Les races lacustres de la « Limnaea stagnalis » L. : recherches sur les rapports de l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire avec le milieu (1929) a

En Ă©tudiant les travaux relatifs au problĂšme de l’hĂ©rĂ©ditĂ© « de l’acquis », nous avons toujours Ă©tĂ© frappĂ© par le parti que l’on pourrait tirer de l’analyse biomĂ©trique et gĂ©nĂ©tique des formes de mollusques spĂ©ciales aux grands lacs et manifestement issues d’espĂšces non lacustres. Un certain nombre de LimnĂŠa, Valvata, Planorbis, Unio, etc., prĂ©sentent, en effet, dans les lacs de Suisse, de BaviĂšre, de SuĂšde, etc., des variĂ©tĂ©s dont les relations avec le milieu ambiant semblent relativement simples : contraction de la coquille sous l’influence des vagues (LimnĂ©es), allongement de la spire dans la vase (Valvata), rostres (Unio) ou carĂšnes (Planorbes), etc. Ces variĂ©tĂ©s sont-elles hĂ©rĂ©ditaires ou ne sont-ce que des accommodats rĂ©apparaissant Ă  chaque nouvelle gĂ©nĂ©ration ? Et si elles sont hĂ©rĂ©ditaires, faut-il voir en elles un produit de l’action du milieu ou sont-ce des mutations « prĂ©adaptĂ©es » qui ont trouvĂ© dans les lacs un milieu plus propice que dans les marais ?

C’est ce problĂšme que nous avons cherchĂ© Ă  Ă©lucider en ce qui concerne la LimnĂŠa stagnalis. Dans les grands lacs de la Suisse romande (ainsi que dans le lac de Constance, certains lacs bavarois, danois, suĂ©dois, armĂ©niens, amĂ©ricains, etc.) cette espĂšce ubiquiste prĂ©sente une sĂ©rie de formes contractĂ©es, dont les plus accentuĂ©es sont les var. lacustris Stud. et bodamica Cless., lesquelles sont rigoureusement spĂ©ciales aux nappes lacustres. Comme l’a montrĂ© Geyer 1, les transformations de la coquille qui dĂ©finissent ces variĂ©tĂ©s s’expliquent par des causes toutes mĂ©caniques : l’agitation de l’eau contraint l’animal, durant sa croissance, Ă  s’appliquer constamment contre les cailloux servant de support, ce qui dilate l’ouverture et raccourcit la spire. Or ces deux formes extrĂȘmes, Ă©levĂ©es en aquarium durant cinq et six gĂ©nĂ©rations, se sont rĂ©vĂ©lĂ©es entiĂšrement stables et hĂ©rĂ©ditaires. C’est ce fait important dont j’aimerais donner ici une rapide analyse.

Pour situer le phĂ©nomĂšne dans sa vĂ©ritable perspective, j’ai Ă©tudiĂ© 65 000 individus de l’espĂšce prĂ©levĂ©s dans les eaux stagnantes de Suisse romande, plus de 10 000 spĂ©cimens prĂ©levĂ©s, dans les lacs, riviĂšres ou dans les mares avoisinantes, et prĂšs de 3000 individus lacustres et non lacustres Ă©trangers Ă  la Suisse. Enfin j’ai Ă©levĂ© environ 4000 exemplaires en aquarium, issus d’une vingtaine de stations diverses, de lacs ou de marais romands. L’étude dĂ©taillĂ©e de ce matĂ©riel paraĂźtra sous peu dans la Revue suisse de zoologie. J’aimerais, dans ce court article prĂ©liminaire, mettre en Ă©vidence les rĂ©sultats essentiels obtenus au point de vue biologique.

§ 1. — La variation de l’espùce en nature

L’indice mĂ©trique qui rend le mieux compte de la contraction est le rapport de la hauteur de l’ouverture (A) Ă  la hauteur totale de la coquille (H). Plus la coquille est allongĂ©e, plus l’indice H/A est donc Ă©levĂ©. C’est des variations de cet indice que nous parlerons ici.

Commençons par dĂ©crire en quelques mots les stations Ă©tudiĂ©es, car la dispersion de leurs moyennes suffit dĂ©jĂ  Ă  montrer l’opposition des formes lacustres et des formes non lacustres.

Sur 209 stations de marais, d’étangs, etc., dispersĂ©es dans toute la Suisse romande et les contrĂ©es limitrophes (environs de Soleure, de Berne, Seeland, Avenches et Payerne, environs de NeuchĂątel, d’Yverdon, plateau et Jura vaudois, plaine du RhĂŽne vaudoise et valaisanne et environs de GenĂšve), les stations Ă  phĂ©notype le plus allongĂ© se sont trouvĂ©es de 1,89 et l,90 de moyenne et les stations Ă  phĂ©notype le plus contractĂ© de 1,66 et 1,65.

Au contraire sur 165 stations des lacs de NeuchĂątel, de Bienne, de Morat et du LĂ©man, il n’y en a que 23 qui rentrent dans les limites prĂ©cĂ©dentes de dispersion. Deux de ces 23 stations sont d’ailleurs de 1,91 et de 1,94 de moyenne, donc Ă  phĂ©notype un peu plus allongĂ© que les types habituels de marais, ce qui montre d’emblĂ©e que les formes les plus allongĂ©es peuvent fort bien habiter les lacs dans les endroits non exposĂ©s aux vagues. Les 142 autres stations sont rĂ©parties entre les moyennes de 1,30 et de 1,64, les plus nombreuses Ă©tant groupĂ©es autour de 1,50. On voit ainsi combien les variĂ©tĂ©s lacustres diffĂšrent des formes d’eau stagnante.

Deux points sont Ă  noter. Le premier est que les stations Ă  1,30 Ă  1,40 sont toutes spĂ©ciales (sauf une Ă  1,37) au lac de NeuchĂątel. La var. bodamica Cless., qui les caractĂ©rise, n’habite ainsi que la rive nord (la plus exposĂ©e) de ce grand lac, les lacs de Bienne, de Morat et le LĂ©man ne prĂ©sentant que des formes lacustris Ă  1,45-1,55 de moyenne (sauf quelques stations Ă  1,37-1,43 prĂšs de Nyon, c’est-Ă -dire sur le rivage le plus exposĂ© du LĂ©man).

Le second point est que les formes contractĂ©es sont spĂ©ciales au littoral. La faune sublittorale, de 10 Ă  30 mĂštres environ, est, en effet, habitĂ©e par des populations Ă  1,65-1,87 de moyenne, aussi allongĂ©es que le type de l’espĂšce et ne diffĂ©rant de lui que par la taille trĂšs exiguĂ« (c’est la var. que j’ai nommĂ©e Bollingeri il y a une quinzaine d’annĂ©es). On voit Ă  nouveau, par ce fait, que le milieu lacustre comme tel n’a pas pour effet de contracter la coquille : l’agitation littorale seule produit ce rĂ©sultat.

D’autre part, 9 stations fluviales (le RhĂŽne Ă  GenĂšve, la Thielle et l’Aar Ă  la sortie des lacs de NeuchĂątel et de Bienne) ont fourni des moyennes de 1,48 à 1,67 : cette forme fluviale, la var. Rhodani Kob., n’est ainsi qu’une lacustris s’aventurant dans les fleuves et riviĂšres dans la mesure oĂč elle est dĂ©jĂ  adaptĂ©e au milieu agitĂ© par un sĂ©jour prĂ©alable dans les lacs eux-mĂȘmes.

Il reste enfin un groupe de stations prĂ©sentant un grand intĂ©rĂȘt : ce sont les mares stagnantes en relation, par des chenaux, avec la nappe lacustre et certains Ă©tangs, aujourd’hui entiĂšrement sĂ©parĂ©s d’elle, mais ayant appartenu au lac de NeuchĂątel avant la correction des eaux du Jura (vers 1880). Ces deux groupes de stations prĂ©sentent des populations semblables, dont les moyennes oscillent entre 1,53 et 1,71. Or 16 de ces stations sur 25 sont rĂ©parties entre 1,53 et 1,64 ce qui montre combien ces formes, quoique vivant en conditions non lacustres, sortent des limites de variation de l’espĂšce en eaux stagnantes. Est-ce hĂ©rĂ©ditĂ© ou sĂ©lection ? Nous le verrons dans la suite.

En groupant toutes ces stations nous obtenons le tableau suivant :

  Stations non lacustres Lacs RiviÚres Mares communiquant avec les lacs ou anciens lacs Total
129 5 5
132 9 9
135 16 16
138 8 8
141 9 9
144 14 14
147 15 1 16
150 20 2 22
153 16 0 17
156 14 2 3 20
159 8 1 5 20
162 8 2 7 17
165 7 6 1 6 20
168 17 6 2 25
171 28 3 1 32
174 37 2 39
177 44 2 46
180 35 2 37
183 26 1 27
186 12 1 13
189 3 1 4
192 1 1

Si nous passons maintenant à la statistique par individus (et non plus par populations), nous trouvons des résultats exactement comparables.

Sur 8000 spĂ©cimens non lacustres de Suisse romande la moyenne s’est trouvĂ©e de 1,782, ce qui dĂ©finit ainsi le type de l’espĂšce en nature. En choisissant comme limites extrĂȘmes de variation le premier et le dernier millĂ©siles (la limite sĂ©parant le premier du second individu sur 1000 et le 999e du 1000e) on obtient les chiffres de 1,5299 et de 2,0399. Comme la limite infĂ©rieure de contraction est celle qui nous intĂ©resse le plus, puisqu’il s’agit de savoir de combien la dĂ©passent les formes lacustres Ă©levĂ©es en aquarium nous nous sommes livrĂ©s Ă  une sĂ©rie de contrĂŽles :

1° La courbe thĂ©orique calculĂ©e au moyen de l’écart Ă©talon de 0,0285 (obtenu empiriquement sur nos 8000 ex.) donne un premier millĂ©sile de 1,5199.

