Chapitre 7
Histoire de l’explorateur qui se cherchait
Michael Gavaggio
Genève, 17 septembre, milieu de journée.
Me voilà dans de beaux draps. Qui va bien pouvoir me ramasser maintenant ? Quelle main charitable viendra me tirer de ce mauvais pas ? Sous la fougère, l’humidité du sol détrempé par la dernière pluie et par l’urine de renard commence déjà à imprégner les fibres de mes pages… Combien de temps avant de me changer moi-même en humus ?
*
Plus tard.
Mon sauveur arrive au petit jour, sa silhouette soulignée par sa tenue de joggeur, son haleine créant un panache de vapeur dans l’air frais. Sa main calleuse me tire de mon oubliette végétale. Il me porte à hauteur de son visage. Celui-ci semble taillé à la serpe, la peau tannée comme le cuir des antiquités qui encombraient les étagères de ce bon vieux Balthazar Lacroix. Alors qu’il me considère, les pattes d’oies encadrant ses yeux gris acier se plissent : « Les gens, vraiment, ils jettent n’importe quoi ! », dit-il agacé, avec un accent à couper au couteau, et dont on ne saurait dire s’il a fleuri au bord du lac de Constance ou du Zuiderzee. Puis sans perdre plus de temps, il m’enfourne dans la poche de sa veste de survêtement.
*
Plus tard encore.
Nous autres, les livres, avons une notion du temps tout à fait différente de vous qui nous lisez. Mobiles comme vous êtes, c’est bien le maximum si vous arrivez à rester plus de quelques heures au même endroit. Mais en ce qui nous concerne, il nous est possible de rester des semaines, des mois, des années à prendre la poussière sur le même rayon, sans ressentir d’autre inconfort que l’ennui. Mon record personnel est de trente-trois ans, dans un grenier. Une lampe à pétrole m’avait souhaité la bienvenue, une télévision avait salué mon départ. Aussi les quelques semaines que j’ai passées en compagnie de mon mystérieux sauveur à l’accent indéfinissable, à être transporté d’une poche à un guéridon, puis d’un guéridon vers un sac, ne m’ont pas paru une éternité. Et puis je n’étais pas seul ; quelques revues m’ont tenu compagnie. Sur les couvertures figurait mon joggeur, quasiment méconnaissable, une épaisse barbe et les sourcils couverts de glaçons. Au bas de la page de l’une d’elles, en grandes lettres azur, s’étalaient ces mots :
Jack Matterhorn. Trois mois dans l’enfer blanc sibérien ! Il nous raconte tout.
Le papier glacé de ces magazines semblait frémir d’excitation à l’idée de me faire part de leur contenu.
« Depuis vingt ans qu’il sillonne la planète, dans les contrées les plus inhospitalières, Jack Matterhorn a relevé les défis les plus extrêmes. Dans son chalet suisse, l’aventurier namibien (Ah ! C’était donc ça, l’accent, me dis-je) se livre à notre reporter de choc. »
Mon nouveau propriétaire évoquait alors ses jeux d’enfant dans les dunes du Kalahari, l’attaque d’une panthère des neiges dans le Karakorum, les chausse-trappes de la jungle de Carabobo. Il s’enthousiasmait pour son prochain projet d’expédition en Afrique : un an à vivre seul dans la nature, sans assistance, loin de la civilisation. Tout cela était bel et bon, mais ne me disait rien de ses goûts littéraires. Ce qu’il m’importait avant tout, c’était de savoir s’il saurait apprécier les trésors que je renferme.
*
Quelque part, un autre jour.
Ainsi s’est passée cette période de relatif oubli, jusqu’à ce moment précis où la même main qui m’avait jadis rangé dans une poche me ramène à la lumière. Quand même ! me dis-je, on va finalement me lire ! Je m’imagine déjà sur un confortable fauteuil crapaud, sous la douce lumière d’une lampe à pied, dans une ambiance tamisée et douillette qui invite à la lecture ; des yeux captivés me dévorent tandis que des mains fébriles tournent mes pages avec avidité…
Je suis loin du compte. Jack Matterhorn et moi sommes au milieu d’une clairière.
Au loin, une barrière de troncs et de branches blanches, couronnée d’un feuillage si serré qu’il donne au tout l’aspect de brocolis géants, marque la lisière de la forêt. Autour de nous, d’immenses touffes d’herbes jaillissent d’une terre rouge brique. L’air est moite et parcouru de cris stridents que je n’ai jamais entendus. Mais mon attention est bientôt attirée par le petit tas de bois sec, posé en chapiteau au milieu d’un cercle de pierre.
Je comprends soudainement ce regain d’intérêt me concernant : Jack me destine à servir de combustible ! La façon dont ses mains me manipulent ne laisse déjà plus aucun doute sur ses intentions.
Cela peut paraître étrange, mais à cet instant, sur le point d’être réduit en charpie et dévoré par les flammes, je repense à cette partie qui s’était détachée de moi, sur cette table de café à Genève. Je me demande ce qui se passerait si je perdais toutes mes pages. Serais-je encore capable de penser, de ressentir quelque chose ? Et si non, quel est le nombre fatidique de feuillets au-delà duquel je cesserais d’être ?
Réfugié dans mes pensées, je ne remarque pas tout de suite que ses doigts se sont immobilisés. Ses yeux parcourent ces lignes :
Bien sûr, tout est encore damnation de nos efforts. Nos moyens sont trop infimes au rapport des fers que nous battons. Il est toujours temps de changer ou de ne pas changer ; mais moi, tout comme mort enfin, je ne désire plus rien qu’une suprême fête, filée à la trajectoire des volontés pures, sous des constellations inventées pour l’heure.
Ainsi, d’elle-même, la quête ineffable s’engage à nouveau. Le relent blafard du jour, le fumet promis, le cor minaudant des ordalies… Un pas comme un songe aux genoux de la Vérité.
Son regard s’embue. Une corde vient d’être pincée.
« Qu’est-ce que je fais ici ? Quel est le sens de tout cela ? », se demande-t-il d’une voix étouffée. Il poursuit sa lecture. De m’incendier, pas plus que de son aventure, il n’est désormais question. Sa décision est prise : il rentre à la maison. Après deux jours de marche, nous arrivons à un petit village de cases aux toits de taule et aux murs de ciment nus. Jack se dirige auprès de l’une d’elles sur laquelle sont peintes ces lettres : Jacobus Du Toit. Magasin général. Et sans me dire adieu, il m’échange, avec une lampe frontale, contre un téléphone portable – puis s’éloigne dans la rue poussiéreuse.
J’ai réussi à sauver ma peau, ou mes papiers, ce qui revient au même. J’ai également réussi, semble-t-il, à dégoûter notre aventurier namibien des expéditions lointaines et je ne saurais dire pourquoi, mais je trouve cela plutôt vexant. Retour à la case départ, sur un rayonnage. Sauf qu’au lieu d’avoir pour voisin le Guide Gastronomique du Pays d’Enhaut (édition 1986) et les Mémoires de Walter Stucki, je suis coincé entre une cagette de racines de taro et un lot de pistolets à eau.
