L’adaptation de la Limnaea stagnalis aux milieux lacustres de la Suisse romande : Ă©tude biomĂ©trique et gĂ©nĂ©tique (1929) a

Introduction

Les discussions relatives Ă  l’influence du milieu sur le patrimoine hĂ©rĂ©ditaire — à l’« hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis » — en sont aujourd’hui Ă  un point mort. D’une part, il n’est que trop Ă©vident qu’aucune expĂ©rience n’a pu Ă©tablir aux yeux de tous l’existence d’une hĂ©rĂ©ditĂ© des caractĂšres acquis : les mutations se produisant en laboratoire paraissent, en effet, indiffĂ©rentes au point de vue de l’adaptation et, par consĂ©quent, dues Ă  des causes indĂ©pendantes du milieu. La preuve qu’il n’en est pas ainsi semble, du moins dans l’état actuel de nos connaissances, impossible Ă  fournir. Mais, d’autre part, lorsque l’on considĂšre, non pas seulement les grands « plans d’organisation » rĂ©vĂ©lĂ©s par l’embryologie causale et caractĂ©risant l’hĂ©rĂ©ditĂ© gĂ©nĂ©rale, mais encore le dĂ©tail des races et des espĂšces de certains genres bien Ă©tudiĂ©s Ă  cet Ă©gard, on ne peut se refuser Ă  admettre l’existence d’une adaptation relative des structures au milieu 1. Or, comment concevoir une adaptation au milieu qui se serait construite en toute indĂ©pendance du milieu ?

Les phĂ©nomĂšnes les plus troublants Ă  ce point de vue nous ont toujours paru ĂȘtre constituĂ©s par les cas d’adaptation mĂ©canique. Cope 2 a Ă©crit un livre singuliĂšrement suggestif sur ce sujet, accumulant les exemples de modifications structurales du squelette des vertĂ©brĂ©s et de dĂ©formations mĂ©caniques de coquilles d’invertĂ©brĂ©s pour montrer combien certaines formes semblent liĂ©es aux mouvements de l’animal. L’existence de cette « cinĂ©togenĂšse », comme dit Cope, fournirait un argument dĂ©cisif en faveur du lamarckisme
 si nous n’avions pas appris depuis les difficultĂ©s d’ordre expĂ©rimental inhĂ©rentes Ă  la notion de l’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis.

Malheureusement, la cinĂ©togenĂšse est de ces processus qui semblent devoir Ă©chapper toujours Ă  l’investigation en laboratoire. Comment soumettre un animal Ă  des conditions mĂ©caniques nouvelles assez longtemps pour dĂ©former son squelette ou sa coquille ? Aussi les facteurs mĂ©caniques sont-ils ceux dont on tient le moins compte dans les discussions actuelles. Mais la raison n’en est-elle pas que, trop souvent, les spĂ©cialistes de l’hĂ©rĂ©ditĂ© et les systĂ©maticiens s’ignorent mutuellement ? La connaissance prĂ©cise des espĂšces, variĂ©tĂ©s et accommodats individuels en nature ne serait-elle pas parfois bien utile au gĂ©nĂ©ticien qui dissocie les races in vitro ? Et la combinaison de l’analyse biomĂ©trique en nature avec l’analyse gĂ©nĂ©tique en laboratoire ne serait-elle pas susceptible de permettre une Ă©tude de la cinĂ©togenĂšse ?

À cet Ă©gard, le cas des Mollusques aquatiques est d’un singulier intĂ©rĂȘt, Ă©tant donnĂ©e la simplicitĂ© relative de l’action du milieu sur la coquille. Les exemples citĂ©s par Cope de columelles tordues sous l’influence apparente des mouvements du muscle columellaire n’ont, pour ne parler que de ceux-lĂ , rien perdu de leur valeur thĂ©orique. Nous nous sommes donc proposĂ© l’analyse de phĂ©nomĂšnes analogues de cinĂ©togenĂšse portant sur les dĂ©formations du test en fonction du milieu.

Le milieu lacustre est particuliĂšrement favorable Ă  ce genre d’investigation. Les grands lacs de l’Europe centrale et septentrionale hĂ©bergent, en effet, un certain nombre de variĂ©tĂ©s malacologiques qui leur sont propres, et qui, d’autre part, appartiennent Ă  des espĂšces dont le type est l’épandu dans presque tous les milieux non lacustres d’Eurasie. D’oĂč un double problĂšme : peut-on assigner telle cause mĂ©canique prĂ©cise Ă  l’apparition de ces variĂ©tĂ©s lacustres et quelles sont les relations gĂ©nĂ©tiques qui unissent les variĂ©tĂ©s en question aux types de leurs espĂšces respectives ? Autrement dit, sont-ce des races stables ou de simples accommodats, et, si ce sont des races, pourquoi sont-elles spĂ©cifiquement lacustres ?

Les Unio, Anodonta, Valvata, Planorbis, Gulnaria peuvent donner prise Ă  des recherches de ce genre. Mais aucun cas n’est plus simple que celui de la LimnĂŠa stagnalis L. Cette espĂšce est reprĂ©sentĂ©e dans tous les milieux stagnants ou sub-stagnants d’Eurasie et d’AmĂ©rique du Nord par la forme allongĂ©e que chacun lui connait. Dans les grands lacs, au contraire, elle donne naissance Ă  des variĂ©tĂ©s contractĂ©es, dont les extrĂȘmes (lacustris et bodamica) rappellent presque la LimnĂŠa (Gulnaria) auricularia. Or, comme Geyer l’a mis en Ă©vidence, la cause d’une telle contraction paraĂźt toute naturelle : l’agitation de l’eau contraint l’animal Ă  appliquer sans cesse la coquille contre le substrat pierreux sur lequel il rampe et Ă  tirer sans cesse sur le muscle columellaire. D’oĂč un double effet d’agrandissement de l’ouverture et de raccourcissement de la spire, ce qui suffit Ă  expliquer la contraction gĂ©nĂ©rale de la coquille.

C’est donc le problĂšme soulevĂ© par l’existence de ces formes que nous nous sommes proposĂ© de rĂ©soudre. Il s’agissait simplement de vĂ©rifier, par une statistique en nature, le bien-fondĂ© de l’explication de Geyer, puis de voir si les variĂ©tĂ©s contractĂ©es Ă©taient hĂ©rĂ©ditaires. Or, il s’est trouvĂ© que la plus accentuĂ©e des variĂ©tĂ©s lacustres (la var. bodamica Cless.) est parfaitement stable et que, Ă©levĂ©e dans l’eau immobile des aquariums, elle atteint une moyenne de contraction sortant complĂštement des limites de variation du type de l’espĂšce (voir pl. 3, fig. 58-77). Un fait aussi imprĂ©vu demandait une analyse minutieuse. C’est pourquoi nous avons rĂ©coltĂ© un matĂ©riel de plus de 80 000 exemplaires de l’espĂšce et c’est pourquoi notre travail a pris des proportions que le lecteur aura Ă©videmment peine Ă  nous pardonner. Nous avons Ă©tudiĂ© 65 000 individus provenant des eaux stagnantes et 10 000 individus provenant des lacs de la Suisse romande, ainsi que plus de 3000 individus (lacustres et non lacustres) Ă©trangers Ă  notre territoire ; enfin, 4000 individus sont nĂ©s et se sont dĂ©veloppĂ©s dans nos bocaux d’élevage.

Le rĂ©sultat de ces recherches n’a pas déçu notre attente. Nous ne connaissons pas de polymorphisme hĂ©rĂ©ditaire aussi nettement dĂ©pendant du milieu que celui des adaptations mĂ©caniques de la LimnĂŠa stagnalis aux lacs de la Suisse romande. À lui seul, assurĂ©ment, un tel exemple ne suffit pas Ă  prouver grand’chose. Mais eĂ»t-on accumulĂ© un nombre suffisant d’exemples analogues que la thĂ©orie de la variation en tirerait peut-ĂȘtre quelque profit.

Qu’il nous soit permis Ă  ce propos d’exprimer notre reconnaissance trĂšs vive Ă  nombre de personnes dont la science et l’obligeance ont rendu cette Ă©tude possible. Nos savants collĂšgues de l’UniversitĂ© de GenĂšve, MM. R. Chodat et E. GuyĂ©not, ainsi que M. A. Naville, ont bien voulu nous Ă©clairer de leurs conseils sur de nombreux points litigieux, ce qui ne signifie d’ailleurs nullement qu’ils aient Ă  endosser la responsabilitĂ© de toutes nos opinions ! Nos anciens maĂźtres et collĂšgues de l’UniversitĂ© de NeuchĂątel, MM. A. Jaquerod et O. Fuhrmann ont bien voulu mettre leurs laboratoires Ă  notre disposition durant le temps que nous avons travaillĂ© Ă  NeuchĂątel.

MM. D. Geyer, de Stuttgart, J. Favre et G. Mermod, du MusĂ©um d’histoire naturelle de GenĂšve, m’ont laissĂ© abuser de leur obligeance inĂ©puisable et de leur Ă©rudition. Enfin, nous devons les plus vifs remerciements Ă  tous ceux qui ont mis Ă  notre disposition les collections Ă©trangĂšres, oĂč nous avons pu recueillir tant de renseignements prĂ©cieux : M. Louis Germain, au MusĂ©um d’histoire naturelle de Paris, M. Robson, au British Museum, le major O. Dupuis, au MusĂ©e royal d’histoire naturelle de Bruxelles, M. F. Carpentier, Ă  l’Institut van Beneden de LiĂšge, M. G. Bollinger, au MusĂ©um de BĂąle, M. Baumann, Ă  celui de Berne et M. Murisier, Ă  celui de Lausanne.

Le choix des unités de mesure

Avant d’aborder l’analyse des faits, il convient de s’entendre sur les procĂ©dĂ©s de mesure Ă  adopter pour mettre en Ă©vidence les variations de l’espĂšce en fonction de la vie lacustre. Les var. lacustris Stud. et bodamica Cless. diffĂšrent du type stagnalis, ainsi que des variĂ©tĂ©s connues en eaux stagnantes, par une contraction gĂ©nĂ©rale de la coquille : la spire devient trĂšs courte et l’ouverture trĂšs grande. Comment traduire en chiffres une telle variation ?

Deux relations peuvent ĂȘtre utiles Ă  envisager Ă  cet Ă©gard : le rapport de la hauteur de l’ouverture Ă  la hauteur totale de la coquille et le rapport de la largeur de la coquille Ă  la hauteur maximale. Si nous dĂ©signons par H la hauteur totale de la coquille, par A celle de l’ouverture et par L la largeur maximale de la coquille, nous pouvons dire que plus la coquille est allongĂ©e (var. producta, palustriformis, etc.) plus les valeurs des rapports (H/A) + (H/L) sont grandes. Au contraire, plus la coquille est contractĂ©e (var. turgida, borealis, intermedia, Rhodani et lacustris), plus ces valeurs seront faibles. L’idĂ©al serait donc d’établir pour chaque exemplaire la valeur de ces deux rapports et de faire la moyenne entre eux. L’indice de contraction de la coquille s’exprimerait ainsi par la formule (H/A) + (H/L).

Mais, comme nous le verrons tout Ă  l’heure, la relation H/L est beaucoup moins constante que la relation H/A, et dĂ©pend de variables moins intĂ©ressantes que celles dont le rapport H/A est fonction. Aussi nous faut-il envisager ces deux indices sĂ©parĂ©ment.

Le rapport H/A constitue un excellent indice de la contraction propre aux formes de lac. Comme nous le constaterons par son emploi mĂȘme, il suffit largement Ă  diffĂ©rencier les variĂ©tĂ©s lacustris, Rhodani, turgida, etc., les unes des autres et leur domaine de celui du type de l’espĂšce. En outre, et cela est l’essentiel, il suffit Ă  caractĂ©riser les unes par rapport aux autres les diffĂ©rentes populations habitant un mĂȘme lac, et les diffĂ©rentes races Ă©levĂ©es en aquarium en conditions identiques. C’est donc cet indice que nous emploierons essentiellement.

Fig. 1. Méthode de la mesure

Mais comment le mesurer de maniĂšre prĂ©cise ? Pour ce qui est de la hauteur H, la question ne prĂ©sente pas de difficultĂ©s. On pose sur le sommet de la spire la branche fixe du pied Ă  coulisse et l’on cherche avec la branche mobile la partie infĂ©rieure de la coquille la plus distante possible du premier point (voir fig. 1). On Ă©value ainsi au 1/10 de mm des longueurs variant entre 2 et 7 cm. Quant Ă  la hauteur de l’ouverture (A), la question est plus dĂ©licate. J’ai cherchĂ© tout d’abord Ă  mesurer cette hauteur en tenant compte de l’axe de la coquille. En maintenant la coquille verticale, je posais la branche fixe au point d’insertion du labre et en rĂ©glais la branche mobile sur le point le plus bas de l’ouverture, le pied Ă  coulisse restant parallĂšle Ă  l’axe de la coquille. Mais, comme l’extrĂ©mitĂ© de la branche mobile du pied Ă  coulisse ne touche pas toujours ainsi le bas de l’ouverture, mes mesures restaient imprĂ©cises, ainsi que j’ai pu m’en convaincre en mesurant Ă  quelques jours de distance les mĂȘmes exemplaires : l’écart entre ces mesures s’est trouvĂ© assez grand pour faire varier des moyennes obtenues, par exemple, sur 50 exemplaires d’une station donnĂ©e. J’en suis donc venu au procĂ©dĂ© suivant. On pose la branche fixe du pied Ă  coulisse au point d’insertion du labre, de maniĂšre Ă  ce qu’elle touche la suture, et l’on cherche avec la branche mobile le point infĂ©rieur de l’ouverture le plus distant possible du point prĂ©cĂ©dent, sans tenir compte de l’axe de la coquille (voir fig. 1). La mesure est susceptible ainsi d’une prĂ©cision suffisante. Par contre, elle est un peu arbitraire en son principe. En effet, certains exemplaires d’une mĂȘme station ont une ouverture presque droite, alors que d’autres l’ont tordue. Ces derniers prĂ©senteront naturellement, pour le rapport H/A des valeurs infĂ©rieures aux premiers, sans que cette diffĂ©rence tienne, semble-t-il, Ă  des facteurs intĂ©ressants d’accommodation au milieu.

Mais l’avantage de la prĂ©cision compense largement ce lĂ©ger dĂ©savantage. En effet, les Ă©carts que produit le fait dont nous venons de parler restent minimes. Nous avons vĂ©rifiĂ© la chose de prĂšs. En mesurant plus de 2000 exemplaires avec les deux mĂ©thodes, nous avons obtenu des valeurs moyennes, non pas naturellement identiques, mais dont les relations entre elles restaient identiques. Mais, d’autre part, nous avons Ă©tabli, au moyen des deux mĂ©thodes, des courbes de frĂ©quence reprĂ©sentant la var. lacustris et le type de marais. Or, si la premiĂšre mĂ©thode sĂ©pare un peu plus ces deux phĂ©notypes l’un de l’autre, la seconde, par contre, donne des courbes plus rĂ©guliĂšres et laisse entre la forme lacustre et le type de l’espĂšce une distance trĂšs suffisante (la var. lacustris donne une moyenne de H/A = 1,50 dans les deux mĂ©thodes, alors que le type de l’espĂšce prĂ©sente une moyenne de 1,82 avec la premiĂšre mĂ©thode et de 1,78 avec la seconde).

En bref, nous nous sommes ralliĂ© Ă  la seconde mĂ©thode et nous en avons Ă©tĂ© satisfait jusqu’à la fin de nos recherches. Ce qui nous a dĂ©cidĂ© avant tout, c’est que les mesures ainsi dĂ©finies restent pratiquement constantes, quelle que soit la personne qui mesure, alors qu’avec la premiĂšre mĂ©thode l’équation personnelle eĂ»t Ă©tĂ© trop grande et eĂ»t empĂȘchĂ© la vĂ©rification par d’autres de nos propres rĂ©sultats.

Venons-en au rapport H/L. À l’expĂ©rience, cet indice s’est rĂ©vĂ©lĂ© moins intĂ©ressant que le premier et voici pourquoi. Tout d’abord, il varie beaucoup plus avec l’ñge de l’animal que le rapport H/A. Ce dernier n’est assurĂ©ment Ă  ce point de vue pas constant non plus. Nous avons fait Ă  cet Ă©gard de nombreuses mesures sur des exemplaires d’aquarium. Tel individu qui prĂ©sente un indice de 1,80 Ă  4 mois ne chiffrera plus que 1,75 ou 1,76 Ă  5 ou 6 mois (c’est-Ă -dire Ă  l’état adulte) et change encore si on le laisse vivre longtemps. La variation n’est du reste pas toujours dirigĂ©e dans le mĂȘme sens et certaines formes allongĂ©es offrent un indice qui s’accroĂźt avec l’ñge jusque prĂšs de la maturitĂ©. Mais ces oscillations de l’indice H/A sont relativement faibles, et surtout le changement apparaĂźt trĂšs rĂ©gulier. Il suffit donc de rĂ©colter un nombre suffisant d’exemplaires dans une station donnĂ©e, pour que le facteur Ăąge soit neutralisĂ©. C’est d’ailleurs la seule mĂ©thode possible : s’il est facile d’éliminer les individus trĂšs jeunes, la limite entre les coquilles adultes et celles qui le sont presque est, en effet, bien difficile Ă  Ă©tablir de visu. Aussi tout en Ă©cartant en principe les jeunes de la statistique, on en incorpore facilement Ă  son matĂ©riel. Mais, les variations de l’indice H/A avec l’ñge Ă©tant faibles, un nombre restreint d’individus (une cinquantaine, par exemple) rĂ©coltĂ©s dans une mĂȘme station donnent un rĂ©sultat pratiquement exact, qui correspond Ă  l’ñge moyen, les variations en plus compensant les variations en moins. La preuve en est que, du vingtiĂšme au cinquantiĂšme ou au centiĂšme exemplaire mesurĂ©, la moyenne varie peu (la moyenne de cent individus est Ă  peu de choses prĂšs ce qu’était la moyenne des vingt premiers) 3. Au contraire, l’indice H/L varie beaucoup trop avec l’ñge. Tel individu qui mesure 2,10 Ă  4 mois, donnera 1,90 Ă  6 mois. En outre, et surtout, la variation avec l’ñge est peu rĂ©guliĂšre, l’influence du dernier tour de spire et de la dilatation du pĂ©ristome Ă©tant prĂ©pondĂ©rante. Il est donc trĂšs difficile, si l’on s’en tient Ă  l’indice H/L, de neutraliser le facteur Ăąge par une statistique portant mĂȘme sur 100 ou 150 exemplaires d’une mĂȘme station : l’erreur probable est trop grande.

En second lieu, et par le fait mĂȘme que l’influence du dernier tour de spire est prĂ©dominante dans le rapport H/L, cet indice varie sans rester en fonction directe de l’ensemble des conditions du milieu. Il suffit, par exemple, qu’une mare, jusque-lĂ  pleine d’eau, se dessĂšche en partie au moment oĂč les LimnĂ©es sont presque adultes, pour que l’ouverture s’évase considĂ©rablement. La grande diminution des valeurs de H/L qui rĂ©sultera d’une telle altĂ©ration sera bien l’expression d’une influence du milieu, mais d’une influence toute momentanĂ©e. Au contraire, l’indice H/A est l’expression d’une influence du milieu qui s’est poursuivie durant toute la croissance de l’animal.

Enfin, et cette circonstance a achevĂ© de nous convaincre du peu de commoditĂ© de l’indice H/L, il est trĂšs difficile de mesurer d’une maniĂšre prĂ©cise la largeur L de la coquille. Suivant que l’on tient la coquille plus ou moins verticale, les Ă©carts d’une mesure Ă  l’autre pratiquĂ©s sur le mĂȘme individu atteignent des proportions inquiĂ©tantes. La mesure de cet indice est donc toujours plus ou moins arbitraire.

La preuve de ce que nous avançons paraĂźt ĂȘtre fournie par le fait suivant. AprĂšs avoir mesurĂ© sur 2500 exemplaires les indices H/A et H/L, nous avons obtenu, pour le premier, une courbe de Gauss qui se tenait Ă  peu prĂšs et annonçait en tout cas une forme rĂ©guliĂšre et symĂ©trique (on verra dans la suite une courbe dressĂ©e sur 8000 ex.), alors que, pour le second indice, la courbe, tout en prĂ©sentant en gros la forme de la cloche, restait irrĂ©guliĂšre et surtout accusait sur la droite une dissymĂ©trie exagĂ©rĂ©e. En effet, il a suffi d’un certain nombre d’exemplaires un peu jeunes, dont les valeurs n’avaient cependant pas d’influence sur la symĂ©trie de la premiĂšre courbe, pour altĂ©rer la forme de la courbe des H/L. Certes, en les supprimant, on serait parvenu Ă  confectionner une courbe Ă©lĂ©gante. Mais alors oĂč tracer une limite prĂ©cise entre les jeunes et les adultes ?

Cela dit, nous avons nĂ©anmoins, pour ne pas ĂȘtre accusĂ© de trop simplifier les choses en ne retenant que l’indice H/A, essayĂ© de combiner les deux indices en une moyenne M = ((H/A) + (H/L) / 2). En effet, quelle que soit l’imprĂ©cision de la mesure de L, cette dimension demeure un Ă©lĂ©ment utile de diagnostic. Le problĂšme est donc de savoir si l’intervention de la mesure des largeurs changerait quelque chose Ă  des calculs exĂ©cutĂ©s uniquement sur H/A. Autrement dit, y a-t-il corrĂ©lation suffisante entre une sĂ©rie de valeurs H/A et une sĂ©rie de valeurs M ? Si oui, le premier indice suffira dans la pratique, sinon le calcul de M deviendra nĂ©cessaire.

Pour rĂ©soudre la question, nous avons calculĂ© les valeurs de M de tous nos exemplaires d’aquarium. La largeur de la coquille en aquarium prend, en effet, une signification plus prĂ©cise du fait que les influences du milieu ambiant restant pratiquement identiques, l’hĂ©rĂ©ditĂ© seule intervient pour diffĂ©rencier les formes. Or, en de telles conditions, nous avons toujours trouvĂ© une corrĂ©lation excellente entre les variations de M et celles de H/A. Voici un exemple. Nous mesurons au hasard 200 exemplaires provenant des milieux suivants (les valeurs indiquĂ©es ici sont celles des indices H/A mesurĂ©s en aquarium et non en nature) : Port d’Hauterive (lac) 1,42 ; Maison Rouge (Ă©tang) 1,67 ; Marin (lac) 1,69 ; Witzwil (lac) 1,65 ; Colombier (lac) 1,70 ; Loclat (petit lac de Saint-Blaise) 1,87 ; Champion (marais) 1,72 ; Monsmier (mare) 1,84 ; Thielle (canal) 1,83 et Nidau (riviĂšre) 1,57. Pour calculer la corrĂ©lation, nous nous sommes servi de la formule du rang, introduite en psychologie expĂ©rimentale par Spearman 4. En faisant le calcul sur les 200 exemplaires globalement, nous avons trouvĂ© une corrĂ©lation de 0,94. Le maximum possible Ă©tant 1,00, cette corrĂ©lation est donc excellente, ce qui revient Ă  dire qu’en mesurant les indices H/A et en mesurant les indices M, on parvient Ă  des rĂ©sultats pratiquement identiques. Si maintenant nous reprenons les mĂȘmes 200 exemplaires en sĂ©parant les 10 races, et si nous calculons Ă  part la corrĂ©lation entre H/A et M pour chacun des 20 exemplaires reprĂ©sentant ces races, nous aboutissons Ă  un rĂ©sultat un peu moins bon. La moyenne de ces corrĂ©lations partielles est en effet de 0,87. Un tel rĂ©sultat reste trĂšs suffisant en pratique, mais indique Ă©videmment que, au sein d’une mĂȘme population, la corrĂ©lation entre la largeur de la coquille et la grandeur de l’ouverture n’est pas absolue. Seulement, Ă©tant donnĂ©e l’excellence de la corrĂ©lation globale, et Ă©tant donnĂ©es les rĂ©serves qu’il faut faire quant Ă  la valeur et quant Ă  la prĂ©cision de l’indice H/L nous considĂ©rerons cette corrĂ©lation comme satisfaisante. En effet, comme nous avons pu nous en convaincre en reprenant un Ă  un les exemplaires, ceux d’entre eux qui font baisser la corrĂ©lation sont prĂ©cisĂ©ment les exemplaires mal dĂ©veloppĂ©s, dont le rapport H/A est suffisant pour indiquer Ă  quelle race ils appartiennent, mais dont le rapport H/L est dĂ©pourvu de signification. Bref, ou bien cela revient au mĂȘme de faire les calculs sur H/A et sur M, ou bien il y a un lĂ©ger Ă©cart entre les deux valeurs, mais alors l’indice H/A paraĂźt plus sĂ»r que l’indice M.

En conclusion, nous choisissons l’indice H/A comme seule mesure utile, et nous le dĂ©signerons dorĂ©navant par le terme d’indice de contraction et par le symbole C. Il va de soi que cette conclusion est toute relative Ă  l’objet de notre recherche. Comme notre but essentiel est d’étudier les variations de l’espĂšce en conditions lacustres et l’hĂ©rĂ©ditĂ© des formes de lac, c’est la contraction de la coquille qui nous intĂ©resse avant tout. Mais une analyse exhaustive des variations de l’espĂšce en eaux tranquilles conduirait naturellement Ă  envisager bien d’autres caractĂšres. Cependant, ainsi que nous le verrons tout Ă  l’heure, il y a de grandes variations de la contraction mĂȘme en eaux tranquilles et ces variations sont, Ă  elles seules, dĂ©jĂ  bien instructives.

Une derniĂšre question se pose, Ă©tant donnĂ© notre choix de l’indice C comme seul procĂ©dĂ© de mesure. Cet indice ne varie-t-il pas lui-mĂȘme en fonction de facteurs contingents, c’est-Ă -dire en fonction des facteurs que nous ne nous proposons prĂ©cisĂ©ment pas d’étudier ? Autrement dit, constitue-t-il un indice que l’on peut lĂ©gitimement isoler ? Nous ne voyons guĂšre ici que deux variables Ă  examiner parmi les altĂ©rations visibles et purement morphologiques : la taille et l’épaisseur de la coquille. Or, il est naturellement possible que plus la taille d’une coquille se trouve grande, plus la forme ait tendance Ă  ĂȘtre allongĂ©e, etc. Mais nous ne sommes pas parvenu Ă  dĂ©celer de telles corrĂ©lations.

D’abord, en aquarium, la taille et l’épaisseur des coquilles se sont trouvĂ©es pratiquement constantes. Or, comme nous le verrons, les Ă©carts entre les diffĂ©rentes formes (en ce qui concerne l’indice C) ont atteint des proportions presqu’aussi considĂ©rables dans nos bocaux que dans la nature. D’un bocal Ă  l’autre, nous avons mesurĂ© des Ă©carts de 1,37 à 1,95, alors que, dans la nature, les stations extrĂȘmes (en Suisse) que nous avons rencontrĂ©es sont de 1,29 et 1,94. Cela parle bien en faveur d’une indĂ©pendance relative de l’indice C par rapport aux facteurs de taille et de poids (en aquarium toutes les races sont de trĂšs petite taille et de test fragile).

En second lieu, si l’on compare les unes aux autres les diffĂ©rentes stations en nature, on n’observe aucune corrĂ©lation nette entre la contraction et la taille. Les formes les plus allongĂ©es que nous ayons rencontrĂ©es dans les collections Ă©trangĂšres sont la var. raphidia Bgt. de Dalmatie et la var. arenaria Colb. (les originaux d’Oostduinkerke de la collection Colbeau au MusĂ©e de Bruxelles). Or, la premiĂšre forme est de trĂšs grande taille (de 5 Ă  6,5 cm) et la seconde est trĂšs petite (2,1 à 2,5 cm). En outre, on trouve des formes vulgaris et palustriformis, trĂšs allongĂ©es, de toutes les tailles. En Suisse, mĂȘmes phĂ©nomĂšnes. Parmi les formes les plus Ă©lancĂ©es se trouvent de grandes formes producta Colb. et de trĂšs petites formes des Ă©tangs de Sion et de Sierre, ainsi que des variĂ©tĂ©s de toute taille que l’on trouve dans les canaux. Parmi les formes les plus contractĂ©es non lacustres se trouvent des variĂ©tĂ©s de taille exiguĂ« comme la var. Rhodani et des formes de grande taille (turgida). Il est vrai que les formes de lac trĂšs contractĂ©es (lacustris et bodamica) sont presque toujours de petite taille. Seulement, la question est de savoir si c’est la contraction de la coquille qui, comme telle, empĂȘche l’animal d’atteindre de grandes proportions, ou si la vie en eaux lacustres produit Ă  la fois la contraction et la petite taille sans qu’il y ait de relation nĂ©cessaire entre ces deux caractĂšres (comme serait par exemple la relation de l’Ɠil rouge et du poil blanc chez un MammifĂšre albinos). Mais, d’abord, il faut remarquer que la var. Bollingeri sublittorale est trĂšs allongĂ©e et cependant de taille encore infĂ©rieure Ă  celle de la var. lacustris. En outre, en aquarium, la var. bodamica, qui reste hĂ©rĂ©ditaire quant Ă  la contraction, n’est nullement d’une taille infĂ©rieure Ă  celle des formes allongĂ©es. Par exemple, les 13 exemplaires de la premiĂšre gĂ©nĂ©ration Ă©levĂ©e en aquarium des bodamica d’Hauterive (lac de NeuchĂątel) m’ont donnĂ© une taille moyenne de L = 24,7 mm (C = 1,44), alors que les 30 premiers exemplaires crevĂ©s en aquarium de la var. producta du Loclat (Saint-Blaise) sont de L = 19,0 mm (C = 1,90). Il n’y a donc, si l’on compare entre elles les populations dans la nature ou les races en aquarium, aucune corrĂ©lation nette entre la taille et la forme. La taille, comme cela est connu depuis longtemps, dĂ©pend essentiellement du volume de l’eau dans laquelle vit l’animal (lorsque l’eau est tranquille) et du nombre d’individus vivant ensemble dans le mĂȘme volume. Dans l’exemple que nous venons de citer, le volume d’eau est restĂ© constant (1,5 l.), mais les producta Ă©taient en plus grand nombre dans leur bocal que les lacustris, d’oĂč leur taille plus exiguĂ«.

En bref, il faut distinguer deux sortes de milieux : les marais et les lacs. Dans les lacs, la taille est en moyenne infĂ©rieure Ă  ce qu’elle est dans les marais, mais pour des causes indĂ©pendantes de la contraction : l’agitation de l’eau a pour effet tout Ă  la fois de diminuer la taille et de contracter la coquille, sans que cette contraction et cette diminution de taille soient liĂ©es entre elles par une relation directe et nĂ©cessaire. DĂšs lors, si nous calculons la corrĂ©lation entre la taille et la contraction sans distinguer les deux sortes de milieux, nous trouvons bien une certaine dĂ©pendance entre les deux caractĂšres, mais une dĂ©pendance qui ne traduit pas de lien causal simple. En faisant le calcul sur 200 stations, 100 de lac et 100 d’eaux tranquilles, nous avons en effet trouvĂ©, toujours par la formule du rang, une corrĂ©lation de 0,53. Seulement, si l’on a soin de distinguer les deux milieux, la corrĂ©lation disparaĂźt. En calculant Ă  part la corrĂ©lation sur les 100 stations d’eaux calmes, nous n’avons en effet plus obtenu que 0,06 (l’absence de corrĂ©lation s’exprimant par le chiffre 0), ce qui signifie qu’il n’y a dans les marais aucune relation entre la taille et la contraction. Si nous calculons maintenant la chose sur les 100 stations lacustres, nous trouvons 0,22. Cette corrĂ©lation, pratiquement nulle, est cependant un peu meilleure, parce que, dans les lacs, les plus grandes formes habitent les endroits tranquilles et sont par consĂ©quent aussi les formes les plus allongĂ©es. Enfin, en aquarium, la corrĂ©lation est, pour 100 bocaux de stations diffĂ©rentes prises au hasard (lac et marais rĂ©unis), de −0,09, c’est-Ă -dire nulle.

Maintenant, si nous comparons entre eux, non plus des phĂ©notypes en nature ou des gĂ©notypes en aquarium caractĂ©risĂ©s par leurs moyennes, mais les individus d’une mĂȘme population ou d’une mĂȘme race, la question est lĂ©gĂšrement diffĂ©rente. Comme nous le disions plus haut, l’indice C (= H/A) dĂ©pend en partie de l’ñge de la coquille, ou, Ă  Ăąges Ă©gaux, du degrĂ© de dĂ©veloppement qu’a pris l’animal. Par consĂ©quent, dans certaines races, les petits individus seront en moyenne plus allongĂ©s, dans d’autres en moyenne plus contractĂ©s. TĂŽt aprĂšs la naissance, en tout cas, la coquille tend Ă  s’allonger, quelle que soit la race et, Ă  la maturitĂ©, elle tend Ă  se contracter. Quant Ă  la pĂ©riode intermĂ©diaire, cela dĂ©pend de la race. Il se pourrait donc que la corrĂ©lation entre la taille et la contraction, quoique nulle si l’on compare entre elles les populations ou les races, fĂ»t sensible si l’on compare entre eux les individus de mĂȘme population ou de mĂȘme race. Mais, ici encore, il n’en est rien. En prenant au hasard 20 exemplaires de 10 stations diffĂ©rentes, nous avons trouvĂ© des corrĂ©lations qui oscillent entre −0,63 et +0,55 et qui donnent ensemble une moyenne de 0,15, c’est-Ă -dire une corrĂ©lation pratiquement nulle. En faisant la mĂȘme opĂ©ration sur des exemplaires d’aquarium, nous avons obtenu des corrĂ©lations de −0,40 Ă  +0,56, donnant une moyenne de 0,12. Il n’y a donc aucune loi gĂ©nĂ©rale dans ce domaine. Tout ce qu’on peut dire, c’est que plus un individu est dĂ©veloppĂ©, mieux il reprĂ©sente le type de sa race ou de son phĂ©notype au moment considĂ©ré : une bodamica de grande taille en aquarium sera plus contractĂ©e qu’un exemplaire jeune ou dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©, et une producta sera plus allongĂ©e. Mais, d’autre part, comme Ă  volume Ă©gal de la coquille, un exemplaire contractĂ© est par dĂ©finition moins allongĂ© (la longueur L est infĂ©rieure) qu’un exemplaire normal, et comme mĂȘme une producta, parvenue Ă  maturitĂ©, dilate toujours un peu son ouverture (d’oĂč une diminution de l’indice C) ces rĂšgles n’ont rien d’absolu. On s’explique donc pourquoi de telles rĂšgles, divergentes selon les races, et prĂ©sentant elles-mĂȘmes de nombreuses exceptions, aboutissent en fin de compte Ă  des corrĂ©lations nulles entre la corrĂ©lation et la taille.

En bref, de quelque maniĂšre que l’on pose le problĂšme, il n’y a pas de relations directes entre la forme de la coquille et sa grandeur. On en montrerait autant des relations entre la forme et le poids (l’épaisseur), mais comme cela est visible Ă  l’observation immĂ©diate, nous nous sommes abstenu sur ce point de calculs fastidieux. Il nous est donc permis de tirer de ce qui prĂ©cĂšde la conclusion que l’indice C est bien l’unitĂ© de mesure la plus utile Ă  considĂ©rer et qu’il constitue une donnĂ©e indĂ©pendante par rapport aux caractĂšres contingents de la coquille comme la taille ou le poids.

Nomenclature

Il peut ĂȘtre utile, avant de passer Ă  l’étude biomĂ©trique et gĂ©nĂ©tique des formes de LimnĂŠa stagnalis, de rappeler les noms des principales variations dĂ©crites par les auteurs, en indiquant tout de suite les indices C moyens qui correspondent Ă  ces formes. En effet, dans ce qui suit, nous nous abstiendrons souvent de dĂ©signer les variĂ©tĂ©s que nous Ă©tudierons par des noms — étant donnĂ© le vague de ces dĂ©terminations qualitatives lorsqu’il s’agit de simples morphoses — et les caractĂ©riserons avant tout par des chiffres. Il convient donc de savoir dĂšs maintenant, au moins en gros, Ă  quoi correspondent ces chiffres dans la nomenclature habituelle.

 

Type de l’espĂšce : Nous considĂ©rerons comme typiques les formes de 1,76 à 1,80, centrĂ©es autour de la moyenne et du mĂ©dian de la courbe de frĂ©quence en stations non lacustres. (Voir pl. 6, fig. 7-8.)

 

Formes allongées : Var. producta Colb. Grande variété un peu plus allongée que le type : 1,80-1,84 environ. (pl. 6, fig. 1-2.)

Var. vulgaris West. Petite variété allongée : 1,84-1,86. (pl. 6, fig. 32-39).

Var. palustriformis Kob. Simple accentuation de la derniÚre forme : 1,86-1,89. (pl. 6, fig. 65-67).

Var. arenaria Colb. Forme naine, en général trÚs allongée : 1,80-1,90 (en général 1,85-1,90). (pl. 6, fig. 40-41).

Var. subulata West. (subula auct., raphidia Bgt.). Grande variété trÚs effilée : 1,87-1,90. (cf. pl. 6, fig. 42-43).

 

Formes contractées non lacustres : Var. elophila Bgt. Forme habituelle des marécages, plus trapue que le type : 1,70-1,75 (pl. 6, fig. 5-6).

Var. turgida Mke. Encore plus contractée : 1,65-1,69. (pl. 6, fig. 9 et 50).

Var. borealis Bgt. Idem, mais à spire conique : 1,65 environ.

 

Formes contractées fluviales et lacustres : Var. Rhodani Kob. Intermédiaire entre les formes précédentes et les variétés lacustres : 1,50-1,60. (pl. 6, fig. 25-26).

Var. intermedia God. (media Htm.). Idem, mais en général de taille plus grande : 1,50-1,60. (pl. 5, fig. 63-66 et pl. 6, fig. 13-20).

Var. lacustris Stud. Franchement contractée : 1,37-1,50. (pl. 5, fig. 58-62 et pl. 6, fig. 21-24 et 27-28).

Var. bodamica Cless. Populations à contraction maximale : 1,30-1,36. (pl. 5, fig. 53-57 et pl. 6, fig. 30-31).

PremiĂšre partie
Les phénotypes dans la nature

Pour remplir la double tĂąche que nous nous sommes proposĂ©e — dĂ©terminer la cause des variations de la LimnĂŠa stagnalis dans les lacs, et Ă©tablir jusqu’à quel point ces variations sont hĂ©rĂ©ditaires — la premiĂšre chose Ă  faire est de dresser les tables de variabilitĂ© de l’espĂšce Ă  l’état de nature. Le rĂ©sultat des Ă©levages en aquarium ne sauraient, en effet, s’interprĂ©ter en l’absence de telles tables. D’autre part, l’observation minutieuse de la rĂ©partition des formes sur le terrain permet seule d’élaborer les hypothĂšses que l’expĂ©rience et l’élevage vĂ©rifieront ensuite en une certaine mesure.

§ 1. Les stations non lacustres

Nous avons Ă©tudiĂ© 65 000 exemplaires de LimnĂŠa stagnalis des eaux stagnantes et des canaux de la Suisse romande. Nous en avons mesurĂ© prĂšs de 10 000. Quant aux 55 000 autres, nous les avons comparĂ©s aux types dĂ©finis par les mesures antĂ©rieures et nous sommes bornĂ© Ă  mesurer les individus extrĂȘmes, de maniĂšre Ă  dĂ©terminer les Ă©carts maximum de contraction et d’allongement en milieux non lacustres. Avant de parler de cette dispersion et de ces Ă©carts maximum, il convient de dĂ©crire prĂ©alablement les stations Ă©tudiĂ©es et de dĂ©terminer la courbe de frĂ©quence de ces stations elles-mĂȘmes.

Notre but principal Ă©tant d’analyser les variations et l’hĂ©rĂ©ditĂ© de la L. stagnalis dans les trois lacs de NeuchĂątel, Bienne et Morat (c’est dans le premier de ces lacs que la var. lacustris est la plus typique en Suisse romande) nous avons surtout Ă©tudiĂ©, pour situer ces variations en eaux lacustres dans l’ensemble du tableau de la variabilitĂ© de l’espĂšce, les stations d’eaux stagnantes des rĂ©gions immĂ©diatement voisines : Seeland, etc. Mais notre enquĂȘte nous ayant entraĂźnĂ© Ă  mesurer Ă©galement un grand nombre de formes du LĂ©man, nous avons fini par explorer, pour Ă©tablir un systĂšme de rĂ©fĂ©rences suffisant, l’ensemble des marais de la Suisse romande et des rĂ©gions limitrophes. Nous avons ainsi parcouru : 1° la plaine qui s’étend entre les trois lacs de NeuchĂątel, Bienne et Morat, y compris le Seeland jusqu’à Aarberg ; 2° les marais des environs de Bienne et de Soleure : Lyss, BĂŒren, etc. ; 3° les environs de Berne (pour cette rĂ©gion, la collection locale du MusĂ©e de Berne nous a fourni d’utiles matĂ©riaux) ; 4° la partie infĂ©rieure de la vallĂ©e de la Broie (Avenches, Payerne) et la plaine d’Orbe ; 5° toute la plaine du RhĂŽne, de Villeneuve et du Bouveret Ă  Tourtemagne et Gampel ; 6° les environs de GenĂšve (sur ce point, presque tous les exemplaires mesurĂ©s sont ceux de la coll. Favre, au MusĂ©um de GenĂšve) ; 7° quelques petits lacs et marais du plateau vaudois et du Jura vaudois et neuchĂątelois : lacs de Bret, de Joux, des TaillĂšres et bassin du Doubs. En outre, j’ai pu mesurer les exemplaires des environs de BĂąle, rĂ©coltĂ©s par G. Bollinger et dĂ©posĂ©s au MusĂ©um de BĂąle.

Je n’ai certes pas tout vu, mais aucune Ă©tendue d’eau importante ne m’a Ă©chappĂ©. Je crois avoir ainsi constatĂ© l’essentiel, comme nous le confirmera entre autres la comparaison de notre matĂ©riel avec les 2300 stagnalis Ă©trangĂšres mesurĂ©es dans les musĂ©es.

Le nombre des stations Ă©tudiĂ©es dans les rĂ©gions que nous venons de dĂ©limiter est de 209. La premiĂšre question qu’il faille se poser est donc de savoir si ces stations ont une rĂ©partition homogĂšne et si leur dispersion contient quelqu’enseignement. Pour ce faire, caractĂ©risons chaque station par la moyenne des indices C des individus rĂ©coltĂ©s et Ă©tablissons la courbe de frĂ©quence des 209 stations. Nous comparerons dans la suite cette courbe avec celles des lacs et des riviĂšres. Une telle courbe, notons-le d’emblĂ©e, comporte quelqu’arbitraire, Ă©tant donnĂ©e la difficultĂ© d’une dĂ©finition prĂ©cise du concept de « station ». NĂ©anmoins cet inconvĂ©nient est plus sensible pour les valeurs moyennes que pour les extrĂȘmes, et ce sont les extrĂȘmes qui nous intĂ©ressent surtout.

Lorsqu’une station est limitĂ©e naturellement, l’arbitraire est Ă©vité : sera considĂ©rĂ©e comme station toute piĂšce d’eau, si exiguĂ« soit-elle. Si, sur un mĂȘme espace de quelques ares, on trouve les uns Ă  cĂŽtĂ© des autres un grand nombre de fossĂ©s ou de mares (comme c’est le cas frĂ©quemment dans les tourbiĂšres abandonnĂ©es), il peut, il est vrai, y avoir hĂ©sitation, mĂȘme lorsque les creux ne communiquent pas entre eux. Nous nous en sommes tenu Ă  la rĂšgle suivante : lorsque deux mares, mĂȘme presque contiguĂ«s diffĂšrent par leurs indices indices moyens C, elles constitueront par dĂ©finition deux stations distinctes, sinon pas. En fait, on trouve souvent, par exemple aux environs d’Anet et de Monsmier (Seeland) des fossĂ©s et des mares qui ne sont sĂ©parĂ©s que par quelques mĂštres et qui peuvent communiquer entre eux lors de grandes pluies, mais dont les populations diffĂšrent beaucoup de l’un Ă  l’autre. La race peut ĂȘtre la mĂȘme et les phĂ©notypes varier du tout au tout. Dans de tels cas, autant de phĂ©notypes, autant de stations. Mais il y a des cas plus difficiles Ă  Ă©lucider : celui, par exemple, d’un mĂȘme canal, s’étendant sur plusieurs kilomĂštres et peuplĂ© de milliers de LimnĂ©es (nous avons par exemple rĂ©coltĂ© plusieurs milliers de coquilles dans un seul fossĂ© s’étendant de Thielle Ă  Witzwil (Seeland). Faut-il considĂ©rer ce canal comme une seule station, alors qu’une flaque d’eau de 2 ou 3 mÂČ compte Ă©galement pour un ? La mĂȘme rĂšgle s’applique ici : autant de phĂ©notypes autant de stations. Il convient, par consĂ©quent, de mesurer 20 ou 30 exemplaires tous les 50 mĂštres, le long du mĂȘme canal : dĂšs que la moyenne C varie, nous sommes par dĂ©finition en prĂ©sence d’une nouvelle station. Notons enfin que, dans la rĂšgle, 20 à 50 exemplaires sont nĂ©cessaires pour la dĂ©termination de la moyenne d’une station, mais, bien entendu, plus la station est Ă©tendue, plus il faut de matĂ©riel.

Cela dit, voici la liste des stations étudiées.

I. La plaine comprise entre les trois lacs subjurassiens et le Seeland (72 stations) :

  • Le Loclat (Saint-Blaise) 1,82.
  • Souaillon (id.) 1,73.
  • Cornaux 1,74.
  • Cressier (vieille Thielle) 1,74.
  • Le Landeron (fossĂ© et marais) 1,76 et 1,70.
  • Chules (mares) 1,87 ; 1,81 ; 1,71 ; 1,75 et 1,85.
  • Marin 1,78.
  • Thielle (vieille Thielle) 1,76 et 1,71.
  • Montmirail (id.) 1,76.
  • Epagnier (id.) 1,68.
  • La Sauge (mares) 1,76 et 1,73 ; 1,78.
  • Thielle-Witzwil (canaux) 1,79 ; 1,80 ; 1,77 ; 1,76 ; 1,78 ; 1,76 ; 1,79 ; 1,76 et 1,82.
  • Thielle-Champion (canal) 1,75 et 1,69.
  • Champion 1,82 ; 1,81 ; 1,72 et 1,75.
  • Gallmitz 1,76.
  • Anet (et environs) 1,82 ; 1,81 ; 1,72 ; 1,76 ; 1,76 ; 1,76 ; 1,75 ; 1,81 ; 1,82 ; 1,73 ; 1,74 ; 1,84 ; 1,84 ; 1,72 et 1,89.
  • Monsmier 1,88 ; 1,78 ; 1,78 ; 1,86 ; 1,74 ; 1,76 ; 1,78 ; 1,69 ; 1,78 ; 1,85 ; 1,78 ; 1,73 ; 1,70 ; 1,83 ; 1,86 ; 1,68.
  • ChiĂštre 1,78.
  • Sugiez 1,75.
  • Bellechasse 1,71.
  • Treiten 1,85.
  • FrĂ€chels 1,73.
  • Kallnach 1,77.

II. Environs de Bienne et de Soleure (12 stations) :

  • Aarberg (marais) 1,74.
  • Lyss (vieille Aar) 1,75.
  • Busswil (id. et marais) 1,70 ; 1,71 et 1,75.
  • Dotzigen (marĂ©cage) 1,69.
  • Meienried (marais de la vieille Aar et mares) 1,68 ; 1,76 et 1,71.
  • Entre Soleure et Selzach 1,68 et 1,71.
  • Soleure 1,78.
  • Nous avons Ă©tudiĂ© en outre des mares Ă  Locraz, Bienne et Gottstatt, mais oĂč se font sentir des influences de formes lacustres ou de riviĂšres et que nous examinerons Ă  part.

III. Environs de Berne (15 stations) :

  • Elfenauweiler 1,81.
  • Berne 1,73 ; 1,77 ; 1,82 ; 1,71 ; 1,81 ; 1,75.
  • Aeschi 1,77.
  • Environs de Thoune 1,82 ; 1,83 et 1,73.
  • Belpberg 1,69 ; 1,77.
  • Interlaken 1,83.
  • Weissensee (prĂšs Brienz) 1,84.

IV. La plaine d’Orbe et la vallĂ©e de la Broie (8 stations) :

  • Avenches 1,71.
  • Payerne (pisciculture) 1,65.
  • Orny 1,75 et 1,68.
  • Bavois 1,70 et 1,67.
  • Chavornay 1,73 et 1,74.

V. La plaine du RhÎne (86 stations) :

  • Le Bouveret 1,78 ; 1,77 ; 1,79 ; 1,822.
  • Villeneuve 1,71 et 1,76 ; 1,80.
  • Noville 1,72 et 1,73 ; 1,77.
  • Chessel 1,71.
  • Roche 1,66 et 1,71.
  • Aigle 1,77 ; 1,79 ; 1,81 ; 1,83 et 1,87.
  • Saint-Triphon 1,83.
  • Les Devens 1,66.
  • Panex 1,83.
  • Creux d’Enfer 1,82.
  • Colombey 1,75.
  • Vouvry 1,75.
  • Illarse 1,77.
  • Martigny 1,71 ; 1,77 ; 1,84 ; 1,86 et 1,88.
  • Charrat 1,71 et 1,79.
  • ÉcĂŽne 1,69 et 1,76.
  • Saillon 1,70 ; 1,77 ; 1,84 ; 1,79 ; 1,79 ; 1,84 ; 1,85 ; 1,77 et 1,80.
  • Ardon 1,86 ; 1,76 ; 1,82 ; 1,82 ; 1,76 ; 1,82 ; 1,84 ; 1,77 ; 1,82 ; 1,78 ; 1,84 ; 1,80 ; 1,84 ; 1,86 ; 1,77 ; 1,76.
  • Aproz 1,79 ; 1,79 ; 1,80 ; 1,84 ; 1,85 ; 1,71 ; 1,78 ; 1,89 et 1,90.
  • Étang de la CorbatiĂšre 1,80.
  • ChĂąteauneuf 1,77 et 1,77.
  • Sion 1,87 ; 1,88 ; 1,75 et 1,82.
  • Lac du Mont Orge 1,83.
  • Bramois 1,81.
  • Granges 1,81.
  • Sierre 1,82 5.
  • Salgesch 1,79.
  • ForĂȘt de Finges 1,82 et 1,77.
  • Agaren 1,81 et 1,83.
  • Gampel 1,81.
  • Tourtemagne 1,84.

VI. Environs de GenÚve (coll. J. Favre, 5 stations) :

  • Thoiry (pisciculture) 1,66.
  • Cointrin 1,67.
  • Rouelbeau 1,78.
  • Chevrier 1,77.
  • Mategnin 1,73.

VII. Plateau vaudois et Jura (11 stations) :

  • Lac de Bret 1,80 (?) 6.
  • Lac de Lussy Ă  ChĂątel-Saint-Denis 1,81 et 1,67 (rien trouvĂ© dans les tourbiĂšres entre ChĂątel et Vaulruz ni dans la plaine de Bulle).
  • Marais de la Chambronne 1,78.
  • Lac Vert prĂšs de Begnins 1,70.
  • Lac de Joux 1,84 et 1,86.
  • Lac des Rousses 1,85 (?).
  • Lac des TaillĂšres 1,70.
  • Maison Monsieur (Doubs) 1,74.
  • Lac des Brenets (Doubs) 1,79.

Si nous groupons ces 209 stations par 3 nous obtenons la courbe de fréquence suivante (voir fig. 2) :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,65 7
1,68 17
1,71 28
1,74 37
1,77 44
1,80 35
1,83 26
1,86 12
1,89 3

On peut constater ainsi que les stations non lacustres de l’espĂšce constituent un ensemble homogĂšne, avec lĂ©gĂšre prĂ©dominance du nombre des stations Ă  phĂ©notypes contractĂ©s sur celui des phĂ©notypes allongĂ©s, mais sans asymĂ©trie proprement dite. La moyenne des stations est Ă  chercher entre 1,77 et 1,79, ce qui correspond Ă  peu prĂšs, comme nous le verrons, Ă  la moyenne des individus (1,78) 7. Quant aux extrĂȘmes, ils mĂ©ritent un examen attentif et c’est surtout Ă  cette fin que peut servir une telle statistique.

Les stations Ă  phĂ©notypes les plus allongĂ©s sont de 1,89 à 1,90. (Aproz 1,90 et Anet 1,89) 8. Nous ne trouverons naturellement pas dans les autres milieux (riviĂšres et lacs) de stations Ă  moyenne supĂ©rieure, sauf, chose curieuse, dans des mares en communication avec les lacs de NeuchĂątel (Witzwil 1,91) et LĂ©man (embouchure de l’Aubonne 1,94). Mais dans ces deux derniĂšres stations il s’agit d’exemplaires aberrants, ayant cru presque dĂšs leur naissance dans de petites flaques d’eau de quelques litres seulement et n’étant pas parvenus Ă  un dĂ©veloppement normal. Au contraire, les exemplaires d’Aproz ou d’Anet habitent de petites mares ou des fossĂ©s dans lesquels les gĂ©nĂ©rations successives gardent la mĂȘme forme Ă©tant donnĂ©e la permanence du milieu. Les stations de 1,89 et 1,90 constituent donc bien les populations stables les plus allongĂ©es de notre territoire, et nous verrons dans la suite qu’on ne trouve Ă  l’étranger que peu de phĂ©notypes qui les dĂ©passent.

Fig. 2. Courbe de fréquence des stations non lacustres

Quant aux populations les plus contractĂ©es, elles sont de 1,65 (Payerne), de 1,66 (Les Devens, Roche et Thoiry), 1,67 (Bavois, Orny, Cointrin et ChĂątel-Saint-Denis) et de 1,68 (Epagnier, Monsmier, Meienried et Soleure). Le problĂšme est de savoir quelles sont les stations Ă  phĂ©notypes les plus contractĂ©s non lacustres, sur lesquelles il ne saurait s’exercer d’influence lacustre actuelle. Nous verrons, en effet, que sur le pourtour des lacs on trouve des stations d’eaux stagnantes Ă  type plus contractĂ© (1,58 à 1,62) et que dans les lacs les stations oscillent entre 1,30 et 1,70 environ.

Pour effectuer cette dĂ©termination, il convient d’emblĂ©e d’écarter les stations de Payerne et de Thoiry. Il s’agit d’étangs artificiels servant Ă  la pisciculture et dans lesquels on a introduit des LimnĂ©es ayant une hĂ©rĂ©ditĂ© en partie lacustre. M. le directeur de l’Établissement de pisciculture de Payerne a bien voulu, en effet, nous renseigner sur l’origine des LimnĂ©es de ses Ă©tangs : elles proviennent d’un envoi de l’établissement de Boudry (NeuchĂątel), envoi datant d’une dizaine d’annĂ©es. Or, l’établissement de Boudry est situĂ© non loin du lac de NeuchĂątel et le pisciculteur a continuĂ© d’aller plusieurs fois par an chercher du plancton et des plantes aquatiques dans les mares du cordon littoral, Ă  Colombier, Bevaix, etc. Comme la population des LimnĂŠa stagnalis de Boudry est identique Ă  celle de ces mares, il n’y a pas de doute qu’il s’agit d’une forme influencĂ©e par les variĂ©tĂ©s lacustres. Cette influence durant toujours, nous n’avons pas comptĂ© la station de Boudry dans la prĂ©sente statistique. Quant Ă  la station de Payerne, tout en comprenant des formes Ă  hĂ©rĂ©ditĂ© lacustre, elle a pu s’enrichir depuis d’autres apports. Aussi, l’avons-nous comptĂ©e ici, mais elle ne saurait ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme la station Ă  phĂ©notype le plus contractĂ© des races non lacustres, puisque l’influence lacustre est indĂ©niable. On en doit dire autant de la station de Thoiry. M. l’inspecteur des pĂȘches Vouga, de NeuchĂątel, qui a souvent frĂ©quentĂ© cet Ă©tablissement, nous a appris, en effet, que trĂšs frĂ©quemment on dĂ©posait dans ces mares, au temps oĂč elles Ă©taient utilisĂ©es pour la pisciculture, des plantes et des dĂ©bris de toutes sortes provenant du LĂ©man.

Il reste les stations de 1,66 des Devens et de Roche et les stations à 1,67. Les exemplaires qui nous ont servi Ă  dĂ©terminer la moyenne des Devens (Bex) ont Ă©tĂ© recueillis en 1848 par Jean de Charpentier (coll. Charpentier Ă  Lausanne). Ils sont de petite taille (31 Ă  39 mm) et prĂ©sentent de notables malformations. Il s’agit donc Ă©videmment de morphoses dues Ă  la reptation sur la vase d’une mare Ă  demi dessĂ©chĂ©e : le dernier tour dilatĂ© (ampliata et gibbosa) ne laisse guĂšre de doute Ă  cet Ă©gard. La mare de Cointrin (12 exemplaires de la coll. J. Favre, Ă  GenĂšve), actuellement dessĂ©chĂ©e, Ă©tait Ă©galement trĂšs boueuse au moment oĂč M. Favre a fait sa rĂ©colte, comme il a bien voulu nous le communiquer. Quant Ă  la station d’Orny (Entreroche), il s’agit d’une tourbiĂšre abandonnĂ©e, peu fournie en vĂ©gĂ©tation, et dans laquelle les LimnĂ©es rampent sur la tourbe mĂȘme. Les formes à 1,67 de ChĂątel-Saint-Denis, d’autre pari, habitent de petites mares fangeuses et frĂ©quemment Ă  sec, sur le pourtour du lac de Lussy, la population de ce petit lac-Ă©tang prĂ©sentant une moyenne de 1,81 et Ă©tant Ă©videmment de la mĂȘme race. La population de 1,66 de Roche, enfin, habite un canal peu riche en vĂ©gĂ©tation et dans lequel le courant Ă©tait rapide au moment de notre rĂ©colte. Il s’agit donc ici d’une morphose tendant vers la var. Rhodani, mais non hĂ©rĂ©ditaire, comme nous l’a prouvĂ© un Ă©levage (la forme de Roche donne en aquarium un type trĂšs allongĂ©) 9.

Nous pouvons donc conclure que les phĂ©notypes les plus contractĂ©s d’eaux tranquilles, sans influence lacustre connue sont de 1,66-1,67 et ne se rencontrent que dans des mares fangeuses, des canaux Ă  courant apprĂ©ciable ou des tourbiĂšres peu garnies de plantes, les mĂȘmes formes prĂ©sentant un phĂ©notype tout diffĂ©rent dĂšs qu’elles se trouvent dĂ©posĂ©es en d’autres milieux (cf. lac de Lussy et Roche).

Il reste une derniĂšre question Ă  examiner ici. Les stations dont nous venons de faire la statistique ne sont pas Ă©galement rĂ©parties, tant s’en faut, de l’une Ă  l’autre des rĂ©gions de notre territoire. Est-ce l’indice que l’exploration de ces rĂ©gions a Ă©tĂ© insuffisante, ou peut-on dĂ©couvrir quelqu’hypothĂšse explicative ?

Nous pouvons classer nos stations en trois groupes (en Ă©liminant celles de Payerne et de Thoiry que j’ai indiquĂ©es dans le tableau simplement, pour complĂ©ter l’idĂ©e que l’on doit se faire de la variabilitĂ© de l’espĂšce) : 1° la plaine du RhĂŽne ; 2° le plateau vaudois et genevois avec le Jura ; 3° la plaine situĂ©e entre les lacs subjurassiens et les plaines de Bienne-Soleure, Orbe et de la vallĂ©e infĂ©rieure de la Broie. Les moyennes des stations de ces groupes sont respectivement de 1,79, de 1,77 environ (en comptant les fractions) et de 1,76. Notons, d’ailleurs, que la moyenne des individus rĂ©coltĂ©s (indĂ©pendamment du calcul par stations) s’est trouvĂ©e Ă©gaiement de 1,79 pour la plaine du RhĂŽne, de 1,768 pour les plaines subjurassiennes et de 1,78 pour le reste des stations.

À quoi peuvent ĂȘtre dues ces divergences ? Deux hypothĂšses sont concevables. La premiĂšre consisterait Ă  faire intervenir l’influence des lacs. Les territoires rĂ©unis sous le troisiĂšme groupe (plaines subjurassiennes) ont en effet tous Ă©tĂ© recouverts, depuis la derniĂšre glaciation, par des nappes lacustres. Le grand lac subjurassien dĂ©crit par Schardt s’étendait des Mormonts (de la station d’Orny) Ă  Soleure. Il se pourrait donc que l’existence de cet ancien lac explique le caractĂšre en moyenne contractĂ© de la population de ce territoire, soit par un phĂ©nomĂšne de sĂ©lection (les lacs auraient Ă©liminĂ© les formes allongĂ©es), soit par l’hĂ©rĂ©ditĂ© des formes lacustres elles-mĂȘmes. En effet, les groupes 1 et 2 de stations (plaine du RhĂŽne, Plateau et Jura) n’ayant pas connu le passĂ© lacustre, les stations en sont en moyenne plus allongĂ©es : 1,79 et 1,78, ensemble 1,787 (la moyenne par individu donne ensemble 1,790).

La seconde hypothĂšse consisterait simplement Ă  faire intervenir la nature des stations en jeu. Il est connu depuis longtemps que les LimnĂ©es d’un fossĂ© ou d’un canal n’ont pas la mĂȘme forme que celles d’un marais, etc. En moyenne, comme nous le verrons plus loin (§ 5), les marais encombrĂ©s de vĂ©gĂ©tation contiennent des phĂ©notypes plus contractĂ©s que les canaux ou les Ă©tangs Ă  eaux libres. Il se pourrait donc que les plaines subjurassiennes soient plus riches en marais proprement dits que la plaine du RhĂŽne par exemple, d’oĂč la faible diffĂ©rence des moyennes observĂ©es. Or, il semble bien que les stations ne soient pas rĂ©parties de maniĂšre homogĂšne dans nos trois groupes. Les plaines subjurassiennes sont effectivement riches en marais qui subsistent encore ou qui ont Ă©tĂ© tout rĂ©cemment assĂ©chĂ©s en partie (vers 1890) : le Seeland, la plaine d’Orbe, etc. Au contraire, les stations Ă©tudiĂ©es en plaine du RhĂŽne consistent surtout en petites mares Ă  niveau trĂšs variable (dĂ©pendant des infiltrations du RhĂŽne) et peu riches en vĂ©gĂ©tation. Les marais d’Ardon et de Saillon, par exemple, malgrĂ© leur Ă©tendue actuelle ou dans un passĂ© rĂ©cent, prĂ©sentent certainement un autre caractĂšre que les marais du Seeland. Quant aux stations du groupe 2, ce sont surtout les lacs-Ă©tangs qui haussent leur moyenne.

Quelque sĂ©duisante que soit la premiĂšre de ces deux hypothĂšses, les faits nous contraignent d’adopter la seconde. Tout d’abord, nous constatons que les diffĂ©rences d’un territoire Ă  l’autre consistent beaucoup plus en un dĂ©placement des moyennes qu’en une opposition des extrĂȘmes : on trouve des stations de 1,66-1,67 et d’autres de 1,88-1,90 dans les trois groupes.

En second lieu, si nous comparons ces groupes de stations aux populations Ă©trangĂšres, nous retrouvons les mĂȘmes Ă©carts. Neuf cents stagnalis belges mesurĂ©es dans les collections de Bruxelles et de LiĂšge nous ont donnĂ© une moyenne de 1,804, alors que cinq cents individus français des collections Locard, Ă  Paris, Bourguignat, Ă  GenĂšve, etc., se sont trouvĂ© prĂ©senter une moyenne de 1,763. On ne saurait cependant invoquer ici une influence des lacs.

Enfin, lorsqu’on peut suivre avec le temps l’évolution d’une station, on observe une lĂ©gĂšre contraction au fur et Ă  mesure que le marais proprement dit l’emporte sur le lac-Ă©tang, etc. Ainsi la station de Rouelbeau, Ă©tudiĂ©e par Favre 10 a passĂ© de 1,85 (craie lacustre) à 1,78 (actuellement), le Loclat de 1,86 à 1,82, etc. À cet Ă©gard, on peut se demander si les stations de la plaine du RhĂŽne valaisanne ne sont pas plus proches des conditions anciennes que les stations subjurassiennes, en tant que les premiĂšres sont conditionnĂ©es par un climat plus sec et plus continental. Il semble bien, en effet, que les stations subfossiles connues soient en moyenne Ă  phĂ©notype plus allongĂ© que les stations actuelles (voir § 9).

En bref, si les lacs subjurassiens ont eu quelqu’influence sur les phĂ©notypes du territoire correspondant, c’est, semble-t-il, indirectement, en augmentant l’étendue des marĂ©cages, et non directement par sĂ©lection ou hĂ©rĂ©ditĂ©. Quoi qu’il en soit de ce dernier point, le problĂšme subsiste, en ce qui concerne les rĂ©gions avoisinant les lacs, de savoir quelle est la limite exacte du domaine de variation des formes d’eaux tranquilles et du domaine proprement lacustre. Tout ce qui suivra est conditionnĂ© par cette question prĂ©liminaire, que nous allons maintenant chercher Ă  rĂ©soudre en Ă©tudiant les stations lacustres et intermĂ©diaires, puis la courbe des individus.

§ 2. Les stations lacustres et intermédiaires

Nous avons mesurĂ© plus de 10 000 exemplaires de l’espĂšce rĂ©coltĂ©s dans les trois lacs de NeuchĂątel, Bienne et Morat et dans le LĂ©man, ainsi que dans les stations avoisinantes (riviĂšres, mares en communication avec les lacs et Ă©tangs rĂ©sultant de la baisse du niveau des lacs subjurassiens lors de la correction des eaux du Jura en 1890). Il convient d’étudier ces territoires, par stations, avant de procĂ©der Ă  une analyse dĂ©taillĂ©e de la courbe des individus. L’étude des populations comme telles constitue, en effet, une introduction indispensable Ă  l’analyse biomĂ©trique, car elle fournit d’emblĂ©e les cadres dans lesquels viendront s’insĂ©rer les statistiques portant sur le dĂ©tail, ces derniĂšres risquant sans cela de demeurer artificielles.

Nous avons examinĂ© 165 stations des quatre grands lacs mentionnĂ©s. Nous ne comptons pas le lac de Joux ou les lacs-Ă©tangs plus petits dans le domaine lacustre, parce que les formes lacustris, etc., ne s’y rencontrent pas. Quant Ă  la dĂ©limitation des stations, nous nous soumettrons aux mĂȘmes rĂšgles que prĂ©cĂ©demment. Seulement, comme on peut diffĂ©rencier les stations Ă  l’infini, sur les rives d’un mĂȘme lac, je n’ai pas cherchĂ© Ă  tout mesurer, comme c’est le cas pour les marais, mais simplement Ă  explorer les stations diffĂ©rant notablement les unes des autres par leur population. Ce n’est que sur les rives du lac de NeuchĂątel comprises entre la Pointe du Bied et la TĂšne que l’analyse a Ă©tĂ© poussĂ©e dans le dĂ©tail.

Voici d’abord la liste des stations, caractĂ©risĂ©es par leur indice C moyen :

 

1. Lac de Neuchùtel

A. Faune littorale (91 stations) :

  • La TĂšne 1,47 ; 1,66 et 1,72.
  • PrĂ©fargier 1,47 ; 1,40 ; 1,37.
  • Marin 1,41 ; 1,58 ; 1,48 ; 1,53 ; 1,62 ; 1,45 ; 1,46 ; 1,49 ; 1,50 ; 1,53 et 1,42.
  • Saint-Blaise 1,54 ; 1,42 et 1,33.
  • Rouges-Terres 1,38 et 1,59.
  • Port d’Hauterive 1,55 ; 1,35.
  • ChamprĂ©veyres 1,34.
  • Monruz 1,33 ; 1,56 ; 1,35 et 1,36.
  • Les Saars (NeuchĂątel) 1,33 ; 1,35 ; 1,40.
  • MaladiĂšre (port) 1,58.
  • Quais et port de NeuchĂątel 1,30 et 1,39.
  • Baie de l’Evole 1,36 ; 1,33 ; 1,35.
  • SerriĂšres 1,35 et 1,36.
  • Auvernier 1,32 et 1,35.
  • Colombier 1,42 ; 1,50 et 1,56.
  • Pointe du Bied 1,34.
  • Petit Cortaillod 1,38 ; 1,40 et 1,54.
  • La TuiliĂšre 1,38.
  • Pointe du Grain 1,37.
  • Le ChĂątelard 1,36.
  • Bevaix 1,36 ; 1,38 et 1,66.
  • Chez le Bart 1,34.
  • Sauges et Saint-Aubin 1,31 et 1,31.
  • Saint-Aubin-Vaumarcus 1,35 et 1,49 ; 1,55.
  • La Raisse 1,31 et 1,32.
  • La Lance 1,30.
  • Concise-Yverdon 1,35 ; 1,45 ; 1,49 ; 1,54 ; 1,63 ; 1,66 et 1,70.
  • Yvonand 1,60 et 1,63.
  • Estavayer 1,49 ; 1,51 et 1,62.
  • Chevroux-Port Alban 1,50.
  • Pointe de Montbec 1,43.
  • Champmartin 1,53 et 1,54.
  • Cudrefin 1,63 ; 1,59 ; 1,51 et 1,42.
  • La Sauge 1,60 et 1,69.
  • La RĂ©serve (Witzwil) 1,63 et 1,65.
  • Grand Marais 1,58 ; 1,60 et 1,62.