2° En rĂ©coltant 57 000 individus au hasard (ce qui fait donc 65 000 en tout) je n’ai pas trouvĂ© plus d’un individu sur 1000 de 1,52 et au-dessous. En tout, je n’en ai vu ainsi que 47 en dessous de 1,5299.

3° Ces 47 ex. (sur 65 000) sont constituĂ©s en majoritĂ© par des malformations (ex. de 1,38 Ă  1,49), plus quelques extrĂȘmes normaux Ă  1,50-1,52. On ne saurait donc parler d’une race non lacustre de moyenne infĂ©rieure Ă  1,529.

4° Si nous adjoignons Ă  ce matĂ©riel de 65 000 ex. un millier d’individus rĂ©coltĂ©s dans les mares ayant appartenu avant 1880 au lac de NeuchĂątel, le premier millĂ©sile ne tombe qu’à 1,4999.

5° En mesurant 2350 ex. Ă©trangers dans les musĂ©es de Londres (British MusĂ©um), de Paris (MusĂ©um), de Bruxelles (MusĂ©e royal), de LiĂšge (Institut van Beneden), de BĂąle, de Berne, de Lausanne, NeuchĂątel et de GenĂšve, nous sommes parvenus Ă  construire une courbe qui ressemble en tous points Ă  la courbe de Suisse romande. La moyenne en est de 1,7909. Les extrĂȘmes (dans les deux sens) sont, il est vrai, relativement un peu plus nombreux qu’en Suisse, mais cela va de soi pour des individus de musĂ©e. Or sur ces 2350 il n’y en a que 9 de 1,52 et au-dessous. Plusieurs d’entre eux sont sans doute des individus lacustres insuffisamment Ă©tiquetĂ©s. Tous sont comparables Ă  nos extrĂȘmes non lacustres de Suisse. Le premier millĂ©sile est de 1,499


En conclusion, par mesure de prudence, nous considérerons désormais cet indice de 1,499
 comme marquant la limite inférieure de contraction en milieux non lacustres.

Si nous passons de lĂ  Ă  la courbe fournie par 8000 individus lacustres, nous constatons que la moyenne des formes littorales est de 1,507 et le mode de 1,50, ce qui revient Ă  dire, en gros, que 1 ex. sur 2, dans nos grands lacs, sortent des limites de variation de l’espĂšce en milieux non lacustres. Les individus les plus contractĂ©s sont de 1,14-1,19 (11 ex. sur 8000).

Nous pouvons laisser de cĂŽtĂ© les fleuves et riviĂšres, dont la population toujours est Ă©troitement dĂ©pendante de celle des lacs 2. Quant aux mares communiquant avec les lacs et aux Ă©tangs datant de l’ancien lac de NeuchĂątel, leurs populations contiennent respectivement 138 et 117 individus, sur 1000, de 1,52 et au-dessous. On voit ainsi que leur race semble diffĂ©rente de celle des stations indĂ©pendantes du milieu lacustre. Mais l’analyse gĂ©nĂ©tique seule nous montrera si c’est lĂ  une rĂ©alitĂ© ou une apparence. Disons seulement que le phĂ©nomĂšne n’est pas spĂ©cial Ă  la Suisse romande. En Finlande, oĂč tous les marais sont plus ou moins influencĂ©s par les lacs, et en SuĂšde (en particulier prĂšs de Boras et en relation probable avec les lacs de la Viskau), il existe des formes analogues et en des conditions vraisemblablement identiques : ce sont des formes borealis Bgt. spĂ©cialement contractĂ©es.

  Stations non lacustres Lacs Stations intermédiaires Total
114 3 3
117 8 8
120 32 32
123 65 65
126 126 126
129 200 200
132 302 302
135 409 1 410
138 513 6 519
141 630 12 642
144 1 692 28 721
147 2 745 66 810
150 5 748 142 890
153 20 710 189 913
156 52 665 249 943
159 120 554 301 931
162 257 450 296 975
165 440 359 259 1024
168 658 305 173 1098
171 870 235 121 1182
174 1042 194 76 1268
177 1100 129 34 1228
180 1053 88 27 1142
183 853 71 8 909
186 636 55 5 684
189 434 42 3 460
192 237 21 2 251
195 128 16 2 140
198 54 12 2 64
201 19 8 2 26
204 6 6 1 11
207 2 4 1 6
210 1 2 1 3

Voici, pour conclure, les courbes obtenues au moyen de ces 8000 ex. non lacustres, 8000 ex. de lac et 2000 ex. des mares communicantes ou des Ă©tangs datant de l’ancien lac de NeuchĂątel :

Courbe A : dispersion des 8000 individus non lacustres.

Courbe B : dispersion des 8000 individus lacustres.

Courbe C : dispersion de 2000 individus des mares communiquant avec les lacs et des mares datant de l’ancien lac de Neuchñtel.

Courbe D : 575 ex. de race lacustre (Bodamica) élevés en aquarium durant six générations.

(Pour les données numériques voir les tableaux dans le texte.)

§ 2. — Les facteurs de contraction

Le rĂ©sultat des statistiques prĂ©cĂ©dentes est donc qu’il existe, dans les milieux lacustres littoraux, des formes contractĂ©es sortant complĂštement du domaine de variation de l’espĂšce en eaux stagnantes. Les seuls marais oĂč on trouve des variĂ©tĂ©s en partie comparables Ă  ces formes lacustres sont prĂ©cisĂ©ment les marais ayant Ă©tĂ© ou Ă©tant encore en communication avec les lacs. Il semble donc que la contraction dĂ©pende directement de l’agitation de l’eau. Cherchons Ă  serrer de plus prĂšs l’existence de cette corrĂ©lation.

Selon Geyer, la contraction est due Ă  l’application continue de la coquille sur le substrat, application rĂ©sultant elle-mĂȘme des mouvements de la nappe aquatique ambiante. La contraction serait donc fonction du complexus agitation × substrat. Pour vĂ©rifier cette hypothĂšse nous nous sommes livrĂ© Ă  trois sortes de contrĂŽles : statistique des variations non lacustres en fonction du substrat, statistique des variations lacustres en fonction de l’agitation et du substrat et enfin essai de production expĂ©rimentale de la contraction.

En ce qui concerne le premier point, voici les six types de stations non lacustres que l’on peut distinguer au point de vue de la nature du substrat, et, en regard, la moyenne des populations habitant ces stations :

Types de stations Moyenne Variétés habituelles
Grands étangs profonds (et lacs-étangs) 1,81 Producta
Marécages (à roseaux) 1,72 Elophila-colpodia
Mares (Ă  eaux libres) 1,78 Type
Fossés (eau stagnante) 1,81 Vulgaria-palustrisformis
Canaux (courant léger) 1,74 Elophila
Mares fangeuses 1,69 Turgida

On constate d’emblĂ©e que plus le substrat est fangeux ou encombrĂ© de plantes aquatiques (marĂ©cages avec dĂ©tritus de roseaux), plus la coquille est contractĂ©e, parce que l’animal rampe sur le sol pour trouver sa nourriture et pĂ©nĂštre mĂȘme dans la vase, deux circonstances qui expliquent la dilatation de l’ouverture. D’autre part, le lĂ©ger courant des canaux suffit Ă  rendre compte de la contraction de 1,74, un peu infĂ©rieure Ă  la moyenne du type. Quant aux stations Ă  coefficient supĂ©rieur au type (Ă©tangs et fossĂ©s), il s’agit de milieux dans lesquelles la LimnĂ©e habite sur les plantes aquatiques elles-mĂȘmes, soit que le fond soit peu habitable Ă  cause de la respiration pulmonĂ©e (grands Ă©tangs), soit que le milieu soit encombrĂ© de myriophylles, etc. (fossĂ©s) : la gymnastique continue Ă  laquelle se livre l’animal durant sa croissance a dĂšs lors pour effet d’allonger la coquille qui prend une allure producta Colb. ou mĂȘme palustri formis Kob. (= turriculĂ©e).

Disons d’emblĂ©e que l’élevage en aquarium montre que ces accommodations diverses n’ont rien de nĂ©cessairement hĂ©rĂ©ditaire. Il s’agit de purs phĂ©notypes. Certaines turgida des mares fangeuses deviennent trĂšs allongĂ©es en aquarium, etc. Il est nĂ©anmoins intĂ©ressant de noter que, sur le plan de l’accommodation individuelle, on constate dĂšs les stations non lacustres, une relation Ă©vidente entre l’indice de contraction et les mouvements de l’animal en fonction du substrat.

Quant aux lacs, la corrĂ©lation entre la contraction et le complexe agitation × substrat a dĂ©passĂ©, en prĂ©cision, tout ce que nous escomptions au dĂ©but de notre statistique. Dans un mĂȘme lac (le lac de NeuchĂątel) nous avons distinguĂ© 9 types de stations, par ordre d’agitation croissante, et avons mesurĂ© 300 ex. de chacune de ces stations. Voici le rĂ©sultat :

I. Stations exposées aux deux vents principaux (nord et ouest), sur des rives faisant cap et à substrat composé de galets ou de rochers (quais de Neuchùtel, etc.) : 1,30-1,32 (v. bodamica Cless.).

II. Stations exposées aux deux vents, à substrat identique mais ne faisant point cap (Monruz, SerriÚres, etc.) : 1,34-1,36 (v. bodamica Cless.).

III. Stations à substrat caillouteux (identique aux précédents) mais exposées à un vent seulement (Colombier, Saint-Blaise, etc.) : 1,42 (v. lacustris Stud.).

