Épilogue

De la typographie (ou : les jeux du chat et de la souris)

 

Magali Bossi et Éléonore Devevey

 

Paris, 7 juillet 1872.

 

Sur la table de l’atelier de Grégoire Troubillon, des épreuves fraîchement imprimées n’ont pas tout à fait fini de sécher.

Un texte bref, d’une obscurité et d’une bouffonnerie qui ont laissé l’imprimeur-typographe perplexe. D’après son registre de commande, l’auteur, un certain « A. Rimbaud », doit arriver d’une minute à l’autre pour vérifier la composition.

Le paiement reste encore à faire, car Grégoire Troubillon accepte que les poètes ne règlent la note qu’une fois le travail effectué. Cette libéralité lui a valu, hélas, une série d’impayés qui ont grevé les maigres ressources de son atelier. Pour éviter ce genre de désagréments (que son épouse, Léonie Troubillon, une forte femme aussi leste du poignet que du rouleau à pâtisserie, lui fait payer doublement), Grégoire a trouvé une parade imparable : il n’imprime la page de titre qu’une fois les épreuves validées et les acomptes versés. Quiconque veut son nom sur ses écrits doit passer à la caisse – c’est aussi simple que ça. Jusqu’ici, cette combine a plutôt bien réussi et les finances de la famille Troubillon se maintiennent bon an mal an.

Mais ce matin, Grégoire doute.

Quelque chose lui dit que « A. Rimbaud » ne sera pas au rendez-vous. Le titre prévu, d’abord, n’a ni queue ni tête. La Chasse spirituelle. Pourquoi pas La Pêche temporelle, tant qu’on y est ! Et le texte – ça n’a rien à voir avec ce que Grégoire imprime habituellement. Quelques feuillets, rédigés dans une écriture soignée, joliment déliée, légèrement penchée. Brûlez-le quand vous aurez fini, qu’il a dit. Je n’aime pas m’encombrer de papiers. Bon. Les clients ont leur marotte et Grégoire s’est exécuté. D’ordinaire, il donne plutôt dans le registre des poètes exaltés et des romanciers ronflants, pétris du désir de voir leur nom sur du papier. Des nigauds qui payent pour être lus, mais lui permettent de faire tourner la boutique. Ce gamin-là (à cinquante-trois ans bien sonnés, Grégoire Troubillon se réserve le droit de qualifier tout freluquet de moins de trente ans de gamin) – rien à voir. Échevelé mais précis, sec et fuyant, l’œil à la fois glauque et trop vif.

C’est justement ce qui inquiète Grégoire.

À bien y réfléchir, le freluquet ne lui semble pas très fiable, avec ses semelles ouvertes aux vents et sa chevelure en bataille. De la mauvaise graine. C’est le genre de type à s’embarquer pour l’autre bout du monde sans prévenir personne… et Grégoire mettrait ses mains à couper (du moins, la droite, celle qu’il n’utilise pas trop) que la présence à ses côtés du grand dégarni ne changera rien à l’affaire. Ces deux-là pourraient sauter dans n’importe quel train, pourvu qu’il soit en marche…

Grégoire Troubillon en est là de ses mornes réflexions quand Gédéon, le matou famélique de la maison, saute sur la table. Grégoire l’attrape – faudrait tout de même pas qu’il vienne fourrer ses pattes dans l’encre fraîche, celui-là – et le cale sur ses genoux. Gédéon s’y installe avec volupté et se met à ronronner du sommeil du juste. Il l’a mérité, le bougre : la nuit passée, il a fait la chasse aux souris qui se sont aventurées dans la remise. Grégoire et Léonie en ont été quitte pour quelques réveils intempestifs, le temps que les rongeurs décimés rendent leur dernier soupir. Au moins, plus personne ne laissera de marques de quenottes dans les réserves de papier. Sans parler des crottes sur les imprimés…

Tout en rêvassant sur les frasques nocturnes de Gédéon et sur les lubies des poètes sans le sou, Grégoire tire sur sa pipe.

Bref. « A. Rimbaud » est en retard. Grégoire et Gédéon l’attendent.

La Chasse spirituelle

Ou comment (re)perdre un manuscrit perdu

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