Autoportrait
Anna Terzyan
Élastique
Tire et relâche, danse maudite du pouvoir. Il retient ou repousse, le regard songeur, le passé trouble, la machine allumée, la cigarette éteinte. Unique, charismatique, pathétique, il aime. Il est beau. Comme est beau son regard, le mien. Assis, il contemple, il parle, il me comble, je l’aime. Il tire et il tire comme il étouffe, son être, sa fumée, son honneur, sa gloire du passé. Que c’est étrange quand il lâche, comme un lâche, qu’il fuit. Que c’est apaisant quand il lâche, l’air s’adoucit. Que c’est triste quand il lâche, le regard lointain. Ce regard qui est le mien, enfantin et mesquin, je le hais. Pourquoi m’avoir créée, rassasiée et laissée ? Escargot sans coquille, lugubre, je traîne. Son regard s’adoucit, l’élastique féroce resserre ses liens et ce regard atroce de compassion m’anime. Que veux-tu ? Je me lasse. Enfin, je fuis. Que veux-tu ? je m’enlace, je reviens, tu fuis. Que veux-tu ? Je reste là et tu contemples cet étrange élastique qui refuse de serrer, qui refuse de lâcher, qui refuse de t’aimer. Que veux-tu ?
Noir
Noir, ma couleur, noire, mon humeur, noir, mon paletot contre le froid. Noire, ma maison, noir, mon horizon, noir tel le ciel des étoiles. Noir, je te vois, noir, je t’aperçois, noires, mes pensées sont noires. Noires comme la nuit, noires comme l’ennui, noir, mon regard est noir. Noir quand je lis, noir quand j’écris, noirs, mes cheveux sont noirs.
Encre
Que c’est maladroit. Comme l’eau salée, tout aussi incontrôlable, échappe à la plume, attaque, envahit, reste mon alliée, ne part pas au lavage. Que c’est maladroit. Maladroitement charmant, l’encre bleue au bout de mes doigts, dans ma chair, ricanant avec moi de mes maux. Que c’est apaisant, rassurant de la voir là, qui ne part pas, ne me quitte pas. C’est à moi. Ce n’était pas dans mes intentions de la verser mais elle est à moi. Elle est si maladroite mais je reste là à l’observer. Tu regardes et te demandes, encore, tu te dis pourquoi cette enfant est-elle si maladroite ? Pourquoi, enfin, tout lui échappe ? Mais je saisis tout. Toute l’encre qui échappe à tes yeux, je l’absorbe. Et l’eau salée m’échappe.
Abricotier
Couleur d’abricot. Couleur de l’or. Or de la terre, hors des eaux. Abricotier. Que tu es beau ! Sucre des montagnes, noyau de mes yeux, si longtemps j’attends de te voir à nouveau. Mon bel abricot, tantôt je me dis que c’est encore trop tôt. Je veux te revoir en étant joyeuse, je veux qu’en moi tu reposes tes feuilles, que tes racines poussent dans mon cœur en deuil. Je veux qu’en moi ta joie renaisse, que mon sang rouge comble tes bleues veines. Je veux qu’en ton ciel harmonieux je vive et puisse te voir abriter les graines de ma vie. Qu’à leur tour, elles naissent dans ton immense gloire. Mon cher abricotier, que tu es vieux, mon âme ne peut te voir déraciné, tes rivières ensanglantées, tes enfants massacrés. Que tu es grand, dans ta gloire fière et pleine, dans ta douleur muette et sereine ! Que sont généreux tes fruits pour ce monde ! Que sont lourds de ceux-ci tes branches humbles ! Que tu es patient dans ta souffrance secrète ! Que je t’aime d’un amour chagriné et sincère !
Rosaire
Odeur de rose, rosario, sur le mur blanc, il pend. Immobile, il reste sans mouvement et contemple la chambre en silence. Il est là, sans cesse, depuis le début de la vie. Il n’a jamais bougé. Il n’a jamais récolté de poussière. Il n’est jamais tombé, il n’a jamais laissé de traces sur le mur. Toujours là. Il est resté sans jamais partir. Toujours là, muet, il n’a jamais parlé. Il n’a fait qu’écouter. Entendre, comme si les deux clous qui le tenaient lui servaient d’oreilles, il est là, il reste là. Quelque chose de stable. Quelque chose de beau. Quelque chose qui sent bon. Quelque chose qui écoute. Depuis le début de la vie. Année après année. Il est là. Il ne bouge pas. Il ne faut pas qu’il bouge. Il ne faut pas qu’il tombe. Il ne faut pas qu’il parte. Il ne faut pas que la poussière grisaille son rouge. Il est là ! Il reste là ! Interdiction de toucher. Interdiction. Je refuse. Personne ne touche. Il reste là. Je refuse. Interdiction de toucher. J’interdis, je dis non, je proteste, je refuse, je m’y oppose. Il n’est plus là.

Photo : © u_fsfcui5ku
Vers l’autoportrait
En s’inspirant de divers textes (Georges Bataille, Michel Leiris, Roland Barthes, Gérard Genette, Gustave Flaubert, Seî Shonagon), cet exercice s’attelle à la présentation de soi au travers de la forme du dictionnaire, du lexique ou du glossaire.
Ode au dodo
Yann Coutaz
Miroir, mon mot miroir
Lena De la Cruz
Le voyageur inconnu
Coralie Leuthold
Lexique funambulesque
Priscille Meier
papillon
Natacha Stein
Autoportrait
Anna Terzyan
