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La Chasse spirituelle

 

Benjamin Paul

 

En décembre 20.., un étrange ouvrage parvenait entre mes mains. Récupéré par ma compagne au guichet des Objets Trouvés de la Gare de Lyon, il ne comportait ni couverture, ni titre, ni nom d’auteur ou d’autrice. Pourtant, il m’a semblé porteur d’une force poétique rare – aussi ai-je souhaité en soumettre la lecture à l’œil avisé de la communauté scientifique.

L’opuscule se compose de douze feuillets, dont l’un, arraché, y a été réintroduit sans souci de son emplacement. Je rétablis ici l’ordre qui me semble le plus vraisemblable. Un autre feuillet (le numéro sept) est, quant à lui, taché d’une substance d’un brun rougeâtre – probablement du sang. Des marques de dents sont visibles sur le cartonné blanc qui forme le feuillet extérieur ; si la trace de morsure est indubitablement d’origine animale, aucune expertise n’a hélas pu en élucider la nature exacte. Ni le papier, ni l’encre n’ont pour l’heure révélé la moindre indication de datation ou de provenance géographique.

De même, il semblerait que le style propre à ce long poème en prose, bien qu’il évoque indéniablement la seconde moitié du XIXe siècle, résiste à toute tentative d’attribution à l’un ou l’autre auteur·trice de la période en question. En attendant d’en constituer une édition critique plus détaillée, à même (espérons-le) de lever le mystère entourant la nature de cet énigmatique ouvrage, nous en sommes réduits à des conjectures – ou mieux, à d’anxieuses intuitions.

Je me contente donc d’en livrer ici le texte, reproduit fidèlement dans ses moindres détails.

A. R.

Université de Genève

(Département de langue et littérature françaises modernes)

 

*

 

C’est une chasse ! Ah ! Les persiennes effleurées, les herbes bleues et les horizons mauves, l’escarpolette figée dans un silence énorme, le givre pâle des ombrelles qui poudroient et n’arrêtent plus ni les pas ni le regard pressé ! N’avons-nous donc rien connu ?

La chasse. – Pourquoi faudrait-il se plier aux lois de nos légendes, dans un monde vaste et neuf ? Le front bas, voilé de mon indicible faim, je poursuis comme aux temps de la pudeur la plus parfaite. Un jardin, une statue, un mur couvert de lierre, une allée… – J’entre aux villes par l’atrium de la boulangerie encore fumante.

Des pluies lentes de défunts magnifiquement vêtus offusquent le pavé. Hier déjà, badaud crétin ou songeur, je faussai compagnie aux femmes ; aux droitures et aux chantres, et aux enfances rieuses ; et aux enfers de la servitude volontaire – et à la Beauté. Je faussai compagnie à cet ami de toujours qui me doit bien le gîte et le secret du monde.

Aujourd’hui, il me faut tricher encore de quelques pas, ou finir à mon tour.

 

*

 

Indicible à soi-même ! Quelle ardeur bien magnifiquement sévère ! Je vécus jadis en ces lieux.

Parfois, la solitude du parc achemina les allures de ma nonchalance aux carrefours colorés. Je marchais dans l’attente d’un pas compréhensif, où tout avait le relief et la couleur du mérite. Sur l’allée de gravier, pendue à mon impalpable bras, la petite Henriette d’en bas, misérable image tentatrice, sœur bleutée de ma tendresse, fut princesse toute une vie. Elle divaguait aux jardins de la monarchie, et les plis de sa robe crème battaient sa cheville, son mollet, offerts comme un murmure dans le vent des fleuves du sud. Les repoussoirs de fleurs sous les arabesques du soir tiède élevaient à son rang des odeurs d’enfances richement préservées, des soupçons coquets, des rires.

Ces temps sont ceux de toute aberration, comme de toute dignité. Il n’est plus nécessaire, au moins, de prouver alors mon très grand malheur.

Dans l’air grave de la rue, je me hissai jusqu’à l’étage de la vieille auberge. Henriette attendait sur le seuil, où elle s’appliquait à détacher de ses cheveux de petits nids délicats. Un lit souple occupait tout l’espace de la grande pièce en bois sombre, et il y avait, dans la simplicité de nos fatigues, une beauté plus grande que l’espoir des hommes. – Au-delà, rien ni personne ne demeurait plus.

 

*

 

L’allée de beautés et de chansons inouïes, sous les ormes comme d’inutiles annonciations, en ce vaste soir désormais de printemps. Sur la descente des toits l’ouverture du foyer se déclare dans les rebonds de crépi, d’opale, de rubis.

Vieil Héphaïstos citadin ! Aussitôt qu’à ce rectangle d’ombres et de blancheurs alternées l’ardeur des rais du soir t’invoque, tu te meus lourdement dans la légende de ta croisée.

Tu rejoues la pudeur moderne dans un carreau plein de larmes. – Le vice ou l’amour !

C’est un spectacle évasif, comme jamais les grands amphithéâtres ne l’auraient supporté.

Et pour l’âge, ton habitude remarquable porte un héritage de souffrance. Tu es l’essence féminine ou masculine – le feu. Tu es la voix sainte ou tue – l’éclat. Car tu as connu dans ta jeunesse l’idée pure et jalouse.

