrai, trop souvent tu penses à des autres trucs, genre des meufs ou chepa, frère ! Faut trop toujours être concentré, ça baise le cerveau, t’savais ça ? Si tu lis trop, t’auras le cerveau niqué, t’arriveras plus à penser.
— Ouais je vois ce que tu veux dire… Écoute… Je sais pas trop, chacun sa nature.
Le susnommé Isco le regarde d’un air stupéfait – tellement stupéfait et interloqué qu’il manque presque de rater son arrêt. Enfin, Isco s’extirpe du tram et nous laisse seuls. C’est que mon propriétaire est d’une lâcheté héroïque !
— À nous deux ! qu’il me lance désormais.
Je frémis. Il reprend la page à laquelle il m’avait déjà ouvert auparavant, et lit :
Indicible à soi-même ! Quelle ardeur bien magnifiquement sévère ! Je vécus jadis en ces lieux.
Parfois, la solitude du parc achemina les allures de ma nonchalance aux carrefours colorés. Je marchais dans l’attente d’un pas compréhensif, où tout avait le relief et la couleur du mérite. Sur l’allée de gravier, pendue à mon impalpable bras, la petite Henriette d’en bas, misérable image tentatrice, sœur bleutée de ma tendresse, fut princesse toute une vie. Elle divaguait aux jardins de la monarchie, et les plis de sa robe crème battaient sa cheville, son mollet, offerts comme un murmure dans le vent des fleuves du sud. Les repoussoirs de fleurs sous les arabesques du soir tiède élevaient à son rang des odeurs d’enfances richement préservées, des soupçons coquets, des rires.
Mais bientôt, le voilà qu’il me referme et remet sa musique. C’est tout ? Puis il me dit, à mi-voix :
— Tu vois, toi, tu vas pas au bout des choses. Tu parles d’une solitude, mais sans nous la faire ressentir ; tu parles d’une jambe, d’un mollet, d’une cheville, ce qu’il y a de plus… mais tu ne nous fais rien ressentir !
Si tu le dis ! Seulement, ce n’est pas moi qui me suis écrit. À présent, il a l’air de m’en vouloir – ce qui me chagrine. Si seulement je pouvais parler, si seulement je pouvais dire autre chose que ce qui est déjà écrit en moi… ! Je peux bien l’avouer : il nous arrive souvent à nous, les livres, d’être frustrés par ce qui est écrit sur nos propres pages. De vouloir être davantage. Aussi, une lueur d’espoir nous saisit quand nous voyons soudain quelqu’un d’autre que notre Auteur prendre un stylo et écrire en nous… même si ce constat est toujours triste, au final. On ne décide de rien, on décide tout pour nous.
— Prochain arrêt : Meyrin-Village.
Le voilà qui sort. Il me met dans sa poche ; j’y entre à peine, mais m’y sens plutôt bien. Il la referme. Quelques paris sportifs écrasés et puis une lettre, repliée sur elle-même un nombre incalculable de fois. Je l’entends chanter plus distinctement désormais ; il ne ronronne plus, il fait porter sa voix haut et fort, comme les musiciens dans le tram. Que dit-il ?
« Impossible que mon flow carabine rouille,
j’suis avec une chabine rousse,
mes potes s’en tapent, ils roulent du paki sur le tapis rouge,
combien ces habits coûtent ? Qui est cette fille aux habits courts ?
Les questions qu’ils se posent quand j’suis sur le tapis rouge ».
Incompréhensible.
J’entends qu’il arrive chez lui. « Salam Aleykoum ! », qu’il crie doucement ; « Aleykoum salam », qu’on lui répond. Je n’ai entendu que deux voix. Il ouvre la poche de sa veste et me jette sur son lit ! Je me retrouve entouré de livres bien spéciaux : Mort à crédit de Céline, Crime et châtiment de Dostoïevski, The Catcher in the rye de J.D. Salinger. Il se jette à son tour sur son lit, regarde le plafond de sa chambre médiocre et commence à respirer de plus en plus fort. Il se tourne vers moi, me fixe, me sourit. Puis il se relève, ouvre la fenêtre et se change. Ah ! Si vous saviez tout ce que je vois… mais comme je vous l’ai déjà expliqué, nous, les livres, ne pouvons pas nous adresser directement à vous ! Sur la gauche de son lit se trouve tout un tapis de citations, épinglées contre le mur. Je n’en distingue qu’une seule, à laquelle je ne comprends rien :
« Quand les cailleras prient, il pleut au paradis,
Quelques rhumatismes, car la rue m’attriste,
Chez nous Je t’aime c’est beaucoup trop dur à dire,
Mais on regrette jamais rien, Edith Piaf, Lunatic. »
Le voilà qui téléphone à quelqu’un. Fais-moi voir qui c’est !