B. Faune sublittorale (5 stations) :

  • Monruz (10 m) 1,60.
  • Entre la Pointe du Bied et le Petit Cortaillod 1,77.
  • Bout du Grain (15-30 m ?) 1,73.
  • Montbec prĂšs Cudrefin 1,80.
  • Port Alban 1,77.

II. Lac de Morat (9 stations) :

  • Morat 1,45.
  • Faoug 1,45.
  • Salavaux 1,51.
  • GuĂ©vaux 1,69.
  • Motier-Vully 1,56.
  • Praz 1,50 et 1,51.
  • Nant 1,54 et 1,60.

III. Lac de Bienne

A. Stations littorales (14 stations) :

  • Cerlier 1,55 et 1,66.
  • Neuveville 1,55.
  • Gleresse 1,47.
  • Douanne 1,45 et 1,46.
  • Nidau 1,48.
  • Locraz 1,54 et 1,66.
  • Île de Saint-Pierre 1,49 ; 1,45 ; 1,57 ; 1,45 et 1,50.

B. Stations sublittorales (2 stations) :

  • Île de Saint-Pierre 1,85.
  • Locraz 1,79.

IV. Lac Léman

A. Faune littorale (34 stations, coll. Favre) :

  • Les Grangettes (Villeneuve) 1,68.
  • Île de Salagnon (Clarens) 1,51.
  • Cully 1,45 et 1,46.
  • Villette 1,49.
  • Paudex 1,50 et 1,49.
  • Pully 1,46 et 1,56.
  • Ouchy 1,45.
  • Embouchure de la Chambronne 1,51.
  • Les Pierrettes (Saint-Sulpice) 1,49 et 1,58.
  • Le Boiron 1,52.
  • Saint-Prex 1,50.
  • Rolle 1,52.
  • Bursinel 1,49.
  • Chanivaz 1,56.
  • Port Worth 1,52.
  • Nyon 1,42.
  • Crans 1,37.
  • Coppet 1,41.
  • Mies 1,44.
  • Genthod (port) 1,53.
  • Embouchure du Vengeron 1,47.
  • Port de GenĂšve 1,51.
  • Cologny 1,50.
  • La Belotte 1,59.
  • Bellerive 1,41.
  • Pointe Ă  la Bise 1,58.
  • AniĂšres (port) 1,55.
  • Chevran 1,47.
  • Tougues 1,51.
  • Entre Nernier et Yvoire 1,51.

B. Faune sublittorale (Favre 10 stations) :

  • GenĂšve (16-18 m) 1,63.
  • La Belotte 1,73 Ă  17 m ; 1,81 Ă  23 m. et 1,87 Ă  27 m.
  • Chevran-Hermance 1,76 Ă  5-10 m et 1,70 Ă  15-18 m.
  • Hermance 1,56 Ă  2-3 m.
  • Tougues 1,61 (19 m).
  • Nernier 1,68 (20 m).
  • Nyon 1,56 (25 m).

Si nous groupons par 3 ces 165 stations, nous obtenons la courbe suivante :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,29 5
1,32 9
1,35 16
1,38 8
1,41 9
1,44 14
1,47 15
1,50 20
1,53 16
1,56 14
1,59 8
1,62 8
1,65 6
1,68 6
1,71 3
1,74 2
1,77 2
1,80 2
1,83 1
1,86 1

On voit que cette courbe 11 n’a nullement la rĂ©gularitĂ© de la courbe des stations non lacustres. Ce fait indique d’emblĂ©e que la population des lacs n’est pas homogĂšne, mais essentiellement complexe. Il est probable, il est vrai, qu’en multipliant le nombre des stations on arriverait Ă  une courbe plus rĂ©guliĂšre, bien qu’asymĂ©trique par Ă©tirement sur la droite (c’est ce que donnera la courbe des individus), mais il n’est pas intĂ©ressant de mettre son temps Ă  tenter cette aventure. Ce qui est certain, c’est que les 160 premiĂšres stations d’eau calme dont nous avons mesurĂ© les populations donnent une courbe de dispersion beaucoup plus homogĂšne que ces 165 stations lacustres.

En second lieu, il est visible que cette courbe chevauche sur celle des stations de marais. Les 23 stations aux phĂ©notypes les plus allongĂ©s de l’ensemble pourraient ĂȘtre des stations non lacustres. Ce fait, joint Ă  la complexitĂ© de la dispersion, nous montre combien il va ĂȘtre dĂ©licat de dĂ©limiter exactement quel est le type de l’espĂšce et ce que les lacs ont produit en fait d’accommodations phĂ©notypiques ou d’adaptations hĂ©rĂ©ditaires.

Notons, en outre, d’emblĂ©e que la population varie d’un lac Ă  un autre.

Lac de Neuchùtel litt. Id. sublitt. (avec sublitt, Bienne) Bienne et Morat Léman litt. Id. sublitt.
1,29 5
1,32 9
1,35 15 1
1,38 8
1,41 6 3
1,44 3 6 5
1,47 6 3 6
1,50 5 4 12
1,53 10 4 2
1,56 5 2 5 2
1,59 4 1 1 1
1,62 7 1
1,65 4 2
1,68 2 1 1 2
1,71 1 1 1
1,74 1 1
1,77 2
1,80 1 1
1,81 1
1,86 1

Nous pressentons, ainsi dĂšs l’examen des stations, l’existence d’une variĂ©tĂ© de moyenne 1,35, spĂ©ciale au lac de NeuchĂątel (v. bodamica) et de formes oscillant entre 1,40 et 1,60 (lacustris et intermedia) dont la signification sera plus difficile Ă  prĂ©ciser. Tout converge donc pour nous pousser Ă  Ă©tudier d’une maniĂšre soigneuse les variĂ©tĂ©s intermĂ©diaires entre la forme lacustre et la forme d’eau tranquille de notre espĂšce de LimnĂ©e. Sans cette connaissance des zones frontiĂšres, toute discussion sur l’hĂ©rĂ©ditĂ© de ces formes resterait imprĂ©cise. D’autre part, l’examen des zones frontiĂšres suffit Ă  lui seul, sur bien des points, Ă  suggĂ©rer des hypothĂšses, que l’élevage sera seul, il est vrai, Ă  pouvoir contrĂŽler. Examinons de ce point de vue les stations fluviales, les mares en communication avec les lacs et les mares rĂ©sultant d’un abaissement de niveau des lacs.

On trouve dans les fleuves et les riviĂšres d’un certain volume une forme intermĂ©diaire entre le type de l’espĂšce et les var. lacustris-bodamica. Kobelt l’a nommĂ©e v. Rhodani, d’aprĂšs des exemplaires provenant du RhĂŽne Ă  GenĂšve. Nous avons trouvĂ© sur notre territoire les quelques stations suivantes :

  • Le RhĂŽne : 1,58 au pont de Sous-Terre, Ă  GenĂšve (Favre) ;
  • La Thielle : 1,52 Ă  la Poissine ; 1,48 Ă  Thielle ; 1,60 et 1,64 au Pont de Saint-Jean ;
  • L’Aar : 1,50 Ă  Nidau ; 1,57 aprĂšs l’écluse ; 1,62 entre Gotstatt et Meienried et 1,67 Ă  Soleure.

On voit que ces populations sont intermĂ©diaires entre les formes lacustres et les formes d’eau tranquille, mais que toutes rentrent dans le domaine de variation des lacs. Deux constatations s’imposent Ă  cet Ă©gard et nous conduisent d’emblĂ©e Ă  considĂ©rer la v. Rhodani comme dĂ©pendant hĂ©rĂ©ditairement des formes lacustres. La premiĂšre c’est que la v. Rhodani n’existe, sur notre territoire au moins, qu’à la sortie des lacs. Favre (loc. cit., p. 238) signale la forme dans le RhĂŽne, mais jusque sous Meyrin seulement. De notre cĂŽtĂ©, nous avons explorĂ© certains grands canaux Ă  courant rapide, dans la plaine du RhĂŽne, comme le grand canal Ă  Noville, sans trouver autre chose qu’une forme de 1,73 semblable Ă  celle des marais (mĂȘme phĂ©nomĂšne au Seeland, dans le « Grand Canal ». Il est frappant, d’autre part, de constater que la forme Rhodani est trĂšs peu citĂ©e dans la littĂ©rature. Les exemplaires fluviaux que nous avons mesurĂ©s dans les musĂ©es sont, en effet, tous trĂšs allongĂ©s : dans la Seine, au Pecq, une petite forme subulĂ©e (coll. Bourguignat Ă  GenĂšve), dans l’Allier, Ă  Vichy, cinq exemplaires à 1,90 de moyenne (mĂȘme coll.), dans l’Elbe, Ă  Hambourg, un exemplaire à 1,72, un autre à 1,91, etc. Par contre, dans le Rhin, on trouve (Insel Werd, prĂšs de Stein) une forme à 1,61, qui est une Rhodani due Ă  une adaptation fluviale des lacustris du lac de Constance (ces Ăźles sont situĂ©es Ă  la sortie de l’Untersee).

En second lieu, il est frappant de constater que plus on s’éloigne des lacs, plus la var. Rhodani s’allonge. On pourrait, il est vrai, attribuer cela Ă  une diminution progressive du courant des riviĂšres, mais rien ne permet de constater cette diminution. À Soleure, l’Aar coule avec autant de force (sinon plus rapidement) qu’à Gotstatt ou Ă  Nidau. Cependant, la forme de Soleure pourrait ĂȘtre une forme d’étang (1,67, voir pl. 6 fig. 60 et 61), tandis que les formes de Nidau (Ă  500 m de la sortie du lac de Bienne et Ă  2-3 km du lac) sont de 1,50 et 1,57 (voir pl. 6 fig. 25-26), et que les formes situĂ©es Ă  mi-chemin entre Bienne et Soleure sont de 1,62. MĂȘme phĂ©nomĂšne dans la Thielle, entre les lacs de NeuchĂątel et de Bienne. Le courant de cette riviĂšre est pratiquement constant, le pays Ă©tant plat (un mĂštre de diffĂ©rence de niveau entre les deux lacs, d’aprĂšs les cartes, donc un mĂštre de diffĂ©rence pour 6 Ă  7 km de longueur). Or, les formes des stations proches du lac de NeuchĂątel sont de 1,48 (voir pl. 6 fig. 57-58) à 1,52, celles des localitĂ©s plus Ă©loignĂ©es de 1,60 à 1,64. La raison, qui ne saurait tenir aux conditions du milieu (dans les deux cas ces LimnĂ©es habitent dans les fentes des glacis dont est bordĂ© le canal) semble ĂȘtre, trĂšs simplement, la suivante : les formes contractĂ©es de Thielle constitueraient le prolongement des lacustris du lac de NeuchĂątel (1,47 Ă  la TĂšne, 1,45 Ă  PrĂ©fargier, etc., tandis que les formes plus allongĂ©es seraient mĂ©langĂ©es avec les variĂ©tĂ©s à 1,70-1,75 qu’on trouve dans la Vieille Thielle et qui sont naturellement entraĂźnĂ©es de temps Ă  autres dans la nouvelle Thielle. Le phĂ©nomĂšne est le mĂȘme dans l’Aar : prĂšs de Meienried, de nombreux marais dĂ©versent leur trop-plein dans l’Aar lui-mĂȘme, au moyen de canaux dont nous avons constatĂ© qu’ils Ă©taient peuplĂ©s de LimnĂ©es et prĂ©cisĂ©ment d’une forme intermĂ©diaire entre la Rhodani et le type. Ainsi les marais de Meienried prĂ©sentent un indice C de 1,71 et 1,76, l’Aar au mĂȘme endroit de 1,62 et le canal joignant l’Aar Ă  ces marais fournit une population de 1,68.

Donc, plus une station fluviale est proche d’un lac, plus elle reçoit d’apports de ce lac et plus la population en est contractĂ©e. Plus une station fluviale est Ă©loignĂ©e des lacs, plus l’apport des marais pouvant communiquer avec la riviĂšre contribue, par contre, Ă  allonger le phĂ©notype moyen.

Passons aux marais en communication avec les lacs. Ici le problĂšme de l’hĂ©rĂ©ditĂ© se prĂ©cise encore. Ces marais sont, en effet, aussi peu soumis aux vagues que des marais quelconques, mais ils sont reliĂ©s aux lacs par des chenaux plus ou moins allongĂ©s. Leur population est ainsi influencĂ©e par des apports lacustres ; mais il est Ă©vident que la grande majoritĂ© des individus sont nĂ©s dans les marais mĂȘme et ont vĂ©cu ainsi toute leur existence en eaux stagnantes. Or, pour la plupart, ces marais prĂ©sentent, tout comme les riviĂšres, des phĂ©notypes intermĂ©diaires entre ceux des lacs et ceux des eaux calmes. Voici la liste des stations que nous avons Ă©tudiĂ©es :

 

Léman (10 stations) :

  • Étang des CrĂ©nĂ©es, prĂšs de Versoix (communiquant avec le lac par un chenal) 1,58 (coll. Favre) 12. Marais des CrĂ©nĂ©es (ne communiquant actuellement avec le lac que par la nappe phrĂ©atique, mais situĂ© assez prĂšs pour avoir pu communiquer Ă  une date rĂ©cente) 1,60 (coll. Favre).
  • Embouchure de l’Aubonne (marais) 1,64.
  • Id. Flaque ayant Ă©tĂ© recouverte par les eaux d’un petit port, puis s’étant progressivement dessĂ©chĂ©e (les exemplaires rĂ©coltĂ©s Ă©taient encore vivants, tapis sous des potamots Ă  moitiĂ© secs) 1,94.
  • Embouchure du Boiron (deux marais sĂ©parĂ©s l’un de l’autre) 1,62 et 1,63.
  • Embouchure de la Venoge 1,61 et 1,71 (rive droite) et 1,67 (rive gauche).
  • Le Bouveret (mare derriĂšre le cordon littoral) 1,66.

Lac de Neuchùtel (9 stations) :

  • Marais Ă  la Pointe du Grain (Bevaix) 1,65. Boudry (Ă©tablissement de pisciculture) 1,58. Auvernier (grande mare) 1,59.
  • Port d’Hauterive (mare, actuellement dessĂ©chĂ©e, situĂ©e Ă  l’intĂ©rieur d’un terrain pris sur le lac, bordĂ© de murs et exhaussĂ© artificiellement par l’apport de dĂ©blais) 1,53 (voir pl. 6 fig. 55-56).
  • Marin (grande mare derriĂšre le cordon littoral) 1,61.
  • Marin (mare situĂ©e Ă  100 m du lac, dans une propriĂ©tĂ© privĂ©e et communiquant avec le lac par un long et Ă©troit fossĂ©, habituellement Ă  demi dessĂ©chĂ© et stagnant, mais pouvant ĂȘtre touchĂ© par l’eau du lac aux pĂ©riodes de grandes crues) 1,62 (voir pl. 6 fig. 61-62). Dans le fossé : 1,65 (voir pl. 6 fig. 61-62).
  • PrĂ©fargier (mare derriĂšre le cordon littoral) 1,68.
  • Witzwil (flaque : cf. la station de l’embouchure de l’Aubonne) 1,91.

Lac de Morat (2 stations) :

  • Sugiez (marais, restes de la vieille Broie, Ă  faible distance du lac et pouvant encore communiquer avec lui par l’intermĂ©diaire de la Broie) 1,58 et 1,71.

Lac de Bienne (6 stations) :

  • Locraz (deux Ă©tangs sĂ©parĂ©s, ayant communiquĂ© avec le lac jusqu’en 1927 par des chenaux d’ailleurs Ă  demi dessĂ©chĂ©s, mais actuellement sĂ©parĂ©s par des travaux de maçonnerie) 1,64 et 1,67.
  • Bienne (mare derriĂšre l’établissement de bain et reliĂ©e au lac par un chenal) 1,66.
  • Gotstatt prĂšs Orpund 1,61 ; 1,62 et 1,63 (voir pl. 6 fig. 46-47). Ces trois stations, plus ou moins sĂ©parĂ©es les unes des autres, sont constituĂ©es par les marais de la vieille Thielle (la Thielle avant la correction des eaux de l’Aar) et quoique situĂ©es Ă  quelques kilomĂštres du lac de Bienne, communiquent avec l’Aar actuel par un canal Ă  eau courante, trĂšs caillouteux mais rempli de stagnalis. Ces populations sont ainsi toujours influencĂ©es par les Rhodani de l’Aar, donc par la lacustris du lac de Bienne, si nous admettons les hypothĂšses qui prĂ©cĂšdent.

Ces 27 stations se répartissent comme suit :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,53 1
1,56 3
1,59 5
1,62 7
1,65 6
1,68 2
1,71 1
1,74 0
1,77 0
1,80 0
1,83 0
1,86 0
1,89 1
1,92 1

On voit ainsi que, Ă  part les stations de Witzwil et de l’embouchure de l’Aubonne, dont nous avons dĂ©jĂ  parlĂ© Ă  propos des stations de marais, ces populations sont, comme celles des riviĂšres, intermĂ©diaires entre les formes lacustres et les formes d’eau stagnante. Cependant, rĂ©pĂ©tons-le, elles vivent en eaux immobiles. Ce ne sont que des Ɠufs ou des exemplaires trĂšs jeunes de lac qui peuvent pĂ©nĂ©trer dans de telles stations. Le faciĂšs des coquilles l’indique immĂ©diatement : il s’agit de trĂšs gros exemplaires turgida et borealis, trĂšs diffĂ©rents de la forme des grĂšves situĂ©es Ă  quelques mĂštres de lĂ , ou de petits exemplaires fragiles et foncĂ©s, Ă©galement trĂšs distincts des morphoses lacustres. En outre, nous n’avons compris dans ces stations que les marais reliĂ©s, il est vrai, aux lacs par des canaux, mais jamais recouverts par la nappe lacustre elle-mĂȘme, autrement dit Ă©chappant totalement aux vagues. Il existe, en effet, de nombreuses mares momentanĂ©es, ou mĂȘme de nombreux marais qui sont pĂ©riodiquement (une ou plusieurs fois par an) couverts par les eaux des lacs : nous les avons tous comptĂ©s parmi les stations lacustres, par exemple les mares de la grĂšve de Colombier, les marais situĂ©s derriĂšre le mĂŽle de la TĂšne (et influencĂ©s par les vagues lors des grandes crues), les marais de Witzwil, de la Sauge, de Cerlier, etc., etc. Les prĂ©sentes stations posent donc un problĂšme intĂ©ressant d’hĂ©rĂ©ditĂ©. Leur population Ă©tant voisine, par les indices moyens C, de celle des lacs, faut-il admettre que des mutations spĂ©ciales aux lacs subsistent en de telles conditions, ou simplement que les lacs ayant agi par sĂ©lection sur les gĂ©notypes, nous sommes ici en prĂ©sence de races pures, pouvant habiter les marais du territoire entier, mais se trouvant toujours mĂ©langĂ©es Ă  d’autres races dans les stations non dĂ©pendantes du rĂ©gime lacustre ? Nos Ă©levages nous permettront de rĂ©soudre en partie la question.

Le problĂšme se pose de maniĂšre encore plus prĂ©cise en ce qui concerne un dernier groupe de stations : les Ă©tangs actuellement indĂ©pendants des lacs, mais ayant Ă©tĂ© autrefois recouverts par la nappe lacustre. On sait, en effet, que vers 1890, Ă  la suite de la correction des eaux du Jura et de l’amĂ©nagement des canaux actuels de la Thielle et de l’Aar, les eaux des trois lacs de NeuchĂątel, Bienne et Morat ont Ă©tĂ© abaissĂ©es de 2,80 m en moyenne. De grandes Ă©tendues ont Ă©tĂ© ainsi mises Ă  dĂ©couvert, qui ont Ă©tĂ© assainies et cultivĂ©es par l’établissement pĂ©nitentiaire de Witzwil. Nous avons naturellement cherchĂ© Ă  retrouver sur ces territoires les restes du lac de NeuchĂątel d’avant 1890 pour voir jusqu’à quel point les formes lacustres s’étaient conservĂ©es. Dans la plaine du Seeland proprement dite, nous n’avons rien dĂ©couvert d’intĂ©ressant : les quelques rares marĂ©cages datant du lac sont peuplĂ©es par des formes vulgaires, ainsi que les canaux creusĂ©s depuis lors. Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant : les anciennes frontiĂšres du lac Ă©taient trĂšs indĂ©cises (tout le pays n’était qu’un vaste marais, le « Grand Marais » ou « Seeland ») et les formes les plus diverses de LimnĂ©es devaient s’y cĂŽtoyer, comme c’est le cas aujourd’hui encore sur les grĂšves de Witzwil et de la TĂšne (1,47 à 1,72). Avec le retrait du lac et le dessĂšchement progressif du marais, il n’est plus demeurĂ© que les formes allongĂ©es dans les quelques tourbiĂšres et les quelques canaux qui constituent les seules stations du Seeland. Par contre, dans la rĂ©gion immĂ©diatement voisine de la Maison Rouge, nous avons pu retrouver presqu’intacts les restes de l’ancienne nappe lacustre. On sait que la Maison Rouge, actuellement sur territoire bernois et sur la rive droite de la Thielle, servait autrefois de maison de pĂ©ages et se trouvait situĂ©e sur une sorte de promontoire (elle est bĂątie sur la terrasse de quatre mĂštres que l’on peut suivre dĂšs la TĂšne, tout le long du bois d’Epagnier), Ă  l’extrĂ©mitĂ© sud-est du canton de NeuchĂątel et au point de dĂ©part de la vieille Thielle. Par consĂ©quent, la Maison Rouge Ă©tait baignĂ©e au sud et Ă  l’est par le lac (on accrochait les bateaux aux anneaux qui se trouvent encore sur le cĂŽtĂ© est de la maison), et ce n’est qu’à une cinquantaine de mĂštres d’elle, au nord, que dĂ©butait la vieille Thielle. Or, il existe toujours autour de la Maison Rouge d’importants marĂ©cages, situĂ©s dans l’ancien lit du lac et aux dĂ©buts mĂȘmes de l’ancienne Thielle. Ces Ă©tangs se trouvent Ă  l’est et au nord de la maison. D’autre part, au sud de la ligne du chemin de fer (de la « Directe » NeuchĂątel-Berne), Ă  quelque 100 m de lĂ , se trouvent deux Ă©tangs communiquants situĂ©s Ă©galement sur l’ancien emplacement du lac. Nous les appellerons « étangs de la Directe ». Enfin, sur la rive gauche de la Thielle (actuelle), sous Epagnier, nous avons pu trouver un Ă©tang, actuellement dessĂ©chĂ©, datant Ă©galement de l’ancien lac, soit qu’il ait Ă©tĂ© entiĂšrement recouvert par les eaux d’avant 1890, soit qu’il ait Ă©tĂ© en communication avec elles.

Or ces trois groupes de marĂ©cages (c’est en cela qu’ils diffĂšrent des 27 stations prĂ©cĂ©demment Ă©numĂ©rĂ©es) n’ont pas de communication actuelle avec le lac de NeuchĂątel. Ils sont alimentĂ©s par la nappe phrĂ©atique, et sont situĂ©s Ă  une distance suffisante du rivage actuel (500 m au moins), pour que les apports Ă©ventuels d’Ɠufs ou de jeunes, amenĂ©s par les oiseaux, soient entiĂšrement nĂ©gligeables. Leur trop-plein se dĂ©verse, il est vrai, dans la Thielle et, par lĂ , il pourrait y avoir apport de Rhodani, mais c’est au moyen des tuyaux passant sous la route, et nous n’avons jamais vu de Rhodani remonter ces canalisations 13. D’autre part, les LimnĂ©es habitant ces Ă©tangs sont si semblables aux formes qui se rencontrent encore sur toute la grĂšve de Witzwil que la continuitĂ© ne laisse aucun doute. Les Ă©levages confirmeront cette parentĂ©. En bref, et c’est lĂ  l’intĂ©rĂȘt de ces stations, les populations de la Maison Rouge et des environs prĂ©sentent des phĂ©notypes plus lacustres que non lacustres :

  • Étangs de la Directe : 1,61 et 1,59 (voir pl. 6 fig. 11-14).
  • Maison Rouge : 1,59 ; 1,61 ; 1,60 et 1,58 (voir pl. 6 fig. 15-20).
  • Epagnier : 1,61.

Tous ces indices sortent ainsi des moyennes des stations ordinaires d’eau stagnante. Le problĂšme sera donc de dĂ©gager la nature de ces types : s’agit-il d’une race propre aux lacs et se conservant hĂ©rĂ©ditairement dans les eaux stagnantes datant de l’ancien lac, ou s’agit-il d’une race commune Ă  toutes les eaux, habituellement mĂȘlĂ©e Ă  d’autres races, mais sĂ©lectionnĂ©e dans le cas particulier par le fait que l’ancien lac aurait Ă©liminĂ© les formes allongĂ©es ? Une minutieuse Ă©tude statistique des individus eux-mĂȘmes et une analyse gĂ©nĂ©tique en aquarium peuvent seules, et encore Ă  condition de combiner ces deux mĂ©thodes, rĂ©soudre un tel problĂšme.

Notons enfin que le phĂ©nomĂšne que nous venons de mettre en lumiĂšre n’est pas spĂ©cial aux mares de la Maison Rouge. Les stations de Marin 1,62 et 1,65, Sugiez, Locraz et de Gotstatt prĂ©sentent les mĂȘmes particularitĂ©s, mais comme des apports actuels de formes lacustres ou fluviales ne peuvent ĂȘtre exclus, nous les avons classĂ©es dans les mares en communication avec le lac. L’étang de Marin (propriĂ©tĂ© particuliĂšre), dont nous avons parlĂ© plus haut, est Ă©videmment un reste de l’ancien lac d’avant 1890. Aussi bien est-il habitĂ© par une forme identique Ă  celle de la Maison Rouge (voir pl. 6 fig. 53-54) Les deux stations de Sugiez sont constituĂ©es par un bras de la Vieille-Broie, Ă  sa sortie de l’ancien lac de Morat, et rune de ces deux populations rappelle de prĂšs celle dont nous venons de parier. Les formes de Locraz sont un peu plus allongĂ©es, mais les Ă©tangs dans lesquels elles vivent sont les restes d’une baie du lac de Bienne (d’avant 1890) qui Ă©tait beaucoup moins exposĂ©e aux vagues que les rivages de Marin et de la Maison Rouge. Enfin, les Ă©tangs de Gotstatt sont occupĂ©s par une variĂ©tĂ© identique Ă  celle de la Maison Rouge (voir pl. 6 fig. 46-47) : or, il s’agit de marĂ©cages remplissant un ancien lit de la Thielle (la riviĂšre sortant du lac de Bienne avant la correction des eaux du Jura s’appelait encore la Thielle, puisqu’elle ne contenait pas les eaux de l’Aar, laquelle passait Ă  cette Ă©poque par Aarberg-Lyss-Busswil et Meienried) et la Thielle Ă©tait sans cloute peuplĂ©e de Rhodani comme l’est aujourd’hui l’Aar, entre le lac de Bienne et Meienried. Un ensemble de faits confirme ainsi ce que nous venons de dire des Ă©tangs de la Maison Rouge.

§ 3. Statistique générale des stations

Si nous groupons en un seul tout les stations énumérées précédemment, nous obtenons la courbe suivante :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,29 5
1,32 9
1,35 16
1,38 8
1,41 9
1,44 14
1,47 16
1,60 22
1,63 17
1,66 20
1,59 20
1,62 17
1,65 20
1,68 25
1,71 32
1,74 39
1,77 46
1,80 37
1,83 27
1,86 13
1,89 4
1,92 1

Un certain nombre de constatations sont déjà possibles, qui nous guideront dans notre analyse ultérieure. Il semble que cette courbe présente, sinon quatre sommets nets, du moins quatre régions intéressantes (voir fig. 3). En premier lieu, vers la moyenne 1,35 on trouve un groupe de stations qui correspondent à la forme bodamica typique, celle des endroits les plus agités du lac de Neuchùtel. Il y a là un premier problÚme : quelles sont les limites de variations de cette forme et est-elle héréditaire ? En second lieu, on observe un sommet assez net vers 1,50, qui correspondra, comme nous le verrons, au sommet de la courbe des individus de lacs.

Fig. 3. Courbes de fréquence des stations
Courbe I = courbe totale.
Courbe II = courbe des stations lacustres.

Il s’agit de la var. lacustris, moins contractĂ©e, qui prĂ©domine dans le LĂ©man et se rencontre Ă©galement dans les lacs de Bienne et de Morat, ainsi que dans un grand nombre de stations semi-agitĂ©es du lac de NeuchĂątel. C’est, en outre, la moyenne des Rhodani les plus accentuĂ©es, celles des dĂ©buts de la Thielle, Ă  partir de la TĂšne et de l’Aar Ă  Nidau. Cette forme est-elle hĂ©rĂ©ditaire et se distingue-t-elle en aquarium des bodamica de 1,35 ? Second problĂšme important. En troisiĂšme lieu, nous constatons qu’il existe, entre cette variĂ©tĂ© et les formes d’eau stagnante un certain nombre de populations de moyenne 1,56-1,61, habitant les marais en communication avec les lacs ou les marais datant de l’ancien lac de NeuchĂątel. Quelle est la signification de ces formes ? TroisiĂšme problĂšme Ă  rĂ©soudre. Enfin, nous voyons se dĂ©gager, de 1,65 à 1,89, la masse des stations d’eaux calmes, donc le type mĂȘme de l’espĂšce. Cette partie de la courbe est quelque peu asymĂ©trique, Ă  cause de la convergence entre les populations lacustres les moins contractĂ©es et les formes d’eau stagnante les plus contractĂ©es. C’est d’ailleurs aux influences lacustres Ă©galement qu’était due l’asymĂ©trie lĂ©gĂšre de la courbe de la p. 286, comme nous l’avons notĂ© prĂ©cĂ©demment. Le quatriĂšme problĂšme qui se pose est ainsi de savoir si le type de l’espĂšce en eaux calmes est homogĂšne, malgrĂ© ses fluctuations phĂ©notypiques, ou s’il recĂšle un complexus de gĂ©notypes distincts eu Ă©gard Ă  la contraction de la coquille.

Pour rĂ©soudre ces quatre problĂšmes, la premiĂšre chose Ă  faire dorĂ©navant est de procĂ©der Ă  une analyse minutieuse des courbes de frĂ©quence des individus eux-mĂȘmes, ainsi que des relations existant entre ces divers phĂ©notypes et les conditions du milieu ambiant. Il s’agit, en effet, de connaĂźtre les limites exactes des phĂ©notypes prĂ©dominants et leurs connexions avec la nature du milieu extĂ©rieur. Cette double analyse n’a Ă©tĂ© qu’amorcĂ©e par ce qui prĂ©cĂšde. Un degrĂ© d’approximation de plus est maintenant nĂ©cessaire.

§ 4. La courbe de variation des individus non lacustres

Ce n’est pas chose aisĂ©e que d’établir sans arbitraire une courbe de frĂ©quence. On croit volontiers qu’il suffit de rĂ©colter au hasard tous les individus qui vous tombent sous la main, pour cette raison que plus le hasard est grand plus la courbe est objective. En gros, il va de soi que le raisonnement est correct : le statisticien qui irait Ă  dessein explorer de prĂ©fĂ©rence les stations dont les individus feront pencher la courbe dans un sens ou dans l’autre se rendrait assurĂ©ment coupable, non seulement de ce « mensonge par statistique », dont un connaisseur disait qu’il constitue la forme la plus raffinĂ©e du mensonge, mais plus vulgairement du mensonge « par omission ». Seulement, lorsqu’on rĂ©colte son matĂ©riel « au hasard », s’agit-il bien du hasard au sens physique du mot, ou n’y a-t-il hasard que dans les dĂ©marches du chercheur ? Le hasard se dĂ©finit mathĂ©matiquement par l’égalitĂ© des cas possibles. Or, les individus sont rĂ©partis avec des frĂ©quences trĂšs diffĂ©rentes selon les divers milieux. Étant donnĂ© que l’espĂšce vit dans les canaux, les marais, les Ă©tangs, les lacs-Ă©tangs, etc., dans des proportions numĂ©riques (inconnues) x, y, z et u, etc., on devrait donc, pour qu’il y ait « hasard », rĂ©colter, en se promenant sans intention de choisir, des reprĂ©sentants des canaux, des marais, etc., dans les mĂȘmes proportions numĂ©riques x, y, etc. Comme les formes correspondant Ă  ces diffĂ©rents milieux prĂ©sentent des caractĂšres assez divergents (nous verrons au § 5 que les formes de fossĂ©s sont en moyenne trĂšs allongĂ©es, celles des Ă©tangs fangeux trĂšs contractĂ©es, etc.), ce n’est qu’en tenant compte de la frĂ©quence des individus propre Ă  chaque type de station que l’on parviendra Ă  dresser un tableau objectif de la variabilitĂ© de l’espĂšce. Malheureusement, ce n’est pas du tout ainsi que les choses se passent, parce que, en se promenant « au hasard » on ne rencontre pas du tout les individus dans les proportions dans lesquelles ils sont en fait rĂ©partis dans la nature, pour cette raison trĂšs simple que la nature ne livre pas les individus « au hasard », mais cache soigneusement les uns alors qu’elle Ă©tale les autres aux yeux du collectionneur. Voici par exemple deux stations, Cornaux (1,74) et le Loclat (1,82), Ă©galement Ă©loignĂ©es de la moyenne de l’espĂšce (1,78), mais en sens inverse. La station de Cornaux consiste en de grandes mares peu profondes, oĂč grouillent les stagnalis et qui, de temps en temps, se dessĂšchent complĂštement. J’ai pu ainsi y rĂ©colter des milliers d’exemplaires sans autre fatigue que celle de se baisser. Le Loclat, par contre, est un lac-Ă©tang beaucoup plus Ă©tendu que les mares de Cornaux et profond d’une dizaine de mĂštres. Les bords en sont abrupts et tapissĂ©s d’une vĂ©gĂ©tation qui rend trĂšs difficile la pĂȘche. Il est certes aisĂ© de rĂ©colter des LimnĂ©es qui touchent Ă  la surface, mais on n’en obtient ainsi qu’une cinquantaine par aprĂšs-midi. L’espĂšce y est sans doute aussi abondante qu’à Cornaux, Ă©tant donnĂ©es les dimensions de ce laguet, mais les coquilles mortes roulent au fond de l’eau et Ă©chappent Ă  toute investigation mĂ©thodique. Si l’on n’y prend garde, voilĂ  donc une statistique faussĂ©e par la nature elle-mĂȘme au profit des formes contractĂ©es. Il est vrai qu’en d’autres circonstances ce sera l’inverse. Tel canal de Thielle Ă  Witzwil (1,76 à 1,82) nous a fourni des milliers d’exemplaires, alors que tel marĂ©cage à 1,71 est restĂ© trĂšs peu productif, parce que difficile Ă  explorer et bien que sans doute trĂšs riche en individus. On pourrait donc dire que les erreurs se compensent. Mais c’est un peu commode. En fait, nous n’en savons rien, et nous ne savons surtout pas Ă  partir de combien d’exemplaires (5000 ou 5 000 000 ?) les Ă©carts se neutralisent rĂ©ellement. Il reste toujours la possibilitĂ© d’« erreurs systĂ©matiques » : quoi qu’on fasse, les lacs-Ă©tangs un peu profonds resteront toujours moins aisĂ©s Ă  explorer que de petites mares ou de petits fossĂ©s.

Ces considĂ©rations ne sont pas thĂ©oriques. Nous avons commencĂ© par rĂ©colter « au hasard » 2500 individus des environs de NeuchĂątel, et par en chercher la courbe de frĂ©quence. Cette courbe s’est trouvĂ©e Ă  peu prĂšs rĂ©guliĂšre et nous avons considĂ©rĂ© notre tĂąche comme terminĂ©e. Mais aprĂšs avoir explorĂ© la vallĂ©e du RhĂŽne (dans laquelle les phĂ©notypes sont en moyenne plus allongĂ©s) et aprĂšs avoir ajoutĂ© ces nouvelles mesures aux prĂ©cĂ©dentes, nous avons obtenu une courbe asymĂ©trique, Ă©tirĂ©e sur la droite (du cĂŽtĂ© des formes allongĂ©es). Rien de plus simple : il suffit, dans un tel cas, de ramasser 1000 exemplaires de plus dans les populations allongĂ©es et la symĂ©trie rĂ©apparaĂźt, la moyenne Ă©tant ainsi lĂ©gĂšrement haussĂ©e. Lorsque vient la dĂ©couverte de nouveaux territoires Ă  type contractĂ© ou allongĂ©, la courbe se dĂ©place naturellement une fois de plus, mais il reste facile de la redresser, avec un peu de patience. Pour opĂ©rer ces redressements, on sait d’avance qu’en allant dans tel canal, on trouvera tout ce qu’il faut comme formes allongĂ©es et dans tel marais tout ce qu’il faut comme formes contractĂ©es. Mais oĂč s’arrĂȘter ? Puisque nous cherchons avant tout Ă  connaĂźtre la limite infĂ©rieure de contraction en eaux calmes, la question ne semble pas capitale : il suffit d’avoir vu des milliers d’exemplaires pour ĂȘtre Ă  peu prĂšs certain de cette limite. Seulement, la dĂ©termination d’une limite dĂ©pend aussi de l’écart-Ă©talon de la courbe et de la moyenne des individus, et c’est lĂ  que les choses restent arbitraires. Il nous faut donc trouver un procĂ©dĂ© objectif d’investigation.

J’ai fini par opĂ©rer comme suit. Pour ĂȘtre sĂ»r de ne pas aboutir Ă  une moyenne trop Ă©levĂ©e, j’ai mesurĂ© plus de 2000 exemplaires Ă©trangers conservĂ©s dans les musĂ©es de Londres, Paris, Bruxelles, etc. Quant aux stations de notre territoire, j’ai commencĂ© par me convaincre que ces stations constituaient un tout homogĂšne (nous avons vu la chose au § 1). Il est vrai qu’une courbe de frĂ©quence par stations est un peu arbitraire, mais en gros on voit bien, dĂšs qu’on a exploré 100 ou 150 stations, s’il y a une rĂ©partition Ă  peu prĂšs symĂ©trique des populations et quels sont les extrĂȘmes. Cela fait, j’ai groupĂ© les stations en trois classes aussi Ă©gales que possible, selon leurs Ă©carts 14 et je me suis donnĂ© comme rĂšgle de ne pas mesurer un nombre donnĂ© d’exemplaires des stations de l’une des classes extrĂȘmes sans en mesurer autant des stations de la classe inverse.

Les stations d’eaux calmes s’étageant entre 1,65 et 1,90, les trois classes seront : 1° 1,65-1,72 inclusivement ; 2° 1,73-1,82 et 3° 1,83-1,90. La rĂšgle consiste donc Ă  mesurer autant d’individus du premier groupe de stations que d’individus du troisiĂšme, quel que soit le nombre rencontrĂ© jusque-lĂ  d’individus du second groupe. Ce procĂ©dĂ© me paraĂźt Ă©viter plus d’arbitraire qu’il n’en implique. Ce serait arbitraire assurĂ©ment de chercher Ă  rĂ©colter autant d’individus des groupes extrĂȘmes que du groupe central. Mais il n’est pas question de cela, puisque le nombre d’individus du groupe central n’est pas fixĂ© d’avance : il s’agit simplement de compenser les extrĂȘmes l’un par l’autre lorsqu’on a dĂ©jĂ  mesurĂ© des milliers d’exemplaires au hasard. Il serait d’autre part tout Ă  fait arbitraire de convenir que l’on cherchera autant d’individus mesurant 1,83 et au-dessus, qu’on en a trouvĂ© mesurant 1,72 et au-dessous (ce serait fixer d’avance la moyenne qu’il s’agit justement de dĂ©terminer). Nous demandons simplement qu’il y ait autant d’individus des stations ayant une moyenne de 1,83 et au-dessus que des stations ayant une moyenne de 1,72 et au-dessous, ce qui est tout diffĂ©rent : un individu d’une station de 1,83 et au-dessus peut ĂȘtre un individu de 1,60, de 1,70 aussi bien que de 2,00 ou de tout ce qu’on voudra. On n’a donc pas Ă  choisir les individus sur le terrain, ce qui serait ridicule. On choisit simplement le groupe de stations dans lequel on va continuer Ă  chercher du matĂ©riel et lorsqu’on explore une station, on rĂ©colte et on mesure naturellement tout ce que l’on trouve.

Le procĂ©dĂ© est d’autant moins arbitraire que, en gros, nous avons trouvĂ© autant de stations de 1,83-1,90 que de stations de 1,65-1,72, et que, dans ces deux groupes, on trouve des stations trĂšs riches et des stations trĂšs pauvres en individus. Les stations de 1,87 et 1,88 prĂšs de Sion comprennent des milliers d’exemplaires vivant simultanĂ©ment, comme les stations à 1,68 et 1,71 entre Soleure et Selzach, etc. En outre, la preuve qu’on ne prĂ©juge pas, en procĂ©dant ainsi, de la forme dĂ©finitive de la courbe, c’est que nous avons obtenu une courbe trĂšs symĂ©trique pour les eaux stagnantes et notablement asymĂ©trique pour les lacs, tout en soumettant respectivement les stations non lacustres et les stations lacustres littorales Ă  ce mĂȘme traitement.

La courbe que nous allons discuter maintenant porte sur 8000 exemplaires non lacustres. Sur ces 8000, 1800 environ proviennent des stations de 1,83 et au-dessus, de 1800 environ celles de 1,72 et au-dessous et 4400 des stations centrales. Comme celles-ci sont, par rapport aux deux groupes extrĂȘmes, dans la relation de 4 à 3 Ă  peu prĂšs, cela fait bien une rĂ©partition satisfaisante : 3600 individus extrĂȘmes contre 4400 centraux. Quant aux stations centrales, lorsqu’on se trouve en prĂ©sence de difficultĂ©s analogues Ă  celles dont nous venons de parler, il suffit de les rĂ©partir elles-mĂȘmes en trois sous-groupes et de tenir la balance Ă©gale entre les deux sous-groupes extrĂȘmes.

Fig. 4. Courbes de fréquence des phénotypes en nature
I. Individus lacustres.
II. Individus non lacustres.
III. Individus des mares communiquant avec les lacs.
IV. Individus des mares datant de l’ancien lac de Neuchñtel.

Cela dit, voici la courbe obtenue 15 :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,44 1
1,47 2
1,50 5
1,53 20
1,56 52
1,59 120
1,62 257
1,65 440
1,68 658
1,71 870
1,74 1042
1,77 1100
1,80 1053
1,83 853
1,86 646
1,89 434
1,92 237
1,95 128
1,98 54
2,01 19
2,04 6
2,07 2
2,10 1

On voit que cette rĂ©partition est remarquablement symĂ©trique. Ce fait dĂ©montre que l’indice de contraction C correspond bien Ă  des donnĂ©es naturelles. Quant aux constantes de cette courbe, la moyenne est de 1,782 (et elle correspond au mĂ©dian et au mode) ; l’écart-Ă©talon σ (= ± √(((ÎŁpa^2)/n)-b^2) selon le procĂ©dĂ© de calcul indiquĂ© par Johannsen 16) est de 0,0285. Avant de parler de la grosse question des extrĂȘmes, notons encore que cette courbe correspond bien Ă  la courbe thĂ©orique de 8000 exemplaires calculĂ©e sur cet Ă©cart de 0,0285. Nous avons utilisĂ©, pour le faire, les tables si pratiques donnĂ©es par Johannsen (loc. cit., p. 74-76). Les nombres ainsi calculĂ©s se sont trouvĂ©s de :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,44 1
1,47 2
1,50 8
1,53 24
1,56 57
1,59 128
1,62 249
1,65 426
1,68 652
1,71 879
1,74 1054
1,77 1110
1,80 1049
1,83 863
1,86 636
1,89 417
1,92 237
1,95 121
1,98 55
2,01 22
2,04 6
2,07 3
2,10 1

On voit que les Ă©carts sont faibles entre cette courbe thĂ©orique et la courbe empirique. Mais il ne faut assurĂ©ment pas se faire d’illusion sur la valeur de cette convergence, puisque la courbe thĂ©orique est calculĂ©e sur les deux valeurs empiriques de la moyenne et de l’écart-Ă©talon : si ces derniĂšres valeurs variaient, la courbe thĂ©orique varierait naturellement aussi. Cette courbe ne sert donc qu’à contrĂŽler si, Ă©tant donnĂ©s une certaine moyenne et un certain Ă©cart-Ă©talon, on a trouvĂ© une rĂ©partition symĂ©trique et homogĂšne des variations. Cela semble donc ĂȘtre le cas. Quant aux deux constantes critiques, nous pouvons les retenir Ă©galement avec quelque confiance. La moyenne des quelque 2350 exemplaires que nous avons mesurĂ©s dans les musĂ©es de Londres, Paris, Bruxelles, GenĂšve, etc., s’est trouvĂ©e de 1,79 environ, ce qui montre bien que nous n’avons pas forcĂ© la moyenne de nos 8000 exemplaires suisses. Quant Ă  l’écart-Ă©talon, il s’est trouvĂ© de 0,0275 environ pour les premiers 2500 exemplaires rĂ©coltĂ©s prĂšs de NeuchĂątel, de 0,0275 Ă©galement pour les premiers 6000 exemplaires (sans avoir comptĂ© encore la vallĂ©e du RhĂŽne), de 0,0286 pour 7500 exemplaires et finalement de 0,0285 pour 8000. Les exemplaires des musĂ©es ne nous donnent pas, malheureusement, d’indications utiles sur ce point, parce qu’ils ont Ă©tĂ© presque toujours triĂ©s sur le terrain mĂȘme comme Ă©tant les plus frappants, les collectionneurs ne cherchant pas Ă  faire de la statistique, mais Ă  choisir des types nets. Les extrĂȘmes prĂ©dominent presque toujours dans les collections, sur les individus centraux, ce qui fausse le calcul de l’écart-Ă©talon, tout en permettant un calcul approximatif de la moyenne. En bref, l’écart-Ă©talon de 0,0285 est ou bien exact, ou bien un peu trop Ă©levĂ©, ce qui explique que les individus extrĂȘmes (dans les deux sens) soient un peu plus nombreux dans la courbe thĂ©orique que dans la courbe empirique.

Venons-en maintenant Ă  la question de la limite infĂ©rieure de contraction. C’est lĂ  un point trĂšs important pour nous, parce que cette dĂ©termination nous permettra seule de diffĂ©rencier les exemplaires de lacs, ou ayant subi une influence lacustre, des exemplaires ressortissant au type de l’espĂšce en eaux stagnantes.

ThĂ©oriquement, les limites d’une courbe de Gauss sont −∞ et +∞. Empiriquement, plus on rĂ©colte d’exemplaires, plus on trouve, Ă  raison d’un exemplaire sur 1000 ou sur 2000, d’individus aberrants qui dĂ©passent les limites extrĂȘmes Ă©tablies jusque-lĂ . Ce ne sont donc pas les individus occupant les rangs 1 et 8000 de la courbe des 8000 exemplaires qu’il nous faudra choisir comme limites extrĂȘmes, car ces limites ne vaudront plus pour 50 000 ex.

Nous avons donc choisi, comme limite infĂ©rieure de contraction, la valeur qu’on peut appeler le premier millĂ©sile (comme on dit le premier centile ou le premier quartile), c’est-Ă -dire la ligne sĂ©parant l’individu le plus contractĂ© sur 1000, des 999 autres. Il y aura donc, toujours par dĂ©finition, un exemplaire sur 1000, 8 exemplaires sur 8000, etc., en dessous de la limite infĂ©rieure. De cette maniĂšre, la limite restera constante et sera susceptible d’une dĂ©termination prĂ©cise. En effet, les exemplaires en dessous du premier millĂ©sile n’ont, comme nous le verrons, aucune importance thĂ©orique : ce sont ou des individus aberrants dont la forme n’est pas hĂ©rĂ©ditaire (nous l’avons vĂ©rifiĂ© sur plusieurs) ou des malformations, et il est Ă©vident qu’on trouvera toujours sur quelques millions d’exemplaires des malformations plus accentuĂ©es encore que sur 8000 ! Il n’est donc nullement arbitraire de choisir le premier millĂ©sile comme la limite infĂ©rieure extrĂȘme de contraction en eaux calmes. Quel est-il donc ?

Pour le dĂ©terminer, nous avons rĂ©coltĂ©, en plus des 8000 exemplaires de la courbe ci-dessus, 57 000 exemplaires des stations Ă  phĂ©notypes extrĂȘmes 17, en mesurant soigneusement les extrĂȘmes. Sur les 65 000 exemplaires en tout, nous avons trouvĂ© 79 exemplaires de 1,53 et en dessous et 47 exemplaires de 1,52 et en dessous. Le premier millĂ©sile est donc de 1,529.

Ces 47 exemplaires se répartissent comme suit :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,38 1
1,39-1,44 0
1,45 2
1,46 0
1,47 3
1,48 2
1,49 5
1,50 9
1,51 8
1,52 17
(1,53) 1(32)

Et par stations :

  • Bavois 1,51.
  • Lac des TaillĂšres 1,50 et 1,52.
  • Environs de Berne 1,51.
  • Meienried 1,52.
  • Mare de Souaillon 1,52.
  • Vieille Thielle Ă  Thielle 1,48.
  • Cornaux 1,50 ; 1,51 ; 1,52 et 1,52 (donc quatre exemplaires, sur 5000 environ).
  • Canal de Thielle Ă  Champion : 1,48 ; 1,49 (trois exemplaires) ; 1,51 et 1,52.
  • Canal de Thielle Ă  Witzwil (sur 30 000 exemplaires environ) : 1,38 ; 1,45 (2 ex.) ; 1,47 (3 ex.) ; 1,49 (2 ex.) ; 1,50 (7 ex.) ; 1,51 (5 ex.) ; et 1,52 (10 ex.).

Les exemplaires de 1,38 à 1,49 prĂ©sentent tous des malformations, ainsi qu’une fraction de ceux de 1,50 à 1,52. L’individu de 1,38, en particulier, est une monstruositĂ© gibbeuse Ă  deux ouvertures. L’animal Ă©tait dĂ©jĂ  adulte et son ouverture dĂ©jĂ  bordĂ©e d’un pĂ©ristome Ă©paissi (Ă  ce stade, l’indice de contraction Ă©tait de 1,59, ainsi qu’il nous a Ă©tĂ© facile de le mesurer) quand il s’est remis Ă  croĂźtre : la seconde ouverture, gĂȘnĂ©e par la premiĂšre s’est alors considĂ©rablement amplifiĂ©e, avec torsion et gibbositĂ©s, d’oĂč l’indice de 1,38 (voir pl. 6, fig. 50). On ne saurait donc nullement considĂ©rer un tel individu, le plus contractĂ© que nous ayons vu sur 65 000, comme une mutation lacustris en eaux calmes : il s’agit d’un exemplaire de 1,59, donc normal, qu’une malformation a ensuite transformĂ© en une morphose Ă  apparence lacustre, mais Ă©videmment non hĂ©rĂ©ditaire (nous n’avons pu l’élever, la coquille Ă©tant vide). Les autres malformations consistent pour la plupart en torsions de l’ouverture et en gibbositĂ©s, sans intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©tique. Par contre, nous avons rencontrĂ© deux exemplaires Ă  spire trĂšs contractĂ©e, 1 exemplaire à 1,48 du canal de Witzwil et un à 1,49 du canal de Champion, mais Ă  coquille et Ă  ouverture Ă©troites, les tours de spire Ă©tant fortement carĂ©nĂ©s non loin de la suture et prĂ©sentant ainsi une forme quadrangulaire (voir pl. 6, fig. 49). La spire est donc en escalier, quoique nullement « scalaire », et l’ensemble ressemble Ă  un Melanopsis ou Ă  certains genres marins. Cette monstruositĂ©, qui s’est rencontrĂ©e Ă  raison de deux exemplaires sur des milliers d’individus quelconques, n’a rien de commun avec les formes lacustres, sinon une contraction gĂ©nĂ©rale, due ici Ă  la carĂšne et non Ă  l’élargissement progressif de l’ouverture. Mais il se pourrait qu’elle fĂ»t hĂ©rĂ©ditaire. Dans une petite mare Ă  Chules (station à 1,71) nous avons observĂ© en effet la carĂšne chez le tiers des individus, soit sur toute la longueur de la spire, soit au dernier tour seulement (exemplaires de 1,59 à 1,80). La forme de Chules 18 est moins accentuĂ©e que celle des deux exemplaires à 1,48 et 1,49, mais trĂšs analogue qualitativement. Les Ă©tangs voisins, qui paraissaient ĂȘtre de mĂȘme nature que l’étang en question (à 2-3 m au-delĂ ) ne prĂ©sentaient que des formes de 1,75 à 1,87, sans trace de carĂšne. Malheureusement, tous ces exemplaires Ă©taient morts, les Ă©tangs Ă©tant complĂštement Ă  sec au moment de notre rĂ©colte (automne 1928).

Quant aux exemplaires de 1,50 à 1,52 qui ne prĂ©sentent pas de malformations et qui constituent ainsi les individus normaux les plus contractĂ©s de la courbe de frĂ©quence en eaux stagnantes (voir pl. 6, fig. 3), ils ont Ă©tĂ© trouvĂ©s dans les conditions suivantes. La plupart ont Ă©tĂ© rĂ©coltĂ©s dans des canaux des environs de Thielle (stations Ă  indices moyens de 1,75-1,82). Ces canaux sont ordinairement Ă  demi remplis d’une eau presque dormante ou coulant trĂšs lentement, d’oĂč la forme allongĂ©e des populations qui les habitent (voir paragraphe suivant). Mais, vers la fin de l’étĂ© et au printemps, les conditions sont tout autres, ce qui explique l’apparition des formes contractĂ©es. Vers la fin de l’étĂ©, en effet, les canaux sont presque Ă  sec et les animaux rampent sur la fange elle-mĂȘme, d’oĂč des dĂ©formations de l’ouverture : ampliata, gibbosa, etc. Au printemps, d’autre part, le courant se fait rapide, et lors des annĂ©es pluvieuses comme en 1927, il se produit mĂȘme des morphoses rappelant la forme de riviĂšre (Rhodani) sauf la taille qui reste plus grande. Les nombreux exemplaires, soit malformĂ©s, soit simplement contractĂ©s, rencontrĂ©s dans ces canaux et dont nous venons de donner la liste peuvent donc ĂȘtre attribuĂ©s Ă  ces deux causes. Ces formes n’ont d’ailleurs rien d’hĂ©rĂ©ditaire. Nous en avons Ă©levĂ© plusieurs, prĂ©levĂ©es dans une station à 1,69, lĂ  oĂč les deux canaux de Champion et de Witzwil ne font plus qu’un, Ă  Thielle, et les cinq gĂ©nĂ©rations issues de cette localitĂ© ont Ă©tĂ© constamment trĂšs allongĂ©es (voir § 12).

Les exemplaires de Cornaux, d’autre part, proviennent de flaques momentanĂ©es ducs aux fluctuations de niveau des Ă©tangs principaux et ont certainement terminĂ© leur croissance dans une fange en train de se dessĂ©cher, d’oĂč l’élargissement de leur ouverture. La forme de Cornaux Ă©levĂ©e en aquarium est identique aux formes prĂ©cĂ©dentes, c’est-Ă -dire trĂšs allongĂ©e (voir § 17).

Quant aux autres exemplaires, il s’agit d’individus isolĂ©s, ayant vĂ©cu probablement dans les mĂȘmes conditions de courant ou de fange. En conclusion, il ne saurait ĂȘtre question de voir dans les individus de 1,52 et en dessous des mutations stables, Ă  tendance lacustris. Il s’agit ou de malformations non hĂ©rĂ©ditaires ou d’individus extrĂȘmes, dont le gĂ©notype moyen est beaucoup moins contractĂ©, et dont la morphose est due aux conditions momentanĂ©es du milieu. La limite infĂ©rieure de contraction en eaux stagnantes peut donc bien ĂȘtre fixĂ©e à 1,529.

Notons maintenant que, dans la courbe thĂ©orique, il y a non pas 8 mais 11 individus de 1,52 et au-dessous. Le premier millĂ©sile thĂ©orique, qui correspond Ă  la moyenne de 1,782 et Ă  l’écart-Ă©talon de 0,0285 est de 1,519, c’est-Ă -dire que, dans une courbe thĂ©orique de 10 000 exemplaires calculĂ©e sur ces donnĂ©es, il y a 10 individus de 1,51 et au-dessous (6 de 1,50-1,51, 3 de 1,47-1,49 et 1 de 1,44-1,46). Cet Ă©cart d’un degrĂ© entre la thĂ©orie et l’observation n’a naturellement aucune importance, puisqu’il est minime. Nous avons d’ailleurs constatĂ© que, sur toutes les courbes calculĂ©es, les extrĂȘmes dĂ©passent un peu ce que donne j’observation. Disons simplement que le premier millĂ©sile est de 1,529, avec une erreur possible de +0,01.

Quant au dernier millĂ©sile, c’est-Ă -dire Ă  la limite supĂ©rieure d’allongement, il est thĂ©oriquement de 2,049, c’est-Ă -dire que sur 10 000 individus on doit en trouver 10 de 2,05 et au-dessus. L’observation nous a donné 2,039, c’est-Ă -dire que sur 65 000 nous avons trouvĂ© une quarantaine d’individus de 2,04 et au-dessus. Les plus allongĂ©s ont Ă©tĂ© rĂ©coltĂ©s prĂšs de Sion. Sur 2000 individus ramassĂ©s au hasard dans un mĂȘme Ă©tang sablonneux (à 1,88, forme rappelant arenaria, mais un peu plus grande et tendant vers vulgaris (voir pl. 6, fig. 36-39), j’ai comptĂ© trois exemplaires à 2,04, deux à 2,05, un à 2,06, un à 2,08, un à 2,10, un à 2,12 et un à 2,14. Sur une cinquantaine d’individus de la station de 1,90 Ă  Aproz (mĂȘme forme), j’en ai mesurĂ© un à 2,04, un à 2,06, un à 2,09 et un à 2,11. L’exemplaire le plus allongĂ© de notre territoire s’est trouvĂ© de 2,19, ce qui est bien le symĂ©trique de celui de 1,38 si la moyenne est de 1,78.

Il faudrait se garder, Ă  cet Ă©gard, de croire que les formes trĂšs allongĂ©es (>2,04) constituent nĂ©cessairement des races ou des mutations stables, qui appelleraient ainsi par symĂ©trie des mutations contractĂ©es Ă  tendance lacustris. Nous trouverons bien en aquarium des races de 1,90 environ, mais la plupart des individus rĂ©coltĂ©s dans la nature qui dĂ©passent de beaucoup le dernier millĂ©sime sont des morphoses d’hyper-croissance, comme on en observe chez les Pupa, etc., et qui n’ont probablement pas de signification gĂ©nĂ©tique. Cependant, nous verrons, Ă  propos des producta du Loclat Ă©levĂ©es en aquarium, que les gĂ©notypes trĂšs allongĂ©s prĂ©sentent comme une tendance Ă  poursuivre dans cette voie : dans une mĂȘme lignĂ©e, j’ai en effet obtenu en aquarium un exemplaire subscalaire trĂšs allongĂ© et deux exemplaires scalaires typiques, c’est-Ă -dire Ă  tours complĂštement disjoints (voir pl. 5, fig. 11-12.)

Une derniĂšre question reste Ă  discuter. Dans ce calcul des limites extrĂȘmes, nous avons nĂ©gligĂ© les Ă©tangs datant de l’ancien lac de NeuchĂątel (Maison Rouge, etc.), en partant de l’hypothĂšse que la faune de ces Ă©tangs est influencĂ©e par les formes lacustres. Mais ce n’est pas certain. S’il fallait donc compter les individus de ces quelques mares dans la prĂ©sente statistique, que deviendrait notre limite infĂ©rieure de contraction ? Calcul fait, cette limite s’abaisserait simplement de trois degrĂ©s. Sur 1000 exemplaires rĂ©coltĂ©s Ă  la Maison Rouge, dans l’étang de la Directe et Ă  Epagnier, il y eut 53 de 1,49 et au-dessous. Sur nos 65 000 exemplaires de marais, il y en a 13 de 1,49 et au-dessous, ce qui fait, le tout ensemble, 66 exemplaires en dessous de 1,50, sur 66 000 individus. Le premier millĂ©sile serait ainsi de 1,499, chiffre important Ă  noter, car c’est celui dont nous nous servirons, pour plus de sĂ»retĂ©, dans l’interprĂ©tation de nos rĂ©sultats en aquarium.

Nous laissons de cĂŽtĂ© dans ces calculs les Ă©tangs de Locraz, Gotstadt, Sugiez, etc., car eux sont manifestement en communication avec les lacs. En outre, si nous ne faisons intervenir ici pas plus de 1000 individus des Ă©tangs de la Maison Rouge, etc., c’est que nous n’avons pu en rĂ©colter davantage en trois ans : ces marais sont en effet assez peu riches en LimnĂ©es.

§ 5. Les variations de l’indice C en fonction du substrat dans les stations non lacustres

Nous venons de constater que l’indice C, en eaux stagnantes ou simplement calmes, oscille entre 1,53 et 2,04 avec un Ă©cart-Ă©talon de ±0,0285. Nous avions vu prĂ©cĂ©demment que les stations elles-mĂȘmes s’échelonnent, dans les mĂȘmes conditions, entre 1,65 et 1,90. Peut-on assigner une loi Ă  de telles variations ?

Beaucoup d’auteurs ont notĂ© les corrĂ©lations qui existent entre la forme et le substrat. Par exemple, Clessin (Deutsche Excursions-Mollusken-Fauna, 2e Ă©d.) note que la var. vulgaris West (plus allongĂ©e que le type) habite les petits fossĂ©s, les var. producta Colb. et ampliata les Ă©tangs, la var. arenaria Colb. (petite et trĂšs allongĂ©e) les petites mares sablonneuses, la v. turgida Mke. les marĂ©cages riches en vĂ©gĂ©tation, la v. colpodia Bgt. (intermĂ©diaire entre la derniĂšre forme et le type) les mĂȘmes conditions ou les Ă©tangs fangeux, etc. Nous allons chercher Ă  vĂ©rifier ces allĂ©gations en ce qui concerne les variations de l’indice C.

En laissant de cĂŽtĂ© l’étude de la variabilitĂ© en gĂ©nĂ©ral (taille, nature du test, etc.) pour limiter la question aux variations de la contraction, le problĂšme a un certain intĂ©rĂȘt pour notre sujet, qui est l’étude des adaptations Ă  la vie lacustre. En effet, Geyer, qui a eu le grand mĂ©rite d’expliquer le premier (Die Weichtiere Deutschlands, Stuttgart, p. 43-45) la forme des LimnĂ©es par les facteurs mĂ©caniques du milieu, note avec une parfaite clartĂ© que cette forme dĂ©pend Ă  la fois de l’agitation de l’eau et du substrat. Ainsi la var. bodamica (1,30-1,35) habite les grĂšves caillouteuses trĂšs exposĂ©es aux vagues : l’agitation de l’eau la contraint de s’appliquer sans cesse contre son support, ce qui a pour effet de dilater l’ouverture au contact de la pierre et de faire subir au muscle columellaire une traction continuelle, entraĂźnant, pendant la croissance, une contraction de la spire. Seulement, une agitation d’intensitĂ© pratiquement Ă©gale, s’exerçant sur des LimnĂ©es qui habitent une grĂšve sablonneuse ou une phragmitaire, n’aura pas les mĂȘmes effets : la contraction sera moins forte parce que le substrat dilate moins l’ouverture de la coquille. Nous Ă©tudierons d’ailleurs ce problĂšme en dĂ©tail Ă  propos des phĂ©notypes lacustres. Qu’il nous suffise pour le moment de noter que la contraction n’est pas fonction de l’agitation seule, mais du rapport agitation × substrat. Cela Ă©tant, il va de soi que l’étude des variations de l’indice C en stations non lacustres est dĂ©jĂ  instructive pour notre propos. Non seulement ces milieux ne sont pas tous stagnants, puisque les petits canaux peuplĂ©s de stagnalis prĂ©sentent parfois un courant apprĂ©ciable, mais la nature du substrat diffĂšre passablement d’une station Ă  l’autre.

Nous distinguerons cinq grands types de stations : les lacs-étangs, les marécages à roseaux, les mares à eaux libres, les fossés et les canaux. Chacun de ces types est caractérisé, comme nous allons le voir, par un indice C moyen.

Les lacs-Ă©tangs sont constituĂ©s par des Ă©tendues d’eau apprĂ©ciables, profondes, dont les plus grandes pourraient ĂȘtre classĂ©es sans arbitraire dans les lacs (le lac de Joux) 19 et dont les plus petites (lac du Mont d’Orge) sont de grands Ă©tangs. On peut citer, outre ces deux stations, le lac de Bret, le lac de Lussy (ChĂątel-Saint-Denis), les lacs des Rousses, des TaillĂšres (BrĂ©vine), des Brenets (Doubs), le Loclat (Saint-Blaise) ; ailleurs, dans l’Ain, le lac de Sylans et en Suisse le Weissensee (Brienz), le Rothsee (Lucerne), le Katzensee (Zurich), le lac de Muzzano (Lugano) et le lac de Tarasp (Grisons), sur lesquels nous avons pu calculer quelques moyennes. Or, la moyenne de toutes ces stations est de 1,81, donc supĂ©rieure de trois degrĂ©s au type (1,78). La forme habituelle de ces lacs-Ă©tangs est une variĂ©tĂ© de grande taille, Ă©lancĂ©e, l’appelant de plus ou moins prĂšs la var. producta Colh. et qui, chose intĂ©ressante, est souvent d’une couleur jaune-blanc (animal et test) rappelant le semi-albinisme de beaucoup de formes lacustres. Les exemplaires du Loclat 20 sont typiques Ă  cet Ă©gard (1,82), ceux du lac de Sylans Ă©galement (moyenne 1,85 pour une dizaine d’exemplaires, dont deux dans la coll. Locard, Ă  Paris, dĂ©terminĂ©s raphidia), ceux du Katzensee et du Weissensee aussi (1,83 et 1,84). Les exemples du lac de Muzzano sont foncĂ©s, mais allongĂ©s et de grande taille (1,85). Les formes du lac de Joux et des Rousses (1,85 environ) sont plus petites, mĂȘme un peu rabougries (ce qui peut s’expliquer par le climat), mais trĂšs allongĂ©es. Seules font exception les formes du Rothsee Ă  Lucerne (grande taille, mais plus contractĂ©es que le type 1,73) et du lac des TailliĂšres (taille moyenne, couleur brune et contraction semblable Ă  celle des formes de marĂ©cages 1,70).

À quoi attribuer ce galbe allongé ? Notons tout d’abord que ces formes des lacs-Ă©tangs sont celles qui paraissent les plus voisines des premiĂšres variĂ©tĂ©s fossiles apparues dans le pays. Les sept stations fossiles Ă©tudiĂ©es par Favre dans la craie lacustre et l’argile des marais de Rouelbeau-Vergy, dont nous avons pu mesurer les exemplaires dans la coll. Favre Ă  GenĂšve, sont de 1,74 ; 1,80 ; 1,82 ; 1,82 ; 1,85 ; 1,88 et 1,89. Les formes de l’ancien lac du Val-de-Travers sont de 1,87. Quant aux formes du Loclat, elles Ă©taient autrefois en continuitĂ© avec celles du lac de NeuchĂątel (le Loclat Ă©tant une ancienne baie du lac lui-mĂȘme) et nous avons pu suivre sur le terrain une Ă©volution qui va de 1,89 (craie lacustre de la TĂšne, Marin, etc.) à 1,86 et 1,84 (craie lacustre et dĂ©pĂŽts argilo-tourbeux du Loclat) pour donner la forme producta actuelle (1,82) par augmentation de la taille Ă  partir des anciennes vulgaris.

Cela dit, il faut distinguer deux questions, ici comme partout : la question race et la question de l’accommodation phĂ©notypique de chaque gĂ©nĂ©ration (indĂ©pendamment de l’hĂ©rĂ©ditĂ©). Pour ce qui est de la race, nous savons seulement par nos Ă©levages que deux races au moins sont reprĂ©sentĂ©es dans les lacs-Ă©tangs, la race II au lac de Bret (voir § 19) et la race I au Loclat (voir § 14), l’une correspondant Ă  la moyenne des formes d’eaux tranquilles, l’autre Ă  la var. producta. Il se pourrait donc que la population des lacs-Ă©tangs rĂ©sultĂąt simplement, dans la majeure partie des cas, d’une sĂ©lection de gĂ©notypes allongĂ©s (des premiĂšres races apparues dans le pays durant la pĂ©riode palĂ©olithique, les lacs-Ă©tangs Ă©tant sans doute plus anciens que la plupart des marĂ©cages ou petits Ă©tangs du territoire). Quant Ă  ces gĂ©notypes allongĂ©s, on ne peut assurĂ©ment rien savoir de leur origine.

