Chapitre 5
Histoire de la jeune fille en peine
Luana Pidoux
Genève, 17 septembre, en pleine nuit.
Je regarde à travers la porte vitrée, anéanti.
Je la vois. Qu’elle est belle… Elle m’a laissé sur le siège. Non, elle m’a abandonné. Je pensais que nous allions rester ensemble… C’est elle que je veux ! Et je ne sais pas quoi faire ! J’aimerais crier, crier si fort pour qu’elle puisse m’entendre à travers ce mur de verre… mais je ne suis qu’un livre… peine perdue ! Je ne peux pas la supplier de revenir ! Mon existence est donc vouée à ce qu’on m’abandonne, comme un vieux tas de papier usagé… et encore, le tas de papier est chanceux, lui, parce qu’il se fait recycler. Moi, on me laisse traîner sur un trottoir, sur le sol en plein milieu d’une gare, ou sur un siège… quel destin glorieux !
Tout à coup, je vois la fille appuyer très fort sur le bouton, une, deux, trois fois. Elle tape sur la vitre. Est-ce qu’elle revient ? Oh oui ! Reviens ! Prends-moi avec toi ! Les pages qui composent mon être se mettent à trembler. J’ai envie de sauter, de me redresser, de lui montrer que je suis prêt à partir avec elle. Ouvrez cette porte, Madame la conductrice du tram ! Ouvrez ! Ouvrez ! Elle est revenue !
Tout se passe soudain très vite, et pourtant, la scène me semble durer une éternité.
Je regarde l’écran : 01 : 01.
Les portes s’ouvrent.
La jeune fille me prend délicatement dans ses mains, ses mains si douces…
Je suis si heureux ! Pour une fois, mon souhait s’exauce. Elle me pose sur ses genoux. J’observe ses moindres faits et gestes. Elle range un ticket de bus dans son sac à main gris. C’est donc ça : elle avait oublié d’en prendre un. J’aimerais connaître son nom. Savoir à qui j’ai l’honneur. Évidemment, je ne peux pas le lui demander. Elle sort son téléphone de sa poche. Je n’arrive pas à apercevoir l’écran, je vois tout à l’envers. La coque est beige, comme ma première page, celle en papier un peu plus épais. Je suis installé confortablement sur ses genoux couverts par une jaquette en laine, aussi douce que ses mains. Je ne peux que contempler son visage. Ses traits sont sérieux. Je peine à deviner ce qu’elle pense. C’est comme si elle réprimait toute émotion. Pourquoi ? Soudain, son téléphone sonne. Elle répond. Sa voix, d’abord calme, commence à chevroter.
— Allô. Oui, je suis dans le tram. Non, j’arrive dans cinq minutes. Attends-moi devant, s’il te plaît. Oui, oui je sais… Non, ça va aller, t’inquiète pas. À toute…
Elle raccroche et garde son téléphone dans les mains. D’un coup, celles-ci se mettent à trembler. Je ne comprends pas… et là, je me sens légèrement humide. Une goutte d’eau tombe sur moi. Non, ce n’est pas de l’eau. C’est salé. Mais… mais c’est une larme ! Puis deux, puis des dizaines… Que se passe-t-il ? Son visage si sérieux fait place à de la tristesse. Non, pire que de la tristesse : elle est accablée. Et je ne peux rien faire. Je ne peux pas la consoler. Je me demande ce qui a bien pu arriver pour que ma propriétaire prenne le tram à une heure pareille, en pleine nuit. Je sens ses genoux tressauter. Tout son corps frémit. Je frémis avec lui.
Le temps passe. La jeune fille arrête de pleurer. Les cinq minutes s’écoulent. Le haut-parleur s’adresse à nous : « Prochain arrêt : Bouchet. » Elle m’attrape et me met dans son sac. Quel désordre : un paquet de Camel Orange, un autre de mouchoirs ratatinés, des clés, trois billets de bus usagés et une photo. Qui est-ce ? On y voit deux femmes souriantes. L’une, plus âgée, accompagne ma propriétaire. Elle lui ressemble. Je pense que c’est sa mère, ou en tout cas, elles sont de la même famille. C’est certain.
Elle marche tellement vite que le contenu de son sac remue en tous sens, moi y compris. La photo se retourne. Quelque chose est écrit au verso : Je t’aime, Mamounette. J’ai raison. C’est bien sa mère. Je ne connais toujours pas le prénom de cette fille. Soudain, je fais une pirouette. Aïe ! Je me suis cogné contre les clés.
Elle s’est arrêtée nette. J’entends des voix.
— Coucou ma puce… Il faut qu’on se dépêche. Le médecin m’a appelé tout à l’heure pour qu’on aille la voir une dernière fois.
— Une dernière fois ? Je ne comprends pas ! Comment va-t-elle ?
— Ma chérie, maman s’est endormie.
— Mais je sais qu’elle dort, ils lui ont filé une sacrée dose de morphine cet aprèm.
— Comprends-moi… Je ne savais pas si je devais te l’annoncer au téléphone… Comment… comment te le dire… Ma puce, maman est partie. Le docteur m’a dit qu’elle s’était endormie, puis progressivement… le cœur a lâché… puis tous les organes…
— Je ne te crois pas ! Je veux la voir !
— Oui… bien sûr… Nous allons lui dire au revoir.
Rebelote, tous les objets se mettent à danser dans le sac. Cette fois-ci, je me prends le paquet de cigarettes dans les pages. Si ça continue, je vais finir tout écorné. Je comprends qu’on se remet en route. Je crois qu’on va voir sa mère. Quelques minutes plus tard, je sursaute. Elle a pris des escaliers. Ouf, c’était rapide. Elle n’a pas monté six étages d’affilée, juste deux. Elle ouvre le sac. Enfin, de la lumière. Quoique, tout est relatif. Il fait plutôt sombre. Où est-ce qu’elle m’a emmené ? Ah, j’entends à nouveau sa voix.
