La causalitĂ© chez lâenfant (1928) 1 a đ
Il nây a que trois maniĂšres dâinterprĂ©ter la naissance de la notion de cause, si nous laissons provisoirement de cĂŽtĂ© lâinterprĂ©tation sociologique Ă laquelle nous reviendrons dans la suite. Ou bien la notion de cause provient de lâexpĂ©rience externe, câest-Ă -dire des associations imposĂ©es par les choses elles-mĂȘmes ; ou bien la notion de cause provient de lâexpĂ©rience interne, câest-Ă -dire du sentiment de lâactivitĂ© personnelle ; ou bien la notion de cause est une relation que la raison Ă©tablit entre les choses, ou entre les choses et le moi, et qui rĂ©sulte ainsi simplement de notre capacitĂ© de dĂ©duction. La premiĂšre de ces trois hypothĂšses a Ă©tĂ© soutenue par Hume : la causalitĂ©, pour lui, provient des habitudes que nous acquĂ©rons, sous la pression des choses. La seconde hypothĂšse a Ă©tĂ© soutenue par Maine de Biran : la causalitĂ© est nĂ©e de la volontĂ© et de lâeffort musculaire. La troisiĂšme hypothĂšse est celle des grands rationalistes en gĂ©nĂ©ral.
Nous nâallons pas faire ici de la philosophie, mais de la psychologie de lâenfant. Nous ne discuterons donc pas ces hypothĂšses en elles-mĂȘmes, câest-Ă -dire que nous ne nous demanderons pas oĂč elles conduisent en thĂ©orie de la connaissance. Nous allons simplement rechercher ce quâelles valent comme instruments de travail dans lâanalyse de lâesprit de lâenfant. Or, chose curieuse, elles sont trĂšs fĂ©condes toutes les trois.
Quand nous examinons le petit enfant, celui de 2 ans Ă 7 ans, nous avons constamment lâimpression que Hume et Maine de Biran ont raison tous les deux, quoiquâils se contredisent, et quand nous examinons lâĂ©volution tout entiĂšre de la causalitĂ©, jusquâĂ Â 12 ou 15 ans, nous avons lâimpression que la notion de cause est un instrument de connaissance que la raison modifie et reconstruit sans cesse. Analysons rapidement cette situation paradoxale, et nous trouverons ainsi lâhypothĂšse de travail qui nous conduira ensuite dans la description des faits.
Lorsquâon observe la premiĂšre enfance, on a sans cesse la conviction que Hume a raison : câest dâune maniĂšre tout empirique et toute phĂ©nomĂ©niste que le petit enfant Ă©tablit les relations de cause Ă effet. Il constate ainsi quâon allume le soir les phares des bicyclettes et des automobiles, et il conclut que câest la lanterne qui fait avancer la bicyclette. On lui demande alors comment cela se peut, et comment une lanterne fait tourner des roues. Il nâen sait rien et ne sâen soucie nullement. Pour lui, comme dit Hume, « nâimporte quoi peut produire nâimporte quoi. » Seulement, et en mĂȘme temps, le mĂȘme petit enfant se conduit dâune maniĂšre trĂšs curieuse. Il croit que la lanterne a de la force. Il croit quâelle est vivante, quâelle fait exprĂšs de faire avancer la bicyclette. Il lui dit : « gentille lanterne » ou « mĂ©chante lanterne ». Bref, il la conçoit comme une sorte de personne. Or, cela, nous ne le comprenons plus du tout, si la causalitĂ© est nĂ©e seulement de lâexpĂ©rience tout empirique et de lâhabitude. En effet, avant toute expĂ©rience, lâenfant perçoit dĂ©jĂ les choses dâune certaine maniĂšre. Il projette ses sentiments sur lâunivers entier. Il ne distingue pas le subjectif de lâobjectif : il est beaucoup moins prĂšs des choses que nous-mĂȘmes.
Donc Maine de Biran a aussi raison. DĂšs le berceau, lâenfant fait lâexpĂ©rience de ses sensations musculaires, de ses Ă©tats de plaisir et de peine, de ses dĂ©sirs et de ses dĂ©ceptions. Or, il ne peut pas dĂ©couvrir le monde extĂ©rieur, câest-Ă -dire faire lâexpĂ©rience de la rĂ©sistance des choses, sans concevoir les choses en corrĂ©lation avec son moi. Câest de lĂ quâest nĂ©e la notion de force, lâanimisme, bref toutes les formes Ă©lĂ©mentaires de la causalitĂ©, qui sont beaucoup plus prĂšs de la rĂ©alitĂ© psychologique que de la rĂ©alitĂ© physique objectivement conçue. Seulement, ici encore, de graves difficultĂ©s surgissent. Dâune part, lâenfant ne conçoit son moi (sa pensĂ©e, etc.) que par analogie avec ce quâil observe dans le monde extĂ©rieur. Et surtout, dâautre part, le petit enfant nâa quâune conscience trĂšs relative de son moi. Il dĂ©couvre les choses bien avant de dĂ©couvrir sa propre personne, et il dĂ©couvre la personne des autres avant la sienne. Il faut donc dire quâil confond sans cesse le subjectif et lâobjectif, mais il est faux de dire quâil dĂ©couvre dâabord son moi et quâil conçoit ensuite, les choses par analogie avec ce moi.
Nous pouvons donc, en ce qui concerne les premiĂšres annĂ©es de lâenfant, faire une hypothĂšse de travail que nous chercherons Ă vĂ©rifier tout Ă lâheure. Nous constatons que Hume et Maine de Biran se rĂ©futent lâun par lâautre. Hume a raison de dire que la causalitĂ© chez lâenfant commence par le tĂątonnement empirique, mais il nâexplique pas que lâenfant conçoive les choses en fonction de son moi. Maine de Biran a raison de dire quâil y a des Ă©lĂ©ments subjectifs dans la causalitĂ© primitive, mais il nâexplique pas pourquoi lâenfant sâoccupe des choses bien avant de dĂ©couvrir son moi. Cela Ă©tant, prenons simplement acte de ce paradoxe et supposons ce qui suit. Admettons quâaux dĂ©buts de la vie mentale, il nây ait aucune limite entre le moi et le monde extĂ©rieur.
Cela revient Ă dire que la conscience du nouveau-nĂ© ne saurait connaĂźtre les choses en elles-mĂȘmes mais que, dans toute connaissance primitive, les Ă©lĂ©ments provenant des choses et les Ă©lĂ©ments provenant du corps sont indissolublement unis pour la conscience. Autrement dit, encore, connaĂźtre, pour le bĂ©bĂ©, câest assimiler les choses Ă des schĂ©mas dessinĂ©s par lâaction organique, de telle sorte que, pour la conscience, les choses paraissent affectĂ©es de qualitĂ©s qui proviennent en fait de lâorganisme. Si nous nous en tenons Ă ces suppositions, il semble que nous allons pouvoir comprendre toute lâĂ©volution de la causalitĂ© chez lâenfant. En effet, deux consĂ©quences essentielles se dĂ©duisent de ce point de dĂ©part, et deux consĂ©quences dont lâobservation nous montrera le bien-fondĂ©.
PremiĂšre consĂ©quence : le petit enfant doit ĂȘtre Ă la fois plus prĂšs et plus loin des choses que nous-mĂȘmes. En effet, lâenfant sera plus prĂšs des choses que nous, en ce sens que, sa pensĂ©e nâayant pas encore pris conscience dâelle-mĂȘme (et cela puisquâelle procĂšde par tĂątonnement empirique et non encore par dĂ©duction), il ne saura pas se libĂ©rer de lâapparence immĂ©diate pour construire une rĂ©alitĂ© rationnelle plus profonde. Mais il sera plus loin des choses que nous, en ce sens quâil mĂȘlera sans cesse Ă ses conceptions des Ă©lĂ©ments subjectifs dont nous sommes dĂ©barrassĂ©s. On pourrait dire aussi bien, dâailleurs, que le petit enfant est Ă la fois plus prĂšs et plus loin de son moi que nous-mĂȘmes : plus prĂšs puisquâil le mĂȘle Ă tout, et plus loin puisquâil nâen prend pas conscience. Câest en ce sens que Hume et Maine de Biran ont raison tous les deux⊠et se rĂ©futent lâun par lâautre.
Seconde consĂ©quence : en se dĂ©veloppant, lâenfant se libĂ©rera Ă la fois de lâapparence empirique des choses et des adhĂ©rences subjectives de sa pensĂ©e. Ainsi, pour prendre un exemple, il renoncera Ă croire que le soleil et la lune le suivent dans ses promenades, et ne verra plus lĂ quâune simple illusion. Mais, en mĂȘme temps, il renoncera Ă croire que les astres sont vivants et conscients comme nous. En effet, en dĂ©tachant son moi des choses, pour ainsi dire, il sera obligĂ© de corriger les apparences : il ne pourra plus croire que la lune le suit, sâil dĂ©couvre quâelle paraĂźt suivre en mĂȘme temps Pierre, Jacques et Jean, et il sera bien forcĂ© de la considĂ©rer comme immobile ou comme avançant indĂ©pendamment de nous. Mais, en dĂ©tachant sa pensĂ©e des choses, lâenfant cessera Ă©galement de concevoir les choses Ă lâimage de son moi. Il cessera de croire Ă la vie et Ă la conscience des choses, ainsi quâaux forces anthropomorphiques. Or, sâil en est ainsi, la causalitĂ©, envisagĂ©e dans son dynamisme, et non plus seulement dans ses origines, est un produit de la raison : en dĂ©tachant son moi des choses, câest-Ă -dire en se dĂ©tachant Ă la fois de lâapparence empirique et des illusions subjectives, lâenfant est obligĂ© de construire peu Ă peu une rĂ©alitĂ© plus profonde que celle de lâexpĂ©rience immĂ©diate, et câest en cette construction que consiste toute la causalitĂ©.
Cela dit, passons Ă lâanalyse des faits. Nous allons maintenant chercher Ă dĂ©crire le plus objectivement possible les stades de la causalitĂ© chez lâenfant, et Ă vĂ©rifier le bien-fondĂ© des hypothĂšses de travail que nous venons dâĂ©tablir. Mais, comme la causalitĂ© touche Ă presque toutes les manifestations de la pensĂ©e de lâenfant, nous devrons nous limiter Ă une seule classe dâexplications, celle de lâexplication des mouvements, quitte Ă faire, Ă lâoccasion, quelque incursion dans les domaines connexes.