Mais ces considĂ©rations n’expliquent pas tout. La forme du lac de Lussy, par exemple, dont nous ignorons malheureusement la race, est de 1,81, alors que les exemplaires habitant les petites mares du pourtour de ce lac-Ă©tang sont de 1,67. La forme du Loclat est de 1,82, alors que celles des mares de Souaillon (trĂšs voisines) sont de 1,70. La forme du lac des Brenets, Ă©largissement du Doubs, est de 1,79 (allongĂ©e et albine), alors que les individus de la Maison-Monsieur (Doubs), qui sont Ă©videmment de mĂȘme race et habitent aussi le Doubs sont de 1,74. Notons surtout que mĂȘme la race I (correspondant donc aux producta), ainsi que la race II (type) peuvent donner des morphoses trĂšs contractĂ©es lorsqu’elles vivent en certaines conditions. Par exemple, des formes qui, en aquarium, se sont trouvĂ©es d’allongement Ă©gal aux formes du Loclat (j’ai Ă©levĂ© pendant cinq gĂ©nĂ©rations successives des descendants de la var. du Loclat) ont Ă©tĂ© prĂ©levĂ©es dans un canal Ă  Roche et dans un bras du Vieux-RhĂŽne, Ă  Noville : or, ces deux stations sont de 1,66 et 1,72, ce qui montre assez combien les races allongĂ©es sont susceptibles de produire des phĂ©notypes contractes. MĂȘme chez les formes des lacs-Ă©tangs qui sont le plus allongĂ©es, il faut donc admettre que, au caractĂšre dĂ» Ă  la race, se superpose un caractĂšre d’accommodation phĂ©notypique. IndĂ©pendamment du facteur race, il y a ainsi un phĂ©notype allongĂ© propre aux lacs-Ă©tangs. L’explication de ce fait nous paraĂźt devoir ĂȘtre la suivante : dans les lacs-Ă©tangs l’animal est beaucoup plus maĂźtre de ses mouvements que dans un marĂ©cage encombrĂ© de roseaux et de vase. Si nous observons, par exemple, les formes du Loclat, elles ne touchent que rarement le sol, les pierres ou la terre des bords du laguet, qui sont trĂšs abrupts, mais circulent de plante en plante dans une eau libre et Ă  des profondeurs variables. Si de petites rides viennent troubler l’eau (les vagues les plus fortes ne consistent qu’en des vaguelettes assez superficielles), les LimnĂ©es descendent d’un mĂštre et se trouvent Ă  l’abri, ou bien elles s’accrochent Ă  un roseau ou Ă  un nĂ©nuphar et se laissent balancer. On peut donc supposer que le constant mouvement de natation ou que la reptation, nĂ©cessairement dĂ©licate, sur les plantes aquatiques, ont pour effet d’allonger la coquille. À cet Ă©gard, les exceptions, ainsi que la contraction progressive de certaines populations avec le temps, s’expliqueraient aisĂ©ment. Le lac des TaillĂšres est un grand Ă©tang, dont les rives sont peu abruptes et dont le substrat est caillouteux et boueux. La forme de 1,70 qui l’habite est donc identique Ă  celle des marĂ©cages, tant par ses habitudes de vie que par son indice de contraction. Quant au Rothsee, c’est un petit lac trĂšs allongĂ©, dont certaines rives sont analogues Ă  celles du Loclat, mais dont les autres sont caillouteuses. Or, nous y avons trouvĂ© un mĂ©lange de formes contractĂ©es (un exemplaire à 1,62) et de formes allongĂ©es (1,89-1,90), mais pas assez d’exemplaires pour faire une statistique par stations. Pour ce qui est, enfin, de l’évolution dans le temps, Favre (p. 400) a notĂ© trĂšs clairement comment les petites formes allongĂ©es primitives se sont changĂ©es en formes plus contractĂ©es et de type elophila, dans les marais de Sionnet, Rouelbeau, etc. (le type actuel de ces marais Ă©tant de 1,78 et le type le plus ancien de 1,88-1,89). Il montre, en outre, qu’avec le temps les « étangs aux eaux libres et limpides » se sont transformĂ©s dans ces localitĂ©s en « marais encombrĂ©s par la vĂ©gĂ©tation ». Cette transformation due aux modifications climatiques postglaciaires suffit, croyons-nous, Ă  expliquer le passage des formes allongĂ©es en formes elophila partout oĂč il s’est produit et cela sans faire intervenir d’action directe du climat sur la forme de la coquille.

Ceci nous conduit Ă  la question des marĂ©cages, beaucoup plus simple Ă  rĂ©soudre que la prĂ©cĂ©dente. Nous appelons marĂ©cage toute Ă©tendue d’eau peu profonde, stagnante, et encombrĂ©e par une vĂ©gĂ©tation dense consistant principalement en roseaux serrĂ©s. La vase et les dĂ©bris plus ou moins dĂ©composĂ©s de roseaux donnent Ă  ces milieux un caractĂšre facile Ă  reconnaĂźtre, bien que toutes les transitions existent naturellement entre eux et les « mares » dont nous parlerons ensuite. Or, et lĂ  est l’essentiel, on peut affirmer que plus une station est marĂ©cageuse, plus le type prĂ©dominant des L. stagnalis est une forme de taille moyenne, brun foncĂ© et de forme ramassĂ©e (Ă  indice C notablement infĂ©rieur au type) 21. Les variĂ©tĂ©s dĂ©crites par les auteurs, qui correspondent Ă  ces stations, sont surtout elophila Bgt., colpodia Bgt. (au sens de Clessin, loc. cit. p. 365, fig. 217) et turgida Mke ; la moyenne des quelque 40 marĂ©cages typiques compris dans nos 209 stations s’est trouvĂ©e de 1,72.

Voici deux exemples nous montrant l’effet de contraction exercĂ© par les marais Ă  roseaux serrĂ©s. Le plus typique est le cas de la plaine du RhĂŽne. Comme nous l’avons notĂ© plusieurs fois dĂ©jĂ , les phĂ©notypes de la plaine du RhĂŽne sont en gĂ©nĂ©ral allongĂ©s, et mĂȘme passablement plus allongĂ©s que ceux des autres parties de notre territoire. Or, font exception Ă  cette rĂšgle, Ă  part les canaux, les stations suivantes, prĂ©cisĂ©ment constituĂ©es par des marĂ©cages : Noville 1,72 et Chessel 1,71 (anciens bras du RhĂŽne actuellement marĂ©cageux), Martigny et Charrat (1,71 et 1,71) Ă©galement dans un ancien bras du RhĂŽne transformĂ© en phragmitaire trĂšs dense, ÉcĂŽne 1,69 (mĂȘmes conditions) et Saillon 1,70 (Ă©galement bras de l’ancien RhĂŽne, Ă  un kilomĂštre devant le village). Il est frappant de constater comment l’identitĂ© des conditions (l’envahissement par la vĂ©gĂ©tation de diffĂ©rents anciens lits fluviaux devenus Ă©tangs puis marĂ©cages) a produit dans ces six stations, qui ne communiquent pas entre elles, les mĂȘmes moyennes C (1,69 à 1,72) et cela dans une plaine oĂč la moindre mare et le moindre fossĂ© sont peuplĂ©s de stagnalis typiques ou trĂšs allongĂ©es 22. Bien plus, la forme de Noville, Ă©levĂ©e en aquarium (nous espĂ©rions trouver une turgida hĂ©rĂ©ditaire comme cela a Ă©tĂ© le cas pour certaines formes du Seeland) s’est trouvĂ©e aussi allongĂ©e que les producta du Loclat, tĂ©moignant bien par lĂ  de son identitĂ© avec les autres formes de la plaine du RhĂŽne (voir pl. 4 fig. 82-83) : il s’agit donc, dans le cas de ces stations du Vieux-RhĂŽne, de Noville (Villeneuve) Ă  Saillon, de phĂ©notypes dus aux conditions du milieu.

On peut citer encore le cas des stations de la vieille Thielle, entre les lacs de NeuchĂątel et de Bienne (sans parler bien entendu des stations de la Maison Rouge, qui posent un problĂšme tout diffĂ©rent) : Epagnier 1,68 ; Montmirail 1,76 ; Thielle 1,71 et 1,76 et Cressier 1,74. Toutes ces stations sont en dessous de la moyenne (elophila et turgida), quoique moins que celles du Vieux-RhĂŽne. Aussi bien n’y a-t-il que celles d’Epagnier et de Thielle 1,71 qui soient complĂštement marĂ©cageuses, la premiĂšre Ă©tant d’ailleurs en voie de disparition grĂące Ă  l’envahissement des vĂ©gĂ©taux.

Aux marĂ©cages, on peut aussi rattacher les mares fangeuses, mais nous ne les avons pas comptĂ©es dans la moyenne de 1,72 : Cointrin 1,67 ; bords du lac de Lussy 1,67 ; Aproz 1,71, etc. Les individus rĂ©coltĂ©s dans cette derniĂšre mare Ă©taient trĂšs contractĂ©s et vivaient dans une boue Ă  demi dessĂ©chĂ©e, alors qu’à quelques mĂštres de lĂ  se trouvaient, dans des mares plus profondes, des exemplaires exactement de mĂȘme couleur, de mĂȘme test et de mĂȘme taille, mais à 1,85, à 1,89 et mĂȘme à 1,90 : il s’agit donc Ă©videmment d’une morphose due Ă  la fange. Quant aux autres de ces mares, nous en avons dĂ©jĂ  parlĂ© au § 1.

La cause de cette contraction en marĂ©cages ou dans les mares fangeuses n’est pas difficile Ă  trouver : peu libre de ses mouvements, l’animal cherche le plus souvent sa nourriture sur le fond qui est garni de dĂ©tritus vĂ©gĂ©taux. D’autre part, pour s’élever, il doit remuer des amas de vĂ©gĂ©tation encombrante. Ainsi, moins il se dĂ©place moins il allonge sa coquille et, plus il rampe sur la vase plus il dilate l’ouverture et le pĂ©ristome. D’oĂč ces formes ampliata, turgida, gibbosa, etc., qu’ont dĂ©crites les auteurs.

Passons aux mares proprement dites, que nous distinguons des marĂ©cages, plus ou moins arbitrairement cela va de soi, en ceci qu’elles ne sont pas envahies par les roseaux ni par la vase, mais prĂ©sentent une eau relativement libre, garnie de plantes aquatiques plus petites et plus lĂ©gĂšres. Nous comptons environ 75 de ces mares parmi nos 209 stations, en comprenant naturellement les quelque 30 tourbiĂšres abandonnĂ©es du Seeland et de la plaine d’Orbe. L’indice moyen de ces mares s’est trouvĂ© de 1,78, ce qui correspond exactement Ă  la moyenne de l’espĂšce sur notre territoire 23. Aussi n’y a-t-il pas grand’chose Ă  en dire. NĂ©anmoins, un certain nombre de remarques de dĂ©tail prĂ©ciseront la signification des caractĂšres de contraction ou d’allongement.

Si nous Ă©tudions, en effet, les oscillations des indices de ces mares autour de la moyenne (plus de la moitiĂ© ont des indices de 1,75 à 1,81 et le reste est symĂ©triquement rĂ©parti en dehors de ces limites), nous constatons nettement l’influence de deux facteurs : la nature du fond et le volume d’eau de la mare.

Pour ce qui est du fond, il n’est malheureusement pas possible de mesurer objectivement la quantitĂ© de vase ou la nature des plantes aquatiques, pour mettre en corrĂ©lation ces donnĂ©es avec la forme de la coquille. Mais l’observation nous a montrĂ© que, en gros, les formes contractĂ©es prĂ©dominent dans les mares Ă  fond dĂ©couvert (dans les tourbiĂšres abandonnĂ©es oĂč les LimnĂ©es rampent Ă  mĂȘme la tourbe, par exemple) ou, au contraire, dans les mares encombrĂ©es de plantes et assez Ă©tendues pour que les individus atteignent une grande taille, comme c’est le cas dans les marĂ©cages. Au contraire, les mares Ă  vĂ©gĂ©tation lĂ©gĂšre semblent favoriser les formes allongĂ©es. Mais, bien entendu, ces affirmations restent plus ou moins subjectives.

Par contre, dans la question de l’influence du volume d’eau sur la forme, nous avons pu noter quelques faits prĂ©cis. D’abord tout le monde connaĂźt l’influence du volume d’eau sur la taille des animaux aquatiques. En ce qui concerne la LimnĂŠa stagnalis, Semper a fait des expĂ©riences concluantes, montrant que les dimensions du bocal agissaient de maniĂšre directe sur la grandeur de la coquille. En outre, il a montrĂ© que plus il y a d’individus vivants dans le mĂȘme bocal, plus ils sont petits. Seulement, comme nous croyons l’avoir Ă©tabli dans notre introduction, il n’y a pas de relation directe entre la taille et la forme. Par exemple, nos Ă©levages qui ont tous Ă©tĂ© faits dans des bocaux de 1 l. œ ont donnĂ© des formes oscillant entre les moyennes de 1,43 (bodamica) et 1,93, les individus Ă©tant de 1,26 à 2,16, ce qui montre assez combien, Ă  une mĂȘme taille, peuvent correspondre des formes indĂ©finiment variĂ©es. Le problĂšme subsiste donc de savoir si le volume d’eau agit sur la forme de la coquille, et dans quel sens.

Voici un fait prĂ©cis. Au printemps 1926, nous avons Ă©tudiĂ© 70 exemplaires d’une tourbiĂšre situĂ©e entre Anet et Monsmier (Seeland) : ils ont fourni un indice de 1,78, la taille moyenne Ă©tant de 35 mm environ. Il s’agit donc de petits exemplaires, mais de taille normale pour une tourbiĂšre de ce genre (elle devait avoir entre 4 et 6 m de long sur 2 de large). L’eau Ă©tait abondante, garnie de quelques plantes, et dĂ©bordait de toutes parts, les LimnĂ©es rampant ainsi en partie sur le pourtour de la mare. L’indice de contraction, comme on voit, correspondait alors exactement Ă  la moyenne de l’espĂšce. En automne de la mĂȘme annĂ©e, nous avons Ă  nouveau Ă©tudiĂ© cette tourbiĂšre, en la retrouvant exactement grĂące Ă  un croquis du terrain confectionnĂ© Ă  cet usage et les 60 exemplaires rĂ©coltĂ©s lors de cette seconde visite nous ont donnĂ© un indice de 1,86 et une taille moyenne de 23 mm. Il restait quelques gros exemplaires de la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente, les autres ayant pĂ©ri sur le pourtour. La gĂ©nĂ©ration nouvelle avait crĂ» dans la tranchĂ©e constituant le fond de la mare, les bords ayant Ă©tĂ© dessĂ©chĂ©s durant l’été 24. Se trouvant d’emblĂ©e renfermĂ©s dans un faible volume d’eau, ces exemplaires n’avaient atteint qu’une taille minime (celle des arenaria de Colbeau), tout en parvenant Ă  une maturitĂ© parfaite (sept tours de spire, forme normale, etc.). Or, la forme de cette nouvelle gĂ©nĂ©ration est, comme on voit, beaucoup plus allongĂ©e que celle de la prĂ©cĂ©dente et mĂȘme de 8 degrĂ©s (1,78 à 1,86). Ce fait montre, soit dit entre parenthĂšses, combien le milieu influe sur l’indice de contraction, puisqu’un tel allongement Ă©quivaut aux ⅔ des 12 degrĂ©s sĂ©parant la moyenne de 1,78 de l’allongement maximum observĂ© dans nos stations d’eaux stagnantes (1,90). D’oĂč provient donc cet allongement de 8 degrĂ©s ? Il ne rĂ©sulte pas nĂ©cessairement de la diminution de la taille, car nous avons observĂ© des exemplaires à 1,71 dans une mare boueuse, Ă  Aproz, qui prĂ©sentaient prĂ©cisĂ©ment aussi une taille moyenne de 23 mm. Si notre tourbiĂšre, en se dessĂ©chant, avait pris l’aspect d’une flaque fangeuse au lieu de se transformer en une sorte de fossĂ© exigu, mais Ă  eau libre, et relativement profonde, la coquille et la seconde gĂ©nĂ©ration auraient donc vraisemblablement adoptĂ© la forme de la station à 1,71 d’Aproz (rĂ©pĂ©tons que cette derniĂšre population est contiguĂ« Ă  des populations de 1,89 et 1,90 et prĂ©sente ainsi tous les caractĂšres d’un phĂ©notype contractĂ© mais de race allongĂ©e). Il y a donc ici action du volume d’eau sur la forme, indĂ©pendamment de l’action sur la taille.

Nous aurions bien d’autres exemples Ă  citer : nous avons rencontrĂ© un grand nombre de populations de trĂšs petite taille et Ă  forme trĂšs allongĂ©e, rappelant la var. arenaria Colb. : ces formes sont abondantes, en particulier au Valais (prĂšs de Sion, de Sierre, Ă  Bramois, Agaren, etc.) mais se rencontrent sporadiquement un peu partout. Nous en avons Ă©tudiĂ© en particulier une station Ă  Woodfordbridge, prĂšs de Londres 25. Or, partout, elles habitent des mares trĂšs petites ou des mares un peu plus grandes mais surpeuplĂ©es de LimnĂ©es. Ces mares sont en gĂ©nĂ©ral garnies de fines plantes aquatiques. Elles peuvent ĂȘtre sablonneuses et, par consĂ©quent, peu riches en vĂ©gĂ©tation, mais elles ne sont jamais boueuses. Colbeau a dĂ©crit sa variĂ©tĂ© d’aprĂšs des exemplaires trouvĂ©s « dans une flaque d’eau des dunes, prĂšs de Oostduynkerke », mais, d’aprĂšs ce qui prĂ©cĂšde, je crois pouvoir dire que c’est l’exiguĂŻtĂ© de cette mare, plus que son caractĂšre sablonneux, qui explique la morphose 26.

En bref, plus les mares sont petites ou surpeuplĂ©es, lorsqu’elles ne sont pas fangeuses, mais conservent une eau limpide grĂące aux plantes aquatiques, et plus la coquille de nos LimnĂ©es est allongĂ©e. Ce fait correspond d’ailleurs Ă  un fait expĂ©rimental mis en Ă©vidence par nos Ă©levages : en aquarium, la coquille est toujours plus allongĂ©e qu’en nature. Cela n’est pas vrai seulement pour les formes lacustres ou fluviales, ainsi que pour les formes de canaux, qui s’allongent naturellement en aquarium dans la mesure oĂč l’élĂ©ment d’accommodation non hĂ©rĂ©ditaire dĂ» Ă  l’agitation de l’eau disparaĂźt, mais encore pour les formes d’étangs. Le phĂ©nomĂšne est donc le mĂȘme que dans les mares dont nous parlions tout Ă  l’heure ; d’ailleurs la taille de 18 Ă  25 mm des arenaria adultes est prĂ©cisĂ©ment celle des exemplaires d’aquarium Ă©levĂ©s dans 1 l. œ d’eau.

À quoi est dĂ» ce phĂ©nomĂšne gĂ©nĂ©ral ? Pour le rĂ©soudre, examinons encore le cas de fossĂ©s, qui rentre dans la mĂȘme classe de faits. Le fossĂ© constitue le quatriĂšme type de stations que nous pouvons distinguer sans trop d’arbitraire. Encore n’est-il pas toujours facile de la sĂ©parer du cinquiĂšme type, qui sera le canal. Nous appellerons fossĂ© toute longue et Ă©troite bande dans laquelle ne se manifeste aucun courant apprĂ©ciable. Le canal, au contraire, comporte un courant visible et se trouve en gĂ©nĂ©ral ĂȘtre un peu plus large. Pour classer nos stations en fossĂ©s ou canaux, nous avons simplement tenu compte de l’état des lieux au moment de la rĂ©colte. Une mĂȘme station peut ainsi ĂȘtre classĂ©e canal au printemps et fossĂ© vers la fin de l’étĂ©, Ă  condition bien entendu que l’on puisse diffĂ©rencier alors les gĂ©nĂ©rations correspondant Ă  ces deux sortes de conditions biologiques.

Or, l’étude d’une vingtaine de fossĂ©s, au Seeland, dans la plaine d’Orbe et dans la plaine du RhĂŽne, nous a donnĂ© un rĂ©sultat trĂšs constant : la moyenne est de 1,81 et les extrĂȘmes sont 1,74 et 1,89. Une seule exception : un fossĂ©, Ă  Monsmier, de 1,68, mais trĂšs vaseux, presque sec et rentrant ainsi de droit dans la catĂ©gorie des mares fangeuses ou des marĂ©cages. Le reste des stations indique par contre une influence nette du fossĂ© dans le sens d’un allongement de la coquille. La variĂ©tĂ© ordinaire du fossĂ© est en effet la var. vulgaris West., de taille plus petite et de forme plus allongĂ©e que la moyenne. On trouve, en outre, dans un certain nombre de fossĂ©s surpeuplĂ©s, la var. palustriformis Kob. plus petite encore et plus allongĂ©e 27. Enfin, j’ai trouvĂ© prĂšs d’Aigle, plusieurs formes subulata West., cette variĂ©tĂ© habitant en gĂ©nĂ©ral plutĂŽt les lacs-Ă©tangs 28. Quant aux fossĂ©s à 1,74-1,78, ce sont en gĂ©nĂ©ral des fossĂ©s plus ou moins fangeux, ou susceptibles de servir de canaux Ă  certains moments de l’annĂ©e.

Cette influence du fossĂ© sur la forme de la coquille est Ă©vidente dans une sĂ©rie d’exemples. Parmi les 33 stations Ă©tudiĂ©es prĂšs d’Anet et de Monsmier, deux seules parviennent à 1,88 et 1,89 : ce sont prĂ©cisĂ©ment des fossĂ©s. Les autres en restent à 1,69-1,85, sauf la petite mare à 1,86 dont nous avons parlĂ© et une autre du mĂȘme ordre. Or, ces stations de 1,69-1,85 sont constituĂ©es par d’anciennes tourbiĂšres ou des marĂ©cages. Entre Villeneuve ou le Bouveret et Aigle, aucune station ne dĂ©passe 1,78 sinon prĂ©cisĂ©ment des fossĂ©s, qui sont de 1,80, 1,81-3 et 1,87. Ou encore, lĂ  oĂč un marĂ©cage et un fossĂ© communiquent entre eux, comme au Landeron ou Ă  Marin et que le facteur race ne joue par consĂ©quent plus de rĂŽle, on voit toujours le phĂ©notype le plus allongĂ© habiter le fossé : 1,70 (marĂ©cage) et 1,76 (fossĂ©) pour le Landeron et, s’il est permis de citer ici des faits relatifs aux mares datant de l’ancien lac, 1,62 (mare) et 1,65 (fossĂ©) Ă  Marin 29.

À quoi attribuer cet allongement propre aux fossĂ©s ? Évidemment le phĂ©nomĂšne est le mĂȘme que dans de petites mares : l’exiguĂŻtĂ© du volume d’eau est cause de la morphose. Mais, et il est essentiel d’insister lĂ -dessus, ce n’est pas le petit volume d’eau comme tel qui agit, c’est l’encombrement qui en rĂ©sulte. En effet, si l’on Ă©lĂšve cĂŽte Ă  cĂŽte dans deux bocaux de 1 l. œ un lot de cinq et un lot de 20 individus, les seconds seront plus petits et plus allongĂ©s que les premiers. Nous avons fait l’expĂ©rience sans le vouloir, puis systĂ©matiquement Ă  l’occasion de nos cultures, en ayant soin de donner assez de nourriture aux individus entassĂ©s pour que ce facteur n’intervienne pas : l’expĂ©rience est aussi concluante pour les formes de lac que pour les gĂ©notypes Ă©lancĂ©s. Nous ne voyons donc qu’une explication Ă  ce fait : lorsqu’il y a encombrement (par suite du nombre d’individus ou encore de l’abondance des plantes en suspension dans l’eau, par opposition aux vĂ©gĂ©tations Ă  demi putrĂ©fiĂ©es des marĂ©cages), l’animal est obligĂ© de se livrer durant toute son existence Ă  une gymnastique perpĂ©tuelle pour Ă©viter les obstacles. Lorsque plusieurs individus sont occupĂ©s Ă  mordre ensemble une mĂȘme feuille ils passent leur temps Ă  s’éviter et Ă  changer de position. Lorsqu’ils circulent de tige Ă  tige entre les plantes aquatiques, ils acquiĂšrent, Ă  se faufiler, une dextĂ©ritĂ© certainement mĂ©ritoire pour des Mollusques. Bref, de mĂȘme que les accommodations motrices d’un exemplaire de marĂ©cage ou de lac, entraĂźnent une contraction lĂ©gĂšre ou considĂ©rable de la coquille par reptation sur la vase ou par adhĂ©rence Ă  la pierre, de mĂȘme les accommodations motrices de l’exemplaire de petite mare ou de fossĂ© entraĂźnent, Ă©tant donnĂ© le surpeuplement que l’on observe toujours en de tels milieux, un allongement progressif de la coquille.

Quant aux canaux, la moyenne en est de 1,74 (pour 25 stations environ). Cette forme contractĂ©e (la moyenne serait mĂȘme beaucoup plus basse si nous n’avions pas dĂ» compter comme canaux des fossĂ©s qui sont certainement privĂ©s de courant une partie de l’annĂ©e et dont la population porte l’empreinte de cette double nature) est Ă©videmment due au courant, qui agit ici dans le mĂȘme sens que les riviĂšres, mais sans parvenir Ă  produire la var. Rhodani. L’influence du courant est trĂšs nette dans les canaux de Witzwil et de Champion par exemple 30. Le canal de Champion Ă  Thielle qui, partant de plus haut, a Ă©videmment un courant plus rapide que celui de Witzwil, prĂ©sente des stations de 1,69 à 1,75, tandis que le second oscille entre 1,76 et 1,82. Ils sont cependant en communication et ont Ă©tĂ© creusĂ©s en mĂȘme temps. Le canal de Roche (plaine du RhĂŽne) donne des indices de 1,66 et 1,71 pour une forme qui, en aquarium, est aussi allongĂ©e que les producta du Loclat. La morphose contractĂ©e est due, cela semble aller de soi, aux efforts que fait l’animal lorsqu’il s’applique contre le fond, pour rĂ©sister Ă  l’entraĂźnement de l’eau.

En conclusion, nous voyons que, en gros, et Ă  condition de procĂ©der sur un matĂ©riel suffisant, on trouve une corrĂ©lation nette entre le substrat physique et la forme de la coquille. AssurĂ©ment, les explications que nous avons donnĂ©es restent sujettes Ă  caution. Tant de causes d’erreurs interviennent ici que bien osĂ© serait celui qui voudrait se prononcer Ă  coup sĂ»r. Mais une conclusion gĂ©nĂ©rale paraĂźt se dĂ©gager des faits que nous avons recueillis : c’est que le milieu agit non pas par je ne sais quelle influence directe exercĂ©e sur la coquille, mais en sollicitant de l’animal des rĂ©actions motrices appropriĂ©es. La forme de la coquille est la rĂ©sultante des mouvements de l’animal. Si l’on appelle psychologie la science du comportement, ainsi que le demandent aujourd’hui la plupart des spĂ©cialistes de cette branche de la biologie, la coquille d’une LimnĂ©e constitue le document psychologique le plus authentique que nous possĂ©dions sur l’histoire de son propriĂ©taire. L’étude des stations d’eaux calmes nous fait donc entrevoir ce que l’analyse des stations lacustres dĂ©montrera beaucoup plus sĂ»rement : c’est que les accommodations phĂ©notypiques de la coquille rentrent dans cette grande classe de faits que Cope a dĂ©signĂ©e du nom de cinĂ©togenĂšse. La structure de l’animal dĂ©pend de ses mouvements.

De telles cinĂ©togenĂšses dans les accommodats sont-elles susceptibles de se fixer par hĂ©rĂ©dité ? Peut-on passer de cette explication des somations de la coquille Ă  une explication nĂ©olamarckienne des caractĂšres conchyliologiques hĂ©rĂ©ditaires ? L’élevage des variĂ©tĂ©s lacustres prĂ©cisera le sens de cette question. Disons seulement que, en ce qui concerne les stations d’eaux tranquilles, elle est insoluble. EĂ»t-on prouvĂ© que 50 populations de fossĂ©s donnent en aquarium des gĂ©notypes beaucoup plus allongĂ©s que 50 populations de marĂ©cages Ă©levĂ©s en mĂȘmes conditions, cela n’autoriserait en rien Ă  conclure que les premiĂšres consistent en des fixations hĂ©rĂ©ditaires de morphoses allongĂ©es propres aux fossĂ©s, il pourrait y avoir eu simplement sĂ©lection. Le passage d’une station Ă  l’autre est si aisĂ© pour l’animal que, en gros, chaque race pourrait choisir Ă  la longue ses conditions optimum. C’est d’ailleurs loin d’ĂȘtre nĂ©cessairement le cas, comme nous l’avons dĂ©jĂ  montrĂ© en passant : dans les eaux tranquilles, il semble que n’importe quelle race puisse donner n’importe quelle accommodation phĂ©notypique (sauf peut-ĂȘtre en ce qui concerne la race que nous dĂ©signerons par le chiffre III). La genĂšse de ces races demeure donc entachĂ©e du plus profond mystĂšre et des Ă©levages ne prouveraient rien quant Ă  leur origine par mutation fortuite ou par influence du milieu. C’est pourquoi nous n’avons pas poussĂ© plus loin cette Ă©tude des accommodats d’eaux stagnantes. Il serait sans doute possible d’analyser dans le dĂ©tail et, par l’expĂ©rience, le rĂŽle exact des diffĂ©rents facteurs vase, volume d’eau, plantes, etc., sur la forme des LimnĂ©es. Mais cette Ă©tude n’étant susceptible, pour le moment tout au moins, que de conduire Ă  une connaissance des accommodats, et non Ă  une analyse de l’origine des adaptations hĂ©rĂ©ditaires, nous ne l’avons pas poursuivie, prĂ©fĂ©rant consacrer notre temps Ă  l’analyse gĂ©nĂ©tique des formes de lac, qui sont infiniment plus intĂ©ressantes, parce que plus spĂ©cialisĂ©es. Notre seul but, en Ă©tudiant les accommodats d’eaux calmes, Ă©tait d’introduire Ă  l’analyse des accommodats lacustres, en montrant que, indĂ©pendamment mĂȘme de l’agitation de l’eau, la nature du substrat influe sur l’allongement ou la contraction de la coquille en provoquant des rĂ©actions motrices de l’organisme. Ce phĂ©nomĂšne, dĂ©jĂ  visible en eaux stagnantes, s’accentue dans de grandes proportions dĂšs que l’agitation de l’eau vient renforcer le contact entre l’animal et son substrat.

§ 6. La courbe de variation des individus lacustres

J’ai mesurĂ© environ 1000 exemplaires rĂ©coltĂ©s sur les rives du LĂ©man (par J. Favre pour GenĂšve et par moi-mĂȘme pour le canton de Vaud), 500 exemplaires des lacs de Bienne et Morat et 6500 du lac de NeuchĂątel. Parmi ces individus, 7600 appartiennent Ă  la faune littorale et 400 à la faune sublittorale (entre 5 et 30 m : 300 du lac de NeuchĂątel et 100 du LĂ©man et du lac de Bienne). Pour confectionner la courbe de frĂ©quence des individus de lac je me suis soumis aux mĂȘmes rĂšgles que pour la courbe des individus d’eau stagnante et ai mesurĂ© ainsi un nombre Ă©gal d’exemplaires des stations du tiers supĂ©rieur et des stations du premier tiers. La courbe obtenue au moyen de cette mĂ©thode est la suivante :

[Indice de contraction] Total Ex-sublittoraux
1,14 3
1,17 8
1,20 32
1,23 65
1,26 126
1,29 200
1,32 302
1,35 409
1,38 513
1,41 630
1,44 692
1,47 742 3
1,50 743 5
1,53 704 6
1,56 642 23
1,59 530 24
1,62 422 28
1,65 325 34
1,68 267 38
1,71 191 44
1,74 150 44
1,77 94 35
1,80 62 26
1,83 48 23
1,86 33 22
1,89 23 19
1,92 12 9
1,95 10 6
1,98 8 4
2,01 5 3
2,04 4 2
2,07 3 1
2,10 1 1

La comparaison de cette courbe (courbe I de la fig. 4. Voir p. 308) avec celle des eaux non lacustres met en Ă©vidence le fait capital sur lequel portera dorĂ©navant notre Ă©tude : c’est que le littoral des lacs est habitĂ© par une forme contractĂ©e sui generis, toute diffĂ©rente des formes de marais les plus contractĂ©es. La moyenne des formes littorales est, en effet, de 1,507 et le mode de 1,50, c’est-Ă -dire tous deux situĂ©s Ă  deux degrĂ©s en dessous de la limite infĂ©rieure de contraction en milieux non lacustres. Bien plus, le premier millĂ©sile de la forme lacustre est de 1,16 (lac de NeuchĂątel), c’est-Ă -dire que la limite infĂ©rieure de contraction dans les lacs est situĂ©e 36 degrĂ©s plus bas que dans les eaux stagnantes (l’écart entre les limites extrĂȘmes en eau stagnante Ă©tant de 52 degrĂ©s).

Il est Ă  noter Ă©galement que si les formes de lac sortent ainsi, grĂące Ă  leurs variĂ©tĂ©s les plus contractĂ©es, du domaine de variation du type de l’espĂšce, par contre toutes les valeurs C possibles du type peuvent se rencontrer dans les lacs. Le millĂ©sile supĂ©rieur des formes lacustres s’est, en effet, trouvĂ© de 2,009, alors qu’il est de 2,049 en eaux stagnantes. La diffĂ©rence est donc minime, d’autant plus que l’on trouve dans les lacs des formes de 2,07, 2,11 et mĂȘme au-delĂ , tout comme dans les eaux non lacustres. En outre, notons que ces formes allongĂ©es des lacs ne sont pas seulement des formes sublittorales, mais des morphoses habitant le littoral des baies tranquilles ou surtout les flaques momentanĂ©es produites par les variations du niveau de la nappe lacustre dans les endroits non exposĂ©s aux vagues.

En bref, toutes les formes de marais peuvent se trouver dans les lacs, mais la rĂ©ciproque n’est pas vraie : le littoral lacustre exposĂ© aux vagues produit une ou plusieurs variĂ©tĂ©s contractĂ©es qui semblent ainsi rĂ©sulter d’une adaptation Ă  ce milieu spĂ©cial. VoilĂ  ce que d’emblĂ©e rĂ©vĂšle l’examen de la courbe. Notre premier soin doit ĂȘtre maintenant de dĂ©crire correctement ce fait, en cherchant si le phĂ©nomĂšne est commun aux quatre grands lacs de la Suisse romande et s’il est effectivement propre Ă  la faune littorale. Cela Ă©tabli, nous pourrons ensuite essayer de dĂ©montrer que la contraction est bien fonction de l’agitation de l’eau, ce que nous verrons au prochain paragraphe.

La courbe que nous venons de construire reprĂ©sentant essentiellement la variabilitĂ© de l’espĂšce dans le lac de NeuchĂątel (6500 exemplaires environ, sur 8000), il est inutile de chercher Ă  dessiner une courbe spĂ©ciale pour ce lac : elle aurait la mĂȘme forme, le mode se trouvant Ă©galement à 1,50. Notons seulement, ce qui prendra de l’intĂ©rĂȘt par comparaison avec le cas du LĂ©man, que les deux rives sud et nord sont loin de prĂ©senter exactement les mĂȘmes caractĂšres. La rive sud, comme on peut s’en rendre compte Ă  l’examen des stations (§ 2, stations comprises entre Yvonand et la Sauge inclusivement) ne comporte que des populations de 1,42 à 1,69, c’est-Ă -dire qu’elle ignore les formes de 1,30 à 1,36 (lesquelles constituent, comme nous le verrons par l’élevage, une race spĂ©ciale, la race V). Les stations les plus frĂ©quentes de cette rive oscillent entre 1,49 et 1,52 (stations correspondant habituellement Ă  la race III) et les formes les plus contractĂ©es ne sont que de 1,43 (pointe de Montbec, trĂšs exposĂ©e aux vents) et 1,42 (mĂŽle du port de Cudrefin) : or, ces indices correspondent en gĂ©nĂ©ral Ă  la race IV. Il est utile de noter ces faits, car une telle rĂ©partition des formes correspond prĂ©cisĂ©ment Ă  celle des variĂ©tĂ©s du LĂ©man : les individus plus contractĂ©s que j’ai rencontrĂ©s sur la rive sud du lac de NeuchĂątel sont de 1,30 environ, comme c’est le cas au LĂ©man et dans les lacs de Bienne et de Morat, alors que sur la rive nord du lac de NeuchĂątel, on trouve des stations entiĂšres qui prĂ©sentent une moyenne de 1,30 (le quinziĂšme Ă  peu prĂšs du nombre total des individus rĂ©coltĂ©s sur cette rive est infĂ©rieur à 1,30). La diffĂ©rence est donc grande entre les deux rives du lac de NeuchĂątel. On ne peut malheureusement guĂšre l’exprimer autrement qu’en chiffres, la terminologie des variĂ©tĂ©s lacustres Ă©tant trop floue pour exprimer ces nuances. Tout au plus peut-on dire, en gros, que la var. bodamica est absente de la rive sud, les formes lacustris Ă©tant seules reprĂ©sentĂ©es.

La rive nord du lac de NeuchĂątel comprend toutes les formes, mais inĂ©galement rĂ©parties. De Concise Ă  Bevaix, ainsi que d’Auvernier Ă  Monruz, on trouve des populations entiĂšres de 1,30-1,35 reprĂ©sentant sous sa forme typique la var. bodamica Cless. telle qu’on la rencontre Ă©galement dans le lac de Constance et en SuĂšde, par exemple (pl. 5, fig. 53-57). Dans une sĂ©rie de baies moins exposĂ©es, comme Ă  Bevaix, Cortaillod, dans les baies d’Auvernier et de Saint-Blaise, ainsi qu’à la TĂšne, on trouve la var. lacustris Stud., correspondant aux formes de la rive sud, ainsi qu’aux formes du LĂ©man et des deux autres lacs (pl. 5, fig. 58-62). Dans les mĂȘmes baies et sur les rivages encore plus abritĂ©s (grands marais, etc.) on trouve enfin la var. intermedia Godet, qui correspond en gros aux formes des Ă©tangs communiquant avec le lac et aux formes de l’ancien lac aux environs de la Maison Rouge.

Fig. 5. Courbe de fréquence des 4000 premiers individus récoltés sur la rive nord du lac de Neuchùtel

Mais si ces stations sont rĂ©parties au hasard des conditions du milieu, la courbe de frĂ©quence des individus sur la rive nord, entre Concise et le Grand Marais, prĂ©sente une rĂ©partition nettement bimodale, c’est-Ă -dire indiquant la prĂ©sence de deux phĂ©notypes dominants. L’un est le phĂ©notype bodamica de 1,35 de moyenne (nous avons vu qu’un sommet correspondait dĂ©jĂ  Ă  ce point dans la courbe des stations). L’autre (lacustris-intermedia) est malheureusement impossible Ă  prĂ©ciser et oscille entre 1,50 et 1,60, suivant que l’on augmente ou que l’on restreint le champ de la statistique. Voici nĂ©anmoins, Ă  titre d’échantillon parmi les courbes possibles, celle que nous avons obtenue sur les 4000 premiers exemplaires de la rive nord (de la TĂšne Ă  Concise). Voir fig. 5 :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,14 2
1,17 7
1,20 29
1,23 62
1,26 120
1,29 190
1,32 280
1,35 329
1,38 302
1,41 272
1,44 255
1,47 252
1,50 265
1,53 289
1,56 290
1,59 280
1,62 230
1,65 162
1,68 132
1,71 97
1,74 67
1,77 40
1,80 22
1,83 16
1,86 5
1,89 1
1,92 1

Dans la suite de nos recherches, l’intervalle entre les deux sommets s’est comblĂ© par l’étude des stations de l’extrĂ©mitĂ© nord-est du lac (de la TĂšne Ă  Cudrefin) et des stations de la rive sud, sans compter celles des deux lacs de Morat et de Bienne qui viennent pour la plupart s’insĂ©rer exactement entre les sommets de 1,35 et de 1,55. Cette bimodalitĂ© ne correspond pas Ă  un phĂ©nomĂšne simple. D’aprĂšs le rĂ©sultat de nos Ă©levages, nous pouvons en conclure nĂ©anmoins ceci. D’une part, il y a un phĂ©notype caractĂ©risĂ© de 1,35 de mode, qui paraĂźt spĂ©cial au lac de NeuchĂątel (mais commun avec le Bodan, etc.) et qui correspond, verrons-nous, Ă  une race caractĂ©risĂ©e (v. bodamica = race V). D’autre part, entre 1,50 et 1,60 prĂ©domine un phĂ©notype peu net, qui correspond comme l’analyse gĂ©nĂ©tique le mettra en lumiĂšre, Ă  un mĂ©lange de deux races au moins (l’une spĂ©ciale aux lacs, l’autre commune avec certains marais), mais de deux races impossibles Ă  distinguer par leurs seuls phĂ©notypes en nature.

Cela dit, passons aux lacs de Bienne et de Morat. Ces deux lacs prĂ©sentent deux populations trĂšs comparables l’une avec l’autre, de mĂȘmes moyennes (1,51 et 1,49) et de mĂȘmes limites extrĂȘmes (sauf que nous n’avons pas rencontrĂ© de formes sublittorales dans le lac de Morat, sans doute faute d’investigations suffisantes). Aussi pouvons-nous les traiter ensemble. Voici la courbe de frĂ©quences obtenue sur 600 exemplaires de ces deux lacs, y compris 23 exemplaires sublittoraux Ă©chouĂ©s sur les grĂšves de l’üle de Saint-Pierre et de Locraz pendant une pĂ©riode de basses eaux :

[Indice de contraction] [Exemplaires] Sublitt. :
1,29 1
1,32 8
1,35 16
1,38 38
1,41 69
1,44 78
1,47 85
1,50 78
1,53 66
1,56 45
1,59 32
1,62 20 3
1,65 16 1
1,68 14 3
1,71 6 1
1,74 7
1,77 5 3
1,80 3 3
1,83 3 1
1,86 4 2
1,89 3 3
1,92 1 1
1,95 0
1,98 1 1
2,01 0
2,04 1 1

Il va de soi que sur un nombre de 600 exemplaires seulement, on ne peut rien dire de prĂ©cis en ce qui concerne la moyenne (1,50 environ) ni les rĂ©gions centrales de la courbe. Par contre, bien que nous ayons explorĂ© soigneusement les endroits exposĂ©s du lac de Bienne (Douanne, GlĂ©resse et les promontoires de l’üle de Saint-Pierre), ainsi que ceux du lac de Morat (Morat et Faoug), on voit que la limite infĂ©rieure de contraction est Ă  chercher autour de 1,30. Ce n’est donc pas la var. bodamica Cless. qui habite ces lacs, mais seulement la var. lacustris Stud. Studer et Charpentier ont en effet dĂ©signĂ© sous ce nom les exemplaires de 1,30 à 1,50 environ des environs de Bienne ou de Morat. Il y a par exemple dans la collection J. de Charpentier, Ă  Lausanne, trois individus à 1,32 ; 1,37 et 1,39 rĂ©coltĂ©s par cet auteur Ă  Morat (il a du reste Ă©videmment choisi les exemplaires les plus contractĂ©s qu’il a trouvĂ©s) et Ă©tiquetĂ©s par lui lacustris. Il est probable, d’autre part, que les types de Studer lui-mĂȘme (qui ne sont malheureusement pas conservĂ©s au MusĂ©e de Berne) provenaient autant du lac de Bienne que de celui de NeuchĂątel 31. Les formes des deux lacs de Bienne et de Morat constituent nĂ©anmoins une race hĂ©rĂ©ditaire comme nous le verrons dans la suite et qui est identique Ă  celle du LĂ©man et des endroits semi-agitĂ©s du lac de NeuchĂątel (race IV).

Quant au LĂ©man, il pose un problĂšme trĂšs intĂ©ressant : bien que ce soit un lac plus grand que celui de NeuchĂątel, et que sa superficie soit sensiblement celle du Bodan, la var. bodamica en est entiĂšrement absente. Les lacustris qui s’y rencontrent sont sensiblement moins contractĂ©es que celles de ces deux lacs, et restent analogues Ă  celles des lacs de Bienne et de Morat. Pour Ă©tablir ce fait, nous avons explorĂ© les stations de la rive suisse comprises entre GenĂšve et le Bouveret, ainsi que les environs d’Yvoire. Les environs de GenĂšve (de GenĂšve Ă  Nyon et, sur rive française, de GenĂšve Ă  Nernier) ont d’ailleurs Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©es par J. Favre, avec la prĂ©cision qui est le propre de cet auteur, et il est parvenu aux mĂȘmes conclusions : jamais ni lui ni moi n’avons trouvĂ© de bodamica typiques (Ă  labre relevĂ© au-dessus du point d’insertion). Nous ignorons encore le dĂ©tail des stations comprises entre Yvoire et le Bouveret, mais elles sont beaucoup moins exposĂ©es aux vents que les stations de la rive suisse et, d’autre part, les quelques exemplaires d’Évian que nous avons eus entre les mains sont exactement du mĂȘme type que chez les autres. Voici la courbe de frĂ©quence obtenue sur 1000 exemplaires des stations susmentionnĂ©es :

[Indice de contraction] [Exemplaires] Sublitt. :
1,26 1
1,29 2
1,32 8
1,35 26
1,38 41
1,41 74
1,44 101
1,47 148 1
1,50 158 1
1,53 138 1
1,56 113 9
1,59 63 5
1,62 35 6
1,65 20 9
1,68 14 6
1,71 17 9
1,74 8 7
1,77 8 3
1,80 1 2
1,83 3 3
1,86 4 3
1,89 4 1
1,92 0
1,95 3 1
1,98 4 1
2,01 1 1
2,04 1
2,07 3 1
2,10 1

Il va de soi que 1000 exemplaires sont insuffisants pour juger de tous les caractĂšres d’une rĂ©partition des frĂ©quences. Aussi cette courbe reste-t-elle irrĂ©guliĂšre. Mais elle est suffisante pour dĂ©montrer — et c’était lĂ  notre seul but — que la limite infĂ©rieure de contraction n’est Ă  chercher de nouveau qu’aux environs de 1,30 (un exemplaire sur 1000 à 1,27, un à 1,29 et un à 1,31). Le LĂ©man est donc habitĂ©, dans les stations exposĂ©es aux vagues, par une forme lacustris sortant trĂšs nettement des limites de la dispersion en eaux stagnantes (voir pl. 6, fig. 27-28), mais moins accusĂ©e cependant que les bodamica des lacs de NeuchĂątel ou de Constance. En outre, comme nous le verrons par l’élevage, cette diffĂ©rence dans les phĂ©notypes du LĂ©man et du lac de NeuchĂątel correspond Ă  une diffĂ©rence dans les gĂ©notypes eux-mĂȘmes. Le gros problĂšme consistera donc Ă  expliquer pourquoi l’adaptation aux conditions lacustres est moins poussĂ©e dans un lac aussi grand que le LĂ©man que dans un lac moyen comme celui de NeuchĂątel.

La solution de ce problĂšme suppose naturellement la dĂ©couverte des causes qui ont produit les var. bodamica et lacustris. Mais, avant d’en venir aux causes, force est de s’en tenir tout d’abord aux lois, c’est-Ă -dire de chercher en fonction de quels facteurs varie le type lacustris. C’est pourquoi, au cours du prochain paragraphe, nous essayerons de montrer qu’au sein du mĂȘme lac il y a corrĂ©lation exacte entre l’agitation de l’eau et la dĂ©formation lacustris. Mais dĂšs maintenant, nous pouvons poser et rĂ©soudre une question prĂ©judicielle, par la comparaison des faunes littorale et sublittorale de nos quatre lacs. On pourrait se demander, en effet, si ce n’est pas l’ensemble des conditions lacustres, prises en bloc, qui dĂ©termine l’apparition des var. bodamica et lacustris, et non l’agitation seule de l’eau. Autrement dit, ne serait-ce pas la nature chimique de l’eau des lacs, ou l’ensemble des conditions physico-chimiques propres Ă  l’eau des lacs, qui produisent la dĂ©formation ?

À cet Ă©gard, l’existence de la faune sublittorale nous fournit d’emblĂ©e un argument dĂ©cisif : entre 5 et 30 m existe, dans les trois lacs LĂ©man, de NeuchĂątel et de Bienne, une petite variĂ©tĂ© semblable aux formes les plus allongĂ©es des marais et ne diffĂ©rant d’elles que par la taille (pl. 5, fig. 48-52). Cette variĂ©tĂ©, que nous avons nommĂ©e en 1913 var. Bollingeri 32 a Ă©tĂ© draguĂ©e pour la premiĂšre fois par le regrettĂ© E. Yung en face de Bellerive et de Morges, dans le LĂ©man. Elle a Ă©tĂ© retrouvĂ©e en de nombreuses stations par Favre et nous avons pu en mesurer plus de 300 des lacs de NeuchĂątel et de Bienne. Il s’agit donc d’une forme de trĂšs petite taille (17 à 23 mm en moyenne), de test trĂšs mince, Ă  spire allongĂ©e et mince et Ă  ouverture petite, qui rappelle ainsi de prĂšs, mais en plus petit encore, la var. arenaria des dunes de Belgique ou des mares valaisannes.

L’existence d’une telle forme, qui paraĂźt assez rĂ©pandue dans nos lacs quoiqu’elle soit naturellement difficile Ă  draguer, montre assez que ce n’est pas le milieu lacustre comme tel, mais le milieu littoral qui produit les var. contractĂ©es. Bien plus, les relations qui existent entre les var. bodamica-lacustris Stud. et Bollingeri Piag. sont elles-mĂȘmes instructives en mettant en Ă©vidence Ă  la fois l’influence de l’agitation de l’eau et l’opposition des phĂ©notypes littoraux et sublittoraux : ces relations sont, en effet, tout Ă  la fois de progression avec la profondeur et, lĂ  oĂč l’on peut faire une statistique suffisamment Ă©tendue, de bimodalitĂ©.

En ce qui concerne l’influence de la profondeur, nous n’avons pu, Ă©tant donnĂ© le nombre restreint d’exemplaires draguĂ©s, Ă©tablir de corrĂ©lation nette entre l’allongement de la coquille et la profondeur de l’eau (Ă  cet Ă©gard les moyennes caractĂ©risant les stations sublittorales indiquĂ©es dans notre tableau des stations, au § 2, sont Ă©videmment sujettes Ă  caution). Mais les formes trĂšs allongĂ©es ne se trouvent qu’entre 20 et 30 m. D’autre part, comme l’a remarquĂ© Favre (p. 238) on trouve entre 2-5 m dĂ©jĂ  et 10 m des formes intermĂ©diaires entre lacustris et Bollingeri.

Ces intermĂ©diaires posent un problĂšme intĂ©ressant : lorsque les deux variĂ©tĂ©s habitent une mĂȘme station, mais Ă  des profondeurs diverses, le type dominant, qui caractĂ©riserait ainsi s’il existe, la forme lacustre de l’espĂšce, est-il intermĂ©diaire, ou bien nous trouverons-nous en prĂ©sence d’une courbe bimodale, donc d’une dualitĂ© de phĂ©notypes ? On peut se demander, par exemple, si le caractĂšre moins accentuĂ© de la var. lacustris dans le LĂ©man, par rapport au lac de NeuchĂątel ne pourrait pas tenir Ă  l’abondance des Bollingeri, qui influeraient constamment sur les formes littorales par migration vers la surface, les formes littorales Ă©tant ainsi sans cesse contaminĂ©es au point de vue de la race, par des croisements avec les gĂ©notypes allongĂ©s de la faune sublittorale ? Je n’ai malheureusement pas pu trancher la question en ce qui concerne le LĂ©man : il serait extrĂȘmement long, en effet, de draguer quelques centaines de Bollingeri sur un mĂȘme point, de maniĂšre Ă  faire une courbe de frĂ©quence tenant compte de toutes les profondeurs Ă  partir du littoral. Par contre, en ce qui concerne le lac de NeuchĂątel, le hasard m’a servi Ă  merveille et m’a permis de choisir entre les deux termes de l’alternative et en faveur de la bimodalitĂ©.

Voici les faits. Par les basses eaux de l’hiver 1927-28, en explorant les grĂšves de la Pointe-du-Grain, prĂšs de Bevaix, j’ai pu constater la prĂ©sence d’un nombre considĂ©rable de Bollingeri, roulĂ©es sur le sable et voisinant avec des lacustris et quelques intermĂ©diaires. Ce n’est pas chose aisĂ©e que de comprendre comment des coquilles ayant vĂ©cu à 10-30 m peuvent Ă©chouer sur la grĂšve d’un lac, aussi me suis-je d’abord demandĂ© s’il ne s’agissait pas lĂ  de fossiles ou de formes d’étangs sablonneux (arenaria). Mais j’ai Ă©tudiĂ© chaque mĂštre carrĂ© des rares marais avoisinants, sans rencontrer autre chose qu’une grande forme turgida à 1,65. Quant Ă  l’hypothĂšse d’une forme fossile, elle ne saurait ĂȘtre entiĂšrement exclue, mais on trouve tous les intermĂ©diaires entre le type en question et le type lacustris actuel du littoral. En outre, j’ai rĂ©coltĂ© sur le nombre un ou deux individus encore Ă©pidermĂ©s. Mon collĂšgue et ami R. Wavre, qui a Ă©tudiĂ© au point de vue mathĂ©matique le problĂšme des seiches et des vagues, a bien voulu m’apprendre alors que les courants verticaux qui rĂ©sultent des diffĂ©rences brusques de tempĂ©rature entre la surface et le fond des lacs peuvent fort bien prendre la forme de tourbillons, au lieu de consister en dĂ©placements lents s’effectuant sur de larges espaces, et que ces tourbillons peuvent Ă  la rigueur ĂȘtre assez violents pour expliquer la montĂ©e de coquillages vides. Sur quoi, en mai 1928, mon collĂšgue O. Fuhrmann, professeur de zoologie Ă  l’UniversitĂ© de NeuchĂątel, reçoit d’un correspondant de Bevaix une boĂźte contenant de nombreux exemplaires de Bollingeri, plus des Valvata, Bythinia, etc., avec une lettre dĂ©crivant en tout autant de termes le phĂ©nomĂšne prĂ©vu par R. Wavre 33.

Les LimnĂ©es Ă©parses sur la grĂšve de la Pointe-du-Grain reprĂ©sentaient donc bien des stagnalis de tous les fonds, littorales et sublittorales et leur mensuration devait permettre dĂšs lors de rĂ©soudre le problĂšme des rapports statistiques existant entre la lacustris et la Bollingeri. J’ai pu rĂ©colter 300 coquilles intactes de Bollingeri (et intermĂ©diaires) et ai mesurĂ© en outre les 300 premiers exemplaires rencontrĂ©s au mĂȘme endroit de stagnalis non-Bollingeri (dont lacustris et intermĂ©diaires) 34. La courbe de frĂ©quence de ces 600 individus s’est trouvĂ©e la suivante (nous avons groupĂ© les degrĂ©s par 5 et non par 3 comme prĂ©cĂ©demment, Ă©tant donnĂ© que la courbe porte sur l’ensemble du domaine de variation de l’espĂšce et ne comporte que 600 individus) :

[Indice de contraction] Lac Étangs avoisinants
1,20 3
1,25 18
1,30 52
1,35 90
1,40 63
1,45 40
1,50 29 3
1,55 25 3
1,60 36 5
1,65 49 10
1,70 53 10
1,75 53 2
1,80 39
1,85 23
1,90 15
1,95 7
2,00 3
2,05 1
2,10 1

On voit que la bimodalitĂ© de cette courbe est trĂšs nette, mĂȘme en y adjoignant les rares exemplaires rĂ©coltĂ©s dans les marais en communication temporaire avec le lac. L’un de ces sommets est Ă  chercher entre 1,35 et 1,39, ce qui correspond bien Ă  la moyenne des individus littoraux de la Pointe-du-Grain : 1,37 (les stations environnantes sont de 1,38 Ă  la TuiliĂšre et de 1,36 au ChĂątelard). L’autre sommet est de 1,75 (en tout cas intermĂ©diaire entre 1,70 et 1,79), ce qui correspond Ă  peu prĂšs Ă  la moyenne des individus classĂ©s Bollingeri (1,73, mais cette moyenne est lĂ©gĂšrement infĂ©rieure au mode Ă  cause du nombre des intermĂ©diaires). Notons, en outre, que cette courbe n’a rien d’artificiel, en ce sens que nous n’avons rien fait pour Ă©liminer les intermĂ©diaires en rĂ©coltant d’un cĂŽtĂ© 300 Bollingeri et de l’autre 300 lacustris. Au contraire, nous avons mesurĂ© tout ce que nous avons trouvĂ© et avons eu mĂȘme beaucoup de peine Ă  parvenir Ă  ce chiffre de 300 pour les deux groupes (les lacustris ne sont pas frĂ©quentes sur cette grĂšve).

En conclusion, l’existence de la var. Bollingeri Piag. et le fait de la bimodalitĂ© prouvent : 1° que ce n’est pas le milieu lacustre comme tel, mais seulement le milieu littoral qui produit les var. bodamica Cless. et lacustris Stud. ; 2° que le milieu lacustre ne suffit pas Ă  opĂ©rer une sĂ©lection rigoureuse des formes contractĂ©es puisqu’il n’élimine pas les formes allongĂ©es ; 3° que la var. lacustris et la var. Bollingeri effectuent de constants Ă©changes comme en tĂ©moigne l’existence de formes intermĂ©diaires ; 4° mais que ces Ă©changes ne vont pas jusqu’à faire prĂ©dominer un phĂ©notype intermĂ©diaire, puisqu’au contraire la courbe de frĂ©quence met en Ă©vidence l’existence de deux phĂ©notypes nets, l’un de 1,35 environ de mode, l’autre de 1,70-1,75. Ces conclusions valent-elles pour le LĂ©man aussi bien que pour le lac de NeuchĂątel ? C’est ce qui est probable, mais malheureusement non encore dĂ©montrĂ©.

§ 7. La corrĂ©lation entre l’agitation de l’eau des lacs et la contraction de la coquille

Nous venons d’établir que la contraction de la coquille Ă©tait particuliĂšre au milieu littoral, par opposition aux stations comprises entre 5-10 et 30 m de rond. Or, l’action des vagues, dĂ©jĂ  trĂšs affaiblie vers 5 m de fond, devient nulle Ă  partir de 10 m. On peut donc supposer, et c’est ce qu’ont admis tous les auteurs, que la contraction est fonction de l’agitation de l’eau. Clessin 35 constate le fait sans l’expliquer. Roszkowski, dans son beau travail sur les LimnĂ©es du LĂ©man 36 observe le mĂȘme phĂ©nomĂšne, mais le considĂšre comme actuellement inexplicable. Geyer par contre, a proposĂ© une explication par cinĂ©togenĂšse Ă  laquelle nous avons dĂ©jĂ  fait allusion et Ă  laquelle nous nous rallierons pleinement. Mais il importe, avant d’en venir aux causes, de vĂ©rifier la loi et de rechercher si vraiment il y a corrĂ©lation simple entre l’agitation de l’eau et la contraction de la coquille.

Il faut Ă  cet Ă©gard distinguer deux questions : la comparaison des lacs entre eux et la comparaison des stations d’un mĂȘme lac. Les deux questions sont fort diffĂ©rentes, parce que d’un lac Ă  l’autre la race dominante peut varier (Ă  supposer que les var. producta et turgida constituent deux races, le phĂ©nomĂšne sera tout diffĂ©rent suivant qu’un lac a Ă©tĂ© peuplĂ© au dĂ©but par l’une ou l’autre de ces formes). Dans un mĂȘme lac on peut supposer au contraire que les races arrivent Ă  trouver peu Ă  peu les conditions qui leur conviennent. Ou, si la race est unique, il n’y aura plus que des accommodations phĂ©notypiques Ă  envisager, et la corrĂ©lation entre l’agitation et la contraction sera plus facile Ă  Ă©tablir si elle existe.

En ce qui concerne le premier problĂšme, nous ne le traiterons pas Ă  fond maintenant, mais seulement aprĂšs avoir analysĂ© les stations Ă©trangĂšres actuellement connues et les races en jeu dans nos populations. Disons seulement qu’en gros, la contraction est d’autant plus accentuĂ©e que les lacs sont grands, donc propices Ă  la formation des vagues, mais que la rĂšgle souffre de nombreuses exceptions. Ainsi en Suisse, la contraction est maximum dans le Bodan et lac de NeuchĂątel. Puis viennent le LĂ©man, les lacs de Bienne et de Morat. Par contre, dans les lacs de Thoune et de Brienz, des Quatre-Cantons et de Zoug, le phĂ©nomĂšne n’existe pas. Il y a donc lĂ  au moins deux difficultĂ©s : pourquoi les formes du LĂ©man sont-elles moins accentuĂ©es que celles de NeuchĂątel, et pourquoi les LimnĂ©es de Zoug Ă  Oberwil, par exemple, sont-elles normales, quoique aussi exposĂ©es aux vagues que celles de Morat et de Faoug, celles-ci Ă©tant dĂ©formĂ©es ? Renvoyons donc la question Ă  plus tard, pour ne traiter ici que des quatre lacs romands.

En ce qui concerne le second problĂšme, nous croyons pouvoir affirmer qu’au sein d’un mĂȘme lac, la contraction est en fonction directe de l’agitation. Pour Ă©tablir cette loi, nous avons surtout Ă©tudiĂ© le lac de NeuchĂątel, spĂ©cialement favorable pour ce genre d’analyse Ă  cause de sa forme simple et son orientation. Il est constituĂ©, en effet, par une grande fosse de 45 km de long environ et de 7 Ă  10 kilomĂštres de large, parallĂšle Ă  la chaĂźne du Jura. Les vagues principales sont dues au vent du nord ou « bise » et au vent d’ouest ou « vent », mais Ă©tant donnĂ©e la position du lac par rapport aux montagnes environnantes, les deux vents ont des directions Ă  peu prĂšs exactement inverses, balayant ainsi alternativement les rives avec la mĂȘme force, mais en sens contraire. Sans doute y a-t-il une diffĂ©rence entre la rive sud, bordĂ©e de hautes falaises et la rive nord peu accidentĂ©e, mais si nous bornons nos analyses Ă  une seule rive, il sera possible de distinguer Ă  coup sĂ»r les stations exposĂ©es aux deux vents, les stations exposĂ©es Ă  un seul vent et les stations non exposĂ©es.

Nous avons pu ainsi classer neuf types de stations, en fonction de l’exposition et du substrat :

  • Stations exposĂ©es aux deux vents, situĂ©es sur des rives faisant cap et Ă  substrat composĂ© de galets ou de rochers : les quais de NeuchĂątel et le promontoire de la Raisse 37 : stations à 1,30-1,32 (v. bodamica). Voir pl. 5 fig. 53-54.
I (1,31) II (1,35) III (1,42) IV (1,48) V (1,53) VI (1,58) VII (1,63) VIII (1,68) IX (1,73)
1,14 1
1,17 3 2
1,20 10 12
1,23 22 15
1,26 39 22 1 1 1 1
1,29 55 36 5 2 2 1
1,32 72 49 23 4 5 1
1,35 57 71 43 16 5 2
1,38 31 46 55 31 17 3 1
1,41 8 25 70 33 35 8 2
1,44 1 13 43 56 32 8 7
1,47 0 5 25 55 37 16 8 2 1
1,50 1 3 23 30 29 38 33 5 4
1,53 1 6 15 21 38 26 14 5
1,56 5 29 23 57 38 22 15
1,59 1 5 27 43 35 27 18
1,62 23 23 44 44 20
1,65 6 15 22 24 53 22
1,68 5 9 17 20 35 35
1,71 3 14 8 20 29 35
1,74 2 3 6 16 24 34
1,77 9 3 12 21 26
1,80 1 3 9 9 20
1,83 1 1 2 5 20
1,86 1 1 1 3 16
1,89 1 2 10
1,92 1 2 7
1,95 1 5
1,98 1 3
2,01 1 1
2,04 1
  • II. Stations exposĂ©es aux deux vents, Ă  substrat identique, mais situĂ©es sur des rivages ne faisant point cap : les rives de Monruz-Champreveyres (entre NeuchĂątel et Saint-Blaise) ou de SerriĂšres, Chez-le-Bart, etc. : moyennes 1,34-1,36 (v. bodamica). Voir pl. 5 fig. 55-57.
  • Stations Ă  substrat caillouteux (identique aux substrats prĂ©cĂ©dents) mais exposĂ©es Ă  un vent seulement : grĂšve de Colombier (exposĂ©e Ă  la bise, mais abritĂ©e du vent) ou de Saint-Blaise-Marin (inverse) : moyenne 1,42 38 (v. lacustris). Voir pl. 5 fig. 58-60.
  • Stations exposĂ©es Ă  un seul vent et Ă  substrat mi-caillouteux mi-sablonneux (phragmitaie avec quelques galets) : Marin, PrĂ©fargier, La TĂšne : stations à 1,47-1,49 (lacustris). Voir pl. 5, fig. 61-62.
  • Stations exposĂ©es Ă  un seul vent, Ă  substrat entiĂšrement sablonneux et vaseux (phragmitaies) : Marin 1,53 (lacustris-intermedia). Voir pl. 5 fig. 63-64.
  • Stations Ă  substrat sablonneux (identique au prĂ©cĂ©dent), exposĂ©e Ă©galement Ă  un seul vent, mais Ă  vagues attĂ©nuĂ©es Ă  cause du fond trĂšs faible (à 1 km de la rive le fond n’est encore que de 1 m 50 environ) : Grand Marais, en face de Champion : stations à 1,58 (intermedia). Voir pl. 5 fig. 65-66.
  • MĂȘme substrat et mĂȘme fond, mais dans des haies presqu’entiĂšrement abritĂ©es du vent : la RĂ©serve en face de Witzwil, par exemple : station de 1,63 (intermedia-turgida). Voir pl. 5 fig. 67-68.
  • Marais temporairement recouverts par le lac : La TĂšne, la Sauge, etc. : stations à 1,66-1,72 (turgida-elophila). Voir pl. 5 fig. 69-70.
  • Faune sublittorale : stations à 1,73-1,80 (Bollingeri). Voir pl. 5 fig. 49-52.

Nous avons rĂ©coltĂ© au hasard 300 exemplaires de chacun de ces neuf types de stations. Ceux des stations I proviennent tous de la Raisse, des stations II de Monruz-Champreveyres, des stations III de Colombier et de l’embouchure de Mouson (Saint-Blaise-Marin), des stations IV de PrĂ©fargier et la TĂšne, des stations V de Marin (alentours du « Port de Marin »), des stations VI du Grand Marais (lac), des stations VII de la RĂ©serve, des stations VIII de la TĂšne et la Sauge et ceux des stations IX de la Pointe-du-Grain (Ă©chouĂ©s sur la grĂšve). Voir p. 341 le tableau obtenu pour ces 2700 exemplaires.

Ces courbes de frĂ©quence sont pleines d’enseignement. D’abord, et c’est lĂ  le rĂ©sultat essentiel, elles dĂ©montrent clairement l’existence d’une corrĂ©lation directe entre le complexe agitation × substrat et la contraction de la coquille : les stations les plus exposĂ©es aux vagues (qui sont naturellement aussi les plus caillouteuses) sont caractĂ©risĂ©es par les populations les plus contractĂ©es, et, Ă  agitation Ă©gale (IV et V), les stations les moins riches en galets prĂ©sentent les phĂ©notypes les plus allongĂ©s. Les neuf groupes de stations Ă©tudiĂ©es peuvent Ă  cet Ă©gard ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme classĂ©es dans l’ordre d’agitation dĂ©croissante et, comme on voit, cette sĂ©riation concorde entiĂšrement avec l’ordre de la contraction dĂ©croissante. Il y a donc corrĂ©lation parfaite, par le rang tout au moins. Il n’est malheureusement pas possible de faire plus puisque nous ne disposons d’aucune donnĂ©e sur la mesure des vagues selon des moyennes annuelles ou saisonniĂšres.

En second lieu, ces courbes nous montrent l’existence de trois types au moins de populations, un type caractĂ©risĂ© par les stations I-II, le second par les stations III-VI et le troisiĂšme par les stations VII-IX.

Le premier type de population est caractĂ©risĂ© par les phĂ©notypes à 1,30-1,35. Nous retrouvons ici une conclusion sur laquelle nous avons plusieurs fois insistĂ© dĂ©jĂ  (p. 331), c’est qu’il existe dans le lac de NeuchĂątel un type spĂ©cialement contractĂ©, le type bodamica qui paraĂźt assez nettement distinct des types à 1,41-1,50, propres aux stations moins exposĂ©es et aux stations des lacs LĂ©man, de Bienne et de Morat. Comme on peut le constater par l’examen des courbes, le premier phĂ©notype est peu variable, les individus restant presqu’entiĂšrement compris entre 1,17 et 1,50. Il paraĂźt ainsi correspondre Ă  une race prĂ©cise et simple, ce que nous verrons effectivement au moyen des Ă©levages en aquarium.