IV. Stations exposées à un seul vent et à substrat mi-caillouteux mi-sablonneux (phragmitaies avec quelques galets : Marin, La TÚne, etc.) : 1,47-1,49 (v. lacustris Stud.).

V. Stations exposées à un seul vent, à substrat entiÚrement sablonneux et vaseux (phragmitaie : Marin) : 1,53 (v. lacustris Stud.-media Htm.).

VI. Stations à substrat identique au précédent, exposées également à un seul vent, mais à vagues atténuées à cause du fond trÚs faible (Grand-Marais) : 1,58 (intermedia).

VII. MĂȘme substrat et mĂȘme fond mais dans des baies presqu’entiĂšrement abritĂ©es du vent (Witzwil) : 1,63 (intermedia God. -turgida Htm.).

VIII. Marais temporairement indépendants de la nappe lacustre (La TÚne, etc.) : 1,66-1,72 (turgida Htm. -elophila Bgt.).

IX. Faune sublittorale : 1,73-1,80 (v. Bollingeri Piag.).

Si nous comparons maintenant le lac de NeuchĂątel aux trois autres grands lacs romands la loi peut encore se vĂ©rifier. Les lacs de Bienne et de Morat, beaucoup plus petits que celui de NeuchĂątel, ne prĂ©sentent que des formes correspondant aux stations IV-IX (1,45-1,80). Quant au LĂ©man, qui est un peu plus grand que le lac de NeuchĂątel, sa forme de demi-lune et ses rives dĂ©coupĂ©es ont pour effet que peu de grĂšves sont exposĂ©es aux deux vents principaux avec la mĂȘme intensitĂ©. Il n’y a guĂšre que le littoral de Nyon Ă  Coppet qui soit comparable Ă  ceux de la rive nord du lac de NeuchĂątel, d’oĂč des stations Ă  1,37-1,42.

Mais peut-ĂȘtre aussi convient-il de faire intervenir, pour expliquer les diffĂ©rences entre le LĂ©man et le lac de NeuchĂątel, le facteur temps. En effet, le LĂ©man, plus proche des sources de l’ancien glacier du RhĂŽne que le lac de NeuchĂątel a certainement Ă©tĂ© habitĂ© par les mollusques beaucoup plus tard que les lacs subjurassiens. Un tel fait peut-il jouer un rĂŽle ? Si l’on songe aux Paludines de Neumayr et aux CĂ©rithes de Boussac, il le semble bien.

Ceci nous conduit Ă  la question des LimnĂ©es fossiles postglaciaires. Favre 3 a Ă©tudiĂ© celles des environs de GenĂšve et nous avons pu de notre cĂŽtĂ© rĂ©colter un matĂ©riel assez abondant dans la craie lacustre nĂ©olithique de la TĂšne et les couches plus rĂ©centes. Or un rĂ©sultat essentiel ressort de ce double examen : c’est que l’évolution conduisant Ă  la contraction lacustris ou bodamica semble avoir Ă©tĂ© extrĂȘmement lente. Nous sommes donc ici en prĂ©sence d’une orthogĂ©nĂšse comparable Ă  celle qui a conduit les Valvata alpestris primitives aux Valv. antiqua lacustres, ainsi que Favre l’a Ă©tabli dans ses belles Ă©tudes.

En effet, les LimnĂ©es lacustres originelles, et cela jusqu’au nĂ©olithique de la TĂšne, sont des formes trĂšs allongĂ©es (var. vulgaris West. et subula West.) comparables Ă  celles qui existaient alors dans les stations non lacustres et qui ont subsistĂ© dans la faune sublittorale et dans les lacs-Ă©tangs actuels (cf. la f. raphidia du lac de Silan, dans l’Ain, la f. producta du Loclat de Saint-Blaise, prĂšs NeuchĂątel, etc.). L’examen des couches successives de la TĂšne montre que cette forme a mĂȘme subsistĂ© dans le lac jusqu’au ve siĂšcle, Ă  cĂŽtĂ© des lacustris toujours plus envahissantes (terrasse de 4 mĂštres datant probablement de l’éboulement contemporain des Burgondes) 4.

Un tel fait prouve assurĂ©ment que les formes allongĂ©es peuvent se dĂ©velopper jusqu’à un certain point dans les lacs : si les formes contractĂ©es sont utiles Ă  l’adaptation de l’espĂšce au milieu lacustre, elles ne sont donc pas absolument nĂ©cessaires, et ne rĂ©sultent en tout cas pas d’une action immĂ©diate et de courte durĂ©e des conditions littorales sur le patrimoine hĂ©rĂ©ditaire.

Ces considĂ©rations rendent indispensable l’examen de quelques lacs Ă©trangers Ă  notre territoire. Disons d’abord qu’un grand nombre de lacs prĂ©sentent des formes lacustris et mĂȘme bodamica analogues Ă  celles de nos lacs romands. Le Bodan (lac de Constance), par exemple, offre toute la gamme des variations possibles (stations de 1,29-1,30 Ă  1,60-1,80). Les lacs suĂ©dois, bavarois, syriens, etc., obĂ©issent aux mĂȘmes rĂšgles. Seulement, Ă  cĂŽtĂ© d’eux on trouve des lacs Ă©tendus, mais trĂšs dĂ©coupĂ©s, ou des lacs proches des Alpes (et par consĂ©quent jeunes), dans lesquels l’adaptation lacustris ne s’est pas opĂ©rĂ©e. Ce sont, par exemple, les lacs d’Annecy et du Bourget, les lacs italiens, le lac Balaton et surtout les lacs de la Suisse centrale (Thoune, Brienz, Zoug et Quatre-Cantons). Dans tous ces lacs l’espĂšce est rare, confinĂ©e en quelques baies ou quelques phragmitaies peu exposĂ©es et reprĂ©sentĂ©e soit par des formes elophila (lac d’Annecy Ă  Saint-Jorioz), soit par des formes allongĂ©es rappelant les individus nĂ©olithiques de la TĂšne. L’exemple le plus curieux est celui du lac de Zoug : j’ai trouvĂ© Ă  Zoug mĂȘme, sur des grĂšves caillouteuses et des quais rocheux, quelques individus allongĂ©s (Ă  1,74 de moyenne, mais allant jusqu’à 1,90) qui s’agrippent aux potamots et aux myriophylles et dont plusieurs ont la spire cassĂ©e Ă  son extrĂ©mitĂ©, preuve de l’inadaptation relative de ces formes en un tel milieu. Pourquoi donc l’espĂšce ne s’est-elle point adaptĂ©e Ă  ces lacs et en est-elle restĂ©e au stade comparable Ă  celui du lac de NeuchĂątel durant le nĂ©olithique ? Est-ce le temps qui a fait dĂ©faut ? Ou bien faut-il expliquer l’absence des lacustris par la configuration dĂ©coupĂ©e des littoraux, un rivage exposĂ© sur quelques kilomĂštres continus Ă©tant nĂ©cessaire Ă  la production de telles variĂ©tĂ©s ?

Venons-en, enfin, Ă  notre essai de production expĂ©rimentale de la contraction en aquarium agitĂ©. Nous avons, dans ce but, prĂ©levĂ© une ponte dans une mare Ă  1,78 entiĂšrement indĂ©pendante des lacs (Ă  Monsmier, Seeland) et avons Ă©levĂ© comme tĂ©moins une fraction des nouveau-nĂ©s dans nos bocaux immobiles habituels. L’autre fraction a Ă©tĂ© dĂ©posĂ©e dans un aquarium rectangulaire, balancĂ© rĂ©guliĂšrement au moyen d’un moteur Ă©lectrique Ă  raison de 8 à 10 heures par jour. Le fond de cet agitateur Ă©tait garni de cailloux. Les tĂ©moins ont fourni une moyenne de 1,83 (il faut dire Ă  cet Ă©gard qu’en aquarium toutes les formes sont plus allongĂ©es que leurs parents en nature). Les individus soumis Ă  l’agitation ont par contre prĂ©sentĂ© une contraction sensible, marquĂ©e par l’indice moyen de 1,72. Les descendants de ces individus ainsi que les descendants des tĂ©moins ont donnĂ© d’autre part, des indices moyens de respectivement 1,87 et 1,85. Il est Ă  noter, enfin, que tous ces exemplaires appartiennent Ă  la race que nous appellerons II A, et non Ă  la race I, qui est plus allongĂ©e. Or, cette race II A a toujours fourni en aquarium des moyennes de 1,80-1,88. On peut donc conclure de cette expĂ©rience : 1° que l’agitation de l’eau produit bien une lĂ©gĂšre contraction, contraction assez sensible pour sortir du domaine de variation de la race en aquarium immobile ; 2° mais que cette contraction est loin de rejoindre d’emblĂ©e les formes proprement lacustres. Y parviendrait-on par action cumulative sur un grand nombre de gĂ©nĂ©rations ? Il faudrait au moins un siĂšcle d’agitation continue pour trancher la question.

Notre expĂ©rience suffit donc Ă  confirmer ce fait que la variation due Ă  l’agitation s’opĂšre dans le sens de la contraction, et non dans celui de l’allongement. Mais une action immĂ©diate, ne portant que sur une gĂ©nĂ©ration, ne suffit pas Ă  produire des morphoses Ă  faciĂšs lacustre. L’exemple du lac de Zoug et des formes fossiles Ă©tait d’ailleurs lĂ  pour nous en prĂ©venir.

