La première année de l’enfant (1927) 1 a

La première année de l’enfant est encore, malheureusement, un abîme de mystères pour le psychologue. Si nous pouvions connaître les états de conscience du bébé, en même temps que nous observons ses mouvements, nous comprendrions sans doute toute la psychologie. Mais, malheureusement, cette connaissance nous sera toujours refusée. Certains auteurs, il est vrai, dédaignent de s’occuper de la conscience primitive et se limitent à l’étude des gestes. Mais, comme l’adulte a une pensée, comme l’enfant de tout âge a une pensée, et bien différente de la nôtre, il est nécessaire de se demander comment cette pensée a pu naître, et c’est donc de la genèse de la pensée chez le bébé qu’il faut nous occuper, même si c’est là un sujet singulièrement difficile.

Commençons par chercher une méthode. Nous voyons le bébé agir, gesticuler, saisir des objets et les mettre en mouvement. D’autre part, nous voudrions connaître ses pensées, et, pour cela nous cherchons, dans notre propre expérience adulte les états de conscience qui correspondent aux gestes que nous observons chez lui. Malheureusement, nous ne trouvons ainsi rien du tout, car d’une part il y a longtemps que nous ne faisons plus de tels gestes, et d’autre part nos états de conscience sont si complexes qu’en les projetant chez le bébé, nous avons le sentiment très justifié de dénaturer les siens. Donc, première règle de méthode : méfions-nous des comparaisons avec l’adulte, ou, si vous voulez, de l’« adulto-centrisme ». — Heureusement que cette règle a sa contrepartie. Nous sommes, cela est vrai, des adultes. Mais, entre le bébé et nous, il y a tous les intermédiaires : il y a l’adolescent, l’enfant de 11 ans, l’enfant de 7 ans, et celui de 2 ans. Ces mentalités successives obéissent à des lois génétiques, et il n’est pas impossible de pénétrer en ces pensées diverses. Or, nous retrouvons, chez le petit enfant, beaucoup de résidus des conduites du bébé. Si nous arrivons, chez l’enfant, à reconstituer la signification de ces conduites et les états de conscience dont elles s’accompagnent, nous pouvons, par une méthode régressive, espérer introduire quelque lumière dans les ténèbres de la première année. Pour ma part, en observant ma fille pendant ses premiers mois, j’ai eu sans cesse l’impression de trouver la clef de phénomènes observés à l’état de simples vestiges dans la conduite et la pensée des enfants plus âgés. Assurément, la méthode est dangereuse. Mais c’est celle dont on use en biologie. Le biologiste compare sans cesse les animaux supérieurs aux animaux inférieurs et les uns s’éclairent par les autres. Il y a là une sorte de jeu de navette qui, manié avec prudence, délivre précisément des idées évolutionnistes trop audacieuses comme des illusions du fixisme.

Cela dit, cherchons une hypothèse de travail. En étudiant la pensée des enfants de 3 à 15 ans, nous sommes arrivés à la conclusion que le caractère le plus important de cette pensée — celui qui est en relation avec tous les autres — est ce qu’on peut appeler l’égocentrisme de l’enfant. Si nous passons à la limite, nous pouvons admettre que le bébé présente un égocentrisme absolu, que nous pouvons appeler le solipsisme de la première année. Nous allons chercher à expliquer les attitudes du bébé par le solipsisme, comme nous avons interprété la pensée de l’enfant par l’égocentrisme.

Le plan que nous allons suivre est donc simple. Dans une première partie nous allons comparer le solipsisme primitif à l’égocentrisme de l’enfant. Dans une seconde partie nous allons analyser à ce point de vue un exemple privilégié, celui de la causalité chez le bébé.

I. L’égocentrisme de l’enfant et le solipsisme du bébé

Tout le monde a toujours dit que l’enfant est égocentrique. Qu’est-ce que cela signifie ?

Presque tous les psychologues admettent aujourd’hui qu’il y a quelque chose de social dans la pensée logique. En nous forçant à parler, la société a complètement modifié notre intelligence. Avec l’aide des mots, la pensée devient conceptuelle, générale et abstraite. Sans les mots nous penserions seulement comme on fait en rêve : avec des images, groupées par des sentiments et chargées de signification affective, vague et tout individuelle, c’est-à-dire d’une manière plastique. Grâce au langage, nous apprenons à discuter, et la discussion avec les autres donne naissance à cette discussion intérieure qu’on appelle la réflexion. C’est ainsi la société qui nous a appris à réfléchir. C’est encore elle qui nous a appris à prouver. La preuve est née, en effet, de la discussion. Quand nous pensons pour nous-mêmes, nous n’avons pas besoin de preuves. Nous nous croyons toujours tout de suite. Ce sont les autres, en nous contredisant, qui nous ont appris à être exigeants. Or la logique n’est autre chose que le système des preuves. La logique ne peut donc se développer, au point de vue psychologique, que dans un milieu social. La pensée adulte, la pensée logique, est donc une pensée socialisée. C’est là un caractère qui lui est constitutif et non surajouté.

C’est ce que la pathologie nous enseigne clairement. En étudiant la schizophrénie, M. Bleuler a montré que la pensée des malades est autistique parce que les malades ne cherchent plus l’objectivité, mais la satisfaction personnelle. Ils n’entrent plus dans la pensée des autres. Ils ne se soucient pas de ce que les autres pensent autrement qu’eux ; ils cherchent simplement à vivre leur rêve personnel. Or c’est pour cela que leur pensée devient si étrange. La pensée autistique, qui comprend aussi la pensée symbolique décrite par Freud et les psychanalystes, est simplement ce que serait notre pensée individuelle à tous, si la société n’existait pas. Cette pensée ne procède pas par mots mais par images, par tableaux chargés d’affectivité. Elle ne se soucie pas d’objectivité, mais cherche uniquement la réalisation des désirs, par voie de jeu ou d’auto-illusion.

Bref, l’autisme et la pensée logique sont aux deux pôles de l’individuel pur et du social pur, et notre pensée adulte normale oscille sans cesse entre les deux pôles.

Qu’en est-il maintenant de l’égocentrisme enfantin ? L’enfant égocentrique est très différent d’un schizophrène autistique, parce que, à l’opposé du malade, il se soucie beaucoup des autres et a tout le temps besoin de leur société. Le schizophrène, en effet, se désintéresse entièrement de l’opinion des autres. Il vit dans son moi et s’y complaît. Il se défend contre l’entourage. Il est négativiste. L’enfant, au contraire, n’a nullement l’impression de vivre dans son moi. Il croit penser comme tout le monde et s’y efforce sincèrement. D’autre part, par le fait même qu’il se retire de la société, l’autiste morbide ne s’intéresse plus à la réalité. Il vit dans son rêve et ne cherche plus l’adaptation aux choses. L’enfant, au contraire, tend, de toutes ses forces, vers le réel et vers l’adaptation. Il n’est donc pas a-social : il est pré-social.

Mais d’autre part, l’enfant est aussi très différent de l’être socialisé. Et il n’est pas purement autistique, il n’est cependant pas adapté à la pensée des autres. Il croit sans cesse comprendre les autres et être compris d’eux, mais quand on analyse les choses de près, on voit qu’il n’en est rien. On s’aperçoit qu’il déforme sans cesse la pensée des autres, parce qu’il y mêle la sienne sans le vouloir, et on découvre qu’il sait très mal exprimer aux autres sa pensée, parce qu’il a dans l’esprit toutes sortes d’images ou de schémas moteurs qui sont, en fait, personnels et inexprimables, mais qu’il considère comme commun à tous. Bref, l’enfant croit naturellement être en communion d’idées avec tout le monde et c’est pourquoi il est égocentrique : il croit que tout le monde pense comme lui, simplement parce que, à son insu, il n’est jamais sorti de lui-même.