Fig. 6. Courbes de frĂ©quence des populations lacustres habitant les stations classĂ©es par ordre d’agitation dĂ©croissantes (les chiffres I à IX correspondent aux chiffres du tableau de la p. 341)

Au contraire, les stations III-VI forment un ensemble beaucoup plus complexe. Les populations du groupe III constituent la transition entre le type prĂ©cĂ©dent et celui-ci : elles pourraient ĂȘtre considĂ©rĂ©es soit comme des morphoses du type I-II mais en stations moins agitĂ©es, soit comme des morphoses du type IV-VI, mais sur substrats caillouteux. Nous verrons grĂące Ă  l’analyse gĂ©nĂ©tique que cette seconde solution est la bonne. Quant aux populations IV-VI, on voit d’emblĂ©e qu’elles sont hĂ©tĂ©rogĂšnes, parce que les courbes semblent plurimodales (voir prĂ©cĂ©demment fig. 5) et surtout parce que leur domaine de variation est beaucoup plus grand que celui des populations I-II. Nous verrons dans la suite qu’en fait, les stations peu exposĂ©es aux vagues du groupe II-VI hĂ©bergent au moins deux races distinctes, l’une encore propre aux lacs (var. lacustris : race IV), l’autre identique Ă  celle des turgida les plus accentuĂ©es des marais (race III).

Quant aux populations VII-IX, elles paraissent Ă©galement hĂ©tĂ©rogĂšnes, les unes prĂ©sentant un indice de contraction analogue Ă  celui de beaucoup de stations d’eau stagnante, les autres des indices infĂ©rieurs. Nous verrons Ă  l’analyse gĂ©nĂ©tique, que leur composition comporte un mĂ©lange d’au moins trois races, la race III (turgida), la race II (le type de l’espĂšce) et la race I (trĂšs allongĂ©e en aquarium). Nous n’avons du reste malheureusement pas pu Ă©lever de Bollingeri en aquarium.

Cela dit, on peut pressentir que cette corrĂ©lation entre la contraction de la coquille et le complexe agitation × substrat est due Ă  deux sĂ©ries de causes enchevĂȘtrĂ©es. D’une part, il doit y avoir lĂ  un phĂ©nomĂšne d’ordre phĂ©notypique : indĂ©pendamment, en partie, de la race (nous chercherons Ă  dĂ©terminer jusqu’oĂč va cette indĂ©pendance), le complexe agitation × substrat crĂ©e des accommodations plus ou moins localisĂ©es suivant le type de milieu qui caractĂ©rise la station. D’autre part, il doit y avoir aussi lĂ  un phĂ©nomĂšne d’ordre gĂ©notypique : Ă©tant donnĂ©e l’existence de plusieurs races (et quelle que soit l’origine de ces races), chacune trouve plus ou moins les conditions ambiantes qui lui conviennent, ou qui conviennent aux morphoses qu’elle est capable de produire. Ce sera la tĂąche propre Ă  notre analyse gĂ©nĂ©tique ultĂ©rieure que de faire la part de ces deux sĂ©ries de causes et de montrer Ă©ventuellement leurs relations au cas oĂč une adaptation gĂ©notypique hĂ©rĂ©ditaire pourrait ĂȘtre conçue comme le prolongement des accommodations simplement phĂ©notypiques.

Cherchons maintenant à montrer que le phénomÚne établi en ce qui concerne les stations du lac de Neuchùtel peut se retrouver au Léman ou dans les autres lacs, indépendamment des comparaisons entre les contractions moyennes de ces différents lacs.

Notons d’abord que la rive sud du lac de NeuchĂątel, tout en prĂ©sentant une contraction moyenne des populations moins accentuĂ©e que la contraction des phĂ©notypes de la rive nord, obĂ©it aux mĂȘmes lois. Les stations Ă  phĂ©notypes les plus contractĂ©s sont celles de la pointe de Montbec 1,43 et de Cudrefin 1,42 : or, la premiĂšre est une grĂšve caillouteuse trĂšs exposĂ©e et la seconde est situĂ©e sur les glacis de la jetĂ©e de Cudrefin. Les stations à 1,49-1,60 sont par contre comparables Ă  celles des groupes IV-VI. Mais pourquoi, d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la rive sud prĂ©sente-t-elle des populations moins dĂ©formĂ©es que la rive nord ? Nous voyons deux explications Ă  cela. Il se pourrait, en premier lieu, que cette rive fĂ»t moins exposĂ©e aux vagues que la rive nord, Ă©tant donnĂ©es les hautes falaises qui la bordent d’un bout Ă  l’autre et la protĂšgent certainement du vent d’ouest. Malheureusement, toute mesure de l’intensitĂ© des vagues reste actuellement impossible et il faut se contenter d’une apprĂ©ciation subjective sur ce point essentiel. En second lieu, le substrat de cette rive est molassique, alors qu’il est calcaire sur la rive nord, sauf prĂ©cisĂ©ment Ă  la TuiliĂšre et Ă  la Pointe-du-Grain, oĂč la contraction est de 1,38 et 1,37 au lieu d’ĂȘtre de 1,33-1,35 comme nous nous y attendions 39. Peut-ĂȘtre le facteur terrain joue-t-il donc un rĂŽle : les coquilles de la rive sud nous ont paru plus minces que celles de la rive nord, et comparables en cela aux coquilles du LĂ©man, qui sont Ă©galement plus minces et moins contractĂ©es. Mais au Bodan, dont les rives sont molassiques comme celles du LĂ©man, vit une bodamica typique, plus contractĂ©e mĂȘme qu’au lac de NeuchĂątel (Wasserburg : 1,29). La nature gĂ©ologique du substrat ne semble donc pas suffire Ă  expliquer la forme de la coquille, ce qui nous ramĂšne Ă  la premiĂšre interprĂ©tation : la rive sud du lac de NeuchĂątel est trĂšs probablement moins exposĂ©e aux vagues que la rive nord, et son substrat est ordinairement moins caillouteux, d’oĂč une prĂ©dominance des formes correspondant aux stations IV-VII de la rive nord et d’oĂč le fait que, mĂȘme sur les grĂšves Ă  galets de la pointe de Montbec, la contraction ne soit que de 1,43. Au point de vue des races, telles que nous les rĂ©vĂ©lera l’analyse gĂ©nĂ©tique, nous pouvons dire que la race V (correspondant aux phĂ©notypes 1,30-1,36) est spĂ©ciale Ă  la rive nord, et que les races IV et III ont suffi Ă  la rive sud, Ă©tant donnĂ©e sa moindre exposition aux vagues et son substrat moins caillouteux (la race IV a produit sur les grĂšves Ă  galets de cette rive, les morphoses lacustris à 1,43et 1,42, tandis que la race III prĂ©domine chez les intermedia).

Ces remarques nous conduisent au cas du LĂ©man. Si nous comparons entre elles les stations du LĂ©man, nous retrouvons les mĂȘmes lois que dans le lac de NeuchĂątel : les populations les plus exposĂ©es aux vagues sont les plus contractĂ©es. Mais il est beaucoup plus difficile de classer les stations, par ordre d’agitation croissante de l’eau, que dans le lac de NeuchĂątel, Ă©tant donnĂ©e la forme compliquĂ©e du lac. Les rives qui reçoivent le maximum de bise ne sont, en effet, pas celles qui sont le plus exposĂ©es au vent d’ouest, et vice-versa. Ainsi que l’a bien notĂ© Forel 40 les vagues les plus fortes de bise sont Ă  chercher entre Nyon et Coppet, dans le « Petit lac » et les vagues les plus fortes de vent entre Morges et Cully, c’est-Ă -dire sur une cĂŽte trĂšs protĂ©gĂ©e de la bise. NĂ©anmoins, l’inspection du tableau des stations permet certaines constatations.

Les stations du LĂ©man peuvent ĂȘtre rĂ©parties en trois groupes : de 1,37 à 1,44 ; de 1,45 à 1,51 et de 1,52 à 1,68. Or, le premier groupe n’est reprĂ©sentĂ© que de Coppet Ă  Nyon 41 (Mies 1,44, Coppet 1,41, Crans 1,37, Nyon 1,42) et sur la pointe de Bellerive (1,41). Le deuxiĂšme groupe est reprĂ©sentĂ© surtout sur la cĂŽte de Cully Ă  Rolle, ainsi que sur la rive savoyarde d’Hermance Ă  Yvoire, et le troisiĂšme groupe caractĂ©rise les ports abritĂ©s (Genthod, Promenthoux, AniĂšres et les environs de Villeneuve). Il y a donc corrĂ©lation nette entre la contraction de la coquille et l’agitation de l’eau. Il nous semble, en effet, certain que les rives du « Petit lac », de Nyon Ă  Coppet, sont les plus exposĂ©es aux vagues. D’une part, elles reçoivent la bise directement, alors que toute la rive nord, de Rolle Ă  Villeneuve, est protĂ©gĂ©e contre le vent, quoiqu’à des degrĂ©s divers. D’autre part, si le vent d’ouest produit ses plus fortes vagues sur cette rive nord, le rivage de Coppet Ă  Nyon n’est nullement protĂ©gĂ© contre lui et les vagues y sont dĂ©jĂ  trĂšs fortes. La grĂšve Ă  galets de Crans, oĂč nous avons observĂ© le maximum de contraction (1,37) est ainsi exposĂ©e aux deux vents principaux, au moins autant que les rives de Chez-le-Bart (1,34) ou Saint-Aubin (1,31) pour le lac de NeuchĂątel.

Mais si la comparaison des stations du LĂ©man entre elles-mĂȘmes confirme la loi, on peut se demander, par contre, pourquoi dans son ensemble, la population du LĂ©man est moins contractĂ©e que celle du lac de NeuchĂątel. La population du LĂ©man reste en effet identique Ă  celle de la rive sud du lac de NeuchĂątel (sauf les stations à 1,37 et 1,41) et n’atteint pas la contraction des formes les plus accentuĂ©es de la rive nord (1,31-1,36). Quelle peut ĂȘtre la raison de ce fait Ă©trange ? Sans vouloir discuter encore la question des races (nous n’avons pas trouvĂ© la race V dans le LĂ©man, mais seulement les races IV et III) et en nous tenant uniquement au problĂšme des phĂ©notypes, nous voyons trois facteurs au moins, dans le milieu extĂ©rieur, qui pourraient expliquer cette diffĂ©rence. Ces trois explications ne sont d’ailleurs pas contradictoires entre elles.

En premier lieu, il est fort possible, quoique le LĂ©man soit plus grand au total que le lac de NeuchĂątel, que l’intensitĂ© moyenne annuelle des vagues y soit moindre que sur les rives neuchĂąteloises. Nous venons de voir pourquoi en ce qui concerne le rivage de Rolle Ă  Villeneuve, qui est abritĂ© de la bise, alors que la rive française, d’Yvoire Ă  Saint-Gingolph, est abritĂ©e du vent d’ouest. Il n’y a guĂšre que la bande comprise entre Nyon et Coppet qui soit aussi constamment exposĂ©e aux deux vents que le lac de NeuchĂątel ; aussi y trouve-t-on une forme à 1,37 qui rappelle de prĂšs les variĂ©tĂ©s neuchĂąteloises à 1,35-1,36. Seulement, il est Ă©vident que si les formes à 1,45-1,55 peuvent se multiplier dans tout le LĂ©man, un aussi petit espace que la rive de Coppet Ă  Nyon ne saurait sans doute ĂȘtre suffisant pour permettre une sĂ©lection des formes contractĂ©es. Et, comme les gĂ©notypes de 1,50-1,55, ainsi que nous le venons, peuvent donner des morphoses de 1,42-1,37, on ne verrait pas se former dans le « Petit lac » des formes comparables Ă  celles que l’on rencontre de Concise Ă  Saint-Blaise, dans le lac de NeuchĂątel. Cette premiĂšre explication reposerait donc sur le fait que l’eau est moins agitĂ©e dans le LĂ©man, sauf en ce qui concerne un espace d’une dizaine de kilomĂštres : en d’autres termes, le « Grand lac » (de Nyon-Yvoire Ă  Villeneuve) serait moins exposĂ© aux vagues que la rive nord du lac de NeuchĂątel, et le « Petit lac » pourrait ĂȘtre assimilĂ© au cas des lacs de Bienne et de Morat, trop exigus pour que les bodamica s’y dĂ©veloppent.

En second lieu, on pourrait invoquer la raretĂ© relative des LimnĂ©es du LĂ©man. Il est frappant, en effet, lorsqu’on est habituĂ© Ă  rĂ©colter des centaines d’exemplaires dans chaque station du lac de NeuchĂątel, de constater quelle difficultĂ© on Ă©prouve Ă  se procurer du matĂ©riel sur les rives du LĂ©man. Ce n’est pas seulement affaire de configuration extĂ©rieure du rivage : les individus sont beaucoup moins frĂ©quents et beaucoup plus isolĂ©s que dans le lac de NeuchĂątel. Il nous est arrivĂ©, par exemple, d’entrer dans l’eau et d’explorer pendant des heures une station rocheuse en ne trouvant qu’un seul exemplaire. Sur les rives neuchĂąteloises, au contraire, lĂ  oĂč l’on aperçoit un individu, on en trouve rapidement des quantitĂ©s, et nous ne saurions indiquer un seul recoin de littoral d’oĂč l’espĂšce soit absente. De plus, et ceci est essentiel, tous les mollusques sont plus rares dans le LĂ©man que dans le lac de NeuchĂątel, sauf peut-ĂȘtre les Valvata et presque tous prĂ©sentent une coquille beaucoup plus mince. Les observations de Roszkowski et de Favre, Ă  cet Ă©gard, correspondent entiĂšrement Ă  la rĂ©alitĂ©.

Cela Ă©tant, il se pourrait que, les exemplaires demeurant beaucoup moins nombreux, ils trouvent plus facilement des endroits abritĂ©s, dans les fentes des rochers ou sous les cailloux. La chance moyenne d’exposition aux vagues est Ă©videmment proportionnelle, dans une certaine mesure, au nombre des individus habitant une mĂȘme station. Il y aurait donc lĂ  un facteur Ă  considĂ©rer, qui reviendrait, comme le premier, Ă  une question d’agitation de l’eau.

En troisiĂšme lieu, lorsque l’on compare les LimnĂ©es du lac de NeuchĂątel non seulement Ă  celles du LĂ©man, mais surtout Ă  celles du lac des Quatre-Cantons ou du lac de Zoug, oĂč n’existe aucune forme lacustris, on peut se demander si le facteur temps ne joue pas un rĂŽle essentiel. Les lacs de la Suisse centrale ne contiennent en effet, que les formes allongĂ©es (1,71-1,79), comme c’était le cas des grĂšves de Marin et de la TĂšne au nĂ©olithique (alors que la forme actuelle de ces stations du lac de NeuchĂątel est de 1,37-1,47) : l’hypothĂšse se prĂ©sente aussitĂŽt que cette diffĂ©rence est due Ă  la jeunesse des lacs sub-alpins, ceux-ci ayant Ă©tĂ© recouverts beaucoup plus longtemps par les glaciers que les lacs sub-jurassiens. D’autre part, d’aprĂšs les gĂ©ologues, il pourrait y avoir jusqu’à 1000 ans d’écart entre le LĂ©man et le lac de NeuchĂątel, la derniĂšre avance du glacier s’étant produite jusqu’aux Mormonts (la Sarraz), recouvrant ainsi encore le LĂ©man alors que le lac de NeuchĂątel Ă©tait dĂ©jĂ  habitable. Si l’on estime avec les gĂ©ologues, nos lacs Ă  10 000-30 000 annĂ©es d’ñge, cela ferait une diffĂ©rence entre les deux lacs de 1/30 à 1/10, ce qui est apprĂ©ciable. Comme, enfin, nous savons par les beaux travaux de J. Favre que les morphoses lacustres de la Valvata piscinalis ne se sont pas produites dĂšs le palĂ©olithique, mais trĂšs lentement au cours des Ăąges (la Valv. antiqua ne date guĂšre que du nĂ©olithique), et que l’étude des LimnĂ©es fossiles nous conduira aux mĂȘmes conclusions (§ 10), on pourrait admettre que la diffĂ©rence entre les stagnalis du LĂ©man et celles du lac de NeuchĂątel fĂ»t essentiellement une diffĂ©rence d’ñge : les formes du lac de NeuchĂątel, celles du LĂ©man et celles des lacs de la Suisse centrale caractĂ©riseraient ainsi les trois stades d’ñge d’une mĂȘme Ă©volution.

Nous nous garderons, pour le moment, de choisir entre ces hypothĂšses et nous bornerons Ă  renvoyer cette question Ă  plus tard, lorsque nous aurons analysĂ© au point de vue gĂ©nĂ©tique les formes du LĂ©man et examinĂ© les diffĂ©rentes thĂ©ories Ă©volutionnistes permettant d’interprĂ©ter le phĂ©nomĂšne d’ensemble que constitue l’adaptation de la LimnĂŠa stagnalis aux lacs de la Suisse romande.

Il reste Ă  parler des lacs de Bienne et de Morat. Ces lacs rentrent dans la loi gĂ©nĂ©rale, tant au point de vue de la comparaison de leurs stations entre elles qu’au point de vue des rapports entre la population globale de ces lacs et celle du lac de NeuchĂątel. Au point de vue des stations particuliĂšres, il est immĂ©diatement visible que les populations les plus contractĂ©es de ces lacs (1,45) se trouvent aux endroits les plus exposĂ©s aux vagues : Morat-Faoug, Douanne et les caps de l’üle de Saint-Pierre. Les populations les plus allongĂ©es (1,60-1,66) se trouvent dans les baies tranquilles (GuĂ©vaux, Nant, Locraz, et Cerlier) et les formes intermĂ©diaires (1,50 environ) aux endroits moyennement exposĂ©s. Quant Ă  l’amplitude gĂ©nĂ©rale des variations, il est naturel que ces lacs ne prĂ©sentent pas de phĂ©notypes infĂ©rieurs à 1,45 et ignorent ainsi les formes à 1,30-1,36 du lac de NeuchĂątel et les formes à 1,37-1,41 du LĂ©man, puisque ce sont des lacs beaucoup plus petits et par consĂ©quent Ă  vagues beaucoup moins fortes.

Un fait intĂ©ressant est cependant Ă  noter. Il est presque certain qu’une station comme celle de Douanne (Ă  mi-chemin entre Neuveville et Bienne) est plus exposĂ©e aux vagues qu’une station semi-abritĂ©e comme celle de Marin (dans la baie de Saint-Blaise, lac de NeuchĂątel) : cependant on trouve des variĂ©tĂ©s à 1,41-1,42 dans ce dernier milieu, alors que le milieu de Douanne ne donne pas de phĂ©notype infĂ©rieur à 1,45. Un tel fait montre clairement que le phĂ©notype propre Ă  une station donnĂ©e n’est pas seulement dĂ©pendant des conditions particuliĂšres de cette station, mais de l’ensemble de la population du lac Ă  laquelle elle appartient. Ce phĂ©nomĂšne est de nature Ă  nous expliquer pourquoi, mĂȘme si les formes de Coppet-Nyon sont aussi exposĂ©es aux vagues que celles de NeuchĂątel, elles peuvent ĂȘtre moins accentuĂ©es que les variĂ©tĂ©s de ce dernier lac, puisque le reste des rives du LĂ©man est sans doute moins constamment venteux que le lac de NeuchĂątel pris dans son ensemble.

En conclusion, malgrĂ© quelques anomalies de dĂ©tail certainement explicables, on peut dire que la contraction de la coquille des LimnĂŠa stagnalis est fonction du complexe agitation × substrat.

§ 8. Les courbes de variation des individus des riviĂšres, des mares communiquant avec les lacs et des mares dĂ©rivant de l’ancien lac de NeuchĂątel

Comme nous l’avons dĂ©jĂ  entrevu Ă  propos des stations de fleuves et de riviĂšres (§ 2), la var. Rhodani Kob. ne semble pas constituer une formation directement influencĂ©e par le milieu fluvial, puisqu’on ne la rencontre qu’à la sortie des grands lacs : c’est un dĂ©rivĂ© des variĂ©tĂ©s lacustres, envahissant les fleuves dans la mesure oĂč il trouve lĂ  un milieu analogue Ă  celui auquel il est habituĂ©. L’examen de la courbe des individus semble bien confirmer la chose, ou du moins n’infirme pas cette hypothĂšse, que seuls les Ă©levages confirmeront rĂ©ellement. Sur 300 exemplaires (dont 150 du RhĂŽne Ă  GenĂšve, et le reste de la Thielle et de l’Aar), la moyenne s’est trouvĂ©e de 1,58 (cf. les stations du groupe VI, que nous avons signalĂ©es au paragraphe prĂ©cĂ©dent). Voici la courbe de frĂ©quence de ces individus :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,29 1
1,32 1
1,35 1
1,38 5
1,41 2
1,44 13
1,47 19
1,50 31
1,53 42
1,56 41
1,59 43
1,62 32
1,65 21
1,68 19
1,71 10
1,74 7
1,77 4
1,80 3
1,83 3
1,86 1
1,89 1

On constate tout d’abord que 73 exemplaires sur 300, soit prĂšs du quart (le 24 %), sont en dessous du premier millĂ©sile des marais (1,529), donc de la limite infĂ©rieure de contraction en stations non lacustres. Mais, d’autre part, on voit que cette var. Rhodani ne fournit pas d’individus aussi contractĂ©s que les phĂ©notypes lacustres à 1,31 et 1,35 (bodamica). Il s’agit donc trĂšs probablement ici d’une forme lacustre intermĂ©diaire, de mĂȘme l’ace que les phĂ©notypes 1,42-1,53, mais un peu moins contractĂ©e puisque les rives fluviales sont moins exposĂ©es aux vagues et aux remous que les rives lacustres. C’est ce que l’élevage confirmera, en montrant que les formes de Thielle et de Nidau appartiennent Ă  la mĂȘme race (race IV) que celles de Saint-Blaise (1,42), etc.

Passons aux Ă©tangs communiquant avec les lacs et aux Ă©tangs issus de l’ancien lac de NeuchĂątel. Comme on s’en souvient, le gros problĂšme que posent ces stations est de savoir si les formes qui les habitent sont des reliquats hĂ©rĂ©ditaires du lac ou ne sont que des formes contractĂ©es de marais sĂ©lectionnĂ©es par la nappe lacustre. À cet Ă©gard, les moyennes mĂȘmes des stations ne nous apprennent pas grand’chose. Nous avons vu que ces stations prĂ©sentent presque toutes des moyennes infĂ©rieures Ă  celles des stations de marais (1,53-1,63 au lieu de 1,65-1,90). Mais, Ă  ces moyennes infĂ©rieures correspond-il un pour-cent apprĂ©ciable d’individus sortant de la limite infĂ©rieure de contraction en eaux calmes ou bien les Ă©carts sont-ils insignifiants ? VoilĂ  la question qu’il s’agit de rĂ©soudre maintenant.

Voici d’abord une combe de 1000 individus des mares communiquant avec les lacs de NeuchĂątel, Bienne, Morat et LĂ©man 42. Ils sont rĂ©partis comme suit : 500 exemplaires des mares voisines du lac de NeuchĂątel (moyenne 1,57), 400 exemplaires des mares communiquant avec les lacs de Bienne et de Morat (moyenne 1,65) et 100 exemplaires des mares voisines du LĂ©man :

Neuchùtel litt. Bienne et Morat Léman Total
1,35 1 1
1,38 5 5
1,41 8 8
1,44 15 2 17
1,47 22 5 2 29
1,50 60 11 7 78
1,53 67 13 9 89
1,56 64 28 11 103
1,59 70 51 14 135
1,62 64 59 9 132
1,65 46 73 15 134
1,68 29 55 10 94
1,71 18 40 10 68
1,74 11 28 2 41
1,77 6 15 2 23
1,80 5 15 2 23
1,83 3 1 1 5
1,86 1 3 0 4
1,89 1 0 2 3
1,92 1 1 0 2
1,95 0 0 2 2
1,98 0 0 2 2
2,01 1 0 1 2
2,04 1 0 0 1
2,07 1 0 0 1
2,10 0 0 1 1

Cette courbe est intĂ©ressante Ă  divers Ă©gards. On peut constater, en premier lieu, que 138 exemplaires sur 1000, soit environ 1 exemplaire sur 7, sont en dessous de la limite infĂ©rieure de contraction en stations non lacustres ; voir pl. 6, fig. 46-47, 53-54 et 55-56 (1,52 et au-dessous). Ce rĂ©sultat est apprĂ©ciable et ne saurait ĂȘtre mis au compte du hasard. En second lieu, on voit que les formes les plus contractĂ©es de ces mares rejoignent presque le phĂ©notype lacustris. J’ai trouvĂ©, en effet, 60 exemplaires (sur 1000) infĂ©rieurs à 1,50, alors que les rares individus de ce coefficient, rĂ©coltĂ©s dans les marais, ne sont plus que des malformations. Ces 60 exemplaires, tout en prĂ©sentant un test fragile et d’assez grande taille, ressemblent, par leur contraction, aux nombreuses formes des stations à 1,47-1,50 et seraient dĂ©terminĂ©es lacustris ou intermedia par les systĂ©maticiens. En troisiĂšme lieu, il est frappant de constater que la population phĂ©notypique de ces mares est fonction des phĂ©notypes des lacs correspondants, ce qui semble bien indiquer une influence hĂ©rĂ©ditaire ou gĂ©notypique. Par exemple les mares communiquant avec les lacs de Bienne et de Morat, tout en prĂ©sentant certaines formes nettement influencĂ©es par les lacs (18 exemplaires sur 400, soit 1 exemplaire sur 22, de 1,52 et en dessous) sont en moyenne sensiblement plus allongĂ©es que les formes des mares neuchĂąteloises. Les variĂ©tĂ©s des mares communiquant avec le LĂ©man sont Ă  cet Ă©gard intermĂ©diaires. Or, les phĂ©notypes lacustres prĂ©sentent prĂ©cisĂ©ment une contraction plus accentuĂ©e dans le lac de NeuchĂątel que dans le LĂ©man, et plus accentuĂ©e dans le LĂ©man que dans les lacs de Bienne et de Morat.

Voici un petit tableau mettant la chose en évidence :

Moyenne des individus habitant les mares en communication avec le lac Nombre d’exemplaires de 1,52 et au-dessous Moyenne des populations lacustres contractĂ©es
Lac de Neuchñtel 1,57 1 sur 3 1,30 — 1,35
LĂ©man 1,62 1 sur 10 1,37 — 1,41
Lacs de Bienne et de Morat 1,65 1 sur 22 1,45 — 1,48

Si nous examinons maintenant le dĂ©tail des mares en communication avec le lac de NeuchĂątel, la corrĂ©lation se vĂ©rifie Ă©galement. La station Ă  phĂ©notype le plus contractĂ© est celle de la mare du Port d’Hauterive (voir § 2), dont la moyenne est de 1,53 et qui prĂ©sente 58 exemplaires sur 150 de 1,52 et au-dessous (plus de 1 sur 3). Or, les populations habitant le lac Ă  cet endroit sont de 1,35 et 1,55 (1,53 dans le port et 1,35-1,38 au dehors du port). Puis vient la station des mares de l’établissement de pisciculture de Boudry : moyenne 1,58 et 1 exemplaire sur 4 de 1,52 et au-dessous), Or, cette station, sans ĂȘtre reliĂ©e au lac par un canal, est alimentĂ©e pĂ©riodiquement par des Ɠufs ou des jeunes provenant du lac Ă  Colombier et Ă  Bevaix (stations à 1,38-1,60). Quant aux stations à 1,60-1,65, elles sont toutes situĂ©es prĂšs des rives oĂč subsistent des formes analogues dans le lac lui-mĂȘme.

Ainsi, ce que nous avions vu par l’examen des moyennes des stations se confirme Ă  l’analyse des combes de frĂ©quence des individus eux-mĂȘmes : la population des mares en communication avec les lacs prĂ©sente des caractĂšres distincts de celle des eaux stagnantes et voisines de celle des lacs. HĂ©rĂ©ditĂ© d’une race spĂ©ciale aux lacs, ou sĂ©lection ? Nous ne pouvons encore trancher la question, car il se pourrait que les formes de 1,52 et au-dessous qui constituent le huitiĂšme des prĂ©sentes populations et qui les diffĂ©rencient ainsi de celles des marais fussent en rĂ©alitĂ© latentes dans le patrimoine hĂ©rĂ©ditaire des races d’eau stagnante, mais masquĂ©es par le jeu des croisements et des dominances : le lac aurait, dans ce cas, simplement Ă©liminĂ© les races allongĂ©es et sĂ©lectionnĂ© ainsi les races contractĂ©es, sans que celles-ci fussent le moins du monde un produit du milieu lacustre. L’analyse gĂ©nĂ©tique peut seule trancher cette question.

L’examen des individus habitant les mares qui sont issues de l’ancien lac de NeuchĂątel conduit Ă  des conclusions du mĂȘme genre, mais beaucoup plus suggestives puisqu’il n’y a plus ici d’action directe possible de la part des populations lacustres. Il s’agit, en effet, de populations issues de celles du lac, mais isolĂ©es depuis une trentaine d’annĂ©es. Or, chose trĂšs intĂ©ressante, la courbe de frĂ©quence des individus de ces stations (Ă©tangs de la Maison Rouge, de la Directe et d’Epagnier) coĂŻncide presque avec celle des Ă©tangs communiquant avec le lac, sauf en ce qui concerne certaines formes trĂšs allongĂ©es qui ne sont plus reprĂ©sentĂ©es, car ces stations Ă©taient situĂ©es, avant la correction du lac, en un endroit peu propice aux races subulĂ©es. Voici cette courbe de frĂ©quence 43 (prise sur 1000 individus) :

Ancien lac Mares communiquant avec le lac
1,35 1
1,38 1 5
1,41 4 8
1,44 11 17
1,47 37 29
1,50 64 78
1,53 100 89
1,56 146 103
1,59 166 135
1,62 164 132
1,63 125 134
1,68 79 94
1,71 53 68
1,74 35 41
1,77 11 23
1,80 7 20
1,83 3 5
1,86 1 4
1,89 3
1,92 2
1,95 2
1,98 2
etc.

On voit d’emblĂ©e, Ă  lire cette courbe, que la population de ces mares a conservĂ© un certain nombre de caractĂšres lacustres. Tout d’abord, sur ces 1000 exemplaires, il y en a 117 de 1,52 et au-dessous, soit 1 exemplaire sur 8 ou 9 dĂ©passant la limite infĂ©rieure de contraction en stations non lacustres. D’autre part, il est frappant, Ă  examiner sans plus la morphologie de la coquille (voir pl. 6, fig. 13-20), de constater que le galbe de ces individus est, en moyenne, beaucoup plus semblable Ă  celui des populations lacustres voisines (stations à 1,58-1,63 de Witzwil vivant Ă  quelques centaines de mĂštres de lĂ  sur les rives actuelles du lac) qu’à celui des variĂ©tĂ©s habitant la vieille Thielle Ă  Epagnier, Montmirail ou Ă  Thielle (voir pl. 6, fig. 63-64), situĂ©es Ă©galement Ă  quelques centaines de mĂštres de là : cependant ces derniĂšres stations sont sur le prolongement des mares de la Maison Rouge, dont nous parlons maintenant, puisque la Thielle, sortant du lac Ă  la Maison Rouge, ayant la correction des eaux du Jura, passait ensuite par la plaine d’Epagnier et de Montmirail, etc. Il faut donc admettre que les formes lacustres se sont perpĂ©tuĂ©es Ă  la Maison Rouge, alors que la vieille Thielle, Ă  Epagnier et Montmirail, Ă©tait dĂ©jĂ  occupĂ©e par des formes d’étangs (à 1,68-1,76). Notons d’ailleurs que les formes de la vieille Thielle d’Epagnier-Montmirail, tout en Ă©tant des formes typiques de marais, se trouvent encore actuellement dans les baies trĂšs tranquilles du lac, comme Ă  la TĂšne, Ă  un km environ de la Maison Rouge.

Pouvons-nous donc, Ă  l’examen de ces donnĂ©es statistiques, trancher l’alternative que nous avons dĂ©jĂ  Ă©noncĂ©e prĂ©cĂ©demment Ă  propos de ces stations : hĂ©rĂ©ditĂ© d’une race spĂ©ciale aux lacs, ou sĂ©lection par l’ancien lac des formes les plus contractĂ©es des gĂ©notypes d’eau stagnante ? Nous ne le croyons pas, ces donnĂ©es pouvant ĂȘtre interprĂ©tĂ©es Ă  la fois selon ces deux conceptions. MĂȘme le fait que 117 exemplaires sur 1000 sortent des limites de contraction en eaux calmes ne prouve rien par lui-mĂȘme. En effet, comme nous l’avons dĂ©jĂ  vu Ă  propos des mares communiquant avec le lac, il se pourrait que ces formes fussent latentes dans les populations de marais mais restassent masquĂ©es par le jeu des dominances.

En additionnant la courbe des 1000 exemplaires de ces stations Ă  la courbe des 8000 exemplaires de marais, on trouve, il est vrai, une courbe asymĂ©trique, ce qui semble indiquer l’intervention d’une cause particuliĂšre, donc l’hĂ©rĂ©ditĂ© des formes lacustres. Mais si l’on opĂšre sur un nombre suffisant d’exemplaires, cette asymĂ©trie disparaĂźt. En additionnant nos 1000 individus de l’ancien lac aux 65 000 exemplaires rĂ©coltĂ©s dans les marais, le premier millĂ©sile se trouve ĂȘtre de 1,4999
 et le dernier de 2,03999
 Si l’on suppose une symĂ©trie absolue, la moyenne serait ainsi de 1,775 au lieu de 1,78 comme nous l’avons admis : la diffĂ©rence est minime ! De plus, l’exemplaire le plus contractĂ© recueilli Ă  la Maison Rouge est de 1,40 et l’exemplaire le plus allongĂ© trouvĂ© sur notre territoire entier est de 2,19, ce qui n’a rien non plus d’asymĂ©trique.

Il ne nous reste ainsi qu’à compter sur le rĂ©sultat des Ă©levages pour mettre quelque clartĂ© dans la complexitĂ© de ces faits.

§ 9. La courbe totale des individus

Voici enfin la courbe totale des individus, comprenant 8000 exemplaires de marais, 8000 exemplaires lacustres, 1000 exemplaires des mares communicantes et 1000 exemplaires de l’ancien lac :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,14 3
1,17 8
1,20 32
1,23 65
1,26 126
1,29 200
1,32 302
1,35 410
1,38 519
1,41 642
1,44 721
1,47 810
1,50 890
1,53 913
1,56 943
1,59 951
1,62 975
1,65 1024
1,68 1098
1,71 1182
1,74 1268
1,77 1228
1,80 1142
1,83 909
1,86 684
1,89 460
1,92 251
1,95 140
1,98 64
2,01 26
2,04 11
2,07 6
2,10 3

On constate que cette courbe, sans ĂȘtre proprement bimodale, prĂ©sente une asymĂ©trie nette sur la gauche, due Ă  l’influence des lacs (voir fig. 7). Cette asymĂ©trie ne saurait disparaĂźtre si l’on augmente le nombre des individus. Il faudrait pour cela que la moyenne fĂ»t de 1,60-1,65 environ, ce qui correspond prĂ©cisĂ©ment, comme on peut s’en rendre compte en examinant la courbe gĂ©nĂ©rale des stations (§ 3) Ă  une zone intermĂ©diaire entre les populations lacustres et les populations de marais, c’est-Ă -dire Ă  un point de faible frĂ©quence des stations elles-mĂȘmes.

Cette asymĂ©trie traduit-elle simplement un phĂ©nomĂšne d’ordre phĂ©notypique, c’est-Ă -dire relatif Ă  des accommodations non hĂ©rĂ©ditaires au milieu lacustre, ou un phĂ©nomĂšne d’ordre hĂ©rĂ©ditaire ? C’est lĂ  tout le problĂšme que nous nous sommes posĂ©. La statistique sur le terrain se montre donc, Ă  elle seule, impuissante Ă  le rĂ©soudre. Quoique nĂ©cessaire Ă  titre d’introduction ; elle ouvre simplement la voie Ă  l’analyse gĂ©nĂ©tique des produits d’élevage.

Fig. 7. La courbe de frĂ©quence de l’ensemble des individus

§ 10. Les formes fossiles

Un dernier problĂšme reste Ă  rĂ©soudre en ce qui concerne la statistique des LimnĂ©es de notre territoire : peut-on, dans les grandes lignes, reconstituer leur histoire Ă  partir de la derniĂšre glaciation ? Il va de soi qu’il ne faut pas songer Ă  retrouver, par l’étude des dĂ©pĂŽts fossilifĂšres, les origines prĂ©cises des formes lacustres. Sur des millions d’individus qui ont vĂ©cu dans nos lacs depuis leur peuplement postglaciaire, on trouve par-ci par-lĂ  quelque rare Ă©chantillon, plus ou moins entier, enrobĂ© dans des couches dont on ignore le mode exact de formation et l’ñge prĂ©cis. Si les var. lacustris et bodamica sont apparues par voie de mutation brusque, ce n’est donc certes pas la palĂ©ontologie quaternaire qui pourra nous l’apprendre et, mĂȘme si l’on arrivait Ă  sĂ©rier les formes successives de LimnĂ©es comme Neumayr a sĂ©riĂ© ses Paludines ou Boussac ses CĂ©rithes, nous ne pourrions en conclure avec sĂ©curitĂ© par quel procĂ©dĂ© Ă©volutif ont pris naissance nos formes critiques.

Cela dit, il est nĂ©anmoins essentiel de savoir si les lacs romands ont toujours Ă©tĂ© peuplĂ©s par des formes analogues aux lacustris et aux intermedia actuelles, ou si Ă  des dates relativement rĂ©centes, on trouvait des populations lacustres plus subulĂ©es qu’aujourd’hui. Les beaux travaux de J. Favre sur les Valvata ont montrĂ© en effet que la var. antiqua, si caractĂ©ristique aujourd’hui de la faune lacustre, n’a pris le pas que trĂšs progressivement sur la forme alpestris originelle, soit qu’il s’agisse d’une mutation ayant peu Ă  peu supplantĂ©, grĂące Ă  la sĂ©lection ou aux dominances, les gĂ©notypes antĂ©rieurs, soit qu’il s’agisse d’une transformation graduelle due Ă  l’action directe du milieu. Un tel rĂ©sultat, dans le domaine de nos LimnĂ©es, serait capital, car il nous montrerait que les formes d’étangs ou de lacs-Ă©tangs ont pu vivre dans nos lacs malgrĂ© l’action des vagues, avant que des formes mieux adaptĂ©es comme les lacustris actuelles, aient diffĂ©renciĂ© les phĂ©notypes lacustres des variĂ©tĂ©s d’eau stagnante.

Malheureusement, les LimnĂŠa stagnalis se fossilisent beaucoup moins bien que les Valvata et que d’autres espĂšces de LimnĂ©es, tant Ă  cause de leur forme (la spire reste trĂšs rarement intacte) qu’à cause du caractĂšre friable du test lui-mĂȘme, qui est dĂ©composĂ© par les acides dans presque tous les dĂ©pĂŽts tourbeux ou argilo-tourbeux, et surtout dans ces dĂ©pĂŽts dits de « fumier lacustre » qui sont si frĂ©quents et seraient si instructifs s’ils Ă©taient aptes Ă  conserver les coquilles. Ce n’est donc guĂšre que dans les craies lacustres des grands lacs ou des lacs-Ă©tangs que nous trouverons des fossiles mesurables, d’oĂč la pauvretĂ© de la statistique qui va suivre.

NĂ©anmoins, le peu d’exemplaires que nous avons pu nous procurer suffit Ă  nous apprendre beaucoup, car les dĂ©pĂŽts Ă©tudiĂ©s Ă©tant presque tous groupĂ©s sur des territoires restreints, reprĂ©sentent assez exactement l’évolution dans le temps des LimnĂ©es dans les mĂȘmes stations, ce qui est plus instructif que si les stations Ă©taient dispersĂ©es et non comparables. Nous connaissons en gros, Ă  cet Ă©gard, l’histoire des populations des marais genevois de Sionnet-Rouelbeau, grĂące Ă  J. Favre, des stations lacustres successives de la TĂšne (lac de NeuchĂątel), du Loclat (Saint-Blaise) et du lac de Lussy (ChĂątel-Saint-Denis).

Pour ce qui est des premiĂšres, Favre a bien montrĂ© que les formes les plus primitives semblaient ĂȘtre de petites variĂ©tĂ©s trĂšs allongĂ©es (v. vulgaris et aff. subula), datant de la fin du palĂ©olithique (craie lacustre moyenne et supĂ©rieure). Nous avons pu mesurer un certain nombre de ces exemplaires, dans la coll. Favre Ă  GenĂšve :

Pallanterie (craie lacustre), 6 exemplaires à 1,89 (de moyenne). Sionnet (id.), 32 exemplaires à 1,88.

Rouelbeau (id.), 9 exemplaires à 1,85.

La TouviÚre (id.), 10 exemplaires à 1,82.

Ces individus sont de taille exiguĂ« (26 à 46 mm ; moyenne 30 à 35 mm) et rappellent de prĂšs les formes vulgaris habitant actuellement les Ă©tangs sablonneux de Sion, alimentĂ©s par les infiltrations du RhĂŽne ou d’autres eaux de montagne.

Avec le climat nĂ©olithique et l’encombrement progressif de ces lacs-Ă©tangs par la vĂ©gĂ©tation, Favre a observĂ© une augmentation de la taille et une contraction de la forme, qui tend vers le type et la var. elophila :

Vergy (craie supér.) 4 exemplaires à 1,80.

Rouelbeau (tourbe), 17 exemplaires à 1,82.

Sionnet (argile inf.), 7 exemplaires à 1,74.

Ces formes sont de 30 Ă  66 mm de hauteur (moyenne 40 Ă  55) et se rapprochent, comme on le voit, de la moyenne de l’espĂšce. Les formes actuelles de Rouelbeau-Sionnet-Chevrier sont, d’autre part, de 1,77 et 1,78, c’est-Ă -dire trĂšs typiques. On constate donc, au total, un passage progressif des formes subulĂ©es aux formes normales dans ces stations qui ont consistĂ©, au dĂ©but, en lacs-Ă©tangs Ă  eaux limpides et libres pour se changer peu Ă  peu en marĂ©cages encombrĂ©s par la vĂ©gĂ©tation.

Quoi qu’il en soit de cette Ă©volution, qui peut s’expliquer simplement par la transformation du substrat des stations (transformation qui rĂ©sulte elle-mĂȘme des changements de climats si bien mis en lumiĂšre par Favre), l’intĂ©rĂȘt des formes subulĂ©es primitives vient de ce que, loin d’ĂȘtre spĂ©ciales Ă  la faune non lacustre, elles se sont Ă©galement rĂ©pandues sur les rives du LĂ©man et cela sans doute dĂšs leur apparition dans le pays. En effet, Favre, qui n’a pas trouvĂ© la stagnalis dans les lacs-Ă©tangs avant l’époque borĂ©ale (fin du palĂ©olithique) signale dans la vase crayeuse des Hauts-Monts (dĂ©pĂŽt datant « de l’extrĂȘme fin du palĂ©olithique », voir p. 402) une forme subulĂ©e du plus haut intĂ©rĂȘt pour nous.

Cette forme des Hauts-Monts, reprĂ©sentĂ©e par 150 exemplaires plus ou moins cassĂ©s de la coll. Favre, nous a donnĂ© une moyenne de 1,87 (pour les quelques exemplaires encore mesurables), donc identique Ă  celle des exemplaires de Sionnet, etc. Il s’agit d’exemplaires exigus (22 à 33 mm) que Favre considĂšre comme sublittoraux. Cela est possible, Ă©tant donnĂ©e cette taille, mais non nĂ©cessaire, puisque les formes arenaria, Ă©galement subulĂ©es ne dĂ©passent pas cette hauteur et que les formes du Val-de-Travers, dont nous allons parler, prĂ©sentent le mĂȘme caractĂšre. Mais, sublittoraux ou non, les individus ont vĂ©cu dans le lac, qui dĂšs cette Ă©poque a donc Ă©tĂ© peuplĂ© de stagnalis analogues Ă  celles de marais et de formes qui ont survĂ©cu jusqu’à aujourd’hui dans la faune de 10 Ă  30 m. Il y a lĂ  un premier rĂ©sultat essentiel, que nous complĂšterons d’ailleurs dans un instant en constatant l’existence, vers la fin du nĂ©olithique, de formes subulĂ©es indubitablement littorales.

Nous ne savons malheureusement pas si, Ă  la fin du palĂ©olithique, les formes lacustris existaient oui ou non. On ne peut prouver, en effet, la non-existence d’un phĂ©nomĂšne. Mais ce que permet l’étude des Valvata ; des Planorbis et des Pisidium, c’est cette observation capitale, rĂ©sultat le plus important, Ă  notre sens, des belles analyses de Favre, que les faunes des diffĂ©rents milieux aquatiques de l’époque borĂ©ale « montrent une uniformitĂ© Ă©tonnante qui contraste singuliĂšrement avec leur diversitĂ© actuelle. Que ce soient les sĂ©diments anciens du LĂ©man situĂ©s au-dessus de son niveau actuel, ou ceux de la vase ancienne du lac de Joux, Ă  1000 m d’altitude, ils contiennent une faune extrĂȘmement voisine de celle qui vient d’ĂȘtre citĂ©e pour la craie lacustre des Ă©tangs-marais » (p. 414). En particulier, les Valvata, aujourd’hui spĂ©cialisĂ©es suivant les milieux (antiqua pour les lacs, alpestris pour les lacs-Ă©tangs du Jura et pulchella pour les marais) n’étaient reprĂ©sentĂ©es au palĂ©olithique que par la forme alpestris-minor uniformĂ©ment rĂ©pandue dans toutes les conditions.

L’étude des LimnĂŠa stagnalis fossiles du lac de Lussy et du canton de NeuchĂątel conduit Ă  des conclusions analogues. Les individus que nous avons pu trouver dans la craie lacustre du lac de Lussy sont des subula (1,90-1,93), alors que la population actuelle est de 1,81. De mĂȘme, le lac-Ă©tang, qui occupait autrefois le Val-de-Travers, a laissĂ© des dĂ©pĂŽts de craie lacustre Ă  Noiraigue constituant le seul gisement fossilifĂšre connu que nous puissions considĂ©rer, dans le canton de NeuchĂątel, comme entiĂšrement indĂ©pendant de la faune des grands lacs sub-jurassiens. Or, les exemplaires de ce dĂ©pĂŽt, rĂ©coltĂ©s par M. A. Jeannet, nous ont fourni une moyenne de 1,87. Ils sont de petite taille (22 à 33 mm) et sont dĂšs lors comparables en tout aux formes les plus anciennes des marais de Rouelbeau ainsi qu’aux formes subulĂ©es du LĂ©man (Hauts-Monts : cf. les mĂȘmes limites de taille et la mĂȘme moyenne !). Ils ont Ă©tĂ© rĂ©coltĂ©s avec des Valvata alpestris, des LimnĂŠa patula et des Planorbis carinatus-turgidus, exactement comme dans les dĂ©pĂŽts genevois.

Si nous passons de lĂ  aux formes du Loclat de Saint-Blaise, le phĂ©nomĂšne est le mĂȘme, mais devient plus intĂ©ressant pour nous puisque le Loclat est sans aucun doute le reste d’une baie du lac de NeuchĂątel. Il n’est en effet sĂ©parĂ© du lac que par une plaine de un kilomĂštre, oĂč la tourbe, entrecoupĂ©e de couches de limon argileux, repose sans doute sur une nappe de craie lacustre analogue Ă  celle dont nous reparlerons Ă  propos de la TĂšne. En outre, les rochers qui bordent la route cantonale, entre le lac et le Loclat, portent la trace de l’action des vagues. Or, le Loclat est actuellement habitĂ© par une forme producta de grande taille et de 1,82 de moyenne (donc plus allongĂ©e que le type de l’espĂšce). Cette forme n’est autre chose qu’un descendant direct de la forme subulĂ©e originelle que nous venons de dĂ©crire au Val-de-Travers et dans les stations genevoises. En effet, nous avons pu explorer, entre le Loclat et Souaillon, deux dĂ©pĂŽts fossilifĂšres superposĂ©s, le plus ancien formĂ© de craie lacustre et le plus rĂ©cent Ă  la limite infĂ©rieure de la tourbe. Le dĂ©pĂŽt ancien, qui Ă©tait peut-ĂȘtre en communication avec l’ancienne baie du lac de NeuchĂątel, nous a fourni des exemplaires dont la taille moyenne est de 38,6 mm et dont l’indice de contraction est de 1,86. C’est donc la forme de Rouelbeau, etc. Le dĂ©pĂŽt plus rĂ©cent contient des coquilles de 45 mm de hauteur moyenne et de 1,84 de contraction 44. Donc, au Loclat comme Ă  Rouelbeau, la taille a augmentĂ© avec le temps et la coquille s’est rapprochĂ©e du type. De plus, la forme originelle est une variĂ©tĂ© subulĂ©e.

Cette forme allongĂ©e habitait-elle le lac ? C’est ici que les dĂ©pĂŽts de la TĂšne nous donnent une rĂ©ponse dĂ©cisive : nous avons, en effet, trouvĂ© dans un banc de craie lacustre situĂ© au-dessous de la cĂ©lĂšbre station prĂ©historique, plus d’une centaine de stagnalis subulĂ©es, incontestablement littorales, et constituant une population telle que l’on n’en rencontre plus sur les rives de nos lacs romands.

Il convient tout d’abord de dĂ©crire les dĂ©pĂŽts observĂ©s. Le lac de NeuchĂątel, au lieu de s’incurver en une baie Ă  la TĂšne, comme c’est le cas aujourd’hui, s’étendait, au moment de la formation du dĂ©pĂŽt de craie lacustre dont nous allons parler, jusqu’à Thielle et Champion, donc jusqu’au Jolimont. Le rivage de la TĂšne Ă©tait donc formĂ© par la colline de Marin-PrĂ©fargier-Epagnier, sorte de cap que venaient battre les vagues. La grĂšve de PrĂ©fargier constituait ainsi, par rapport Ă  la baie de Thielle-Champion ce qui est aujourd’hui le rivage des Saars par rapport Ă  la baie de Saint-Blaise : trĂšs exposĂ©e au vent d’ouest et un peu Ă  la bise. Dans ces conditions, un premier dĂ©pĂŽt (dĂ©pĂŽt 1) s’est formĂ© un peu en retrait du cordon littoral lui-mĂȘme 45 : c’est une grande nappe de craie lacustre, qui affleure Ă  la TĂšne et Ă  PrĂ©fargier, qu’on retrouve sous Epagnier (au pied sud du talus de la « Directe », sur l’emplacement des anciennes fouilles) et jusqu’à Thielle-Champion (sous un banc de sable et de gravier, au fond des canaux venant de Witzwil). On en retrouve aussi des traces sous Marin et trĂšs vraisemblablement ce banc Ă©tait en communication avec la craie lacustre la plus profonde de la plaine du Loclat.

Directement au-dessus de cette nappe, on trouve le banc de tourbe, dans lequel ont Ă©tĂ© rĂ©coltĂ©s les objets prĂ©historiques de la station de la TĂšne. Cette continuitĂ© de la craie lacustre et de la tourbe permet de dater approximativement la craie de la fin du nĂ©olithique. Au point de vue malacologique, en tout cas, ce n’est pas un dĂ©pĂŽt trĂšs ancien, car la Valvata piscinalis y cĂŽtoie des antiqua plus ou moins typiques et le Planorbis carinatus type tend dĂ©jĂ  Ă  supplanter le turgidus dĂ©crit par Favre. Mais c’est certainement un dĂ©pĂŽt lacustre, Ă©tant donnĂ©e la prĂ©sence de la Valvata antiqua, et ayant appartenu Ă  un rivage exposĂ© aux vagues, comme en tĂ©moignent son emplacement et l’abondance des LimnĂŠa ovata var. patula (c’est-Ă -dire d’une forme due Ă  l’agitation de l’eau). Enfin, c’est un dĂ©pĂŽt ne contenant que des LimnĂ©es littorales, car la taille des stagnalis y est supĂ©rieure Ă  celle de la var. Bollingeri.

En second lieu, au-dessus de la tourbe, ou plutĂŽt entre deux couches de tourbe, nous avons trouvĂ© un dĂ©pĂŽt de limon argilo-tourbeux (dĂ©pĂŽt II), postĂ©rieur Ă  l’ñge de la TĂšne (donc datant de l’époque subatlantique de Favre) mais antĂ©rieur Ă  la terrasse de 4 m. D’aprĂšs la taille et la forme des stagnalis, ce dĂ©pĂŽt est vraisemblablement du mĂȘme Ăąge que la couche à 1,84 du Loclat, mais nous ne sommes Ă©videmment plus sur une grĂšve exposĂ©e, Ă©tant donnĂ© l’envahissement du rivage par la tourbe. On trouve, il est vrai, un ou deux exemplaires de Valvata antiqua, ce qui indique la prĂ©sence du lac, mais les piscinalis et mĂȘme alpestris prĂ©dominent. En outre, il y a lĂ  de grandes LimnĂŠa auricularia et surtout de trĂšs beaux exemplaires de palustris var. corvus, qui n’ont pu vivre en eaux agitĂ©es. Il s’agit donc probablement, au total, d’un dĂ©pĂŽt formĂ© dans une anse tranquille, si ce n’est dans un Ă©tang en communication directe et continue avec la nappe lacustre.

En troisiĂšme lieu, nous appellerons dĂ©pĂŽt III ou terrasse de 4 m un ancien cordon littoral, dont le sommet est situĂ© Ă  environ 4 m au-dessus du niveau actuel du lac et Ă  plus d’un mĂštre au-dessus du niveau d’avant la correction des eaux du Jura. Il s’agit de ce banc de galets et de sable qui s’étend de la TĂšne au pont du chemin de fer tout le long du bois d’Epagnier, et qu’on retrouve de l’autre cĂŽtĂ© de la Thielle, Ă  la Maison Rouge. La Maison Rouge est elle mĂȘme bĂątie sur cette terrasse, dont on exploite le sable Ă  quelques mĂštres de lĂ , en un chantier qui a mis Ă  nu un excellent dĂ©pĂŽt fossilifĂšre. PrĂšs de la TĂšne, ce cordon est Ă©galement exploitĂ© et nous avons pu trouver, en place et Ă  cĂŽtĂ© des LimnĂ©es subfossiles, des fragments roulĂ©s de briques romaines : la terrasse de 4 m est donc un reste de la crue la plus forte du lac, qui ait Ă©tĂ© observĂ©e durant la pĂ©riode historique, et qui a sans doute rĂ©sultĂ© du fameux Ă©boulement d’Aarwangen au ve siĂšcle de notre Ăšre.

Enfin, nous avons trouvĂ© quelques petits dĂ©pĂŽts lacustres sous Epagnier et sous Marin, ainsi qu’à Thielle (dans les canaux venant de Witzwil). Ces sables crayeux sont situĂ©s Ă  un niveau infĂ©rieur Ă  celui de la terrasse de 4 m. Mais comme ils sont peuplĂ©s de Valvata antiqua, typiques et abondantes, nous pouvons les considĂ©rer comme plus rĂ©cents. Nous les dĂ©signerons sous le nom de dĂ©pĂŽt IV.

Cela Ă©tabli, il est trĂšs frappant de constater que le phĂ©notype de la plus ancienne de ces stations lacustres, celui du dĂ©pĂŽt I, est une petite variĂ©tĂ© subulĂ©e de 1,89 de moyenne (et de 24 à 38 mm de hauteur). J’ai pu rĂ©colter une centaine de ces LimnĂ©es (voir pl. 6 fig. 32-35) dont la moitiĂ© entiĂšrement intactes et les autres assez conservĂ©es pour se prĂȘter Ă  une mesure approximative. C’est donc plus qu’il n’en faut pour Ă©tablir qu’il s’agit de formes trĂšs Ă©lancĂ©es, d’allongement supĂ©rieur mĂȘme Ă  la moyenne des exemplaires fossiles non lacustres, et sensiblement identique Ă  celui des exemplaires Ă©pipalĂ©olithiques des Hauts-Monts. La forme est celle des Bollingeri actuelles, mais la taille bien supĂ©rieure, ce qui exclut l’hypothĂšse d’une formation sublittorale. Le galbe est analogue Ă  celui des petits exemplaires d’Aproz (mares des bords du RhĂŽne valaisan). Enfin, le constant mĂ©lange de ces formes avec les palustris cf. flavida et ovata-patula, etc., montre assez qu’il s’agit bien d’une forme lacustre. On ne voit d’ailleurs pas comment la craie lacustre aurait pu se dĂ©poser dans ces stations de PrĂ©fargier-La TĂšne, ailleurs que dans le lac, puisque le banc est encore recouvert en partie par les eaux et qu’aucune Ă©minence ne le sĂ©pare de la nappe lacustre. Les exemplaires les plus nombreux ont Ă©tĂ© recueillis prĂšs du mĂŽle actuel de PrĂ©fargier et devaient ainsi vivre de PrĂ©fargier Ă  Epagnier 46 et sans doute Ă  Thielle, dans tout cet ancien golfe comparable Ă  la baie actuelle de Saint-Blaise. Or, les formes de Monruz Ă  Saint-Blaise s’étagent entre 1,35 et 1,55, alors que le type fossile de PrĂ©fargier est de 1,89 !

Dans le dĂ©pĂŽt II, les choses changent un peu. On trouve encore quelques vulgaris-subula (en particulier un petit exemplaire à 2,06), mais la forme prĂ©dominante est une grande variĂ©tĂ© (jusqu’à 56 mm de hauteur) assez allongĂ©e, de 1,84-1,86 de moyenne, qui dĂ©rive Ă©videmment des vulgaris et qui est trĂšs comparable aux formes fossiles du Loclat (var. producta). Il n’y a encore ni formes lacustris ni formes intermedia-turgida, ce qui ne prouve nullement, cela va de soi, qu’elles n’existaient pas ailleurs Ă  cette Ă©poque. Mais il est curieux de ne pas trouver d’intermedia dans ces stations, puisqu’elles Ă©taient sans doute marĂ©cageuses (avec palustris-corvus).

Le dĂ©pĂŽt III, qui date donc d’aprĂšs les Romains, marque une Ă©volution considĂ©rable par rapport aux stations prĂ©cĂ©dentes. La grande nouveautĂ©, c’est l’apparition de la var. lacustris. Je l’ai rĂ©coltĂ©e derriĂšre la TĂšne (dans une graviĂšre de la terrasse : un exemplaire à 1,48 voisinant avec un exemplaire subulĂ© à 1,96), et surtout Ă  la Maison Rouge. Cette derniĂšre station est d’un grand intĂ©rĂȘt. On n’y trouve, en effet, pas moins de trois formes rĂ©unies, reprĂ©sentĂ©es par de beaux exemplaires intacts enrobĂ©s dans le sable entre les galets de la terrasse de 4 m. La premiĂšre (60 exemplaires mesurables) est une Lacustris de 1,37 de moyenne, analogue Ă  celles qui vivent actuellement Ă  l’extrĂ©mitĂ© de la Pointe de PrĂ©fargier (Ă  2-3 km de lĂ ). La seconde (10 exemplaires) est une grande intermedia identique aux formes actuelles de la Maison Rouge et de Witzwil (1,62 de moyenne). La troisiĂšme, enfin (18 exemplaires) est la vulgaris-subula, identique Ă  celle des dĂ©pĂŽts prĂ©cĂ©dents et qui a disparu actuellement de la rĂ©gion, au moins Ă  titre de phĂ©notype indĂ©pendant (moyenne 1,87, c’est-Ă -dire encore presqu’aussi allongĂ©e que la forme nĂ©olithique de la TĂšne).

Dans les dĂ©pĂŽts que l’on peut, avec plus ou moins d’arbitraire, rĂ©unir sous le chiffre IV, on retrouve ces trois mĂȘmes formes diversement reprĂ©sentĂ©es. Sous un canal Ă  Thielle, nous avons trouvĂ© dans du sable et parmi des galets lacustres, deux exemplaires subulĂ©s à 1,88 et 1,97 (avec Valvata antiqua). À Epagnier (mĂȘmes conditions) un exemplaire à 1,90 voisinant avec une lacustris à 1,45 environ. À Epagnier, Ă©galement, dans du sable crayeux (avec Valv. antiqua) cinq gros individus à 1,65 environ intermedia cf. turgida). Enfin, Ă  Marin (sable crayeux) des spĂ©cimens à 1,40 et 1,56.

Rappelons maintenant qu’aujourd’hui, Ă  part le Loclat (moyenne 1,82), il n’existe plus sur tout ce territoire de Saint-Blaise-Marin-PrĂ©fargier-La TĂšne-Epagnier-Maison Rouge, que des formes intermedia ou lacustris s’étageant entre 1,37 et 1,66. Une seule station rappelle les formes allongĂ©es d’autrefois : celle de 1,72, qui est constituĂ©e par le marais situĂ© entre le mĂŽle de la TĂšne et la Thielle. On trouve lĂ  des formes elophila-turgida (pl. 5, fig. 69-70), trĂšs Ă©loignĂ©es il est vrai des formes vulgaris-subula nĂ©olithiques et des formes producta prĂ©historiques, mais qui, lorsqu’elles croissent en de petites mares momentanĂ©ment isolĂ©es de la nappe lacustre, donnent des individus qui atteignent jusque vers 2,00 (mais dont la moyenne ne dĂ©passe pas 1,72). Or, chose trĂšs curieuse et qui nous paraĂźt avoir la plus grande portĂ©e au point de vue de l’hĂ©rĂ©ditĂ© de ces formes, cette variĂ©tĂ© toute contractĂ©e qu’elle soit par rapport aux producta prĂ©historiques, prĂ©sente en aquarium un gĂ©notype comparable Ă  celui des producta du Loclat (race I. Voir pl. 5, fig. 1-2). Autrement dit, certains de ces exemplaires elophila (je ne puis rien affirmer naturellement pour l’ensemble) sont des producta prĂ©sentant une morphose elophila. On se demandera immĂ©diatement pourquoi, dĂšs lors, les producta-subula des pĂ©riodes nĂ©olithiques et prĂ©historiques n’ont pas produit plus tĂŽt des morphoses adaptĂ©es Ă  des milieux aussi exposĂ©s que ceux qu’habite l’ovata-patula ou aussi marĂ©cageux que les stations Ă  palustris-corvus. AssurĂ©ment nous n’en savons rien et n’en saurons jamais rien, mais, si l’on peut se permettre une hypothĂšse sĂ©duisante, il semble que nous sommes ici en prĂ©sence d’un cas oĂč la race a acquis (par mutation, sous l’influence du milieu, ou de toute autre maniĂšre), non pas un caractĂšre nouveau au point de vue de la morphologie statique, mais une plasticitĂ© nouvelle. En effet, mĂȘme si nous nous plaçons dans l’attitude strictement mutationniste et antilamarckienne, un gĂ©notype ne saurait ĂȘtre caractĂ©risĂ© par sa forme et sa couleur seules, mais encore et je dirais surtout, par les morphoses qu’il est susceptible de produire. Ainsi, en des conditions d’agitation identiques, un gĂ©notype A parviendra par exemple Ă  donner des phĂ©notypes lacustris alors que le gĂ©notype B, qui est de mĂȘme morphologie, en sera incapable. Cette plasticitĂ© est un caractĂšre comme un autre, qui apparaĂźt comme un autre par mutation, influence du milieu ou ce qu’on voudra. Il se pourrait donc que les subula originelles, Ă  supposer que les elophila à 1,72 de la TĂšne descendent d’elles, aient acquis ceci de nouveau qu’elles produisent des morphoses elophila quand il y a lieu, alors qu’elles n’en Ă©taient pas capables autrefois.

D’autres explications sont naturellement possibles, parmi lesquelles la plus simple consiste Ă  admettre que le gĂ©notype subula n’est plus pur dans ces stations, mais dominĂ© par d’autres, et que nous l’avons Ă©purĂ© involontairement en aquarium. Mais retenons cependant la premiĂšre hypothĂšse : elle nous rendra dans la suite les plus grands services en ce qui concerne les formes intermedia de la Maison Rouge, aprĂšs Ă©limination des explications courantes.

Voici, pour faciliter les conclusions, une courbe de l’ensemble des individus fossiles que nous avons pu mesurer, soit 360 exemplaires (130 exemplaires non lacustres, 125 exemplaires lacustres antĂ©rieurs aux Romains (A) et 105 exemplaires lacustres des Romains au Moyen Âge (B) :

[Exemplaires] Non lacustres Lacustres A Lacustres B
126 1
129 4
132 11
135 14
138 17
141 10
144 5
147 1
150 0
150 2
156 3
159 4
162 1 3
165 3 1 1
168 4 1 0
171 6 0 2
174 7 2 2
177 10 6 2
180 18 12 2
183 19 18 3
186 16 22 4
189 15 20 5
192 13 17 4
195 9 10 4
198 4 6 1
201 2 5
204 2 3
207 1 1
201 1

Nous constatons donc : 1° que les formes lacustres les plus anciennement connues sont non seulement aussi allongĂ©es, mais mĂȘme un peu plus allongĂ©es en moyenne que les formes non lacustres d’alors ; 2° que ces formes lacustres subulĂ©es ont persistĂ© jusqu’au Moyen Âge, au moins dans le lac de NeuchĂątel, Ă  cĂŽtĂ© de formes lacustris et intermedia Ă  phĂ©notypes caractĂ©risĂ©s par deux modes distincts. Aujourd’hui on trouve bien de temps en temps un exemplaire trĂšs allongĂ© sur les littoraux lacustres, mais c’est Ă  titre d’individus-limites, centrĂ©s autour des modes de 1,66-1,72, tandis qu’au ve siĂšcle encore on trouve un phĂ©notype de 1,87 de moyenne et de mode. Ce type n’a d’ailleurs pas disparu de la rĂ©gion, puisqu’il a persistĂ© au Loclat, en se contractant lĂ©gĂšrement.

D’importantes constatations se dĂ©gagent de ces courbes. La premiĂšre est que les formes subulĂ©es peuvent vivre dans un grand lac, tout au moins dans des golfes abritĂ©s, comme l’ancienne baie de Saint-Blaise (qui a donnĂ© naissance au Loclat), et mĂȘme relativement exposĂ©s comme l’ancien littoral de PrĂ©fargier Ă  Epagnier (avant la formation de la terrasse de 4 m). Il semble ainsi que les formes contractĂ©es ne rĂ©sultent pas, avec une nĂ©cessitĂ© mĂ©canique, pour ainsi dire, du milieu lacustre, mais favorisent simplement l’adaptation Ă  la vie lacustre. AssurĂ©ment nous ne savons pas si, au nĂ©olithique, les formes lacustris ou intermedia n’habitaient pas les littoraux trĂšs exposĂ©s, ceux prĂ©cisĂ©ment oĂč l’agitation de l’eau rendait impossible le dĂ©pĂŽt de la craie lacustre et la fossilisation des coquilles. Mais cette apparition ancienne de la var. lacustris est peu probable, pour des raisons d’analogie. D’une part, les Valvata antiqua (adaptation des piscinalis Ă  la vie lacustre) ont attendu le nĂ©olithique, d’aprĂšs Favre, pour succĂ©der aux alpestris qui habitaient le LĂ©man durant tout le palĂ©olithique. On a donc lĂ  l’exemple d’une adaptation ou d’une morphose d’accommodation qui ne s’est formĂ©e que trĂšs insensiblement, dans tous les grands lacs de Suisse et de BaviĂšre Ă  la fois, au lieu de se constituer dĂšs les dĂ©buts du peuplement. D’autre part, comme nous le verrons au prochain paragraphe, de nombreux grands lacs en sont encore au stade des stagnalis-subula ou producta (Danemark et Italie), sans trace de lacustris, ce qui semble correspondre Ă  l’état du lac de NeuchĂątel durant la pĂ©riode nĂ©olithique.

Mais, que la var. lacustris ait existĂ© ou non au temps des subula de la TĂšne, la conclusion est la mĂȘme : ni le milieu lacustre comme tel, ni la sĂ©lection rĂ©sultant de la concurrence des LimnĂ©es entre elles (concurrence bien improbable, nous le verrons dans la suite), ni cette conquĂȘte pacifique qui s’opĂšre par le moyen des hybridations et des dominances Ă©ventuelles, n’ont rĂ©ussi Ă  Ă©liminer du littoral de Saint-Blaise-PrĂ©fargier-Thielle la var. vulgaris-subula, lors qu’aujourd’hui ce phĂ©notype a disparu du milieu lacustre tout entier, Ă  l’exception naturellement de la faune sublittorale. Une telle constatation est Ă©videmment de la plus grande importance au point de vue des thĂ©ories de l’évolution : elle nous fait pressentir cette conclusion que, si les var. lacustris-bodamica sont sans doute indispensables Ă  la propagation de l’espĂšce sur les littoraux trĂšs exposĂ©s, elles ne constituent en rien le rĂ©sultat immĂ©diat et automatique du milieu lacustre.

Seconde conclusion : les formes subulĂ©es nĂ©olithiques sont non seulement aussi allongĂ©es que les formes fossiles non lacustres, mais mĂȘme en moyenne plus allongĂ©es ! Il faut bien se rappeler Ă  cet Ă©gard que, si nous ne savons rien des formes qui vivaient Ă©ventuellement sur les littoraux trĂšs exposĂ©s de ces Ă©poques, nous ne savons rien non plus des races ayant habitĂ© les petits Ă©tangs, les marĂ©cages, bref tout ce qui ne constituait pas une nappe suffisamment Ă©tendue pour permettre le dĂ©pĂŽt de la craie lacustre. Aussi faut-il se garder de considĂ©rer les formes de Rouelbeau, du Val-de-Travers, etc., comme ayant seules reprĂ©sentĂ© l’espĂšce dans le pays. Il est trĂšs probable que les premiĂšres formes apparues aprĂšs le retrait des glaces ont Ă©tĂ© de petites races allongĂ©es, analogues Ă  celles de la plaine du RhĂŽne actuelle, en Valais, mais il a pu se constituer trĂšs tĂŽt des formes turgida, elophila, etc., dans des marais qui n’ont laissĂ© aucune trace au point de vue des coquilles fossiles. Tout ce qu’on peut dire, par consĂ©quent, c’est que les formes subulĂ©es, nĂ©olithiques de la TĂšne sont en moyenne plus allongĂ©es que les formes des Ă©tangs-marais de cette Ă©poque ou mĂȘme antĂ©rieures. Or, Ă  lui seul, ce fait est d’un vif intĂ©rĂȘt, par comparaison avec ce qu’on cherche aujourd’hui dans certains lacs Ă©trangers.