Au dehors, une très vive brise me pousse et te dissipe. Allons… Nos gestes sont bien peu pour édifier le monde.

 

*

 

Si j’ai tout expliqué par bribes de gloire, si j’ai souffert le grand interdit, – c’est que je n’avais guère compris. À présent, on me reprend parfois à jouer les fables intemporelles, dans l’ombre du grenier où je loge.

Bien sûr, tout est encore damnation de nos efforts. Nos moyens sont trop infimes au rapport des fers que nous battons. Il est toujours temps de changer ou de ne pas changer ; mais moi, tout comme mort enfin, je ne désire plus rien qu’une suprême fête, filée à la trajectoire des volontés pures, sous des constellations inventées pour l’heure.

Ainsi, d’elle-même, la quête ineffable s’engage à nouveau. Le relent blafard du jour, le fumet promis, le cor minaudant des ordalies… Un pas comme un songe aux genoux de la Vérité.

 

*

 

Ces mères qui me reviennent en chemin… – Femmes des salons, rendues sans peine à l’affaissement des touffes gorgées d’averse, un matin de mai. L’accueil gondolé de la plaine qui les ceint ! Et l’hébétude du ressac, la vague répandue au ciel sous les arches des pôles… Trois fois, le monde s’indiffère en leur sort.

Puis en face, sur ce versant écroulé de la ruelle, mes pères ! – Au calme phosphorescent des forêts de récifs, louvoyant longtemps sous la paresse de l’océan vide. Dans leurs bras terribles sont logés des restes de savoirs, de brevets, de lois, des lambeaux insoupçonnés de pages météorologiques, ivresse pour l’éternité… – Les pieuvres d’or et d’argent, les poissons assouvis passent, aux longues battues des programmes sous-marins.

Stupeur, allusion magique de la dernière parole, du premier Livre. Sommes-nous replacés sans cesse, coupables, au cœur et dans le corps des choses ? Au rythme soufflé des affaires de ce lieu, un éclat liminaire renvoie toute forme à son parvis de néant. 

 

*

 

Assez de tels espoirs ! Ils ont le goût et la splendeur de l’image où s’achèvent les peuples. Je ne suis pas de l’autre temps. C’est ici, là – d’un coup, toujours, soudain, que bondit ma requête. « Au commencement sera la misère du verbe », te hurle le porteur très essoufflé de la bonne science. La nation ! devise ! et refuge ! Tout y tient. On badine en fanfare, sur les places, d’une ignominie millénaire.

Aussi sont-ils reconduits : les monstres et les dévots, les enfants des très nobles poètes – nos antiques patrons de futilité. Plus bas et plus fort, j’exècre aujourd’hui la musique qui se fait et se défait aux hôtels pour la continuité de l’amour. Ma loi a quelque chose du mépris affiché par le mendiant, dehors, sous les arches. Suivez cette trace vile de frissons, dans les soirs, aux marges du monde moderne… – Une forêt de ténèbres délicieuses se penche non loin, où sont réunis tous les crimes qui guettent. Ma place est dite. Y trouve-t-on seulement, logé dans le pli de robe de quelque vielle femme intraitable, la mélodie et le renfort que je poursuis ?

 

*

 

Je refuse encore de voir en cela le gage d’un très grand salut. L’ardeur véritable ne peut être qu’ailleurs, toujours… Alors, – pauvre esprit solitaire ! – je m’égare très consciencieusement.

Il me faut bien poursuivre ; entre les bancs de regards affairés… J’ai connu bien des idées, dont une seule aurait suffi à déliter les empires de ce monde. J’ai connu la félicité des chahuts et des foires ; j’ai vu les traces d’une pensée se défaire dans le vent troublé ou musical des campagnes. – Mais rien qui ne vaille, ici, ces vies qu’il nous reste à inventer. 

Tout ne cesse pourtant de me faire défaut

La force même vient à me manquer ! Ne pourrais-je donc pas m’abandonner à mon tour dans les bras fermes de la Bonté ? Les flammèches de charité dans l’âtre ! L’orgueil lavé de la main qui suspend son paletot à la fenêtre ! La promesse oubliée ! 

Non. – Mon sang vaut mieux que ces tristes gammes de vanité.

 

*

 

C’est une chasse. – Le traqué traque pour sa part. Laissons-le donc se détourner résolument. Pour son irritante condition, c’est la seule ou la dernière aubaine. Car il n’est plus rien à glaner sur ces routes : ni tes fleurs en arabesques de chair, ni le pavot stupide, ni l’idée, ni le nom.

Bientôt, le silence augural. L’immensité se donne dans un reflet de flaque. Ainsi, j’ai su honorer l’adulation commune ; – et j’aurai enfin la grâce de briser, sur le sable et dans la poussière, tous ces délires qui font notre bonheur perpétuel.

Sonnez, valets ! …Il est temps.

 

*

 

Le délassement m’est-il enfin dû ? Voici, entre les arbres… – Quelques enfances décharnées se gonflent de fééries et retournent plus d’une fois dénoncer dans les failles, dévotion curieuse et rebelle, la musique qui s’est tue.

 

 

La Chasse spirituelle

Ou comment (re)perdre un manuscrit perdu

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