Chapitre 8

Histoire d’un miracle littéraire

 

Bintou Depotbecker

 

Namibie, 28 octobre.

 

Coincé entre une cagette de racines de taro et des pistolets à eau… depuis plus d’un mois.

Oubliez ce que je vous ai dit sur la perception du temps chez mes congénères : ces trente jours m’ont paru être une éternité ! Surtout que mes voisins de rayonnage ne sont pas loquaces du tout. Tu parles de l’endroit idéal ! Plutôt un jour sans fin. Chaque matin, arrivée vers 7 heures et demi de Jacobus Du Toit pour ouvrir son magasin. Chaque matin, le grincement des portes de tôle. Chaque matin, les mêmes faits et gestes, les mêmes Goeie môre, Goeie naand, Totsiens, Dankie. Formules de politesse (c’est du moins mon hypothèse) que j’ai réussi à isoler parmi les flots continus de sonorités qui se répètent chaque jour. Ô rage, ô désespoir, ô pauvre de moi ! Mais silence ! Voilà qu’un type entre. Le rituel s’apprête à recommencer. Le type en question est plutôt bien mis : pantalon jean noir, chemise blanche fourrée à l’intérieur, sacoche en cuir, lunettes. Le profil type de l’intello ! Voilà qu’Einstein s’approche pour demander quelque chose à mon Argos…

« Allahu Akbar… Allahu Akbar… Allahu Akbar… »

Et merde ! Je l’avais complètement oublié, celui-là. Pourtant, je devrais m’en souvenir, étant donné qu’il pousse sa litanie plusieurs fois par jour. En tout cas, il m’a fait rater le début de la conversation entre Marx et Picsou. Je peux tout de même saisir une part du dialogue : Turing s’apprête à faire un séjour à l’étranger ; en route pour la capitale afin de prendre son vol, il est passé à Aus (j’en déduis que c’est le village où je me trouve) dans le but de rendre visite à un cousin, et profite de l’arrêt pour saluer Jacobus Du Toit. En faisant le tour du magasin, Proust s’arrête devant la cagette de racines de taro. Puis, son regard se pose sur moi ; il me considère quelques instants, l’air interloqué. Tu te demandes sans doute ce que je fais ici. Eh ben ! T’es pas le seul à te poser la question. Mais voici qu’il tend lentement sa main vers moi. Oui ! Prends-moi, possède-moi, je me donne à toi feuilles et encre, fais de moi ce que tu voudras ; mais je t’en supplie, emmène-moi loin d’ici ! Maintenant ! Il me semble que l’ennui serait moins pénible à l’extérieur.

Le type paraît avoir entendu mon appel désespéré, puisque de sa main, il me tire de ma prison. Me voilà parti pour de nouvelles aventures !

*

 

Mesdames, Messieurs, bienvenue à Ouagadougou,
il est 16h04 et la température est de 30 degrés…

 

Nous y voilà enfin ! Ouagoudaga… quel nom tout de même étrange pour une ville ! Franchement ! On n’a pas idée de faire des noms aussi incongrus. De même, Windhoek, assez particulier comme nom. C’est là que nous avons pris le premier avion, puis le haut-parleur a annoncé Addis Abeba. Puis, un deuxième avion pour arriver à Lomé. Enfin, un troisième jusqu’à Ouogadouga. Durant tout le voyage, je suis resté dans la fameuse sacoche en cuir, traîné d’aéroport en aéroport, de pays en pays, tel Ulysse perdu en Méditerranée. Et pour ressembler à Ulysse, j’ai vraiment ressemblé à Ulysse. Arrivé à Addis Abeba, Kant s’est heurté à une policière assez coriace qui ne voulait pas le laisser passer parce qu’elle ne trouvait pas le visa dans son passeport. Nous avons aussi rencontré des sirènes à Lomé : une ambulance a dû venir chercher un grand-père qui avait eu un malaise. Dans l’avion Lomé-Ouagadaga, Kant s’est retrouvé assis entre un gros monsieur et une dame tout aussi grosse qui l’écrasaient presque, Charybde et Scylla en chair et en os. Le monsieur n’a pas arrêté de lui poser des questions. L’interrogatoire d’Alcinoos, c’est fait aussi. Maintenant, il faut franchir l’étape Calypso : le passage de la douane.

Calypso, c’est largué en sept minutes ! Nous sortons de l’aéroport ; j’entends mon Bergson demander, dans un français impeccable, un taxi et indiquer au chauffeur le nom suivant : le Karité bleu. Aux mouvements, je sens que mon ami prend place dans le véhicule qui démarre peu de temps après. Je ne vois rien, mais j’entends la circulation dense, d’autant plus que Foucault et son chauffeur ne parlent pas beaucoup. Après un certain temps dont je ne saurais estimer la durée, le taxi s’arrête. Au bruit des portières et du coffre, j’en déduis que nous sommes arrivés.