Par conséquent, quoique l’enfant soit beaucoup plus socialisé qu’un pur autiste, la pensée enfantine reste encore autistique dans sa structure propre. On retrouve, en effet, dans la logique de l’enfant, tous les caractères de la logique autistique. Ainsi la pensée de l’enfant n’est pas conceptuelle, mais riche en images et en schémas individuels, en analogies inexprimables, en visions d’ensemble pénétrées de sentiments. Le raisonnement enfantin n’est pas déductif, général et rigoureux, mais consiste en enchaînements d’affirmations particulières sans cohérence formelle. Tout est croyance spontanée, affirmation sans contrôle. Il n’y a ainsi pas d’objectivité réelle, mais simplement l’illusion continuelle d’être en accord avec tout le monde. La causalité enfantine n’est qu’une projection du moi dans les choses.

Cela dit, nous pouvons passer à l’étude du bébé et de la première année du développement mental. Nous allons retrouver, si notre méthode est bonne, les deux mêmes paradoxes que dans la pensée de l’enfant, mais encore accentués.

Le premier paradoxe est celui du solipsisme du bébé. Le bébé paraît tout entier tourné vers le monde extérieur, vers le dehors. Il n’a très vraisemblablement aucune conscience de son moi. Il découvre son corps comme un corps extérieur. Néanmoins, si l’enfant est d’autant plus égocentrique qu’il est plus jeune, il faut bien admettre que le bébé l’est encore plus que l’enfant. Freud a parlé du narcissisme du bébé, comme si le bébé n’avait aucun intérêt pour autre chose que lui-même. Nous pouvons même faire l’hypothèse, et cela surtout en étudiant la naissance de la causalité, que le bébé prend l’ensemble de son univers pour son moi, à la manière du solipsiste qui identifie le monde avec sa représentation.

Second paradoxe. La pensée du bébé consiste en un ensemble de mouvements d’accommodations adaptés au monde extérieur. Néanmoins cette pensée rappelle à d’autres égards, une sorte de continuel rêve éveillé, avec tous les caractères de l’autisme intégral.

Commençons par le premier paradoxe, et cherchons à comprendre le solipsisme de la première année. Quand le bébé ouvre les yeux à la vie et fait peu à peu la conquête de l’univers, ce qu’il découvre en dernier lieu, ce qu’il ne soupçonne pas le moins du monde pendant les premiers mois de son existence, c’est sa propre personnalité. C’est là un résultat que J. M. Baldwin a établi d’une manière qui semble définitive, en analysant son fameux stade projectif. Il paraît bien, en effet, que la conscience du moi s’acquière par différenciations successives et que, durant les stades primitifs, tout le contenu de la conscience soit mis sur le même plan, sans qu’il y ait de monde intérieur et de monde extérieur qui s’opposent l’un à l’autre. Ainsi, vraisemblablement, quand le bébé est joyeux ou est triste, il colore tout son univers de sa joie et de sa tristesse ; quand il mange ou qu’il suce, tout ce qu’il voit lui paraît participer de ses sensations de succion ; et inversement, quand il découvre son propre corps, ses doigts, ses pieds, ses bras, il les considère exactement comme les autres objets, sans se douter que ces objets particuliers dont il admire les mouvements sont en fait mus par lui-même. Nous pouvons donc accorder à Baldwin que, à l’origine, le bébé n’a en aucune manière le sentiment de son moi.

Mais alors, une question troublante se pose, au sujet de la pensée du bébé et au sujet de la méthode régressive que nous comptions employer pour interpréter les faits révélés par l’observation des conduites primitives : si le bébé n’a pas le sentiment de son moi, peut-on parler du solipsisme du petit enfant, et peut-on, avec Freud, appeler narcissisme l’apparent amour du bébé pour sa propre personne ? Il paraît, en effet, y avoir contradiction dans les termes à nier la conscience du moi et à parler de narcissisme ou de solipsisme. Si tel est le cas, peut-on légitimement comparer l’égocentrisme de l’enfant plus âgé à l’attitude du bébé qui ignore complètement son moi ? Peut-on par conséquent chercher dans la conduite et dans la pensée du bébé les racines des grands phénomènes qui caractériseront plus tard la pensée de l’enfant égocentrique ?

À cette question, je vous propose de répondre par l’affirmative. Je vous propose d’admettre le solipsisme du bébé et d’admettre qu’il constitue la source de l’égocentrisme enfantin, et nous verrons tout à l’heure qu’il y a là une bonne hypothèse de travail pour interpréter les faits que nous allons décrire. Il faut seulement nous entendre sur la signification de ces concepts.

Il est évident que si l’on entend par solipsisme l’attitude d’esprit d’un philosophe qui considère l’univers entier comme contenu dans son moi, il est absurde de dire que le bébé est solipsiste, puisque justement le bébé n’a pas la conscience de son moi. Seulement ce n’est pas cela du tout qu’est le solipsisme. Il n’y a pas de philosophes solipsistes, et ceux qui croient l’être se font illusion à eux-mêmes. Le vrai solipsiste se sent identique à l’univers, et tellement identique qu’il ne sent même pas la possibilité de deux termes. Le vrai solipsiste projette tous ses états de conscience dans les choses. Le vrai solipsiste est réellement seul au monde, c’est-à-dire qu’il n’a aucune idée de quelque chose qui lui serait extérieur. Autrement dit, le vrai solipsiste n’a aucune notion de son moi. Il n’a pas de moi : il est le monde. Il n’y a donc aucune absurdité à considérer le bébé comme solipsiste, car lui seul est capable de l’être réellement. Dire que le bébé est solipsiste cela signifie donc simplement que les sentiments et les désirs du bébé n’ont pas de limites, mais font corps pour lui avec tout ce qu’il voit, tout ce qu’il touche, tout ce qu’il perçoit.

Il est évident, dans ce cas, que le bébé est narcissiste, mais il ne l’est pas comme un adulte, ni même comme le Dieu de Spinoza, et j’ai un peu peur que Freud oublie quelquefois que le bébé narcissiste n’a pas le sentiment de son moi.

Enfin, il est clair, si l’on admet cela, que l’égocentrisme enfantin est simplement le prolongement de ce solipsisme initial. Nous avons vu, en effet, que l’égocentrisme enfantin n’est pas un processus intentionnel ni même conscient. L’enfant ne sait pas qu’il est égocentrique. Il croit sa pensée universelle et cette fausse universalité provient simplement de l’absence du sentiment des limites de son individualité. S’il en est ainsi l’égocentrisme est entièrement comparable au solipsisme : tous deux proviennent de l’absence ou de la faiblesse de la conscience du moi.

Il faut donc nous attendre à ce que nous trouvions chez le bébé, et en beaucoup plus accentués, les traits principaux de la pensée égocentrique. Ceci nous conduit à l’examen du second paradoxe dont nous voulions parler. L’enfant égocentrique est à la fois plus empiriste que nous et plus dominé par la logique autistique. Il faut donc nous attendre à trouver chez le bébé solipsiste un mélange sui generis d’accommodation par pur tâtonnement et d’autisme pur, quelque chose comme l’intelligence toute empirique de l’animal unie à une sorte de rêve éveillé continuel. C’est ce que nous allons chercher à montrer maintenant.

Si vraiment le bébé n’a pas la conscience de son moi, et est entièrement tourné vers les choses, mais que, d’autre part, tout son moi, tous ses états de conscience, sont complètement projetés dans les choses, notre second paradoxe devient clair par cela même : d’une part, la pensée du bébé consistera en accommodation pure ou en tâtonnements moteurs, mais, d’autre part, cette même pensée ne constituera qu’un long rêve éveillé, qu’un autisme intégral.