Nous allons ainsi demander aux enfants comment avancent les nuages, les astres, les riviĂšres, le vent, ce que sont les vagues ou les courants dâair, pourquoi les nuages restent en lâair et les bateaux sur lâeau, tandis que les cailloux tombent sur le sol ou au fond de lâeau, etc. En classant nos rĂ©ponses, nous constaterons lâexistence de quatre grands stades dans la causalitĂ© enfantine.
Durant un premier stade, dont on constate de nombreuses manifestations jusque vers 3-4 ans, et qui laissent quelques traces dans la suite, lâexplication est Ă la fois magique et phĂ©nomĂ©niste : les choses sont liĂ©es Ă certains gestes que nous exĂ©cutons, et cela sans aucune liaison spatiale ou intelligible.
Durant un second stade, qui sâĂ©tend environ de 3 Ă 8 ans, la cause des mouvements de la nature est morale, et, en analysant cette forme de causalitĂ©, nous trouverons un mĂ©lange dâanimisme et dâartificialisme. Cette causalitĂ© morale nâexclut dâailleurs pas la connaissance de certaines liaisons physiques, mais le physique et le moral sont encore confondus.
Durant un troisiĂšme stade, qui sâĂ©tend de 8 Ă 11 ans environ, la cause des mouvements devient principalement physique, mais la physique de lâenfant de cet Ăąge est imprĂ©gnĂ©e de dynamisme : les corps sont mus par des forces substantielles, comme dans la physique dâAristote, et lâenfant nâa encore quâune idĂ©e trĂšs vague du mĂ©canisme proprement dit, avec ses principes rationnels de conservation.
Enfin, vers 10-11 ans apparaßt une explication mécanique du mouvement, ainsi que certains principes rationnels comme la conservation du poids.
Comme on le voit, cette progression gĂ©nĂ©tique paraĂźt dâemblĂ©e sâaccorder avec ce que nous disions tout Ă lâheure. Dâune part, la causalitĂ© semble se dĂ©subjectiver progressivement : dâabord magique, puis morale, elle devient simplement dynamique, puis enfin mĂ©canique. Mais, en mĂȘme temps, la construction rationnelle semble remplacer progressivement lâassociation empirique : au phĂ©nomĂ©nisme succĂšde lâexplication par un ordre moral cachĂ©, puis par des forces que lâenfant cherche Ă rendre intelligibles, puis enfin par des principes logiques que lâexpĂ©rience suggĂšre simplement, sans les dicter, et que la raison seule construit.
I. Le stade magico-phĂ©nomĂ©niste primitifđ
Dans quelques jours, jâaurai lâhonneur dâanalyser devant la SociĂ©tĂ© britannique de psychologie, la causalitĂ© chez le bĂ©bĂ© de quelques mois 2. Je chercherai Ă montrer que, lorsque le bĂ©bĂ© perçoit une liaison entre un de ses gestes et un mouvement du monde extĂ©rieur, il attribue Ă ce geste une efficace et sâen sert pour reproduire le mouvement perçu auparavant. Ainsi un bĂ©bĂ© clignera des yeux devant le cordon dâune lampe Ă©lectrique pour faire allumer la lampe, ou fera un geste de la main pour faire remuer un objet Ă distance. Il semble ainsi que la causalitĂ© primitive soit Ă la fois phĂ©nomĂ©niste et quasi magique, et cela parce que le bĂ©bĂ© ne fait aucune distinction entre son moi et le monde extĂ©rieur et considĂšre ainsi ses efforts musculaires comme se prolongeant dans les choses elles-mĂȘmes.
Or, chose curieuse, nous trouvons de nombreux restes de cette attitude primitive jusque chez lâenfant de 3 et de 4Â ans. Nous nâen analyserons que deux.
Il y a tout dâabord les explications les plus primitives du mouvement des astres et des nuages. Lâenfant dĂ©couvre trĂšs tĂŽt que, lorsquâil marche, les astres et souvent les nuages paraissent le suivre. Il y a lĂ une liaison qui est imposĂ©e par lâexpĂ©rience, et qui, comme telle, est de nature phĂ©nomĂ©niste, dans ses racines tout au moins. Seulement, en prĂ©sence dâune telle observation, on peut prendre au moins trois attitudes possibles, et ce sont ces attitudes qui sont intĂ©ressantes au point de vue de la causalitĂ©, car elles montrent trĂšs clairement lâorientation dâesprit de lâenfant.
Lâune de ces attitudes est lâattitude critique. Nous constatons que les arbres ou les murs paraissent se dĂ©placer quand nous marchons Ă cĂŽtĂ© dâeux et que les paysages sâenfuient Ă toute vitesse quand nous sommes en train. Or lâenfant, qui est dâabord dupe de ces apparences, sâen libĂšre rapidement. En ce qui concerne les astres, il pourra donc se demander ce que fera la lune si lui-mĂȘme part dans une direction et son frĂšre dans la direction inverse. Il aboutira ainsi Ă considĂ©rer les mouvements des astres qui nous suivent comme de pures apparences.
Une seconde attitude possible est lâattitude animiste. Si le soleil et la lune nous suivent, câest quâils dĂ©sirent nous suivre. Ils sâoccupent de nous, nous regardent, nous surveillent, nous attendent quand nous entrons dans une boutique, etc. Mais, sâils le voulaient, ils pourraient sâen aller. Sâils nous suivent, câest donc quâils le veulent bien.
Une troisiĂšme attitude possible est lâattitude magique, ou attitude de la croyance en lâefficace personnelle. Si les astres nous suivent, câest que nous les forçons Ă nous suivre. Ils nous obĂ©issent. Câest nous qui les faisons avancer, ou sâarrĂȘter, et qui rĂ©glons leur vitesse. Ils ne peuvent pas nous dĂ©sobĂ©ir.
La premiĂšre de ces trois attitudes est assurĂ©ment la plus difficile, puisquâelle suppose la rĂ©flexion critique. Aussi est-il bien naturel quâelle se prĂ©sente la derniĂšre en date. Ce nâest, en effet, que vers 8 ans, en moyenne, quâelle devient gĂ©nĂ©rale (chez les Ÿ des enfants), câest-Ă -dire durant notre troisiĂšme stade, ou stade du dynamisme.
Mais, notons-le, les deuxiĂšme et troisiĂšme de ces trois attitudes paraissent logiquement de difficultĂ© Ă©gale. Rien, dans lâexpĂ©rience, ne nous indique si la lune nous suit parce quâelle le veut bien, ou si elle nous suit parce que nous lây forçons, puisque, en fait, elle nous suit toujours. Il est donc intĂ©ressant de nous demander laquelle de ces deux orientations dâesprit est la plus primitive. Or, lĂ -dessus, les rĂ©sultats de la statistique sont trĂšs nets. Lâenfant commence par croire Ă son efficace personnelle, et par penser quâil force les astres Ă lui obĂ©ir. Lâattitude animiste ne vient quâen second.
Chronologiquement, les rĂ©ponses tĂ©moignant dâune croyance en lâefficace personnelle sont donc caractĂ©ristiques de notre premier stade, et sont surtout frĂ©quentes vers 4 ans. Les rĂ©ponses suivant lesquelles les astres nous suivent parce quâils le veulent bien sont surtout frĂ©quentes entre 5 et 8 ans, et sont caractĂ©ristiques de la causalitĂ© morale, comme nous le verrons dans la suite.
Passons Ă un second exemple, qui nous servira en mĂȘme temps de contre-Ă©preuve. Pour contrĂŽler notre analyse des croyances prĂ©cĂ©dentes, nous avons imaginĂ© un dispositif prĂ©sentant Ă lâenfant une convergence entre un de ses gestes et un mouvement extĂ©rieur. LâexpĂ©rience est comparable, par consĂ©quent, au cas des astres qui paraissent nous suivre. Nous montrons Ă lâenfant une pipette pleine dâeau, en retenant lâeau dans la pipette, ce qui naturellement excite au plus haut point lâintĂ©rĂȘt du sujet. Puis nous disons : « Quand tu voudras que lâeau tombe tu feras un petit signe avec le doigt. » Lâenfant remue le doigt, et, sans quâil voie comment nous faisons, nous laissons tomber un peu de lâeau contenue dans la pipette. Lâenfant recommence lâexpĂ©rience, nous laissons de nouveau Ă©chapper quelques gouttes, et ainsi de suite.
Ici, comme tout Ă lâheure, trois orientations dâesprit sont possibles en prĂ©sence de ce mystĂšre. Lâenfant peut prendre une attitude critique et dire : « Je nây comprends rien, mais il y a certainement un truc. Câest vous et pas moi qui faites tomber lâeau. » Lâenfant peut prendre une attitude simplement phĂ©nomĂ©niste, et dire : « Il y a une relation entre le mouvement de mon doigt et la chute de lâeau, mais je nây suis personnellement pour rien. Sans doute, mon doigt Ă©branle lâair, ou il se passe quelque chose dâanalogue. » Ou bien, enfin, lâenfant peut prendre lâattitude de la croyance en lâefficace personnelle, et dire : « Câest moi qui fais tomber cette eau, parce que je la force de tomber et quâelle mâobĂ©it. »
Or, chose curieuse, câest de nouveau la croyance en lâefficace qui est la plus primitive. Les petits, de 3 et 4 ans sont dâemblĂ©e convaincus quâils ont un pouvoir sur lâeau de la pipette. Si câest, par exemple, un garçon qui fait lâexpĂ©rience, et quâune Ă©tudiante, ensuite, fasse le signe du doigt sans succĂšs, le garçon dit sans plus : « Elle sait pas y faire. Ăa va pas aux filles, aux demoiselles. Ăa va rien quâaux garçonsâŠÂ », etc. Vers 7 ans, au contraire, lâenfant estime quâil y a un truc cachĂ© et que câest lâexpĂ©rimentateur qui fait tomber lâeau. Entre deux, on assiste Ă une diminution progressive de la croyance en lâefficace. On voit donc que ces rĂ©sultats sont bien parallĂšles Ă ceux de la question de la marche des astres.