En effet, on trouve en Italie, en France, au Danemark et ailleurs, des lacs de dimensions comparables Ă  celles des lacs suisses, qui sont habitĂ©s par des formes subula, variables quant Ă  la taille, mais trĂšs analogues aux formes de la TĂšne. De plus, on se souvient de notre conclusion (§ 5), suivant laquelle les phĂ©notypes propres aux lacs-Ă©tangs (lac de Joux, des Rousses, de Sylans, Weissensee, Loclat, etc.) sont plus allongĂ©s en moyenne que le type de l’espĂšce (1,82-1,86). Il est donc permis d’affirmer, sans grand risque de se tromper, que dans les lacs peu agitĂ©s ou les golfes peu exposĂ©s des grands lacs, il existe une forme non seulement plus subulĂ©e que la forme propre aux endroits trĂšs ventĂ©s, ce qui va de soi, mais encore plus subulĂ©e en moyenne que le type propre aux eaux strictement immobiles. Il y a donc lĂ  un paradoxe plein d’intĂ©rĂȘt. Si l’on pouvait mesurer l’agitation de l’eau et en porter les degrĂ©s sur l’abscisse d’un systĂšme de coordonnĂ©es, et si l’on portait en ordonnĂ©e les indices de contractions partant de 1,30 pour s’élever jusqu’à 1,90, on verrait que la courbe de ces stations, courbe qui partirait donc (abscisse 0) de l’ordonnĂ©e 1,78 (type de l’espĂšce), au lieu de descendre insensiblement à 1,30 au fur et Ă  mesure que s’accroĂźt l’agitation de l’eau, commencerait par monter de 1,78 à 1,85 ou 1,86, pour ne redescendre qu’aprĂšs seulement, c’est-Ă -dire passĂ© un certain seuil critique d’agitation.

Ce paradoxe n’est pas une vue de l’esprit. Nous dĂ©crirons (prochain paragraphe) des faits observĂ©s dans les lacs de Zoug et des Quatre-Cantons, qui nous paraissent en confirmer la rĂ©alitĂ©. Notons seulement que nous ne concevons naturellement pas la relation de l’agitation de l’eau et de la contraction de la coquille comme une relation purement mĂ©canique, telle que celle de la tempĂ©rature avec l’élasticitĂ© d’un corps, le point critique d’inversion Ă©tant ainsi l’expression d’un changement d’état qui rĂ©sulte nĂ©cessairement des facteurs extĂ©rieurs. Il s’agit bien plutĂŽt de deux solutions successives essayĂ©es par l’espĂšce, et dont la premiĂšre, qui est sans doute la plus simple, cĂšde le terrain Ă  la seconde lorsqu’il y a Ă©chec. À cet Ă©gard, le paradoxe dont nous parlons n’est pas unique en son genre. Favre nous en a donnĂ© un trĂšs bel exemple en retraçant l’histoire de l’adaptation des Valvata piscinalis au milieu lacustre du LĂ©man : l’alpestris des dĂ©buts, avant de donner naissance Ă  l’antiqua actuelle (turriculĂ©e) a commencĂ© par produire des formes pulchella (plates) qui en constituent l’exact antagoniste, et qui, comme nos stagnalis-subula, sont prĂ©cisĂ©ment des formes limites d’eau stagnante 47 ! Bref, il semble que, plongĂ©e dans le milieu lacustre, toute espĂšce riche en possibilitĂ©s de variation commence par se dissocier, essayant d’une solution extrĂȘme, puis de la solution inverse, jusqu’à adaptation prĂ©cise. Ce langage ne prĂ©juge naturellement en rien du mode d’explication Ă  trouver : les mutationnistes prĂ©formistes y pourront voir une disjonction des caractĂšres avec sĂ©lection ultĂ©rieure, et les lamarckiens Ă©pigĂ©nĂ©tistes une emprise progressive du milieu. En ce qui concerne nos LimnĂ©es, il est en tout cas certain que les mouvements nĂ©cessitĂ©s par le substrat ne sont pas les mĂȘmes dans les stations d’agitation lĂ©gĂšre et d’agitation intense : dans les premiĂšres la prĂ©sence de plantes aquatiques peut donner lieu Ă  une gymnastique continuelle qui a pour effet d’allonger la coquille, tandis que dans les secondes le substrat caillouteux exige une reptation constante et une adhĂ©rence suffisante aux supports. Cela dit en ce qui concerne les accommodations individuelles et sans parler pour l’instant des adaptations hĂ©rĂ©ditaires.

Enfin, troisiĂšme conclusion. Les subula de PrĂ©fargier-La TĂšne sont de la mĂȘme race, selon toute vraisemblance, que les producta du Loclat, puisqu’on trouve dans la craie lacustre ancienne du Loclat des formes trĂšs analogues Ă  celles de PrĂ©fargier, situĂ©es Ă  2-3 km de lĂ . Ces producta constituent actuellement, comme nous le verrons, une race subulĂ©e hĂ©rĂ©ditaire (voir pl. 3, fig. 1-10). D’autre part, les elophila-intermedia actuelles de la TĂšne (1,66-1,72) appartiennent, comme nous le verrons Ă©galement par l’élevage, Ă  la mĂȘme race (voir pl. 5, fig. 1-2). Il semble donc, puisqu’on ne trouve pas d’elophila dans les dĂ©pĂŽts nĂ©olithiques, pourtant trĂšs riches, de la TĂšne, que cette morphose soit nouvelle. La race subula aurait ainsi acquis, depuis le nĂ©olithique, non pas un caractĂšre statique nouveau, mais la possibilitĂ© de donner lieu Ă  une morphose nouvelle. C’est lĂ  une pure hypothĂšse, mais qui est Ă  examiner : Ă  cĂŽtĂ© de l’hĂ©rĂ©ditĂ© des caractĂšres, il nous faudra tenir compte, dorĂ©navant, de la possibilitĂ© d’une hĂ©rĂ©ditĂ© de la plasticitĂ©. C’est peut-ĂȘtre Ă  cela qu’est due l’apparition des lacustris-intermedia dans beaucoup de lacs qui ne prĂ©sentent aucune forme de ce type Ă  l’état fossile. Nous verrons, par exemple, tout Ă  l’heure, que les lacs de Zoug et des Quatre-Cantons ne contiennent aucune forme lacustris ou intermedia, quoique le type de l’espĂšce paraisse mal adaptĂ© Ă  ces milieux, qu’il habite cependant sur tel ou tel point. Pourquoi donc ne donne-t-il pas naissance, dans ce cas, Ă  des morphoses (non hĂ©rĂ©ditaires) simulant la var. lacustris ? Il existe, en effet, aux environs de NeuchĂątel, des races qui reviennent au type, ou peu s’en faut, en aquarium, et qui produisent des accommodations lacustris dans le lac. Seulement, mĂȘme si la race de NeuchĂątel et la race de Zoug Ă©taient analogues en aquarium, elles pourraient diffĂ©rer quant Ă  leur plasticitĂ© dans la nature. C’est pourquoi notre hypothĂšse est importante, bien que cette Ă©ventualitĂ© complique terriblement les choses.

On peut enfin se demander pourquoi la forme subula a disparu du lac de NeuchĂątel, du moins en tant que phĂ©notype indĂ©pendant caractĂ©risĂ© par une moyenne et un mode. Par une Ă©limination graduelle due au milieu, par croisement avec d’autres races qui l’ont « dominĂ©e » (au sens mendĂ©lien du terme) ou enfin parce que ses descendants donnent actuellement des morphoses turgida, intermedia, etc. ? Les deux derniĂšres solutions sont Ă©galement vraisemblables. La premiĂšre l’est moins. Mais dans les trois cas on peut, semble-t-il, conclure que les formes lacustris-intermedia sont mieux adaptĂ©es au milieu lacustre et qu’elles finissent, quoique trĂšs lentement et trĂšs progressivement (voir dĂ©pĂŽts III et IV du lac de NeuchĂątel) par l’emporter sur les formes allongĂ©es.

§ 11. Les formes non lacustres étrangÚres à la Suisse romande

Avant de poursuivre notre analyse, il convient encore de nous livrer Ă  un double travail de contrĂŽle et de comparaison, en Ă©tudiant, dans la mesure de nos moyens, les LimnĂ©es Ă©trangĂšres Ă  notre territoire. Il s’agit, tout d’abord, de vĂ©rifier si la dispersion du type stagnalis, en eaux calmes, est la mĂȘme Ă  l’étranger qu’en Suisse romande, de maniĂšre Ă  nous assurer si la moyenne et le premier millĂ©sile n’ont pas Ă©tĂ© forcĂ©s. Il s’agit, en second lieu, de rechercher si l’on trouve ; ailleurs que sur notre territoire, des formes analogues Ă  celles de l’ancien lac de NeuchĂątel, et dans quelles conditions. Il s’agit, enfin et surtout, de comparer les variĂ©tĂ©s de nos lacs avec celles des autres lacs de Suisse et des lacs Ă©tudiĂ©s, Ă  l’étranger au point de vue qui nous occupe.

En ce qui concerne la dispersion en eaux stagnantes, nous sommes parvenu, grĂące Ă  des Ă©changes et surtout en mesurant les exemplaires dĂ©posĂ©s dans les MusĂ©es, Ă  dresser une courbe de 2350 exemplaires. Ont Ă©tĂ© examinĂ©es les collections du British Museum Ă  Londres, du Museum d’histoire naturelle de Paris (et en particulier la collection Locard), du MusĂ©e royal d’histoire naturelle Ă  Bruxelles (collections Colbeau, Van den BrƓck, etc.), de l’Institut de zoologie Van Beneden Ă  l’UniversitĂ© de LiĂšge, du Museum de BĂąle (en particulier la coll. G. Bollinger), du Museum de GenĂšve (coll. Bourguignat et coll. gĂ©nĂ©rale), des MusĂ©es de Lausanne (coll. J. de Charpentier), Berne (coll. Shuttleworth) et NeuchĂątel (coll. P. Godet). Nous avons pu, en outre, nous procurer des LimnĂ©es allemandes en grand nombre grĂące Ă  M. D. Geyer, des LimnĂ©es scandinaves grĂące Ă  M. Schlesch et des formes hongroises grĂące Ă  M. Rotarides.

Un tel matĂ©riel est loin d’ĂȘtre parfait, mais Ă©tant donnĂ©e la bibliographie abondante concernant la systĂ©matique des LimnĂ©es, il est suffisant pour notre but. En effet, les collections de MusĂ©es ont cet avantage de porter sur un grand nombre de stations reprĂ©sentĂ©es chacune par peu d’exemplaires. En outre, les collectionneurs ont tendance Ă  choisir les individus qui leur paraissent typiques et qui sont en fait la plupart du temps des extrĂȘmes. Dans ces conditions, le nombre de 2350 exemplaires que nous avons pu atteindre reprĂ©sente une dispersion considĂ©rable et permet, en particulier, une Ă©tude suffisante des extrĂȘmes. L’inconvĂ©nient, par contre, est de rendre vain tout calcul de l’écart-Ă©talon, les individus extrĂȘmes prĂ©dominant Ă©videmment sur les individus moyens. Mais la moyenne reste, en principe, exacte, puisque les Ă©carts dans un sens sont compensĂ©s par les Ă©carts dans l’autre sens Ă  supposer que le nombre des individus soit suffisant.

Notons, en outre, que sur ces 2350 individus, il se trouve 900 exemplaires belges, 500 exemplaires français et 250 exemplaires anglais. Les 700 exemplaires restant proviennent des pays suivants :

Allemagne, Autriche, Hongrie, Italie, Yougoslavie (en particulier la Dalmatie), Roumanie, GrÚce, Turquie, Lithuanie, Pologne, Danemark, SuÚde, Finlande, Laponie, Russie, Sibérie, Cachemire, Mongolie, Asie Mineure, Syrie, Arménie, Haut-Euphrate, et enfin, quelques exemplaires américains (Colombie britannique, Canada, Michigan, etc.).

Voici la courbe obtenue sur ces 2350 exemplaires :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,41 1
1,44 1
1,47 2
1,50 5
1,53 1
1,56 25
1,59 56
1,62 79
1,65 109
1,68 157
1,71 216
1,74 268
1,77 299
1,80 276
1,83 238
1,86 201
1,89 149
1,92 90
2,95 66
1,98 43
2,01 26
2,04 9
2,07 6
2,10 3
2,13 2
2,16 1
2,19 1
2,22 0
2,25 1
2,28 1

Nous avons exclu de cette statistique tous les individus dûment étiquetés comme étant de provenance lacustre ou circa-lacustre (comme les individus des petits lacs des environs de BorÄs, en SuÚde, dont nous reparlerons). Mais, comme, dans le doute, nous avons compté dans cette courbe tous les individus non étiquetés avec une précision suffisante, il se peut fort bien que les individus les plus contractés de cet ensemble aient été influencés par le milieu lacustre.

Cela dit, et malgrĂ© l’inĂ©vitable imprĂ©cision des renseignements obtenus, il est trĂšs rĂ©jouissant de constater que, dans les grandes lignes, le rĂ©sultat de cette statistique concorde avec celui des mesures opĂ©rĂ©es en Suisse romande. En ce qui concerne la moyenne, tout d’abord, elle s’est trouvĂ©e de 1,7909, ce qui est pratiquement identique à 1,782 (moyenne des 8000 exemplaires romands). Notons Ă  cet Ă©gard de lĂ©gĂšres variations d’une collection Ă  l’autre : 900 exemplaires belges ont donné 1,804 ; 500 exemplaires français 1,763 ; 250 exemplaires anglais 1,79, etc. Nous ne nous trompons guĂšre, par consĂ©quent, en adoptant le nombre de 1,78 comme reprĂ©sentant la moyenne des indices de contraction en eaux stagnantes.

Quant aux extrĂȘmes, la seule diffĂ©rence entre ces populations Ă©trangĂšres et les populations romandes rĂ©side dans le nombre des individus subulĂ©s. Sur 65 000 individus rĂ©coltĂ©s en Suisse romande, nous n’avons trouvĂ©, en effet, qu’une quarantaine d’exemplaires à 2,04 et au-dessus, les plus allongĂ©s Ă©tant de 2,10-2,13 et mĂȘme (un exemplaire) de 2,19. Or, sur nos 2350 exemplaires Ă©trangers, il s’en est trouvĂ© un à 2,29 (Dalmatie), un à 2,25 (France, dans l’Ain), un à 2,20 (Dalmatie), un à 2,16 (France : IsĂšre), deux à 2,15 (Italie et Dalmatie) et trois à 2,10-2,12 (Dalmatie, Italie et France). Mais un tel fait n’est pas de nature Ă  modifier nos conclusions. Nous doutons fort, en effet, qu’il existe une race proprement dite de plus de 2,00 de moyenne. Il s’agit sans doute ici de malformations subscalaires ou de phĂ©nomĂšnes d’hyper-croissance plus que de races stables. L’exemplaire de 2,25 de l’Ain, par exemple, a Ă©tĂ© rĂ©coltĂ© avec des individus variant entre 1,76 et 2,01, ce qui est trĂšs normal. La frĂ©quence relative des subulata dalmates (les raphidia de Bourguignat) pourrait, il est vrai, faire croire Ă  l’existence d’une race trĂšs allongĂ©e, spĂ©ciale Ă  cette rĂ©gion. Mais, mĂȘme si c’était le cas, cela n’entraĂźnerait nullement l’existence, pour des raisons de symĂ©trie, d’une race contractĂ©e propre aux eaux stagnantes : les vrais symĂ©triques de cette race subulĂ©e hypothĂ©tique, si symĂ©trie il y a, seraient les formes de lacs dĂ©crites un peu partout.

Passons aux extrĂȘmes infĂ©rieurs. Les deux individus les plus contractĂ©s (1,42 et 1,44) sont deux grands spĂ©cimens (41,2 et 43,6 mm de hauteur) du British Museum, dus Ă  Sowerby, Ă©tiquetĂ©s turgida, mais sans indication de localitĂ©. Leur test est Ă©pais, roulĂ© et semblable en tout Ă  celui des individus habitant les rives semi-exposĂ©es des lacs suisses ou suĂ©dois. Aussi, nous paraĂźt-il trĂšs probable qu’il s’agit de formes produites par le milieu lacustre. En l’absence d’indications prĂ©cises, nous les avons cependant comptĂ©s ici, mais on ne saurait en tirer d’argument certain en faveur de l’existence de formes intermedia dans les eaux indĂ©pendantes du milieu lacustre. À part ces deux exemplaires, nous avons vu sept exemplaires de 1,52 et au-dessous. L’un de ces spĂ©cimens (1,52) a Ă©tĂ© rĂ©coltĂ© en SuĂšde (avec un exemplaire à 1,53) et est normal. Nous en devons un second, de 1,50, Ă  M. Rotarides, qui l’a rĂ©coltĂ© Ă  Matyiviz (environs de Szeged, Hongrie), avec des formes de 1,64 à 1,89 (moyenne de la station : 1,68) 48. Un troisiĂšme à 1,52, vient des Ă©tangs d’Ixelles (prĂšs Bruxelles) et a Ă©tĂ© rĂ©coltĂ© par Colbeau avec des formes de 1,63-1,91. Un quatriĂšme est le type de la var. borealis, dans la coll. Bourguignat et provient de Varsovie : exemplaire unique et normal de 1,51. Quant aux trois autres, ce sont des malformations, de 1,48, 1,49 et 1,50, recueillies Ă  Nevers (France) et dont les caractĂšres gibbosa, ampliata et apertura dejecta montrent assez qu’il s’agit d’individus dĂ©formĂ©s par un sĂ©jour prolongĂ© dans la vase. Sauf l’extrĂ©mitĂ© du dernier tour de spire, donc le bord actuel de l’ouverture, ce sont des individus normaux, simplement un peu trapus par dĂ©faut de croissance (27-33 mm de hauteur).

Nous pouvons donc Ă©liminer ces trois derniers exemplaires et conclure, en comptant les deux exemplaires sans localitĂ©, que le millĂ©sile infĂ©rieur de cette courbe est de 1,4999 (il n’y a que deux exemplaires normaux en dessous de 1,50 sur 2350 individus). On constate que ce premier millĂ©sile est prĂ©cisĂ©ment celui de nos LimnĂ©es romandes d’eau stagnante, si l’on compte parmi elles les exemplaires des Ă©tangs de la Maison Rouge. Mais, rĂ©pĂ©tons-le, tout semble indiquer que les exemplaires à 1,42 et 1,44 de notre prĂ©sente courbe sont de provenance lacustre. D’autre part, les extrĂȘmes prĂ©dominent sĂ»rement sur les individus moyens, dans les collections que nous avons Ă©tudiĂ©es. Il est donc parfaitement lĂ©gitime d’admettre, comme nous l’avons fait prĂ©cĂ©demment, que la limite infĂ©rieure de contraction en eaux stagnantes est de 1,52999
 Dans tous les cas cette limite ne saurait ĂȘtre situĂ©e au-dessous de 1,4999
, c’est-Ă -dire que toute population de moyenne infĂ©rieure à 1,50 peut ĂȘtre Ă  coup sĂ»r considĂ©rĂ©e comme influencĂ©e par le milieu lacustre. Ce rĂ©sultat, produit de la convergence des indications de nos 66 000 exemplaires romands et de nos 2350 exemplaires Ă©trangers, sera capital pour nous dans la suite. Nous verrons, en effet, que les descendants de bodamica donnent en aquarium une moyenne de 1,43 !

Passons maintenant Ă  l’examen des stations. Il importe pour nous, en effet, de savoir si les stations d’eau stagnante ont bien pour limites extrĂȘmes les moyennes de 1,65 et 1,90, et cela Ă  deux points de vue. D’une part, cela nous permettra d’interprĂ©ter avec plus de sĂ©curitĂ© le rĂ©sultat des Ă©levages. D’autre part, cela pourra peut-ĂȘtre nous aider Ă  prĂ©ciser la signification des stations de l’ancien lac de NeuchĂątel. Malheureusement, les collectionneurs ont rarement l’esprit biologique, et l’on ne peut nullement ĂȘtre sĂ»r que les 10 ou 15 exemplaires rĂ©unis sous une mĂȘme Ă©tiquette (lorsqu’il y en a autant, ce qui est rare) constituent vraiment tout ce que l’observateur a trouvĂ© dans la station qu’il a explorĂ©e. NĂ©anmoins, tentons une expĂ©rience. ConsidĂ©rons, par convention, comme caractĂ©risant une station, tout groupe de cinq exemplaires au moins contenus dans la mĂȘme boĂźte ou le mĂȘme tube, et faisons la statistique de ces stations supposĂ©es. Si les Ă©carts entre la courbe ainsi obtenue et la courbe des stations romandes ne sont pas trop considĂ©rables, ce sera une confirmation prĂ©cieuse. En effet, si les collectionneurs n’ont pas ramassĂ© tout ce qu’ils trouvaient, ils ne se sont en tout cas pas arrangĂ©s pour confirmer d’avance ce que nous avons vu en Suisse Ă  cet Ă©gard. Voici la liste des 91 stations obtenues de cette maniĂšre 49 :

  • Angleterre 1,71 ; 1,78 ; 1,81 ; 1,80 ; 1,81.
  • France 1,66 ; 1,68 ; 1,72 ; 1,73 ; 1,70 ; 1,78 ; 1,78 ; 1,74 ; 1,73 ; 1,76 ; 1,79 ; 1,73 ; 1,76 ; 1,81 ; 1,82 ; 1,76 ; 1,85 ; 1,80 ; 1,92 ; 1,90 ; 1,79 ; 1,85.
  • Belgique 1,95 ; 1,65 ; 1,72 ; 1,77 ; 1,86 ; 1,78 ; 1,79 ; 1,85 ; 1,82 ; 1,82 ; 1,78 ; 1,73 ; 1,76 ; 1,81 ; 1,82 ; 1,81 ; 1,83 ; 1,78 ; 1,70 ; 1,86 ; 1,68.
  • Allemagne et Danemark 1,82 ; 1,63 ; 1,65 ; 1,80 ; 1,79 ; 1,77 ; 1,81 ; 1,70 ; 1,80 ; 1,84 et 1,84.
  • Autriche, Hongrie et Liechtenstein 1,88 ; 1,72 ; 1,68 ; 1,90 ; 1,89 ; 1,79 ; 1,83.
  • Suisse orientale 1,75 ; 1,75 ; 1,73 ; 1,82 ; 1,77 ; 1,74 ; 1,77 ; 1,70 ; 1,79.
  • Italie et Tessin 1,87 ; 1,74 ; 1,83 ; 1,82 ; 1,97.
  • Turquie 1,72 ; 1,79 ; 1,70 ; 1,75.
  • Russie 1,84 ; 1,87 ; 1,86 ; 1,79.
  • Nouvelle-Hollande 1,72.

La courbe de fréquence de ces 91 stations est la suivante :

91 stations étrangÚres 209 stations romandes
1,62 1 0
1,65 3 7
1,68 8 17
1,71 11 28
1,74 11 37
1,77 18 44
1,81 17 35
1,83 9 26
1,86 7 12
1,89 3 3
1,92 1 0
1,95 2 0

On voit que cette courbe concorde remarquablement avec celle des stations romandes. La seule diffĂ©rence est que la dispersion est, lĂ©gĂšrement plus accentuĂ©e dans la direction des extrĂȘmes. Ce fait est-il dĂ» au peu d’exemplaires sur lesquels a portĂ© la moyenne de chaque station ou Ă  d’autres causes ? En ce qui concerne les extrĂȘmes subulĂ©s, tout d’abord, nous avons trouvĂ© trois stations, l’une à 1,90 et les autres à 1,95 et 1,97, qui dĂ©passent les limites de nos stations stagnantes de Suisse romande. La station à 1,95 est celle d’Oostduinkerke (littoral belge), station originale de la var. arenaria de Colbeau. Il s’agit donc d’une trĂšs petite race, de 20 Ă  24 mm de hauteur en moyenne, vivant dans de petites flaques des dunes de sable. En de telles conditions, cette forme ne saurait constituer autre chose qu’une morphose analogue Ă  la forme à 1,94 de l’embouchure de l’Aubonne (stations en communications avec le LĂ©man), Ă  la forme de 1,92 de Witzwil ou encore Ă  certaines formes d’aquarium c’est-Ă -dire qu’il s’agit d’une formation propre aux milieux trop exigus pour permettre un dĂ©veloppement normal de la coquille. Quant Ă  la forme de 1,90, ce sont cinq individus minuscules (16 Ă  23 mm) trouvĂ©s dans l’Allier Ă  Vichy et constituant une morphose exactement analogue aux prĂ©cĂ©dentes. La station à 1,97 enfin, est reprĂ©sentĂ©e par cinq exemplaires trouvĂ©s « sur la plage », Ă  Viareggio (littoral toscan). Il s’agit donc toujours d’une arenaria, mais un peu plus grande de taille (29-33 mm). Seulement, que tirer de cinq exemplaires ?

Les stations Ă  phĂ©notypes les plus contractĂ©s posent, par contre, un problĂšme intĂ©ressant, puisqu’il s’agit ici de la limite entre les formes d’eau stagnante et les formes lacustres ou circalacustres. Nous avons trouvĂ©, Ă  cet Ă©gard, quatre stations de 1,66 et au-dessous :

  • Montbrizon (Loire) : 1,66 (coll. Locard).
  • Forges-lez-Chimay (Belgique) : 1,65.
  • Marienholz prĂšs Flensburg (Schleswig) : 1,65.
  • Carlsruhe : 1,63.

Les trois premiÚres stations sont représentées par 32 individus présentant, ensemble, la dispersion suivante :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,53 2
1,86 3
1,59 6
1,62 4
1,65 6
1,68 4
1,71 5
1,74 2

Ces individus sont bien centrĂ©s autour du mĂ©dian de 1,65 et l’on peut ainsi considĂ©rer une telle moyenne comme correspondant Ă  un phĂ©notype naturel, analogue aux formes de 1,65-1,67 que nous avons considĂ©rĂ©es comme les phĂ©notypes les plus contractĂ©s des stations non lacustres de la Suisse romande. Ce rĂ©sultat est prĂ©cieux, car il existe dans la coll. Locard des turgida Ă©levĂ©es en aquarium, et qui proviennent trĂšs vraisemblablement des turgida de Montbrizon (Locard habitait Lyon, c’est-Ă -dire non loin de Montbrizon) et nous verrons qu’on peut tirer d’utiles indications de cet Ă©levage qui a durĂ© trois gĂ©nĂ©rations.

Il reste la station de 1,63 de Carlsruhe. Il s’agit de 15 exemplaires dĂ©posĂ©s dans les collections du MusĂ©e de NeuchĂątel et dont la dispersion est la suivante :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,53 4
1,56 1
1,59 2
1,62 2
1,65 0
1,68 2
1,71 2
1,74 1
1,77 1

Il y a donc ici deux interprĂ©tations possibles. Ou bien il s’agit d’un mĂ©lange de formes dont l’une serait analogue Ă  celles de l’ancien lac de NeuchĂątel, ce qui indiquerait que celles-ci (moyenne 1,59-1,61) appartiennent encore au domaine des phĂ©notypes normaux d’eau stagnante, ou bien il s’agit d’une station analogue aux prĂ©cĂ©dentes (moyenne 1,65-1,66), mais reprĂ©sentĂ©e par trop peu d’individus pour donner lieu Ă  une rĂ©partition rĂ©guliĂšre. Gardons-nous de spĂ©culer sur ces donnĂ©es incomplĂštes et prenons acte, simplement, de cette double Ă©ventualitĂ©, dont nous tiendrons compte en interprĂ©tant, dĂ©finitivement, aprĂšs avoir vu le rĂ©sultat des Ă©levages, nos formes des Ă©tangs de la Maison Rouge et de la Directe (ancien lac de NeuchĂątel).

Passons maintenant Ă  l’examen des phĂ©notypes « intermĂ©diaires » (entre les formes lacustres et les formes typiques) que nous avons pu nous procurer ou Ă©tudier dans les collections Ă©trangĂšres. Le problĂšme est donc de savoir si l’on trouve ailleurs qu’en Suisse romande des formes analogues aux formes des mares communiquant avec nos lacs ou aux formes de l’ancien lac de NeuchĂątel, et dans quelles conditions. Voici la liste des localitĂ©s que nous avons pu dĂ©terminer avec quelque prĂ©cision comme hĂ©bergeant de telles formes (nous ne comptons ici que les stations non lacustres et les lacs-Ă©tangs) :

1. Certains petits lacs-Ă©tangs danois, comme le lac LangsĂž Ă  Silkeborg (Jutland), qui est de l’ordre de grandeur du lac de Joux. Isager et Nielsen 50 ont figurĂ© (fig. 1a) un spĂ©cimen de cette station.

2. En Finlande, on trouve de nombreuses formes analogues (v. borealis Bgt.) dont le type a Ă©tĂ© figurĂ© par Nordenskjöld et Nylander 51 sous le nom de var. B (la fig. de Clessin, t. I, p. 365, fig. 218 ne nous paraĂźt pas s’appliquer Ă  une borealis typique ; aussi ne sommes-nous pas fixĂ©s sur la station de Vegesack, prĂšs Hambourg, indiquĂ©e par cet auteur). Nous avons mesurĂ© au British Museum trois exemplaires de Finlande : 1,53 ; 1,60 et 1,63 (sans indication prĂ©cise de localitĂ©).

3. En SuĂšde, le phĂ©nomĂšne est le mĂȘme. J’ai mesurĂ© deux exemplaires du British Museum, à 1,52 et 1,53, sans indication de localitĂ©. Je les ai donc comptĂ©s, avec ceux de Finlande, dans la courbe des individus non lacustres, mais peut-ĂȘtre ont-ils Ă©tĂ© rĂ©coltĂ©s prĂšs d’un lac. Quoi qu’il en soit, je dois Ă  l’obligeance de M. Schlesch 11 exemplaires rĂ©coltĂ©s ensemble prĂšs de BorĂ„s (SuĂšde, province de Göteborg). L’étiquette porte Viskau, ce qui est le nom de la riviĂšre passant par BorĂ„s, riviĂšre qui se renfle en plusieurs petits lacs 52, ce qui rend le cas analogue Ă  celui du LangsĂž Ă  Silkeborg (Danemark). Ces 11 exemplaires prĂ©sentent une moyenne de 1,52 et oscillent entre 1,41 et 1,63 (voir pl. 6 fig. 48). Ils sont donc identiques aux formes les plus contractĂ©es de la Maison Rouge, dans les mares laissĂ©es par l’ancien lac de NeuchĂątel.

Nous n’avons malheureusement pu obtenir aucun renseignement prĂ©cis concernant ces quelques stations. Il faudrait, d’ailleurs, pour interprĂ©ter de tels faits avec certitude, se livrer Ă  une statistique dĂ©taillĂ©e sur le terrain, analogue Ă  celle que nous avons pu obtenir Ă  propos des populations habitant le voisinage de nos lacs romands. Mais, en l’absence de documents suffisants, il est permis nĂ©anmoins de remarquer que ces formes peuvent toutes avoir Ă©tĂ© influencĂ©es par des variĂ©tĂ©s propres au milieu lacustre. Pour ce qui est du LangsĂž, il s’agit assurĂ©ment d’un simple lac-Ă©tang de grandes dimensions, mais ses eaux proviennent, par l’intermĂ©diaire d’un canal, du JulsĂž, et par lĂ  du KnĂŒdsĂž et du MossĂž, trois lacs proprement dits, dont le plus grand est un peu plus Ă©tendu que le lac de Morat, et qui contiennent des formes lacustris plus ou moins typiques. En ce qui concerne la SuĂšde, d’autre part, les nombreux grands lacs du pays sont habitĂ©s, comme ceux de Suisse, par les var. lacustris et mĂȘme bodamica. La station de BorĂ„s est voisine de lacs de l’ordre de grandeur des lacs de Sempach et de Morat, et la forme de la Viskau est ainsi en communication possible avec des milieux proprement lacustres. La Finlande, enfin, est par excellence le pays des lacs. La var. lacustris y est reprĂ©sentĂ©e et il est extrĂȘmement probable que les nombreuses formes borealis qu’on y a signalĂ©es sont ainsi, comme en Suisse, en relation avec des variĂ©tĂ©s lacustres plus contractĂ©es.

§ 12. Les formes lacustres étrangÚres à la Suisse romande

L’examen des formes « intermĂ©diaires » de l’étranger ne semble donc pas contredire nos conclusions relatives Ă  la Suisse romande. Voyons maintenant ce qui en est des lacs. Sur ce point, la comparaison avec d’autres territoires que le nĂŽtre ne se bornera pas Ă  confirmer les rĂ©sultats antĂ©rieurs : elle nous apprendra du nouveau et, jointe Ă  l’examen des LimnĂ©es fossiles auquel nous nous sommes livrĂ©s au paragraphe prĂ©cĂ©dent, elle nous permettra de poser dans toute son ampleur le problĂšme de l’hĂ©rĂ©ditĂ© des adaptations lacustres. Le fait capital que rĂ©vĂšle la comparaison des lacs d’Europe et d’AmĂ©rique, c’est que la var. lacustris, tout en Ă©tant spĂ©ciale aux lacs, et tout en Ă©tant reprĂ©sentĂ©e un peu partout, dans les grands lacs, n’est pas la seule forme possible d’adaptation au milieu lacustre. En effet, les formes plus allongĂ©es que le type, et mĂȘme les formes subulĂ©es, qui, sur notre territoire, n’habitent que les lacs-Ă©tangs ou les petits lacs, comme les lacs de Joux, des Rousses, le Loclat, etc., constituent la forme prĂ©dominante d’un certain nombre de lacs Ă©trangers, dans des stations d’agitation relative. Un tel fait mĂ©rite une analyse soigneuse. Il est d’autant moins dĂ» au hasard que, vers la fin du nĂ©olithique encore, ces formes subulĂ©es prĂ©dominaient dans le lac de NeuchĂątel. D’autre part, M. J. Favre a Ă©tabli que les Valvata alpestris, qui seules existaient au palĂ©olithique, ont d’abord Ă©voluĂ© dans nos lacs suivant deux directions exactement divergentes (antiqua et depressa), avant que la var. antiqua devienne la forme lacustre typique. Il se pourrait donc que les formes subula et lacustris constituassent, quoiqu’antagonistes, les deux solutions successives qu’a adoptĂ©es la LimnĂŠa stagnalis dans son adaptation aux milieux lacustres, la seconde l’ayant emportĂ© dans certaines conditions et la premiĂšre ayant persistĂ© dans certaines autres conditions qu’il s’agit maintenant d’analyser.

ProcĂ©dons, Ă  cet Ă©gard, par voie concentrique, en commençant par les lacs de Suisse alĂ©manique pour finir par l’AmĂ©rique : cela consistera d’ailleurs, pour nous tout au moins, Ă  procĂ©der du connu Ă  l’inconnu ou au demi-connu.

Il n’y a guĂšre que six lacs, en Suisse allemande, qui puissent ĂȘtre comparĂ©s par leur Ă©tendue Ă  nos quatre lacs romands : ceux de Thoune et de Brienz, des Quatre-Cantons, de Zoug, de Zurich et de Constance (Bodan). Le Bodan seul est de l’ordre de grandeur du LĂ©man et du lac de NeuchĂątel, les autres sont de surface analogue ou un peu supĂ©rieure Ă  celle des lacs de Bienne et de Morat (les lacs de Zurich et des Quatre-Cantons sont nettement plus grands, mais le premier est trĂšs allongĂ© et le second dĂ©coupĂ© en bassins plus ou moins isolĂ©s, au point de vue des vagues et des courants, et constituant chacun une sorte de lac). Or, le Bodan seul donne lieu aux mĂȘmes adaptations que les lacs romands : les bodamica du Bodan sont aussi contractĂ©es que celles du lac de NeuchĂątel, qui est, on s’en souvient, celui des lacs romands oĂč le phĂ©nomĂšne est le plus accentuĂ©. Au contraire, les cinq autres lacs (et a fortiori les lacs plus petits, tels que les lacs de Hallwil 53 ou de Sempach) ne prĂ©sentent aucun phĂ©notype spĂ©cial aux milieux « lacustres » : les formes qui les habitent sont normales ou mĂȘme, sur plusieurs points, plus allongĂ©es que le type. Un tel fait mĂ©rite un examen minutieux.

I. Lacs de Thoune et de Brienz. —  Je n’ai pu Ă©tudier ces lacs personnellement, mais les quelques exemplaires mesurĂ©s dans les MusĂ©es m’ont fourni les moyennes de deux stations, l’une de 1,82 Ă  Gwatt (donc supĂ©rieure au mĂ©dian du type) et l’autre de 1,75. Parmi ces exemplaires, se trouvaient des formes assez allongĂ©es.

II. Lac des Quatre-Cantons. —  Ce lac a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ© par Bourguignat (Malacol. du lac des Quatre-Cantons, Paris, BaillĂšre 1862) et par Surbeck.

J’ai pu, de mon cĂŽtĂ©, l’explorer, pas suffisamment pour en donner une analyse exhaustive, mais assez pour comparer utilement son cas Ă  celui des lacs romands. D’un mot, on peut dire Ă  cet Ă©gard que la LimnĂŠa stagnalis n’est pas adaptĂ©e au lac des Quatre-Cantons : loin d’ĂȘtre rĂ©pandue sur toutes les rives avec la frĂ©quence qu’elle prĂ©sente dans le lac de NeuchĂątel ou mĂȘme dans le LĂ©man, elle est rare et ne rĂ©ussit Ă  vivre qu’au fond de quelques baies, Ă  Fluelen, Ă  Bergischwil et Ă  KĂŒssnacht. PrĂšs de Lucerne, par exemple, oĂč l’on trouve sur des rives semi-exposĂ©es (direction de Weggis) des Valvta antiqua et des LimnĂŠa ovata var. patula, je n’ai pu dĂ©couvrir la stagnalis. En corrĂ©lation avec cette raretĂ©, on ne trouve dans le lac des Quatre-Cantons, aucune forme « lacustre » de l’espĂšce, mais seulement le type ou des formes allongĂ©es. À Fluelen, le type semble prĂ©dominer : moyenne 1,77. Il y a cependant, dans la coll. Bourguignat un exemplaire à 1,96 provenant de cette localitĂ© et mĂȘlĂ©e Ă  des formes de 1,70-1,81 (ainsi qu’un exemplaire à 1,67). À Bergischwil, Bourguignat a rĂ©coltĂ© dans le lac deux spĂ©cimens à 1,80 et 1,96. Enfin, Ă  KĂŒssnacht, nous avons observĂ© le fait paradoxal suivant (qui trouvera son analogue au lac de Zoug). Dans un bassin intĂ©rieur du port, entiĂšrement soustrait Ă  l’action des vagues, habite une variĂ©tĂ© à 1,71 de moyenne (sur 40 exemplaires) analogue aux nombreuses formes des marĂ©cages non lacustres. Au contraire, sur les quais mĂȘmes de KĂŒssnacht, parmi les grosses pierres des glacis et les quelques plantes aquatiques ballotĂ©es par les vagues, habite une variĂ©tĂ© de 1,79 de moyenne, donc un peu plus allongĂ©e que le type. Nous ne voyons qu’une explication Ă  cela : incapables de se coller aux pierres pour rĂ©sister aux vagues, comme ferait une lacustris suffisamment contractĂ©e, ces individus passent leur temps, lorsque l’eau est agitĂ©e, Ă  s’accrocher aux algues ou Ă  se faufiler dans les interstices des glacis. Le fait que plusieurs exemplaires ont le bout de la spire cassĂ© (ce qui risque, si le morceau enlevĂ© est trop long, de les faire pĂ©rir Ă  la suite d’une lĂ©sion du foie, ainsi que j’ai pu l’observer bien souvent lors du nettoyage hebdomadaire de mes aquariums) montre assez que l’animal est peu apte Ă  ce genre d’existence. Nous avons donc ici l’ébauche d’une solution inverse Ă  la solution par contraction (lacustris et bodamica), qui seule assurerait l’adaptation suffisante au milieu lacustre.

III. Lac de Zoug. —  J’ai pu Ă©tudier ce lac en trois points, aux environs d’Immensee, Ă  Cham et entre Zoug et Oberwil (direction de Walchwil). La situation de l’espĂšce dans ce lac est exactement comparable Ă  ce qu’elle est au lac des Quatre-Cantons : elle n’est pas adaptĂ©e aux milieux exposĂ©s aux vagues. Cependant, au total, elle est plus commune dans le lac de Zoug que dans le prĂ©cĂ©dent : les rives marĂ©cageuses des environs de Cham constituent, en effet, un terrain excellent pour son dĂ©veloppement. Mais dĂšs qu’on passe de lĂ  Ă  des rivages caillouteux ou rocheux, les choses changent. Ainsi je n’ai pu dĂ©couvrir l’espĂšce Ă  Immensee ni surtout le long de ce cap rocheux situĂ© au nord de cette localitĂ© (direction de Cham) : sur ces grĂšves Ă  galets on trouve en grand nombre la LimnĂŠa patula, ainsi que des Anodontes, etc., ce qui montre que les conditions physico-chimiques de ces stations (au rebours des conditions mĂ©caniques) n’excluent pas la prĂ©sence de nombreux mollusques. La LimnĂŠa stagnalis y est par contre ou absente, ou trĂšs rare, ce qui semble bien indiquer qu’elle n’a pu s’adapter Ă  un tel milieu parce qu’exposĂ© aux vagues.

À Cham, j’ai trouvĂ© une grande forme de 1,67 de moyenne dans les phragmitaies. Ces rives, exposĂ©es au fƓhn (vent du sud) et peut-ĂȘtre lĂ©gĂšrement Ă  la bise (nord-est), sont protĂ©gĂ©es du vent d’ouest. Elles sont surtout dĂ©pourvues de galets et constituent au total un milieu comparable aux stations de Witzwil et du Grand Marais, au bord du lac de NeuchĂątel. Mais les populations qui les habitent ne sortent donc en rien des limites de contraction du type de l’espĂšce : la moyenne de 1,67 est, en effet, celle des stations non lacustres Ă  phĂ©notypes les plus contractĂ©s et je n’ai pu dĂ©couvrir Ă  Cham de ces exemplaires à 1,40-1,52 qui sont si frĂ©quents Ă  Witzwil, et encore si bien reprĂ©sentĂ©s dans les mares de la Maison Rouge, datant de l’ancien lac de NeuchĂątel. Par contre, la forme de Cham est analogue Ă  celle des phragmitaies de la TĂšne (lac de NeuchĂątel) et de Cerlier (lac de Bienne). Seulement ces derniers phĂ©notypes appartiennent, comme nous le verrons par l’élevage, Ă  une race allongĂ©e, qui donne, dans les phragmitaies lacustres une morphose turgido-elophila.

Mais c’est Ă  Zoug mĂȘme que l’on voit le mieux combien les variĂ©tĂ©s de ce lac diffĂšrent des variĂ©tĂ©s romandes correspondantes. Étant donnĂ©es les dimensions du lac de Zoug, qui sont analogues Ă  celles du lac de Morat, et la nature caillouteuse des grĂšves de Zoug Ă  Oberwil, ce littoral est assez exactement comparable au littoral de Morat Ă  Faoug. En effet, de mĂȘme que ces derniĂšres stations sont exposĂ©es au vent d’ouest et lĂ©gĂšrement au vent du nord-est (Ă  la bise), de mĂȘme les stations de Zoug Ă  Oberwil sont trĂšs exposĂ©es au fƓhn (vent du sud qui souille avec une grande violence sur ces rivages) et au vent d’ouest. Or, les formes de Morat et de Faoug sont des lacustris à 1,45 de moyenne, tandis que, chose extraordinaire, on trouve tout le long de la cĂŽte, de Zoug Ă  Oberwil, le type mĂȘme de l’espĂšce, prĂ©sentant une moyenne de 1,74, c’est-Ă -dire infĂ©rieure de peu au mĂ©dian de la courbe des individus non lacustres (voir pl. 6 fig. 51-52). On trouve mĂȘme des individus subulĂ©s à 1,90 (fig. 52). En outre quelques-uns seulement de ces exemplaires lacustres sont albinos, selon la rĂšgle de presque toutes les formes lacustres romandes, les autres Ă©tant normalement pigmentĂ©s.

Mais voici le plus curieux. On a construit rĂ©cemment, tout le long de ce littoral, un mur crĂ©nelĂ©, en bĂ©ton, destinĂ© Ă  consolider le rivage et Ă  empĂȘcher les Ă©boulements. Ce mur n’est que de peu supĂ©rieur au niveau de l’eau du lac et celle-ci passe par les crĂ©neaux, en temps de hautes eaux, et laisse ainsi un cordon de mares entre le mur et le rivage naturel. Comme le mur est tout rĂ©cent et que le rivage est beaucoup plus Ă©levĂ© que ce mur, les mares en question, quoiqu’isolĂ©es du lac par les basses eaux (nous les avons observĂ©es durant l’étĂ© trĂšs sec de 1928) ne peuvent avoir d’autre source de peuplement que le lac lui-mĂȘme. Ce sont non pas des « mares communiquant avec le lac » au sens oĂč nous avons pris ce terme pour dĂ©signer des mares reliĂ©es aux lacs par des canaux, mais des mares abandonnĂ©es par le lac lors des basses eaux et recouvertes par lui lors des hautes eaux. Or, la LimnĂŠa stagnalis, qui prĂ©sente donc un indice de contraction de 1,74 dans le lac lui-mĂȘme, est plus contractĂ© dans ces mares que dans le lac et n’atteint dans ce milieu substagnant que le coefficient de 1,68 (calculĂ© sur une centaine d’exemplaires). Il n’y a pas de doute, cependant, que la race ou les races de ces deux populations sont les mĂȘmes, puisqu’il y a Ă©change perpĂ©tuel : ce sont donc les phĂ©notypes qui accusent ici un allongement plus grand en eaux agitĂ©es qu’en eaux calmes !

Ce paradoxe, identique Ă  celui de KĂŒssnacht, est beaucoup plus curieux dans le cas de Zoug, puisque nous sommes sur un littoral relativement exposĂ© et non au fond d’une baie. Examinons donc les choses de prĂšs. Les mares du cordon littoral (derriĂšre le mur crĂ©nelĂ©) sont peu profondes, Ă  fond caillouteux (petits galets roulĂ©s) et assez encombrĂ©es de vĂ©gĂ©tation. Les stagnalis qui les habitent sont de taille moyenne (35 Ă  50 mm) et tout Ă  fait comparables Ă  celles des mares fangeuses non lacustres (Cointrin 1,67 ; Orny 1,68 ; Epagnier 1,68, etc.). Quant au lac, la grĂšve est caillouteuse, mais assez vite profonde ; les quais des environs de Zoug sont bordĂ©s de glacis analogues Ă  ceux de KĂŒssnacht, et d’un bout Ă  l’autre du rivage se dressent, de proche en proche, les longues tiges des potamots et d’autres plantes aquatiques. J’ai eu la chance de pouvoir observer les LimnĂ©es par un calme plat, puis, une heure aprĂšs, aux prises avec les vagues croissantes, annonciatrices d’un orage amenĂ© par le fƓhn. Quand l’eau est immobile, les LimnĂ©es rampent sur les cailloux, comme des lacustris, mais aussi et surtout, grimpent le long des plantes, comme de vulgaires formes d’étangs, pour nager ensuite paisiblement au fil de l’eau. Pour qui est habituĂ© aux lacs romands, il y a lĂ  un spectacle extraordinaire et je n’ai jamais vu, pour ma part, de lacustris, ni mĂȘme d’intermedia ramper Ă  la surface, ailleurs qu’en aquarium. DĂšs que l’eau se ride, ces LimnĂ©es de Zoug se laissent choir et cherchent un abri. Mais j’en ai vu aussi qui s’accrochaient aux plantes, en entourant de leur pied les tiges flexibles jusqu’à faire de la sole une sorte de tube (cf. p. 468 fig. 12), tout comme les exemplaires des lacs-Ă©tangs, au Loclat par exemple, se garantissent contre les vaguelettes dues Ă  un coup de « joran ». Bref, la forme normale de ces individus va de pair avec des habitudes Ă©galement normales, c’est-Ă -dire non lacustres.

Notons enfin que, ici comme Ă  KĂŒssnacht, une telle existence ne va pas sans danger : j’ai recueilli non seulement des coquilles Ă  bout cassĂ©, mais des exemplaires dont cette rupture de l’extrĂ©mitĂ© de la spire venait de causer la mort 54, et que les vagues rejetaient Ă  demi dĂ©composĂ©es sur le rivage. Il est donc Ă©vident que nous sommes, en de telles conditions, sur les confins de la zone d’adaptation du type de l’espĂšce, ce qui nous fait comprendre pourquoi ce type ne se trouve pas aux environs d’Immensee, ni sur les rivages rocheux du lac des Quatre-Cantons. Quant Ă  savoir pourquoi l’espĂšce n’a pas produit, dans ces lacs, de variations lacustris ou bodamica, c’est lĂ  une tout autre question sur laquelle nous reviendrons aprĂšs avoir examinĂ© ce que nous savons actuellement des autres lacs d’Europe et d’AmĂ©rique.

Voici, pour terminer, une courbe de fréquence établie sur 170 exemplaires des lacs de Zoug et des Quatre-Cantons, en comptant les individus des mares du cordon littoral (qui sont donc les plus contractés) :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,53 1
1,56 7
1,59 12
1,62 13
1,65 21
1,68 27
1,71 26
1,74 19
1,77 16
1,80 12
1,83 6
1,86 4
1,89 3
1,92 2
1,95 1

On voit qu’aucun de ces exemplaires ne sort des limites du type d’eau stagnante !

IV. Le lac de Zurich. —  Pour autant que nous avons pu nous renseigner, les formes du lac de Zurich sont analogues aux prĂ©cĂ©dentes, avec en plus la f. minor Kob. (cf. turgida).

V. Le Bodan. —  On connaĂźt bien la faune malacologique du Bodan, grĂące en particulier aux beaux travaux de M. D. Geyer. Il est cependant utile pour nous de reprendre sur quelques points l’analyse des phĂ©notypes de ce lac, car le Bodan ayant les mĂȘmes dimensions que le LĂ©man et prĂ©sentant comme lui des rives Ă  substrat molassique, ainsi que des eaux descendant directement du massif alpin, il faut se demander si les limites de contraction sont les mĂȘmes dans les deux lacs. Aussi, avons-nous mesurĂ© prĂšs de 300 exemplaires des stations les plus exposĂ©es du « Bodensee » et de quelques stations plus abritĂ©es de l’« Untersee », grĂące Ă  l’amabilitĂ© de MM. Geyer et Gams, qui nous ont procurĂ© le matĂ©riel nĂ©cessaire.

Or, le résultat de ces mesures est que le Bodan, bien que présentant toutes les formes trouvées dans le Léman, contient en outre des populations beaucoup plus contractées et identiques à celles du lac de Neuchùtel (v. bodamica Cless.). Voici la courbe obtenue sur 281 exemplaires, comparée à celle du Léman (1000 exemplaires) :

Bodan Léman
1,17 1
1,20 3
1,23 13
1,26 33 1
1,29 42 2
1,32 33 8
1,35 23 26
1,38 14 41
1,41 13 74
1,44 11 101
1,47 12 148
1,50 13 158
1,53 9 138
1,56 9 113
1,59 13 63
1,62 8 35
1,65 8 20
1,68 7 14
1,70 6 17
1,73 5 8
1,77 1 8
1,80 1 1
1,83 1 3
1,86 0 4
1,89 1 4
1,92 0 0
1,95 0 3
1,98 1 4
2,01 1
2,04 1
2,07 3
2,10 1

Il est Ă©vident que l’absence de symĂ©trie de cette courbe du Bodan ne signifie rien, puisqu’il ne s’agit que de 281 exemplaires. Mais l’écart de la limite infĂ©rieure avec celle du LĂ©man n’en est que plus intĂ©ressant : on peut dire qu’il n’y a guĂšre qu’un exemplaire sur 1000 qui, au LĂ©man, dĂ©passe la limite infĂ©rieure de 1,30, tandis qu’il existe au Bodan des stations entiĂšres de 1,30 de moyenne, comme au lac de NeuchĂątel (les stations Ă  phĂ©notype le plus contractĂ© sont, au LĂ©man, de 1,37 et de 1,41-1,42).

Ces 281 exemplaires du Bodan ont Ă©tĂ© rĂ©coltĂ©s dans les stations suivantes : 1° À Mooslachen, prĂšs Wasserburg (non loin de Lindau, en BaviĂšre), grĂšve Ă  galets trĂšs exposĂ©e : 100 exemplaires à 1,29 de moyenne (cette moyenne dĂ©passe donc d’un degrĂ© celle de la station Ă  phĂ©notype le plus contractĂ© du lac de NeuchĂątel, c’est-Ă -dire 1,30) ; 2° À Wasserburg, autre grĂšve, Ă©galement pierreuse et trĂšs exposĂ©e : 1,33 (53 exemplaires) ; 3° quelques exemplaires allongĂ©s Ă  l’embouchure de l’Espach, prĂšs Lindau et Ă  Lindau mĂȘme, entre les deux ponts : exemplaires de 1,57 à 2,00 (on constate ainsi la prĂ©sence d’une forme subulĂ©e, comme on en trouve par-ci par-lĂ  dans nos lacs romands) ; 4° Ă  Horn (Untersee), grĂšve de sable et de galets, avec quelques roseaux Ă©pars et assez exposĂ©e : 1,45 de moyenne (32 exemplaires) ; 5° sur la rive de l’üle de Reichenau, plage trĂšs plate, un peu exposĂ©e avec quelques roseaux : 1,50 de moyenne (33 exemplaires) ; 6° le long de la digue de l’ile de Reichenau, phragmitaie peu exposĂ©e, Ă  fond vaseux : 1,66 (30 exemplaires).

On constate, par ces quelques indications, que les phĂ©nomĂšnes sont exactement les mĂȘmes au Bodan et dans le lac de NeuchĂątel : des bodamica à 1,29 aux intermedia-turgida à 1,66 (cf. Witzwil et la TĂšne, aux environs de NeuchĂątel), on retrouve toutes les formes lacustres habituelles. Pourquoi donc existe-t-il entre le Bodan et le LĂ©man la petite diffĂ©rence signalĂ©e Ă  l’instant, qui revient Ă  un dĂ©passement des lacustris ordinaires par la bodamica proprement dite ? Rappelons-nous que la diffĂ©rence est du mĂȘme ordre que celle des deux rives du lac de NeuchĂątel, la rive nord prĂ©sentant des bodamica mĂȘlĂ©es aux autres formes, et la rive sud des lacustris uniquement, ne se contractant pas au-dessous de la moyenne de 1,42-1,45. Il se pourrait donc que l’opposition du Bodan et du LĂ©man tint simplement Ă  l’exposition des rives. Les rives du LĂ©man sont ou bien trĂšs protĂ©gĂ©es par les montagnes (tout le littoral Lausanne-Villeneuve et Villeneuve-Amphion) ou orientĂ©es de telle maniĂšre qu’elles ne reçoivent qu’un vent Ă  la fois. Les rives du Bodan, au contraire, sont basses, non bordĂ©es de montagnes et le jeu successif des trois vents du nord, de l’ouest et du sud (le fƓhn de la vallĂ©e du Rhin) les expose constamment aux vagues. Si l’on ne fait pas intervenir les questions de temps, dont nous reparlerons, c’est, croyons-nous, la seule diffĂ©rence notable qui oppose le Bodan au LĂ©man.

VI. Les lacs bavarois. — Nous n’avons pu trouver de mention des var. lacustris et bodamica dans l’Ammersee et le Chiemsee. Haas, par exemple, qui a explorĂ© la rive nord de ce dernier lac ne signale l’espĂšce que dans les marais communiquant avec la nappe lacustre (forme normale) 55. Par contre, Geyer signale deux formes intĂ©ressantes pour nous, dans le Weissensee 56 et le Starnbergersee (ou WĂŒrmsee) 57. Selon Geyer, la var. lacustris habiterait le premier de ces deux lacs, Ă  FĂŒssen. Il s’agit, en rĂ©alitĂ©, d’une forme peu typique, intermĂ©diaire entre la vraie lacustris et la turgida. Le fait est nĂ©anmoins intĂ©ressant Ă  signaler, car si le Weissensee n’est actuellement qu’un trĂšs petit lac (de 2 km de long environ), il constitue le reliquat d’un grand lac, dĂ©jĂ  dĂ©crit par Weiss.

Quant au WĂŒrmsee, il contient une curieuse variĂ©tĂ©, que Geyer a trĂšs justement comparĂ©e Ă  la var. Chantrei Loc., du lac d’Homs, en Syrie. C’est une forme assez contractĂ©e, intermĂ©diaire entre la var. lacustris et la var. turgida ; mais de petite taille, Ă  tours anguleux et Ă  suture trĂšs profonde. Une trentaine d’individus que je dois Ă  l’obligeance de : M. Geyer 58 m’ont fourni une moyenne de 1,55 et une taille variant entre 23 et 38 mm de hauteur. L’individu le plus contractĂ© est de 1,39 (cf. lacustris) et le plus allongĂ© de 1,77. M. Geyer a fait lui-mĂȘme une remarque frappante dont nous avons pu vĂ©rifier le bienfondĂ© sur les exemplaires qu’il a bien voulu nous remettre : c’est que les plus gros individus tendent vers la forme lacustris, tandis que les plus petits sont les plus Ă©lancĂ©s. De plus, tous les exemplaires recueillis sur les sables de Bernried Ă  Seeshaupt sont trĂšs roulĂ©s, plusieurs prĂ©sentant un intĂ©rieur orange. L’ensemble de ces caractĂšres donnent Ă  penser qu’il s’agit d’une race vivant entre 3-5 et 10-15 mĂštres. Les gros individus seraient les plus littoraux et prĂ©senteraient pour cette raison la contraction lacustre habituelle. Quant aux petits exemplaires, ils m’apparaissent trĂšs voisins de ma var. Bollingeri. Ils en ont, en effet, la petite taille (23-25 mm) et la spire Ă©lancĂ©e. Quant Ă  la convexitĂ© des tours de spire et Ă  la couleur orange de l’intĂ©rieur des coquilles roulĂ©es, ce sont justement des caractĂšres que prĂ©sentent plusieurs des Bollingeri que j’ai rĂ©coltĂ©s sur la grĂšve Ă  Bevaix (lac de NeuchĂątel) et qui ont certainement une origine sublittorale.

Le Starnbergersee prĂ©sente ainsi une gamme de variations assez analogue Ă  celle du lac de Bienne (qui est du mĂȘme ordre de grandeur), mais la contraction y est un peu moins poussĂ©e, sans doute Ă  cause de la prĂ©dominance des formes sublittorales.

VII. Lacs de Savoie et d’Italie. —  Les lacs d’Annecy et du Bourget sont restĂ©s, en ce qui concerne l’adaptation de la LimnĂŠa stagnalis, dans la mĂȘme situation que ceux de Zoug et des Quatre-Cantons : l’espĂšce est rare sur leurs rives, ne vivant que dans les anses tranquilles, Ă  phragmitaies fangeuses. Dans le lac d’Annecy, par exemple nous n’avons trouvĂ© qu’une forme turgida dans la Baie de Saint-Jorioz 59 et n’avons relevĂ© aucun individu sur le promontoire de Duingt ou sur le littoral de Duingt au bout du lac. Quant au lac du Bourget, Bourguignat 60 signale une var. gallica (= turgida d’aprĂšs Servain) sur les bas-fonds, couverts de roseaux, du chĂąteau de Bonfort, jusqu’à Saint-Innocent. Nous avons, en effet, mesurĂ© deux individus à 1,69 et 1,70, provenant sans doute de ce littoral. Mais il existe aussi dans le lac en question des exemplaires Ă  1,85 et 1,93, appartenant donc Ă  la var. producta.

Quant aux lacs italiens, leur situation est probablement la mĂȘme. Du moins, nous n’avons pu trouver aucune mention sĂ»re de l’existence en Italie des var. lacustris ou bodamica. Il est vrai que Westerlund (Fauna, V, p. 28) signale la var. lacustris en Italie et en France. Pour ce qui est de la France, cette var. n’existe que sur la rive sud du LĂ©man (la var. helvetica Serv., des environs de Lyon, et qui est classĂ©e par Locard dans le groupe bodamica, n’est qu’une auricularia ainsi que nous avons pu le constater dans la coll. Locard Ă  Paris). En Italie, par contre, Westerlund paraĂźt faire allusion soit Ă  la forme Doriana de Sicile, dont nous reparlerons, soit Ă  certaines formes citĂ©es par les auteurs anciens dans les lacs de l’Italie du Nord. Mais nous Ă©prouvons quelque doute sur l’identitĂ© de ces derniĂšres. Porro 61, par exemple, cite dans le lac de CĂŽme une var. C. anfractu ultimo rugoso, ad sut. angulato, qu’il assimile Ă  L. lacustris Stud. Mais est-ce une vraie lacustris, ou une intermedia ? D’autre part, De Betta 62 signale la var. lacustris dans les parties basses de la province de Padoue, mais le mĂȘme problĂšme se pose a fortiori dans ce cas.

Jusqu’à plus ample information, nous croyons donc que seules les formes intermedia-turgida et le type habitent les lacs italiens. En outre, il faut signaler l’abondance des formes producta et mĂȘme subula dans les baies tranquilles de ces lacs. Par exemple, Pollonera 63 mentionne une forme productissima Ă  Arona (lac Majeur), Porro, une var. spira elongata, dans le lac de CĂŽme, etc. Nous ayons mesurĂ© des individus à 1,92-2,02-2,05 du lac Majeur. Quant au lac de Lugano, l’espĂšce paraĂźt y ĂȘtre rare et mal adaptĂ©e.

Quant aux petits lacs de la pĂ©ninsule et de Sicile, on a signalĂ© un certain nombre de formes assez contractĂ©es, pouvant ĂȘtre rattachĂ©es au groupe intermedia-turgida. Par exemple, Ă  la sortie du lac Fucin, dans les mĂȘmes conditions qu’à la sortie des lacs de Bienne et de Morat (qui sont du mĂȘme ordre de grandeur) Paulucci a dĂ©crit une var. fucinensis ressemblant beaucoup aux formes de Nidau (ancienne Thielle), de Sugiez et de la Maison Rouge et devant prĂ©senter une moyenne de 1,60 environ. De mĂȘme, nous avons mesurĂ© des exemplaires de 1,50-1,60 des lacs de Bolseno et di PiĂ©diluco (Sabina).

Enfin, en Sicile, dans le petit lac de Lentini (qui est toujours de l’ordre de grandeur du lac de Morat), Bourguignat a dĂ©crit sa var. Doriana. L’exemplaire que nous avons pu mesurer dans sa collection est de 1,44 (hauteur 31,6 mm). Cette forme pourrait ĂȘtre attribuĂ©e Ă  la var. lacustris si toute la population dont elle a fait partie Ă©tait du mĂȘme ordre de contraction. Mais il est plus probable qu’il s’agit d’une morphose individuelle de race intermedia.

VIII. Les lacs du nord de l’Europe. —  Si les variĂ©tĂ©s lacustris et bodamica n’existent pas Ă  coup sĂ»r dans les lacs italiens, on trouve par contre au nord de l’Europe toute la gamme des races contractĂ©es et cela dans les mĂȘmes conditions qu’en Suisse.

Les formes danoises sont clairement figurĂ©es par Isager et Nielsen 64. Il importe ici de distinguer les lacs du Jutland et ceux du Seeland. Les plus grands de ces derniers n’hĂ©bergent que le type et la var. subulata West. : par exemple, le Fureso, qui chiffre environ 4 km de long, est habitĂ© par une belle forme allongĂ©e rappelant les formes nĂ©olithiques de la TĂšne 65. De mĂȘme, en Fionie, le NorresĂž hĂ©berge de telles formes. Par contre, le groupe de lacs situĂ©s dans les parties rocheuses du centre du Jutland a vu se constituer les variĂ©tĂ©s contractĂ©es. La var. lacustris typique habite le JulsĂž et le Knud-sĂž, deux lacs de forme ovalaire dont les rivages sont exposĂ©s aux vagues. Les exemplaires figurĂ©s par Isager et Nielsen, sous fig. 2 b et c, sont identiques aux individus du LĂ©man, prĂšs de Nyon (1,37-1,42 environ de moyenne) et doivent tenir de la mĂȘme race. Or, ce sont des exemplaires soumis Ă  l’action des vagues, « Braendingsformer » comme disent ces auteurs. Par contre, le Messe, qui est un peu plus grand, ne contient qu’une lacustris moins typique, un peu plus allongĂ©e. Les exemplaires que je dois Ă  l’obligeance de M. H. Schlesch (et qui ont Ă©tĂ© recueillis par Isager, prĂšs d’Alken) rappellent les individus du LĂ©man Ă  Rolle par exemple (1,50 environ). Mais les dĂ©pĂŽts de leur test semblent indiquer qu’ils ont vĂ©cu en des endroits assez fournis en vĂ©gĂ©tation pour attĂ©nuer l’effet des vagues. D’autre part, l’intĂ©rieur blanc nacrĂ© de la coquille paraĂźt dĂ©celer l’albinisme de l’animal et rend ainsi possible l’attribution de ces formes Ă  la race lacustris (plus ou moins mĂȘlĂ©e d’intermedia). Quant aux petits lacs allongĂ©s (qui prolongent le JulsĂž), l’AlmindsĂž et le LangsĂž, ils ne sont habitĂ©s que par le type de l’espĂšce (ou la var. subulata dans l’AlmindsĂž) et par des formes intermedia (fig. 1, a de Isager et Nielsen) Ă©voquant la race de la Maison Rouge (LangsĂž).

Au total, il semble exister dans les lacs danois des formes oscillant entre les types lacustris et subulata. En ce qui concerne la Suùde, il s’y ajoute naturellement les types bodamica qui peuplent les grands lacs. J’ai pu en mesurer quelques exemplaires du lac Wettern et du lac de Hielmaren : il s’agit de formes de 1,30 environ de moyenne, identiques à celles du Bodan ou du lac de Neuchñtel. Ces formes se trouvent, en outre, dans des lacs plus petits, comme le lac Tisaren, qui est de l’ordre de grandeur du lac de Neuchñtel.

En Finlande, enfin, existe aussi une forme lacustris, mais nous n’avons pu faire la preuve de la prĂ©sence des formes bodamica. Dans le lac de Suomussalmi, Ă  KiantajĂ€rvi (au nord-est de la Finlande, Ă  environ 65° n.), Onni Sorsakoski a trouvĂ© par exemple une petite forme lacustris de 1,43-1,44 environ de moyenne.

IX. Les lacs du sud-est de l’Europe et de l’Asie occidentale

Le lac Balaton, grand lac allongĂ© dont l’une des rives est sablonneuse et couverte de roseaux, et l’autre accidentĂ©e, bordĂ©e d’anciens volcans, n’a donnĂ© lieu Ă  aucune adaptation spĂ©ciale de l’espĂšce. Servain ne signale que le type et la var. producta. Les 10 exemplaires que nous avons pu mesurer montrent, en outre, l’existence de formes turgida à 1,64-7 (Ă  cĂŽtĂ© de producta à 2,03).

Les lacs de Janina, de CopaĂŻs, de YĂ©nidjĂ©-Vardar (MacĂ©doine) semblent ĂȘtre dans le mĂȘme cas : Ă  cĂŽtĂ© de turgida à 1,55-1,65 que nous devons Ă  l’obligeance de M. le Dr Joyeux, on trouve des producta à 1,90. Mais une exploration soigneuse sur les rivages pierreux serait naturellement nĂ©cessaire avant de conclure Ă  la non-existence des formes lacustres.

Par contre, en Asie Mineure et en ArmĂ©nie, on a signalĂ© de nombreuses formes intĂ©ressantes par leur contraction. Dans le lac d’Homs, en Syrie, Locard 66 a dĂ©crit une var. Chantrei (et une var. Homsiana qui n’en diffĂšre en rien) de petite taille et assez contractĂ©e dont la moyenne de contraction est de 1,58-1,60 environ (d’aprĂšs les exemplaires de la collection Bourguignat) et les extrĂȘmes 1,44 et 1,70. Il s’agit donc d’une forme de contraction moyenne pouvant ĂȘtre rattachĂ©e au groupe intermedia. Des formes analogues, mais un peu plus allongĂ©es, existent Ă  CĂ©sarĂ©e de Cappadoce (v. Caesareana Bgt.) et Ă  Lagodeschi, prĂšs de Tiflis (v. Lagodeschina Bgt.), nous ignorons dans quelles conditions (le test de ces formes est solide et de faciĂšs lacustre).

Enfin, dans le lac Goktschak existe une var. armenica (voir Westerlund, loc. cit., p. 28) figurĂ©e par Kobelt 67 qui est une intermedia tendant vers lacustris. La fig. 176 de Kobelt paraĂźt ĂȘtre une lacustris vraie.