— Bonsoir…
— Bonsoir Mademoiselle, je vous présente mes condoléances.
— Est-ce qu’elle est…
— Oui, Mademoiselle. Mais, vous savez, elle s’en est allée dans son sommeil.
— Est-ce que je peux la voir, s’il vous plaît ?
— Bien entendu, vous pouvez entrer.
— Tati, est-ce que tu peux entrer d’abord ? J’ai peur… Je… je n’ai jamais vu un corps sans vie…
— Oui, ma puce.
Deux-trois minutes plus tard, ou peut-être moins, je ne sais pas, Tati revient.
— Tu peux y aller, tu ne crains rien.
Je réalise que Mamounette ne vit plus. Tout me paraît plus clair. Ma propriétaire était en larmes, tout à l’heure, parce qu’elle allait la voir. Les larmes, les frémissements… tout s’explique. Mais je suis là, moi. Je ne l’abandonne pas. Jamais. Je reste à ses côtés. Je vais la soutenir, car je la comprends. Moi, je suis encore triste à cause de l’Autre – pourtant, il m’a laissé il y a bien longtemps… Elle me sort du sac et me pose sur une table. De là, je vois Mamounette. Elle a l’air si paisible. Elle ressemble à la photo du sac. Quel joli visage angélique… il ne lui manque que ses cheveux. Pourtant, c’est bien elle. Le personnel de l’établissement lui a mis un bouquet de fleurs entre les mains. Quel cliché ! La jeune fille s’assied près d’elle. Elle lui parle. Elle lui parle à voix basse et je n’entends presque rien. Peu importe. Les minutes passent. Je regarde l’horloge accrochée sur le mur jaune de la chambre : 01 : 45. Ma propriétaire se lève et me prend de sa main gauche. Elle se rassied, me pose sur ses genoux, et se met à parler à sa mère.
— Maman, je vais te lire une dernière histoire. J’ai trouvé ce livre dans le tram. Peut-être que tu sauras l’apprécier. Il n’a pas de titre, ni de nom d’auteur. Je sais à quel point tu aimes la poésie. C’est d’ailleurs toi qui m’as transmis l’amour des livres, hein, maman. Attends, je vais l’ouvrir au hasard.
Oh oui… enfin ! Lis-moi ! Oui, oui, oui ! Je suis prêt.
Je refuse encore de voir en cela le gage d’un très grand salut. L’ardeur véritable ne peut être qu’ailleurs, toujours… Alors, – pauvre esprit solitaire ! – je m’égare très consciencieusement.
Il me faut bien poursuivre ; entre les bancs de regards affairés… J’ai connu bien des idées, dont une seule aurait suffi à déliter les empires de ce monde. J’ai connu la félicité des chahuts et des foires ; j’ai vu les traces d’une pensée se défaire dans le vent troublé ou musical des campagnes. – Mais rien qui ne vaille, ici, ces vies qu’il nous reste à inventer.
Tout ne cesse pourtant de me faire défaut…
— Ah, à toi aussi, tout te fait défaut, maman.
Je suis heureux. Elle a lu un extrait. En plus, à sa mère. Quel honneur ! Elle me range dans son sac et le referme. Tout se met à bouger à nouveau. Je crois qu’on part. Cette fois, je ne sursaute pas. Elle descend les escaliers calmement. Elle s’arrête même à plusieurs reprises. Je crois qu’elle a du mal à laisser Mamounette là-bas. Tout à coup, je sens qu’elle s’assied. Elle ouvre le sac. Il fait vraiment froid, ce soir. Elle sort le paquet de Camel Orange et allume une cigarette. Quelle odeur désagréable, décidemment ! Heureusement, je ne fume pas, moi. De toute manière, je ne peux pas et quand bien même, je brûlerais. Je suis un livre. Du fond de son sac, j’arrive à observer son visage. Elle est blême et a l’air anéantie, comme moi lorsqu’on me laisse seul. Elle me regarde, me sort de ma cachette, et me colle contre sa poitrine. Je crois qu’elle me fait un câlin. Quel bonheur, c’est une sensation étrangement agréable ! Je crois que ça ne m’était jamais arrivé. J’arrive à sentir ses émotions. Une tempête d’émotions, même ! Tristesse, angoisse, colère. Sa jaquette me réchauffe. Brusquement, elle s’adresse à moi :
— Tu sais, je ne peux pas te garder. Mais je tiens à te remercier. Tu n’es qu’un livre – sans couverture ni titre, en plus. Je ne sais même pas comment tu t’appelles. Ni qui t’a écrit. Pourtant, tu es là. Tu m’as aidée, d’une certaine manière. Je ne vais pas te laisser traîner dans le tram, ne t’en fais pas. Je crois qu’à Joli-Mont, il y a une bibliothèque. Je vais demander à la gentille infirmière de te ranger parmi d’autres livres. Et un jour, je l’espère, quelqu’un te lira. Moi, je n’en n’ai plus le courage.
Je ne suis pas triste. Contrairement aux autres, elle ne me laisse pas sur le banc. Elle va me laisser dans une bibliothèque bien fournie, avec d’autres copains ! Je me réjouis de trouver un endroit où dormir cette nuit, en plus, bien au chaud. Elle se lève, et comme promis, me remet à l’infirmière. Au revoir… Oh, attends, tu ne m’as pas dit ton prénom. Mince, elle part ! L’infirmière me range entre deux autres livres : Romances sans paroles et Bel Ami. C’est bien mieux que d’être sur un banc. J’espère qu’une bonne âme viendra me chercher demain.
En attendant… bonne nuit.