§ 3. — Les cinq races dissociĂ©es par l’élevage en aquarium

En Ă©levant durant cinq gĂ©nĂ©rations continues, dans des bocaux identiques — et immobiles — les descendants d’individus provenant d’un certain nombre de stations lacustres et non lacustres, nous sommes parvenu Ă  distinguer au moins cinq races stables. Il en existe certainement d’autres encore, dans les eaux stagnantes, mais notre but Ă©tant de dĂ©terminer la diffĂ©rence des races lacustres et des races non lacustres, nous avons surtout Ă©tudiĂ© les plus contractĂ©es des races de marais de maniĂšre Ă  fixer avec exactitude la limite sĂ©parant ces lignĂ©es des races proprement lacustres.

Voici les courbes de fréquence obtenue en ce qui concerne les races non lacustres (chaque courbe représente la somme des individus des cinq générations).

I. Courbe de fréquence des individus de race I (Loclat).

II. Courbe des individus de lignée II A et II 8 (Thielle et Champion).

III. Courbe des individus de lignée III A (Champion) et III B (ancien lac de Neuchùtel) donc des lignées actuellement non lacustres de race III

IIIâ€Č (en pointillĂ©), Courbe des individus de lignĂ©es III C, III D et III E, donc des lignĂ©es lacustres de race III (ont Ă©tĂ© ajoutĂ©s les individus des F3.5 de race III de Marin).

IV. Courbe des individus de race IV de Nidau (ont été ajoutés les individus de F3.5 de race IV de Marin).

V. Courbe des individus de race V de Hauterive.

(Pour des données numériques voir les tableaux dans le texte).

Race I (Loclat) Race II A (Thielle) Race II B (Champion) Race III A (Champion)
1,50 6
1,55 15
1,60 1 5 56
1,65 3 5 13 76
1,70 6 20 41 75
1,75 29 57 58 44
1,80 83 87 51 21
1,85 124 71 30 6
1,90 107 30 8
1,95 57 9 3
2,00 30 4 1
2,05 8
2,10 1

 

La race I (voir fig. 1) est issue d’une population de producta, dont l’histoire du nĂ©olithique Ă  nos jours permet de la considĂ©rer comme descendant des formes allongĂ©es primitives dont nous avons dĂ©jĂ  parlĂ©. La moyenne en est en aquarium de 1,89, le premier et le troisiĂšme quartiles de 1,84 et 1,94, le premier et le dernier centiles de 1,719 et de 2,079.

Fig. 2

La race II A (voir fig. 2) est issue d’une population Ă  phĂ©notype 1,69 Ă  Thielle, mais habitant un canal dans lequel les phĂ©notypes les plus divers se produisent selon le courant ou l’abondance des plantes. La moyenne en aquarium est de 1,83, le premier et le troisiĂšme quartiles de 1,78 et 1,88, le premier et le dernier centiles de 1,665 et de 2,039. Quant Ă  la lignĂ©e II B, nous n’avons pu dĂ©cider s’il s’agissait d’une lignĂ©e de mĂȘme race II mais lĂ©gĂšrement impure ou d’une race distincte. Sa moyenne est de 1,78, le premier et le troisiĂšme quartiles de 1,739 et de 1,830, le premier et le dernier centile de 1,625 et de 1,999. Les cinq gĂ©nĂ©rations n’ont pas donnĂ© lieu Ă  des dĂ©viations dans une direction constante et je n’ai pu non plus faire dĂ©vier leurs moyennes par des sĂ©lections entre individus extrĂȘmes.

Fig. 3

Avec la lignĂ©e III A (voir fig. 3) nous entrons dans la zone intĂ©ressant les formes de lac : nous allons voir, en effet, que cette race donne naissance Ă  plusieurs accommodats proprement lacustres. Je n’ai pu dĂ©couvrir cette race, en dehors des lacs, qu’en une ou deux stations prĂšs de Champion et d’Anet, stations qui prĂ©sentent en nature un phĂ©notype de 1,72 (elophila) mais qui ont pu, Ă  la rigueur, ĂȘtre en communication avec la nappe lacustre avant la correction des eaux du Jura. La moyenne de cette race, en aquarium, est de 1,698, le premier et le troisiĂšme quartiles de 1,649 et de 1,755, le premier et le dernier centiles de 1,529 et de 1,869. C’est lĂ  la race la plus contractĂ©e trouvĂ©e dans les milieux non lacustres. Si nous choisissons comme limite infĂ©rieure de contraction en aquarium l’indice prĂ©cĂ©dant immĂ©diatement celui de l’individu le plus contractĂ© de cette lignĂ©e, nous trouvons 1,499, ce qui correspond au premier millĂ©sile des individus non lacustres en nature (y compris ceux des mares datant de l’ancien lac de NeuchĂątel).

À ce propos, nous pouvons maintenant faire un pas de plus dans la solution du problĂšme des populations datant de l’ancien lac de NeuchĂątel. Elles appartiennent aussi, en effet, Ă  cette race III, et donnent en aquarium des lignĂ©es trĂšs comparables Ă  celles dont nous venons de parler, sauf un ou deux extrĂȘmes en plus dans les deux sens. Voici la dimension de ces lignĂ©es, comparĂ©e Ă  celle de la prĂ©cĂ©dente :

III B (ancien lac ; Maison Rouge, etc.) III A (Champion)
1,45 3
1,50 8 6
1,55 22 15
1,60 57 56
1,65 90 76
1,70 88 75
1,75 54 44
1,80 20 21
1,85 5 6
1,90 3

La moyenne de ces formes III B est de 1,688, le premier et le troisiĂšme quartiles de 1,645 et de 1,745, le premier et le dernier centile de 1,505 et de 1,895 (voir fig. 3). On le voit, les deux lignĂ©es sont assez exactement comparables. Or, par un hasard heureux, nous avons dĂ©couvert dans la collection Locard, au MusĂ©um d’Histoire naturelle de Paris, 18 individus Ă©levĂ©s par Locard lui-mĂȘme dans son aquarium, Ă  Lyon, et rĂ©partis sur 3 gĂ©nĂ©rations. Ces individus, Ă©tiquetĂ©s turgida, ont vraisemblablement pour ascendants des exemplaires de Montbrizon (Loire) provenant d’une population bien Ă©tudiĂ©e par cet auteur et nettement turgida (1,66 en nature). Les 18 individus en question prĂ©sentent une moyenne de 1,68, un premier et un troisiĂšme quartile de 1,645 et de 1,735, les individus extrĂȘmes Ă©tant de 1,52 et de 1,76. Nous avons lĂ  la preuve que cette race existe en dehors de l’influence de tout lac.

Mais alors pourquoi les formes de l’ancien lac de NeuchĂątel prĂ©sentent-elles en nature un phĂ©notype plus contractĂ© que les formes de Champion ou de Lyon qui appartiennent Ă  la mĂȘme race (les premiĂšres populations sont, en effet, de 1,58-1,62 de moyenne, les secondes de 1,66-1,72) ? Peut-ĂȘtre parce que le lac les a Ă©purĂ©es, tandis que les populations de race III indĂ©pendantes des lacs sont toujours plus ou moins impures ? Peut-ĂȘtre aussi parce que leur sĂ©jour dans le lac a rendu la race plus plastique ? La solution de ce petit problĂšme dĂ©pend Ă©videmment de celle que nous serons conduits Ă  donner Ă  la question d’ensemble de la contraction hĂ©rĂ©ditaire en eaux lacustres.

Passons donc Ă  l’examen des races correspondant aux populations bodamica-lacustris-intermedia. Voici d’abord l’ensemble des courbes obtenues en Ă©levant des lignĂ©es de cinq gĂ©nĂ©rations de ces diverses populations :

Race III C (Colombier : intermedia-lacustris) Race III D (Rouges-Terres : intermedia) Race III E (Witzwil : intermedia) Race IV (Nidau : Rhodani-lacustris) Race V (Hauterive : bodamica)
1,20 1
1,25 8
1,30 24
1,35 98
1,40 1 224
1,45 1 2 12 135
1,50 7 14 3 54 61
1,55 29 29 21 86 22
1,60 53 33 36 73 2
1,65 79 41 31 31
1,70 44 30 21 14
1,75 15 21 8 1
1,80 6 18 1
1,85 2 8
1,90 1 4

On constate tout d’abord que la race III existe dans les lacs, sous un gĂ©notype exactement identique Ă  celui de III B et trĂšs analogue Ă  celui de III A.

La lignĂ©e III C est spĂ©cialement intĂ©ressante Ă  cet Ă©gard, parce qu’elle provient d’une population Ă  type intermedia-lacustris oscillant entre 1,42 et 1,56 suivant la hauteur des eaux. Un tel fait montre que la race III suffit Ă  produire des accommodats de type lacustris. L’importance de cette circonstance n’échappera Ă  personne : puisqu’une race à gĂ©notype peu contractĂ© en aquarium (1,65) peut produire en nature des phĂ©notypes lacustris, comment les lacustris vraies et gĂ©notypiques (de race IV et surtout V) ont-elles pu supplanter par sĂ©lection cette race III si elles ne sont dues qu’à des mutations fortuites ?

Quoi qu’il en soit, la moyenne de III C est de 1,65, le premier et le troisiĂšme quartiles de 1,615 et 1,715, le premier et le dernier centiles de 1,51 et 1,87. — La lignĂ©e III D (intermedia en nature : 1,59) prĂ©sente une moyenne de 1,66, un premier et un troisiĂšme quartile de 1,61 et 1,74, un premier et un dernier centiles de 1,499 et de 1,929. Quant Ă  la lignĂ©e III E, elle provient d’une population lacustre trĂšs analogue Ă  celle des mares datant de l’ancien lac de NeuchĂątel (1,63 Ă  Witzwil). Sa moyenne en aquarium est de 1,65, le premier et le troisiĂšme quartiles sont de 1,615 et 1,705, le premier et le dernier centiles de 1,519 et 1,799.