La lumière du jour se fait encore perçante à travers les fenêtres de la chambre ronde au toit de paille à l’intérieur de laquelle mon Nietzsche et moi avons pris place. Je crois avoir entendu le gérant de l’hôtel dire à mon propriétaire que cela se nomme une case. J’ai eu l’occasion d’en observer les moindres recoins, puisque je suis posé sur la table de chevet depuis notre arrivée tout à l’heure. Heidegger m’y a posé juste après son arrivée dans notre demeure provisoire. Il est ensuite allé se débarbouiller, puis s’allonger un peu. Mais… horreur !… que vois-je ? Mon Dieu ! Un œil semble me fixer à travers la fenêtre. Autour de cet œil, une tache blanche, une tache rouge et le reste tout noir. Il y a aussi une crête couleur jaune. Qu’est-ce que cela peut bien être ? Mais voilà que Little Brother tourne l’œil et je vois apparaître… un bec ! Ce serait donc un oiseau ? Pourtant, la bestiole a l’air d’avoir une grosse tête. Et où sont ses ailes ?

En plein milieu de mes réflexions, Hegel se réveille de sa sieste en poussant un énorme bâillement. Il se débarbouille, se remet proprement, me prend en mains. Au moment où la porte s’ouvre, j’entrevois un magnifique jardin rempli de plantes en tout genre. D’après mon angle de vue, j’en déduis que nous avons une des cases les plus reculées de cet Éden. Sur ma gauche, je vois un énorme arbre de couleur bleue. Plus étonnant encore, j’aperçois ce qui me semble être un oiseau au long cou, au plumage blanc et noir et, surtout, avec de petits yeux autour desquels il y a du blanc, du rouge et du noir. Au-dessus, une crête jaune. C’est donc lui, ou, plutôt, une de ces trois bêtes (car elles sont trois) que j’ai aperçue tout à l’heure. Un homme s’approche de mon propriétaire :

— Je vois que vous faites connaissance avec mes grues couronnées.

Mon propriétaire me remet à ce moment-là dans la sacoche.

Nous quittons ensuite notre paradis (si je me fie au « bonne soirée » que lui lance une voix). Une fois la porte passée (la rouille des gongs m’est très utile pour obtenir cette information), j’entends un moteur (pas de voiture, de moto probablement) s’arrêter près de nous. Chateaubriand salue respectueusement un homme qui lui rend sa salutation. Je ne saisis pas tous ses mouvements, mais quelques instants plus tard, nous roulons à toute vitesse. Les bruits de klaxons sont plus assourdissants qu’hier, notre moto fait des slaloms à vous soulever le cœur… La course dure quelque temps, ralentie par ce qui semble être de nombreux arrêts de feu rouge. L’un de ces arrêts dure plus longtemps que les autres. Je saisis que c’est à cause d’une coupure d’électricité. Comme les policiers ne sont pas venus réguler la circulation, ce sont des vendeurs de cartes téléphoniques qui ont fait le travail des flics. Lors de cet arrêt, une conversation s’ébauche enfin entre les deux hommes sur la moto :

« Toujours célibataire ? » demande le chauffeur. Mon proprio répond par l’affirmative d’un air désespéré ; ce à quoi l’autre répond : « Ne t’inquiète pas. Tu trouveras une femme. Comme on dit chez moi, en Côte d’Ivoire, dans la vie, chaque cul a son caleçon. » Et là…Si je pouvais rire, je rirais à presque m’en plisser les feuilles – franchement, je m’attendais à tout, sauf à ce type de réponse.