Bref, il semble que chez le bĂ©bĂ©, de 6-8 mois Ă 2 ans environ, la causalitĂ© primitive se prĂ©sente sous la forme dâune sorte de croyance Ă lâefficace du geste, croyance favorisĂ©e par les succĂšs obtenus au cours dâexpĂ©riences tout empiriques ou phĂ©nomĂ©nistes. Il semble, en outre, que cette forme de causalitĂ© rĂ©apparaisse toutes les fois que lâoccasion en est offerte Ă lâenfant, et cela jusquâĂ une date quâil est difficile de prĂ©ciser, quoique ces rĂ©sidus de la causalitĂ© primitive soient trĂšs frĂ©quents jusque vers 4 ans.
Disons encore, avant de quitter ce premier stade, que, Ă la causalitĂ© magico-phĂ©nomĂ©niste, correspond une reprĂ©sentation des choses qui rappelle Ă beaucoup dâĂ©gards les fameuses « participations » si bien dĂ©crites par M. LĂ©vy-Bruhl dans la mentalitĂ© des peuples dits primitifs. Je ne veux pas aborder ici la question de la genĂšse de ces participations chez le bĂ©bĂ©, question qui est trĂšs complexe car elle touche Ă toute la constitution de la notion dâobjet. Notons seulement les explications que les enfants de 4 ans donnent encore de lâapparition et de la disparition de certains phĂ©nomĂšnes spĂ©cialement difficiles Ă concevoir comme des choses, câest-Ă -dire comme des ĂȘtres permanents et identiques Ă eux-mĂȘmes. Il sâagit de lâexplication des courants dâair et des ombres.
Prenons un Ă©ventail et agitons-le. Demandons Ă lâenfant comment sâest formĂ© le courant dâair quâil constate ainsi. Ayons soin, en outre, de faire lâexpĂ©rience dans une chambre dont la fenĂȘtre a Ă©tĂ© fermĂ©e avant lâarrivĂ©e de lâenfant. Ă partir de 6 et 7 ans, lâenfant donne des explications qui ne nous intĂ©ressent pas ici, et qui reviennent Ă dire que lâĂ©ventail a créé de lâair par son mouvement, car lâenfant ne sait pas quâil y a de lâair immobile dans la chambre. Mais les petits, de 4 et mĂȘme souvent encore de 5 ans, nous donnent une interprĂ©tation beaucoup plus curieuse. Ils ignorent naturellement, et a fortiori, que la chambre est pleine dâair ; et alors, ils estiment que lâĂ©ventail, par son mouvement, a provoquĂ© lâapparition dâun courant dâair, lequel se trouve provenir en mĂȘme temps du vent qui souffle en dehors de la fenĂȘtre. En effet, lâenfant, sentant le courant, dit aussitĂŽt : « Câest du vent », et lorsquâon lui demande dâoĂč vient ce vent, il affirme quâil vient « de dehors. » On fait remarquer au petit que la fenĂȘtre est fermĂ©e, mais cela ne le gĂȘne pas. Il continue Ă soutenir que le vent de lâĂ©ventail nâest autre que le vent du dehors, qui accourt dans lâĂ©ventail au moment oĂč on lâagite. Quand lâĂ©ventail sâarrĂȘte, le vent part, quand on recommence, il revient.
Il en est de mĂȘme pour lâombre. Lâombre est naturellement une substance, pour lâenfant, et non une absence de lumiĂšre. Mais câest aussi une substance qui, comme lâair, a le pouvoir de se dĂ©placer instantanĂ©ment. Quand on fait de lâombre sur la table, avec un livre, lâenfant de 4 ans reconnaĂźt bien que câest le livre qui fait lâombre, mais en mĂȘme temps il affirme que lâombre vient de dehors : il y a beaucoup dâombre sous les arbres, il y en a aussi au ciel, dans les nuages qui produisent la nuit, et alors, quand on met un livre sur la table, cette ombre des arbres ou du ciel vient se prĂ©cipiter lĂ . Elle repart quand on soulĂšve le livre, et revient quand on le pose Ă nouveau !
Il est clair que ces croyances bizarres proviennent simplement de ce que lâenfant Ă©tablit une identitĂ© lĂ oĂč nous ne faisons quâune comparaison. Au lieu de dire : « Cette ombre du livre est analogue Ă celle des arbres », ou « Ce courant dâair est analogue au vent », il dit : « Cette ombre câest celle des arbres », et « Ce courant dâair, câest le vent. » Mais il est bien difficile de ne pas voir dans ces rĂ©ponses un stade antĂ©rieur Ă nos identifications proprement logiques, puisquâici lâidentitĂ© sâĂ©tablit sans aucun souci du contact spatial : lâombre, qui Ă©tait dans le ciel Ă lâinstant, est maintenant sous le livre, puis retourne au ciel, etc. On pourrait presque soutenir que la chose est Ă plusieurs places Ă la fois, sâil ne valait pas mieux dire simplement que lâenfant Ă©tablit une liaison sans sâoccuper en rien des connexions gĂ©omĂ©triques. Il y a donc lĂ quelque chose de comparable Ă la participation. Or, comme on le voit dâemblĂ©e, de telles reprĂ©sentations sont le prolongement tout naturel de la causalitĂ© magico-phĂ©nomĂ©niste dĂ©crite Ă lâinstant, et dont le caractĂšre essentiel est prĂ©cisĂ©ment de nâĂȘtre pas spatiale.
Cela dit, passons au deuxiÚme stade de la causalité.
II. Le stade de lâexplication moraleđ
Si notre analyse du premier stade de lâexplication chez lâenfant est exacte, nous avons vĂ©rifiĂ© une partie de notre hypothĂšse de travail : la causalitĂ© dĂ©bute par le maximum dâempirisme phĂ©nomĂ©niste joint au maximum de dynamisme subjectiviste. Lâenfant qui croit faire avancer le soleil est, en effet, plus prĂšs que nous de lâexpĂ©rience directe des choses, mais en mĂȘme temps il attribue Ă son efficace personnelle des pouvoirs plus grands quâil ne le fera dans la suite. Ă la limite, le bĂ©bĂ© projette donc son moi sur lâunivers entier tout en prĂ©sentant la plus grande docilitĂ© aux suggestions de lâexpĂ©rience immĂ©diate.
Que deviendra cette situation durant le second stade de la causalitĂ© chez lâenfant, câest-Ă -dire en moyenne de 3 Ă 7-8 ans ? Lâenfant continuera, dâune part, Ă suivre trĂšs docilement lâapparence des choses, quoique cependant un peu moins que durant le premier stade. Ainsi, il continuera Ă croire que les astres le suivent, mais il le croira moins facilement des nuages. Il continuera Ă mettre les astres et les nuages sur le mĂȘme plan spatial, mais il les situera cependant plus haut dans le ciel que prĂ©cĂ©demment. Il cessera de croire quâil lui suffit de fermer les yeux pour produire la nuit, mais il pensera encore que si tout le monde allait se coucher au milieu de la journĂ©e il ferait sans doute aussitĂŽt noir. Bref, il restera trĂšs phĂ©nomĂ©niste tout en lâĂ©tant moins que prĂ©cĂ©demment. Quant Ă lâaspect subjectif des liaisons causales, la croyance en lâefficace va se muer en une liaison simplement morale.
En effet, mieux lâenfant apprend Ă distinguer son moi de celui des autres et moins il attribue dâefficace Ă ses propres gestes. En apprenant Ă imiter autrui, et ensuite, grĂące au langage, en apprenant Ă obĂ©ir Ă ses parents, lâenfant fait une expĂ©rience essentielle qui va colorer dâun nouveau jour toute sa reprĂ©sentation du monde. Il va concevoir lâunivers comme une vaste sociĂ©tĂ© dâĂȘtres vivants soumis Ă un ensemble de devoirs et de contraintes, et la causalitĂ© deviendra ainsi une simple liaison de coercition, mi-physique et mi-morale, analogue Ă la contrainte que les adultes exercent sur les enfants.
Pour vĂ©rifier cela, questionnons les enfants de 7 Ă 8 ans sur le mouvement du vent, des nuages, des astres et des riviĂšres. Nous trouvons ainsi un rĂ©sultat trĂšs net et confirmant entiĂšrement ce que le regrettĂ© prof. James Sully avait esquissĂ© dans ses fameuses Ătudes sur lâenfance : câest que ces corps sont conçus comme de grands enfants sages, qui accomplissent correctement leur devoir.
Ă vrai dire, nous trouvons, durant ce stade de lâexplication morale, deux types diffĂ©rents de rĂ©ponses qui caractĂ©risent deux sous-stades successifs. Durant un premier sous-stade, qui sâĂ©tend de 3 Ă 6 ans principalement, lâenfant se reprĂ©sente les choses comme des ĂȘtres vivants obĂ©issant directement Ă lâhomme (ou Ă Dieu, ce qui revient au mĂȘme puisquâils dĂ©finissent Dieu comme un « Monsieur »). Durant le second sous-stade (de 6 Ă 8 ans), les choses sont subordonnĂ©es les unes aux autres, et lâensemble de la nature est subordonnĂ© Ă des rĂšgles morales, qui sont bien encore anthropocentriques, mais dans lesquelles lâartificialisme explicite et mythologique du dĂ©but du stade nâapparaĂźt plus directement. Au point de vue de la causalitĂ© auquel nous nous plaçons ici, la structure de lâexplication est donc la mĂȘme durant les deux sous-stades.
Commençons par le premier, qui est donc caractĂ©risĂ© par un mĂ©lange dâanimisme et dâartificialisme, et demandons aux enfants de 4-6 ans comment se forme le vent et pourquoi lâair avance. Les rĂ©ponses sont toujours les mĂȘmes. Le vent « câest quelquâun qui a soufflĂ©. â  Qui, ça ? â Des hommes. â Quels hommes ? â Des hommes qui faisaient ce mĂ©tier » (6 ans), ou « câest quand on siffle ; ça sort de lâair », ou câest le Bon Dieu et les hommes qui font de lâair avec une pompe Ă bicyclette. Quant Ă savoir pourquoi lâair avance, la cause en est, dâune part, physique, comme on vient de le voir, mais elle est surtout morale : le vent souffle « pour casser les arbres pour faire du feu » (6 ans), ou encore « pour faire beaucoup de vagues et puis ça pousse les petits bateaux et on nâa pas besoin de ramer » (6 ans), ou encore « pour apporter les nuages, pour faire pleuvoir », etc. Le vent a surtout un ensemble de fonctions dans lâĂ©conomie des mouvements de la nature, comme nous le verrons dans la suite.