Commençons par le tâtonnement moteur. Il est bien connu et nous n’y insisterons pas. Il y a d’abord ce que Baldwin a appelé la réaction circulaire, et qui est le point de départ de toutes les accommodations. L’enfant gesticule au hasard et, lorsque quelque résultat intéressant s’est produit, il répète le geste indéfiniment. C’est ainsi qu’il apprend à sucer son pouce, à saisir les objets, à produire des sons en frappant sur des corps durs, etc. La réaction circulaire, c’est donc l’utilisation du hasard. En second lieu, le bébé apprend à imiter, grâce à des processus que nous ne voulons pas étudier ici, et cette imitation joue un grand rôle dans l’accommodation motrice de l’enfant. Nous pensons même que c’est l’imitation des personnes et des objets inertes qui donne à l’enfant la possibilité de construire des images mentales. L’image mentale est le produit d’une imitation intériorisée, comme la réflexion est le produit d’un langage intériorisé. L’accommodation motrice et l’imitation-image se prolongent ensuite en mémoire, et l’on sait combien extraordinaire est la mémoire des petits, dès la fin de la première année. Bref, et sans qu’il soit besoin d’insister, il y a là un ensemble de démarches caractérisant le premier aspect de la pensée primitive : le bébé pense par accommodations motrices et mentales qui lui fournissent, grâce à l’imitation de soi-même, à l’imitation d’autrui et à l’imitation intériorisée, un ensemble de copies plus ou moins directes des choses. Ce sont ces matériaux qu’utilise l’intelligence empirique lors de sa naissance.

Seulement cette accommodation du bébé aux choses, que l’on a coutume de considérer comme définissant toute la pensée naissante, n’en constitue en réalité qu’un aspect. Un second aspect est tout aussi essentiel : on peut considérer la pensée du bébé comme une sorte de rêve éveillé, c’est-à-dire comme le point de départ de l’autisme. Et le paradoxe de la pensée naissante est précisément que les deux aspects si contraires sont en pratique intimement mêlés.

Voyons les faits. Les trois principaux caractères de l’autisme en général, ou du rêve en particulier, nous paraissent être : 1° l’assimilation du monde au moi, 2° la formation de schémas affectifs et imagés, et 3° la direction spéciale de la pensée, par association affective et non par systématisation logique. Nous allons voir que ce sont là justement les caractères principaux de la pensée solipsiste du bébé.

En premier lieu l’assimilation. Le propre de l’intelligence, c’est l’adaptation de l’esprit aux choses, c’est une sorte d’accommodation intellectuelle préparée par l’accommodation motrice dont nous venons de parler. L’autisme ou le rêve, au contraire, adaptent les choses à notre désir, sans aucun souci d’objectivité. Or il est frappant de constater que c’est là uniquement ce que fait le bébé, et que chez lui, l’accommodation est entièrement soumise, au début, à une sorte d’assimilation perpétuelle du monde extérieur au moi.

En effet, dès son arrivée au monde, le nouveau-né éprouve vraisemblablement un certain nombre d’états de conscience liés à son activité réflexe initiale. Ce sont les sensations gustatives liées à la succion, les sensations tactiles liées également aux réflexes de succion ou à ceux de la main, les sensations visuelles, auditives, etc. Or on peut dire que la loi fondamentale de l’activité psychologique naissante est une recherche de la conservation et de la reproduction des états de conscience intéressants.

Or, tout naturellement, le bébé découvre, dans cette activité, une foule d’éléments nouveaux. La recherche du sein maternel n’aboutit pas nécessairement au succès : c’est sa main, son oreiller, sa couverture ou n’importe quoi, que l’enfant heurte par hasard de la bouche. C’est alors qu’apparaît l’assimilation du monde au moi qui est si caractéristique de l’activité psychique à ses débuts. De même que l’organisme transforme le milieu extérieur pour l’assimiler à sa propre substance, de même la conscience naissante transforme tous les éléments nouveaux qui surgissent, pour les incorporer à ses propres tendances : le corps étranger qui heurte la bouche du bébé n’intéresse nullement en lui-même la conscience, il est considéré simplement comme quelque chose qu’on peut sucer et qui déclenche les sensations de succion. Il est ainsi assimilé par le schéma de la succion.

C’est ainsi que tout devient matière à assimilation. L’ensemble de l’univers du nouveau-né se répartit en : choses à sucer, choses à saisir, choses à regarder, choses à écouter, etc. Or, il y a là quelque chose de tout opposé à l’intelligence et d’identique au rêve. Quand nous rêvons d’un pays éloigné que nous traversons en voyage, etc., la fonction de la pensée n’est pas de nous apprendre quelque chose sur ce pays, mais simplement de réaliser un désir : désir de grandeur, désir sexuel ou tout ce qu’on voudra. Et le rêve dénature tout pour réaliser ces désirs. La pensée primitive fait de même.

Or cette attitude de continuelle assimilation, qui est bien claire durant les premiers mois, dure en réalité très longtemps chez le petit enfant. Que l’on observe, par exemple, un bébé de 8 mois en face d’un objet nouveau. Je présente à ma fille (8 mois 16 jours) un porte-cigarette. Elle le prend des deux mains, le regarde et fait pff, pff, ce qu’elle dit en général aux personnes, qui se mettent alors à rire. Puis elle le frotte contre le bord de son berceau (pour produire un son). Puis, elle le regarde à nouveau et se cambre (se cambrer est chez elle un geste magique, que nous étudierons à propos de la causalité, et qui lui sert à mettre les choses en mouvement quand elle ne peut pas les atteindre directement). Ensuite elle le balance au-dessus d’elle et enfin elle le met dans sa bouche. Donc en face d’un objet nouveau, la petite essaye de l’incorporer à cinq schémas différents d’assimilation. C’est l’attitude constante du bébé. Après avoir classé les choses en fonction des réflexes élémentaires, ce qui constitue l’assimilation psychique à l’état fruste, il a appris, par combinaison de ces cycles fondamentaux d’assimilation, pour ainsi dire, à se construire des schémas nouveaux : par exemple, saisir les objets pour les mettre à la bouche, secouer pour produire un son, frotter, etc., et il passe son temps et ses journées à faire rentrer l’univers entier dans ces nouveaux schémas.

Assurément, cela n’est pas de la pure assimilation, puisqu’il y a sans cesse apprentissage et accommodation. Mais c’est là, justement, qu’est le paradoxe et le problème : à chaque instant la réalité fait craquer les cadres des schémas d’assimilation et provoque de nouvelles adaptations, mais l’assimilation prend sa revanche et rétablit sans cesse la continuité entre le nouveau et l’ancien.

Passons au second point : les schémas affectifs et imagés. L’intelligence procède par concepts, qui sont tout d’abord des généralisations d’expériences motrices, pour finir dans la relation pure, grâce à l’abstraction progressive. L’autisme, au contraire, procède par condensation d’images sous l’influence du sentiment. Or, on trouve évidemment chez le bébé, des embryons de concepts dans les schémas d’accommodation. Mais on trouve tout autant, et intimement unis à eux, ce qu’on peut appeler des symboles (la pensée symbolique étant conçue comme le contraire de la pensée par « signes », c’est-à-dire du langage et de l’intelligence). Les symboles autistiques sont caractéristiques du jeu des petits enfants et dérivent très directement des schémas d’assimilation dont nous parlions à l’instant.

Il est assurément très difficile de dire quand commence le jeu, chez l’enfant, mais il est probable que la question n’a pas de sens, car l’assimilation que nous venons de décrire peut être considérée comme le point de départ du jeu lui-même. Ce qu’on peut se demander, par contre, c’est à quel moment le bébé imagine, devant un objet, qu’il en a un autre à la place. Cette attitude est très facile à observer dès que l’enfant parle. Ainsi, à 1 an et 9 mois déjà, ma fille pousse devant elle une boîte en disant « Automobile », ou fait semblant de manger du papier et dit « Très bon ». Deux mois auparavant, elle ordonnait à son chien de pleurer et faisait elle-même la mimique des larmes. Or, notons-le, de telles conduites constituent simplement le prolongement de l’assimilation. Qu’un enfant, avant de savoir parler, se serve d’un objet quelconque pour satisfaire son besoin de succion, ou de préhension, etc., ou que, sachant parler, il se serve d’une boîte pour se représenter l’automobile qu’il a envie de voir, le processus est exactement le même : l’objet n’est pas conçu en lui-même, mais en fonction du désir. Seulement, dès que l’enfant sait parler, nous avons la preuve que ces assimilations aboutissent bien à la formation de symboles analogues à ceux de la pensée autistique en général.

