Protocole : bulles fictionnelles inspirées par des balades

 

Camille Vervoux

 

Nuage

Il était là, au-dessus de la colline. Trop bas pour être nuage, il flottait et l’on voyait ses volutes se perdre dans l’air. Une bouffée de cigarette exhalée du ciel, épaisse et massive. Mais pas assez pour que ce dernier daigne l’accepter en son sein, pas assez pour que les autres amas de vapeur le considère des leurs. Alors il restait là, absent entre le sommet des arbres et le début de l’immensité, en train de se dissoudre dans cet air, cette chose curieuse, nécessaire, mais dont nous n’avons que rarement conscience. Il disparaissait lentement, devenant ce qu’il n’était pas et dont il était rejeté : l’air, le ciel.

On a discuté un moment. Je lui ai demandé si ça ne lui faisait pas mal de se désagréger comme ça, de passer de l’existence au néant. Il m’a dit que non, que ça lui faisait plaisir de faire enfin partie de la totalité.
 

Vieille tortue

Alors que j’empruntais le dernier bout de chemin en terre se trouvant sur mon itinéraire, le soleil nourrissait de ses rayons les feuilles naissantes des arbres. En levant les yeux, je contemplais avec bonheur le plafond vert qui m’avait tant manqué pendant l’hiver. J’imaginais être assez légère pour pouvoir vivre dessus, au-dessus de tout.

Au milieu de mon parcours, une mare d’eau croupie dormait, ne s’écoulant partiellement que les jours de pluie. D’un noir profond, elle s’étendait le long du chemin, épaisse puis s’affinant. D’une taille ridiculement petite, personne n’aurait pourtant l’idée d’y plonger une main, de peur de se faire attirer dans des profondeurs insoupçonnées, ou plus rationnellement de toucher une bête dont on préfère ignorer l’existence. Je la regardais avec un léger dégoût quand je vis un petit bout de terre bouger sur la rive opposée de la mare. Horrifiée, je ne pouvais pourtant pas détourner le regard de ce spectacle. Ce que j’avais pris pour un petit bout de terre était en fait un énorme bloc boueux qui se soulevait pour s’extirper de sa prison. De la boue coula et une carapace grande comme un ballon de basket apparut. Là, une tête, des bras, ainsi que des pattes surgirent de la carapace. L’un des bras fouilla le trou laissé par l’empreinte de la carapace, pour en sortir un chapeau qu’il mit sur la tête et une pipe qu’il mit dans la bouche. À peine la pipe eut-elle effleuré les lèvres de l’étrange créature, qu’elle commença à dégager une fumée bleue, accompagnée, par intermittence, de minuscules bulles de savon. Longeant la mare sur ses deux jambes, étrangement articulées, la tortue me toisait avec un air circonspect. Je tâchais de faire de même. Son chapeau violet, dont la forme ressemblait furieusement à celle des chapeaux de la Saint Patrick, détonnait avec son teint d’un vert boueux et usé. Ses yeux, à peine perceptibles, étaient cernés et entourés de ridules. Tout muscle était absent de son visage dont les chairs pendaient et se basculaient au rythme de ses pas. Seule une partie de sa bouche restait tonique pour maintenir la pipe sans que ses mains n’aient à se mêler de l’affaire. Quelques poils blancs entortillés faisaient office de barbe sous son menton. Arrivées au bout de la grosse flaque, nous nous regardâmes, l’une en face de l’autre, silencieusement. À ma grande stupéfaction, elle prit la parole en ces termes : 

— Tu sais que tu as une jambe plus grande que l’autre ? me demanda-t-elle sèchement.

— Oui, je l’avais remarqué, lui répondis-je simplement.

— Tu aurais dû venir me voir plus tôt, la correction c’est mon expertise, mais là je crains que ça ne soit trop tard.

— Mais, veuillez excuser mon impolitesse, de quelle expertise vous réclamez-vous ?

À ces mots, la fumée bleue changea vivement de direction pour venir me piquer le nez et redévia, retrouvant sa trajectoire précédente. Surprise, j’éternuai.

— Regarde un peu autour de toi, voyons, tout ceci est mon œuvre, dit-elle en écartant le plus possible les bras. Tu crois que tout ce qui vit ici sait ce qu’il doit faire dès sa naissance ? Vous les humains, vous avez toujours eu le chic pour croire que tout est de vous, que tous les tourments vous sont propres, acquis grâce à votre incroyable faculté de penser, non mais tu parles d’une blague.

— Je ne suis pas sûre de vous suivre…, articulai-je gênée.

— C’est simple, c’est moi qui apprends aux oiseaux à voler et à chanter, aux poissons à nager, aux têtards à stagner, aux chiots à aboyer, aux vaches à faire du lait, aux graines à germer, aux abeilles à polliniser, aux guêpes à piquer, aux fleurs à fleurir, aux chats à ronronner, aux orties à gratter, aux chèvres à sauter, aux crapauds à croasser, et je t’en passe ! C’est moi qui dis aux arbres comment pousser pour avoir un maximum de soleil. C’est moi qui dis au coq quand s’égosiller, aux castors où faire leurs barrages, aux araignées où faire leurs toiles, aux oiseaux nomades où il y a un tronc disponible pour leur nid. Au printemps, je demande chaque jour au soleil de rester un peu plus longtemps, l’hiver je le presse de partir. Quand il y en a, j’appelle les nuages pour qu’ils nous donnent de l’eau. Vous, vous avez décidé de ne plus m’écouter et d’en faire qu’à votre tête. Et regarde comme c’est parti maintenant, je te jure… Trêve de bavardage, je m’en retourne dans mon creux, attendre la prochaine espèce dominante. Peut-être que j’aurais plus de chance la prochaine fois, les dinosaures, eux, étaient au moins respectueux. Repasse si tu veux qu’on parle de cette jambe.

 

Elle me tourna la carapace et s’en alla.

 

 

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Photo : © Lancier

Inventer un protocole d'écriture

Comment se mettre à écrire ? En s'inspirant d’écrivain-es et de plasticien-nes, il s'agit de se donner une marche à suivre, qui mette en jeu les paramètres de l'espace, du temps et/ou de la mémoire, puis de la mettre en pratique.