X. Les lacs d’AmĂ©rique. —  On sait que la LimnĂŠa stagnalis existe dans l’AmĂ©rique du Nord, oĂč elle a reçu diffĂ©rents noms spĂ©ciaux (L. appressa Say, par exemple). Or, elle y donne lieu Ă  la mĂȘme gamme de variations qu’en Europe. Dans le Kootenay Lake, en Colombie britannique (lac trĂšs allongĂ©, comparable aux lacs italiens), existe une forme subulĂ©e de 1,88 de moyenne. Au lac Watcom, en Californie, existe par contre une lacustris typique, dont nous avons mesurĂ© des individus à 1,35-1,43. Enfin, dans certains lacs du Canada vivent des lacustris-intermedia à 1,56-1,60 dont nous avons pu voir quelques Ă©chantillons, mais sans indications prĂ©cises de localitĂ©.

Conclusion

Cherchons maintenant Ă  tirer quelque vue d’ensemble de l’examen de l’ensemble de ces lacs. Si l’on distingue les six phĂ©notypes bodamica (1,29-1,36 de moyenne), lacustris (1,37-1,45), intermedia (1,50-1,60), turgida (1,65-1,70), typica (1,71-1,80) et producta-subula (1,81-1,90), on peut dire que ces formes se rĂ©partissent comme suit :

  • Bodamica : lac de NeuchĂątel, Bodan, lacs Wettern, Hielmaren et Tisaren (SuĂšde).
  • Lacustris : les mĂȘmes lacs. En outre, le LĂ©man, les lacs de Bienne et de Morat, le WĂŒrmsee (BaviĂšre), le MossĂž (?), le Julse et le Knudse (Danemark), le lac de Suomussalmi (Finlande), le lac Goktsehak (?), en ArmĂ©nie et le lac Watcom (Californie).
  • Intermedia : les mĂȘmes lacs, avec, en outre : le Weissensee (lacustris ?), le lac de CĂŽme, le lac Fucino (Fucinensis), le lac de Lentini, en Sicile, le LangsĂž (Danemark), le lac d’Homs, en Syrie (v. Chantrei, Homsiana, etc.) et certains lacs du Canada.
  • Turgida : sans doute dans tous les mĂȘmes lacs, avec en outre : lacs de Zoug, des Quatre-Cantons, de Zurich, d’Annecy, du Bourget, de Bolsena (?), lac Balaton, lac de Janina, lac CopaĂŻs, de YĂ©nissĂ©-Vardar, de Cachemire.
  • V. Typus : lacs de Thoune, de Zoug, des Quatre-Cantons, de Zurich, Bodan, lac CopaĂŻs.
  • Producta-subula : lacs du Bourget, de Thoune, de CĂŽme, lac Majeur, lac de Lugano (?), NorresĂž, AlmindsĂž et FuresĂž (Danemark), lac Balaton, lac de Cirknitz (Carniole), de Loppio (Tyrol), Kootenay Lake (Californie).

Peut-on maintenant Ă©tablir quelques rĂšgles expliquant la rĂ©partition de ces diffĂ©rents phĂ©notypes ? En gros, nous le croyons, mais, indĂ©pendamment de la question des races hĂ©rĂ©ditaires, il ne faut pas se dissimuler qu’un grand nombre de facteurs peuvent interfĂ©rer ici et, par consĂ©quent, enlever tout absolu aux lois statistiques qu’il est possible d’établir. Cherchons Ă  prĂ©ciser le rĂŽle de ces facteurs.

La surface totale du lac, tout d’abord, joue un rĂŽle indĂ©niable.

On constate ainsi que la var. bodamica n’habite que les grands lacs la var. lacustris Ă©tant seule reprĂ©sentĂ©e dans les lacs plus petits. Par exemple, la premiĂšre forme habite le lac de NeuchĂątel, alors que les lacs de Bienne et de Morat ne possĂšdent que la seconde. Les lacs danois ne connaissent que la lacustris alors que la SuĂšde a produit des bodamica. Le lac de Constance comparĂ© aux lacs bavarois (plus petits) donne lieu Ă  une remarque analogue, etc. Une grande surface lacustre est donc nĂ©cessaire pour qu’apparaisse la var. bodamica. Mais la rĂ©ciproque n’est pas vraie, et tout grand lac n’engendre pas de telles formes (par exemple le LĂ©man ou les lacs italiens) pour les raisons que l’on va voir. L’importance de la surface totale vient Ă©videmment de ce qu’un grand lac produit des vagues plus fortes et plus frĂ©quentes. Cependant, il est clair que certaines rives du lac de Bienne, par exemple, qui n’hĂ©bergent que des lacustris, sont plus exposĂ©es que certaines rives neuchĂąteloises oĂč cependant vit la bodamica : c’est donc que ce dernier type, une fois nĂ©, envahit peu Ă  peu tous les littoraux sur lesquels il peut l’emporter sur des formes moins contractĂ©es que lui.

En second lieu, la forme, la profondeur ou l’orientation des lacs jouent un rĂŽle essentiel. Il semble Ă©vident, par exemple, que, si le lac des Quatre-Cantons ignore les types lacustris ou mĂȘme intermedia, que connaissent les lacs de Bienne et de Morat, bien que le premier ait une superficie totale trĂšs supĂ©rieure, c’est que le lac est dĂ©coupĂ© en bassins irrĂ©guliers, dont chacun constitue une sorte de lac sĂ©parĂ©, et surtout qui sont tous bordĂ©s de montagnes Ă©levĂ©es, dispersant les vents en courants d’air locaux au lieu de les laisser agir sur les eaux Ă  la maniĂšre de la bise sur le LĂ©man ou le vent d’ouest sur la rive nord du lac de NeuchĂątel. De mĂȘme, si l’on compare les lacs italiens, qui ne prĂ©sentent guĂšre de variĂ©tĂ©s lacustres, aux lacs LĂ©man ou de NeuchĂątel, on ne peut s’empĂȘcher d’ĂȘtre frappĂ© par la dentelure de leurs rives, opposĂ©e Ă  la forme rĂ©guliĂšre des grands lacs de Suisse, sans parler des montagnes qui les abritent en les entourant. Nous avons, d’autre part, comparĂ© plusieurs fois le LĂ©man (en partie abritĂ© Ă  l’est, et orientĂ© de maniĂšre Ă  ce que ses rives ne sont presque jamais exposĂ©es qu’à un vent Ă  la fois) au lac de NeuchĂątel et au Bodan, exposĂ©s de toute part : or, la var. bodamica n’habite pas le LĂ©man. Nous avons dĂ©jĂ  comparĂ© Ă©galement, ce cas Ă  celui des deux rives nord et sud du lac de NeuchĂątel, dont l’une, plus abritĂ©e, ignore toute bodamica. Il reste, enfin, Ă  dire que, outre les lacs dentelĂ©s comme les lacs italiens, il existe des lacs trĂšs allongĂ©s, comme le lac du Bourget, le Kootenay Lake, etc., qui sont propices aux formes producta.

Mais rien de tout cela n’est absolu. Le Furese du Seeland danois, lac ovalaire aussi grand que le JulsĂž (Jutland) qui est allongĂ©, ne contient que la var. subula, alors que l’autre connaĂźt la lacustris, etc. Sans parler des influences chimiques possibles, dont nous ignorons tout, il faudrait encore savoir, pour expliquer de telles exceptions, quelles ont Ă©tĂ© les premiĂšres races apparues dans ces lacs et depuis combien de temps l’espĂšce s’y multiplie.

Le temps est, Ă  cet Ă©gard, le troisiĂšme grand facteur Ă  envisager. Pourquoi la LimnĂŠa stagnalis, qui a produit d’admirables adaptations lacustres aux deux extrĂ©mitĂ©s de la Suisse (lacs romands et Bodan), n’a-t-elle pas pu s’adapter aux lacs de la Suisse centrale ? Ce ne semble pas ĂȘtre pour des raisons chimiques ou physiologiques puisque l’espĂšce habite Zoug, Cham, KĂŒssnacht, Fluelen, etc., et cela en des conditions d’agitation oĂč l’on ne trouve plus que des intermedia ou des lacustris dans les stations correspondantes de la Suisse romande. Le problĂšme prend une signification dĂšs que l’on compare ces faits avec la situation des littoraux de la TĂšne, au nĂ©olithique et jusqu’au Ve siĂšcle de notre Ăšre : on constate que le lac de NeuchĂątel a passĂ© par une Ă©poque oĂč les formes allongĂ©es Ă©taient seules Ă  lutter contre les vagues et oĂč vraisemblablement, dĂšs lors, elles n’avaient pas conquis toutes les rives, mais restaient localisĂ©es, comme aujourd’hui Ă  Zoug ou Ă  KĂŒssnacht, dans les golfes ou sur les grĂšves moyennement exposĂ©es. Il semble donc qu’il faille un temps trĂšs long pour qu’un lac donne naissance Ă  des formes lacustris et pour que les formes typiques de l’espĂšce soient supplantĂ©es par les variĂ©tĂ©s nouvelles. On peut ainsi se demander lĂ©gitimement si les lacs de la Suisse centrale ne sont pas simplement des lacs Ă  peuplement rĂ©cent, du point de vue de la LimnĂŠa stagnalis. L’hypothĂšse est d’autant plus vraisemblable qu’ils sont situĂ©s au pied mĂȘme des Alpes et qu’ils ont Ă©tĂ© recouverts par les glaces ou refroidis par des eaux glaciaires bien plus longtemps que les lacs de NeuchĂątel ou de Constance. On peut mĂȘme aller plus loin et se demander si la diffĂ©rence des formes du LĂ©man et du lac de NeuchĂątel ne tiendrait pas aussi en partie au facteur temps. Si le caractĂšre plus abritĂ© de la majeure partie des rives du LĂ©man suffit, croyons-nous, Ă  expliquer la diffĂ©rence de contraction entre les LimnĂ©es de ces rives et celles de NeuchĂątel, il n’en est pas moins certain que la forme bodamica serait mieux adaptĂ©e Ă  ces rives que la forme lacustris. En particulier, il est curieux que la premiĂšre de ces formes ne soit pas reprĂ©sentĂ©e dans le « Petit lac », c’est-Ă -dire sur le littoral de Nyon Ă  Coppet, qui prĂ©sente une exposition maximale aux vents. Un tel fait peut ĂȘtre dĂ» Ă  cette rĂšgle, suivant laquelle les phĂ©notypes d’une station donnĂ©e dĂ©pendent de l’ensemble de la population du lac et pas seulement des conditions de cette station (et cela Ă  cause des migrations, des croisements, du passĂ© des individus, etc.). Mais il se pourrait aussi que la faune du LĂ©man soit plus jeune que la faune neuchĂąteloise. Non seulement, comme l’a montrĂ© Favre, la LimnĂŠa stagnalis n’est pas apparue aussi vite que d’autres dans le « Petit lac » et a Ă©tĂ© longtemps rare, mais encore le LĂ©man, dans son ensemble, a Ă©tĂ© recouvert plus longtemps par le glacier du RhĂŽne que le lac de NeuchĂątel : la derniĂšre avance du glacier a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©e au Mormont (Ă  mi-chemin entre les deux lacs) et, d’aprĂšs les gĂ©ologues que nous avons consultĂ©s, nos collĂšgues E. Argand, Jeannet et E. Gagnebin il peut y avoir eu jusqu’à 1000 ans d’écart entre le peuplement des deux nappes lacustres. Si les lacs romands ont 10 000 ans (les estimations varient malheureusement entre 10 000 et 30 000 ans !), cela ferait un Ă©cart apprĂ©ciable.

On voit la complexitĂ© du problĂšme et il ne faut pas s’étonner, dĂšs lors, que l’on ait peine Ă  trouver des relations absolues entre la grandeur des lacs et le caractĂšre des LimnĂ©es. Bornons-nous donc Ă  formuler quelques conclusions, en guise de premiĂšre approximation et que nous retrouverons aprĂšs l’analyse gĂ©nĂ©tique des produits de nos Ă©levages.

PremiĂšre conclusion : la var. bodamica n’habite que les plus grands lacs, et encore Ă  condition que leurs rives soient suffisamment exposĂ©es aux vents, c’est-Ă -dire non dĂ©coupĂ©es par de trop nombreux caps ni protĂ©gĂ©es par des montagnes trop proches (lacs de NeuchĂątel, de Constance et de SuĂšde).

DeuxiĂšme conclusion : la var. lacustris n’habite Ă©galement que de grands lacs, mais moins exposĂ©s, en moyenne, ou de superficie infĂ©rieure Ă  celle des prĂ©cĂ©dents (LĂ©man, lacs de Bienne, Morat, lacs danois, etc.).

TroisiĂšme conclusion : la var. intermedia (et formes connexes) peut apparaĂźtre dans des lacs ne possĂ©dant pas les variĂ©tĂ©s prĂ©cĂ©dentes. Ces lacs sont en rĂšgle gĂ©nĂ©rale plus exigus que les derniers (lac d’Homs) ou moins profonds (lac Fucino), plus abritĂ©s ou Ă©ventuellement plus jeunes.

QuatriĂšme conclusion : les variĂ©tĂ©s lacustres (bodamica-intermedia) n’existent pas dans tous les lacs oĂč l’espĂšce les utiliserait avec profit pour s’adapter aux milieux exposĂ©s. Que ce fait soit, oui ou non, dĂ» Ă  l’influence du temps, il prouve d’ores et dĂ©jĂ  que les types contractĂ©s ne rĂ©sultent ni d’une influence immĂ©diate et automatique du milieu, ni d’une mutation rĂ©pandue de maniĂšre homogĂšne dans toutes les populations.

CinquiĂšme conclusion : le milieu lacustre peut mĂȘme donner lieu Ă  des variations plus ou moins accentuĂ©es en sens inverse de la contraction. Ces formes producta-subula prĂ©fĂšrent ces lacs de petite superficie ou de formes dentelĂ©es. Mais on en trouve dans les grands lacs rĂ©guliers et l’examen des populations fossiles du lac de NeuchĂątel dĂ©montre qu’elles ont pu prĂ©cĂ©der l’apparition des formes contractĂ©es.

Ces conclusions prĂ©parent le terrain pour l’analyse gĂ©nĂ©tique. On ne saurait en tirer, sans plus, aucune thĂ©orie explicative. Nous ne savons pas, en particulier, si les formes contractĂ©es sont issues des formes typiques ou mĂȘme des formes allongĂ©es. Le fait que les subula ont prĂ©cĂ©dĂ©, Ă  la TĂšne, les lacustris ou les turgida semblerait indiquer que celles-ci dĂ©rivent de celles-là 68. Mais il y a pu y avoir un simple remplacement sans filiation aucune. Le fait que des intermedia peuvent apparaĂźtre en l’absence de lacustris semblerait indiquer, d’autre part, que l’intermedia est un premier stade dans la direction lacustris-bodamica. Mais on peut concevoir une Ă©volution procĂ©dant, non en ligne droite, mais par oscillations : type → intermedia → producta → lacustris, etc. : M. F. Chodat a mis le phĂ©nomĂšne en Ă©vidence en ce qui concerne certaines mutations de champignons 69. Un tel balancement n’exclut d’ailleurs nullement, en soi, une vection d’ensemble, donc une orthogĂ©nĂšse quand mĂȘme.

Il importe maintenant d’élever en aquarium et de soumettre ainsi Ă  des conditions identiques toutes les formes analysĂ©es jusqu’ici de marais, de riviĂšres, de lacs et d’étangs communiquant avec les milieux lacustres, pour dĂ©terminer jusqu’à quel point ces formes sont hĂ©rĂ©ditaires, c’est-Ă -dire constituent des gĂ©notypes distincts et constants. Alors seulement, le problĂšme de l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire de nos LimnĂ©es se posera dans toute son ampleur. S’il existe des gĂ©notypes lacustris et mĂȘme bodamica, faudra-t-il les considĂ©rer comme dus Ă  l’action progressive de l’agitation de l’eau des lacs ou sont-ce des mutations apparues sans relation avec le milieu et trouvant dans les lacs un terrain favorable de dĂ©veloppement ? L’examen auquel nous venons de soumettre les formes fossiles et les populations propres aux lacs Ă©trangers ne saurait permettre de trancher cette question. Mais il suffit, dĂšs Ă  prĂ©sent, Ă  dĂ©montrer que les formes contractĂ©es constituent des adaptations indispensables Ă  la conquĂȘte des grands lacs, quoique ne rĂ©sultant pas nĂ©cessairement du contact avec le milieu lacustre.

DeuxiĂšme partie
Les génotypes en aquarium

Tout ĂȘtre vivant prĂ©sente une forme, produit de la relation organisme × milieu. Peut-on, par l’analyse, faire la part respective de chacun des deux termes de cette relation ? Le milieu agit Ă  chaque instant, directement ou indirectement, sur toutes les parties de l’organisme, et l’organisme rĂ©agit Ă  chaque instant sur le milieu tout entier. Aussi toute dĂ©limitation entre l’interne et l’externe est-elle artificielle. Ces termes n’existent pas, Ă  l’état isolé : la relation seule est donnĂ©e. On a nĂ©anmoins, en ce qui concerne l’hĂ©rĂ©ditĂ©, proposĂ© la distinction des morphoses, accommodats ou phĂ©notypes, d’une part (= l’ensemble des caractĂšres non hĂ©rĂ©ditaires dus Ă  l’action actuelle du milieu), et des gĂ©notypes, d’autre part (= l’ensemble des caractĂšres dus Ă  l’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’organisme lui-mĂȘme, quelle que soit l’origine premiĂšre de ces caractĂšres). Nous nous sommes servi jusqu’ici de cette distinction et continuerons Ă  nous en servir. Mais elle a donnĂ© lieu Ă  de sĂ©rieuses objections, parce que c’est souvent arbitrairement et grĂące Ă  de vĂ©ritables pĂ©titions de principe que l’on classe tel caractĂšre dans les propriĂ©tĂ©s d’ordre phĂ©notypique ou d’ordre gĂ©notypique. Il y a lĂ  un danger d’équivoque, qu’il importe maintenant de dissiper, puisque, de l’observation simple nous allons passer Ă  l’expĂ©rience.

On oublie trop facilement, en effet, une circonstance essentielle, c’est qu’on ne mesure jamais que des phĂ©notypes : mĂȘme en laboratoire, l’animal est toujours influencĂ© par son milieu. Mais ces phĂ©notypes peuvent ĂȘtre purs ou impurs, c’est-Ă -dire appartenir Ă  une seule lignĂ©e ou Ă  plusieurs lignĂ©es mĂȘlĂ©es. Comment donc dĂ©finir les caractĂšres d’une lignĂ©e pure, c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment d’un gĂ©notype ? ConsidĂ©rons deux groupes de phĂ©notypes purs A et B et Ă©levons-les concurremment dans les milieux 1, 2, 3, 4, etc. Nous verrons que dans chacun de ces milieux les groupes de phĂ©notypes prĂ©sentent entre eux des diffĂ©rences : A₁ ≠ B₁ ; A₂ ≠ B₂, etc. C’est en raison de cela mĂȘme que nous conclurons qu’ils sont de races distinctes. Nous pouvons alors appeler gĂ©notypiques ces caractĂšres diffĂ©rentiels, mais Ă  condition d’envisager l’ensemble des phĂ©notypes possibles. Un gĂ©notype, ce n’est donc pas un groupe de caractĂšres donnĂ©s statiquement, ceux de A₂ par exemple, mais ce qu’il y a de commun Ă  tous les phĂ©notypes purs, de mĂȘme descendance, et dans toutes les conditions possibles. Pour parler comme les physiciens, ce n’est pas un terme absolu, mais un terme covariant. C’est par abrĂ©viation seulement, que l’on appelle gĂ©notypes deux groupes de phĂ©notypes purs, par exemple A₂ et B₂, placĂ©s dans un milieu dĂ©terminĂ© et qui diffĂšrent l’un de l’autre dans ce mĂȘme milieu : il faudrait dire, pour ĂȘtre complet, que ce sont deux phĂ©notypes diffĂ©rant Ă  cause de leurs gĂ©notypes. Le gĂ©notype lui-mĂȘme, en effet, ne se voit jamais : on en construit seulement la notion par la comparaison des phĂ©notypes qu’il produit.

On admettra donc, dans la mesure oĂč ce qui prĂ©cĂšde est exact, que toute LimnĂ©e, rĂ©coltĂ©e dans la nature ou Ă©levĂ©e en aquarium, prĂ©sente une contraction phĂ©notypique (rĂ©sultant de l’action du milieu sur la croissance de ces individus) et une contraction gĂ©notypique (contraction moyenne du gĂ©notype pur ou des gĂ©notypes mĂȘlĂ©s qui rĂ©sultent de son hĂ©rĂ©ditĂ©). Nous n’avons Ă©tudiĂ© jusqu’à prĂ©sent que des phĂ©notypes dus Ă  des milieux trĂšs hĂ©tĂ©rogĂšnes, d’une part, et caractĂ©risant, d’autre part, des populations qui pouvaient ĂȘtre pures ou impures. Passons donc, maintenant, de cette analyse des phĂ©notypes, Ă  celle des gĂ©notypes.

Pour ce faire, deux conditions sont nĂ©cessaires, mais suffisantes. En premier lieu, il convient de ramener Ă  des milieux identiques tous nos phĂ©notypes. Nous allons donc prĂ©lever quelques exemplaires de chacun des types de populations Ă©tudiĂ©s jusqu’à prĂ©sent, en cultiver la descendance dans des aquariums de mĂȘmes dimensions et mesurer les diffĂ©rences moyennes d’une population Ă  l’autre. Les types moyens ainsi obtenus seront toujours des phĂ©notypes, puisque leur indice de contraction rĂ©sultera en partie de leur milieu nouveau, mais ce milieu Ă©tant le mĂȘme pour tous, les diffĂ©rences observĂ©es entre ces phĂ©notypes ne pourront ĂȘtre dues qu’à leur gĂ©notype. Nous conviendrons donc d’appeler par abrĂ©viation « gĂ©notypes » ces phĂ©notypes Ă©levĂ©s en conditions identiques et diffĂ©rant Ă  cause de leurs gĂ©notypes. Mais il faudra bien se rappeler que c’est par une sorte d’abus de langage, et que la dĂ©termination complĂšte des caractĂšres gĂ©notypiques ne pourrait se faire qu’en Ă©levant nos populations dans toutes les conditions possibles successivement. Nous ne l’avons pas essayĂ© et nous sommes limitĂ© Ă  un seul milieu de comparaison : l’aquarium Ă  eau immobile. Il ne faudra donc pas oublier que deux populations A et B qui diffĂ©reront dans un tel milieu seraient peut-ĂȘtre identiques d’aspect dans un second milieu (dans un aquarium Ă  eau agitĂ©e, par exemple, ou dans une mare) et que deux populations, A et A’, identiques dans notre milieu, seraient peut-ĂȘtre diffĂ©rentes dans le second. Mais, comme les Ă©levages prennent un temps considĂ©rable, nous avons dĂ» nous borner. Les phĂ©notypes que nous avons pu distinguer ainsi sont donc sĂ»rement dus Ă  des gĂ©notypes diffĂ©rents et constituent ainsi une premiĂšre mesure de ces gĂ©notypes. Quant aux phĂ©notypes demeurĂ©s identiques, ils peuvent ĂȘtre, eux aussi, dus Ă  des gĂ©notypes distincts, mais peu importe pour notre sujet. En effet, l’essentiel pour nous est d’élever toutes les populations dans un mĂȘme milieu immobile, pour voir jusqu’à quel point les formes lacustres contractĂ©es conservent leurs caractĂšres en eau stagnante.

En second lieu, il convenait, pour déterminer nos génotypes, de procéder en lignées pures. Pour ce faire, nous avons élevé, non pas une seule, mais cinq générations successives de chaque population, en les épurant progressivement.

Le rĂ©sultat essentiel de cette double opĂ©ration a Ă©tĂ© de mettre en Ă©vidence l’existence de deux races (au moins) propres aux milieux lacustres, et correspondant aux phĂ©notypes naturels lacustris et bodamica. En particulier, nous avons obtenu six gĂ©nĂ©rations successives parfaitement constantes de bodamica, prĂ©sentant en aquarium une moyenne de 1,43, donc une contraction plus forte que celle de la plupart des stations du LĂ©man, mesurĂ©es en nature ! Bien plus, en croisant ces bodamica avec des producta, nous avons obtenu une disjonction mendĂ©lienne des deux gĂ©notypes, ce qui montre assez qu’il s’agit de races vĂ©ritables.

Il convient donc, pour mettre en valeur un fait aussi inattendu, d’analyser soigneusement les diverses races possibles, diffĂ©renciables en aquarium, Ă  commencer par les races d’eaux stagnantes et Ă  terminer par les bodamica.

§ 13. — Les conditions d’élevage

Il n’est pas aisĂ© d’élever des animaux en conditions identiques. C’est mĂȘme, comme nous allons le voir, impossible en fait. Tout au plus peut-on Ă©liminer les principales causes d’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©.

Les dimensions des aquariums, tout d’abord, peuvent ĂȘtre constantes. Nous nous sommes servi de bocaux cylindriques de verre, de 17 à 18 cm de hauteur, de 11 à 12 cm de diamĂštre et de 1 œ litre de contenance. Tous les bocaux ont Ă©tĂ© placĂ©s dans la mĂȘme piĂšce et soumis par consĂ©quent aux mĂȘmes variations de tempĂ©rature. L’eau dont nous avons usĂ© est une eau de source (l’eau de l’Areuse, canton de NeuchĂątel), trĂšs calcaire et ayant parcouru quelques kilomĂštres dans les conduites avant de parvenir Ă  notre robinet. En Ă©tĂ© seulement, nous avons transportĂ©, par deux reprises, nos Ă©levages au canton de Vaud, au-dessus de Lutry, oĂč l’eau s’est trouvĂ©e diffĂ©rente : mais toutes les races ont Ă©tĂ© soumises Ă  ce mĂȘme traitement. Quant Ă  la vĂ©gĂ©tation, chaque bocal contient quelques tiges de Fontinalis, destinĂ©es Ă  entretenir l’oxygĂ©nation et toutes prĂ©levĂ©es dans un mĂȘme ruisseau rapide, Ă  Saint-Blaise, oĂč jamais notre LimnĂ©e n’a pu vivre. La quantitĂ© des mousses a Ă©tĂ© maintenue sensiblement identique, d’un bocal Ă  l’autre, mais ici l’arbitraire commence : c’est Ă  vue que nous avons procĂ©dĂ© et, d’autre part, il est Ă©vident que si le paquet de mousse reste vigoureux dans tel bocal, il s’étiolera peut-ĂȘtre dans tel autre, on ne sait pour quelle raison.

La propretĂ© de l’eau, d’autre part, dĂ©pend de la santĂ© des mousses, de l’exposition du bocal Ă  la lumiĂšre, du renouvellement de l’eau, de la nourriture, de la quantitĂ© des animaux inclus, etc. Rien de tout cela ne peut ĂȘtre constant.

Pour la lumiĂšre, j’ai essayĂ© de maintenir un Ă©clairage identique pour tous, mais il est Ă©vident qu’avec 60 bocaux, et lorsqu’on est obligĂ© de les disperser autour de sa table de travail, ou mĂȘme d’en garnir sa bibliothĂšque en mettant les livres par terre, il peut y avoir des variations d’un bocal Ă  l’autre ! Quant au renouvellement de l’eau, je nettoie en principe tous les aquariums chaque dimanche, mais aussi toutes les fois que l’eau d’un bocal commence Ă  se troubler et Ă  sentir. Ici de nouveau il y a des hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©s possibles.

La nourriture a consistĂ© uniquement en salades. La salade pommĂ©e est le met prĂ©fĂ©rĂ© de l’espĂšce, en aquarium : une feuille posĂ©e sur l’eau est dĂ©vorĂ©e en quelques jours. Quand je n’ai pu m’en procurer, je me suis servi de chicorĂ©e, mais cela ne s’est pas produit souvent. Les jeunes, sortant de l’Ɠuf, commencent par lĂ©cher les parois du bocal durant quelques jours, avant de se mettre Ă  la salade. Aussi est-il bon de laisser, pendant la maturation de l’Ɠuf, le bocal sans hĂŽtes, pour que les algues se dĂ©veloppent sur le verre.

Tout cela peut Ă  la rigueur se rĂ©gler. Une grosse question, par contre, c’est la quantitĂ© des animaux. S’ils sont trop nombreux, ils se dĂ©veloppent mal, mettent un temps trĂšs long Ă  croĂźtre et restent plus allongĂ©s que les individus de mĂȘme ponte Ă©levĂ©s Ă  raison de 5 ou 6 par bocal. Ces exemplaires mal dĂ©veloppĂ©s sont surtout difficiles Ă  classer dans une race ou l’autre, et altĂšrent les moyennes. Il faut donc, en principe, n’élever que 10 Ă  20 individus par bocal. Mais on voit d’ici la difficultĂ© Ă  tenir la balance Ă©gale entre tous les aquariums ! C’est lĂ  la principale cause, croyons-nous, des variations d’une gĂ©nĂ©ration Ă  l’autre que nous constaterons dans la suite. Aussi, faut-il toujours, pour dĂ©terminer une race avec sĂ©curitĂ©, Ă©lever plusieurs gĂ©nĂ©rations successives, comme nous avons cherchĂ© Ă  le faire.

Mais cela n’est rien encore. Le plus gros obstacle Ă  l’homogĂ©nĂ©itĂ© des Ă©levages, c’est la durĂ©e de vie des LimnĂ©es. Comme l’a Ă©tabli avec prĂ©cision KĂŒnkel 70, la LimnĂŠa stagnalis n’est arrivĂ©e Ă  pleine maturitĂ©, dans son aquarium, qu’à deux ans. Seulement, elle pond Ă  5-6 mois dĂ©jĂ , est donc adulte sexuellement avant de l’ĂȘtre conchyliologiquement. Cet auteur a mĂȘme observĂ© que la LimnĂ©e doublait de taille entre le moment des premiĂšres pontes et la fin de la croissance (ses deux exemplaires sont parvenus Ă  43 et 47 cm).

Il va de soi que nous ne pouvions songer Ă  Ă©lever cinq gĂ©nĂ©rations successives pendant deux ans chacune. Il eĂ»t fallu des locaux
 et des assistants. Nos Ă©levages nous ont dĂ©jĂ  pris trois ans et, j’ose le dire, le mĂ©tier n’est pas toujours amusant. Il fallait donc trouver une autre solution.

En rĂ©alitĂ©, la maturitĂ© de la coquille dĂ©pend en partie du milieu. Nous avons constatĂ© l’existence, en Ă©tudiant les phĂ©notypes en nature, de populations entiĂšres qui ne dĂ©passent pas 18 à 29 mm de hauteur. C’est le cas des arenaria de Colbeau des dunes de Belgique. J’ai rĂ©coltĂ© et mesurĂ© 150 exemplaires d’une mĂȘme station (Woodfordbridge, prĂšs Londres), dont neuf seulement dĂ©passaient 25 mm (et sur ces neuf, deux seulement atteignaient 27 mm). Ces exemplaires Ă©taient parfaitement adultes, Ă  sept ou mĂȘme huit tours de spire (voir pl. 6 fig. 40-41). Or, c’est justement la taille de nos individus d’aquarium au moment oĂč ils se mettent Ă  pondre. Ils ont Ă  ce moment six Ă  sept tours de spire. Si on les laisse vivre, il est clair qu’ils grandiront encore, mais peu. Si on les laisse grandir, il est clair Ă©galement que leur indice de contraction diminuera de valeur, puisque, prĂšs de la maturitĂ©, l’ouverture s’évase de plus en plus. Mais, au moment de la ponte, ils ont dĂ©jĂ  une forme trĂšs reconnaissable, trĂšs distincte d’une race à l’autre (comme en tĂ©moignent nos planches) et trĂšs mesurable.

Par consĂ©quent, nous avons cru lĂ©gitime d’adopter une convention, la mĂȘme pour tous les Ă©levages : nous tuons tous les exemplaires d’une gĂ©nĂ©ration, dĂšs que la gĂ©nĂ©ration suivante sort des premiers boudins d’Ɠufs pondus par la prĂ©cĂ©dente. L’animal est ainsi conservĂ© six mois en moyenne, dans son aquarium. Malheureusement, si rigide que soit la convention, elle crĂ©e des inĂ©galitĂ©s : il arrive que les premiers Ɠufs soient attaquĂ©s par les acides d’une eau malpropre, ce qui force Ă  conserver les parents une ou deux semaines de plus, etc. Il est Ă©vident, en effet, que si l’on n’attend pas l’éclosion de la gĂ©nĂ©ration qui vient, on risque de voir la lignĂ©e interrompue par accident 71. La conclusion est donc toujours la mĂȘme : il faut multiplier son matĂ©riel pour parer aux chances d’erreur.

En fait, nous sommes parvenu Ă  Ă©lever plus de 4000 exemplaires. Les races obtenues prĂ©sentent des constances statistiques frappantes. C’est bien la preuve que la mĂ©thode suivie a Ă©tĂ© suffisamment prĂ©cise. Mais nous soulignons Ă  dessein toutes ces difficultĂ©s, pour rendre le lecteur, qui reprendrait des Ă©levages en mĂȘmes conditions, attentif Ă  l’arbitraire inĂ©vitable de certains procĂ©dĂ©s. En particulier, lorsqu’on sacrifie une gĂ©nĂ©ration pour mesurer les coquilles, on se trouve en prĂ©sence d’adultes (au sens indiquĂ© tout Ă  l’heure) et d’exemplaires avortĂ©s ou dĂ©cidĂ©ment jeunes. Que faire de ce rebut ? L’éliminer Ă©videmment, mais oĂč est la limite ? Ici l’esprit de finesse doit supplĂ©er Ă  toute rĂšgle fixe, et il intervient inĂ©vitablement dans la recherche une Ă©quation personnelle dont il faut prendre son parti, en essayant de travailler aussi consciencieusement que possible.

C’est pourquoi nous avons photographiĂ© les types de nos races, et c’est surtout pourquoi nous avons dĂ©posĂ© au Museum d’histoire naturelle de la Ville de GenĂšve, une collection de ces types, pour que le rĂ©sultat de ce travail puisse servir Ă  des comparaisons futures. L’étude biomĂ©trique et gĂ©nĂ©tique des adaptations conchyliologiques n’en est, en effet, qu’à ses dĂ©buts, et un champ indĂ©fini de recherches reste ouvert Ă  cet Ă©gard.

§ 14. — Les races I et II

La premiĂšre chose Ă  faire, pour dĂ©terminer dans quelle mesure les phĂ©notypes lacustres sont hĂ©rĂ©ditaires, consistait Ă©videmment Ă  Ă©lever les phĂ©notypes non lacustres, pour voir ce que donnent leurs gĂ©notypes en aquarium. À cet Ă©gard, nous avons dĂ©couvert l’existence de deux races au moins dans les Ă©tangs et les marais. La premiĂšre est celle des formes producta du Loclat (Ă  Saint-Blaise). Elle prĂ©sente cet intĂ©rĂȘt particulier de descendre sans doute en ligne droite des formes nĂ©olithiques de La TĂšne-PrĂ©fargier. On peut, en effet, retracer l’histoire, dans la craie lacustre du Loclat, des producta actuelles Ă  partir d’une forme subula primitive, qui Ă©tait en continuitĂ© directe, lorsque le Loclat Ă©tait une baie du lac de NeuchĂątel, avec les formes identiques qui se sont conservĂ©es dans la craie lacustre de PrĂ©fargier. Il va de soi, d’ailleurs, qu’il s’agit d’une race trĂšs rĂ©pandue, mais sporadiquement, dans les Ă©tangs, et, comme nous le verrons (§ 20), d’une race qui donne mĂȘme dans certaines stations, des phĂ©notypes turgida-elophila.

La seconde race est celle des stagnalis normales. Les deux sĂ©ries que nous avons Ă©levĂ©es proviennent d’individus recueillis dans les canaux de Thielle et dans une mare prĂšs de Champion. Mais cette race doit se retrouver un peu partout (voir § 19) et c’est Ă©videmment la plus commune dans les marais.

Nous ne dĂ©crirons dans ce paragraphe que les sĂ©ries de cinq gĂ©nĂ©rations issues de ces stations, pour renvoyer Ă  plus loin (§ § 19 et 20) les complĂ©ments d’information que nous avons pu obtenir en Ă©levant une ou deux gĂ©nĂ©rations issues d’individus d’autres stations.

La race I, qui est sans doute pure dans le Loclat mĂȘme, comme en tĂ©moigne la constance des gĂ©nĂ©rations successives obtenues en aquarium, prĂ©sente, dans nos bocaux, les caractĂšres suivants : L’animal est blanc-grisĂątre, presqu’aussi pĂąle que celui des races lacustres IV et V, mais avec des variations qui oscillent entre le jaune-blanc et le gris proprement dit. La coquille est pĂąle (et non cornĂ©-brun comme celle de la race II), subulĂ©e, Ă  spire trĂšs rĂ©guliĂšre, trĂšs mince, Ă  suture peu profonde. L’ouverture est petite, plus ou moins oblique, n’atteignant pas la moitiĂ© de la hauteur totale.

Nous avons Ă©levĂ© 418 exemplaires de mĂȘme lignĂ©e, qui ont fourni une moyenne gĂ©nĂ©rale de 1,89. On voit que ce phĂ©notype est plus allongĂ© que le phĂ©notype en nature (1,82), mais c’est lĂ  un phĂ©nomĂšne constant en aquarium, et pour toutes les races. Le premier quartile 72 est de 1,84, le troisiĂšme de 1,94, ce qui fait un Ă©cart quartile de 0,1. Quant aux extrĂȘmes, nous pouvons choisir comme limites le premier et le dernier centile (les millĂ©siles n’auraient plus de sens en aquarium, puisque les Ă©levages ne comportent que 300-500 exemplaires). Le premier centile est de 1,719, ce qui signifie que, sur 418 individus, il n’y a que quatre exemplaires de 1,71 et au-dessous ; en fait : 1 exemplaire à 1,66 ; 2 exemplaires à 1,68 et 1 à 1,71. Le dernier centile est de 2,079. Nous avons obtenu, en effet : 1 exemplaire Ă  2,08 ; 2 exemplaires à 2,09 et 1 à 2,12.

Voici maintenant les fréquences des individus des cinq générations et la courbe de variation totale qui en résulte 73 :

1,65 1,70 1,75 1,80 1,85 1,90 1,95 2,00 2,05 2,10
PremiÚre génération 1 2 7 21 25 24 11 4 2
DeuxiÚme génération 2 3 13 23 35 14 6 1
TroisiÚme génération 1 3 4 7 8 6 1
QuatriÚme génération 2 17 33 40 19 11 2
CinquiÚme génération 1 6 19 27 22 13 8 3 1
Total 3 6 29 83 124 107 57 30 8 1

Les moyennes de ces cinq gĂ©nĂ©rations successives sont de 1,87 ; 1,85 ; 1,92 ; 1,90 et 1,89. Il y a donc pratiquement constance de l’indice de contraction, d’une gĂ©nĂ©ration Ă  l’autre. On pourrait croire Ă  un lĂ©ger allongement, en considĂ©rant ces chiffres, mais il ne dĂ©passe pas les limites du hasard, Ă©tant donnĂ©e l’impossibilitĂ© de maintenir identiques les conditions de l’élevage.

Passons Ă  la race II. La premiĂšre sĂ©rie de cinq gĂ©nĂ©rations que nous avons Ă©levĂ©e provient d’un canal, Ă  Thielle, vers l’embouchure du canal de Thielle-Champion, et exactement sous l’ancien pont de Thielle (sous la route actuelle). Deux raisons nous ont poussĂ© Ă  Ă©tudier ces individus. D’abord c’était une station à 1,69, donc Ă  phĂ©notype contractĂ© (le courant Ă©tait rapide Ă  cet endroit, Ă  l’époque oĂč nous l’avons explorĂ©), et il pouvait ĂȘtre intĂ©ressant de voir si cette contraction correspondait Ă  un phĂ©notype particulier. En second lieu, ce bout de canal est Ă  la conjonction des deux grands canaux du Seeland (Witzwil et Champion), dans lequel nous avons rĂ©coltĂ© tant d’exemplaires contractĂ©s (voir § 4 et pl. 6 fig. 50) : il fallait donc voir si la race était normale. Comme on va le voir, c’est le type mĂȘme de l’espĂšce que nous avons trouvĂ© lĂ , tel qu’on le retrouve en bien d’autres stations.

Cette race est sensiblement plus foncée que la précédente.

L’animal est gris-noir ou jaune-brun. La coquille est, en aquarium, de forme moins allongĂ©e que celle de la race I, Ă  spire non effilĂ©e, croissant trĂšs rĂ©guliĂšrement, Ă  suture peu marquĂ©e, Ă  ouverture atteignant juste, en moyenne, la moitiĂ© de la hauteur totale. La couleur de la coquille est brun-cornĂ©, comme celle des stagnalis habituelles en nature.

Nous avons obtenu 284 exemplaires de cette lignĂ©e, qui prĂ©sentent ensemble une moyenne de 1,83. Une telle moyenne est donc plus allongĂ©e (de +0,05) que la moyenne des stagnalis non lacustres dans la nature. Le premier quartile est de 1,78 et le troisiĂšme de 1,88, ce qui fait un Ă©cart quartile de 0,1, comme pour la race l, mais on voit que tous ces chiffres sont infĂ©rieurs aux indices correspondants de la race prĂ©cĂ©dente. Cela reste vrai du premier centile, qui est de 1,665, et du dernier centile, qui est de 2,039. Enfin, les gĂ©nĂ©rations successives ont fourni des moyennes de 1,80 ; 1,83 ; 1,88 ; 1,81 et 1,85. On voit que la seconde et la cinquiĂšme de ces gĂ©nĂ©rations entrent dans le domaine de variation de la race I, aussi n’est-il pas toujours aisĂ© de distinguer les deux races. Mais, en gros, il nous semble Ă©vident qu’il y a bien lĂ  deux gĂ©notypes : les croisements entre eux-mĂȘmes des individus les plus contractĂ©s de chaque race, ou des plus allongĂ©s, n’ont donnĂ© aucune dĂ©viation.

Voici la statistique des cinq générations 74 :

1,60 1,65 1,70 1,75 1,80 1,85 1,90 1,95 2,00
PremiÚre génération 3 2 6 7 1 2 0 1
DeuxiÚme génération 10 34 53 40 14 3 1
TroisiÚme génération 2 3 2 11 6 4 2
QuatriÚme génération 1 2 6 10 13 10 4 1
CinquiÚme génération 4 12 9 4 1
Total 1 5 20 57 87 71 30 9 4

Cela dit, nous rattacherons Ă  la race II une lignĂ©e provenant d’individus recueillis dans une mare Ă  Champion (mare à 1,75 voir pl. 6 fig. 5-6). Le phĂ©notype en aquarium de cette population s’est trouvĂ© lĂ©gĂšrement plus contractĂ© que celui des exemplaires provenant de Thielle. Deux interprĂ©tations sont Ă©galement possibles Ă  cet Ă©gard. La premiĂšre consisterait Ă  admettre que cette lignĂ©e de Champion est impure et contient des gĂšnes appartenant Ă  la race III (voir paragraphe suivant, une race provenant de Champion Ă©galement et trouvĂ©e dans une mare voisine). Cette solution n’est nullement exclue. Nous n’avons pu, il est vrai, disjoindre la lignĂ©e en deux, en croisant entre eux les individus extrĂȘmes. Mais cinq gĂ©nĂ©rations ne suffisent peut-ĂȘtre pas Ă  cette opĂ©ration, lorsqu’il s’agit des races de marais assez voisines les unes des autres. La seconde interprĂ©tation consisterait Ă  admettre l’existence d’une race intermĂ©diaire entre ce que nous venons d’appeler la race II et ce que nous appellerons la race III. Si c’était le cas, il faudrait ajouter que cette race n’est peut-ĂȘtre pas non plus reprĂ©sentĂ©e Ă  l’état pur dans la prĂ©sente lignĂ©e, car nous allons constater que la troisiĂšme des cinq gĂ©nĂ©rations mesurĂ©es est identique Ă  une gĂ©nĂ©ration quelconque du type de Thielle.

La solution de ce petit problĂšme n’a pas d’intĂ©rĂȘt pour nous puisque la seule chose nĂ©cessaire, pour interprĂ©ter correctement l’hĂ©rĂ©ditĂ© des formes lacustres, est de connaĂźtre la variabilitĂ© en aquarium de la race la plus contractĂ©e de marais et d’étudier cette race à l’état pur. C’est ce que nous ferons au prochain paragraphe. Bornons-nous donc, en ce qui concerne la lignĂ©e de Champion, Ă  dire que notre race II est peut-ĂȘtre, en rĂ©alitĂ©, un complexe de races. Dans cette Ă©ventualitĂ©, appelons dorĂ©navant II B la prĂ©sente lignĂ©e (et II A celle de Thielle) et rĂ©servons la question des rapports entre II A et II B. Nous verrons d’ailleurs que ce gĂ©notype II B se retrouve chez les exemplaires provenant du lac de Bret. Cette circonstance milite plutĂŽt en faveur de l’hypothĂšse d’une race intermĂ©diaire entre II et III. Mais il se pourrait aussi qu’il y eĂ»t des gĂšnes de race III dans l’ascendance des individus de Bret, la race III existant dans le LĂ©man Ă  Cully, c’est-Ă -dire non loin de lĂ . Pour trancher la question dans son ensemble, il faudrait procĂ©der Ă  un grand nombre d’élevages de lignĂ©es de marais. Mais, rĂ©pĂ©tons-le, un tel problĂšme est en dehors du sujet de notre travail. Prenons donc simplement acte de cette difficultĂ© et passons Ă  la description du gĂ©notype II B.

L’animal et la coquille de ce gĂ©notype sont exactement comparables Ă  ceux de II A, sauf que, chez un grand nombre d’individus la spire s’accroĂźt un peu plus rapidement, l’ouverture Ă©tant aussi lĂ©gĂšrement plus haute et plus large que celle du type II A.

Les indices statistiques traduisent cette diffĂ©rence de la maniĂšre suivante. Sur 210 exemplaires, la moyenne de l’indice de contraction s’est trouvĂ© de 1,78 (= moyenne du type stagnalis en nature). Le premier quartile est de 1,739 et le troisiĂšme de 1,830. L’écart quartile est donc de 0,00, c’est-Ă -dire lĂ©gĂšrement infĂ©rieur Ă  celui du gĂ©notype II A. Le premier centile est de 1,625 et le dernier de 1,999. Les gĂ©nĂ©rations successives, enfin, ont donnĂ© des moyennes de 1,76 ; 1,76 ; 1,85 ; 1,78 et 1,78, conformĂ©ment au tableau suivant 75 :

1,60 1,65 1,70 1,75 1,80 1,85 1,90 1,95 2,00
PremiÚre génération 4 7 26 35 25 11 2
DeuxiĂšme 2 7 5 2 3 1
TroisiĂšme 1 2 8 5 4 3 1
QuatriĂšme 1 4 2 4 9 7 1
CinquiĂšme 5 12 7 4
Total 5 13 41 58 51 30 8 3 1

On voit qu’il existe presque les mĂȘmes diffĂ©rences entre ce type et le gĂ©notype II A qu’entre II A et I. Mais la troisiĂšme gĂ©nĂ©ration ressemble si parfaitement Ă  l’une des gĂ©nĂ©rations les plus allongĂ©es de II A que nous n’osons nous prononcer quant Ă  la puretĂ© de cette lignĂ©e.

Si l’on additionne les totaux de II A et II B, on obtient la rĂ©partition suivante :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,60 6
1,65 18
1,70 61
1,75 115
1,80 138
1,85 101
1,90 38
1,95 12
2,00 5

Sur ces 494 exemplaires, la moyenne serait de 1,80, le premier quartile de 1,755, le troisiĂšme de 1,865, l’écart quartile de 0,11, le premier centile de 1,649 et le dernier de 2,029. Que ces derniĂšres valeurs caractĂ©risent une seule race ou un mĂ©lange de deux races, peu importe donc : ce qui est certain, c’est qu’il s’agit encore de races trĂšs allongĂ©es, non susceptibles d’ĂȘtre confondues avec les races de lac, ni mĂȘme avec la suivante.

§ 15. — La race III

Les gĂ©notypes dĂ©crits jusqu’ici constituent l’essentiel des populations des Ă©tangs et des marais de la Suisse romande. Existe-t-il cependant une race non lacustre plus contractĂ©e que II B et susceptible d’ĂȘtre identifiĂ©e Ă  celle des mares de l’ancien lac de NeuchĂątel (mares de la Maison Rouge), ainsi qu’à celle des baies tranquilles des grands lacs de notre territoire ? C’est donc la grosse question des limites entre les gĂ©notypes non lacustres et les gĂ©notypes lacustres qu’il nous faut rĂ©soudre maintenant, avec le maximum de prĂ©cision que comporte une dĂ©termination aussi alĂ©atoire. À cet Ă©gard, les faits rĂ©pondent Ă  notre attente de la maniĂšre la plus suggestive : il existe une race commune aux marais non lacustres et aux lacs, et elle produit dans les lacs des accommodations Ă  phĂ©notypes lacustris ou intermedia, alors qu’elle se prĂ©sente dans les marais sous une forme simplement turgida ou mĂȘme elophila. Nous avons trouvĂ© cette race III Ă  Champion (et Ă  Anet) dans des mares à 1,72, dans le lac de NeuchĂątel Ă  Colombier, Rouges-Terres et Witzwil. Enfin et surtout, les formes de la Maison Rouge se rattachent en aquarium au mĂȘme gĂ©notype.

Nous avons ainsi Ă©levĂ© et mesurĂ© cinq lignĂ©es, de cinq gĂ©nĂ©rations chacune, pouvant ĂȘtre groupĂ©es sous le nom de race III. Mais il convient, cela va de soi, de les dĂ©crire sĂ©parĂ©ment, en commençant par la forme non lacustre, que nous appellerons III A, en continuant par la forme de l’ancien lac de NeuchĂątel (III B), et en terminant par les trois formes de lac, que nous dĂ©signerons par les symboles III C, III D et III E.

Le type III A a Ă©tĂ© recueilli Ă  Champion, dans une tourbiĂšre à 1,72, situĂ©e exactement derriĂšre les anciennes dunes qui marquent la limite extrĂȘme du lac avant la correction des eaux du Jura (voir pl. 6 fig. 9-10). Cette mare n’était donc pas recouverte par la nappe lacustre, mais il va de soi qu’elle a pu ĂȘtre colonisĂ©e par des LimnĂ©es du lac portĂ©es par les Oiseaux. Comme nous le verrons au § 19, le mĂȘme gĂ©notype s’est trouvĂ© en aquarium chez les descendants d’exemplaires d’Anet, rĂ©coltĂ©s dans une mare Ă©galement voisine des limites de l’ancien lac. Si nous en Ă©tions rĂ©duits aux donnĂ©es de la Suisse romande, nous pourrions donc considĂ©rer la race III comme Ă©tant dĂ©jĂ  d’origine lacustre. Heureusement, 17 individus Ă©levĂ©s par Locard dans son aquarium de Lyon nous ont permis de faire la preuve que cette race existe aussi dans des territoires privĂ©s de tout lac et que nous sommes donc en prĂ©sence de la race la plus contractĂ©e vivant en stations non lacustres.

Ce gĂ©notype III A prĂ©sente de notables diffĂ©rences avec les races II A et II B. L’animal a la mĂȘme couleur gris-noir et la coquille la mĂȘme teinte brun-cornĂ©, mais la spire est plus courte, plus conique, s’accroissant plus rapidement ; l’ouverture dĂ©passe en hauteur la moitiĂ© de la hauteur totale et prĂ©sente une forme ample (voir pl. 4 fig. 25-34).

Sur 299 exemplaires, la moyenne s’est trouvĂ©e de 1,698, le premier quartile de 1,649, le troisiĂšme de 1,755 (l’écart quartile est donc de 0,1 environ), le premier centile de 1,529 et le dernier de 1,869. Les gĂ©nĂ©rations successives ont fourni les moyennes de 1,68 ; 1,72 ; 1,67 ; 1,69 et 1,65 :

1,50 1,55 1,60 1,65 1,70 1,75 1,80 1,85
PremiÚre génération 1 0 3 5 4 3
DeuxiĂšme 2 2 12 23 36 27 15 5
TroisiĂšme 1 5 28 34 22 6 3 1
QuatriĂšme 3 4 6 10 3 1
CinquiĂšme 2 9 9 8 3 5 2
Total 6 15 56 76 75 44 21 6

Cette race est donc nettement plus contractĂ©e que le type II. De plus, chose exceptionnelle, elle est plus contractĂ©e en aquarium qu’en nature (la station originelle est de 1,72), mais on peut attribuer cette anomalie Ă  l’impuretĂ© probable de la population dans laquelle ont Ă©tĂ© rĂ©coltĂ©s les parents de la premiĂšre gĂ©nĂ©ration. J’ai choisi, en effet, comme point de dĂ©part de cette lignĂ©e deux exemplaires à 1,54 et 1,55, les plus contractĂ©s de l’endroit. Comme les exemplaires de 1,52 et moins, que nous avons pu trouver vivants dans les canaux de Thielle et d’ailleurs, n’ont jamais donnĂ© en aquarium de gĂ©notype plus contractĂ© que ce type III A, nous sommes ainsi en prĂ©sence de la plus contractĂ©e des races non lacustres. Il importe donc de dĂ©terminer avec prĂ©cision les limites infĂ©rieures de contraction de cette race en aquarium.

Il est curieux, Ă  cet Ă©gard, de constater que le premier centile de III A coĂŻncide avec le premier millĂ©sile du type stagnalis en nature : 1,5299. Sur 399 individus, nous n’en avons donc trouvĂ© que trois de 1,52 et au-dessous : un exemplaire à 1,50 (voir pl. 4 fig. 25), un autre à 1,51 et un troisiĂšme à 1,52. L’individu à 1,50 appartenait Ă  la premiĂšre gĂ©nĂ©ration. Je l’ai Ă©levĂ© Ă  part et l’ai croisĂ© avec un exemplaire à 1,60. Le produit n’a pas Ă©tĂ© plus contractĂ© que celui des tĂ©moins. Un exemplaire à 1,51 (voir pl. 4 fig. 27) appartenant Ă  la seconde gĂ©nĂ©ration a Ă©galement Ă©tĂ© croisĂ© avec un exemplaire à 1,54 : les 30 individus issus de cette union ont donnĂ© une moyenne de 1,67, c’est-Ă -dire identique Ă  celle des autres exemplaires de la troisiĂšme gĂ©nĂ©ration. Il semble donc bien que le type III A constitue une lignĂ©e pure et que les extrĂȘmes infĂ©rieurs croisĂ©s entre eux, ne sauraient donner de produits s’éloignant de la moyenne de cette lignĂ©e.

Analysons maintenant le type III B ou race de la Maison Rouge, ce qui nous permettra de rĂ©soudre enfin le problĂšme si complexe des formes de l’ancien lac de NeuchĂątel. Le type III B s’est trouvĂ©, en effet, presque identique au type III A, morphologiquement et statistiquement, sauf en ce qui concerne quelques extrĂȘmes en plus, mais dans les deux sens.

Nous avons Ă©levĂ© concurremment deux lignĂ©es de ce type III B, la premiĂšre issue de deux individus à 1,47 et à 1,52 rĂ©coltĂ©s dans l’étang de la Directe, la seconde issue d’exemplaires moyens de la Maison Rouge 76. La seconde lignĂ©e s’est malheureusement Ă©teinte Ă  la troisiĂšme gĂ©nĂ©ration, l’eau du bocal s’étant trop viciĂ©e pendant une absence. Dans le tableau suivant j’ajouterai ainsi simplement les trois gĂ©nĂ©rations de la Maison Rouge aux cinq gĂ©nĂ©rations de la Directe, ces deux types s’étant trouvĂ©s identiques : les cinq gĂ©nĂ©rations de la premiĂšre lignĂ©e sont en effet de 1,73 ; 1,70 ; 1,68 ; 1,67 et 1,70 ; les trois gĂ©nĂ©rations de la seconde lignĂ©e de 1,65 ; 1,73 et 1,67.

1,45 1,50 1,55 1,60 1,65 1,70 1,75 1,80 1,85 1,90
Directe :
PremiÚre génération 1 5 5 5 1 2
DeuxiÚme génération 1 1 2 8 21 20 11 5 0 1
TroisiÚme génération 1 0 1 6 10 10 5 2
QuatriÚme génération 2 4 9 3 3 5 0 1
CinquiÚme génération 2 3 3 4 3 2
Maison rouge :
PremiÚre génération 1 5 11 21 28 17 10 1
DeuxiÚme génération 2 5 12 17 15 8 2 2
TroisiÚme génération 4 7 12 0 1
Totale de la Directe 2 3 9 27 42 42 29 10 3 1
Total général 3 8 22 57 90 88 54 20 5 3

La moyenne gĂ©nĂ©rale de ces 350 exemplaires s’est trouvĂ©e de 1,688 (moyenne de la Directe 1,69), le premier quartile de 1,645, le troisiĂšme de 1,745 (Ă©cart quartile = 0,1) 77, le premier centile de 1,505 et le dernier de 1,895.

On voit ainsi que seuls les centiles diffĂšrent, et encore de bien peu, des indices correspondants du type III A. On peut donc identifier les races III A et III B, d’autant plus que s’il est trouvĂ© sur 349 exemplaires huit individus et non trois au-dessous de 1,529 (= premier centile du type III A), il s’en est trouvĂ© d’autre part neuf au-dessus de 1,869 (dernier centile du mĂȘme type). On ne peut donc pas parler de gĂ©notype plus contractĂ©, mais simplement d’une plasticitĂ© lĂ©gĂšrement plus grande.

Nous voici peut-ĂȘtre en mesure de rĂ©soudre le problĂšme des formes de l’ancien lac. Dans nos aquariums, le gĂ©notype des mares de la Maison Rouge se trouve donc identique au gĂ©notype le plus contractĂ© des races non lacustres. On peut ainsi conclure que les formes de l’ancien lac de NeuchĂątel ne doivent pas nĂ©cessairement leur contraction exceptionnelle, en nature, Ă  une hĂ©rĂ©ditĂ© de caractĂšres acquis en eaux lacustres, mais simplement Ă  une sĂ©lection du gĂ©notype III. Le lac aurait Ă©liminĂ© les gĂ©notypes I et II des environs de la Maison Rouge et, lors du retrait de la nappe lacustre, le gĂ©notype III se serait trouvĂ© Ă  l’état pur dans les stations oĂč nous ayons rĂ©coltĂ© le phĂ©notype à 1,58-1,62. Au contraire dans les marais ordinaires, comme Ă  Champion (mare à 1,72) ; on peut admettre que le gĂ©notype III est toujours plus ou moins mĂ©langĂ© avec les gĂ©notypes II ou mĂȘme I, ce qui expliquerait l’absence, en nature, de phĂ©notypes à 1,58-1,62 ailleurs que dans les mares ayant appartenu Ă  un lac.

Cette solution est assurĂ©ment claire et d’une vĂ©ritĂ© trĂšs probable. NĂ©anmoins, d’autres interprĂ©tations ne sont pas absolument exclues. De ce que le type III A et III B se sont trouvĂ©s pratiquement identiques dans nos aquariums, on ne saurait en conclure, en effet, qu’ils le resteraient dans tous les milieux possibles. Il se pourrait, Ă  cet Ă©gard, que la race III, par son contact avec le lac (contact sans doute multisĂ©culaire) ait acquis non pas un caractĂšre statique nouveau, mais une plasticitĂ© nouvelle. Les individus de l’ancien lac, plus plastiques que les individus de marais, prĂ©senteraient ainsi tout naturellement des morphoses plus contractĂ©es dans les Ă©tangs fangeux et dans les phragmitaies que les individus dont les ascendants n’ont jamais connu les lacs. C’est lĂ  une pure hypothĂšse, bien entendu, mais il faut penser Ă  tout. Dans le doute, nous nous en tiendrons naturellement, dans nos statistiques, Ă  la premiĂšre solution : les formes de l’ancien lac de NeuchĂątel constitueront donc dorĂ©navant pour nous le phĂ©notype non lacustre le plus contractĂ© en nature, et nous considĂ©rerons ainsi dĂ©sormais le millĂ©sile de 1,4999 comme la limite infĂ©rieure de contraction de l’espĂšce en dehors des lacs.

Quelle est la limite infĂ©rieure de contraction de cette race III en aquarium ? Si nous n’avons rencontrĂ© aucun individu de moins de 1,50 parmi ceux du type III A, il s’en est trouvĂ© par contre trois (sur 349), de 1,47-1,49 parmi les exemplaires issus des formes de la Directe et de la Maison Rouge : un à 1,48, un à 1,48 et 1,49. Mais ils ne sauraient aucunement constituer l’indice d’une race encore plus contractĂ©e que le gĂ©notype III. En effet, les individus à 1,47 (Maison Rouge, premiĂšre gĂ©nĂ©ration) et 1,48 (Directe, troisiĂšme gĂ©nĂ©ration) sont des malformations. Quant Ă  l’individu de 1,49 (Directe, deuxiĂšme gĂ©nĂ©ration, voir pl. 4 fig. 64), nous en avons Ă©levĂ© Ă  part la descendance (aprĂšs croisement avec un individu à 1,50). Voici les rĂ©sultats :

Générations issues des individus de 1,49 à 1,50 Témoins Ensemble
1,71 1,67 1,68
1,67 1,67 1,67
1,71 1,70 1,70

Les lignĂ©es III B semblent donc bien pures, puisque les croisements des extrĂȘmes entre eux ne donnent lieu Ă  aucune dĂ©viation. La limite infĂ©rieure de contraction peut ainsi ĂȘtre fixĂ©e à 1,4999 approximativement, le premier centile de ce type en aquarium correspondant au premier millĂ©sile de toutes les formes non lacustres en nature, y compris celles de la Maison Rouge.

Passons maintenant Ă  l’analyse des lignĂ©es de la race III issues d’individus de lac. Le grand intĂ©rĂȘt de cette race vient, en effet, de ce qu’elle est capable de produire, en certains milieux lacustres, des accommodations de phĂ©notype intermedia et mĂȘme lacustris. De plus, la race III est souvent croisĂ©e avec les formes lacustris et peut ainsi subsister Ă  l’état latent dans des populations hĂ©tĂ©rogĂšnes Ă  phĂ©notype lacustris plus ou moins net. Si les races IV et V que nous Ă©tudierons dans la suite, correspondent en nature aux phĂ©notypes lacustris et bodomica, la race III est ainsi la race formatrice des phĂ©notypes intermedia et de certains phĂ©notypes lacustris.

Nous avons Ă©levĂ© trois lignĂ©es lacustres de cette race : l’une (III C) provient de Colombier, la seconde (III D) de Rouges-Terres et la troisiĂšme (III E) de Witzwil. Il convient de dĂ©crire sĂ©parĂ©ment ces trois lignĂ©es, car elles proviennent de populations assez diffĂ©rentes les unes des autres dans la nature, et il faut faire en dĂ©tail la preuve que leurs gĂ©notypes sont en fait identiques.

La lignĂ©e III C provient de petites flaques temporaires de la grĂšve de Colombier. Cette station, qui prĂ©sente par les basses eaux un phĂ©notype de 1,56 (donc intermedia tendant vers lacustris) est, par les hautes eaux, envahie par la population de 1/12 (lacustris) qui habite toute la grĂšve de Colombier. C’est dire que cette race habite aussi bien le lac mĂȘme que les flaques temporaires et qu’elle produit les morphoses à 1,42 aussi bien que celles à 1,56. Les trois exemplaires ayant servi de parents sont de 1,44 ; 1,55 et 1,56 : le premier est donc un lacustris et les deux autres des intermedia (v. pl. 6 fig. 21 et 22).

Les 237 exemplaires issus de ces unions ont présenté une moyenne de 1,65. Le premier quartile est de 1,615, le troisiÚme de 1,715 (écart quartile 0,1), le premier centile de 1,51 (un exemplaire à 1,49 et un à 1,50) et le dernier de 1,87. Les cinq générations ont présenté des moyennes de 1,64 ; 1,60 ; 1,70 ; 1,64 et 1,66 (voir pl. 3 fig. 25-35) :

1,45 1,50 1,55 1,60 1,65 1,70 1,75 1,80 1,85 1,90
PremiÚre génération 1 2 3 1
DeuxiÚme génération 1 3 9 11 3 1
TroisiÚme génération 1 6 22 36 34 12 5 1 1
QuatriÚme génération 2 6 10 19 3 2 1
CinquiÚme génération 1 7 8 18 5 1
Total 1 7 29 53 79 44 15 6 2 1

Il est visible que tous ces indices, sauf les centiles, sont légÚrement plus faibles chez ce type III C que chez les formes non lacustres III A et III B. Nous discuterons la chose aprÚs avoir analysé les deux formes suivantes.

Le type III D provient d’exemplaires à 1,47 et 1,50 recueillis dans une population de 1,59 au port de Rouges-Terres (entre Hauterive et Saint-Blaise, lac de NeuchĂątel). Il s’agit donc d’un phĂ©notype intermedia en communication possible et constante avec les populations lacustres (ce port est constamment ouvert, quoique trĂšs abritĂ©).

Les 200 exemplaires élevés ont présenté une moyenne de 1,66, un premier quartile de 1,61, le troisiÚme étant de 1,74 (écart quartile de 0,13). Le premier centile est de 1,499 (un exemplaire à 1,48 et un à 1,49) et le dernier de 1,929 (un exemplaire à 1,90 et un à 1,92). Les générations successives sont de 1,63 ; 1,72 ; 1,66 ; 1,66 et 1,61 (voir pl. 4 fig. 53-61) :

1,45 1,50 1,55 1,60 1,65 1,70 1,75 1,80 1,85 1,90
PremiÚre génération 1 3 6 4 6 4 0 1 1
DeuxiÚme génération 5 9 8 16 16 13 12 7 4
TroisiÚme génération 3 4 4 4 2 3 4
QuatriÚme génération 2 9 10 4 4 1
CinquiÚme génération 1 3 8 8 5 4 1
Total 2 14 29 33 41 30 21 18 8 4

Le type III E, enfin, provient de la grĂšve mĂȘme de Witzwil (station à 1,58). Les 121 exemplaires Ă©levĂ©s en aquarium prĂ©sentent les indices suivants : moyenne 1,65, premier quartile 1,615, troisiĂšme quartile 1,705 (Ă©cart quartile 0,9), premier centile 1,519 (un exemplaire à 1,51), dernier centile 1,799 (un exemplaire à 1,80). GĂ©nĂ©rations successives : 1,65 ; 1,63 ; 1,65 ; 1,63 ; 1,64 78.

1,50 1,55 1,60 1,65 1,70 1,75 1,80
PremiÚre génération 1 0 2 1 1
DeuxiÚme génération 1 3 9 6 3 1
TroisiÚme génération 11 17 13 13 5 1
QuatriÚme génération 1 3 5 5 1
CinquiÚme génération 1 3 5 5 3 1
Total 3 21 36 31 21 8 1

On constate ainsi que les trois types lacustres (III C, D et E) sont tous un peu plus contractĂ©s que les deux types non lacustres III A et B). Faut-il donc conclure Ă  l’existence de deux races trĂšs voisines ou Ă  une influence du milieu lacustre sur le gĂ©notype III ? Cette derniĂšre hypothĂšse est exclue par le fait de l’existence Ă  la Maison Rouge d’un gĂ©notype du premier type ayant vĂ©cu dans le lac jusqu’il y a 50 ans environ. Reste l’hypothĂšse de deux races voisines. Mais une explication beaucoup plus simple consisterait Ă  admettre que les trois derniĂšres lignĂ©es (III C, D et E) ne sont pas pures. En effet, les populations dont elles sont issues habitent toutes trois Ă  proximitĂ© de stations Ă  gĂ©notype IV. Celle de Colombier est voisine de quelques mĂštres d’une station à 1,42 et celle de Rouges-Terres d’une station à 1,38, oĂč nous avons trouvĂ© le gĂ©notype en question (voir § 20). Quant Ă  la population de Witzwil, il est facile de trouver parmi ses ressortissants quelques exemplaires albins et assez contractĂ©s qui rĂ©vĂšlent l’existence du gĂ©notype IV mĂȘlĂ© au III. Bien plus, Ă  examiner un Ă  un les individus de nos diffĂ©rentes gĂ©nĂ©rations Ă©levĂ©es en aquarium, nous avons remarquĂ© une proportion notable (1/9 environ) d’individus albins et contractĂ©s qui sont identiques aux individus de race IV (de Marin, par exemple). Ces exemplaires sont surtout frĂ©quents dans la seconde gĂ©nĂ©ration de III C (Colombier), qui est effectivement Ă  moyenne plus basse que les autres. Il y a donc sans doute, dans les trois derniĂšres de nos lignĂ©es, des hybrides III × IV. Nous ne nous sommes malheureusement pas aperçu de la chose assez tĂŽt pour essayer de disjoindre les gĂ©notypes en prĂ©sence. Mais nous avons rĂ©ussi cette opĂ©ration avec les lignĂ©es de Marin, dont nous parlerons au prochain paragraphe. En outre, la courbe totale des individus III C, D et E, comparĂ©e Ă  la courbe totale des individus III A et B, prĂ©sente une asymĂ©trie notable sur la gauche. Un tel fait, joint Ă  ceux qui prĂ©cĂšdent, suffit, nous semble-t-il, Ă  dĂ©montrer que nos trois derniĂšres lignĂ©es ne sont pas pures, mais subissent l’influence, dans une faible proportion, du gĂ©notype IV. Voici ces courbes :

Lignées III A et B Lignées III C, D et E
1,45 3 3
1,50 14 24
1,55 37 79
1,60 113 122
1,65 166 151
1,70 163 95
1,75 98 44
1,80 41 25
1,85 11 10
1,90 3 5

Ce qui est certain, au reste, c’est qu’aucun des 1207 individus reprĂ©sentĂ©s dans ces deux courbes ne dĂ©passe la limite infĂ©rieure de contraction de 1,499 que nous avons assignĂ©e Ă  propos du type III A, Ă  la variabilitĂ© en aquarium des gĂ©notypes non lacustres. Pures ou impures, ces lignĂ©es restent donc dans le domaine de variation des races de marais, puisque leur centile infĂ©rieur total est de 1,505. Un tel fait est extrĂȘmement important pour nous : il nous montre que les races non lacustres suffisent Ă  produire, dans les endroits peu exposĂ©s des lacs, comme Ă  Colombier, dans la baie de Saint-Blaise et sur les grĂšves de Witzwil, des accommodations de type intermedia parfaitement adaptĂ©es Ă  leur milieu. Nous verrons mĂȘme au § 20 que cette race III constitue la majeure partie de populations à 1,45-1,50, habitant, dans le LĂ©man, des stations Ă  galets, relativement exposĂ©es, comme Ă  Cully, par exemple. On peut donc se demander si la race III n’aurait pas Ă©tĂ© suffisante pour assurer le peuplement de nos lacs, Ă  supposer que les races IV et V ne se fussent pas formĂ©es et n’eussent pas envahi tout le littoral battu par les vagues.