En effet, l’analogie du rêve et du jeu des enfants a été bien souvent soulignée. Quand une petite fille de 22 mois, par exemple, prend un coquillage, lui fait faire dodo, lui donne des soins de toilette, etc., le coquillage devient ainsi symbole d’un groupe de sentiments et d’intérêts et sa seule différence avec un symbole onirique est qu’il est beaucoup plus conscient. Mais, comme on sait, on trouve dans la pensée autistique tous les degrés de conscience entre le symbole transparent du jeu ou de l’art, et les symboles obscurs du rêve ou de l’aliénation. L’essentiel, pour nous, est de marquer ici que cette formation du symbole est prédéterminée dès les habitudes mentales les plus primitives que nous venons de décrire sous le terme d’assimilation.

En troisième lieu, il est bien facile de montrer que la pensée du bébé est, comme on dit, « non dirigée », c’est-à-dire que sa direction est analogue à celle d’une rêverie profonde, et non à celle d’une intelligence qui tend vers un but et qui subordonne toutes ses démarches à la poursuite de ce but. Voici, par exemple, un bébé de 9 mois qui cherche à atteindre un objet suspendu au toit de son berceau. Il fait des mouvements dirigés dans ce but, mais voyant le toit s’ébranler, il oublie son but primitif, et ne cherche plus qu’à secouer tout le berceau. Puis il revient au but primitif, tire une ficelle, mais, en cours de route, remarque ses mains. Il ne s’occupe plus alors que d’elles et les agite. Ce mouvement lui donne l’idée de prendre son oreiller et de l’agiter aussi en l’air. Mais il remarque les franges du bord de l’oreiller et se met à les sucer. Ce geste lui rappelle la position du sommeil et il se met alors aussitôt dans cette position, etc., etc. On voit ainsi que la pensée du bébé consiste en une série de cycles schématisés de mouvements, cycles qui s’accrochent et se déclenchent les uns les autres par association. Chaque cycle comporte bien un but, et des moyens pour y parvenir, et en ce sens il y a des directions partielles dans la pensée. Mais ces cycles ne sont nullement hiérarchisés les uns par rapport aux autres. Ils se succèdent simplement, au gré des hasards et des assimilations.

Il est inutile de poursuivre plus longtemps le parallèle entre la pensée du bébé et la pensée autistique en général. On constate ainsi que, quoique la conduite du bébé consiste en une perpétuelle accommodation motrice aux choses, l’ensemble n’en constitue pas moins une sorte de long rêve éveillé. Le bébé est donc à la fois beaucoup plus près et beaucoup plus loin des choses que nous. Or, si nous reprenons notre hypothèse du solipsisme initial, ce paradoxe devient intelligible. L’essence de la pensée primitive consiste, en effet, en ce que le moi et le monde extérieur ne font qu’un et ne sont aucunement différenciés. Pour le bébé il n’y a donc pas de choses en dehors de son moi, ou, si l’on préfère, l’ensemble des désirs et des sentiments sont projetés dans les choses. Dès lors, l’ensemble des choses sont assimilées aux désirs et aux tendances subjectives. Cette adaptation des choses au moi suppose assurément une continuelle accommodation motrice, et c’est pourquoi le bébé apprend sans cesse de nouvelles conduites au lieu de piétiner sur place. Mais, ce qu’il cherche constamment, c’est néanmoins de faire rentrer le nouveau dans l’ancien, et d’assimiler l’univers entier aux exigences de son moi.

Mais tout cela doit paraître terriblement schématique, tant que l’on n’entre pas dans le concret des faits. Pour préciser ces hypothèses nous allons maintenant analyser un domaine particulier de l’activité de la première année : le domaine de la causalité. Si nos déductions sont exactes, nous devrons trouver deux résultats au moins. 1° La seule forme de causalité qui convienne à une pensée solipsiste, c’est une sorte de magie primitive telle que le désir, accompagné du geste, soit censé agir sur la réalité. 2° Mais si vraiment le bébé est à la fois plus près et plus loin des choses que nous-mêmes, cette magie ne pourra naître qu’à l’occasion des rapprochements fortuits créés par l’expérience la plus empirique et la moins rationnelle.

C’est ce que nous allons chercher à établir.

II. La causalité primitive

Il est facile de voir que, chez l’enfant égocentrique, entre 3 et 8 ans en particulier, la causalité consiste en une sorte de perpétuelle assimilation des phénomènes physiques aux processus donnés dans l’expérience psychologique. Expliquer, pour l’enfant, c’est supposer, derrière le phénomène, une intention calquée sur nos intentions et une force de réalisation calquée sur les pouvoirs de la personne humaine. La causalité enfantine, ou précausalité, est donc directement issue de l’égocentrisme.

Qu’en sera-t-il du bébé solipsiste ? Pour le comprendre, cherchons une fois de plus à passer à la limite de l’égocentrisme. Le bébé n’ayant pas, par hypothèse, la conscience de son moi, il ne pourra concevoir les choses comme des êtres distincts les uns des autres et semi-personnels.

Il y aura continuité totale entre l’interne et l’externe. Chaque phénomène perçu sera tout à la fois chargé de qualités physiques (goût, résistance, son, couleur, forme, etc.) et chargé de qualités psychiques (plaisir ou peine, désir, sentiments d’effort, d’efficace, de résistance, d’attente, d’inquiétude, etc.). Bref, tout mouvement extérieur apparaîtra comme le prolongement de sensations kinesthésiques et de sentiments. Il s’établira ainsi des liaisons causales que l’on ne saurait encore classer dans les catégories de la causalité enfantine (explications intentionalistes, animistes, artificialistes, dynamistes, etc.), mais que l’on pourrait très grossièrement comparer à une sorte de magie, et que nous appellerons la causalité par efficace : l’essence en est une liaison entre les sensations corporelles (ou les sentiments élémentaires) et les mouvements du monde extérieur, et cela sans aucun contact spatial ni aucune connexion intelligible.

Mais il va de soi que ces liaisons par efficace ne vont pas tomber du ciel dans l’esprit de l’enfant. C’est toujours à l’occasion d’un rapprochement fortuit créé par l’expérience que ces liaisons prendront naissance. Du point de vue externe, du point de vue de la pure réaction, la causalité primitive paraît donc phénoméniste. Mais, du point de vue de la psychologie réflexive nous pouvons considérer comme très probable que les liaisons phénoménistes s’accompagnent de sentiments d’efficace, car nous voyons de nombreux restes de ces conduites dans la deuxième, la troisième, la quatrième année, et même au-delà, et il nous est alors possible de les analyser directement. Quant à la première année, la mimique de l’enfant ne laisse presqu’aucun doute sur le sentiment qu’il a d’être cause et sur le plaisir qu’il en retire.

Passons aux faits eux-mêmes. La première expérience que le bébé fait de la causalité est sans contredit à chercher dans ce que Baldwin a appelé la réaction circulaire dont nous avons déjà parlé à un autre point de vue : l’enfant fait par hasard un mouvement, prend plaisir à son résultat, et recommence indéfiniment comme pour reproduire le même résultat (que ce désir de reproduction soit une conséquence ou une cause de l’acte reproduit, peu importe). Par exemple, vers la fin du second mois et au courant du troisième, le bébé se met à glisser son pouce dans sa bouche, non plus par hasard mais systématiquement, et à le sucer sans cesse. Durant son 4e mois, j’ai vu ma fille regarder longuement les mouvements de ses doigts, qu’elle répétait constamment. À 6 mois, elle s’est mise à saisir les objets et à les apporter dans son champ visuel. À 8 mois elle regardait sans fin ses mains s’ouvrir et se fermer. Au même âge elle prenait grand plaisir à observer les mouvements de ses pieds, etc., etc.