Demandons maintenant Ă lâenfant comment avancent les nuages. Nous trouvons ici, comme Ă propos du vent, dâailleurs, des sĂ©ries de transition entre lâexplication par lâefficace personnelle et lâexplication morale et artificialiste. Ainsi, ma fille, Ă vingt mois dĂ©jĂ , disait en voyant les nuages : « Brouillard fumĂ©e papa » exprimant par lĂ quâelle assimilait les nuages Ă la fumĂ©e de la pipe de son pĂšre. Dans ces conditions il va de soi que le mouvement des nuages sâexpliquera trĂšs tĂŽt par lâaction de lâadulte. Ainsi, un petit garçon de 3 ans me disait des nuages : « Câest le mĂ©canicien qui les fait marcher », parce quâil avait vu la fumĂ©e sortir de la cheminĂ©e des locomotives. Dâautres feront intervenir des ouvriers, des maçons, ou le Bon Dieu, et mĂȘleront Ă ces explications, plus ou moins, suivant les cas, lâhypothĂšse que nous faisons avancer les nuages en marchant ou quâils nous suivent dans nos courses.
Mais, ici encore, quel que soit le moyen physique invoquĂ©, la cause du mouvement devient trĂšs vite morale. Les nuages avancent non pas au hasard, mais parce quâils ont des sĂ©ries de rĂŽles Ă remplir. Ils avancent parce quâils doivent faire ou annoncer la pluie. Ils doivent dans certains cas pousser le soleil et la lune, soutenir le ciel, etc. Ils ont surtout une fonction trĂšs imprĂ©vue pour lâintelligence adulte, mais Ă laquelle lâenfant songe trĂšs souvent : ils font la nuit. En effet, pour lâenfant comme pour les premiers penseurs de la GrĂšce jusquâĂ EmpĂ©docle, la nuit est une substance, une sorte de vapeur noire qui remplit toute lâatmosphĂšre. Dâailleurs, comme nous lâavons vu, il en est de mĂȘme de lâombre, et les enfants croient jusque vers 9 ans, que les objets font de lâombre mĂȘme la nuit, seulement quâon ne la voit pas prĂ©cisĂ©ment parce quâil fait nuit ! Or, cette substance noire constituant la nuit est prĂ©cisĂ©ment conçue comme issue des nuages, ou comme un grand nuage foncĂ©. Par consĂ©quent, lâune des fonctions des nuages est de faire la nuit, aussi, les enfants Ă qui lâon demande Ă brĂ»le-pourpoint pourquoi avancent les nuages rĂ©pondent-ils souvent : « Pour faire la nuit », ou plus simplement « à cause de la nuit. »
Le mouvement des astres est expliquĂ© dâune maniĂšre trĂšs analogue. Dâune part, ce sont les hommes ou Dieu qui les font avancer. Dâautre part, sâils avancent, câest pour nous chauffer, nous Ă©clairer, nous surveiller, nous conduire, etc. LâĂ©toile guidant les Rois mages vers le berceau de JĂ©sus est Ă©videmment un reste de ce stade de lâexplication du mouvement.
Le mouvement de lâeau des riviĂšres, enfin, est expliquĂ© par une causalitĂ© toute semblable. Dâune part, ce sont les bateaux, les rames, etc., qui font avancer la riviĂšre. Mais, dâautre part, lâeau de la riviĂšre est consciente et vivante : elle coule pour faire avancer les bateaux et les nageurs ; elle coule aussi pour aller dans la mer, pour nous donner de lâeau, etc.
Bref, dans toutes ces explications primitives du second stade, on observe le mĂȘme mĂ©lange dâartificialisme et dâanimisme. Lâexplication est artificialiste en ce sens que ce sont les hommes qui constituent la cause premiĂšre et la fin derniĂšre de toute activitĂ© naturelle. Mais cet artificialisme suppose lâanimisme, en ce sens que, pour servir les hommes, les choses doivent ĂȘtre vivantes, conscientes de leur devoir, et assez intelligentes pour lâaccomplir. Câest ce que nous voulons dire en prĂ©tendant que la causalitĂ© de ce stade est essentiellement morale.
Si nous passons maintenant au deuxiĂšme sous-stade, câest-Ă -dire aux explications des enfants de 6 Ă 8 ans en moyenne, nous trouvons un type tout Ă fait analogue de causalitĂ©, mais transposĂ© sur la nature elle-mĂȘme. Autrement dit, ce ne sont plus les hommes qui sont cause du mouvement des choses, mais les choses elles-mĂȘmes. Au premier abord cela paraĂźt trĂšs diffĂ©rent, puisque lâexplication semble ĂȘtre devenue purement physique. Seulement, dĂšs quâon analyse dâun peu prĂšs ces rĂ©ponses on sâaperçoit que la nature est toujours conçue comme une sociĂ©tĂ© dâĂȘtres vivants soumis Ă des rĂšgles, et quâainsi la forme seule de lâexplication a changĂ©, le fond restant en fait toujours essentiellement moral et anthropocentrique.
Voici des exemples. Lorsquâon demande Ă lâenfant comment avancent les nuages, il rĂ©pond que câest la nuit, ou la pluie, ou le froid et le mauvais temps, ou le soleil et la lune, qui font avancer les nuages, ou enfin quâils avancent tout seuls. Tout cela paraĂźt au premier abord Ă©trangement fantaisiste et hĂ©tĂ©rogĂšne. En rĂ©alitĂ©, toutes les explications reviennent Ă dire que les nuages doivent avancer pour exercer leur fonction propre par rapport Ă lâhomme. Dire que la nuit est cause du mouvement des nuages, câest de nouveau affirmer simplement que les nuages doivent avancer pour faire la nuit. Dire que la pluie ou le froid font courir les nuages, câest dire que les nuages doivent venir nous apporter ou nous annoncer la pluie. Dire que le soleil et la lune sont cause de la marche des mĂȘmes nuages, câest dire que le soleil chasse les nuages comme un gendarme chasse un vagabond par sa vue seule, ou que la lune accompagne les nuages dans leur course vers la nuit. Bref, au fond de tout cela est une confusion fondamentale entre la loi physique et la loi morale ou sociale.
De mĂȘme, la marche des astres est due aux nuages, Ă la pluie, Ă la nuit, au vent, etc., parce que les astres, Ă©tant des ĂȘtres vivants et conscients, qui ont des devoirs prĂ©cis Ă accomplir, fuient la pluie pour porter ailleurs la chaleur ou viennent de nuit nous Ă©clairer, etc.
Lâexplication du mouvement des riviĂšres prĂ©sente quelques particularitĂ©s curieuses. Une rĂ©ponse qui revient souvent, par exemple, est que lâeau des riviĂšres avance Ă cause des cailloux. En fait, cette explication a de nouveau un sens Ă la fois physique et moral. Dâune part, le caillou Ă©tant lourd, pĂšse sur lâeau et produit un courant, mais surtout, dâautre part, le caillou fait avancer lâeau parce quâil lui sert dâobstacle : en prĂ©sence du caillou lâeau « prend son Ă©lan » pour passer par-dessus, comme un cheval devant une haie, et câest cet Ă©lan qui crĂ©e le courant. Or ce courant, dit toujours lâenfant, est nĂ©cessaire parce que lâeau « doit couler », pour conduire les bateaux, pour nous donner Ă boire, etc.
La flottaison des bateaux ou la suspension des nuages est le prĂ©texte au mĂȘme mĂ©lange dĂ©concertant dâempirisme et de moralisme. Tel enfant affirmera tout Ă la fois que les petits bateaux flottent parce quâils sont lĂ©gers et les grands bateaux parce quâils sont lourds. De mĂȘme, tel enfant dira que les astres restent en lâair parce quâils sont lĂ©gers et les nuages parce quâils sont lourds. Lâenfant justifiera cela en disant que les objets lĂ©gers sont portĂ©s par lâeau ou par lâair, et que les objets lourds ont la force de se porter tout seuls. Mais le fond de lâaffaire est de nouveau que les rĂšgles dĂ©terminant ainsi la flottaison des corps ont un aspect aussi moral que physique. Les nuages « doivent » rester en lâair, parce que sans cela ils nous tueraient dans leur chute. Quant Ă savoir pourquoi les cailloux coulent au fond de lâeau et pourquoi les bateaux flottent, un garçon de 6 ans nous a dit, et cela est trĂšs reprĂ©sentatif de ce stade : câest parce que les bateaux sont « plus intelligents » que les cailloux, câest-Ă -dire quâ« ils ne font pas ce quâil faut pas faire » !
Bref, jusque vers 7-8 ans, lâexplication du mouvement, comme dâailleurs la causalitĂ© en gĂ©nĂ©ral, tĂ©moigne dâune perpĂ©tuelle assimilation du physique et du moral. Les mouvements ont ou nâont pas, suivant les cas, de causes proprement matĂ©rielles. Mais, lorsquâils en ont, le mĂ©canisme physique du mouvement nâest quâun instrument au service de la vraie cause, laquelle est une cause morale : cette vraie cause, câest lâobligation oĂč sont les choses dâaccomplir leur fonction, conformĂ©ment Ă un plan harmonieux dont lâhomme est Ă la fois lâauteur et la raison dâĂȘtre.
III. Le stade de lâexplication dynamisteđ
Jusque vers 7-8 ans, les causes physiques du mouvement ne sont ainsi ni indispensables ni suffisantes. AssurĂ©ment, lâenfant dit dĂ©jĂ parfois que câest le vent qui fait avancer les nuages ou les astres, ou les riviĂšres. Mais le vent nâest quâun moyen utilisĂ© par ces corps, comme lâoiseau peut utiliser la brise dans son vol. Sans cet adjuvant, leur mouvement serait le mĂȘme, et cette influence accessoire du vent ne suffit en rien Ă expliquer la cause profonde des mouvements.