Jusqu’ici nous n’avons donc Ă©tĂ© mis en prĂ©sence d’aucun gĂ©notype spĂ©cifiquement lacustre. Si l’on adopte comme limite infĂ©rieure de contraction en milieux non lacustres l’indice de 1,499 toutes les lignĂ©es III (C, D et E) rentrent en effet dans le domaine de variation des races Ă©trangĂšres aux lacs, puisque leur premier centile n’est jamais infĂ©rieur Ă  cet indice. Avec la race IV, par contre, nous abordons un domaine diffĂ©rent.

DĂšs l’abord l’examen qualitatif suffit Ă  l’attester. La race III, comme la race II est, en effet, caractĂ©ristique par sa spire relativement effilĂ©e (bien que la race III ait une grande ouverture, ce qui diminue l’indice de contraction) et sa couleur foncĂ©e (coquille brun cornĂ©, animal gris noir). La race IV, au contraire, prĂ©sente une spire plus conique et une couleur albine (deux caractĂšres que la race V accusera encore bien davantage). Or nous ne connaissons, parmi les races non lacustres que la race I (et les formes affines, trĂšs allongĂ©es en aquarium) qui soit relativement albine.

Quant aux indices quantitatifs, la lignĂ©e IV, qui provient de Nidau (station Ă  1,50 Ă  la sortie du Lac de Bienne et Ă  l’entrĂ©e de l’Aar) prĂ©sente une moyenne de 1,589, un premier et un troisiĂšme quartiles de 1,555 et 1,645, un premier et un dernier centiles de 1,465 et 1,745 (voir fig. 4). Les gĂ©nĂ©rations successives ont prĂ©sentĂ© des moyennes de 1,56 ; 1,58 ; 1,57 ; 1,63 ; 1,58 et l,56 (j’ai Ă©levĂ© une sixiĂšme gĂ©nĂ©ration par mesure de prudence). On voit donc que ces indices diffĂšrent de ceux de la race III. Les deux races ne sont cependant pas trĂšs Ă©loignĂ©es l’une de l’autre et si nous n’avions pas rencontrĂ© la race V nous hĂ©siterions Ă©videmment Ă  voir dans la lignĂ©e IV une race spĂ©cifiquement lacustre.

Fig. 4

Un fait certain dĂ©montre pourtant la diffĂ©rence des races III et IV : c’est que nous avons rĂ©ussi Ă  les dissocier l’une de l’autre lorsqu’elles se sont trouvĂ©es mĂȘlĂ©es dans des lignĂ©es impures. Voici, par exemple, une lignĂ©e (de Marin : lacustris) dont les deux premiĂšres gĂ©nĂ©rations sont restĂ©es impures et dont les trois derniĂšres gĂ©nĂ©rations ont donnĂ©, par sĂ©lection, deux types distincts correspondant respectivement aux races III et IV :

F1 et F2 (impures) F3-5 de race III F3-5 de race IV
1,40 2 2
1,45 8 3
1,50 6 8
1,55 9 4 17
1,60 20 6 18
1,65 30 20 15
1,70 40 25 3
1,75 19 25 1
1,80 18 11
1,85 4 6
1,90 2 2

Les moyennes ont Ă©té : F1 = 1,68 ; F2 = 1,69 ; F3-5 (race III) = 1,72 ; 1,73 et 1,72 ; F3-5 (race IV) = 1,66 ; 1,57 et 1,57. Une telle dissociation prouve assurĂ©ment l’existence de deux races. Or le type IV, dans ce cas comme dans celui de Nidau sort nettement des limites de variations des races non lacustres.

La race IV correspond, en nature, aux phĂ©notypes lacustris et Ă  certaines Rhodani. Venons-en maintenant Ă  la race V, qui est constituĂ©e par les bodamica du lac de NeuchĂątel, c’est-Ă -dire par les formes lacustres les plus contractĂ©es qui soient. Or, et c’est lĂ  le point central de nos rĂ©sultats, cette race est non seulement trĂšs stable, mais encore trĂšs nettement distincte de toutes les lignĂ©es examinĂ©es jusqu’ici. Avec sa moyenne de 1,43 en aquarium elle est, en effet, aussi Ă©loignĂ©e de la race III (race non lacustre la plus contractĂ©e) que celle-ci l’est de la race subulĂ©e n° I. Bien plus, cette moyenne de 1,43 est infĂ©rieure Ă  celle des populations les plus contractĂ©es des lacs de Bienne et de Morat, mesurĂ©es en nature, et atteint presque celle des populations les plus contractĂ©es du LĂ©man mesurĂ©es Ă©galement en nature (Nyon : 1,37-1,42). Tout malacologiste qui verrait nos exemplaires d’aquarium les prendrait pour des lacustris nĂ©es et ayant crĂ» dans les lacs eux-mĂȘmes ! Voir Ă  cet Ă©gard la fig. 5 (le premier individu figurĂ© appartient Ă  la premiĂšre gĂ©nĂ©ration nĂ©e en aquarium, les trois autres Ă  la troisiĂšme).

Fig. 5

La moyenne de cette lignĂ©e V 5 est donc de 1,43 (sur 575 ex.), le premier et le dernier quartile de 1,385 et de 1,495, le premier et le dernier centiles de 1,285 et de 1,585 et enfin les individus extrĂȘmes de 1,24 (5e gĂ©nĂ©ration !) et de 1,64 (2e gĂ©nĂ©ration). Voici le tableau des six gĂ©nĂ©rations successives :

F1 (1,44) F2 (1,45) F3 (1,43) F4 (1,41) F5 (1,42) F6 (1,41) Total
1,20 1 1
1,25 3 2 1 2 8
1,30 1 1 4 4 9 5 24
1,35 3 11 25 30 23 6 98
1,40 3 36 58 71 49 7 224
1,45 3 31 44 26 24 7 135
1,50 2 16 23 7 11 2 61
1,55 1 7 9 1 4 22
1,60 7 1 2

On voit ainsi que loin de s’allonger avec le temps, le type tend plutĂŽt Ă  se contracter, Ă©videmment Ă  cause de la sĂ©lection Ă  laquelle nous l’avons soumis en choisissant chaque fois les individus les plus nets comme parents de la gĂ©nĂ©ration suivante.

Notons encore que si la limite inférieure de contraction des races non lacustres en aquarium, ou des phénotypes non lacustres en nature, est bien de 1,499, alors non seulement la moyenne des individus de cette race V est trÚs en dessous de cette limite (1,43), mais encore on trouve 490 individus sur 575 (= 85%) qui présentent une contraction dépassant un tel indice.

Tous ces chiffres concordent donc pour montrer avec Ă©vidence que la forme lacustre bodamica constitue bien une race stable sortant complĂštement, mĂȘme lorsqu’on l’élĂšve en eau immobile, des limites de variation du type stagnalis, ainsi que des races non lacustres de l’espĂšce. Voir Ă  cet Ă©gard la courbe D (dans l’ensemble des courbes A-D) et la courbe V dans l’ensemble I-V.

Un doute subsiste cependant : Ă  la 50e gĂ©nĂ©ration, par exemple, ce type V serait-il encore stable ? D’aprĂšs les gĂ©nĂ©ticiens modernes, le meilleur critĂšre de la stabilitĂ© d’une race consiste en la possibilitĂ© de l’épurer par sĂ©grĂ©gation, lorsqu’on la croise avec une autre race. Nous avons fait l’expĂ©rience, en accouplant un individu de race V avec un individu de race I (la race I et la race V prĂ©sentant des aires de dispersion qui n’interfĂšrent pas). MalgrĂ© les difficultĂ©s dues Ă  l’autofĂ©condation, nous avons pu obtenir une sĂ©grĂ©gation nette en F3 et cela en croisant entre eux les individus extrĂȘmes de F2. La sĂ©grĂ©gation est voilĂ©e en F2 parce qu’aucune des deux races n’a dominĂ© l’autre. Voici le tableau des trois gĂ©nĂ©rations obtenues ;

F1 F2 F3
1,30 2
1,35 1 5
1,40 3 10
1,45 7 10
1,50 1 7 5
1,55 13 16 1
1,60 16 15 1
1,65 5 18 3
1,70 2 13 9
1,75 1 10 11
1,80 7 7
1,85 5 4
1,90 1 2
1,95 1
2,00 1

L’absence de dominance en F1 est-elle due Ă  un polyhybridisme ou Ă  une Ă©quivalence analogue Ă  celle des Primula rouges et blanches ? L’autofĂ©condation des LimnĂ©es s’oppose Ă  toute analyse gĂ©nĂ©tique complĂšte, ce qui empĂȘche de trancher cette question. Le problĂšme n’a, d’ailleurs, pas d’intĂ©rĂȘt pour nous : l’existence d’une sĂ©grĂ©gation en F3 suffit Ă  attester la stabilitĂ© de la race V.

Voici, enfin, quelques complĂ©ments d’information relatifs Ă  la dispersion de nos cinq races. À cĂŽtĂ© des Ă©levages complets, de 5 gĂ©nĂ©rations par lignĂ©e, nous nous sommes livrĂ©s, en effet, Ă  quelques Ă©levages partiels, d’une ou deux gĂ©nĂ©rations, seulement, destinĂ©s Ă  dĂ©terminer la ou les races auxquelles appartiennent telle ou telle population en nature.

Populations non lacustres :
Canal fangeux à Roche (1,66) → 1,93 de moyenne en aquarium (race I).
MarĂ©cage Ă  Noville (1,72) → 1,90 (race I ou I-II).
Mares à Cornaux (1,74) → 1,87 (id.).
Mare à Monsmier (1,78) → 1,84 (race II).
Lac-Ă©tang de BrĂȘt (1,80 ?) → 1,75 (race II ?).
Pisciculture de Payerne (1,65) → 1,69 (race III).
Mare à Anet (1,72) → 1,69 (race III).