— Allô, ma petite ! Ça va ? Ouais, moi tranquille. Ouais, j’sais la dernière fois, j’aurais dû t’écrire, désolé. Mais j’ai un livre pour toi, tu risques d’aimer. J’te le ramène quand ? Ce soir ? Vas-y. Ouais, t’inquiète. Nan, nan, vérité, ça me fait plaisir. Okok, j’te l’amène.
De quel livre parle-t-il ? Ah, mais j’espère que ce n’est pas moi ! En plus, il ne m’a même pas vraiment lu, il m’a juste feuilleté ! Et puis, je suis bien ici, moi ! J’en ai marre de bouger partout, j’ai besoin d’immobilité. C’est ma nature. Il prend une enveloppe, ouvre sa petite bibliothèque (dans laquelle j’aimerais rester…), attrape Pierre et Jean de Maupassant, qu’il glisse dans l’enveloppe. Le voilà qui dit :
— Comme ça, on pourra discuter de la jalousie et de ses effets !
Il sort de sa chambre et me laisse seul un long moment, comme si je ne l’avais pas déjà été assez souvent. Il revient. Le voilà tout nu, il a sûrement dû se doucher. Il se rechange.
Enfin il s’approche de moi, me saisit, me remet dans la même poche que tout à l’heure. Nous sortons de sa chambre, et je crois, d’après le bruit, que nous nous dirigeons vers la porte de sortie – ou d’entrée, tout dépend comment on voit les choses.
— Tu vas où, encore ? demande une voix bien grave.
— Je vais voir un pote, on s’tient au courant.
Quel beau menteur.
— Mais il est minuit et demi, qu’est-ce tu sors maintenant ! Tu veux pas aller le voir demain ?
— Non, il faut que je le voie ce soir.
— Bon… D’accord… Fais attention en rentrant, quand même.
Je l’entends descendre les escaliers très vite. On sort. Ah ! Il fait froid ! Mais c’est parce qu’il n’a pas fermé la poche où je me trouve.
On arrive à un arrêt de tram, à côté d’une jolie place. D’un coup, quelqu’un hurle :
— Tarek ! Bouge de là ! Y a hagar !
J’entends du bruit… dans la précipitation, je tombe brutalement de sa poche ! Au beau milieu de la route ! Je vois des policiers poursuivre un groupe de jeunes auquel s’était visiblement mêlé mon propriétaire. Tarek, donc… c’est son nom. Je les vois disparaître au bout de la rue… à jamais !
Des voitures passent au-dessus de moi, mais ne m’écrasent pas… Ça ne va sûrement pas durer. Que vais-je devenir ? Que faire ?
D’un coup, tout se calme autour de moi. Plus de voitures.
J’aperçois au loin une silhouette, d’une élégance comme je les aime, qui s’avance avec un de ces basculements secrets qui n’appartiennent qu’aux humains – comme il est bon de voir ça au moins une fois, avant de disparaître… Ses contours se précisent : c’est une fille d’une beauté comme je n’avais jamais eu la chance d’en croiser avant ce soir.
Elle vient vers moi. Elle me ramasse, ses mains sont douces. Ce sont des mains qui ont vécu, je le sens… Nous avons cette faculté, nous, les livres, de vous sentir en fonction de vos mains, de votre toucher. C’est terriblement agréable ; vous devriez tellement faire de même… mais non ! vous ne vous intéressez, de votre côté, qu’à l’éloquence, au physique – au passé, à l’avenir… !
Moi, je mesure la valeur qu’a cette fille qui me tient. Ne me lâche surtout pas ! Je ne veux être qu’avec toi !
Elle a l’air d’attendre le tram, qui finit par arriver. Numéro 18, direction Lancy-Bachet-Gare. Les portes s’ouvrent, la fille me dépose sur un siège et sort du wagon.
Tout est allé trop vite, je n’ai rien pu faire… En face de moi, un écran indique 00 : 59.