Ă partir de 7-8 ans, au contraire, tout mouvement est conçu comme rĂ©sultant de mĂ©canismes physiques indispensables Ă sa production. En outre, quoique les corps ou certains corps continuent dâĂȘtre considĂ©rĂ©s comme vivants et conscients, la cause physique du mouvement apparaĂźt de plus en plus Ă lâenfant comme suffisant Ă lâexplication de ce mouvement. Seulement, comme nous allons le voir, cette cause physique est encore conçue, de 7-8 Ă Â 10-11 ans environ, dâune maniĂšre trĂšs particuliĂšre.
En effet, il nâest pas possible que lâanimisme enfantin, qui est si vivace jusque vers 7 et 8 ans, disparaisse entiĂšrement en une fois. Nous constatons, au contraire, que les corps conçus par lâenfant comme douĂ©s dâun mouvement propre, par opposition Ă ceux dont le mouvement est acquis de dehors, continuent Ă ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme vivants et conscients. Or nous allons voir justement que la plupart des ĂȘtres naturels paraissent Ă lâenfant jouir de la capacitĂ© de se mouvoir en partie seuls, au rebours des machines, qui sont mues par lâhomme. Dâautre part, mĂȘme lorsque lâenfant refuse Ă un corps la conscience et la vie, il lui conserve une propriĂ©tĂ© qui ressemble Ă©trangement Ă une vie sans conscience, et qui nâest autre que la force, conçue comme une force substantielle inhĂ©rente aux corps eux-mĂȘmes.
Dans ces deux cas, celui oĂč les corps continuent Ă ĂȘtre tenus pour vivants et celui oĂč ils sont simplement douĂ©s de forces substantielles â et ces deux cas se confondent presque lâun avec lâautre â , les corps jouissent donc, durant ce stade encore, dâune sorte de spontanĂ©itĂ©. Cette spontanĂ©itĂ© est intĂ©ressante au point de vue de la psychologie comparĂ©e, car, si les explications des stades prĂ©cĂ©dents rappellent sans doute certains traits de la mentalitĂ© des peuples dits primitifs, le dynamisme de ce troisiĂšme stade rappelle dâune maniĂšre frappante certains aspects de la physique dâAristote.
Le caractĂšre principal de cette physique enfantine, et un caractĂšre justement trĂšs pĂ©ripatĂ©ticien, câest que, pour lâenfant, tout mouvement suppose le concours de deux moteurs distincts, un moteur interne qui est lâactivitĂ© propre du mobile, et un moteur externe, qui est la sollicitation physique dont le mobile est lâobjet. Notons tout de suite que cette particularitĂ© sâexplique comme un simple hĂ©ritage des stades prĂ©cĂ©dents. En effet, jusquâici Ă©galement, tout mouvement sâexpliquait par le concours de deux causes, lâune interne, lâautre externe par rapport au mobile. La cause externe nâĂ©tait autre, jusquâici, que la volontĂ© humaine, et la cause interne que le pouvoir dâobĂ©issance et de rĂ©alisation, propre au mobile. DorĂ©navant la cause extĂ©rieure du mouvement cesse dâĂȘtre morale et devient physique : ce nâest plus lâaction des hommes, câest un corps extĂ©rieur faisant pression sur le mobile, qui explique le mouvement de celui-ci. Dâautre part, la cause interne du mouvement cesse aussi dâĂȘtre conçue sur un type principalement moral : la soumission du mobile par rapport Ă la cause extĂ©rieure qui le met en mouvement nâest plus conçue comme une obĂ©issance, mais comme une sorte de suggestibilitĂ© tout animale. Ainsi le vent fait avancer le nuage, parce quâil excite Ă lâintĂ©rieur du nuage une tendance Ă avancer. Les corps ont ainsi un certain nombre de tendances spĂ©cifiques, et les causes extĂ©rieures qui agissent sur eux se bornent, pour ainsi dire, Ă dĂ©clencher ces tendances.
On voit que la thĂ©orie des deux moteurs, pour ainsi parler, semble dĂ©river directement de ce mĂ©lange dâartificialisme et dâanimisme, ou mĂȘme de magie et dâanimisme, propre aux stades prĂ©cĂ©dents. Dâautre part, cette conception amĂšnera peu Ă peu lâenfant au mĂ©canisme. Il faut donc nous attendre Ă ce que, grĂące aux restes dâanimisme dont nous venons de parler, il y ait tous les intermĂ©diaires entre lâexplication proprement animiste du mouvement, lâexplication par les deux moteurs, et enfin lâexplication mĂ©caniste. On peut, en effet, concevoir les quatre termes de passage suivants, et nous allons voir quâon les rencontre effectivement dans lâesprit de lâenfant :
1° Les corps avancent tout seuls, pour accomplir leur fonction. Par exemple, les nuages « volent », comme les oiseaux.
2° Ils produisent, pour avancer, un corps extérieur qui les pousse ou les entraßne. Par exemple, les nuages produisent du vent, et ce vent les pousse.
3° Ils sont mus par un corps extĂ©rieur, mais, en se mouvant, ils renforcent lâaction de ce corps extĂ©rieur. Par exemple, les nuages sont poussĂ©s par le vent, mais, en avançant, ils renforcent le vent.
4° Ils sont mus par un corps extérieur, lequel suffit à expliquer leur mouvement. Par exemple, le vent pousse les nuages, et produit ainsi leur mouvement.
Comme on le voit, le premier de ces quatre types dâexplication est celui des stades prĂ©cĂ©dents, et le dernier est mĂ©caniste. Les deux autres supposent le schĂ©ma du double moteur. Ătudions donc ces types 2 et 3 qui caractĂ©risent le prĂ©sent stade et qui forment ainsi la transition entre lâanimisme du dernier stade et le mĂ©canisme du stade suivant.
Le type 2 paraĂźt extraordinaire. On comprend mal, au premier abord, comment lâenfant en arrivera Ă concevoir que les corps, pour avancer, produisent dâautres corps qui les pousse ou les entraĂźne. En rĂ©alitĂ©, chose curieuse, ce type dâexplication est extrĂȘmement frĂ©quent aux dĂ©buts du stade que nous Ă©tudions maintenant. Lâexistence de corps tels que ceux que conçoit lâenfant sous les noms de « vent », « chaleur », « courant », facilite dâailleurs certainement la formation de ce schĂ©ma explicatif.
Il faut dire ici quelques mots des idĂ©es des enfants sur lâair et sur le vent. Vous vous rappelez lâexpĂ©rience qui consiste Ă agiter un Ă©ventail devant lâenfant, dans une chambre aux fenĂȘtres fermĂ©es, et Ă demander Ă lâenfant dâoĂč vient lâair ainsi produit. Nous avons vu les rĂ©ponses du premier stade. Ce quâil faut prĂ©ciser maintenant câest que, jusquâĂ 9 ans en moyenne, câest-Ă -dire jusque vers le milieu du stade que nous Ă©tudions en cet instant, ou bien lâenfant ignore quâil y a de lâair dans la chambre et croit que lâair de lâĂ©ventail est créé par lâĂ©ventail lui-mĂȘme, ou bien lâenfant dĂ©clare que mĂȘme dans une chambre vide dâair lâĂ©ventail ferait du vent. Donc les objets en mouvement font de lâair. Or, chose curieuse, câest prĂ©cisĂ©ment ainsi que lâenfant explique la formation du vent : le vent, câest le rĂ©sultat du mouvement des nuages, des arbres, des vagues et mĂȘme de la poussiĂšre ! Les nuages, et parfois aussi les astres, en se dĂ©plaçant, font du vent. Les arbres se balancent tout seuls et font du vent. Les vagues et la poussiĂšre peuvent se soulever dâelles-mĂȘmes et cela fait du vent.
Dans ces conditions, lâexplication du mouvement devient relativement simple. En ce qui concerne les nuages, les choses sont faciles Ă comprendre. Le nuage se met de lui-mĂȘme en mouvement. Il produit ainsi un lĂ©ger courant dâair, qui vient refluer derriĂšre lui et qui le pousse en avant. MĂ» ainsi par lâaction combinĂ©e de lâair et de sa force propre, le nuage va plus vite et provoque la formation dâun vent plus puissant, etc. Comme on le voit, lâenfant applique ainsi au nuage une expĂ©rience quâil a faite sur lui-mĂȘme : câest que, lorsque nous courons, nous produisons un courant dâair. Mais lâenfant a lâimpression dâĂȘtre poussĂ© par ce courant dâair et dâavoir créé lui-mĂȘme cet air qui le pousse ainsi, alors que, comme on sait, le vide momentanĂ© qui dĂ©clenche ce reflux de lâair entrave au contraire la course.
En ce qui concerne les astres, lâenfant rĂ©pĂšte parfois cette explication, ou bien il suppose un courant chaud produit par le soleil et le faisant avancer. Câest ce quâil veut dire en affirmant que « la chaleur » est cause du mouvement du soleil.
Les riviĂšres se conforment Ă un schĂ©ma semblable. Elles avancent tout dâabord grĂące Ă leur « courant », câest-Ă -dire toutes seules. Mais ensuite lâenfant rĂ©ifie le courant, et en fait une sorte de substance qui pousse la riviĂšre. Or, dans la plupart des cas et sans doute aidĂ© en cela par le langage, il identifie ce « courant » Ă un « courant dâair » et en vient Ă croire que la riviĂšre aussi est poussĂ©e par lâair quâelle produit elle-mĂȘme. Sans aller toujours jusque-lĂ , lâenfant affirme trĂšs souvent que les vagues font du vent, lequel soulĂšve dâautres vagues, etc. ; or, ces vagues favorisent la marche de la riviĂšre.
Comme on le voit, de telles explications dĂ©rivent trĂšs directement de lâanimisme du stade prĂ©cĂ©dent, puisque, au point de dĂ©part, les choses sont censĂ©es se mettre dâelles-mĂȘmes en mouvement. Mais il y a un gros progrĂšs de fait, puisque, pour lâenfant, ce mouvement propre ne suffit pas : il faut un mĂ©canisme matĂ©riel, sous la forme dâune cause motrice extĂ©rieure au mobile. Seulement, dans ces premiĂšres tentatives dâexplication physique le moteur externe est conçu comme produit par le mobile lui-mĂȘme. Nous sommes donc en prĂ©sence dâun point essentiel de jonction entre le schĂ©ma animiste et le schĂ©ma dynamiste du double moteur.