On voit ainsi qu’il n’existe aucune corrĂ©lation nette entre la moyenne de ces populations en aquarium et leur moyenne en nature. La mĂȘme remarque s’impose en ce qui concerne les stations lacustres, sauf celles de race V toujours reconnaissables en nature (moyennes 1,30-1,36) :

Marais de la Tùne en communication avec le lac (1,72) → 1,92 (race I !).
Marais de Cerlier (1,66) → 1,89 (race I).
Phragmitaie à Witzwil (1,63) → 1,82 (race II).
Cully prùs Lausanne (1,45) → 1,67 (race III).
Port d’Hauterive prùs Neuchñtel (1,55) → 1,69 (race III).
Île de Saint-Pierre, lac de Bienne (1,45) → 1,54 (race IV).
Dans la Thielle à Thielle (1,48) → 1,56 (race IV).
Crans prùs Nyon (1,37) → 1,56 (race IV).

4. — Conclusions

1. L’origine des accommodats non hĂ©rĂ©ditaires. — L’analyse gĂ©nĂ©tique qui prĂ©cĂšde prouve que la contraction des variĂ©tĂ©s lacustres rĂ©sulte de la somme de deux facteurs — toute la question Ă©tant de savoir si le second prolonge le premier ou s’ils n’ont rien Ă  faire l’un avec l’autre : d’une part, une accommodation individuelle au milieu, et, d’autre part, une contraction proprement raciale. Il convient donc d’examiner sĂ©parĂ©ment ces deux aspects du problĂšme.

L’existence de la contraction-accommodat est attestĂ©e par ce double fait : 1° que les formes les plus contractĂ©es (race V) sont encore plus contractĂ©es en nature qu’en aquarium (1,30-1,36 en nature et 1,41-1,45 en aquarium) ; 2° que certaines races peu contractĂ©es (race III) peuvent donner en nature des morphoses Ă  phĂ©notype lacustris.

Mais l’explication de cette contraction-accommodat ne saurait nous retenir longtemps : elle rĂ©sulte, en effet, trop clairement des statistiques qui prĂ©cĂšdent. Du moment que la contraction, en nature, est en corrĂ©lation Ă©troite avec l’agitation du milieu, et du moment que l’élevage en agitateur d’une population de race allongĂ©e rĂ©ussit Ă  provoquer d’emblĂ©e une contraction, lĂ©gĂšre mais sensible, il est Ă©vident que la contraction-accommodat rĂ©sulte de l’action du complexus agitation × substrat.

Mais tout n’est pas dit ainsi, car il importe de montrer que le milieu n’agit pas, sans plus, sur le test mĂȘme : ce sont les mouvements de l’animal, durant sa croissance, qui constituent la vraie cause de la contraction-accommodat. À cet Ă©gard nous nous sommes livrĂ© Ă  deux sortes de recherches : d’une part Ă  une analyse psychologique du comportement moteur de l’animal, et d’autre part, Ă  un essai de transplantation d’une population jeune d’un milieu dans un autre.

Le comportement des LimnĂ©es consiste en conduites qui peuvent se classer sous les deux rubriques suivantes : rĂ©flexes (hĂ©rĂ©ditaires) et habitudes (individuelles). Parmi les rĂ©flexes, ceux de la marche et de la nutrition jouent, entre autres, un rĂŽle important dans les mouvements de l’animal en relation avec le milieu, mais les rĂ©flexes que nous appellerons patellaire et de retrait sont Ă  coup sĂ»r ceux dont l’action est prĂ©pondĂ©rante : Ă  chaque Ă©branlement un peu violent, la LimnĂ©e esquisse, en effet, soit un mouvement de retrait dans la coquille, en lĂąchant du pied le support, comme c’est le cas chez les ValvĂ©es ou aussi les PulmonĂ©s terrestres (rĂ©flexe de retrait), soit un mouvement d’application de la coquille contre le support, le pied se dilatant et faisant ventouse Ă  la maniĂšre de celui d’une Patella (rĂ©flexe patellaire). Or si ces deux rĂ©flexes sont communs Ă  toutes les races, lacustres et non lacustres, ils ne s’en dĂ©veloppent pas moins trĂšs diffĂ©remment dans la nature suivant les milieux. En effet, les animaux d’eau stagnante, tout en faisant constamment usage de leur pied pour adhĂ©rer au sol ou aux plantes pendant la reptation ou la nutrition, n’ont presque jamais l’occasion d’exercer leur rĂ©flexe patellaire proprement dit : en cas de secousse, c’est toujours au retrait qu’ils ont recours. Par contre, chez les animaux lacustres exposĂ©s aux grandes vagues, le retrait serait cause de mort presque certaine (le bris de la spire entraĂźne les lĂ©sions du foie et de l’intestin) : c’est donc toujours le rĂ©flexe patellaire qu’ils emploient pour rĂ©pondre aux mouvements du milieu ambiant.

Il y a dans cette diffĂ©renciation des rĂ©flexes, un premier facteur d’habitude. Mais les belles expĂ©riences de PiĂ©ron sur la mĂ©moire de la LimnĂ©e, ainsi que les recherches de Buytendijk sur les mouvements des LimnĂ©es que l’on pose sur le dos, montrent que cet Ă©lĂ©ment d’habitude peut aller assez loin chez notre espĂšce. En effet, l’étude des procĂ©dĂ©s de reptation et de traction de la coquille nous a montrĂ© l’existence de grandes diffĂ©rences d’une population Ă  l’autre, ces diffĂ©rences venant d’ailleurs se greffer simplement sur les rĂ©flexes communs et ne constituant pas par elles-mĂȘmes une caractĂ©ristique raciale hĂ©rĂ©ditaire (en effet, les habitudes de reptation en aquarium sont communes Ă  toutes les races). Les individus d’eau stagnante prennent, par exemple, l’habitude d’entourer de leur pied, en faisant tube, les tiges des vĂ©gĂ©taux. Lorsqu’on secoue lĂ©gĂšrement, en aquarium, au moment oĂč ils rampent contre le verre, des individus fraĂźchement importĂ©s des marais ou des lacs, on voit mĂȘme souvent les premiers lĂącher le support pour esquisser de leur pied un mouvement d’enveloppement, comme si une tige allait s’offrir Ă  eux ; les seconds au contraire adhĂšrent immĂ©diatement au verre, par rĂ©flexe patellaire.

À cet Ă©gard, nous avons essayĂ© de mesurer les diffĂ©rences, tant d’ordre gĂ©notypique que d’ordre phĂ©notypique, de la puissance patellaire. Nous avons, pour ce faire, soumis un certain nombre d’individus Ă  des chocs uniformes, rĂ©glĂ©s par la hauteur de chute d’un bocal suspendu Ă  une poulie. Sans parvenir Ă  une mesure bien prĂ©cise, nous avons cependant pu Ă©tablir : 1° que les individus sortis du lac rĂ©sistent sensiblement mieux aux chocs que les individus ayant vĂ©cu dans les marais : les moyennes respectives sont de 277 contre 104 6 ; 2° que ces diffĂ©rences ne sont pas hĂ©rĂ©ditaires : non seulement les individus d’étangs possĂšdent, comme on voit, le rĂ©flexe patellaire, mais encore, l’expĂ©rience appliquĂ©e aux individus nĂ©s en aquarium donne des rĂ©sultats Ă  peu prĂšs uniformes quelle que soit leur race.

La conclusion de tout cela est Ă©videmment que la contraction-accommodat ne rĂ©sulte pas d’une action directe du milieu sur la coquille, mais d’une action sollicitant de l’animal certaines rĂ©actions motrices, lesquelles impriment Ă  la coquille sa forme phĂ©notypique. En effet, l’emploi constant du rĂ©flexe patellaire a pour rĂ©sultat de dilater l’ouverture et de raccourcir la spire, d’oĂč la contraction gĂ©nĂ©rale de la coquille. Les habitudes de reptation sur les plantes aquatiques ont, au contraire, pour effet, de diminuer la surface d’application de la sole pĂ©dieuse. En outre, les contorsions continuelles que nĂ©cessite la marche en de tels milieux ont Ă©galement pour rĂ©sultat d’amincir la coquille. En bref, contraction et allongement sont dus, sur le plan de l’accommodation individuelle, Ă  des facteurs entiĂšrement psychomoteurs : c’est ce que Cope a appelĂ© la cinĂ©togenĂšse.

Voici enfin une expĂ©rience de contrĂŽle. Nous avons rĂ©coltĂ©, pour les dĂ©poser en aquarium, deux groupes d’individus jeunes (Ă  peu prĂšs au milieu de la croissance). Les uns provenaient d’un fossĂ© garni de plantes, les autres d’une flaque caillouteuse de la grĂšve de Marin (lac de NeuchĂątel). Les premiers appartenaient Ă  la race II A (1,78 en nature, 1,80-1,85 en aquarium). Les seconds aux races mĂȘlĂ©es II-III (1,41-1,48 en nature, 1,67-9 en aquarium : cf. plus haut la lignĂ©e impure de Marin, les individus dont il va ĂȘtre question ayant justement servi de parents Ă  cette lignĂ©e). Or les individus du premier groupe ont continuĂ© de croĂźtre, en aquarium, selon la forme esquissĂ©e en nature, et cela sans aucune dĂ©formation au point oĂč la croissance a repris dans nos bocaux. Au contraire, les 5/7 des individus du second groupe (51 ex. sur 71) prĂ©sentent une dĂ©formation en ce point prĂ©cis : la ligne de suture s’est abaissĂ©e immĂ©diatement, d’oĂč une diminution de la hauteur de l’ouverture et un allongement corrĂ©latif de la spire (voir fig. 6). Autrement dit, sitĂŽt en aquarium, ces individus se sont mis Ă  croĂźtre selon une forme nouvelle, plus allongĂ©e qu’en nature. Comment expliquer un tel fait sinon en faisant intervenir les mouvements nĂ©cessitĂ©s par la vie en aquarium (sur les plantes et les parois verticales), opposĂ©s aux mouvements en nature (sur les galets) ? On ne voit guĂšre, en effet, comment une action physico-chimique du nouveau milieu agirait immĂ©diatement sur le manteau et la coquille, tandis qu’on voit fort bien comment les mouvements de reptation ou de traction peuvent directement imprimer au manteau de nouveaux plis agissant sur la pellicule coquilliĂšre en train de se former.

