Le Chef-d’œuvre anonyme

 

Léa Pfister

 

Une demi-lune, une feuille d’érable, deux fusées. Ce dessin grotesque m’a toujours intriguée. Il trône depuis des années dans un cadre au-dessus de la cheminée. Sans nom apparent et non revendiqué, il n’en est pas moins protégé. Dans cette demeure familiale, il est de tradition de chérir ces gribouillages du passé. Et personne n’a jamais osé protester. Qui se risquerait à ce crime de lèse-majesté ? On ne discute pas avec sa grand-mère.

Une demi-lune, une feuille d’érable, deux fusées. Ce doit être mon cousin. Le créateur de cette abomination ne savait de toute évidence pas utiliser les couleurs. Criardes, elles agressent l’œil innocent du flâneur. Mais je persiste dans ma contemplation. Il doit bien y avoir quelque chose, une histoire dans la composition… La feuille d’érable, énorme forme peinturlurée de rouge, prend à elle seule plus de la moitié du dessin. Elle est encadrée par les deux fusées, tandis qu’au-dessus d’elle brille, au loin, la demi-lune. L’allusion au Canada me paraissant bien trop technique pour l’auteur de cette œuvre d’art, je ne peux qu’imaginer une signification plus excentrique. Peut-être qu’une balade automnale en a été le point d’origine. Une feuille morte tombe sur le sol et l’enfant émerveillé demande innocemment pourquoi. Malgré les explications bafouillantes de l’adulte, il perçoit le caractère inéluctable de cette perte. Rentrant chez lui, l’esprit en ébullition, il mélange allègrement son dessin animé préféré et son héritage chrétien en décidant de représenter une feuille morte conduite au paradis par deux fusées. Ainsi naît une nouvelle allégorie de la résurrection, et un ignoble dessin.

Une demi-lune, une feuille d’érable, deux fusées. Je ne peux pas me décider à partir. Je dois découvrir l’identité de l’artiste. Certes, mon cousin est un suspect idéal, mais il n’est pas le seul. Dans la fébrilité du trait, la négligence du remplissage, je reconnais aussi le style de mon frère, dont le nounours blanc et brun, emblématique du genre, est exposé sur le réfrigérateur. Mais je dispose d’un indice conséquent, ma grand-mère n’aurait jamais laissé un de ses petits-enfants abandonner une œuvre sans signature. Il doit donc y avoir un nom au recto ! La manœuvre n’est pas sans danger pour découvrir cette précieuse information, je dois décrocher le dessin au mépris des préceptes familiaux… Pourtant, un regard rapide me rassure, il n’y a personne. D’un geste brusque, j’attrape la chaise la plus proche et me hisse dessus. La main tendue vers l’objet de ma convoitise, je crains pendant un instant d’avoir le bras trop court, quand soudain, dans un ultime effort, je saisis enfin le cadre du dessin. Ma fuite est une affaire de secondes et me voilà enfermée dans la salle de bain, le sourire aux lèvres avec mon butin. Je le contemple en savourant par avance mon triomphe. Il n’y a aucun doute, je tiens entre mes mains le prochain ragot familial. Lentement, je commence alors à retirer le fond cartonné du cadre. Je ne distingue d’abord que du blanc, quand le coin supérieur droit révèle enfin un prénom tracé dans une écriture maladroite. Mais… C’est le mien.

 

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Photo : © LoggaWiggler

Suites et variations

À la manière de Pierre Senges, il s’agit de poursuivre un incipit donné de Kafka. Comment construire un texte nouveau à partir d’un point de départ imposé ?