Il suffira maintenant que lâair ne soit plus conçu comme créé par le mobile, pour que lâenfant atteigne le troisiĂšme des types dâexplication distinguĂ©s tout Ă lâheure : le mobile est mĂ» par un corps extĂ©rieur, mais, en se dĂ©plaçant, il renforce lâaction de ce corps extĂ©rieur. Autrement dit, par exemple, le nuage est poussĂ© par le vent, conçu comme venant dâailleurs. Mais, en avançant, le nuage augmente le courant du vent, ce qui a pour effet dâaccroĂźtre lâĂ©lan du nuage lui-mĂȘme.
En pratique et en ce qui concerne les mouvements de la nature elle-mĂȘme, comme celui des nuages, celui des astres ou celui des riviĂšres, nous aurons beaucoup de peine Ă distinguer ce type dâexplication du prĂ©cĂ©dent. Et cela va de soi. Aussi peut-il paraĂźtre absurde, parce que trop thĂ©orique, de faire cette distinction. Mais ce nâest nullement par goĂ»t de symĂ©trie ou dâordonnance logique que nous la faisons. En effet, en ce qui concerne certains mouvements artificiels, comme le mouvement dâune balle dans une chambre, ou dâune toupie, ou dâun corps retenu par une ficelle, lâenfant la fait de lui-mĂȘme. Autrement dit, mĂȘme lorsquâil conçoit, vers 9, 10 et 11 ans, la chambre comme remplie dâair, et mĂȘme lorsquâil sâest rendu compte que les corps ne crĂ©ent pas dâair en se mouvant, il continue Ă expliquer le mouvement par le reflux de lâair.
Or ce point a un certain intĂ©rĂȘt historique, car, ainsi quâon le voit dâemblĂ©e, cette explication ressemble dâune maniĂšre frappante Ă celle quâAristote donnait du mouvement des projectiles. On sait, en effet, que le mouvement des projectiles Ă©tait fort embarrassant pour la physique dâAristote. Dâune part, en vertu de la thĂ©orie des deux moteurs, il fallait expliquer pourquoi la flĂšche, par exemple, continuait dâavancer une fois sĂ©parĂ©e de lâarc quoiquâayant quittĂ© ainsi son moteur externe. En effet, lâarc ne peut agir sur la flĂšche Ă distance : or, selon la thĂ©orie du double moteur, le mobile ne peut avancer si son moteur externe ne lâaccompagne pas ! Dâautre part, pour Aristote, le lieu propre des corps graves Ă©tant le bas, la flĂšche devait tomber Ă terre sitĂŽt sortie de lâarc. Ă cette double question, Aristote rĂ©pond de la maniĂšre suivante : dâune part, le projecteur continue Ă agir, mĂȘme Ă distance, sur le projectile, car il dĂ©lĂšgue son mouvement Ă lâair ambiant, autrement dit, il Ă©branle lâair et lâair pousse ainsi le projectile ; dâautre part, le projectile lui-mĂȘme dĂ©place lâair en avançant, et lâair ainsi dĂ©placĂ© vient refluer derriĂšre le mobile, quâil projette donc plus avant. Ce dernier processus, ou processus du reflux de lâair, est appelĂ© par Aristote lâáŒÎœÏÎčÏΔÏÎŻÏÏαÏÎčÏ.
Or, on voit que ce processus est exactement celui que nous avons dĂ©crit jusquâici chez nos enfants, Ă cela prĂšs que le mobile ne crĂ©e pas dâair en avançant, mais produit simplement un courant dans lâair ambiant. Seulement, comme nous venons de le voir, lâexplication par le reflux de lâair subsiste chez lâenfant mĂȘme aprĂšs quâil a compris ce dernier point. Nous avons tenu, pour nous en assurer, Ă poser Ă lâenfant le problĂšme mĂȘme dâAristote : pourquoi, lorsquâon lance une balle au loin, ne tombe-t-elle pas Ă terre en quittant la main qui lâa jetĂ©e ? La plupart des enfants de 9 et 10 ans mâont dit que la balle continuait sa route Ă cause du courant dâair. Les uns attribuaient le courant dâair Ă la main qui lance, les autres (et les plus nombreux) Ă la balle elle-mĂȘme. Et cependant ces enfants affirmaient que la balle ne « faisait » pas dâair. Selon eux, dans un local vide dâair, la balle serait tombĂ©e Ă terre sitĂŽt lancĂ©e ! Câest donc exactement lâexplication dâAristote, que nous pouvons ainsi considĂ©rer non comme une explication savante, mais comme une simple codification des idĂ©es du sens commun de son temps.
Venons-en maintenant, pour terminer lâĂ©tude de ce stade, Ă certaines explications dans lesquelles Ă©clate un dynamisme particulier Ă lâenfant, lĂ oĂč nous aurions attendu un pur mĂ©canisme.
Disons dâabord que, lorsque lâenfant attribue simplement au vent le mouvement des nuages, des astres et des riviĂšres, sans plus admettre que ce vent est dĂ» aux mobiles eux-mĂȘmes, lâexplication nâest pas dâemblĂ©e mĂ©caniste. Souvent lâenfant accepte encore lâidĂ©e que, sans aucun vent, ces corps pourraient se mouvoir faiblement. On a donc souvent lâimpression que, pour lâenfant, le vent dĂ©clenche la force intĂ©rieure de ces mobiles plutĂŽt quâil ne leur communique cette force motrice du dehors. Mais rapidement lâenfant renonce Ă ces rĂ©serves, et nous passons alors au quatriĂšme stade que nous aborderons Ă lâinstant.
Demandons ensuite Ă lâenfant comment il se fait que les nuages restent suspendus en lâair, ou que les bateaux flottent. Chose curieuse, entre 8 et 10 ans, câest-Ă -dire justement Ă lâĂąge des explications par le double moteur, que nous venons dâĂ©tudier, lâenfant invoque beaucoup plus des causes dynamistes que des raisons mĂ©canistes. La suspension ou la flottaison ne sont pas encore considĂ©rĂ©es, en effet, comme dues au poids relatif du corps envisagĂ© par rapport Ă la densitĂ© du milieu dans lequel il est plongĂ©. Le poids intervient bien un peu, mais comme symbole de force. La vraie explication, pour lâenfant, doit faire intervenir une sorte de vol planĂ©. Les nuages restent en lâair parce quâils vont assez vite pour ĂȘtre soutenus par leur propre mouvement, ou par le courant qui les entraĂźne. Les bateaux, de mĂȘme, flottent parce quâils vont vite. On objecte alors naturellement Ă lâenfant quâil y a des nuages et des bateaux immobiles. « Câest vrai, rĂ©pond le raisonneur, mais ça ne va quâun moment. Câest lâĂ©lan. Sâils sâarrĂȘtent trop longtemps, ils tombent. » Cela nâarrive dâailleurs jamais, mais on se rappelle que pour lâenfant tout est pour le mieux dans lâharmonie des choses.
Demandons enfin Ă lâenfant pourquoi lâeau dâun verre dâeau change de niveau et sâĂ©lĂšve quand on immerge un gros caillou. JusquâĂ 9 ans, lâenfant ne pense pas Ă cette raison si simple que le caillou occupe un certain espace et dĂ©place lâeau dâautant. La rĂ©ponse est uniquement : « Lâeau monte parce que le caillou est lourd. » En apparence cela revient au mĂȘme, et il semble que lâenfant veuille simplement dire que le caillou, Ă©tant lourd, coule au fond et occupe ainsi la place de lâeau. Mais en fait, lâidĂ©e de lâenfant est de nouveau plus dynamique que statique. Il pense que le caillou pĂšse sur lâeau et crĂ©e un courant qui fait monter lâeau. DâaprĂšs lâenfant, un petit sac de grenaille plus lourd, quoique plus petit, quâun morceau de terre glaise fera plus monter lâeau que la terre glaise ; et cependant tous deux vont au fond. Ou encore, un caillou retenu Ă mi-hauteur de la colonne dâeau ne fera pas monter lâeau parce quâil est suspendu par un fil et ne pĂšse pas sur lâeau.
Bref, on sâaperçoit que, dans tous les domaines, les rĂ©ponses de ce stade tĂ©moignent dâun dynamisme intĂ©gral, tel que les corps soient considĂ©rĂ©s comme douĂ©s de forces, dâactivitĂ©s, de spontanĂ©itĂ©. Il y a un gros progrĂšs de fait, par rapport au stade prĂ©cĂ©dent, puisque lâexplication devient physique. Mais lâexplication physique qui apparaĂźt ainsi pour la premiĂšre fois dans sa gĂ©nĂ©ralitĂ© reste encore imprĂ©gnĂ©e dâanimisme.
IV. Le stade de lâexplication mĂ©canisteđ
Durant le quatriĂšme stade, par contre, lâexplication physique commence Ă sâĂ©purer. Il est assurĂ©ment difficile de situer avec prĂ©cision les dĂ©buts de ce stade. Certains faits lâannoncent dĂšs 7-8 ans. La causalitĂ© mĂ©canique remplace le dynamisme dans certains domaines dĂšs 9-10 ans. Nous pouvons cependant donner lâĂąge moyen de 10-11 ans comme lâĂąge de lâĂ©limination du dynamisme animiste, autrement dit comme le point de dĂ©part effectif du quatriĂšme stade.
Nous serons brefs sur ce stade, car câest celui au cours duquel lâenfant commence Ă penser comme lâadulte. Il est nĂ©anmoins utile de noter quelques convergences entre les dates auxquelles apparaissent les principaux caractĂšres de la causalitĂ© mĂ©canique.
Tout dâabord, câest vers 9-10 ans que lâexplication des mouvements naturels devient mĂ©caniste. Vers 10 ans, lâenfant se refuse Ă expliquer comme prĂ©cĂ©demment la formation du vent par le mouvement des nuages ou des arbres : vers 9-10 ans, lâenfant explique le mouvement des nuages en disant simplement que câest le vent qui les pousse. Il nây a plus trace de spontanĂ©itĂ© prĂȘtĂ©e au nuage ni du schĂ©ma pĂ©ripatĂ©ticien du reflux de lâair. Au mĂȘme Ăąge environ, lâenfant attribue au vent Ă©galement le mouvement des astres, lorsque lâĂ©cole ne lui a pas imposĂ© lâexplication copernicienne, laquelle reste, Ă cet Ăąge, toute verbale. DĂšs 10-11 ans, lâenfant comprend que le mouvement des riviĂšres est dĂ» au poids de lâeau, qui entraĂźne la riviĂšre vers le bas, et non Ă une « force » ou Ă un « courant » mystĂ©rieux. Câest Ă©galement vers 10-11 ans que lâenfant explique par la densitĂ© respective des corps la suspension des nuages et la flottaison des bateaux.