Fig. 6

Encore un mot, avant de passer Ă  la question de l’origine des races. Peut-on admettre, Ă  cĂŽtĂ© des rĂ©flexes communs Ă  toutes les races et des habitudes variant d’une population Ă  l’autre, l’existence de comportements hĂ©rĂ©ditaires spĂ©ciaux selon les races ? Autrement dit, les races contractĂ©es lacustres diffĂšrent-elles des races non lacustres, non seulement par leur forme mais encore par leur Ă©quipement psychomoteur hĂ©rĂ©ditaire ? En aquarium, nous n’avons pu en faire la preuve, parce qu’il s’agit assurĂ©ment d’aptitudes plus que de mĂ©canismes tout montĂ©s et que les aptitudes peuvent ĂȘtre voilĂ©es par les habitudes dues au milieu uniforme de nos bocaux. Mais, en nature, il semble bien que l’écologie de ces races suffise Ă  attester l’existence de tropismes ou de dispositions psychomotrices hĂ©rĂ©ditaires. Pourquoi, en effet, la race V (bodamica) n’habite-t-elle que les grĂšves caillouteuses les plus exposĂ©es ? Ou bien il s’agit d’une mutation fortuite et, si elle a choisi ce milieu, c’est qu’il lui convenait mieux que le milieu sublittoral ou que les milieux littoraux abritĂ©s. Ou bien il s’agit d’une race produite par ce milieu mĂȘme, et alors son choix Ă©cologique rĂ©sulte d’une interaction directe. Dans les deux cas il y a Ă©lection tropique hĂ©rĂ©ditaire, analogue Ă  celle des Patelles pour les rochers, mais cette Ă©lection est ici d’autant plus remarquable que l’espĂšce stagnalis est rĂ©pandue dans les milieux les plus diffĂ©rents. Notons, Ă  l’appui de cette supposition, une observation curieuse. Dans le lac de Zoug nous avons vu, sur un littoral relativement exposĂ©, des stagnalis typiques nager au fil de l’eau et s’agripper aux plantes. Jamais nous n’avons rencontrĂ©, dans le lac de NeuchĂątel, de bodamica se livrant Ă  de tels exercices, mĂȘme par un calme plat et sur des littoraux oĂč croissent les plantes aquatiques.

II. L’origine des races lacustres. — Parler de l’origine de races qui existent peut-ĂȘtre depuis 3 ou 4000 ans, c’est un peu comme de disserter sur les origines du langage ou les origines de la vie. Bornons-nous donc Ă  examiner les hypothĂšses Ă©volutionnistes actuellement en cours et Ă  Ă©valuer, dans la mesure du possible, leur plus ou moins grande probabilitĂ© eu Ă©gard aux faits prĂ©cĂ©demment dĂ©crits.

Le problĂšme est le suivant. Voici une ou deux races nouvelles. Leurs caractĂšres de contraction sont orientĂ©s dans le mĂȘme sens que celui des accommodats — celui-ci Ă©tant dĂ» aux mouvements de l’animal. En outre, leur habitat est prĂ©cisĂ©ment celui qui explique la formation des accommodats. Faut-il donc considĂ©rer ces races comme produites par le milieu ainsi que les accommodats eux-mĂȘmes ou comme s’étant constituĂ©es par mutation fortuite et ayant trouvĂ© leur milieu aprĂšs coup ?

Le problĂšme est bien connu. Dans toutes les conditions un peu spĂ©ciales (populations halophiles, xĂ©rophiles, alpines, abyssales, etc.) on trouve des races Ă  caractĂšres hĂ©rĂ©ditaires orientĂ©s dans le mĂȘme sens que ceux des accommodats. Et cependant la discussion concernant la genĂšse de ces races n’est pas close ! Mais l’originalitĂ© de notre exemple consiste en ce que le caractĂšre commun Ă  l’accommodat et Ă  la race est, dans le cas particulier de nos accommodats, manifestement dĂ» Ă  des causes psychomotrices, Ă  de la cinĂ©togenĂšse. Or, et il faut insister sur ce point, cet exemple est reprĂ©sentatif de toute une classe de faits : chez toutes les LimnĂ©es lacustres, chez les ValvĂ©es, etc., on trouverait des phĂ©nomĂšnes analogues. On voit donc l’importance du problĂšme.

Sans entrer dans le détail des hypothÚses génétiques particuliÚres, discutons simplement la probabilité respective des deux seules grandes solutions possibles : mutation : fortuite avec sélection ou action du milieu sur la production des races nouvelles.

I. La premiĂšre solution reviendrait Ă  dire que des mutations contractĂ©es peuvent se produire n’importe oĂč. Mais, le lac Ă©liminant les formes allongĂ©es, ces mutants se seraient rĂ©pandues sur les littoraux exposĂ©s. De plus, « prĂ©adaptĂ©s » (par hasard) aux lacs, ils auraient Ă©tĂ© peu Ă  peu Ă©liminĂ©s des eaux stagnantes, parce que non adaptĂ©s Ă  de tels milieux.

En faveur de cette hypothÚse on peut avancer les arguments suivants :

1° Il peut se produire n’importe oĂč des mutations dont on perdra toute trace, mĂȘme palĂ©ontologique, et qui disparaĂźtront parce que non adaptĂ©es. Nos races IV et V, bien que sortant du domaine actuel de variation de l’espĂšce en eaux stagnantes, peuvent ĂȘtre de celles-lĂ . Leur survie en milieux lacustres s’expliquerait d’autre part, par la convergence de leurs caractĂšres avec les exigences de ces conditions spĂ©ciales.

2° En ce qui concerne la « prĂ©adaptation » (au sens statistique de CuĂ©not), nous avons pu Ă©tablir jadis 7 que les races naines de mollusques alpins Ă©taient dĂ©jĂ  plus ou moins contenues dans le domaine de variation de l’espĂšce en plaine : plus une espĂšce est variable en conditions normales, plus elle a de chance ainsi de monter haut, grĂące Ă  l’existence de ses variĂ©tĂ©s « prĂ©adaptĂ©es ». Si les formes naines de plaine venaient Ă  disparaĂźtre nous aurions ainsi l’illusion d’une action directe du milieu alpin sur le polymorphisme de l’espĂšce. — Il pourrait en ĂȘtre de mĂȘme en ce qui concerne nos LimnĂ©es.

3° Dans les grandes lignes, il est exact que les formes allongĂ©es ont peine Ă  s’adapter aux milieux lacustres. Les mutants contractĂ©s ont donc pu l’emporter sur elles par sĂ©lection continue.

L’hypothĂšse paraĂźt donc simple et claire. Mais, Ă  la serrer de prĂšs, de nombreuses difficultĂ©s viennent en diminuer la vraisemblance. Voici les principales d’entre elles :

1° Si les races IV et V Ă©taient apparues par mutation fortuite, on devrait en trouver partout, ce qui n’est nullement le cas. On comprend bien, en effet, que les lacs Ă©liminent les races allongĂ©es, mais on ne voit en rien pourquoi les milieux non lacustres Ă©limineraient en retour les formes contractĂ©es. Les LimnĂŠa auricularia et ovata, trĂšs contractĂ©es et albines, peuvent vivre en eaux stagnantes 8. Pourquoi nos races IV et V ne le pourraient-elles pas ? Nous avons d’ailleurs tenu Ă  faire l’expĂ©rience, en dĂ©posant une ponte de race V dans une mare du Plateau vaudois situĂ©e Ă  700 mĂštres d’altitude et en dehors de tout contact possible avec les lacs : les 19 individus que nous avons retrouvĂ©s quelques mois aprĂšs prĂ©sentaient une moyenne de 1,39 ; autrement dit ils Ă©taient plus contractĂ©s encore que les individus d’aquarium (quoique un peu moins contractĂ©s que leurs ascendants lacustres !).

Or la difficultĂ© est commune Ă  toutes les races lacustres de mollusques. Admettons, en effet, que le milieu non lacustre Ă©limine, pour une raison encore mystĂ©rieuse, nos races IV et V. Mais pourquoi Ă©limine-t-il aussi les LimnĂŠa ovata var. patula, les Valvata antiqua, et autres races lacustres ? Si c’est pour une cause gĂ©nĂ©rale, alors il est difficile d’admettre que le milieu n’influe en rien sur la production des mutations. Si c’est pour des causes diverses, pourquoi convergent-elles avec tant de rĂ©gularité ?