Nous finissons tout de même par arriver à destination quelques minutes plus tard. Je découvre alors, pour la première fois, son ami : un homme dans la cinquantaine, comme lui, mais avec un profil calorique nettement plus élevé. Le motard a la principale qualité du cercle : la rondeur. Tandis qu’il remet sa moto à ce qui semble être un parkeur, je vois de longues files formées devant ce qui apparaît comme des caisses. Celles-ci sont situées près d’un immense portail de fer ouvert, au-dessus duquel une banderole affiche en gras les lettres suivantes : SIAO, Salon international de l’artisanat de Ouagadougou. C’était donc cela le principal objectif du voyage de mon propriétaire. Et moi, je vais lui servir à patienter dans les différentes files qui se présenteront. Au moins, je serai lu… Mais, tandis que je crois une première fois qu’on va ENFIN me lire, mon Apollinaire préfère discuter avec son chauffeur-motard, qui se révèle aussi être un de ses meilleurs amis. De mon côté, je suis tellement occupé à observer la foule immense qui défile autour de nous que je ne prête aucunement attention à leurs propos. La file d’attente s’estompe assez vite et les deux compères rentrent à l’intérieur de ce gigantesque parc des expositions. Nous nous dirigeons vers un premier bâtiment immense, aux murs blancs. Au pied de celui-ci, plusieurs femmes sont assises sur de petits tabourets ; devant elles, des bassines remplies de sachets en plastique transparents contenant ce qui semble être de la nourriture. Refusant poliment les sollicitations de l’une des vendeuses, mes deux compères font la queue devant ce premier bâtiment.

Mon propriétaire, qui me tenait jusqu’à alors de sa main droite, me prend de sa main gauche. Ça y est ! Il va m’ouvrir, il va me lire, j’exulte, je suffoque de plaisir, je… Au voleur !... Aïe, je m’étale de toute ma longueur sur le sol poussiéreux. Le temps de reprendre mes esprits, quelques instants s’écoulent. Je vois alors une scène des plus étrange : un jeune homme en tee-shirt rouge, un sac à la main, court à toute vitesse, poursuivi par une vingtaine de jeunes tout aussi robustes. On dirait qu’ils se préparent à l’épreuve du marathon. Un peu plus loin, je vois une dame, elle aussi posée au sol, comme moi. Elle, au moins, on vient la ramasser. Je comprends alors ce qui s’est passé : le type en rouge a dérobé le sac de la dame, la poussant au sol en le lui arrachant. Quelqu’un a crié au voleur. Alors le type a pris la fuite pour sauver sa peau et a bousculé au passage mon propriétaire qui m’a laissé tomber au sol. Absorbé par cette aventure, Shakespeare oublie de me reprendre. Je le vois qui s’éloigne progressivement pour essayer de suivre le déroulement de l’affaire. J’aimerais pouvoir crier, le retenir par les bras, lui dire ne t’en va pas, ne m’abandonne pas ; mais j’en suis incapable. Je ne peux qu’assister, impuissant, à cette brutale séparation. Hélas ! Nous partîmes trois drôles ; mais par un prompt accident, je me vois bien seul en arrivant au sol. Mon ancien ami ne m’aura jamais lu. Il y a deux choses dont je suis et serai probablement toujours le Tantale : obtenir une vraie couverture et être lu en entier.

*

Un dimanche indéterminé, sur une table de bois.

 

Si hier, nous étions samedi, cela veut dire qu’aujourd’hui, nous sommes dimanche. Assez logique, mais cette logique n’explique pas ce pourquoi je suis posé sur une petite table de bois, à côté de sa majesté des livres : la Bible, dans une chambre où dorment sur un même matelas, posé à même le sol, une vieille dame et un jeune garçon. Je ne sais même pas quelle heure il est. Je constate seulement qu’il fait jour. Mon dernier souvenir remonte à la nuit. Je me souviens de ma chute, puis d’avoir été abandonné de tous sur ce pavé. Au milieu de la cohue. Au milieu des rires. Évité par certains. Piétiné par d’autres. Rescapé de la cendre d’un mégot de cigarette. Conspué par un pigeon qui m’a sans doute perçu comme un rival et qui pensait que je lui piquerais les miettes de pain qui tombaient au sol. Caressé par un sachet plastique noir jeté par une femme. Tâché d’une substance rouge que buvait un jeune garçon. Souillé d’une poudre couleur marron tombée des mains d’une jeune fille. Mais voilà que les deux personnages se réveillent et s’affairent. Ils parlent une langue que je ne saisis pas, entremêlée de quelques bribes de français. La dame sort, suivie du jeune garçon. Ils emportent avec eux des linges, des savons et des habits. Peu de temps après, ils reviennent dans la chambre, bariolés de couleurs. Le garçon s’approche de moi, me met dans un sac plastique noir, et m’emporte.

