Le sens de l'effort

 

Tifène Douadi

 

Ecouteurs : Nous sommes tes meilleurs amis. Petits, cachés derrière ta chevelure, nous nous faisons discrets. Nous te chuchotons à l’oreille ce que tu as envie d’entendre, car nous savons toujours trouver les mots justes. Nous t’épaulons, l’un à droite, l’autre à gauche : pas de jaloux. Nous partageons tes moments les plus intimes : tes joies, tes peines, ta fatigue, ton découragement, tes conversations. Nous sommes une échappatoire, une porte de sortie, un moyen de contrôler la réalité, et de t’en extraire au besoin. Indispensables, nous sommes une petite part de toi-même.

Franchise : Elle a le souffle court, la bouche sèche. Tout à coup, ses muscles se crispent. Sa respiration s’accélère. Que se passe-t-il ? Son regard est fuyant et ses traits se figent. Elle est concentrée. Elle se contient. Elle ne veut pas blesser, alors elle mesure les risques. Sa mère lui a toujours dit de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Mais a-t-elle le droit de se taire ? Le mensonge par omission, même pour le bien commun, n’en est pas moins un mensonge. Comme Kant, elle pense que mentir est toujours immoral. Mais elle ne veut pas ennuyer, déranger, offenser, procurer du désagrément. Elle est tiraillée. Quel dilemme ! Soudain elle s’agite, elle est comme une bombe à retardement. La tension est trop forte. Son discernement s’obscurcit. Elle n’arrive plus à réfléchir et laisse s’en aller le dernier espoir d’une vérité exprimée avec tact. C’est trop dur. C’est trop tard. La franchise est plus forte. Elle en est désolée…

Flemme : Ne jamais faire le jour-même ce que l’on peut remettre au lendemain. 

Osciller : AUSSI – ET. L’un et aussi l’autre.  Basculer d’une limite à une autre sans équilibre ni régularité. Maniaque du contrôle et aussi désorganisée. Sociable et aussi solitaire. Aventureuse et aussi prudente. À l’écoute et aussi impatiente. Entreprenante et aussi timide. Je-m’en-foutiste et aussi stressée. Confiante et aussi défiante. Décidée et aussi incertaine.

Roline : Nous sommes en 2009, la petite a dix ans, elle est en vacances d’été. Chez les adolescents, c’est la cohue : le sixième film de la saga est enfin sorti en France. Mais la petite n’est pas au fait de cette nouvelle.

Nous sommes un samedi soir, chez les grands-parents de la petite, c’est un repas de famille. Comme toutes les grandes familles, la table se divise, par tranches d’âge notamment. À droite, bien que la dénomination de cette catégorie puisse être discutée, les adultes. Au milieu, les enfants – dénomination tout aussi discutable, mais qui, ce jour-là, rassemblait les 3-8 ans. À gauche, les adolescents : ceux qui se prennent pour des grands car ils ont quitté l’école primaire. C’est ainsi que la petite se trouve reléguée au centre gauche de la table : trop grande pour supporter les pleurs incessants du centre, trop petite pour être reconnue à sa juste valeur à gauche. La petite veut être grande (mais pas trop). Elle tend l’oreille et tente de participer tant bien que mal à la conversation de ses cousines.  Elle croit entendre le nom de « Roline » – autrice de talent à qui l’on doit la fameuse saga. Les parents sont d’accord : après manger, ils pourront en regarder le premier opus. Ce soir-là, c’est une révélation. La petite est conquise. Elle en veut plus. Elle veut lire le livre.

Sans le savoir, cette « Roline » agite le drapeau blanc dans la guerre qui opposait la petite à la lecture. Elle dévore l’ouvrage en deux jours et en savoure chaque mot. Sa mère n’en revient pas.

Nous sommes en septembre, c’est la rentrée. Pour vendredi, la maitresse demande aux élèves d’emmener un objet personnel et de le présenter à la classe. C’est au tour de la petite. Elle présente Harry Potter à l’école des sorciers et s’écrie : « c’est Roline qui l’a écrit ». La classe rigole. Dans la cour de récréation, elle apprendra que son oreille, trop jeune, trop imprécise et trop francophone s’est trompée. Roline se transforme alors en J. K. Rowling. Un nom de famille, quelle déception... Mais peu importe ! Pour ce mois d’août formidable, et cette admiration que Roline a suscitée chez la petite fille, pour cette ouverture sur le monde et sur le champ des possibles, pour la leçon suivant laquelle « il faut toujours essayer, même quand on pense que ce n’est pas pour nous », pour tout ce que Roline représente : la petite devenue grande est reconnaissante.

T : Thé noir. Thé vert. Thé au jasmin. Thé à la menthe. Thé chaud. Thé froid. Thé aromatique. Thé désaltérant. Thé rond en bouche. Thé agréable. Thé rassurant. Thé n’importe où, n’importe quand. Thé porteur de courage. Thé : ma motivation.

*

Ayant conscience de mes faiblesses, je vous dirai avec franchise que la flemme n’est pas une excuse pour ne pas effectuer un exercice. J’admets que ce n’est pas facile de livrer un petit bout de soi et d’accepter les jugements. Mais il s’agit cette fois de ne pas osciller, pour aller de l’avant. Je prône la capacité à se dépasser :  poser ses écouteurs, prendre une tasse de thé, garder Roline en mémoire et se lancer.

Je prône l’Effort.

 

ecouteurs.jpgPhoto : © Jess Bailey Designs

Vers l’autoportrait

En s’inspirant de divers textes (Georges Bataille, Michel Leiris, Roland Barthes, Gérard Genette, Gustave Flaubert, Seî Shonagon), cet exercice s’attelle à la présentation de soi au travers de la forme du dictionnaire, du lexique ou du glossaire.