Or, si nos hypothĂšses de travail sont exactes, ces conquĂȘtes du mĂ©canisme, vers 10 et 11 ans, ne doivent pas ĂȘtre dues simplement Ă une Ă©limination du subjectivisme et Ă un progrĂšs de lâempirisme, mais bien Ă un progrĂšs de la raison qui amĂšne lâenfant Ă se dĂ©barrasser Ă la fois des adhĂ©rences subjectives de sa pensĂ©e et de lâapparence empirique des choses. Nous avons vu, en effet, que la causalitĂ© dĂ©bute, chez lâenfant, par le maximum de subjectivisme uni au maximum de phĂ©nomĂ©nisme. Nous avons vu, dâautre part, en examinant successivement nos quatre stades, que les adhĂ©rences subjectives de la causalitĂ© disparaissent peu Ă peu, de lâefficace Ă lâanimisme et Ă lâartificialisme, de lâanimisme au dynamisme et du dynamisme au mĂ©canisme. Il convient maintenant de voir si lâempirisme disparaĂźt dâautant.
Ă cet Ă©gard, le passage du stade de lâexplication morale au stade de la causalitĂ© dynamiste comporte dĂ©jĂ quelques enseignements. Câest au cours de ce passage que lâenfant renonce Ă croire Ă lâapparent mouvement des astres, qui paraissent nous suivre, pour construire, grĂące Ă sa raison seule, lâhypothĂšse dâun mouvement astronomique indĂ©pendant de nous. Les explications du mouvement par le reflux de lâair ou de la suspension par le vol planĂ© sont Ă©galement des constructions rationnelles succĂ©dant Ă lâempirisme naĂŻf du stade prĂ©cĂ©dent. Mais il est clair que ces constructions sont encore singuliĂšrement proches de lâapparence empirique. Câest donc le passage du dynamisme au mĂ©canisme qui sera le plus instructif au point de vue qui nous occupe maintenant.
Or deux faits sont particuliĂšrement suggestifs Ă cet Ă©gard. Il sâagit de deux transformations essentielles dans le raisonnement scientifique de lâenfant, et des deux transformations qui sont prĂ©cisĂ©ment contemporaines de lâavĂšnement du mĂ©canisme dans la pensĂ©e enfantine.
Le premier de ces faits est lâapparition des principes de conservation. Comme nous lâavons entrevu, lâidĂ©e de poids joue un grand rĂŽle dans la physique de lâenfant, mais dans un sens trĂšs spĂ©cial : le poids est le symbole de la force et de la force quasi vivante. Mais, dâautre part, le poids sans la mesure du poids est quelque chose qui dĂ©pend singuliĂšrement des apparences, et lâenfant est justement trĂšs peu exigeant et trĂšs imprĂ©cis dans ses estimations du poids de corps. Un gros objet creux lui paraĂźt dâautant plus lĂ©ger quâil lâa cru plus lourd, etc. On sait que Demoor a fondĂ© sur cette observation un test intĂ©ressant dâillusion de poids, et que de Sanctis a montrĂ© que, jusque vers 8 ans, le poids paraĂźt Ă lâenfant proportionnel au volume. Enfin, il est clair que, jusque trĂšs tard, et sans doute jusquâaux premiĂšres expĂ©riences de physique et de chimie, lâenfant nâaura aucune notion de la mesure exacte du poids. Demandons-nous donc si, spontanĂ©ment, il se conduit vis-Ă -vis du poids en pur empiriste, câest-Ă -dire en sâen tenant aux apparences seules, ou en rationaliste, câest-Ă -dire en posant des principes de conservation, invĂ©rifiables pour lâexpĂ©rience telle quâil la pratique, mais simplifiant lâinterprĂ©tation de cette expĂ©rience.
Pour ce faire, prenons deux boulettes de terre glaise ou de cette pĂąte prĂ©parĂ©e pour les jeux dâenfants sous le nom plasticine, et rendons ces boulettes identiques en poids et en volume. Nous faisons constater cette identitĂ© Ă lâenfant, qui soupĂšse les boulettes et dĂ©clare quâeffectivement elles ont le mĂȘme poids. Ensuite, nous laissons Ă lâune des boulettes sa forme, mais nous roulons lâautre entre nos mains jusquâĂ ce quâelle ait pris lâaspect dâun long boudin. Nous demandons alors Ă lâenfant si les deux boulettes ont encore le mĂȘme poids, et pourquoi oui ou non.
Les rĂ©sultats de cette expĂ©rience sont trĂšs curieux, parce quâils varient beaucoup suivant nos stades, et que, Ă chaque stade, lâenfant est trĂšs sĂ»r de lui, au point quâil considĂšre comme des absurditĂ©s les rĂ©ponses des stades prĂ©cĂ©dents. Or lâĂ©volution des rĂ©ponses procĂšde trĂšs nettement de lâempirisme au rationalisme.
Jusque vers 7-8 ans, en effet, lâenfant se soumet servilement Ă lâapparence sensible. Le boudin lui paraĂźt plus lĂ©ger que la boulette, parce quâil est plus mince et plus effilĂ©. DĂšs lors lâenfant affirme que les deux objets nâont plus le mĂȘme poids et que le boudin est le moins lourd. On rappelle alors au sujet que, prĂ©cĂ©demment, les boulettes avaient le mĂȘme poids. Il sâen souvient dâailleurs bien, mais ce fait ne lui paraĂźt impliquer en rien que les objets aient conservĂ© ce poids. Lâenfant explique que le boudin est devenu « plus mince » et que, par consĂ©quent, il est « plus lĂ©ger. » Bien plus, certains sujets affirment que le boudin est devenu « plus petit. » En cherchant Ă comprendre cela, nous nous sommes aperçus que la matiĂšre mĂȘme ne se conserve pas pour lâenfant de cet Ăąge. Nous demandons, en effet, Ă lâenfant, en dĂ©signant le boudin et la boulette, si ces deux objets, qui avaient auparavant exactement le mĂȘme volume, ont conservĂ© la mĂȘme quantitĂ© de terre glaise ou de plasticine. Lâenfant de ce stade affirme que non : la boulette, pour eux, est « plus grosse » que le boudin, câest-Ă -dire quâil y a plus de terre, etc., que dans le boudin. On demande alors Ă lâenfant oĂč a bien pu passer la terre qui a ainsi disparu : il vous regarde, interloquĂ© par cette question bizarre, mais ne modifie en rien sa rĂ©ponse.
Durant le stade dynamiste, câest-Ă -dire, en fait de 7 Ă 10 ans, les choses changent un peu. Lâenfant affirme la conservation de la matiĂšre. Il affirme donc quâil y a autant de terre dans le boudin que dans la boulette, et, lorsquâon lui demande pourquoi, il ajoute en riant : « Mais il y en avait la mĂȘme chose avant ! » Le principe de conservation lui paraĂźt donc Ă©vident, et il rit de ce quâon puisse en douter. Un an auparavant, peut-ĂȘtre, il aurait cependant dit le contraire. Bien plus, cette conservation de la matiĂšre ne lui paraĂźt pas entraĂźner celle du poids, et il continue, jusque vers 10 ans en moyenne, dâaffirmer que le boudin est moins lourd que la boulette !
Vers 10 ans, au contraire, lâenfant affirme que les deux poids sont restĂ©s Ă©gaux, et il sourit de la question, tant il lui paraĂźt Ă©vident que le poids se conserve.
Ces faits sont donc intĂ©ressants. De tels principes de conservation marquent assurĂ©ment un grand progrĂšs dans lâesprit de lâenfant, quoique, dâaprĂšs la physique, la masse seule se conserve, et non le poids, et que la masse mĂȘme, comme on sait depuis Einstein, varie avec la vitesse⊠Le progrĂšs quâaccomplit lâenfant est assurĂ©ment en relation avec le dĂ©veloppement de lâexplication mĂ©caniste, puisque câest le mĂȘme effort de rationalitĂ© qui pousse lâesprit Ă nier, malgrĂ© les apparences, la vie spontanĂ©e des corps et leurs changements qualitatifs, au profit dâun univers dĂ©terminĂ© et quantitatif. Or, comment lâenfant est-il parvenu Ă ces principes de conservation ? Par lâexpĂ©rience ? AssurĂ©ment pas : il faudrait des balances trĂšs fines et un souci extraordinairement prĂ©coce de la prĂ©cision, pour que lâenfant soit arrivĂ© Ă cette loi, comme il arrive Ă une loi physique telle que : la glace fond avec la chaleur, etc. Il sâagit donc bien dâun pur dĂ©cret de lâintelligence, et non dâune dĂ©couverte empirique. La seule question est de savoir pourquoi ce dĂ©cret apparaĂźt si tard ? Mais justement, la psychologie de lâenfant nous apprend que la raison ne se construit que peu Ă peu, au contact des faits, mais non sous leur seule pression.
Le second des phĂ©nomĂšnes dont nous voulions parler est lâapparition des notions relatives, câest-Ă -dire des jugements de relation physique, par opposition aux jugements prĂ©dicatifs absolus. Nous pouvons prendre Ă nouveau, comme exemple, la notion de poids.