Il est assurément très dangereux de vouloir deviner ce que pense un bébé qui regarde ses mains et ses pieds tout en les faisant remuer doucement. Mais à ce même âge le bébé, comme nous allons le voir, fait des choses si extraordinaires, pour agir sur le monde extérieur, qu’il nous faut bien tâcher de débrouiller la signification de ses actes élémentaires. Nous verrons, par exemple, la même petite fille, et aussi à l’âge de 8 mois, remuer sa main pour faire bouger les objets à distance, ou se soulever sur ses omoplates et retomber de tout son poids pour mettre en mouvement les choses qu’elle voit au loin. Nous verrons un bébé à peine plus âgé cligner des yeux devant le cordon d’une lampe pour faire allumer la lampe, etc. Si l’on ne veut pas construire toute la psychologie avec les réflexes conditionnés, comme on faisait autrefois avec les associations d’idées, il convient de chercher à comprendre. Revenons donc au bébé qui regarde remuer ses mains et ses pieds, et essayons de nous mettre à sa place en oubliant notre mentalité.

Deux choses au moins paraissent claires dans sa conduite. D’une part, il désire que le mouvement observé continue de se produire, et fait effort pour que cela continue. Il n’y a rien là de mystérieux (sinon dans les rapports du désir et de l’acte). Mais, d’autre part, il est très étonné de ce qu’il voit, et il regarde son propre corps comme nous regardons un animal que nous ne connaissons pas. Or, évidemment, il faudrait un vrai miracle pour que le bébé se dise : « Cette main, c’est à moi ; mon désir de la voir remuer, c’est encore à moi ; c’est donc moi qui me fais remuer moi-même. » Il est infiniment plus probable, étant donné ce que nous savons des difficultés de la pensée de l’enfant plus âgé, comme, en général, des rapports entre la conscience et l’action, que le bébé devant sa main n’éprouve aucun sentiment de ce genre, mais quelque chose de beaucoup plus simple. Admettons, par prudence, que les premières répétitions de l’acte ne s’accompagnent d’aucun état de conscience. Il faut bien supposer, cependant, que tôt ou tard, la tendance à la répétition se traduira dans la conscience sous forme de désir ou de sensation d’effort, si vagues soient-ils et dépourvus de toute représentation du but à atteindre. Or, par le fait même de la répétition, ce désir ou cet effort seront forcément encastrés entre deux perceptions visuelles du mouvement de la main, sans que l’enfant conçoive aucun intermédiaire entre le sentiment d’effort ou de désir et la perception visuelle qui l’intéresse. Il s’établira ainsi une liaison immédiate entre le sentiment ou le désir et la perception du mouvement. Si nous voulions faire parler le bébé, comme William James son crabe, nous lui ferions dire : « Ce machin-là qui remue, et l’état de conscience extraordinaire qui vient de remplir tout l’univers, cela ne fait qu’un ! »

Notre hypothèse de travail, c’est que tous les mouvements produits par le bébé, dans l’univers qui l’entoure, et tous les mouvements succédant simplement à un effort du bébé, vont être conçus de la même façon, jusqu’à ce que la résistance des choses et celle des personnes aient amené l’enfant à dissocier le monde en plusieurs centres actifs, et à construire parallèlement la notion de son moi et la notion d’êtres extérieurs considérés comme d’autres « moi ».

Ces hypothèses peuvent paraître compliquées. Ce sont pourtant les plus simples possibles, et je crois qu’elles sont indispensables pour nous faire comprendre la genèse de l’imitation et la suite du développement de la causalité. En effet, si l’on prête au bébé une conscience innée de son moi, ou une localisation précoce de ses états de conscience (localisation du sentiment de l’effort musculaire, etc.) on ne comprend pas du tout, ni pourquoi il se met à imiter les autres, ni pourquoi il se livre à tant d’actes bizarres pour agir à distance sur le monde extérieur. Au contraire, dans notre hypothèse, le bébé est noyé dans un chaos d’impressions intéressantes, sans distinction entre les états internes et les choses extérieures, sans distinction entre un corps propre et des choses étrangères, et il se borne à associer des sensations non localisées d’effort musculaire, etc., avec des mouvements perçus dans l’univers extérieur. Or, dès qu’il trouve moyen de conserver et de reproduire l’un quelconque de ces mouvements perçus, il s’essaye à en conserver et en reproduire le plus possible. Comme nous l’avons vu, la vie psychologique débute ainsi par la tendance à conserver et à reproduire les réalités vécues, de même que la vie organique consiste en une perpétuelle auto-conservation de l’organisme. Or, dans cette activité psychologique incessante, nous ne remarquons d’abord que ce qui réussit, c’est-à-dire la reproduction des mouvements du corps propre, la « réaction circulaire » de Baldwin ; mais cela n’est qu’un cas particulier. Passons maintenant aux autres, car, si notre hypothèse est exacte, c’est l’ensemble des mouvements extérieurs que l’enfant va s’essayer de conserver et de renouveler.

Le bébé commence par être le simple témoin, singulièrement intéressé, d’une multitude d’événements : une image qui passe dans le champ visuel, un son qui se fait entendre, un son accompagné d’une image, etc. Or, les efforts de l’enfant pour suivre des yeux et de la tête, puis pour suivre des mains, saisir, et surtout pour imiter dès qu’il le peut, montrent assez que le bébé n’est pas passif dans la contemplation de ce spectacle. Ici nous ne saurons jamais ce qu’il pense en percevant. Mais qui nous dit qu’il ne transpose pas, sur tout ce qu’il perçoit, l’ensemble de ses sentiments et en particulier des sensations d’effort et des sentiments de réussite analogues à ceux qui semblent caractériser ses premières réactions circulaires ? Nous retrouverons l’hypothèse à propos de la genèse de l’imitation.

Ce qui est certain, c’est que, dès que le hasard produit la moindre convergence entre un mouvement du corps et un mouvement quelconque, le bébé utilise aussitôt le processus ainsi réalisé pour reproduire le mouvement extérieur qu’il a perçu. Voici un exemple :

À 5 mois et 8 jours, ma fille remue son corps entier et surtout ses pieds, sans les voir d’ailleurs ; elle heurte par hasard une poupée suspendue au-dessus d’eux. Elle remarque alors le mouvement de la poupée, s’y intéresse, et reproduit, d’abord au petit bonheur, et ensuite, très vraisemblablement, par propre imitation, les mouvements de son corps entier et de ses jambes. Elle continue ainsi un instant. Je retire la poupée, puis, un moment après, je la remets. Elle renouvelle alors aussitôt ses mouvements, quoiqu’elle soit restée immobile entre temps. Je reprends alors la poupée durant une nouvelle pose, puis je la montre à nouveau, mais, au lieu de la remettre à sa place, je la suspends bien au-dessus, hors de portée des pieds. La petite se remet néanmoins à frétiller comme avant et regardant uniquement la poupée (et pas ses pieds). Il semble donc qu’elle concevait une liaison entre ses mouvements en général et celui de la poupée, et non une liaison précise entre le mouvement de ses pieds et celui de la poupée. Or ses mouvements à elle ne lui sont connus que par un ensemble de sensations musculaires et de sentiments de plaisir qu’elle ne localise sans doute pas, mais associe simplement à la vue de la poupée. C’est cette liaison vague, mais dont la mimique de contentement de la petite montre bien l’existence, que nous appelons la causalité par efficace.

On pourrait nous objecter que rien n’empêche le bébé de localiser ses sensations musculaires dans son pied et de prendre conscience du choc qui permet à ce pied de mettre en mouvement la poupée. Mais, outre le fait que la petite remue aussi bien ses pieds à une grande distance de la poupée qu’à côté d’elle, nous ne comprenons pas, si l’enfant a effectivement conscience des liaisons spatiales, les faits que nous allons décrire maintenant. Il est, en effet, remarquable que, dès que le bébé a découvert un de ces procédés d’action sur le monde extérieur, il l’applique à n’importe quoi, sans aucun souci des connexions spatiales. Il y a là une sorte d’assimilation motrice inconsciente qui permet au bébé de généraliser tous les procédés qu’il découvre.