Je ne sors de ce sachet que quelques minutes plus tard, à l’intérieur d’un immense bâtiment qui contient une unique et très grande salle remplie de chaises en plastique blanches sur lesquelles viennent s’asseoir plusieurs individus élégamment vêtus. Les murs sont en béton gris, aucune peinture, le toit en tôle. Au fond de la salle, une scène sur laquelle trônent un pupitre, plusieurs micros, des guitares, une batterie. La salle se remplit petit à petit, au point d’être comble en peu de temps. Mon nouveau propriétaire s’est placé au troisième rang, près d’une allée et près de l’estrade, de sorte que je verrai assez bien le concert. À côté de lui, d’autres personnes tiennent aussi des livres, mais je ne parviens pas à en lire les titres. Une fois tout le monde installé, les chanteurs ayant exercé leurs voix et les musiciens accordé leurs instruments, la musique démarre, toujours dans cette même langue dont je ne saisis pas le sens. En tout cas, la mélodie est agréable et très prenante. Rapidement, les voix s’élèvent, des femmes sortent des rangs pour se mettre à danser devant la scène, certains spectateurs se balancent sur place, d’autres (dont mon petit propriétaire) lèvent les mains en les agitant. Du coup, je suis propulsé en l’air et je profite d’une vue plongeante sur la scène. C’est la fête. Puis tout s’arrête progressivement.

Arrive alors un homme dans la quarantaine qui se place devant le pupitre, micro en main. Petit à petit, les femmes rentrent dans les rangs, les autres cessent de s’agiter, tout le monde se rassied.

— Amen, lance d’une voix assourdissante cet homme.

Toute l’assemblée répond d’un puissant Amen. L’homme continue : « Amen mes frères et sœurs. Aujourd’hui, en ce dimanche saint, papa Karimbara va nous parler de la puissance de l’Éternel. Si tu crois en Dieu, Amen, rien ne peut t’arriver. » Prêche Papa, prêche hurle une voix venant du fond de l’assemblée. Ah… Cette fois-ci, je comprends ce qui est dit ; je comprends aussi que je ne suis pas dans une salle de concert. Je suis dans une église. Ceci explique alors peut-être le panneau assez curieux que j’ai remarqué à notre arrivée : Prière, tous les jeudis soir à 18h ; délivrance lundi et mercredi, 14h-17h. Mais pourquoi tout le monde danse-t-il ? Pourquoi le prêtre n’a-t-il pas de tenue spécifique, et que signifie ce terme, délivrance ? Alors, je lève mon regard au ciel et remarque une banderole sur laquelle est inscrite Thème du mois : la puissance de l’Éternel, l’Éternel est mon berger, je ne manquerai de rien. Le fameux Papa prend la place de l’autre type et dit d’une manière lente et énergique à la fois :

— Amen, merci frère Auguste. Mon frère, ma sœur, aujourd’hui Dieu va nous montrer sa puissance. Toi qui es dans les problèmes, toi qui as perdu ton travail, toi que ta femme a quitté, toi qui es malade, toi que tout le monde calomnie, toi que ton patron ne paye pas, toi dont l’enfant est mort, toi qui souffres de dépression, n’aie aucune crainte, parce que Dieu est avec toi ! Si tu crois en Dieu, tu es sauvé. Jésus a déplacé des montagnes, il a ressuscité Lazare ; aujourd’hui, il va changer quelque chose dans ta viiiiiiiieeeee. Amennnn ! Si tu crois en Dieu, crie Amen !

Tout en disant cela, le type fait des mouvements avec son corps, comme s’il faisait un numéro de danse contemporaine. Amen. Papa commence alors à entrer dans le vif du sujet, à évoquer la notion de puissance, en tirant des exemples de la Bible. C’est à ce moment que mon ami me prend et me regarde. Son visage stupéfait et déçu me fait comprendre qu’il s’est trompé de livre. Ce n’était pas moi qui devais être de sortie, mais la Bible. Peu importe, même sans sa Bible, il suit attentivement les exemples donnés par Papa, acquiesce à chaque phrase, lance un amen par-ci, un amen par-là, croyant avec conviction à l’exemple de la montagne déplacée, à la multiplication des poissons, à la résurrection de Lazare, etc. Puis il se tourne vers un autre garçon moins impliqué que lui et lui répète quelque fois les exemples, comme s’il venait de les inventer, répétant à tout bout de champ que la foi fait tout. There can be miracles when you believe, comme dit une chanson que j’ai une fois entendue par hasard. Pendant que tu y es, petit, et puisqu’il suffit d’avoir la foi pour avoir tout ce que l’on désire, prie pour ma reliure. Après tout, pourquoi ne pas faire comme Papa, c’est-à-dire prendre le sentier qui abrège, l’Évangile ?

— Mon frère, ma sœur, si tu crois en la puissance de l’Éternel, rien ne peut t’arriver dans ce monde. Dis-le à ton voisin : rien ne peut t’arriver tant que tu es avec l’Éternel.

Alors, chacun se tourne dans tous les sens pour annoncer la bonne nouvelle à son voisin.