2° Dans notre ignorance, admettons cependant que les races IV et V ne puissent vivre durant de nombreuses gĂ©nĂ©rations en eaux stagnantes. Mais alors pourquoi n’existent-elles pas au moins dans tous les lacs ? Il est, en effet, trĂšs frappant de constater, non seulement qu’elles sont localisĂ©es dans les grands lacs Ă  rivages peu dĂ©coupĂ©s et d’origine suffisamment ancienne, mais encore qu’elles habitent, au sein mĂȘme de ces lacs, des milieux exactement corrĂ©latifs Ă  leur contraction : la race V ne vit ainsi, en Suisse, que sur les littoraux les plus exposĂ©s du Bodan et du lac de NeuchĂątel (rive nord), la race IV restant confinĂ©e dans les endroits un peu moins exposĂ©s de ces mĂȘmes lacs, ainsi que sur les rives les plus ventĂ©es du LĂ©man et des lacs de Bienne et de Morat. Pourquoi donc, si ces races sont dues Ă  des mutations fortuites, ne sont-elles pas rĂ©pandues plus uniformĂ©ment dans ces lacs, et surtout pourquoi n’existent-elles pas Ă©galement dans les lacs situĂ©s entre le Bodan et les lacs romands : lacs de Zurich, de Zoug, des Quatre-Cantons, de Sempach, de Thoune et de Brienz ? 9

3° L’hypothĂšse mutationniste suppose que les races nouvelles trouvent, aprĂšs coup, le milieu convenant Ă  leur forme. Mais un Ă©lĂ©ment essentiel est nĂ©gligĂ© ici : la psychologie de l’animal. Pour trouver un milieu convenable, il faut, en effet, Ă  cet animal une psychologie adaptĂ©e Ă  ce milieu. À la Patelle, dont la forme convient aux rochers, il faut un Ă©quipement moteur Ă©galement propre au milieu rupestre. Comment donc admettre que la forme et les tendances psychomotrices s’accordent entre elles, si elles ne rĂ©sultent pas simultanĂ©ment d’une action du milieu ? Dira-t-on que les tropismes nouveaux de nos races IV et V rĂ©sultent aprĂšs coup de leur forme nouvelle ? Mais Ă  une mĂȘme forme nouvelle peut correspondre un trĂšs grand nombre de tendances motrices diffĂ©rentes. Lorsque la forme s’accorde aussi bien avec l’équipement psychomoteur hĂ©rĂ©ditaire que c’est le cas chez les Patelles, les Ancyles ou les LimnĂ©es contractĂ©es, et que, de plus, cette forme est semblable Ă  celle des accommodats rĂ©sultant prĂ©cisĂ©ment des mouvements de l’animal, on a peine Ă  ne pas voir dans l’ensemble du processus un rĂ©sultat du milieu, mais Ă  des Ă©chelles diverses.

4° Venons-en Ă  la sĂ©lection. L’hypothĂšse d’une mutation fortuite suppose, en effet, comme contrepartie nĂ©cessaire, cette hypothĂšse supplĂ©mentaire que les mutants contractĂ©s ont conquis, par sĂ©lection progressive, le terrain occupĂ© par les races antĂ©rieures. Si les races IV et V n’étaient jamais en prĂ©sence que des races I et Il, la supposition ne ferait pas de difficultĂ©s. Mais il y a la race III, laquelle peut produire en milieux lacustres des morphoses presqu’aussi contractĂ©es que la race IV ! Ainsi Ă  Cully (LĂ©man) la race III donne des accommodats de 1,46 de moyenne, alors que la race IV dans les lacs de Bienne et de Morat ne dĂ©passe jamais 1,45 dans le sens de la contraction. La sĂ©lection est donc inutile, en droit, Ă  l’adaptation de l’espĂšce au milieu lacustre, puisque la race III suffit Ă  cette adaptation. Bien plus, la race IV une fois constituĂ©e, comment la race V l’emportera-t-elle sur elle, puisque la race IV est susceptible de produire des morphoses presqu’aussi contractĂ©es (1,37 prĂšs Nyon) que celles de la race V (1,30-1,36) ? Est-ce un degrĂ© de plus ou de moins de contraction qui suffira Ă  la sĂ©lection pour assurer une rĂ©partition aussi prĂ©cise des races lacustres en fonction du milieu que celle dont nous avons fourni prĂ©cĂ©demment la description ?

5° Inutile en droit, Ă  cause du jeu des accommodats non hĂ©rĂ©ditaires, la sĂ©lection semble en outre bien difficile Ă  rĂ©aliser en fait. Les races allongĂ©es n’ont, en effet, nullement disparu des lacs : cantonnĂ©es dans la faune sublittorale ou dans les baies abritĂ©es, elles entourent de toutes parts les populations contractĂ©es. Celles-ci ne sont donc pas isolĂ©es comme elles le seraient dans une Ăźle ou une vallĂ©e alpestre. On ne voit guĂšre, dans ces conditions, comment elles sont parvenues Ă  se sĂ©grĂ©ger, par simple sĂ©lection, de la race III, puisque celle-ci peut fournir des morphoses adaptĂ©es aux mĂȘmes milieux que les premiĂšres. Au contraire, dans l’hypothĂšse d’une action du milieu, les races IV et V rĂ©sulteraient plus ou moins directement des accommodats contractĂ©s de race III, ce qui expliquerait l’épuration progressive de ces races.

En bref, l’hypothĂšse des mutations fortuites avec sĂ©lection aprĂšs coup reste plausible. Mais elle exige une sĂ©rie d’hypothĂšses supplĂ©mentaires destinĂ©es Ă  Ă©carter chacune des difficultĂ©s Ă©numĂ©rĂ©es. Si nous songeons maintenant, Ă  l’ensemble des races lacustres de mollusques dont il faudrait expliquer ainsi, par une accumulation de hasards heureux, les caractĂšres morphologiques convergents, les localisations Ă©cologiques et les comportements psychomoteurs, cela risque de mener loin.

II. Passons Ă  l’hypothĂšse d’une action du milieu sur la formation des races contractĂ©es. En faveur de cette hypothĂšse on peut Ă©numĂ©rer les arguments suivants :

1° La contraction de la coquille semble constituer le type mĂȘme des caractĂšres d’ordre mĂ©canique, donc des caractĂšres soumis Ă  l’action du milieu.

2° La ressemblance de la contraction hĂ©rĂ©ditaire avec la contraction-accommodat, due elle-mĂȘme aux habitudes motrices individuelles, ajoute Ă  la valeur de cette prĂ©somption.

3° Les races contractĂ©es n’existent que dans les lacs. La contraction de ces races est fonction de la grandeur des lacs, donc de leur agitation totale. Au sein d’un mĂȘme lac, elles ont, enfin, un habitat spĂ©cialisĂ© en fonction du mĂȘme facteur agitation × substrat.

4° L’évolution de la contraction semble avoir Ă©tĂ© trĂšs lente, du palĂ©olithique Ă  nos jours, et s’ĂȘtre opĂ©rĂ©e Ă  la maniĂšre d’une orthogĂ©nĂšse. Or on comprend mal le concept d’orthogĂ©nĂšse sans l’hypothĂšse d’une action du milieu.

Par contre, les difficultés sont les suivantes :

1° La contraction expĂ©rimentale en aquarium agitĂ© ne donne lieu Ă  aucune transmission hĂ©rĂ©ditaire : il y a donc pour le moins Ă  considĂ©rer des seuils de durĂ©e ou d’intensitĂ©.

2° Les races IV et V n’existent pas dans tous les lacs et ne sont apparues que tard dans celui de NeuchĂątel. Le milieu ne produit donc pas sans plus son effet sur la contraction. Une rĂ©action de l’organisme, rĂ©action soumise Ă  des seuils d’intensitĂ© ou de durĂ©e, est pour le moins nĂ©cessaire.

3° Certaines formes contractĂ©es (les accommodats de race III) rentrent, dĂšs la premiĂšre gĂ©nĂ©ration Ă©levĂ©e en aquarium, dans les limites, de variation non lacustres. MĂȘme conclusion que prĂ©cĂ©demment.

4° De mĂȘme que les Valvata de Favre ont essayĂ© deux solutions contraires en prĂ©sence du milieu lacustre (→ depressa et → antiqua) avant de s’orienter vers le type antiqua, de mĂȘme les LimnĂ©es lacustres nĂ©olithiques sont plus allongĂ©es que le type non lacustre lui-mĂȘme. Ce n’est qu’aprĂšs cette pĂ©riode de dissociation des caractĂšres antagonistes, que les types lacustris et bodamica se sont dessinĂ©s.

5° Il n’y a pas de caractĂšres isolĂ©s. L’ensemble des caractĂšres d’une race forme toujours un syndrome, lequel peut ĂȘtre plus ou moins propice Ă  la contraction. D’oĂč Ă  nouveau une discontinuitĂ© possible, dont les seuils correspondraient Ă  l’existence des diverses races que nous avons constatĂ©es.

⁂

En conclusion, le milieu ne s’imprime pas passivement sur l’organisme, mais on voit mal, en retour, comment l’organisme varierait en toute indĂ©pendance par rapport au milieu. Entre le mutationnisme intĂ©gral et l’hypothĂšse d’une hĂ©rĂ©ditĂ© continue de l’acquis, il doit donc y avoir un tertium. Le problĂšme des rapports entre l’accommodat individuel et l’hĂ©rĂ©ditĂ© dans un cas tel que le nĂŽtre, nous paraĂźt tenir Ă  la question des relations entre l’habitude et le rĂ©flexe. Or le rĂ©flexe ne saurait ĂȘtre une simple habitude devenue hĂ©rĂ©ditaire, mais il n’y a pas hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© totale entre l’habitude et le rĂ©flexe. Comment donc concevoir le rapport des deux termes ? Les mutationnistes les plus convaincus distinguent aujourd’hui, Ă  cĂŽtĂ© de l’hĂ©rĂ©ditĂ© mendĂ©lienne, une hĂ©rĂ©ditĂ© gĂ©nĂ©rale dont l’effet serait de conserver les grands « plans d’organisation », y compris naturellement l’essentiel de l’organisation rĂ©flexe. Le jour oĂč l’on connaitra les rapports exacts de cette hĂ©rĂ©ditĂ© gĂ©nĂ©rale avec la production des mutations, on comprendra peut-ĂȘtre comment le fonctionnement somatique peut intervenir dans l’hĂ©rĂ©ditĂ©.