Lorsque lâon demande Ă lâenfant pourquoi les bateaux flottent, lâexplication fait trĂšs vite intervenir le poids. Mais, comme on a vu dĂ©jĂ , lâenfant commence (avant 7-8 ans) par affirmer tout Ă la fois que les petits bateaux flottent parce que lĂ©gers et les grands parce que lourds. Câest que lâenfant ne songe nullement encore Ă comparer le poids des bateaux au poids de lâeau elle-mĂȘme. Pour lui, la lourdeur ou la lĂ©gĂšretĂ© sont des qualitĂ©s absolues, que lâon a ou que lâon a pas, et qui entraĂźnent leurs effets par le fait mĂȘme de leur prĂ©sence : ainsi les grands bateaux, Ă©tant lourds, ont la force de se soutenir dâeux-mĂȘmes, tandis que les petits, nâĂ©tant pas lourds, sont portĂ©s par lâeau, qui est forte. Durant le stade dynamiste, et dĂšs 7-8 ans, lâenfant commence, par contre, Ă faire des comparaisons. Les bateaux flottent tous parce quâils sont lĂ©gers, mĂȘme les grands, parce quâun grand bateau est lĂ©ger par rapport Ă lâensemble de lâeau dâun lac ou de la mer. Mais sur un Ă©tang, un bateau Ă vapeur coulerait. Cette explication est plus ou moins mĂ©langĂ©e aux explications par le vol planĂ©, dont nous avons dĂ©jĂ parlĂ©. Elle marque assurĂ©ment un progrĂšs dans le sens de la relativitĂ©, mais, comme on voit, elle reste assez rudimentaire, puis quâelle ne rend pas compte du fait quâun caillou coule tandis quâun bateau flotte. Lâenfant sâen rend bien compte, et câest pourquoi il fait intervenir le vol planĂ© comme cause adjuvante de la flottaison.
Or, vers 10 et 11 ans, câest-Ă -dire, justement Ă lâĂ©poque oĂč se prĂ©cise le principe de conservation du poids, lâenfant commence Ă concevoir le poids comme relatif Ă un volume donnĂ©. Il dira, par exemple, quâun bateau Ă rame est plus lĂ©ger quâun caillou, parce quâil est vide, et que le bois est plus lĂ©ger, Ă volume Ă©gal, que la pierre. Les choses sont en fait assez compliquĂ©es, parce que, avant dâen venir lĂ , lâenfant commence par admettre quâun corps diminue de poids, absolument et pas seulement relativement, lorsque sa forme sâĂ©tire (la quantitĂ© de matiĂšre restant la mĂȘme). Mais le rĂ©sultat de ces rĂ©flexions de lâenfant est que, vers 10 et 11 ans, la notion de densitĂ© est acquise, câest-Ă -dire, que le poids du flottant est toujours estimĂ© en fonction du volume dâeau correspondant.
Bref, la notion de poids commence par ĂȘtre absolue, Ă la maniĂšre du « haut » et du « bas » absolus dâAristote, puis elle se mue en une pure relation. Or il va de soi que cette logique de la relation est seule adĂ©quate Ă la rĂ©alitĂ© physique, par opposition au rĂ©alisme verbal et conceptuel qui caractĂ©rise les dĂ©buts de cette Ă©volution. Mais il est Ă©vident, dâautre part, que cette Ă©laboration des relations nâest pas due Ă de simples constatations empiriques, puisque les raisonnements quâelle suppose aboutissent Ă la construction dâun monde quantitatif et rationnel qui vient remplacer lâunivers de lâapparence sensible. Il est dâautant plus intĂ©ressant de noter que cette transformation sâopĂšre au moment oĂč se constitue le principe de la conservation du poids et au moment oĂč lâexplication mĂ©caniste supplante le dynamisme anthropomorphique des stades prĂ©cĂ©dents.
Conclusionđ
Il semble ainsi que nous ayons vĂ©rifiĂ©, au point de vue purement psychologique auquel nous nous sommes placĂ©, les hypothĂšses que nous faisions en Ă©tudiant les dĂ©buts de la causalitĂ© chez lâenfant.
Au point de dĂ©part, le moi est entiĂšrement confondu avec les choses. Les relations qui sâĂ©tablissent entre lâorganisme et son milieu donnent ainsi naissance Ă une forme primitive de causalitĂ© telle que les liaisons purement phĂ©nomĂ©nistes et empiriques sâaccompagnent nĂ©cessairement du sentiment de lâefficace des efforts et des gestes personnels. Dans la suite, lâenfant se libĂšre Ă la fois de ces adhĂ©rences subjectives et des apparences sensibles. La causalitĂ© procĂšde ainsi, dâune part, de la magie Ă lâanimisme et Ă lâartificialisme, de lâanimisme au dynamisme et du dynamisme au mĂ©canisme, ce qui constitue bien une Ă©limination du moi au profit de lâobjectivitĂ©. Mais, en mĂȘme temps, Ă lâempirisme grossier des dĂ©buts succĂšde la construction dâun monde de relations tel que lâenfant substitue Ă lâexpĂ©rience immĂ©diate des explications faisant intervenir des principes rationnels de conservation ainsi quâune sorte de dĂ©terminisme implicite fondĂ© sur la comparaison quantitative. Ă cet Ă©gard, la causalitĂ© est bien plus le produit dâune construction intellectuelle que la donnĂ©e immĂ©diate dâune expĂ©rience interne ou dâune expĂ©rience externe.
On ne peut pas ne pas ĂȘtre frappĂ© du parallĂ©lisme qui existe dans les grandes lignes entre ce dĂ©veloppement de la causalitĂ© chez lâenfant, et le dĂ©veloppement de la notion de cause dans lâhistoire des sociĂ©tĂ©s humaines. Câest ce que nous voudrions souligner, pour conclure cette rapide esquisse. Mais ici, la plus grande prudence sâimpose, et cela pour deux raisons.
En premier lieu, si vraiment il y a quelque rapport entre la causalitĂ© chez le petit enfant et la causalitĂ© dans la mentalitĂ© primitive, gardons-nous de croire, avec Stanley Hall, que cette mentalitĂ© ait pu se transmettre Ă lâenfant civilisĂ© contemporain, par voie dâhĂ©rĂ©ditĂ©. Cette hypothĂšse est, au point de vue biologique, certainement trĂšs fragile.
En second lieu, gardons-nous dâadmettre que, si lâenfant parvient Ă certains principes rationnels, il y arrive entiĂšrement de lui-mĂȘme. Ces principes ne lui ont certes pas Ă©tĂ© dictĂ©s. Mais, dans lâambiance rationnelle dans laquelle vit lâenfant civilisĂ©, il va de soi que lâarrivĂ©e de lâenfant au dernier des stades que nous avons dĂ©crits est singuliĂšrement facilitĂ©e par la pression continue de la mentalitĂ© adulte.
Cela Ă©tant, il semble que nous puissions nĂ©anmoins avancer certaines choses. Comme on le sait, Durkheim et les sociologues de son Ă©cole ont admis que la causalitĂ© devait Ă la sociĂ©tĂ© sa genĂšse et son dĂ©veloppement. Câest le sentiment de la contrainte sociale qui aurait suggĂ©rĂ© aux primitifs la croyance en des forces occultes : les croyances magiques et animistes en gĂ©nĂ©ral. Ce serait le progrĂšs des sociĂ©tĂ©s qui expliquerait ensuite lâĂ©limination de ces formes anthropomorphiques ou sociomorphiques de la causalitĂ©, et lâavĂšnement du mĂ©canisme rationaliste. Or, pour notre part, la comparaison entre le dĂ©veloppement mental de lâenfant et le dĂ©veloppement historique de la causalitĂ©, nous paraĂźt parler beaucoup plus en faveur de la seconde de ces thĂšses quâen faveur de la premiĂšre.
En ce qui concerne la genĂšse de la causalitĂ©, il nous semble, en effet, bien difficile dâattribuer Ă la sociĂ©tĂ© la formation de cette notion fondamentale de lâesprit, puisque le bĂ©bĂ© construit dĂ©jĂ des relations magico-phĂ©nomĂ©nistes au moment oĂč il commence seulement Ă imiter autrui. Il nous paraĂźt bien dĂ©licat de nier toute analogie entre la magie sociale des primitifs et les croyances de lâenfant en lâefficace personnelle, ou entre les participations primitives et les participations enfantines. Il y a, quoi quâen ait dit Durkheim, un animisme enfantin. Lâartificialisme enfantin suppose assurĂ©ment la sociĂ©tĂ©, puis quâil est nĂ© des reprĂ©sentations que les petits se font de la puissance adulte, mais il suppose aussi la mentalitĂ© propre Ă lâenfant lui-mĂȘme. Bref, il est bien difficile de ne pas voir dans la mentalitĂ© primitive des restes de la mentalitĂ© enfantine. Comme lâa si bien dit M. F. C. Bartlett, le tort de lâĂ©cole sociologique de Durkheim nâest pas dâavoir mal analysĂ© le primitif, câest de nâavoir pas scrutĂ© suffisamment lâesprit du civilisĂ©, et surtout, ajouterons-nous, lâesprit de lâenfant. En ce qui concerne en particulier la causalitĂ©, les sociĂ©tĂ©s primitives semblent beaucoup plus avoir retravaillĂ©, consolidĂ© et stylisĂ© les diffĂ©rentes formes de la causalitĂ© enfantine que dâavoir créé de lâabsolument nouveau.
Mais si la causalitĂ© primitive est infantile dans sa source, il nous paraĂźt indĂ©niable que la causalitĂ© rationnelle doit son essor aux influences sociales. Il ne suffit pas, en effet, de dire avec les philosophes que la causalitĂ© est une forme de lâesprit. Il faut encore montrer sous lâinfluence de quelles conditions cette forme a pu prendre conscience dâelle-mĂȘme. Or, Ă cet Ă©gard, la psychologie de lâenfant nous donne un enseignement utile : câest en se dĂ©barrassant de son moi que lâenfant arrive Ă penser les choses. Dâautre part, les sociologues nous apprennent ceci : câest en se dĂ©barrassant de la contrainte sociale et du conformisme obligatoire que les sociĂ©tĂ©s sont arrivĂ©es Ă la raison. Les deux thĂšses si diffĂ©rentes sont moins contradictoires quâil ne semble, car, chez lâenfant, lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e et la soumission Ă lâautoritĂ© adulte vont curieusement de pair. Câest donc la libre discussion qui crĂ©e la raison : la rĂ©flexion logique nâest quâune discussion intĂ©riorisĂ©e. En effet, la libre discussion Ă©limine Ă la fois lâautoritĂ© extĂ©rieure et lâĂ©gocentrisme intellectuel. Câest en ce sens que, dans la mesure oĂč la causalitĂ© scientifique est un produit de la raison, elle est aussi un produit de la sociĂ©tĂ©.