§ 16. — La race IV

Avec la race IV, nous abordons l’étude des gĂ©notypes spĂ©cifiquement lacustres. Nous n’avons pas rĂ©ussi, en effet, Ă  trouver dans les marais de race plus contractĂ©e que la race III, bien que nous ayons Ă©levĂ© un certain nombre d’individus issus de parents turgida recueillis Ă  Roche, Noville, Cornaux, etc. (voir § 19). Au contraire, il existe dans le lac deux races spĂ©ciales, l’une correspondant au phĂ©notype lacustris (race IV) et qui est relativement voisine de la prĂ©cĂ©dente, l’autre correspondant au phĂ©notype bodamica (race V) et qui diffĂšre autant de la race III que celle-ci diffĂšre elle-mĂȘme de la race I !

La race IV nous a Ă©chappĂ© longtemps, en ce qui concerne la faune lacustre, parce qu’elle est habituellement mĂ©langĂ©e Ă  la race III. Par contre, nous l’avons trouvĂ©e Ă  l’état pur dans l’Aar, Ă  Nidau, à 2-300 m de la sortie du lac de Bienne (ainsi que dans le LĂ©man, Ă  Crans : voir § 20). Nous dĂ©crirons ici les cinq gĂ©nĂ©rations de Nidau. Quant au lac de NeuchĂątel, nous n’avons soupçonnĂ© l’existence de cette race IV que par l’examen attentif d’une lignĂ©e provenant de Marin, lignĂ©e qui s’est rĂ©vĂ©lĂ©e complexe, dĂšs la premiĂšre gĂ©nĂ©ration, par l’amplitude des variations individuelles. À l’analyse sĂ©lective, nous avons pu constater qu’il s’agissait, en fait, d’un hybride de la race III et de la race IV, mĂ©langĂ©es Ă  parties Ă©gales. Nous allons commencer par dĂ©crire cette forme de Marin, et les deux lignĂ©es qui en sont sorties par sĂ©lection progressive, ce qui nous prouvera d’emblĂ©e l’existence d’une diffĂ©rence apprĂ©ciable entre les gĂ©notypes III et IV.

Sur la grĂšve de Marin (station à 1,41), nous avons trouvĂ© en Ă©té 1925 une flaque abandonnĂ©e par le retrait des eaux et dans cette flaque 71 individus jeunes avec leurs propres parents (pl. 6 fig. 23-24) encore en vie. TransportĂ©s dans nos bocaux, ils ont continuĂ© de croĂźtre, mais en prĂ©sentant dans la grande majoritĂ© des cas (5/7) une dĂ©formation immĂ©diate, la coquille s’allongeant sensiblement Ă  partir du moment oĂč l’animal l’a sĂ©crĂ©tĂ©e en aquarium. Nous reviendrons plus loin sur ce fait intĂ©ressant (§ 24), qui prouve Ă  lui seul combien la forme de la coquille dĂ©pend du milieu. Voici la statistique de ces 71 individus, en plus de celle des cinq gĂ©nĂ©rations qui en sont issues. On remarquera que les deux premiĂšres de ces gĂ©nĂ©rations rĂ©sultent de croisements opĂ©rĂ©s au hasard. À partir de la seconde gĂ©nĂ©ration, nous avons, au contraire, croisĂ© entre eux les extrĂȘmes, d’oĂč une dissociation progressive des gĂ©notypes III et IV durant les gĂ©nĂ©rations trois, quatre et cinq. Dans ce tableau, les individus contractĂ©s de la cinquiĂšme gĂ©nĂ©ration (race IV) sont donc issus des individus contractĂ©s de la quatriĂšme gĂ©nĂ©ration, etc. Nous mettrons entre parenthĂšses la race à laquelle appartient ainsi chaque gĂ©nĂ©ration 79 :

1,40 1,45 1,50 1,55 1,60 1,65 1,70 1,75 1,80 1,85 1,90
Parents (race III et IV) 1 1 5 6 7 24 16 5 5 0 1
PremiÚre génération (id.) 1 5 5 7 14 8 15 14 11 3 2
DeuxiÚme génération (id.) 1 3 1 2 6 22 25 5 7 1
TroisiÚme génération (race III) 1 2 8 10 12 3 1
TroisiÚme génération (race IV) 1 1 3 12 3 1
QuatriÚme génération (race III) 2 3 8 9 8 7 5 1
QuatriÚme génération (race IV) 1 2 5 10 11 2
CinquiÚme génération (race III) 1 1 4 6 5 1 0 1
CinquiÚme génération (race IV) 1 1 2 6 4 1
Total général 5 12 19 36 51 89 84 50 34 10 5
Total race III (générations 3-5) 4 6 20 25 25 11 6 2
Total race IV (id.) 2 3 8 17 18 15 3 1

Ces gĂ©nĂ©rations ont prĂ©sentĂ© des moyennes de 1,67 (parents) ; 1,68 (2e) ; 1,69 (2e) ; 1,72 et 1,66 (3e III et IV) ; 1,73 et 1,57 (4e III et IV) ; 1,72 et 1,57 (5e III et IV). La moyenne gĂ©nĂ©rale de ces 395 individus est de 1,69, le premier quartile de 1,635 et le troisiĂšme de 1,750. L’écart quartile est donc de 0,12 environ, c’est-Ă -dire plus Ă©levĂ© que celui des races III ou II lorsqu’elles sont Ă  l’état pur. En outre, il est trĂšs net que la sĂ©lection des extrĂȘmes a dissociĂ© l’une de l’autre deux races diffĂ©rentes. Le premier de ces gĂ©notypes peut ĂȘtre attribuĂ©, Ă  la race III. Il est vrai qu’il prĂ©sente une moyenne de 1,72, ce qui est lĂ©gĂšrement supĂ©rieur Ă  la moyenne des formes de Champion ou de la Directe et tend vers la moyenne de II B (1,76). Mais le premier quartile est de 1,675 et le troisiĂšme de 1,775, ce qui est plus prĂšs des indices de III A (1,649 et 1,775) que de ceux de II B (1,739 et 1,830). En outre, les extrĂȘmes supĂ©rieurs (dernier centile 1,91) sont de l’ordre de variation de la race III et non de la race II (le dernier centile de II B est de 1,999).

Quant Ă  la seconde race, progressivement isolĂ©e par la sĂ©lection des individus les plus contractĂ©s, elle s’est trouvĂ©e prĂ©senter des moyennes de 1,66, puis de 1,57 et 1,57. La moyenne gĂ©nĂ©rale en est de 1,60 (mais il n’est pas sĂ»r que cette population ait Ă©tĂ© pure dĂšs le dĂ©but de la sĂ©lection), le premier quartile de 1,555, le troisiĂšme de 1,675, le premier centile de 1,435 et le dernier de 1,745. Ce sont lĂ  assurĂ©ment de tout autres indices que ceux des diffĂ©rents types groupĂ©s jusqu’ici sous le nom de race III. Nous sommes donc en prĂ©sence d’une race nouvelle, que nous appellerons race IV.

L’examen de la morphologie des deux races III et IV suffit d’ailleurs, indĂ©pendamment de la statistique, Ă  mettre en Ă©vidence leurs caractĂšres diffĂ©rentiels. Comme nous l’avons dĂ©jĂ  vu, la race III est brune : l’animal est jaune-gris ou gris-noir et la coquille brun-cornĂ©. Au contraire, la race IV est albine : la coquille est cornĂ©-pĂąle et l’animal jaunĂątre. Il est frappant, Ă  cet Ă©gard, de voir les couleurs se dissocier peu Ă  peu, au cours de la sĂ©lection de nos cinq gĂ©nĂ©rations et de constater que cette dissociation est corrĂ©lative, dans les grandes lignes, de la dissociation des formes. La race IV prĂ©sente, en effet, une forme gĂ©nĂ©rale plus contractĂ©e, une spire plus conique et une ouverture plus ample. Les exemplaires les plus contractĂ©s de cette lignĂ©e ressemblent Ă  des lacustris plus ou moins typiques, les autres Ă  des intermedia ou Ă  des borealis, toute question de taille Ă  part.

La lignĂ©e de Nidau, que nous allons analyser maintenant, prĂ©sente les mĂȘmes caractĂšres d’albinisme et de contraction. Issus d’une station de Rhodani à 1,50 de moyenne, les parents Ă©taient des exemplaires à 1,49 et 1,52 (voir pl. 6 fig. 25-26). La premiĂšre gĂ©nĂ©ration n’ayant Ă©tĂ© reprĂ©sentĂ©e que par cinq exemplaires, nous avons Ă©levĂ© et comptĂ© ici une sixiĂšme gĂ©nĂ©ration. Les 272 individus ainsi obtenus ont fourni une moyenne de 1,589, un premier quartile de 1,555, un troisiĂšme quartile de 1,645 (Ă©cart quartile = 0,9) ; le premier centile est de 1,465, le dernier de 1,745. Les gĂ©nĂ©rations successives se sont trouvĂ©es de 1,56 ; 1,58 ; 1,57 ; 1,63 ; 1,58 et 1,56. Il y a donc bien lĂ  un ensemble d’indices comparables Ă  ceux de la seconde race de Marin et diffĂ©rents des indices caractĂ©ristiques de la race III. Voici le tableau de variation de ces six gĂ©nĂ©rations (voir pl. 3 fig. 36-46) :

1,40 1,45 1,50 1,55 1,60 1,65 1,70 1,75
PremiÚre génération 1 33 1
DeuxiÚme génération 1 6 28 34 27 10 4
TroisiÚme génération 2 6 14 11 1
QuatriÚme génération 1 4 12 18 15 9 1
CinquiÚme génération 2 6 14 12 4 1
SixiÚme génération 1 9 9 4 1
Total 1 12 54 86 73 31 14 1

Si nous comparons maintenant cette lignĂ©e IV (plus les gĂ©nĂ©rations de Marin appartenant Ă  la race IV) aux lignĂ©es de race III non lacustres (Champion et Maison Rouge) et aux lignĂ©es de mĂȘme race, mais lacustres (III C, D, E et gĂ©nĂ©rations de Marin appartenant Ă  la race III), nous obtenons le rĂ©sultat suivant :

1,40 1,45 1,50 1,55 1,60 1,65 1,70 1,75 1,80 1,85 1,90
Types III non lacustres 3 14 37 113 166 163 98 41 11 3
Types III lacustres 3 24 83 128 171 120 69 36 16 7
Génotype IV 3 15 62 105 91 46 17 17 2

Il n’y a guĂšre de doute, Ă  comparer ces rĂ©sultats statistiques entre eux, et Ă  les confronter avec l’examen morphologique direct des individus de ces lignĂ©es, qu’il s’agit lĂ  de deux races distinctes : la race III, commune aux lacs et aux marais, et la race IV spĂ©ciale aux lacs et Ă  certaines riviĂšres, Ă  leur sortie des lacs.

§ 17. — La race V

La race IV correspond aux phĂ©notypes en nature lacustris et Rhodani (du moins Ă  certaines lacustris et Ă  certaines Rhodani). Existe-t-il une race hĂ©rĂ©ditaire correspondant au phĂ©notype bodamica ? Le rĂ©sultat le plus important de nos Ă©levages — et le rĂ©sultat qui Ă  lui seul justifie l’ampleur que nous avons Ă©tĂ© obligĂ©s de donner Ă  ce travail — est prĂ©cisĂ©ment la dĂ©couverte d’une race hĂ©rĂ©ditaire stable, issue des bodamica neuchĂąteloises et prĂ©sentant en aquarium une forme admirablement contractĂ©e et trĂšs nettement distincte des formes appartenant Ă  toutes les races prĂ©cĂ©dentes.

La station dans laquelle nous avons recueilli les parents de cette lignĂ©e est situĂ©e au port d’Hauterive (station à 1,35 sur une grĂšve caillouteuse exposĂ©e aux vagues) et les individus-souches Ă©taient normaux (1,32 et 1,34). La premiĂšre gĂ©nĂ©ration s’est trouvĂ©e d’emblĂ©e si contractĂ©e (1,44 de moyenne) que nous n’avons pas eu le soupçon qu’elle pouvait ĂȘtre impure. Nous n’avons donc pas croisĂ© entre eux les individus les plus allongĂ©s. Mais, en choisissant chaque fois, comme parents de la gĂ©nĂ©ration suivante, les exemplaires les plus typiques, nous sommes parvenu Ă  abaisser encore la moyenne de contraction, ce qui prouve bien que, au dĂ©but de la lignĂ©e subsistaient encore quelques individus porteurs de gĂšnes de la race IV. Aussi compterons-nous ici, comme pour la lignĂ©e de Nidau, six gĂ©nĂ©rations et non pas seulement cinq, la sixiĂšme servant de contrĂŽle et ne comportant, par consĂ©quent, que peu d’individus (un seul boudin d’Ɠufs a Ă©tĂ© conservĂ© Ă  cet effet).

Voici d’abord les courbes de variation de ces six gĂ©nĂ©rations, dont la comparaison suffira Ă  prouver que la race est stable et n’a aucune tendance Ă  l’allongement ou Ă  un retour Ă©ventuel au type de l’espĂšce. Ces gĂ©nĂ©rations ont, en effet, pour moyennes : 1,44 ; 1,45 ; 1,43 ; 1,41 ; 1,42 et 1,41 80.

1,20 1,25 1,30 1,35 1,40 1,45 1,50 1,55 1,60
PremiÚre génération 1 3 3 3 2 1
DeuxiÚme génération 1 11 36 31 16 7 1
TroisiÚme génération 3 4 25 58 44 23 9
QuatriÚme génération 2 4 30 71 26 7 1
CinquiÚme génération 1 1 9 23 49 24 11 4 1
SixiÚme génération 2 5 6 7 7 2
Total 1 8 24 98 224 135 61 22 2

La moyenne de ces 575 exemplaires est de 1,43 (1,433), le premier quartile de 1,385, le troisiĂšme quartile de 1,495. L’écart quartile est ainsi de 0,11, ce qui montre que la race est de variabilitĂ© normale, lĂ©gĂšrement supĂ©rieure mĂȘme Ă  celle de la majoritĂ© des races prĂ©cĂ©dentes. Le premier centile est de 1,285 et le dernier de 1,585. Les individus extrĂȘmes dans les deux sens sont :

1,24 (5e génération) 81, 1,25 (6e génération), 1,26 (3e génération) 82, 1,27 (5e génération) et 1,28 (3e, 4e et 6e générations).

Fig. 8. Comparaison des courbes de fréquence des races IV et V en aquarium avec la dispersion des phénotypes en nature
I. Phénotypes lacustres.
II. Phénotypes non lacustres (en pointillé : mares communiquant avec les lacs).
III. Génotypes de race V en aquarium.
IV. Génotypes de race IV en aquarium.

1,64 (2e génération), 1,60 (5e génération), 1,59 (2e et 3e générations) et 1,58 (1re, 2e, 3e et 5e générations).

On voit combien toutes ces valeurs sont Ă©loignĂ©es de celles des races prĂ©cĂ©dentes. La gĂ©nĂ©ration la plus contractĂ©e de race IV s’est trouvĂ©e de 1,56, alors que la gĂ©nĂ©ration la plus allongĂ©e de race V n’est que de 1,45. La moyenne gĂ©nĂ©rale de cette lignĂ©e est de 1,433, alors que le premier centile de la race IV oscille entre 1,435 et 1,465 : il y a donc un exemplaire sur deux, de race V, lĂ  oĂč il n’y en a plus que 1 sur 100 de race IV !

Bien plus, si nous considĂ©rons l’indice de 1,4999 comme la limite infĂ©rieure de contraction des races non lacustres de l’espĂšce (= premier millĂ©sile des phĂ©notypes en nature, y compris ceux de l’ancien lac de NeuchĂątel, et premier centile des individus d’aquarium appartenant Ă  la race III, c’est-Ă -dire Ă  la race non lacustre la plus contractĂ©e), nous constatons ce qui suit : non seulement la moyenne des individus de race V est bien au-dessous d’un tel indice, mais encore on trouve 490 individus sur 575 (= 85%) qui prĂ©sentent une contraction dĂ©passant cette limite (voir fig. 8). Cela signifie que, en dessous de la limite infĂ©rieure de 1,499, on trouve 850 fois plus d’individus bodamica Ă©levĂ©s en eau immobile que d’individus non lacustres, ayant cru en nature, et 85 fois plus de ces mĂȘmes bodamica que d’individus appartenant Ă  la race non lacustre la plus contractĂ©e, cultivĂ©e en aquarium dans les mĂȘmes conditions ! De plus, sur 1300 exemplaires environ de race III (lacustres et non lacustres) Ă©levĂ©s en aquarium, l’individu le plus contractĂ© s’est trouvĂ© de 1,47, alors que la moyenne de la race V est de 1,43 et que l’individu le plus contractĂ© sur 575 exemplaires de cette race est de 1,24 ! Notons enfin que ces indices de 1,43 de moyenne, et de 1,24 de contraction extrĂȘme, dĂ©passent les limites infĂ©rieures de contraction des lacustris des lacs de Bienne et de Morat, et mĂȘme du LĂ©man. Les stations Ă  phĂ©notype le plus contractĂ© des lacs de Bienne et de Morat sont de 1,45, indice de la plus allongĂ©e de nos six gĂ©nĂ©rations de race V Ă©levĂ©es en eau immobile. Les populations les plus contractĂ©es du LĂ©man sont de 1,41 et 1,37, ce qui rentre dans la courbe de variabilitĂ© de ces mĂȘmes six gĂ©nĂ©rations d’aquarium. D’autre part, sur 1000 individus du LĂ©man, le plus contractĂ© s’est trouvĂ© de 1,27, et sur 600 exemplaires des lacs de Bienne et de Morat, le plus contractĂ© n’a pas dĂ©passĂ© la limite de 1,29-1,30 : or, sur 575 individus bodamica Ă©levĂ©s en aquarium, il s’en trouve un à 1,24, un à 1,25, un à 1,26, etc.

Tous ces chiffres concordent pour montrer avec Ă©vidence que la forme lacustre bodamica constitue une race stable dont le gĂ©notype en aquarium sort complĂštement des limites de variation du type stagnalis, ainsi que des limites des races non lacustres de l’espĂšce. Cette forme lacustre hĂ©rĂ©ditaire ne se trouve actuellement, sur notre territoire, que dans les stations les plus exposĂ©es de la rive nord du lac de NeuchĂątel. Enfin, s’il existe entre cette race V et les races non lacustres une race intermĂ©diaire, Ă©galement lacustre (et qui est la race IV), on peut dire que cette race IV est beaucoup plus proche des races I-III que de la race V. C’est donc l’existence de la race V qui constitue le fait biologique essentiel Ă  expliquer pour qui veut rendre compte des adaptations de la LimnĂŠa stagnalis au milieu lacustre. C’est de ce fait que nous nous occuperons dĂšs lors principalement au cours de la troisiĂšme partie de ce travail, partie consacrĂ©e Ă  l’examen des thĂ©ories explicatives actuellement reçues en biologie gĂ©nĂ©rale.

Un dernier point : si stable que paraisse cette race V en aquarium, on peut se demander si, Ă©levĂ©e dans des eaux stagnantes en nature, elle garderait la mĂȘme forme contractĂ©e, ou si le milieu des marais suffirait Ă  la transformer.

Nous avons, Ă  cet Ă©gard, fait l’expĂ©rience suivante. Au dĂ©but de juillet 1928, un boudin d’Ɠufs fut dĂ©posĂ© dans une mare du plateau vaudois, au Jordillon (au-dessus de Cully, Lavaux), Ă  700 m d’altitude environ. La mare ne contenait que la Limn. peregra. Fin septembre, nous avons pu recueillir 19 exemplaires de 15 Ă  22 mm de hauteur, fournissant une moyenne de 1,39, et rĂ©partis comme suit :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,30 2
1,35 10
1,40 7
1,45 1

Ces exemplaires ne diffĂšrent donc en rien de ceux d’aquarium, sauf par une contraction moyenne lĂ©gĂšrement plus accentuĂ©e que les tĂ©moins (cinquiĂšme gĂ©nĂ©ration = 1,42) !

§ 18. — L’hybridation des races I et V

La race V se trouve donc aussi stable aprĂšs six gĂ©nĂ©rations Ă©levĂ©es en aquarium que dans le lac mĂȘme. Mais comment prouver qu’elle le serait encore aprĂšs 30 ou 300 gĂ©nĂ©rations ? Le critĂšre de l’existence d’une race, donc de sa stabilitĂ©, est, pour les mendĂ©liens, la possibilitĂ© de la retrouver Ă  l’état pur par sĂ©grĂ©gation, aprĂšs croisement avec une autre race. Nous avons tentĂ© cette expĂ©rience. Pour pouvoir interprĂ©ter les rĂ©sultats Ă  coup sĂ»r, nous avons choisi comme race conjointe, la seule qui fut entiĂšrement en dehors des limites de variation de la race V, et cela en particulier dans l’idĂ©e que la dominance d’une race sur l’autre serait ainsi trĂšs nette. En effet, sur 418 exemplaires de race I, aucun ne s’est trouvĂ© au-dessous de 1,66, alors que sur 575 exemplaires de race V aucun ne s’est trouvĂ© au-dessus de 1,64. Cette circonstance facilitera, en effet, l’interprĂ©tation des rĂ©sultats du croisement ; mais contrairement aux prĂ©visions, aucune race n’a dominĂ© l’autre.

Par contre, et c’est tout ce qu’il fallait Ă©tablir, une sĂ©grĂ©gation complĂšte a pu ĂȘtre obtenue Ă  la troisiĂšme gĂ©nĂ©ration, on verra tout Ă  l’heure en quelles conditions.

Disons d’emblĂ©e que la grande complication, dans ces expĂ©riences, est la frĂ©quence de l’autofĂ©condation chez les LimnĂ©es. Le fait Ă©tait connu des peregra et des auricularia. Nous avons pu le constater avec nos exemplaires. Il est donc impossible de se livrer, sur les espĂšces, Ă  une analyse gĂ©nĂ©tique complĂšte. Le rĂ©sultat obtenu n’en a pas Ă©tĂ© moins intĂ©ressant en ce qui concerne la sĂ©grĂ©gation des gĂ©notypes I et V, mais l’autofĂ©condation des lignĂ©es nous a empĂȘchĂ© de pouvoir trancher la question de savoir s’il y a eu polyhybridisme ou hybridation simple.

Voici les données obtenues (voir fig. 9) :

Les parents ont Ă©té : un exemplaire de race V à 1,26 (voir pl. 3 fig. 63), appartenant Ă  la troisiĂšme gĂ©nĂ©ration de la lignĂ©e d’Hauterive Ă©tudiĂ©e au § 15, et un individu de race I, à 1,91 (voir pl. 3 fig. 6), appartenant Ă  la troisiĂšme gĂ©nĂ©ration de la lignĂ©e du Loclat (§ 12). Ces deux individus ont Ă©tĂ© Ă©levĂ©s ensemble dĂšs le second mois aprĂšs leur naissance et n’ont pu ainsi ĂȘtre fĂ©condĂ©s par ailleurs : ils n’ont pondu, en effet, qu’à la fin du quatriĂšme mois. J’ai Ă©levĂ© chacun Ă  part les sept boudins dĂ©posĂ©s dans le bocal. Cinq de ces boudins ont fourni des individus dont les moyennes ont Ă©tĂ© de 1,92 ; 1,86 ; 1,91 ; 1,87 et 1,91 (moyenne gĂ©nĂ©rale 1,90). À la gĂ©nĂ©ration suivante, la moyenne s’est trouvĂ©e de 1,89, sans aucun exemplaire en dessous de 1,75. Il s’agit ainsi dans tous ces cas, de lignĂ©es pures de race I, issues par autofĂ©condation de l’exemplaire à 1,91. Ces individus n’ont donc pas d’intĂ©rĂȘt pour nous, sinon Ă  titre de tĂ©moins.

Par contre, les deux autres boudins se sont trouvĂ©s ĂȘtre le produit du croisement des deux exemplaires de race I et V (l’individu de race I n’a pas donnĂ© de boudin par autofĂ©condation, ce qui n’exclut pas la possibilitĂ© d’une autofĂ©condation chez ses descendants).

Voici le tableau des générations 1 à 3 (voir pl. 5 fig. 30-48 et fig. 9 dans le texte) :

FÂč FÂČ FÂł
1,30 2
1,35 1 5
1,40 3 10
1,45 7 10
1,50 1 7 5
1,55 13 16 1
1,60 16 15 1
1,65 5 18 3
1,70 2 13 9
1,75 1 10 11
1,80 7 7
1,85 5 4
1,90 1 2
1,95 1
2,00 1
Fig. 9. Les trois premiĂšres gĂ©nĂ©rations d’hybrides de races I et V

Comme on le voit, la premiĂšre gĂ©nĂ©ration (pl. 5 fig. 30-33) est exactement intermĂ©diaire entre les domaines des parents. En effet, F₁ = 1,62 de moyenne, alors que les gĂ©nĂ©rations pures de race V oscillent entre 1,37 et 1,45 et les gĂ©nĂ©rations de race I entre 1,85 et 1,92. De plus, si nous considĂ©rons, pour des raisons de simplification, la limite infĂ©rieure de race I comme Ă©tant de 1,70 (premier centile = 1,719) et la limite supĂ©rieure de race V comme Ă©tant de 1,60 (dernier centile = 1,585), nous voyons que 21 des 38, soit prĂšs des 3/5 des individus de F₁ tombent entre ces deux limites.

Il n’y a donc aucune dominance de la race I sur la race V ni l’inverse. Une telle circonstance peut ĂȘtre due soit Ă  un fait de polyhybridisme (les caractĂšres de contraction ou d’allongement n’étant pas seuls en jeu), soit au fait que les caractĂšres des parents sont rĂ©ellement de mĂȘme valence. Il n’est malheureusement pas possible de trancher cette question, faute d’analyse gĂ©nĂ©tique complĂšte. En tout cas, on constate au moins deux caractĂšres en jeu : la forme et la couleur. La race I, quoiqu’albine, est, en effet, un peu plus foncĂ©e que la race V. Mais, comme nous le verrons Ă  propos de F₃, les individus sĂ©grĂ©gĂ©s de race V semblent tous trĂšs pĂąles, ce qui indiquerait que les caractĂšres de contraction et d’albinisme poussĂ© forment un complexus stable.

Quoi qu’il en soit, il est trĂšs curieux de constater que cette F₁ de 1,62 de moyenne simule complĂštement une gĂ©nĂ©ration de race III (cf. Colombier, deuxiĂšme gĂ©nĂ©ration) ou mĂȘme de race IV (Nidau ou Marin). Il se peut donc fort bien que, dans la nature, telle ou telle population intermedia soit en rĂ©alitĂ© constituĂ©e par un mĂ©lange de bodamica et de producta. Cela paraĂźt ĂȘtre, en particulier, le cas de certains phĂ©notypes de Witzwil.

La deuxiĂšme gĂ©nĂ©ration (pl. 5 fig. 34-42) prĂ©sente de notables changements, malgrĂ© une moyenne Ă  peu prĂšs semblable Ă  celle de F₁ (F₂ = 1,65), c’est-Ă -dire de nouveau intermĂ©diaire entre les moyennes de la race I et celles de la race V. Cette F₂ a Ă©tĂ© obtenue par des croisements s’opĂ©rant au hasard entre les divers individus de F₁. Or, on constate d’emblĂ©e un dĂ©but de sĂ©grĂ©gation. En effet, sur les 103 individus de cette seconde gĂ©nĂ©ration, 34 exemplaires rentrent dans le domaine de la race V (1,35-1,59), 36 exemplaires rentrent dans celui de la race I (1,70-1,93) et 33 sont intermĂ©diaires. Les proportions mendĂ©liennes sont donc respectĂ©es, puisque au moins un quart de ces individus peuvent ĂȘtre attribuĂ©s au gĂ©notype I, au moins un quart au gĂ©notype V et deux quarts au gĂ©notype impur intermĂ©diaire (lequel s’étendrait approximativement entre 1,55 et 1,75, voir pl. 5 fig. 34-38). Malheureusement, l’absence de dominance empĂȘche de dĂ©clarer Ă  coup sĂ»r quels sont ces individus entre 1,55 et 1,75 qui sont impurs et quels sont ceux qui appartiennent aux lignĂ©es I et V.

Quoi qu’il en soit de ce point, il est dĂ©jĂ  certain qu’il y a sĂ©grĂ©gation ; les individus de 1,35-1,49 ne peuvent ĂȘtre, en effet, que des individus purs de race V (pl. 5 fig. 39-40) et les individus de 1,75-1,90 (pl. 5 fig. 41-42) ne peuvent appartenir qu’à la race I, puisque ces deux groupes dĂ©passent les Ă©carts maximums de F₁.

La troisiĂšme gĂ©nĂ©ration confirme cette interprĂ©tation. Nous avons obtenu cette F₃ en accouplant deux individus à 1,35 et à 1,41 de F₂, d’une part, et deux individus de 1,89 et 1,93, d’autre part 83. Le rĂ©sultat est une sĂ©grĂ©gation nette. Les parents à 1,35 et 1,41 ont donnĂ© naissance Ă  33 individus dont la moyenne est de 1,44 et les extrĂȘmes de 1,32 et 1,55 ; les quartiles sont de 1,405 et de 1,495. Tous ces indices sont caractĂ©ristiques de la race V (voir pl. 5 fig. 43-45). Les parents à 1,89 et 1,93, au contraire, ont donnĂ© naissance Ă  39 individus, dont la moyenne est de 1,77, les extrĂȘmes de 1,63 et 2,03 et les quartiles de 1,73 et de 1,84. Ces exemplaires sont donc nettement d’une autre race que ceux du premier groupe (voir pl. 5 fig. 46-48). Mais ces derniers indices sont un peu moins Ă©levĂ©s que ceux de la race I et rappellent ceux de la race II. Il intervient sans doute ici des facteurs d’intensitĂ© qui compliquent l’hybridation. Mais peu importe ici, puisqu’il y a sĂ©grĂ©gation Ă©vidente entre les deux groupes de F₃.

La sĂ©grĂ©gation complĂšte ainsi obtenue prouve que le gĂ©notype V constitue une race stable, ce qui Ă©tait Ă  dĂ©montrer. La seule rĂ©serve que l’on pourrait faire vient de ce que certains exemplaires de F₂ et mĂȘme de F₃, bien que rentrant parfaitement dans le domaine de variation de la race V, prĂ©sentent cependant un galbe lĂ©gĂšrement diffĂ©rent de ceux des tĂ©moins (de la lignĂ©e Ă©tudiĂ©e au § 15). Tout en fournissant une contraction sans aucun rapport avec celle des individus de race I, ils ont, en effet, une spire un peu moins conique que celle du type V et rappellent Ă  certains Ă©gards les exemplaires de race IV (voir pl. 5 fig. 39). Mais comme ce caractĂšre s’est beaucoup attĂ©nuĂ© entre F₂ et F₃, on peut y voir simplement l’indice d’un polyhybridisme avec intervention de facteurs d’intensitĂ© s’ajoutant aux facteurs de contraction. Les gĂ©nĂ©rations de la lignĂ©e d’Hauterive (§ 15) ont d’ailleurs aussi prĂ©sentĂ© de telles formes au dĂ©but, qui ont disparu peu Ă  peu. Leur prĂ©sence n’enlĂšve en tout cas rien Ă  la certitude du fait de la sĂ©grĂ©gation, sur lequel aucun doute n’est en effet permis, puisque les 33 exemplaires de F₃ (premier groupe) sortent tous des limites de variation de la race I et que 27 de ces exemplaires sortent, d’autre part, des limites de variation des races non lacustres (1,4999) 84.

§ 19. — Quelques Ă©levages complĂ©mentaires de populations non lacustres

Les Ă©levages dont nous avons fait la description jusqu’ici semblent dĂ©montrer l’existence de cinq races stables, dont la derniĂšre est non seulement stable en aquarium, mais susceptible de sĂ©grĂ©gation mendĂ©lienne. Ces cinq races correspondent Ă  des populations en nature dont le type est (1) producta, (2) typica, (3) turgida-intermedia, (4) lacustris et (5) bodamica. Le moment est venu de contrĂŽler ce dernier point par quelques Ă©levages complĂ©mentaires susceptibles de nous indiquer quelles sont, dans les grandes lignes, les aires de variation, en nature, de chacune de ces races.

Pour ce faire, nous avons choisi un certain nombre de stations remarquables, soit lacustres, soit non lacustres, et avons Ă©levĂ© suivant les cas une ou deux, ou mĂȘme trois gĂ©nĂ©rations de chaque station, c’est-Ă -dire un nombre d’exemplaires suffisant Ă  la dĂ©termination de la race ou des races en prĂ©sence. Ces Ă©levages complĂ©mentaires n’auraient pas suffi, c’est entendu, Ă  prouver l’existence de nos cinq races. Mais cette existence une fois dĂ©montrĂ©e par les Ă©levages qui prĂ©cĂšdent, nous avons considĂ©rĂ© qu’il Ă©tait possible de se rĂ©fĂ©rer aux constantes statistiques de ces races pour dĂ©terminer Ă  quelle race appartient une ou deux gĂ©nĂ©rations issues de parents prĂ©levĂ©s dans une population donnĂ©e.

Le rĂ©sultat obtenu par l’élevage de quelques populations de marais montre Ă  l’évidence qu’il n’est pas possible de juger de la race par le phĂ©notype en nature. Les formes les plus diverses se sont, en effet, trouvĂ©es correspondre aux trois races I, II et III. À la race I se rapportent, par exemple, les exemplaires les plus contractĂ©s recueillis dans la population à 1,66 de Roche (prĂšs Aigle).

Cette population à 1,66 habite un canal fangeux Ă  courant assez rapide. L’accommodation Ă  laquelle ce milieu donne naissance simule ainsi presque une forme Rhodani, du moins chez les individus extrĂȘmes. Deux exemplaires, à 1,53 et 1,56 (voir pl. 4 fig. 78-79), ont Ă©tĂ© dĂ©posĂ©s dans un bocal et ont pondu aprĂšs quelques semaines. Or les 90 exemplaires issus de cette union se sont trouvĂ©s parmi les plus allongĂ©s de nos aquariums (voir pl. 4 fig. 80-81) et identiques Ă  ceux du Loclat. La couleur, en particulier, qui est cornĂ©-jaunĂątre en nature (chez les parents) s’est trouvĂ©e cornĂ©e-albine en bocal, comme pour la forme du Loclat.

Voici la statistique de ces 90 exemplaires :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,75 1
1,80 10
1,85 14
1,90 23
1,95 24
2,00 12
2,05 5
2,10 1

La moyenne est de 1,93, le premier quartile de 1,89, le troisiĂšme de 1,98 (Ă©cart quartile = 0,09), le premier centile de 1,799 et le dernier de 2,099. Ces indices, qui sont tous plus Ă©levĂ©s que ceux de la lignĂ©e du Loclat, sont naturellement peu sĂ»rs, puisqu’une seule gĂ©nĂ©ration a Ă©tĂ© Ă©levĂ©e. Ils montrent, cependant, que cette forme est nettement de race I.

À ce mĂȘme type se rapporte aussi une forme de Noville (plaine du RhĂŽne vaudoise) issue d’une population à 1,72, de type elophila, habitant les marĂ©cages formĂ©s par un ancien bras du RhĂŽne. Les 50 exemplaires issus de parents rĂ©coltĂ©s dans cette station ont fourni une moyenne de 1,90 (voir pl. 4 fig. 82-83), le premier quartile Ă©tant de 1,85, le troisiĂšme de 1,94, le premier centile de 1,75 et le dernier de 2,07. Ce sont presqu’exactement les chiffres fournis par la lignĂ©e du Loclat (sauf en ce qui concerne le 1er centile, mais ce dĂ©tail est sans importance, Ă©tant donnĂ© le faible nombre des individus). Voici la courbe des frĂ©quences :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,75 2
1,80 9
1,85 11
1,90 14
1,95 8
2,00 4
2,05 2

La seule diffĂ©rence est qu’ici la couleur est d’un cornĂ© plus foncĂ© que chez les individus de Roche ou que chez ceux du Loclat. Ce fait nous indique que la couleur et la forme sont en partie indĂ©pendantes, Ă  moins que le type de Noville soit un hybride des races I et II.

Nous n’avons pas cherchĂ© Ă  rĂ©soudre cette question qui nous eĂ»t entraĂźnĂ© trop loin. Disons seulement que par sa forme, le prĂ©sent type appartient Ă  la race I, ce qui montre une fois de plus que cette race peut donner en nature des phĂ©notypes elophila aussi bien que producta, etc.

À mi-chemin entre la lignĂ©e I, du Loclat, et la lignĂ©e II A, de Thielle, on peut situer maintenant une forme de Cornaux, appartenant Ă  une population qui, en nature, est de 1,74. Nous avons tenu Ă  Ă©lever une gĂ©nĂ©ration de cette station, Ă©tant donnĂ©s les quelques exemplaires à 1,52 et moins que nous y avons rencontrĂ©s. Il s’agissait, en effet, de voir si une race contractĂ©e spĂ©ciale habitait Cornaux ou si ces individus spĂ©cialement contractĂ©s ne constituaient que des morphoses. C’est cette derniĂšre solution qui s’est rĂ©vĂ©lĂ©e la bonne.

En effet, sur 50 individus issus d’individus à 1,55-1,60, la moyenne s’est trouvĂ©e de 1,87, le premier quartile de 1,819, le troisiĂšme de 1,919 (Ă©cart quartile = 0,1), le premier centile de 1,76 et le dernier de 2,04 :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,75 4
1,80 17
1,85 18
1,90 12
1,95 3
2,00 2
2,05 1

Ces indices sont intermĂ©diaires entre ceux de la race I et ceux de la race II. La couleur cornĂ©e-pĂąle fait cependant plutĂŽt penser Ă  la race I. S’agit-il d’hybrides ou d’une race nouvelle ? Il n’est pas dans notre sujet de trancher ce problĂšme, qui demanderait un nombre considĂ©rable d’élevages de formes non lacustres prĂ©levĂ©es un peu partout.

À la race II (forme II A) se rapporte sĂ»rement une forme de Monsmier (mare à 1,78, c’est-Ă -dire habitĂ©e par le type mĂȘme de l’espĂšce) qui nous a servi Ă  une expĂ©rience sur la production expĂ©rimentale de la contraction (voir § 25). Nous avons Ă©levĂ© deux gĂ©nĂ©rations de ce type. La premiĂšre a Ă©tĂ© rĂ©partie en deux fractions, l’une ayant cru dans nos bocaux habituels, la seconde dans un agitateur. Nous ne tiendrons pas compte ici de cette seconde fraction. La seconde gĂ©nĂ©ration est formĂ©e des descendants de la premiĂšre et des descendants de la seconde fraction, Ă©levĂ©s tous deux en eau immobile. Nous compterons ensemble, pour le moment, ces deux groupes de F₂, Ă©tant donnĂ©e leur identitĂ© (voir pl. 5 fig. 23-29). Voici les courbes obtenues :

[Indice de contraction] F₁ (1,83) F₂ (1,86) Total
1,65 1 1 2
1,70 8 2 10
1,75 16 7 23
1,80 25 21 46
1,85 21 24 45
1,90 10 9 19
1,95 4 6 10
2,00 1 4 5
2,05 1 1

Ces 161 exemplaires fournissent une moyenne de 1,84, un premier quartile de 1,805, un troisiĂšme quartile de 1,895 (Ă©cart quartile = 0,09), un premier centile de 1,679, un dernier centile de 2,039. Ce sont donc, presqu’exactement, les indices de la lignĂ©e II A, de Thielle.

Enfin, on peut l’apporter au type II B (Champion) une forme issue par auto-fĂ©condation d’un exemplaire trouvĂ© Ă  l’état jeune dans le lac de Bret et Ă©levĂ© dans un de nos bocaux. AprĂšs des journĂ©es entiĂšres de recherches infructueuses, nous avons fini par dĂ©couvrir la LimnĂŠa stagnalis dans le lac de Bret, sous la forme d’un individu jeune et vivant. ÉlevĂ© en aquarium, cet exemplaire a donnĂ© naissance, par autofĂ©condation, Ă  70 individus se rĂ©partissant comme suit :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,60 1
1,65 11
1,70 24
1,75 16
1,80 10
1,85 5
1,90 2
1,95 1

La moyenne est de 1,75, le premier quartile de 1,725 et le troisiĂšme de 1,805. Ce sont lĂ  des indices intermĂ©diaires entre ceux de la forme II B et ceux du gĂ©notype III A. Cependant, l’absence d’exemplaires contractĂ©s et le fait que ces indices statistiques sont plus voisins de II B que de III nous engagent Ă  considĂ©rer cette lignĂ©e comme appartenant plutĂŽt au groupe II qu’au groupe III. Il est regrettable que les circonstances nous aient empĂȘchĂ© de poursuivre cet Ă©levage, car seul l’examen de plusieurs gĂ©nĂ©rations successives eĂ»t permis de trancher la question. Ce problĂšme n’a d’ailleurs pas d’importance en ce qui concerne l’hĂ©rĂ©ditĂ© des races lacustres.

À la race III, nous rapporterons maintenant trois formes intĂ©ressantes, provenant de Lyon (France), d’Anet (Seeland) et de Payerne. On se rappelle que le problĂšme est de savoir si cette race III, qui est celle des mares datant de l’ancien lac de NeuchĂątel, est une race spĂ©cifiquement lacustre ou une race ayant pu se constituer indĂ©pendamment des lacs. À cet Ă©gard, aucune station de Suisse romande n’a pu nous fournir de renseignement dĂ©finitif. La station d’Anet, dont nous allons parler, a pu ĂȘtre touchĂ©e par le lac avant la correction des eaux du Jura. La population de Payerne habite des Ă©tangs de pisciculture, oĂč l’on a introduit des individus de Boudry pouvant provenir eux-mĂȘmes des mares littorales d’Auvernier ou de Bevaix. À part ces stations et celles de Champion ou de la Maison Rouge, nous n’avons pu trouver la race III, sur notre territoire, ailleurs que dans les lacs.

Par un hasard heureux, la collection Locard, au MusĂ©um d’Histoire naturelle de Paris, contient 18 exemplaires Ă©levĂ©s en aquarium par Locard lui-mĂȘme, durant trois gĂ©nĂ©rations, et qui appartiennent prĂ©cisĂ©ment Ă  la race III. Ces individus proviennent des environs de Lyon et vraisemblablement des Ă©tangs de Montbrison (Loire) oĂč l’on trouve des formes turgida à 1,66 de moyenne. L’élevage a Ă©tĂ© fait par Locard dans un aquarium certainement plus grand que les nĂŽtres, Ă©tant donnĂ©e la taille des individus (27 Ă  46 mm de hauteur), mais les seconde et troisiĂšme gĂ©nĂ©rations sont de plus petite taille (27 Ă  35 mm) et les rĂ©sultats sont ainsi comparables tout de mĂȘme. La premiĂšre gĂ©nĂ©ration fournit une moyenne de 1,67, la seconde et la troisiĂšme rĂ©unies de 1,69. Les 18 exemplaires ensemble ont une moyenne de 1,68, un premier quartile de 1,645, le troisiĂšme de 1,735, les individus extrĂȘmes Ă©tant de 1,52 et de 1,76. On voit que ce sont Ă  peu prĂšs exactement les indices de III B, c’est-Ă -dire de la lignĂ©e de l’étang de la Directe, qui Ă©tait recouvert, il y a 50 ans encore, par le lac de NeuchĂątel. La race III existe donc sur des territoires oĂč aucune influence lacustre n’est concevable.

Passons Ă  la lignĂ©e de Payerne. Le phĂ©notype en nature en est de 1,65, trĂšs semblable Ă  celui de Montbrizon, prĂšs Lyon, dont la forme prĂ©cĂ©dente est vraisemblablement issue. Cette lignĂ©e n’est d’ailleurs peut-ĂȘtre pas pure, car les quatre gĂ©nĂ©rations successives que nous avons Ă©levĂ©es marquent un lĂ©ger dĂ©placement vers la gauche (j’ai tentĂ© de sĂ©lectionner les individus les plus contractĂ©s) : 1,75 ; 1,72 ; 1,63 et 1,68 (voir pl. 5 fig. 8-10) :

1,45 1,50 1,55 1,60 1,65 1,70 1,75 1,80 1,85 1,90
PremiÚre génération 1 3 0 3 4 1 1
DeuxiÚme génération 2 6 7 8 10 11 9 4 3
TroisiÚme génération 1 5 18 24 25 12 3 2
QuatriÚme génération 1 3 6 7 5 3 2 1
Total 1 3 27 38 43 27 20 17 6 4

La moyenne gĂ©nĂ©rale de ces 201 exemplaires est de 1,69, le premier quartile de 1,635, le troisiĂšme de 1,755 (Ă©cart quartile = 0,12), le premier centile de 1,505 et le dernier de 1,925. La couleur est cornĂ©e-brun. Ces chiffres sont de nouveau trĂšs comparables Ă  ceux de III B (Directe) mais, comme nous l’avons dit, cette lignĂ©e est peut-ĂȘtre d’origine lacustre.

Enfin, une mare à 1,72, prĂšs d’Anet, nous a fourni une gĂ©nĂ©ration entiĂšrement comparable Ă  celles de Champion (III A) : moyenne de 1,69, premier quartile 1,639 et troisiĂšme quartile 1,749. La race III peut donc se trouver dans les marĂ©cages Ă  types elophila, soit Ă  l’état pur, soit mĂ©langĂ©e Ă  la race II.

On voit, en conclusion, combien il faut ĂȘtre prudent dans la dĂ©termination des stagnalis non lacustres : aux races allongĂ©es peuvent correspondre des phĂ©notypes de 1,66-1,70, de mĂȘme que la race III peut produire des morphoses de 1,72 et, sans doute, mĂȘme plus.

§ 20. — Quelques Ă©levages complĂ©mentaires de populations lacustres

La mĂȘme conclusion s’impose en ce qui concerne les lacs : il est bien difficile, sauf sans doute dans le cas de la race V, de dire Ă  quelle race appartient un phĂ©notype donnĂ© en nature. Les Ă©levages complĂ©mentaires que nous allons analyser maintenant dĂ©montrent, en effet, que nos cinq races peuvent exister dans les lacs, et cela sous les allures phĂ©notypiques les plus diverses.

La race I, tout d’abord, s’est trouvĂ©e en deux stations dans les lacs de NeuchĂątel et de Bienne. Elle existe Ă  la TĂšne, sous forme elophila, dans une population à 1,72. Elle constitue, d’autre part, l’essentiel de la population turgida-intermedia (à 1,66) de Cerlier.

La station de la TĂšne est spĂ©cialement intĂ©ressante, puisque la race I qui s’y trouve peut ĂȘtre conçue comme le dernier reste, en place, des subula-vulgaris du nĂ©olithique (qui ont donnĂ© naissance, par ailleurs, aux producta du Loclat). En effet, si la forme subula a disparu de la rĂ©gion avoisinant immĂ©diatement la TĂšne (sauf Ă  rĂ©apparaĂźtre en un ou deux rares exemplaires dans des flaques momentanĂ©es), la race I a nĂ©anmoins persistĂ© dans les phragmitaies fangeuses sous une forme elophila identique Ă  celles des marais non lacustres (voir pl. 5 fig. 69-70). Nous n’avons malheureusement pu Ă©lever qu’une gĂ©nĂ©ration issue de parents rĂ©coltĂ©s dans cette station, mais elle suffit Ă  permettre la dĂ©termination de la race I, Ă©tant donnĂ©e la forme trĂšs allongĂ©e et la couleur albine (voir pl. 5 fig. 1-2) :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,70 1
1,75 2
1,80 5
1,85 6
1,90 7
1,95 8
2,00 4
2,05 2

La moyenne de ces 36 exemplaires est de 1,92, le premier quartile de 1,855, le troisiĂšme de 1,965 et les extrĂȘmes de 1,74 et 2,09.

Voici maintenant le type exactement identique, de Cerlier.

La couleur est également albine et la forme trÚs allongée (24 exemplaires) :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,70 1
1,75 2
1,80 4
1,85 5
1,90 6
1,95 3
2,00 2
2,05 1

La moyenne est de 1,89, le premier quartile de 1,839, le troisiĂšme de 1,949 et les extrĂȘmes de 1,73 et 2,07 (voir pl. 5 fig. 3-4).

Quant Ă  la race II, nous avons pu en dĂ©celer l’existence dans le lac de NeuchĂątel, en Ă©levant une ponte d’Ɠufs rĂ©coltĂ©e prĂšs de Witzwil dans une flaque laissĂ©e parmi les roseaux par le retrait du lac. C’est d’ailleurs prĂšs de lĂ  que nous avons trouvĂ© aussi les parents de la lignĂ©e de Witzwil, de race III, Ă©tudiĂ©e au § 15. Les 45 exemplaires de la premiĂšre gĂ©nĂ©ration se sont trouvĂ©s rĂ©partis comme suit :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,65 1
1,70 4
1,75 10
1,80 13
1,85 11
1,90 3
1,95 2
2,00 1

La moyenne est de 1,82, le premier quartile de 1,78, le troisiĂšme de 1,88 et les extrĂȘmes de 1,67 et de 2,02. Ce sont donc des indices trĂšs comparables Ă  ceux de la lignĂ©e de Thielle (II A). En outre, la couleur est d’un beau brun-cornĂ©.

On voit donc que les deux races les plus allongĂ©es des marais peuvent vivre en eaux lacustres, ce qui indique bien que le lac n’a pas, par ses conditions physico-chimiques particuliĂšres, d’effet nĂ©cessairement sĂ©lectif sur de telles formes.

La race III, outre les lignĂ©es Ă©tudiĂ©es au § 13, s’est retrouvĂ©e en deux stations intĂ©ressantes, l’une au Port d’Hauterive (NeuchĂątel) et l’autre Ă  Cully (LĂ©man). La station d’Hauterive (phĂ©notype intermedia à 1,55) prĂ©senta ceci de curieux qu’elle est situĂ©e Ă  guĂšre plus de 20 m de la station qui a fourni la lignĂ©e V : le petit port d’Hauterive est, en effet, abritĂ© par un mur derriĂšre lequel on trouve dĂ©jĂ  la population bodamica. Les deux populations intermedia et bodamica peuvent donc ĂȘtre en contact constant, mais chacune prĂ©fĂšre ses conditions particuliĂšres et le mĂ©lange ne se fait que peu. Voici les 25 exemplaires de deux individus de cette station :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,55 1
1,60 6
1,65 8
1,70 6
1,75 2
1,80 1
1,85 1

La moyenne de ces exemplaires est de 1,69, le premier quartile de 1,645 et le troisiÚme de 1,745, ce qui permet de comparer cette population à celle de la Maison Rouge (III B).

Quant aux individus de Cully, ils sont issus d’une population dont le phĂ©notype en nature est de 1,45. La premiĂšre gĂ©nĂ©ration en aquarium prĂ©sente d’emblĂ©e les caractĂšres de la race III : couleur cornĂ©e prĂ©dominante, avec cependant quelques individus albins montrant l’influence probable de la race IV (comme Ă  Marin, mais le temps nous a manquĂ© pour essayer une sĂ©grĂ©gation) et forme allongĂ©e. Voici la statistique des 100 exemplaires obtenus en F₁ (voir pl. 5 fig. 5-7) :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,50 2
1,55 13
1,60 21
1,65 33
1,70 17
1,75 5
1,80 5
1,85 2
],90 1
1,95 1

La moyenne gĂ©nĂ©rale est de 1,675, le premier quartile de 1,625 et le troisiĂšme de 1,725, le premier centile de 1,519 et le dernier de 1,989. Ce sont lĂ , comme on le voit, des indices intermĂ©diaires entre ceux des lignĂ©es III A et B (race III en milieux non lacustres) et ceux des lignĂ©es III C-E (milieux lacustres). Une seule exception est Ă  noter : le dernier centile plus Ă©levĂ© dans le cas particulier que dans toutes les lignĂ©es de race III Ă©tudiĂ©es jusqu’ici. Mais un tel fait n’a pas grande signification, Ă©tant donnĂ© qu’il s’agit d’un individu à 1,97 non dĂ©veloppĂ© sexuellement et qui peut constituer un de ces cas d’hypercroissance si frĂ©quents en aquarium.

Passons Ă  la race IV. Le hasard nous a mal servi, au cours de nos premiers· Ă©levages, en ce qui concerne cette race. Seules les lignĂ©es de Nidau et de Marin IV nous ont, en effet, attestĂ© l’existence de ce gĂ©notype. (Aussi, avons-nous essayĂ©, au cours de nos Ă©levages complĂ©mentaires, de nous procurer quelques renseignements de plus, de maniĂšre Ă  dĂ©terminer les limites d’écart, en nature, des phĂ©notypes correspondant Ă  la race IV. Nous sommes parvenus, Ă  cet Ă©gard, Ă  dĂ©celer son existence en six stations diverses et toutes intĂ©ressantes. D’abord Ă  Marin, dans la population à 1,41, voisin de celle qui nous a donnĂ© la lignĂ©e impure Ă©tudiĂ©e au § 14. Ensuite, dans la baie de Saint-Blaise (population à 1,38-1,42). Puis dans la Thielle Ă  Thielle mĂȘme (population Rhodani comparable Ă  celle de Nidau). Enfin, dans les lacs de Morat (Ă  Morat mĂȘme, population à 1,45), de Bienne (Île de Saint-Pierre, population à 1,45) et dans le LĂ©man (Ă  Crans, station à 1,37). On voit que toutes ces populations de race IV sont constituĂ©es par des lacustris typiques, sauf celles Ă  Rhodani (Nidau et Thielle). Un tel rĂ©sultat est prĂ©cieux.

La nouvelle population de Marin ne nous retiendra pas longtemps. Il ne s’agit, en effet, que d’un Ă©levage de contrĂŽle. Puisque la lignĂ©e Ă©tudiĂ©e prĂ©cĂ©demment et rĂ©coltĂ©e dans une flaque de la grĂšve de Marin a donnĂ©, par sĂ©grĂ©gation, un gĂ©notype III et un gĂ©notype IV, nous avons fait l’hypothĂšse que ce dernier gĂ©notype devait se trouver Ă  l’état pur dans la station à 1,41, voisine de celle de la premiĂšre lignĂ©e. Il importait, en effet, de dĂ©montrer que cette population de 1,41 n’était pas de race V, mais bien de race IV, sinon on eĂ»t Ă©tĂ© en droit de considĂ©rer la lignĂ©e du § 14 comme insuffisamment dissociĂ©e par nos Ă©levages successifs. L’hypothĂšse s’est vĂ©rifiĂ©e. Deux individus rĂ©coltĂ©s au hasard dans la population de 1,41 et accouplĂ©s en aquarium ont donnĂ© naissance Ă  24 individus, dont voici la rĂ©partition :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,45 3
1,50 9
1,55 8
1,60 3
1,65 1

La moyenne de ces quelques exemplaires est de 1,55, le premier quartile de 1,525 et le troisiĂšme de 1,589. Ces quelques donnĂ©es, jointes Ă  l’examen morphologique (couleur albine et forme contractĂ©e) permettent de diagnostiquer Ă  coup sĂ»r la race IV.

Non loin de lĂ , en diffĂ©rents points de la baie de Saint-Blaise (Rouges-Terres 1,38 et Saint-Blaise 1,42), nous avons prĂ©levĂ© au hasard quelques individus (var. lacustris) et en avons Ă©levĂ© le frai en aquarium. Les cinq boudins ainsi obtenus ont fourni la rĂ©partition suivante (il s’agit donc non de cinq gĂ©nĂ©rations successives, mais de cinq familles contemporaines issues de la mĂȘme population) :

1,40 1,45 1,50 1,55 1,60 1,65 1,70
(1) 2 8 8 4 3
(2) 2 4 8 3 0 0 1
(3) 1 6 8 3 3 1
(4) 1 4 3 4 6
(5) 2 16 16 2 1
Total 6 24 43 30 14 2 1

Ces cinq familles ont donné des moyennes de 1,51 ; 1,51 ; 1,53 ; 1,54 ; 1,55 (voir pl. 3 fig. 56-57). La moyenne générale est de 1,538, le premier quartile de 1,50, le troisiÚme de 1,58, le premier centile de 1,419 et le dernier de 1,699. La couleur est albine et la forme contractée, un peu plus contractée en moyenne que celle des individus provenant des Rhodani de Nidau.

Dans la Thielle à Thielle, quelques Rhodani typiques (population à 1,48) nous ont fourni la descendance suivante, de couleur albine et de forme trÚs comparable à celle des individus de Nidau :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,45 4
1,50 4
1,55 10
1,60 3
1,65 2

La moyenne de ces 23 exemplaires est de 1,56, le premier quartile de 1,525 et le troisiÚme de 1,595 (voir pl. 3 fig. 54-55).

La population du lac de Morat, qui rĂ©pond le mieux au type lacustris (Morat à 1,45 de moyenne), nous a fourni en aquarium deux gĂ©nĂ©rations dont la moyenne gĂ©nĂ©rale est de 1,595, le premier quartile de 1,549 et le troisiĂšme de 1,635 (voir pl. 3 fig. 52-53). Il s’agit donc d’une lignĂ©e de race IV (couleur albine et forme contractĂ©e) :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,45 1
1,50 4
1,55 5
1,60 6
1,65 3
1,70 1

À l’üle de Saint-Pierre (lac de Bienne), une population de 1,45 Ă©galement prĂ©sente des caractĂšres lacustris analogues. La premiĂšre gĂ©nĂ©ration Ă©levĂ©e en aquarium nous a fourni la rĂ©partition suivante :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,40 1
1,45 5
1,50 9
1,55 5
1,60 6
1,65 1

La moyenne est de 1,54, le premier quartile de 1,505 et le troisiÚme de 1,599. La couleur est albine (voir pl. 3 fig. 49-51).

Enfin, dans le LĂ©man, la race IV se trouve Ă  l’état pur Ă  Crans, dans la station à 1,37 (population la plus contractĂ©e du lac). Voici la rĂ©partition des individus Ă©levĂ©s en aquarium :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,40 2
1,45 3
1,50 16
1,55 14
1,60 14
1,65 2
1,70 1

La moyenne de ces 52 individus est de 1,56, le premier quartile de 1,529, le troisiĂšme de 1,629 et les exemplaires extrĂȘmes de 1,41 et de 1,70. La couleur de l’animal et de la coquille est typique (albine) et la forme contractĂ©e (voir pl. 3 fig. 47-48).

On voit donc, en résumé, que la race IV se présente avec des indices statistiques relativement constants dans les populations lacustris des trois lacs subjurassiens et du Léman.

Voici enfin deux Ă©levages complĂ©mentaires de race V. Le premier provient de la population de 1,31 Ă  la Raisse (lac de NeuchĂątel). Les deux gĂ©nĂ©rations obtenues ont fourni une moyenne de 1,45 (voir pl. 3 fig. 76-77), un premier quartile de 1,425 et un troisiĂšme quartile de 1,525 (individus extrĂȘmes 1,33 et 1,56) :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,30 2
1,35 3
1,40 7
1,45 8
1,50 7
1,55 3

D’autre part, dans la baie de Saint-Blaise on trouve, sur les glacis, une population à 1,33 intercalĂ©e entre des populations de races IV et III. Nous avons tenu Ă  voir si cette forme de 1,33 appartient bien Ă  la race V. C’est le cas : les 12 individus de FI prĂ©sentent une moyenne de 1,44, un premier et un troisiĂšme quartiles de 1,39 et 1,49 et des extrĂȘmes de 1,30 et 1,55 :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,30 1
1,35 2
1,40 3
1,45 3
1,50 2
1,55 1

On voit ainsi que la race V correspond aux phénotypes bodamica, oscillant en nature entre 1,30 et 1,36.

§ 21. — Conclusion : les cinq races

Il nous reste Ă  condenser en quelques tableaux d’ensemble ce que nous avons constatĂ© jusqu’ici de nos cinq races et Ă  chercher Ă  quels phĂ©notypes en nature correspondent chacune d’entre elles.

Une remarque prĂ©alable est nĂ©cessaire : aucune des lignĂ©es que nous avons Ă©tudiĂ©es n’est exactement identique Ă  une autre. Si ressemblantes que soient entre elles, par exemple, les lignĂ©es que nous avons groupĂ©es sous le nom de race III, chacune garde son originalitĂ©, non seulement en ce qui concerne la couleur, le grain du test, etc., mais encore en ce qui concerne les variations, statistiques de l’indice de contraction. Les lignĂ©es groupĂ©es sous II diffĂšrent encore plus les unes des autres. À plus forte raison les quelques familles obtenues au cours de nos Ă©levages complĂ©mentaires ne rentrent-elles pas sans quelque arbitraire dans les groupes que nous dĂ©signions sous le nom de races I Ă  V. Aussi, ne faut-il pas considĂ©rer ces races comme des entitĂ©s fournies telles quelles par la nature : il y a une part d’interprĂ©tation dans leur dĂ©finition.

NĂ©anmoins, nous croyons que, si irrĂ©ductibles les unes aux autres que soient toujours les lignĂ©es rĂ©elles, elles oscillent cependant autour de certaines formes d’équilibre en nombre restreint. C’est pourquoi nous parlons de cinq races, en rĂ©servant naturellement la possibilitĂ© de races nouvelles, en particulier de races non lacustres.

Pour vĂ©rifier la chose, essayons de grouper en tableaux statistiques l’ensemble des rĂ©sultats obtenus, en Ă©liminant seulement les hybrides (croisement des races I et V) et les deux premiĂšres gĂ©nĂ©rations (impures) de la lignĂ©e de Marin (§ 14). Il se peut assurĂ©ment que les Ă©levages complĂ©mentaires contiennent des lignĂ©es impures, mais si leur prĂ©sence n’enlĂšve rien de la nettetĂ© des caractĂšres diffĂ©rentiels de nos cinq races, notre dĂ©monstration vaudrait a fortiori pour des lignĂ©es pures.

Si nous confrontons entre elles, tout d’abord, les moyennes obtenues dans les diffĂ©rentes lignĂ©es ou familles Ă©tudiĂ©es, nous obtenons le tableau suivant (les indices moyens sont groupĂ©s 5 par 5) :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,40 2
1,45 1
1,50 2
1,55 5
1,60 1
1,65 10
1,70 1
1,75 2
1,80 3
1,85 3
1,90 3

On voit d’emblĂ©e que ces 33 moyennes oscillent autour de quatre modes, dont les trois premiers correspondent aux indices moyens des races V, IV et III et dont le quatriĂšme correspond aux indices des races II et I.

L’examen de la rĂ©partition des premiers quartiles conduit au mĂȘme rĂ©sultat :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,35 2
1,40 1
1,45 0
1,50 6
1,55 2
1,60 10
1,65 1
1,70 2
1,75 2
1,80 4
1,85 3

Si maintenant nous faisons la statistique des moyennes par gĂ©nĂ©rations, c’est-Ă -dire en comptant non plus chaque lignĂ©e et chaque famille pour 1, mais chaque gĂ©nĂ©ration Ă  part (ce qui fait cinq chiffres pour chaque lignĂ©e complĂšte et 1, 2 ou 3 chiffres pour les familles des Ă©levages complĂ©mentaires, nous obtenons le tableau suivant :

[Indice de contraction] [Exemplaires]
1,40 6
1,45 2
1,50 5
1,55 12
1,60 10
1,65 22
1,70 11
1,75 6
1,80 5
1,85 9
1,90 5

Ici de nouveau, nous obtenons donc quatre modes, dont les trois premiers correspondant aux moyennes des races V, IV et III et le quatriÚme aux races II et I.

Ces chiffres suffisent dĂ©jĂ  Ă  attester l’existence de groupes « naturels » correspondant sinon encore Ă  nos cinq races du moins aux races II-V qui sont les seules importantes pour nous. Mais l’argument dĂ©cisif est fourni par les courbes obtenues en additionnant les cinq groupes d’individus que nous avons dĂ©signĂ©s sous le nom de races I à V. Voici d’abord le tableau global comprenant aussi bien les Ă©levages complĂ©mentaires que les Ă©levages en lignĂ©es pures 85 :

[Indice de contraction] Race I Race II Race III Race IV Race V
1,20 1
1,25 8
1,30 27
1,35 103
1,40 12 234
1,45 7 55 146
1,50 48 147 70
1,55 161 175 26
1,60 7 306 137 2
1,65 3 32 421 57
1,70 8 99 333 20
1,75 40 164 194 2
1,80 128 207 100
1,85 178 162 36
1,90 169 62 15
1,95 104 25 1
2,00 54 11
2,05 19 1
2,10 2

À ne considĂ©rer que les Ă©levages en lignĂ©es pures (cinq gĂ©nĂ©rations successives de chaque lignĂ©e), en excluant ainsi les Ă©levages complĂ©mentaires, mais en comptant les gĂ©nĂ©rations 3-5 de l’élevage de Marin, la rĂ©partition obtenue est la suivante :

[Indice de contraction] Race I Race II Race III Race IV Race V
1,20 1
1,25 8
1,30 24
1,35 98
1,40 3 224
1,45 6 15 135
1,50 38 62 61
1,55 120 105 22
1,60 6 241 91 2
1,65 3 18 337 46
1,70 6 61 283 17
1,75 29 115 167 2
1,80 83 138 77
1,85 124 101 27
1,90 107 38 10
1,95 57 12
2,00 30 5
2,05 8
2,10 1

Il semble ainsi que l’existence d’au moins cinq groupements « naturels » paraisse assurĂ©e (voir fig. 10). Tout au moins il semble certain qu’il existe au moins deux races (IV et V) distinctes des trois autres. Ces deux races Ă©tant spĂ©ciales aux milieux lacustres, leurs caractĂšres diffĂ©rentiels ont pour notre problĂšme une importance fondamentale.

Fig. 10 Les cinq races obtenues en aquarium
Les n° des courbes correspondent à ceux des races.
Les courbes à traits continus représentent la totalité des élevages, tandis que les élevages complémentaires sont exclus des courbes à traits pointillés.

Cherchons maintenant Ă  dĂ©terminer Ă  quels phĂ©notypes en nature correspondent nos cinq races. La chose est possible en ce qui concerne les formes lacustres extrĂȘmes. Comme c’est justement sur ce point que la question a le plus d’importance pour nous, il convient de mettre le plus de prĂ©cision possible Ă  cette dĂ©termination. En considĂ©rant un Ă  un nos 33 élevages, nous obtenons la correspondance suivante entre le gĂ©notype en aquarium et le phĂ©notype en nature.

NN°s Race et moyenne en aquarium Phénotype en nature
1. 1 (1,89) producta Ă  1,82 (Loclat).
2. 1 (1,93) turgida Ă  1,66 (Roche).
3. 1 (1,90) elophila Ă  1,72 (Noville)
4. 1 (1,87) type Ă  1,74 (Cornaux).
5. 1 (1,92) elophila Ă  1,72 (La TĂšne).
6. 1 (1,89) turgida-intermedia Ă  1,66 (Cerlier).
7. II (1,83) type à 1,76 (Thielle : canaux à 1,69-1,82 suivant les stations).
8. II (1,78) type Ă  1,75 (Champion).
9. II (1,84) type Ă  1,78 (Monsmier).
10. II (1,75) type à 1,80 ? (lac de Bret).
11. II (1,82) intermedia Ă  1,60 (Grand Marais).
12. III (1,69) elophila Ă  1,72 (Champion).
13. III (1,68) turgida-intermedia Ă  1,58-1,62 (Maison Rouge).
14. III (1,65) intermedia-lacustris Ă  1,56-1,72 (Colombier).
15. III (1,66) intermedia Ă  1,59 (Rouges-Terres).
16. III (1,65) intermedia Ă  1,63 (Witzwil).
17. III (1,72) intermedia-lacustris Ă  1,50-1,41 (Marin).
18. III (1,69) turgida Ă  1,65 (Payerne).
19. III (1,68) turgida à 1,66 ? (Environs de Lyon).
20. III (1,69) elophila Ă  1,72 (Anet).
21. III (1,69) intermedia à 1,55 (Port d’Hauterive).
22. III (1,67) lacustris Ă  1,45 (Cully),
23. IV (1,60) intermedia-lacustris Ă  1,50-1,41 (Marin).
24. IV (1,55) lacustris Ă  1,41 (Marin).
25. IV (1,58) Rhodani Ă  1,50 (Nidau).
26. IV (1,53) lacustris Ă  1,38-1,42 (baie de Saint-Blaise).
27. IV (1,56) Rhodani Ă  1,48 (Thielle).
28. IV (1,59) lacustris Ă  1,45 (Morat).
29. IV (1,54) lacustris Ă  1,45 (Ăźle de Saint-Pierre).
30. IV (1,56) lacustris Ă  1,37 (Crans prĂšs Nyon).
31. V (1,43) bodamica à 1,36 (Port d’Hauterive).
32. V (1,44) bodamica Ă  1,33 (baie de Saint-Blaise).
33. V (1,45) bodamica Ă  1,31 (La Raisse).