Voici des exemples : I. À 7 mois et 16 jours, ma fille tire par hasard une poupée suspendue par un cordon au toit de son berceau, et constate les mouvements du toit ainsi produits. Elle recommence indéfiniment, par simple réaction circulaire. Or, un moment après, je lui présente ma montre, à une petite distance du cordon qui retient la poupée. Elle cherche à saisir la montre, se soulève, se contorsionne, mais sans succès. Elle saisit alors de la main droite le cordon qui retient la poupée, tout en conservant la main gauche tendue vers la montre. Elle secoue alors violemment le cordon tout en désirant encore évidemment la montre, vers laquelle l’autre main est tendue.

II. 5 jours plus tard (à 7 mois 21 jours), je fais remuer, sans qu’elle me voie, le toit de son berceau. Dès que je m’arrête, elle saisit le cordon qui pend et tire à son tour. Notons ici que la petite n’a pas besoin de comprendre ce mécanisme pour l’utiliser. Il lui suffit, pour tirer le cordon, d’assimiler ce qu’elle voit à ce qu’elle a vu il y a 5 jours ; or, c’est par hasard qu’elle a découvert, il y a 5 jours, les effets de cette traction. Un instant après, je fais passer un livre au-dessus de la tête de la petite, à la hauteur du toit du berceau, mais à une certaine distance de ce toit. Le livre va et vient ainsi un moment. Quand je m’arrête, la petite saisit aussitôt le cordon et le tire violemment un certain nombre de fois (à peu près une dizaine de fois). Je me garde alors de remuer le livre, mais un moment après je recommence. Dès que je m’arrête, la petite se remet à tirer le cordon, mais un moins grand nombre de fois. J’ai encore fait deux essais, et, à chacun, la petite a tiré le cordon, mais avec toujours moins de conviction.

Vous me direz sans doute que ces faits ne prouvent encore rien. Pour ma part, je les interprète comme des liaisons de causalité par efficace nées à l’occasion de liaisons phénoménistes. Le bébé exécute par hasard tel mouvement aboutissant à tel résultat, le tout accompagné de tel sentiment : par exemple, le fait de tirer un cordon produit une secousse dans le toit du berceau et le tout s’accompagne de sentiments d’effort et de réussite. Lorsqu’il désire voir se produire tel nouveau résultat, comme le balancement d’une montre ou d’un livre, son désir déclenche alors le geste de tirer le cordon comme il déclencherait n’importe quoi suivant le hasard des expériences précédentes, pourvu que le geste ainsi adopté ait été précédemment lié à un sentiment d’efficace. Mais il est clair que l’on pourrait voir là une conduite beaucoup plus rationnelle, une sorte d’induction élémentaire fondée sur la conscience des relations : c’est parce qu’il aurait vu la relation entre le cordon et le toit qu’il aurait tiré le cordon, et c’est parce qu’il aurait supposé des relations spatiales entre le cordon, la montre et le livre, qu’il aurait continué de tirer le cordon, etc. En réalité cette interprétation, qui paraît plus simple, pour le sens commun, est beaucoup plus compliquée que la nôtre, car elle suppose la formation, dans l’esprit de l’enfant, de groupes géométriques et physiques, et, en fait, ces groupes sont bien plus probablement le résultat, et non la cause, de l’expérimentation du bébé.

Quoiqu’il en soit, il convient, pour justifier notre manière de voir, de fournir deux contre-épreuves :

1° il nous faut montrer maintenant que de telles liaisons causales apparaissent entre des termes sans aucun lien spatial intelligible et 2° il nous faut montrer que là où il paraît n’y avoir que causalité par contact physique, le phénomène reste, en fait, le même.

Commençons par le premier point. Nous allons voir que les rapprochements les plus fortuits entre un geste du bébé et un mouvement extérieur, donne au bébé l’impression que son geste a de l’efficace. Voici des exemples :

I. À 7 mois et 30 jours, ma fille regarde le toit de son berceau, que je secoue sans qu’elle me voie. Quand je m’arrête, elle n’a pas l’idée de tirer le cordon qui en descend, mais elle remue doucement sa main contre la paroi interne du berceau. Elle fait cela dès que je m’arrête de secouer la toiture, et elle regarde attentivement cette toiture comme si le geste de la main allait déclencher les secousses. Elle continue un grand nombre de fois.

Le lendemain, je bats des mains devant elle. Dès que je m’arrête elle remue de nouveau sa main contre la paroi du berceau en regardant attentivement les miennes. Quand je reprends mon geste elle interrompt le sien et recommence quand je m’arrête.

Quelques heures après, je balance un chapeau à un mètre au-dessus de sa tête. Quand je m’arrête elle recommence son mouvement des mains, etc.

II. À 8 mois et 9 jours elle regarde une petite assiette que je balance devant elle. Les jours qui ont précédé, elle a pris l’habitude de manifester sa joie par le geste suivant : elle se cambre, en se dressant sur ses omoplates et sur ses talons et en se laissant ensuite retomber de tout son poids. Or, en voyant l’assiette, elle s’est cambrée de la même manière, par simple plaisir et évidemment sans aucune intention. Mais, au moment où elle s’est cambrée, j’ai par hasard fait repasser l’assiette. Alors, dès que je m’arrête, elle se cambre, et dès que je recommence elle s’arrête. Elle a donc sans doute le sentiment de produire le mouvement de l’assiette au moyen de son geste.

Quatre jours plus tard : elle regarde le toit de son berceau, que je fais osciller. Dès que je m’arrête, elle se cambre, sans doute, de nouveau, pour faire continuer le mouvement.

Les jours suivants, mêmes réactions mais appliquées à des situations toujours nouvelles. Elle se cambre ainsi devant des objets nouveaux, en manière d’expérience pour voir, devant des objets qu’elle cherche à saisir, devant moi pour me faire continuer les gestes que j’exécute, etc., etc.

Enfin, un mois après le début de cette série, elle se cambre encore en face d’un objet qu’elle désire voir s’ébranler.

On voit combien un rapprochement fortuit crée rapidement un sentiment de liaison causale, et cela sans aucun lien spatial intelligible 2.

III. À 11 mois, le fils du Dr R. de Saussure, est ébloui par une lampe que l’on allume en pleine nuit, en tirant un cordon, et cligne involontairement des yeux. Mais, sitôt remis, il cligne plusieurs fois des yeux devant le cordon, et cette fois intentionnellement, puis regarde si la lampe s’est allumée à nouveau. Le fait s’est reproduit un grand nombre de fois. Après 4 mois d’interruption, le bébé répète exactement la même conduite et en plein jour, alors que nous le menons devant le cordon.

On pourrait assurément interpréter ces gestes comme de simples mouvements de réponse, tels que l’enfant n’établisse lui-même aucune liaison de causalité entre le mouvement qu’il exécute et celui qu’il perçoit. Mais, si tel est sans doute le point de départ de ces conduites, elles prennent ensuite un sens nettement causal. D’une part, le geste n’est pas reproduit tant que le mouvement extérieur dure, mais dès qu’il cesse, et cela comme pour le faire recommencer. D’autre part, la mimique d’attente puis de plaisir de l’enfant ne laisse aucun doute sur le sentiment qu’il a d’être cause.

Ces exemples semblent donc bien indiquer que, pour le bébé, suivant la célèbre formule de Hume, « n’importe quoi peut produire n’importe quoi » : qu’un geste soit associé par hasard à la perception d’un mouvement physique, et le geste devient cause du mouvement. Mais, il importe de le remarquer, ce phénoménisme ne reste jamais pur. Si le geste est conçu par le bébé comme la cause du mouvement, c’est que, grâce à son illusion solipsiste, l’enfant n’établit aucune différenciation entre le monde extérieur et son moi : ses sensations kinesthésiques et ses sentiments lui paraissent être en connexion directe avec les choses, et ainsi, à défaut de lien objectif entre le geste et le mouvement extérieur perçu en même temps, il s’établit sans doute dans la conscience du bébé un lien subjectif comme en témoigne la mimique d’attente puis de plaisir.