— Mon frère, ma sœur, la puissance de l’Éternel n’a aucune limite. Si tu crois en Dieu, rien ne peut t’arriver (Ok, mais ça Papa, tu l’as déjà dit il y a un instant). Churchill était croyant, il a dit aux Anglais de prier durant trois jours, les Anglais ont prié. Les bombes que Hitler avait envoyées sur l’Angleterre, ça n’est pas tombé sur Londres, parce que Churchill et les Anglais ont prié. Ameeeeeeen. Vois la puissance de l’Éternel. Est-ce qu’il a des gens parmi vous qui connaissent la Suisse ? Mes frères, Hitler n’a pas attaqué la Suisse, parce que les Suisses sont croyants et qu’ils ont prié. Ils ont prié l’Éterneeeeeeel. Alléluia. Louons l’Éternel.

Le type commence cette fois-ci à parler à toute vitesse dans son micro un idiome très énigmatique pour moi, suivi par quelques personnes de l’assemblée qui semblent maîtriser ce langage mystérieux.

Tout à coup, une femme de l’assemblée commence à pousser des cris stridents et s’affaisse. Avant qu’elle ne s’écroule au sol, deux hommes la rattrapent, chacun par un bras. Papa s’avance alors vers elle, lui pose la main droite sur le front. Elle s’écroule au sol en hurlant. À ce moment-là, une autre jeune femme, qui se tenait sur l’estrade avec un tissu en main, s’en approche et la recouvre à mi-corps de ce voile. La femme au sol continue à pousser des cris, tout en se roulant dans tous les sens. Papa s’approche alors d’elle et lui crie dans les oreilles :

— Au nom de Jésus, Satan, sors de ce corps.

Cela n’a pour effet que de redoubler les cris de la possédée. Le spectacle dure un long moment, durant lequel d’autres personnes, principalement des femmes, s’écroulent aussi au sol, se roulant dans tous les sens, certaines convulsant. Et Papa de continuer à passer par-dessus ces corps pour s’adresser tantôt à l’une, tantôt à l’autre. C’est incroyable comme le mot délivrance prend tout à coup sens : c’est un exorcisme !

Mon petit propriétaire se rassied enfin, ayant épuisé toute sa salive à prêcher autour de lui. Peut-être ennuyé par les exorcismes ou alors curieux de me découvrir, il m’ouvre. Ça y est ! Alléluia ! J’exulte de joie. Il se met alors à murmurer les propos que je lui livre :

Et pour l’âge, ton habitude remarquable porte un héritage de souffrance. Tu es l’essence féminine ou masculine – le feu.

— Le feu de Dieu sur toi démon, libère cette femme ! crie au même moment la voix de Papa, et mon ami acquiesce, comme si mes propos soutenaient la parole de Papa.

Tu es la voix sainte ou tue – l’éclat. Car tu as connu dans ta jeunesse l’idée pure et jalouse. Au dehors, une très vive brise me pousse et te dissipe. Allons… Nos gestes sont bien peu pour édifier le monde…

Avant qu’il n’ait pu continuer à lire quoi que ce soit, Papa, qui passe dans les rangées, me saisit soudainement des mains de mon propriétaire (qui n’opère aucune résistance, tant il est absorbé par le type) et me brandit en l’air tel un trophée. Il me secoue rudement avec des gestes secs et rapides qu’il associe à ses propos. S’approchant d’une jeune fille couchée au sol, il fait se rencontrer ma première page et le front de celle-ci :

— Au nom de la Bible, au nom de Jésus, sors de ce corps.

Quelle étrange impression cela fait, d’autant plus que je ne suis d’aucune utilité, car je ne suis pas ce qu’il croit que je suis. Mais il ne s’est pas aperçu de cela. Je passe alors de front en front, approchant de près des visages pétris de terreur.

Après je ne sais combien de temps, après le chant, l’enseignement, les délivrances, le repas à base du corps de Jésus, le grand rassemblement prend fin. À la fin, Papa me remet à mon propriétaire (sans avoir, Dieu soit loué, remarqué son erreur). Je ressors de là tout abasourdi par le bruit et les secousses. Après avoir dit au revoir à ses connaissances, mon propriétaire quitte le bâtiment, puis se dirige vers un autre. Celui-ci a des allures de déjà vu, il ressemble étonnamment au magasin de Jacobus Du Toit. Le garçon entre, discute quelques instants avec le commerçant dans cette langue déjà entendue ce matin. Ce n’est qu’à la fin de l’entretien, lorsque le commerçant me prend de la main gauche et donne de la main droite une pièce de couleur grise au garçon, que je saisis le sens de leur échange.

Il vient de me vendre.

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