Passons à notre seconde contre-épreuve et cherchons à montrer que même les liaisons causales qui paraissent les plus dûment spatiales et physiques sont au fond du même ordre. Prenons ici nos exemples dans la seconde année de l’enfant, car il sera d’autant plus probant de rencontrer plus tard ces mêmes liaisons à la place de la causalité simplement physique que l’on attendait.

I. À 1 an et 28 jours, ma fille apprend par imitation, à faire tomber, au moyen d’un bâton, un bouchon que je place sur le bord de son berceau. Elle arrive ainsi à attraper le bouchon, qui est situé trop loin pour qu’elle le saisisse directement avec la main. Deux jours après (à 1 an et 1 mois), elle a en main une poupée, que je fais disparaître par-dessus le bord du berceau. Elle la cherche, essaye de la voir, et, comme elle ne réussit pas, elle s’empare du bâton et tape sur le bord du berceau, exactement à l’endroit où a disparu la poupée ! Il est bien difficile de ne pas voir dans ce geste un moyen pour faire revenir la poupée.

II. À 1 an, 6 mois et 8 jours, ma fille est assise dans un grand lit, en face d’un grand duvet qui fait montagne devant elle. Je place un jouet sur le sommet du duvet, et je tape sur le duvet jusqu’à ce que le jouet tombe peu à peu jusqu’à elle. Elle imite très bien ce geste. Un moment après, je mets le jouet sur une table, à un mètre de là, et séparée du lit par un grand espace vide. La petite se met néanmoins à taper sur le duvet, en regardant le jouet, comme s’il allait venir à cet appel !

La même réaction s’est renouvelée bien des fois.

III. Trois jours après, j’observe un fait du même ordre, mais entièrement spontané. La petite est dans une chambre. Elle ébranle une chaise dont le dossier touche une fenêtre ouverte ; elle remarque alors que la fenêtre est déplacée et recommence à ébranler la chaise en regardant la fenêtre. Un moment après, elle heurte une autre chaise, à 1 m 50 de là ; elle la secoue alors et regarde aussitôt la fenêtre pour voir si celle-ci bouge de nouveau.

Bref, et on pourrait multiplier ces observations, même là où la causalité paraît à l’observateur entièrement spatiale et physique, il ne s’agit, pour l’enfant, que d’une liaison tout empirique et inintelligible. Du point de vue de la psychologie de réaction, il y a là pur phénoménisme. Du point de vue de la psychologie réflexive, il s’y ajoute sans doute un reste de causalité par efficace, bien qu’à l’âge d’un an et demi l’enfant ait évidemment acquis, grâce à l’imitation des autres et à la découverte de la résistance des choses, une notion plus précise de sa personnalité, et par conséquent des limites entre son moi et le monde extérieur.

Il resterait à parler des séquences causales extérieures à l’activité de l’enfant. Ainsi l’enfant constate que le choc de deux corps produit un son. Comment conçoit-il cette liaison ? Mais nous n’avons malheureusement aucun moyen de nous renseigner. Tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’étant donnée la conduite générale de l’enfant, ou bien de telles séquences ne lui apparaissent pas comme causales, ou bien il doit bien les concevoir sur le modèle de la causalité par efficace, du moins jusqu’au moment où il aura pris suffisamment conscience des résistances du monde extérieur pour établir une première distinction entre son moi et les choses.

Avant de conclure notre exposé, écartons encore une objection. On pourrait penser que si le bébé emploie n’importe quel procédé pour obtenir n’importe quel résultat, au gré des associations fournies par l’expérience, c’est simplement qu’il compte sur ses parents pour réaliser ses désirs. Dans cette hypothèse, le procédé employé par le bébé pour agir sur les choses constituerait simplement une sorte de langage à l’usage des personnes familières. Il n’y aurait pas magie, mais prière adressée à des dieux tout-puissants. Ainsi nous constatons que, vers 1 an ½ et 2 ans, l’enfant vient trouver ses parents dès qu’il a envie de quelque chose et leur dit simplement « S’il te plaît », sans prendre le soin de préciser ce qu’il veut, tant il est convaincu que ses parents connaissent tous ses désirs.

Mais si cette hypothèse devient vraisemblable quand l’enfant commence à parler, elle est insoutenable auparavant, et cela pour trois raisons.

La première raison est que vers 7-8 mois, à l’âge où le bébé commence à imiter autrui (et cet âge, chose intéressante, coïncide avec celui auquel apparaissent les faits de causalité par efficace que nous avons décrits), il n’établit évidemment aucune distinction précise entre sa personne et celle des autres. C’est même cette confusion qui, voyons-nous, explique seule la genèse de l’imitation. Quelle que soit la manière dont on explique le mécanisme ou la technique de l’imitation, il reste en effet à savoir pourquoi l’enfant imite. Or les choses deviennent claires si l’on considère le besoin d’imitation comme un cas particulier de ce besoin si fondamental de l’activité psychique primitive, de faire durer tout ce qui a été une fois senti ou perçu. C’est ce besoin, avons-nous vu, qui est au point de départ de la conquête progressive du monde par l’enfant. C’est ce besoin qui déclenche la réaction circulaire quand les mouvements à reproduire ont déjà été exécutés par le corps propre, et qui déclenche la causalité par efficace, lorsqu’il s’agit de mouvements radicalement étrangers au corps propre. Or, là où les mouvements perçus peuvent être directement assimilés à des mouvements déjà exécutés antérieurement par le corps propre (comme lorsque le bébé entend un son qu’il sait produire, ou voit un mouvement qu’il sait exécuter) le besoin de répétition se prolonge directement en imitation. À cet égard, l’imitation n’est au point de départ, qu’une confusion entre le moi et le monde extérieur, confusion provenant du fait que le bébé s’identifie avec tout ce qu’il perçoit. On ne peut donc en aucune manière voir dans l’imitation naissante une conduite sociale, quoique, dans la suite, l’imitation amène l’enfant à une prise de conscience de certains aspects de son moi. Il n’y a donc pas de conduites sociales au moment où commence à se développer la causalité, mais seulement des conduites solipsistes.

En second lieu, dès que l’imitation devient familière à l’enfant, elle est utilisée comme procédé d’action sur le monde extérieur, ce qui montre bien la parenté entre l’imitation et la causalité naissantes. Ainsi, à 8 et 9 mois, ma fille imitait souvent tel son ou tel geste jusqu’à ce qu’on l’ait répété, ou encore elle cherchait à se faire imiter elle-même. En outre, lorsqu’elle voulait obtenir tel résultat il lui arrivait d’employer indifféremment le procédé de l’imitation ou un des procédés décrits précédemment (remuer la main, se cambrer, etc.). Cela semble parler en faveur de l’hypothèse que nous cherchons à réfuter, que les procédés de la causalité par efficace sont en fait de simples moyens d’agir sur des personnes, moyens analogues à une sorte de langage. Seulement, cette causalité par imitation (sorte de magie imitative naissante) est aussi bien employé vis-à-vis des choses que vis-à-vis des personnes. Ainsi, à 9 mois et 9 jours, ma fille regarde un perroquet que je fais osciller devant elle (geste analogue à celui d’une salutation) sans qu’elle voie ni me sache présent. Dès que je m’arrête, la petite imite ce mouvement avec sa main, puis s’interrompt, puis recommence, cherchant évidemment à faire osciller le perroquet. Comme celui-ci ne bouge plus, elle finit par lui donner un coup tel pour le faire continuer. Il y a bien là la preuve que l’enfant ne distingue pas encore les personnes des choses.

Bien plus, et ceci est la troisième raison, ce qui montre le mieux que ces conduites primitives ne sont pas sociales c’est que, beaucoup plus tard, on trouve encore et à l’égard des personnes elles-mêmes des résidus manifestes de ces procédés quasi magiques. Voici un bon exemple. À 1 an et 10 mois, ma fille tape avec une clef dans le fond d’un panier, et à chaque coup je pousse une sorte de cri qui la fait rire. Elle sait bien que c’est moi que crie, mais elle ne me voit pas. Je suis, en effet, caché derrière une paroi, quoique je l’observe moi-même. Après un moment, j’interromps mon cri. La petite, cherchant alors à le provoquer à nouveau, redouble ses coups, et, constatant l’échec, elle déplace légèrement le panier, le rajuste et recommence à taper. Je crie une fois, puis je m’arrête. Elle déplace alors de nouveau le panier, le rajuste encore une fois et recommence. Elle ne conçoit donc nullement mon cri comme une conduite intentionnelle, que je suis libre ou non d’exécuter. Ce cri n’est pas pour elle la réponse d’une personne à une autre personne. Elle l’assimile au contraire à une sorte de réaction physique nécessaire, qui dépend du choc des clefs contre le panier et de la position du panier. Or si de pareilles confusions se produisent encore à près de 2 ans, il est évidemment impossible de considérer les conduites de la première année comme sociales.

Il nous faudrait maintenant prolonger notre analyse et étudier les faits de phénoménisme accompagnés de causalité par efficace, qui se produisent jusque vers 4 et 5 ans. Nous verrions, en particulier, que cette croyance si répandue chez les petits, et suivant laquelle ils pensent avoir le pouvoir de faire avancer le soleil, la lune et les étoiles (pour ne pas parler des nuages et du ciel tout entier), a une structure psychologique analogue aux attitudes que nous avons étudiées. Mais il faut nous borner, d’autant plus que j’ai eu l’honneur de traiter, il y a quelques jours, dans une conférence donnée à la Cambridge Education Society, de la causalité chez l’enfant de 3 à 12 ans 3.

Cherchons donc à conclure cette rapide esquisse de la causalité chez le bébé. Deux résultats nous paraissent se dégager de ce qui précède. D’une part, ces faits de causalité semblent confirmer l’existence du dualisme que nous avons souligné dans la pensée de la première année : le dualisme de l’accommodation motrice et de l’assimilation autistique. D’autre part, les mêmes faits nous paraissent indiquer à nouveau que, pour la conscience même du bébé, accommodation motrice et assimilation autistique ne font qu’un, grâce au solipsisme qui identifie entièrement le moi du sujet au monde extérieur, autrement dit qui assure l’imbrication la plus étroite des états de conscience moteurs et affectifs dans l’ensemble des représentations visuelles, tactiles et auditives des choses elles-mêmes.

En ce qui concerne le premier point, il ne semble pas y avoir de difficulté. La causalité primitive est à la fois accommodation motrice et assimilation autistique. Elle est accommodation motrice dans la mesure où elle est phénoméniste. L’enfant fait un geste, il constate un résultat, il cherche à reproduire le même geste pour retrouver le même résultat : il n’y a dans ce cycle de mouvements que la prolongation de ce qui se passait lorsque le bébé apprenait à suivre des yeux, à saisir, à porter les objets à la bouche ou dans le champ visuel, etc. En ce sens on peut dire avec Hume que la causalité est née de l’habitude motrice. Mais la causalité primitive est aussi assimilation, au sens que nous avons donné à ce terme, et elle l’est dans la mesure où intervient le sentiment d’efficace. En effet, l’accommodation motrice ne va pas sans états de conscience concomitants (que ceux-ci apparaissent dès le début de l’évolution mentale ou en cours de route ; qu’ils précèdent l’acte d’accommodation, ou lui succèdent, ou l’accompagnent, peu importe ici). Ce sont des désirs, des sentiments d’effort, d’attente, d’inquiétude, de satisfaction, de réussite, etc. Or il est clair, étant donnés ces états de conscience, que le bébé ne va pas établir une liaison tout objective entre ses gestes et leurs résultats, à la manière du savant qui note une simultanéité et se demande s’il y a relation causale. Les états affectifs vont au contraire être encastrés dans la perception du tout, et la conscience du geste efficace sera beaucoup plus, pour le bébé, la conscience des sentiments qui l’accompagnent que la connaissance des caractères objectifs de ce geste (trajectoire, contacts spatiaux, etc.). Lorsque l’enfant saura parler il exprimera cela en disant : « C’est moi qui produis tel résultat… », etc. Avant de parler, et, a fortiori, avant d’avoir la conscience de son moi, il sent quelque chose comme : « Ce désir, ou cet état de conscience d’effort, etc., va avec tel résultat… », etc. Or, s’il en est ainsi, la causalité est aussi bien assimilation autistique qu’accommodation motrice. En voyant un objet qui remue au loin, une montre qui se balance, etc., le bébé englobe aussitôt cette vision dans un schéma connu : il se cambre, par exemple, parce que le geste de se cambrer est le geste qui assure la réalisation des désirs. Autrement dit le désir de voir continuer ce qui intéresse en ce moment le bébé, déclenche le geste habituel de réalisation. Assurément, il y a dans cette forme de causalité autant d’accommodation que d’assimilation, puisque le bébé cherche (comme dans l’imitation elle-même, qui est une accommodation), à reproduire ce qu’il voit et non à le transformer en fonction de ses besoins ; mais, dans la mesure où la causalité primitive contient de l’efficace, il y a assimilation, puisque les moyens que le bébé emploie pour agir sur les choses sont non pas des moyens adaptés à ces choses, mais les gestes qui constituent les simples concomitants habituels des désirs. L’évolution ultérieure de la causalité montre bien ce dualisme. Dans la mesure où l’élément d’assimilation sera éliminé de certains de ces processus, la causalité deviendra tout empirique ou phénoméniste, ce qui va de soi. Mais dans la mesure où l’élément d’accommodation sera éliminé de certains autres processus (sous l’influence de l’émotion, par exemple) ; la causalité deviendra magie pure : tel enfant inventera tel procédé absurde pour ne pas mourir, pour grandir, pour réaliser tel souhait, pour ne pas être puni, etc. Or cette causalité n’a plus rien d’adapté et est tout autistique.

Or, dans la genèse de la causalité, on ne peut pas dire, et c’est cela qui est important à noter, que l’élément d’accommodation précède l’élément d’assimilation, ou l’inverse. Dès les premiers pouvoirs que se découvre le bébé, il considère la chose sur laquelle il opère, comme soumise à son désir, c’est-à-dire comme dépendant de ses états de conscience affectifs, ou même comme participant de ces états de conscience — ce qui est proprement de l’assimilation — et en même temps il exécute et répète aussi correctement que possible le geste qui vient d’être uni, par pur hasard, au résultat remarqué — ce qui est proprement de l’accommodation. Ainsi la causalité primitive nous présente une fusion intime de l’accommodation tout empirique de l’organisme aux choses et de l’assimilation systématique des choses aux états de conscience subjectifs, ce qui est conforme à toute l’activité en général de la première année.

Or, que ce paradoxe implique le solipsisme, c’est ce qui semble maintenant clair. On ne comprendrait rien, en effet, à l’évolution ultérieure de la causalité, si le bébé ne confondait pas son moi avec le monde. Si la causalité primitive se ramenait, en effet, au pur phénoménisme, la causalité devrait ensuite se diriger dans le sens du pur empirisme. Or la causalité, de 3 à 8 ans, n’est en un sens qu’une longue projection du moi dans les choses : l’animisme et le dynamisme enfantin ne consistent qu’à prêter aux choses l’intelligence et l’effort musculaire. D’où cette attitude viendrait-elle, au moment où l’enfant conçoit le monde comme formé d’êtres et de personnes extérieurs à son moi et extérieurs les uns aux autres, si auparavant le bébé n’avait pas considéré les tableaux constituant son univers, comme le simple prolongement de ses désirs et de ses tâtonnements moteurs.