L’inspection de ce tableau conduit Ă  plusieurs conclusions. En premier lieu, on constate que la race V (1,43-1,45 en aquarium) correspond au phĂ©notype bodamica en nature. Ce phĂ©notype manque au LĂ©man et aux lacs de Bienne et de Morat : la race V Ă©galement. Par contre, on peut infĂ©rer de cette correspondance l’existence de la race V au Bodan et dans les lacs suĂ©dois.

En second lieu, la race IV (1,53-1,60 en aquarium) produit en nature des morphoses de 1,37-1,50, dont les plus contractĂ©es sont des lacustris typiques, presque des bodamica (1,37 Ă  Crans) et dont les plus allongĂ©es sont des Rhodani presqu’intermedia (Nidau et Marin). Cette race IV existe ainsi dans nos quatre grands lacs, de mĂȘme probablement que dans le Bodan, dans les lacs danois, scandinaves, amĂ©ricains, etc.

La race III (1,65-1,72 en aquarium) donne, par contre, naissance Ă  des morphoses beaucoup plus variĂ©es, Ă  tel point qu’il devient bien difficile d’établir une correspondance terme Ă  terme entre tel phĂ©notype en nature et telle des trois races restantes. Les phĂ©notypes de race III oscillent, en effet, entre 1,42-5 et 1,72. Les morphoses les plus contractĂ©es appartenant Ă  cette race sont ainsi des lacustris typiques. Il est vrai que les populations de 1,42-5 de Marin, Colombier et Cully ne sont pas pures et que, Ă  cĂŽtĂ© d’individus de race III, on y trouve des individus de race IV et des hybrides. Mais rien, sinon la couleur foncĂ©e ou claire de certains exemplaires, n’indique Ă  coup sĂ»r le mĂ©lange des races III et IV. L’élevage est nĂ©cessaire pour la dĂ©termination exacte et, en nature, les morphoses de race III et celles de race IV convergent pour une grande part. Les morphoses les plus allongĂ©es de race III sont au contraire des elophila à 1,70-1,72. Enfin, la majoritĂ© des phĂ©notypes de cette race consistent en intermedia-turgida, telles que les formes de la Maison Rouge sur lesquelles nous avons si souvent insistĂ©.

Quant aux races II et I, rien ne permet de les diagnostiquer Ă  coup sĂ»r dans la nature. La race II donne naissance aussi bien Ă  des intermedia lacustres qu’à des formes allongĂ©es de fossĂ©s (1,82 dans les canaux de Thielle). La race I, qui est celle des producta-subula du Loclat, donne naissance Ă  des morphoses elophila à 1,72 et mĂȘme Ă  des turgida (1,66 Ă  Roche) ou Ă  des intermedia lacustres (1,66 Ă  Cerlier).

En conclusion : 1° les races I et II sont rĂ©pandues un peu partout et s’adaptent aux lacs sous des formes turgida et intermedia ; 2° la race III est Ă©galement commune aux marais et aux lacs, mais prĂ©sente des adaptations lacustres plus poussĂ©es (intermedia-lacustris) ; 3° les races IV et V sont spĂ©ciales aux lacs et correspondent respectivement aux phĂ©notypes lacustris et bodamica.

Ces conclusions peuvent se rĂ©sumer sous la forme suivante : toutes les races non lacustres vivent dans les lacs, mais la rĂ©ciproque n’est pas vraie. En construisant une courbe des gĂ©notypes d’origine lacustre et des gĂ©notypes de provenance non lacustre, on obtient ainsi une rĂ©partition calquĂ©e en gros sur celle des phĂ©notypes en nature (cf. graphique) :

[Indice de contraction] Génotypes non lacustres Génotypes lacustres
1,20 1
1,25 8
1,30 27
1,35 103
1,40 246
1,45 4 204
1,50 22 243
1,55 64 298
1,60 158 294
1,65 243 270
1,70 291 167
1,75 308 92
1,80 371 64
1,85 335 41
1,90 222 24
1,95 115 15
2,00 58 7
2,05 17 3
2,10 2

Nous avons classĂ© dans les gĂ©notypes non lacustres les lignĂ©es de la Maison Rouge et de Payerne, bien que les populations des stations-mĂšres contiennent Ă  coup sĂ»r quelques gĂ©notypes lacustres. Le rĂ©sultat total en est d’autant plus probant : si la courbe des gĂ©notypes non lacustres coĂŻncide avec celle des gĂ©notypes lacustres sur la droite (formes allongĂ©es), la seconde sort notablement des limites extrĂȘmes de la premiĂšre dans la rĂ©gion des formes contractĂ©es.

TroisiĂšme partie
Essai d’explication

Comme nous l’avons dĂ©jĂ  vu, toute LimnĂ©e, rĂ©coltĂ©e dans la nature ou Ă©levĂ©e en aquarium, prĂ©sente Ă  la fois des caractĂšres d’ordre phĂ©notypique et des caractĂšres d’ordre gĂ©notypique. Autrement dit, l’indice de contraction qui la dĂ©finit est dû : 1° Ă  une adaptation individuelle, rĂ©sultat de l’action du milieu durant la croissance de l’animal, et que nous appellerons dorĂ©navant, suivant l’usage, une accommodation ; 2° Ă  la contraction moyenne de la race, contraction qui est hĂ©rĂ©ditaire mĂȘme pour les races lacustres, et que nous appellerons donc dorĂ©navant une adaptation.

Il convient que nous cherchions maintenant Ă  expliquer dans la mesure du possible, le mode de production de ces accommodations et l’origine de ces adaptations. En ce qui concerne le premier point, la question est relativement simple, et peut ĂȘtre abordĂ©e par l’expĂ©rience. En ce qui concerne l’origine des gĂ©notypes, il va de soi que l’expĂ©rimentation n’est plus possible. Aussi en serons-nous rĂ©duits Ă  une discussion critique des diffĂ©rentes hypothĂšses Ă©volutionnistes appliquĂ©es Ă  notre problĂšme. Mais, loin d’ĂȘtre inutile, une rĂ©flexion sur les principes, Ă  condition de ne pas ĂȘtre toute spĂ©culative et de demeurer liĂ©e Ă  l’examen des faits, nous paraĂźt importante. Les donnĂ©es relatives Ă  la contraction de la LimnĂŠa stagnalis sont, en effet, si simples (par comparaison, cela va de soi, avec les donnĂ©es autrement plus complexes de la plupart des problĂšmes de variation) qu’elles fournissent, nous semble-t-il, un critĂšre de choix pour juger de la valeur des explications courantes dans le domaine si controversĂ© et si terriblement obscur de l’adaptation.

A. L’explication des accommodats par la psychologie de l’animal

Que ceux qui connaissent mal la psychologie contemporaine se rassurent : nous ne ferons intervenir ici ni force vitale ni Ăąme. La psychologie est la science des conduites. Chez l’homme, dont les conduites s’accompagnent d’états de conscience directement connaissables, il y a avantage Ă  analyser les comportements Ă  la fois du dedans et du dehors : l’intelligence humaine peut s’étudier ainsi tant par les rĂ©actions extĂ©rieures de l’organisme (chez le bĂ©bĂ©, par exemple, qui ne parle pas encore, mais apprend Ă  se conduire dans l’espace en expĂ©rimentant sans cesse au moyen des objets qui l’entourent) que par cette activitĂ© intĂ©riorisĂ©e qui est le jugement ou le raisonnement. Chez l’animal, dont nous ignorons la conscience et ne savons mĂȘme pas si elle existe, la psychologie se borne Ă  une Ă©tude des rĂ©actions : rĂ©flexes, habitudes, tĂątonnements, Ă©ventuellement invention de procĂ©dĂ©s nouveaux, etc. La psychologie des LimnĂ©es, ce sera donc l’étude de ses rĂ©flexes, inconditionnĂ©s ou conditionnĂ©s, de ses habitudes acquises, de sa mĂ©moire Ă©ventuelle (travaux de PiĂ©ron et de Buytendijk), etc.

En psychologie comme en biologie pure (la psychologie n’est Ă  cet Ă©gard qu’un chapitre de la biologie), il y a des adaptations hĂ©rĂ©ditaires (les rĂ©flexes et les tendances instinctives) et des accommodations non hĂ©rĂ©ditaires (les rĂ©flexes « conditionnĂ©s » de Pawlow et les habitudes). Il n’y a donc aucun mystĂšre dans tout cela et nous ne voyons pas pourquoi on aurait peur d’un mot. D’ailleurs, si le mot de « psychologie » gĂȘne le lecteur, qu’il le remplace par « physiologie du systĂšme nerveux) ou par ce qu’il voudra : nos conclusions resteront les mĂȘmes.

Nous allons donc tenter d’expliquer les accommodats observĂ©s dans la nature (partie I) par la psychologie de nos LimnĂ©es : la contraction phĂ©notypique de la coquille nous paraĂźt, en effet, rĂ©sulter des mouvements de l’animal, ceux-ci Ă©tant conditionnĂ©s eux-mĂȘmes par le complexe (agitation de l’eau) × (substrat). À cet Ă©gard, trois groupes d’expĂ©riences de contrĂŽle sont possibles : 1° L’élevage en aquarium de LimnĂ©es jeunes ayant commencĂ© leur croissance dans le lac. À ce propos, nous ferons une analyse aussi complĂšte que possible des rĂ©actions motrices de la LimnĂŠa stagnalis : rĂ©flexes de reptation, de natation, d’accolement, etc., et des habitudes diffĂ©rentielles dues au milieu stagnant et au milieu lacustre. 2° La mesure de la rĂ©sistance aux secousses : nous chercherons Ă  Ă©tablir que les formes de lac adhĂšrent mieux aux supports solides que les formes d’étang, et Ă  voir si cette diffĂ©rence est hĂ©rĂ©ditaire. 3° L’élevage en agitateur d’une race d’eau stagnante pour voir si et jusqu’à quel point, une contraction phĂ©notypique se produit. Ces expĂ©riences suffiront Ă  confirmer ce que nous avons Ă©tabli par la statistique des phĂ©notypes dans la nature : que la contraction par accommodation rĂ©sulte des mouvements de l’animal exĂ©cutĂ©s en rĂ©ponse aux actions du milieu.

§ 22. — Les diffĂ©rentes explications possibles de la contraction de la coquille

Avant de tenter notre dĂ©monstration, il convient naturellement de voir s’il est lĂ©gitime d’expliquer la contraction par les seuls mouvements de l’animal et si d’autres facteurs ne jouent pas un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant. IndĂ©pendamment des Ă©nergies hĂ©rĂ©ditaires et de la mĂ©canique embryonnaire — que celle-ci soit gouvernĂ©e par celles-lĂ  ou soit due Ă  une Ă©pigenĂšse plus ou moins radicale, peu importe ici — un grand nombre de facteurs peuvent intervenir, en effet, durant toute la croissance de la coquille et cela dĂšs la naissance. Essayons de les classer :

1° Les dimensions de la nappe d’eau influent sur la taille, comme nous l’avons vu. Peut-ĂȘtre influent-elles donc aussi sur la forme.

2° La nature chimique de l’eau peut agir de diffĂ©rentes maniĂšres sur la coquille. Elle peut tonifier ou affaiblir les muscles de l’animal (le muscle pĂ©dieux qui joue un si grand rĂŽle dans l’application aux supports ou le muscle columellaire qui relie l’animal Ă  sa coquille), altĂ©rer le mĂ©tabolisme (et par lĂ  changer les dimensions du poumon ou du manteau, ce qui agirait sur la coquille), etc.

3° La nature chimique du substrat : le sol et la vĂ©gĂ©tation dont se nourrit l’animal, par consĂ©quent, agissent sans doute sur le mĂ©tabolisme, l’épaisseur de la coquille, etc. Presque tous les mollusques du LĂ©man, comme l’a bien observĂ© Favre, ont des coquilles plus minces que ceux du lac de NeuchĂątel, en particulier nos LimnĂ©es.

Cela peut rĂ©sulter de la nature du substrat et peut avoir une influence sur la forme elle-mĂȘme de la coquille.

4° La tempĂ©rature agit sans nul doute sur le mĂ©tabolisme ou de toute autre maniĂšre (durĂ©e d’incubation, etc.), et peut avoir ainsi une action indirecte sur la contraction.

5° Les parasites, en particulier ceux du foie, le foie étant logé dans la spire.

6° La propretĂ© des eaux a peut-ĂȘtre, et indĂ©pendamment de leur composition chimique, un effet sur les habitudes des LimnĂ©es : dans une eau sale, l’animal est obligĂ© de monter frĂ©quemment Ă  la surface pour respirer, et, de plus, si l’eau est encombrĂ©e de dĂ©tritus, il ne dilate pas simplement son pneumostome, mais est obligĂ© d’en Ă©vaginer les parois, en constituant une sorte de tube, d’oĂč cette Ă©chancrure de la coquille qui caractĂ©rise une morphose Ă  laquelle nous avons autrefois donnĂ© le nom de laciniosa.

7° La quantité de nourriture disponible dans le milieu est évidemment importante, et certains auteurs, comme Clessin, attribuent la contraction à la dénutrition.

8° La vitesse de la croissance (que cette vitesse rĂ©sulte de la quantitĂ© de nourriture, de la tempĂ©rature ambiante ou de ce qu’on voudra) peut exercer directement une influence sur la forme de la coquille. On parle en conchyliologie de tours de spire « s’accroissant rapidement » (forme contractĂ©e) ou « s’accroissant trĂšs lentement » (forme subulĂ©e). Peut-ĂȘtre cet accroissement est-il en rapport avec la vitesse de croissance de l’animal lui-mĂȘme ?

9° La durĂ©e d’incubation, et la durĂ©e du sĂ©jour de l’animal (sorti de l’Ɠuf) dans le boudin gĂ©latineux qui entoure les Ɠufs. On observe, Ă  cet Ă©gard, de grandes diffĂ©rences entre les pontes et entre les individus d’une mĂȘme ponte. Certains exemplaires sĂ©journent dans l’Ɠuf quelques jours de plus que d’autres. Les uns demeurent ensuite quelques heures seulement dans le boudin d’albumine tandis que d’autres s’y complaisent et s’y nourrissent des jours entiers. Peut-ĂȘtre que la forme initiale rĂ©sultant de ces diffĂ©rentes habitudes, et bien qu’il s’agisse de coquilles minuscules (un tour et demi de spire) influe sur la croissance et la forme dĂ©finitive (de mĂȘme que la marche trop prĂ©coce d’un bĂ©bĂ© le rendra bancroche pour la vie entiĂšre) 86.

10° Le mode de respiration (pulmonaire ou cutanĂ©e) qui rĂ©sulte de la configuration du milieu peut jouer un rĂŽle dans la forme du poumon et du manteau, donc de la coquille. Il est clair, en effet, qu’une LimnĂ©e vivant Ă  30 m de fond ou en eaux sans cesse agitĂ©es, ne respire pas comme une LimnĂ©e de marais.

11° Les Mollusques lacustres sont presque tous atteints d’albinisme, par opposition aux races non lacustres de mĂȘmes espĂšces (LimnĂŠa stagnalis et ovata ; Valvata antiqua, etc.). Il y a lĂ  l’indice d’une action du milieu qui est peut-ĂȘtre le rĂ©sultat des facteurs prĂ©cĂ©dents rĂ©unis, mais qui peut rĂ©sulter de processus photochimiques indĂ©pendants. Or, il se pourrait que, non pas l’albinisme, mais les phĂ©nomĂšnes dont l’albinisme est le symptĂŽme, agissent indirectement sur la contraction.

12° L’agitation de l’eau peut enfin agir (mĂ©caniquement ou en oxygĂ©nant le milieu) sur le rythme du cƓur, sur la circulation entiĂšre et le mĂ©tabolisme, indĂ©pendamment de toute action directe sur la coquille. Ce facteur pourrait constituer une cause indirecte de contraction.

13°, Etc., etc.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il faut affirmer avec force et nous rappeler sans cesse, tant Ă  propos des accommodations qu’à propos des gĂ©notypes, qu’il n’y a pas en biologie de caractĂšres isolĂ©s, mais uniquement des complexes de caractĂšres. Ces complexes peuvent prĂ©senter les uns par rapport aux autres diffĂ©rents degrĂ©s de libertĂ©, allant de la dĂ©pendance absolue Ă  l’indĂ©pendance absolue (deux cas limites impossibles Ă  dĂ©celer) et se diffĂ©rencier eux-mĂȘmes en sous-complexes ou « caractĂšres » plus ou moins indĂ©pendants, comme en tĂ©moignent les expĂ©riences de disjonction mendĂ©lienne. Mais jamais on n’est autorisĂ© Ă  parler d’un caractĂšre isolĂ©, parce que jamais on n’est renseignĂ© sur ses attaches rĂ©elles avec le reste de l’organisme. Cela est vrai des accommodations comme des caractĂšres gĂ©notypiques. C’est donc uniquement Ă  cause de notre ignorance que nous avons dĂ» isoler le caractĂšre « contraction de la coquille » et en faire l’objet unique de nos recherches.

Gardons-nous donc d’éliminer les facteurs prĂ©cĂ©dents, qui tous jouent sans doute leur rĂŽle direct ou indirect, Ă  des degrĂ©s divers et selon diffĂ©rentes combinaisons. Nous ne pouvons malheureusement pas mesurer aujourd’hui ce rĂŽle, mais il est possible qu’une analyse expĂ©rimentale ou gĂ©nĂ©tique patiente montre un jour que la contraction est facilitĂ©e par la prĂ©sence de tel ou tel autre caractĂšre, dĂ» lui-mĂȘme Ă  l’un des facteurs Ă©numĂ©rĂ©s : la contraction ne peut ĂȘtre ainsi que l’aspect particulier le plus visible d’un ensemble de modifications morphologiques et physiologiques dĂ©pendant de toutes les conditions ambiantes.

Mais ce que nous pouvons admettre sans grand risque de nous tromper, c’est que les facteurs Ă©numĂ©rĂ©s ne suffisent pas Ă  eux seuls Ă  dĂ©terminer la contraction de la coquille. Parmi eux il en est certes qui peuvent ĂȘtre nĂ©cessaires indirectement Ă  l’apparition de cette contraction : le fait que certains lacs ne possĂšdent pas de variĂ©tĂ©s contractĂ©es, et que les autres lacs semblent avoir Ă©tĂ© conquis par ces formes avec une lenteur considĂ©rable (cf. les LimnĂ©es nĂ©olithiques de la TĂšne), donne Ă  penser que la contraction, mĂȘme Ă  titre d’accommodation non hĂ©rĂ©ditaire, peut ĂȘtre retardĂ©e ou facilitĂ©e par d’autres facteurs que les mouvements de l’animal. Ou bien (ce qui revient au mĂȘme), ceux-ci dĂ©pendent de facteurs complexes, qui dĂ©bordent la physiologie du seul systĂšme nerveux. À moins aussi que le temps explique de tels faits, mais cela revient encore peut-ĂȘtre au mĂȘme. Donc, si les facteurs en question peuvent faciliter ou retarder le dĂ©veloppement des accommodations par contraction, ils ne sauraient constituer Ă  eux seuls la cause de cette contraction. C’est ce que nous allons chercher Ă  montrer maintenant, en reprenant un Ă  un les douze facteurs Ă©numĂ©rĂ©s.

1° Dimensions de la nappe d’eau. En aquarium, on constate bien que l’exiguĂŻtĂ© ou l’encombrement de l’espace disponible, empĂȘchent une croissance normale et par consĂ©quent agissent quelque peu sur la contraction. Mais il ne saurait y avoir lĂ  de facteur important en ce qui concerne les lacs : preuve en soit que les formes sublittorales sont d’allongement normal.

2° La composition chimique de l’eau ne suffit pas non plus Ă  expliquer la diffĂ©rence des formes de lac et des formes de marais : Ă  supposer que cette composition ait assez variĂ© du nĂ©olithique Ă  nos jours et qu’elle varie suffisamment d’un lac Ă  l’autre, pour expliquer la prĂ©sence de formes subula, dans les dĂ©pĂŽts de craie lacustre, ou dans certains grands lacs actuels, l’allongement progressif de la coquille au fur et Ă  mesure qu’on s’éloigne du littoral, pour descendre à 10-30 m, prouve, nous semble-t-il, que ce facteur chimique est inopĂ©rant Ă  lui seul.

3° Cet argument vaut aussi, en ce qui concerne la nature chimique du substrat. En outre, le LĂ©man et le Bodan ont les mĂȘmes substrats gĂ©ologiques, sans prĂ©senter les mĂȘmes populations de LimnĂ©es. Le lac de NeuchĂątel et le lac de Bienne sont dans le mĂȘme cas, etc. Que le substrat agisse sur l’épaisseur de la coquille, par l’intermĂ©diaire du pour-cent de calcaire contenu dans les vĂ©gĂ©taux qui servent de nourriture au Mollusque, c’est bien possible, mais il n’y a pas de relation directe entre l’épaisseur de la coquille et sa forme.

Les coquilles de lac sont, il est vrai, certainement plus Ă©paisses que les coquilles ayant cru dans les Ă©tangs. Geyer a mĂȘme expliquĂ© cette Ă©paisseur comme une rĂ©action au mouvement de l’eau (le manteau secrĂ©terait d’autant plus que la coquille est plus exposĂ©e, et cela en vertu de la loi d’assimilation fonctionnelle). Mais Favre a montrĂ© des exceptions notables Ă  cette rĂšgle et, quelle que soit la cause de l’épaississement de la coquille dans les lacs, il semble impossible, au sein d’une mĂȘme nappe lacustre, de voir de corrĂ©lation nette entre la contraction et l’épaisseur ; d’un lac Ă  l’autre, il y en a encore moins. Cette corrĂ©lation existerait-elle, d’ailleurs, qu’elle ne prouverait nullement que l’épaisseur de la coquille soit cause de sa forme.

4° La tempĂ©rature est un facteur frĂ©quemment invoquĂ© par Favre, tant en ce qui concerne les changements faunistiques qui se sont produits du palĂ©olithique Ă  nos jours (Ă©volution des Valvata, etc.) qu’eu Ă©gard aux caractĂšres spĂ©ciaux de la coquille comme, prĂ©cisĂ©ment, l’épaisseur. En ce qui concerne la contraction elle-mĂȘme (sur laquelle Favre ne s’est pas prononcĂ©), nous ne voyons pas quelle relation directe il pourrait y avoir. Si la chaleur favorise la contraction, les formes des marais avoisinant les lacs devraient ĂȘtre plus contractĂ©es que celles de la beine ; si c’est le froid, les formes sublittorales devraient ĂȘtre moins allongĂ©es, etc. Or, c’est le contraire qui se produit.

5° Les parasites du foie, d’aprĂšs M. G. Dubois, qui a fait une thĂšse sur les NĂ©matodes des environs de NeuchĂątel, sont uniformĂ©ment rĂ©pandus chez les exemplaires de lac et de marais. De plus, ils s’attaquent peu aux jeunes et n’agissent guĂšre ainsi qu’à la fin de la croissance.

6° Clessin admet 87 qu’en gros, moins les conditions d’existence sont favorables, plus la spire est contractĂ©e. Cela est sans doute vrai de malformations d’eau stagnante, dont nous avons parlĂ© (§ 4), mais, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, nous n’arrivons pas Ă  voir de corrĂ©lation. À en juger par leur raretĂ© relative et par leur taille, les Bollingeri sublittorales sont par exemple plus dĂ©favorisĂ©es que les lacustris : elles sont cependant normales en fait d’allongement.

8° En ce qui concerne la vitesse de la croissance, nous n’avons pu faire d’observations dans la nature. Mais, en aquarium, nous avons cru constater que les variations individuelles ou raciales se faisaient au hasard. Dans un ensemble d’élevages simultanĂ©s, par exemple, les formes les plus rapidement adultes ont Ă©tĂ© des Rhodani assez contractĂ©es de Nidau (race IV) et des exemplaires typiques de Thielle (race II). Les individus avortĂ©s sont, il est vrai, souvent les plus allongĂ©s, mais on les reconnaĂźt Ă  leur taille exiguë : or, nous avons montrĂ© qu’en rĂšgle gĂ©nĂ©rale il n’y a aucune relation nette entre la taille et la forme (voir Introduction).

9° La durĂ©e d’incubation semble ĂȘtre, elle aussi soumise, en aquarium, aux lois du hasard, du moins d’un individu Ă  l’autre et Ă  tempĂ©rature Ă©gale (la tempĂ©rature accĂ©lĂšre certainement le dĂ©veloppement de l’Ɠuf, mais comme nous venons de le dire, il n’y a pas de corrĂ©lation entre la tempĂ©rature et la contraction). À supposer cependant, que le dĂ©veloppement embryonnaire soit, diffĂ©rent, en moyenne, dans les lacs et les marais, en vertu de conditions spĂ©ciales Ă  l’eau des lacs, la prĂ©sence des formes sublittorales Ă  allongement normal montrerait que ce fait n’a pas d’influence direct sur la forme.

10° et 11° MĂȘme raisonnement en ce qui concerne le mode de respiration et en ce qui concerne l’albinisme : les formes sublittorales sont, en effet, albines plus encore que les formes littorales (les formes littorales non contractĂ©es sont frĂ©quemment colorĂ©es). D’autre part, plus encore que les lacustris ou bodamica, elles sont privĂ©es de respiration aĂ©rienne : or, elles sont normales au point de vue de la forme.

12° Reste le point le plus important : puisque la contraction est bien liĂ©e aux conditions du milieu littoral, et que, comme nous l’a montrĂ© la statistique des phĂ©notypes en nature, elle est mĂȘme en corrĂ©lation directe avec l’agitation de l’eau, ne pourrait-on pas admettre que cette agitation agit sur la coquille autrement que par l’intermĂ©diaire des rĂ©actions motrices de l’animal ? Le rythme du cƓur et bien d’autres processus ne peuvent-ils pas ĂȘtre modifiĂ©s par le mouvement de l’eau ? Nous croyons Ă  l’existence de tels phĂ©nomĂšnes, mais sans voir le moyen de les mesurer. Une analyse physiologique devrait, en tout cas, porter sur des individus qui rempliraient cette double condition d’ĂȘtre exposĂ©s Ă  des milieux lacustres diffĂ©rents et d’appartenir Ă  la mĂȘme race. Il semble bien, en effet, que certains caractĂšres, comme le rythme du cƓur, varient d’une race à l’autre. En aquarium, nous avons trouvĂ©, par exemple, une moyenne de 41 battements par minute pour la race V (bodamica d’Hauterive) et de 36 battements pour les exemplaires pris au hasard dans les quatre autres races. Mais la diffĂ©rence peut ĂȘtre fortuite ; tous les Ă©carts sont grands entre les individus (18 à 57), suivant l’ñge, la taille, etc. En outre, nous n’avons trouvĂ©, dans le dĂ©tail, aucune corrĂ©lation entre ce caractĂšre et la contraction de la coquille, ni en comparant nos cinq races entre elles, ni en comparant entre eux les individus d’une mĂȘme race.

Quoi qu’il en soit de cette derniĂšre question, une chose nous semble claire : on comprend d’emblĂ©e comment l’agitation de l’eau agit sur l’indice de contraction de la coquille par l’intermĂ©diaire du systĂšme neuro-musculaire, mais on ne comprend pas comment des facteurs de l’ordre des fonctions de nutrition peuvent imprimer une certaine forme, et toujours la mĂȘme, Ă  cette coquille. De telles causes interviennent sans doute, mais indirectement, en rendant l’individu plus ou moins plastique. Elles sont donc peut-ĂȘtre nĂ©cessaires Ă  la production d’une accommodation, quelle qu’elle soit, mais elles ne sont pas suffisantes pour expliquer la forme qu’a prise cette accommodation.

Nous voici donc ramenĂ©s, en ce qui concerne tout au moins l’explication des phĂ©notypes, Ă  la notion de cinĂ©togenĂšse : la forme de la coquille dĂ©pend des mouvements de l’animal. L’idĂ©e de cinĂ©togenĂšse est due, comme on le sait, au biologiste amĂ©ricain Cope 88. À l’action directe des phĂ©nomĂšnes physico-chimiques sur les fonctions de nutrition (modifications de taille, de couleur, etc.) et qu’il appelle la physiogenĂšse, Cope oppose l’action des mouvements de l’animal lui-mĂȘme, ou cinĂ©togenĂšse. Cette notion dĂ©rive Ă©videmment du grand principe lamarckien de l’usage et du non-usage des organes. Mais elle est plus spĂ©ciale, puisqu’elle fait appel non pas Ă  toutes les fonctions, ni au fonctionnement de tous les organes, mais aux seules fonctions de relation et aux organes, en tant que gouvernĂ©s par la motricitĂ©. C’est donc un cas particulier du principe lamarckien de l’assimilation fonctionnelle, mais appliquĂ© Ă  la motricitĂ© seule. La plupart des exemples de Cope sont tirĂ©s de l’étude du squelette des VertĂ©brĂ©s et sont d’ailleurs importants pour notre problĂšme, puisqu’il s’agit aussi de relations entre la forme de piĂšces solides et les mouvements de l’ĂȘtre vivant. Mais Cope a citĂ©, en malacologie mĂȘme, des faits topiques presque identiques Ă  ceux de nos LimnĂ©es. À Ball il emprunte ses rĂ©flexions sur l’origine du pli columellaire chez les Gastropodes marins. Si l’on compare, par exemple, la columelle lisse d’un Fusus parilis Ă  la columelle plissĂ©e d’une Mitra lineolata 89, on ne peut s’empĂȘcher de voir, dans la torsion progressive qui a donnĂ© naissance Ă  ces plis, le rĂ©sultat des efforts du muscle adducteur. La coquille des PĂ©lĂ©cypodes et, enfin, le cĂ©lĂšbre cas de la zone d’impression des Nautilus de Hyatt fournissent Ă  Cope ses autres exemples. Bref, Cope a fort bien vu que l’ensemble des caractĂšres conchyliologiques pouvaient exciper d’une explication par cinĂ©togenĂšse.

N’allons cependant pas trop vite en besogne. Cope, Ă©crivant en 1896, ignorait tout encore des faits expĂ©rimentaux qui ont contraint les biologistes Ă  distinguer les accommodations non hĂ©rĂ©ditaires et les adaptations hĂ©rĂ©ditaires. Ce n’est donc, en cet instant, que pour la contraction-accommodat que nous retenons l’explication par cinĂ©togenĂšse. À cet Ă©gard, rappelons que, le lamarckisme entier serait-il Ă  rejeter du domaine de l’hĂ©rĂ©ditĂ©, il resterait vrai en ce qui concerne les accommodations. Personne ne le conteste d’ailleurs et c’est en quoi nous ne prĂ©jugeons pas de la solution du problĂšme de nos gĂ©notypes en acceptant les idĂ©es de Cope pour les appliquer Ă  l’accommodation. Disons encore que si Cope a le grand mĂ©rite, Ă  nos yeux, de montrer que la cinĂ©togenĂšse postule la psychologie — les mouvements de l’animal rĂ©sultent de ses habitudes acquises autant que de ses rĂ©flexes — il a malheureusement opĂ©rĂ© en psychologie Ă  coup de spĂ©culations (cf. l’« archaesthĂ©tisme » ou conscience vitale !) plus que par la mĂ©thode expĂ©rimentale.

Quant au problĂšme spĂ©cial de nos LimnĂ©es, c’est Ă  Geyer que revient le mĂ©rite d’avoir compris, sans connaĂźtre Cope, que la contraction de la coquille ne saurait s’expliquer autrement que par cinĂ©togenĂšse. ExposĂ© aux vagues, dit-il 90, l’animal s’applique contre son support, d’oĂč un effort constant du muscle columellaire qui contracte la spire tout au cours de la croissance. Cette explication paraĂźt si Ă©vidente, que nous l’avons trouvĂ©e nous-mĂȘme peu aprĂšs (non avant !) le dĂ©but de nos prĂ©sentes recherches, et cela sans savoir que Geyer en faisait usage depuis longtemps. Si nous indiquons ce dĂ©tail, c’est pour montrer combien l’observation conduit, indĂ©pendamment de tout a priori, Ă  cette interprĂ©tation. Mais si Cope exagĂšre peut-ĂȘtre la portĂ©e de la psychologie, Geyer n’en fait pas toujours un usage suffisant. Il n’y a pas, en effet, qu’un rĂ©flexe mĂ©canique dans la rĂ©ponse de la LimnĂ©e aux vagues. L’animal acquiert, durant sa croissance, des habitudes diverses (comme nous l’avons vu, les rĂ©ponses Ă  une agitation lĂ©gĂšre de l’eau sont Ă©galement diverses et peuvent conduire Ă  des formes subula autant qu’à la var. lacustris) et ces habitudes peuvent jouer chacune un rĂŽle dans le polymorphisme de notre espĂšce. Aussi convient-il maintenant de procĂ©der Ă  une analyse aussi complĂšte que possible des rĂ©actions motrices de l’animal.

§ 23. — Les rĂ©actions motrices et la psychologie de la LimnĂ©e

Nous allons chercher Ă  dĂ©crire, dans les grandes lignes, l’ensemble des comportements de la LimnĂŠa stagnalis, et noterons lesquelles parmi ces conduites, peuvent jouer un rĂŽle dans l’indice de contraction de la coquille.

Il faut, nous semble-t-il, classer en trois grands groupes les rĂ©actions psychologiques de notre espĂšce : en premier lieu, les rĂ©actions rĂ©flexes (ou instinctives, l’instinct ne constituant qu’une complication des rĂ©flexes) et les tropismes, qui sont hĂ©rĂ©ditaires ; en second lieu, les habitudes (avec les rĂ©flexes conditionnĂ©s et la mĂ©moire motrice), qui s’acquiĂšrent au cours de la croissance, au contact du milieu et sans prĂ©formation hĂ©rĂ©ditaire ; en troisiĂšme lieu, les faits de tĂątonnements ou d’accommodation motrice aux circonstances nouvelles. Ces derniĂšres conduites sont Ă©galement acquises et constituent le simple prolongement des faits d’habitude, soit qu’il s’agisse de la formation d’une habitude nouvelle, soit qu’il y ait essai d’application des cycles moteurs habituels Ă  des circonstances nouvelles. La limite la plus importante pour nous est donc celle qui sĂ©pare les habitudes et les rĂ©flexes, car les rĂ©flexes sont les mĂȘmes pour tous les individus de l’espĂšce ou de telle ou telle race considĂ©rĂ©e, tandis que les habitudes peuvent se plier aux diffĂ©rents milieux et diffĂ©reront ainsi d’une population Ă  l’autre (ce qui n’empĂȘche pas, naturellement, certaines habitudes d’ĂȘtre nĂ©anmoins communes Ă  toutes ces populations).

Voici la série des réflexes observés :

1° Les rĂ©flexes sexuels, sans intĂ©rĂȘt pour nous. Notons seulement que l’individu qui poursuit son partenaire et va donc jouer le rĂŽle de mĂąle, est loin d’avoir une science infuse des mouvements Ă  exĂ©cuter. Les premiers accouplements tĂ©moignent mĂȘme d’une curieuse maladresse. Le mĂąle (appelons ainsi celui qui fonctionne comme tel) monte sur la coquille de la femelle et s’y fixe solidement, le plus prĂšs possible du labre. Mais il ne sait ni de quel cĂŽtĂ© diriger son pĂ©nis (il cherche tantĂŽt aux environs du tentacule droit, tantĂŽt aux environs du gauche), ni surtout dans quel orifice. Nous avons vu des individus plonger leur pĂ©nis dans le pneumostome de la femelle et mĂȘme chercher Ă  pĂ©nĂ©trer dans sa bouche. AprĂšs de tels Ă©checs, le prĂ©tendant remonte sur la coquille de son partenaire pour reprendre ses essais, un instant aprĂšs, dans une autre direction. Mais souvent il trouve alors la femelle retirĂ©e dans sa coquille, souffrant d’une contracture qui peut durer quelque temps. MĂȘme quand l’accouplement est normal, le retrait du manteau de la femelle se prolonge, souvent des heures aprĂšs l’acte.

De tels comportements ne peuvent jouer de rĂŽle dans la contraction de la coquille. Mais peut-ĂȘtre les « ratĂ©s » dont nous venons de parler expliquent-ils certaines malformations de l’ouverture, qui seraient dues ainsi Ă  des contractures de l’animal, lors d’accouplements prĂ©cĂ©dant la maturitĂ© de la coquille.

2° Les rĂ©flexes de nutrition. DĂšs sa sortie de l’Ɠuf et durant toute sa vie, l’animal racle avec sa radule la surface des corps sur lesquels il rampe et dĂ©vore ainsi les microphytes ou les feuilles de macrophytes. L’alternance de la prĂ©hension et de la dĂ©glutition des aliments imprime au mufle un mouvement rythmique d’avance et de recul. Pendant cette opĂ©ration, le pied est Ă©talĂ©, appliquĂ© contre le support et la coquille plus ou moins immobile, le bord de l’ouverture (surtout le bord infĂ©rieur), reposant presque sur la nuque et le dos de la bĂȘte et restant ainsi exposĂ© Ă  des frottements continus de la part de l’animal lui-mĂȘme ou des corps environnants 91.

Ces circonstances expliquent assurément beaucoup de choses.

Dans un Ă©tang fangeux, la nourriture Ă©tant plus ou moins recouverte et le mufle devant plonger sans cesse dans la vase, il va de soi que le labre, frĂŽlant continuellement le sol, aura tendance Ă  s’évaser et mĂȘme Ă  se retrousser (f. ampliata-turgida). Sur des supports pierreux, comme les plages de galets ou les petits rochers qu’habitent les variĂ©tĂ©s lacustris et bodamica dans les lacs, le phĂ©nomĂšne sera bien plus net encore. Durant les moments de forte agitation de l’eau, l’animal est appliquĂ© contre la pierre et ne mange pas. Mais mĂȘme en temps normal, c’est-Ă -dire quand la LimnĂ©e peut se nourrir (en aquarium l’animal mange Ă  peu prĂšs tout le temps), il va de soi que l’eau n’est presque jamais rigoureusement immobile. Le labre est donc sans cesse menacĂ© de heurter la pierre que la bĂȘte est en train de lĂ©cher, d’oĂč cet Ă©vasement de l’ouverture si caractĂ©ristique des coquilles de lac. Au contraire, quand l’animal se nourrit sur les plantes, le problĂšme est de se faufiler perpĂ©tuellement entre deux tiges ou deux feuilles : loin d’avoir tendance Ă  s’écarter du dos de l’animal, le labre et son manteau se rapprochent donc du corps de la bĂȘte, d’oĂč ces ouvertures Ă©troites et souvent mĂȘme tordues des individus vivant parmi les macrophytes. Nous retrouverons d’ailleurs ces remarques Ă  propos de la reptation, mais il importe de comprendre que pendant la nutrition mĂȘme, la position de l’animal allant de pair avec les mouvements du mufle, suffit dĂ©jĂ  Ă  conditionner en partie la forme de la coquille.

3° Les rĂ©flexes de respiration. Les LimnĂ©es sont des pulmonĂ©s qui, en circonstances normales, viennent respirer l’air en nature Ă  la surface. DĂšs les instants qui suivent la naissance, les jeunes sortent mĂȘme de l’eau et, soit dit entre parenthĂšses, s’aventurent parfois si loin qu’elles sont dessĂ©chĂ©es par l’air ou par un rayon de soleil surgissant Ă  l’improviste. Les adultes, au contraire, ne sortent que peu de l’eau et n’en sortent mĂȘme que quand elle se corrompt et que l’asphyxie est proche. En temps habituel, l’animal ne paraĂźt pas revenir Ă  la surface Ă  intervalles fixes ; mais dĂšs qu’il touche le fil de l’eau, le pneumostome s’ouvre brusquement, en faisant entendre un bruit caractĂ©ristique, qui ressemble au son d’une goutte de pluie tombant sur une flaque. Suivant la position de l’animal, le pneumostome s’ouvre sans plus, ou s’évagine lĂ©gĂšrement en constituant une sorte de tube, qui se dirige vers la surface et s’ouvre au contact de l’air. Quant aux exemplaires de lacs, il va de soi qu’ils ont beaucoup moins souvent l’occasion de respirer Ă  la surface, et cela d’autant plus que l’eau est agitĂ©e ou que l’animal vit sous le littoral. Aussi, faut-il admettre que les individus sublittoraux et certains individus littoraux respirent sans plus l’oxygĂšne de l’eau, Ă  la maniĂšre des LimnĂ©es abyssales.

Ces phĂ©nomĂšnes, en tant que purement physiologiques, n’ont, comme nous l’avons vu, aucune influence directe sur la contraction de la coquille, puisque les formes les plus profondes (10-30 m) sont les plus allongĂ©es. Mais les rĂ©flexes mĂȘmes de la respiration ne sauraient-ils pas modeler en partie la coquille ? En ce qui concerne les formes d’eau stagnante, le jeu continuel du pneumostome agit indirectement sur l’indice de contraction en conditionnant quelque peu la forme de l’ouverture. Les formes les plus typiques prĂ©sentent, en effet, au sommet du bord extĂ©rieur du labre, un certain angle et une lĂ©gĂšre Ă©chancrure qui correspondent prĂ©cisĂ©ment Ă  l’ouverture du poumon dans le manteau. Or, on observe au moins deux types de variations Ă  cet Ă©gard. Chez les turgida, angulosa et elophila, cet angle s’accentue et donne Ă  l’ouverture une forme quadrangulaire. Chez les laciniosa 92, l’angle disparaĂźt, mais le labre est creusĂ© par une profonde Ă©chancrure. Ne serait-ce pas que chez les premiers, qui habitent en gĂ©nĂ©ral des marĂ©cages encombrĂ©s, le poumon reste longtemps gonflĂ© d’air, sans s’ouvrir, et que chez les seconds (qui habitaient quand je les ai recueillis une mare peu profonde, mais couverte de dĂ©tritus vĂ©gĂ©taux) le tube, dĂ» Ă  l’évagination du pneumostome, se produit plus frĂ©quemment que de coutume ? Quoi qu’il en soit du dĂ©tail de ces explications, le facteur de cinĂ©togenĂšse auquel elles font appel nous paraĂźt seul capable de rendre compte de ces variations.

Or, la chose a sa petite importance, puisque, dans les variĂ©tĂ©s de lac, l’ouverture est prĂ©cisĂ©ment d’autant plus carrĂ©e que l’animal vit en eau agitĂ©e. Chez les bodamica, le labre remonte mĂȘme au-dessus du point d’insertion, pour atteindre son sommet Ă  l’endroit prĂ©cis de l’ouverture du poumon. Ne serait-ce pas que ces animaux conservent leur poumon aussi gonflĂ© que possible au lieu de renouveler sans cesse leur provision d’air comme le font les individus d’étangs ? Ce sont lĂ  d’ailleurs de simples conjectures, car il se pourrait que la forme quadrangulaire de l’ouverture rĂ©sultĂąt directement de la contraction de la coquille, au lieu de favoriser cette contraction. Mais, ce qui rend l’explication vraisemblable, c’est que chez les bodamica d’aquarium, la contraction gĂ©nĂ©rale demeure seule, l’angle en question disparaissant : en effet, en aquarium, la respiration est normale.

4° Les rĂ©flexes de reptation. Avec l’analyse de la marche de l’animal, nous abordons la description des conditions fondamentales de contraction ou d’allongement de la coquille. Sauf quand la nutrition l’absorbe au point de l’immobiliser, la LimnĂ©e est, en effet, presque constamment en marche, marche trĂšs lente lorsqu’il y a espoir immĂ©diat de nourriture, rapide et mĂȘme vive lorsque l’animal n’est pas prĂȘt Ă  manger. Or, la marche agit de trois maniĂšres sur la coquille : 1° en imprimant une certaine forme Ă  la sole pĂ©dieuse et par lĂ  indirectement Ă  l’ouverture : 2° en soumettant la columelle et, par lĂ , la spire entiĂšre, Ă  une traction constante, puisque l’animal tire sans cesse sa coquille aprĂšs lui ; 3° en exposant le labre Ă  des frictions diverses, qui tendent Ă  l’évaser ou au contraire Ă  amincir l’ouverture. Reprenons ces trois points.

Le pied, tout d’abord, est en principe Ă©tendu, adhĂ©rant aux supports de toute sa surface. Il glisse le long des corps, sans mouvement apparent et en sĂ©crĂ©tant un lĂ©ger mucus. Ovale et presque triangulaire quand la marche est lente, il s’allonge et s’amincit quand l’allure augmente. Cela Ă©tant, de nombreuses habitudes vont naturellement se greffer sur ces mouvements rĂ©flexes : suivant que la marche ordinaire a lieu sur la pierre, sur la vase ou sur les plantes, la sole pĂ©dieuse acquerra, il va de soi, une certaine mĂ©moire motrice lui imprimant une certaine forme moyenne.

La traction de la coquille, en second lieu, varie aussi beaucoup. Quand la marche est lente, la coquille reste presque immobile et dans la position que nous avons dĂ©crite Ă  propos de la nutrition. Mais quand la vitesse s’accroĂźt ou que la marche a lieu en hauteur, la coquille est sans cesse en mouvement, selon un rythme dĂ» Ă  l’activitĂ© du muscle columellaire : elle recule lĂ©gĂšrement, pendant que l’animal avance en relĂąchant le muscle, puis est ramenĂ©e brusquement sur le dos de la bĂȘte par une traction du muscle, et ainsi de suite. Dans les montĂ©es, on peut mĂȘme distinguer trois phases, parce que la coquille est projetĂ©e, par une sorte de secousse, plus haut que l’animal lui-mĂȘme, avant d’ĂȘtre ramenĂ©e sur sa nuque, puis abandonnĂ©e un instant derriĂšre lui (voir fig. 11). Il va de soi que, ici de nouveau, une sĂ©rie d’habitudes diffĂ©rentes s’acquiĂšrent suivant la nature mĂ©canique du substrat et conditionnent, chacune Ă  sa maniĂšre, la forme de la coquille.

Fig. 11. Trois phases successives des mouvements de l’animal montant le long d’une plante

Enfin, le labre est exposĂ© de diverses façons : frisant le dos de l’animal et mĂȘme le sol, quand la reptation est lente sur un support plat, il Ă©vite tout frottement de ce genre quand la marche a lieu au milieu de feuilles ou de tiges. Dans ce dernier cas, le dernier tour de spire subit au contraire une pression de l’extĂ©rieur, bien distincte de l’action sur le labre mĂȘme exercĂ©e par les substrats solides.

Aux rĂ©flexes de reptation, il faut joindre la natation. Il s’agit d’un comportement Ă  peine diffĂ©rent de la marche proprement dite : lorsque l’animal touche la surface de l’eau, il lui arrive de nager sans plus, la sole pĂ©dieuse glissant strictement au fil de l’eau et la coquille pendant au-dessous. Le pied est immobile en apparence, mais sĂ©crĂšte une pellicule de mucus et se plisse en une sĂ©rie d’ondulations trĂšs fines qui expliquent prĂ©cisĂ©ment le mouvement de la bĂȘte. En fait, l’animal marche sur une paroi solide, la tension superficielle de l’eau tenant lieu de support. C’est pourquoi la natation n’est qu’un cas particulier de la marche. Mais il est utile de distinguer ce comportement des prĂ©cĂ©dents, parce qu’il donne naissance Ă  des habitudes distinctes en eaux stagnantes et en milieux lacustres. Notons enfin que, sans qu’il s’agisse ici d’un rĂ©flexe proprement dit, un tel comportement apparaĂźt trĂšs tĂŽt : le lendemain de la naissance, nous avons observĂ© des individus de toutes races se livrer dĂ©jĂ  Ă  cet exercice, en aquarium.

5° Le rĂ©flexe patellaire. Nous appellerons ainsi 93 le rĂ©flexe que prĂ©sente l’animal dĂšs que lui-mĂȘme ou sa coquille subissent le moindre heurt dĂ» aux corps environnants, ou la moindre secousse due aux mouvements de l’eau : l’animal s’applique alors contre son support en faisant ventouse avec la sole pĂ©dieuse et en rabattant la coquille aussi complĂštement que possible, c’est-Ă -dire jusqu’à ce que le labre touche le sol et que la bĂȘte soit entiĂšrement cachĂ©e. Il serait donc faux de dire simplement que l’animal rentre dans sa coquille : il ne cherche nullement Ă  lĂącher le support, et s’y applique au contraire. C’est pourquoi nous distinguons ce rĂ©flexe du suivant, mais tous deux, cela va de soi, sont des rĂ©flexes de dĂ©fense, analogues Ă  celui de l’escargot qui se retire dans sa maison. Notons encore que ce rĂ©flexe est Ă  peine esquissĂ©, lors des petites secousses, la coquille se rabattant simplement sur la nuque de l’animal, mais ne s’appliquant pas sur le sol. Mais si la secousse augmente, non seulement la coquille pĂšse sur le support jusqu’à effriter son labre, mais le pied fait ventouse Ă  la maniĂšre de celui d’une Patella ou d’un Ancylus. Il m’est arrivĂ©, par exemple, de voir une LimnĂ©e, que j’avais consciencieusement secouĂ©e au moyen du dynamomĂštre confectionnĂ© Ă  cet usage, ne plus pouvoir se dĂ©tacher elle-mĂȘme pendant quelques minutes : au va-et-vient de la coquille, j’ai bien constatĂ© que l’animal faisait effort pour avancer, mais la sole restait Ă©talĂ©e et immobile, collĂ©e au verre par son mucus, et l’effet de ventouse ainsi produit.

C’est Ă  ce rĂ©flexe patellaire que Geyer attribue la contraction de la coquille. Effectivement, il a pour rĂ©sultat nĂ©cessaire de dilater l’ouverture (par pression sur le support) et de contracter la spire (par tension du muscle columellaire).

6° Le rĂ©flexe de retrait est Ă©galement un rĂ©flexe de protection, mais inverse : l’animal lĂąche le support et se retire dans sa coquille 94. C’est ce qui arrive lorsqu’une secousse le surprend sur un support flexible, ou lorsque la force du heurt est telle que le rĂ©flexe patellaire ne joue plus. Il va de soi que dans un milieu lacustre ce comportement est trĂšs dangereux : si l’animal ne tombe pas par hasard dans une fente ou un trou, il risque, Ă  brĂšve Ă©chĂ©ance, le bris de l’extrĂ©mitĂ© de la spire et par consĂ©quent une blessure au foie. En eaux stagnantes c’est par contre un bon moyen de protection, sauf Ă  ce que l’insecte qui a donnĂ© la secousse ne retrouve la LimnĂ©e, n’entre dans la coquille et ne dĂ©vore l’animal Ă  son aise.

Lors du retrait de l’animal comme d’ailleurs lors du rĂ©flexe patellaire, l’air contenu dans le poumon est en gĂ©nĂ©ral expulsĂ© violemment. Ce phĂ©nomĂšne se produit Ă©galement lorsque l’animal, nageant au fil de l’eau, se laisse brusquement choir (si l’eau se ride, par exemple). Ce comportement de la descente brusquĂ©e provient d’une habitude qui est venue se greffer sur le rĂ©flexe de retrait, ou le mĂȘme rĂ©flexe, en circonstances diffĂ©rentes.

7° Le reflexe du sommeil. Comme l’a montrĂ© M. ClaparĂšde, en une thĂ©orie cĂ©lĂšbre, le sommeil est un instinct, ce qui signifie qu’il n’est pas le produit direct d’une intoxication, mais un rĂ©flexe de dĂ©fense contre cette intoxication. On peut, nous semble-t-il, rapporter au sommeil la conduite de nos LimnĂ©es lorsque, sans aucune cause extĂ©rieure, elles se retirent Ă  moitié : le pied forme alors, en guise d’opercule, une sorte de bouclier bombĂ©, qui bouche l’ouverture de la coquille. Dans ces sommeils lĂ©gers, l’extrĂ©mitĂ© postĂ©rieure du pied reste hors de la coquille et accrochĂ© au support : la LimnĂ©e n’est ainsi qu’à moitiĂ© collĂ©e contre le verre de l’aquarium, et un rien la fait chuter. Mais, dans certaines circonstances, et essentiellement sous l’influence du froid, l’animal se retire complĂštement dans sa maison, le pied faisant toujours opercule, et le sommeil dure des jours entiers ou des semaines. J’ai observĂ© la chose en aquarium, dans des chambres Ă  2-3°, et surtout en nature, pendant l’hiver. De mĂȘme, lorsque les mares se dessĂšchent en Ă©tĂ©, l’animal prend cette position, et reprend vie allĂšgrement dĂšs que l’eau revient 
 si elle revient avant la dessiccation complĂšte de la bĂȘte.

C’est peut-ĂȘtre Ă  ce rĂ©flexe qu’il faut rapporter un comportement curieux, qui est trĂšs rĂ©gulier en aquarium : dĂšs que l’eau se refroidit brusquement (par exemple lorsqu’on change l’eau en hiver) tous les individus descendent au fond du bocal et y restent immobiles.

À cĂŽtĂ© de ces rĂ©flexes, communs Ă  toutes les races, il faut noter l’existence de tropismes (ou tendances rĂ©flexes) spĂ©ciaux Ă  chaque race. Nous y reviendrons aprĂšs avoir examinĂ© ces habitudes. Passons donc maintenant Ă  la question des habitudes. Il importe, en effet, de se rappeler que les grands rĂ©flexes Ă©numĂ©rĂ©s Ă  l’instant, ne constituent pas autre chose qu’un canevas, un thĂšme commun, sur lequel les conditions ambiantes vont broder un ensemble de variations de dĂ©tail. Tout d’abord, Ă  lui seul, un rĂ©flexe n’est pas le comportement rigide et automatique qu’ont dĂ©crit les premiers physiologistes, mais une conduite qui s’affermit en s’exerçant. Comme cet exercice dĂ©pend du milieu, il va de soi, par exemple, que le rĂ©flexe patellaire prĂ©dominera sur le rĂ©flexe de retrait dans les lacs, et que l’inverse se produira dans les marais. C’est ce que nous chercherons Ă  contrĂŽler par l’expĂ©rience (§ 24). Mais ensuite, sur chaque rĂ©flexe peuvent se greffer ces associations sensori-motrices que Pawlow a appelĂ© les rĂ©flexes conditionnĂ©s. De mĂȘme que le chien apprend Ă  saliver (par dressage et expĂ©rience) au son d’une cloche ou Ă  la vue de certains signaux qui annoncent son repas, de mĂȘme la LimnĂ©e apprend, au contact des diffĂ©rents milieux, Ă  compliquer sa marche de telle ou telle façon 95. Il y a lĂ  un second Ă©lĂ©ment de diffĂ©renciation qui peut expliquer comment les mĂȘmes rĂ©flexes innĂ©s donnent, en milieux distincts, des rĂ©sultats opposĂ©s Ă  cause de la forme de la coquille. En troisiĂšme lieu, et par simple prolongement des rĂ©flexes conditionnĂ©s, des habitudes rĂ©ellement nouvelles peuvent se constituer chez la LimnĂ©e, et accentuer ainsi la diffĂ©renciation dont nous venons de parler.

À cet Ă©gard, deux groupes d’expĂ©riences, importantes pour nous, attestent l’existence d’un certain pouvoir d’acquisition et de mĂ©moire motrice de la LimnĂ©e. Ce sont d’abord les belles expĂ©riences de PiĂ©ron, rĂ©sumĂ©es dans son livre connu sur L’Évolution de la mĂ©moire (Paris, 1918) et qui prouvent que « les lois gĂ©nĂ©rales de la mĂ©moire associative (pĂ©riode d’établissement et pĂ©riode d’évanouissement de la liaison mnĂ©monique) se trouvent identiques » chez le Mollusque et chez l’Homme 96. C’est ensuite l’ingĂ©nieuse expĂ©rience de Buytendijk (La Psychol. des animaux, Payot, 1928, p. 182-4). Cet auteur place, en conditions identiques et hors de l’eau, des LimnĂ©es 97 sur le dos, et constate que le temps nĂ©cessaire pour que l’animal se retourne diminue au fur et Ă  mesure des nouveaux essais, ce qui met en Ă©vidence l’acquisition d’une habitude. De plus, l’expĂ©rience de Buytendijk montre (ce qui est trĂšs intĂ©ressant) que si on arrache violemment la LimnĂ©e de son support aprĂšs qu’elle se soit retournĂ©e, l’habitude du retournement rapide ne s’acquiert pas aussi vite, ni mĂȘme pas du tout : cela prouve que l’habitude ne se forme qu’en fonction d’un rĂ©sultat agrĂ©able (le retour Ă  l’eau) et ne se constitue pas lorsque le rĂ©sultat est pĂ©nible (l’arrachement d’une LimnĂ©e constitue une « excitation dĂ©sagrĂ©able »).

Cette plasticité mnésique de la Limnée montre assez combien la diversité des milieux est de nature à compliquer les réflexes dont nous avons parlé et à constituer ainsi une série indéfinie de types distincts de cinétogenÚse. Reprenons un à un, à cet égard, nos réflexes fondamentaux pour voir quelles habitudes peuvent se greffer sur eux :

1° Habitudes sexuelles. En vertu de facteurs difficiles Ă  analyser, les individus diffĂšrent plus ou moins entre eux quant Ă  leurs habitudes sexuelles : chez les uns l’accouplement est de rĂšgle, chez d’autres l’autofĂ©condation prĂ©domine. Cela ne nous intĂ©resse pas ici, Ă©tant sans influence sur la cinĂ©togenĂšse.

2° Habitudes de nutrition. La nourriture varie beaucoup d’une population Ă  l’autre. Sur les plages caillouteuses l’animal se borne Ă  lĂ©cher continuellement la surface des pierres. Dans les mares fangeuses ou les stations sublittorales, la nourriture se trouve Ă  mĂȘme dans la vase. Dans les Ă©tangs ou les prairies de potamots, l’animal lĂšche les tiges des macrophytes ou dĂ©vore mĂȘme les feuilles en demi-dĂ©composition, etc., etc. D’oĂč une sĂ©rie d’habitudes motrices trĂšs diffĂ©rentes d’un milieu Ă  l’autre. Nous avons, par exemple, toujours quelque peine Ă  habituer un individu provenant du lac Ă  manger de la salade en aquarium, alors qu’un exemplaire de marais s’attaque immĂ©diatement aux parties demi-pourries de la feuille : le premier passe quelques heures Ă  ramper sur les parois du bocal (mĂȘme si le bocal vient d’ĂȘtre stĂ©rilisĂ©), tandis que le second passe d’emblĂ©e sur les plantes. Dans le dĂ©tail de la poursuite de la nourriture on observe de mĂȘme des coordinations bien rĂ©glĂ©es : tel individu monte par exemple en ligne droite le long d’une paroi de verre. Il heurte avec l’extrĂ©mitĂ© gauche de son mufle un morceau de fiente. La bĂȘte se dirige aussitĂŽt dans cette direction, mais dĂšs le contact avec la bouche, l’animal se dĂ©tourne et reprend sa direction premiĂšre. Si c’est au contraire une croĂ»te d’algues ou une feuille de salade qui sont ainsi perçues, la bĂȘte s’y prĂ©cipite jusqu’à ce qu’elle trouve une position convenable, et s’y immobilise pour manger. Bref, il est Ă©vident que dans chaque milieu distinct, la LimnĂ©e acquiert un ensemble d’habitudes sensori-motrices, en fonction de la nourriture choisie, et quelle que soit la race et par consĂ©quent les rĂ©flexes innĂ©s de l’individu. Il y a lĂ  dĂ©jĂ  de quoi expliquer par cinĂ©togenĂšse le pourquoi des phĂ©notypes si divers que peut prendre un mĂȘme gĂ©notype.

3° Habitudes de respiration. Il n’y a pas ici d’habitudes bien nouvelles, par rapport au rĂ©flexe lui-mĂȘme : tout ce qu’on peut dire, c’est que les rĂ©flexes du pneumostome sont ou bien exercĂ©s continuellement, parce que le milieu s’y prĂȘte, ou inhibĂ©s Ă  cause de l’agitation de l’eau et de l’habitat sublittoral, d’oĂč les consĂ©quences possibles que nous avons eues.

4° Habitudes de reptation. Sur ce point, par contre, comme Ă  propos de la nutrition, les plus grandes diffĂ©rences existent suivant les milieux, et l’on peut distinguer, Ă  cĂŽtĂ© des rĂ©flexes communs Ă  tous les individus, des habitudes spĂ©ciales chez chaque phĂ©notype. Reprenons Ă  cet Ă©gard les trois questions du pied, du muscle columellaire et du labre.

En ce qui concerne le pied, nous avons observĂ© les habitudes diffĂ©rentielles suivantes. Certains individus lacustres dont le pied est Ă©norme, comparĂ© au reste de l’animal (ici la grandeur du pied est affaire d’hĂ©rĂ©ditĂ©, mais il peut y avoir aussi un dĂ©veloppement plus ou moins grand de la sole pĂ©dieuse par simple accommodation) rampent en changeant constamment la surface d’adhĂ©rence de la sole, par rĂ©trĂ©cissements et dilatations successives : en un premier temps la sole est Ă©talĂ©e et le bord infĂ©rieur de la coquille situĂ© sur la nuque de l’animal, puis le pied se rĂ©trĂ©cit en avançant de quelques millimĂštres, pendant que la coquille recule, et enfin, en un troisiĂšme temps, la sole s’étale Ă  nouveau et la coquille est ramenĂ©e au niveau actuel de la tĂȘte. Ce mouvement rythmique de la sole pĂ©dieuse n’est qu’une habitude acquise : les bodamica d’aquarium ne s’y livrent pas. Sans doute faut-il voir lĂ  un rĂ©sultat de l’agitation de l’eau : l’agitation du milieu exige en effet une constante tension du pied. Or, cette habitude rejaillit Ă©videmment sur la forme de la coquille, qui est beaucoup plus prĂšs du sol, en un tel cas, que dans la marche normale 98.

Fig. 12. Limnée enveloppant de son pied la tige le long de laquelle elle rampe

Chez les formes d’étang, et, en temps ordinaire, chez les formes de lac, le pied glisse sans plus le long de son support.

Quant aux individus vivant sur les plantes, on assiste chez eux Ă  la formation d’habitudes spĂ©ciales de caractĂšre inverse et d’un grand intĂ©rĂȘt Ă©galement au point de vue de la cinĂ©togenĂšse. Leur pied devient, en effet, enveloppant : lorsqu’ils grimpent le long d’une tige, la sole entoure presque complĂštement le support et constitue ainsi une sorte de long tube plus ou moins fermĂ© (voir fig. 12). Il y a lĂ  naturellement une habitude que les individus des plages caillouteuses n’ont jamais l’occasion d’acquĂ©rir (bien que les bodamica d’aquarium y soient naturellement aptes). Or il s’agit d’une habitude vĂ©ritable et non d’une attitude occasionnelle. Il est facile, en effet, d’observer comment l’enveloppement, une fois devenu usuel, est commandĂ© d’avance par la perception d’un signal, Ă  la maniĂšre des purs rĂ©flexes conditionnĂ©s. Voici, par exemple, un individu nĂ© en Ă©tang et transportĂ© en aquarium. Il explore le bocal avec une grande agilitĂ©. À un moment donnĂ©, alors qu’il rampait jusque-lĂ  sur le verre et maintenait par consĂ©quent sa sole entiĂšrement plate, il perçoit un corps dur et lĂąche la paroi de verre pour diriger son mufle dans la direction de cet objet. À cet instant la sole est encore en position normale, bien que n’adhĂ©rant plus au verre sinon par la queue seule (l’extrĂ©mitĂ© postĂ©rieure). Mais le mufle venant Ă  heurter l’extrĂ©mitĂ© de la spire d’un autre individu, une rainure se forme instantanĂ©ment d’un bout Ă  l’autre du pied, et l’animal enfourche ainsi la coquille rencontrĂ©e, en enveloppant de son pied cette spire tout comme une vulgaire tige. On voit par cet exemple comment la perception tactile d’un objet pointu et mince a dĂ©clenchĂ© sans plus le rĂ©flexe conditionnĂ© d’enveloppement. De mĂȘme, et toujours pour prouver qu’il s’agit bien lĂ  d’une habitude stable, il arrive frĂ©quemment qu’un individu qui vient d’ĂȘtre transportĂ© d’un Ă©tang dans un aquarium se livre Ă  de fausses manƓuvres pour rĂ©sister aux secousses : appliquĂ© contre le verre, il le lĂąche en partie, au premier choc que j’imprime au bocal, pour replier l’un contre l’autre les deux bords extĂ©rieurs de sa sole. Il fait tube, ainsi, au lieu de s’appliquer contre le verre ! C’est lĂ , Ă©videmment, une erreur analogue Ă  celle des femmes qui, dĂ©guisĂ©es en hommes, Ă©cartent les genoux pour retenir les objets tombant de leurs mains, comme si elles avaient encore leur robe. C’est, autrement dit, un automatisme habituel et non un rĂ©flexe, ni une attitude inventĂ©e sur place : habituĂ©e aux tiges, la LimnĂ©e perd la tĂȘte, si l’on peut s’exprimer ainsi, lorsqu’elle est sur un support solide.

De mĂȘme, en marchant sur le verre, il arrive que des individus fraĂźchement importĂ©s d’étangs, conservent une rainure longitudinale au milieu de leur pied.

Il va de soi que ces conduites ont une grande importance en ce qui concerne la cinĂ©togenĂšse. Le pied Ă©talĂ© d’un individu vivant sur la vase ou sur les rochers tend Ă  donner Ă  la coquille une forme turgida ou lacustris. Le pied enveloppant des individus d’étangs Ă  eaux libres et Ă  plantes flottantes donne Ă  l’ouverture de la coquille une forme Ă©troite et allongĂ©e. La torsion de l’ouverture tient Ă  des facteurs de mĂȘme ordre : les individus Ă  columelle et Ă  ouverture droites sont ceux dont la marche n’est pas interrompue par des obstacles continuels ; les individus Ă  caractĂšres opposĂ©s sont ceux qui, durant toute leur croissance, pivotent sur eux-mĂȘmes Ă  chaque instant, pour passer d’herbe en herbe ou de caillou en caillou. Mais ici nous touchons surtout Ă  la question du muscle columellaire, puisque, si le pied influe sur l’ensemble de l’ouverture, le muscle en question agit plus spĂ©cialement sur la columelle elle-mĂȘme, qui constitue le principal point d’attache de l’animal avec la coquille.

Fig. 13. Exemplaire de lac rampant contre le verre

La traction de la coquille et la position du labre donnent ainsi lieu Ă  des habitudes Ă©galement multiples, et Ă©galement importantes pour la cinĂ©togenĂšse. Sur les supports solides, l’animal prend l’habitude de marcher en tenant sa coquille prĂšs de lui, le labre Ă©tant donc exposĂ© sans cesse Ă  frĂŽler le sol ou le dos de l’animal (voir fig. 13) : d’oĂč l’ouverture ample qui correspond Ă  ces milieux. Parmi les herbes, au contraire, la coquille, soumise au mouvement rythmique rĂ©flexe dont nous avons parlĂ© plus haut, est en moyenne beaucoup Ă©loignĂ©e de l’animal (nous croyons mĂȘme, mais sans contrĂŽle mĂ©trique possible, que le muscle columellaire est plus long chez les formes de marais que chez les formes lacustres). Elle est donc soumise Ă  des contorsions continuelles. On peut dĂ©crire Ă  cet Ă©gard deux habitudes spĂ©ciales aux individus d’étangs, dont la seconde conduit Ă  une sorte de natation entre deux eaux (distincte de la natation en surface). Voici, par exemple, une forme subulĂ©e (du Loclat), nĂ©e en aquarium, qui monte trĂšs lentement, le long d’une tige verticale. À l’extrĂ©mitĂ© de la tige, elle s’avance quelque peu dans l’eau, tout en restant accrochĂ©e par l’extrĂ©mitĂ© caudale du pied. Elle oscille alors doucement Ă  gauche et Ă  droite, puis imprime Ă  la coquille des mouvements d’avance et de recul qui deviennent saccadĂ©s et secouent fortement le filament vĂ©gĂ©tal servant de support. Ces contractions et relĂąchements rythmĂ©s du muscle columellaire ont pour effet habituel de balancer la plante et de permettre Ă  l’animal de rejoindre une autre tige. On voit d’emblĂ©e combien ce comportement tend Ă  allonger la coquille et non Ă  la contracter. En second lieu, quand aucun appui n’est dĂ©couvert ainsi, la LimnĂ©e poursuit parfois trĂšs lentement sa marche, lĂąche le filament qui la soutient, et reste ainsi suspendue entre deux eaux, tantĂŽt immobile, le pied refermĂ© sur lui-mĂȘme (enveloppement !), tantĂŽt secouĂ©e d’un mouvement rythmĂ© plus ou moins violent, analogue au prĂ©cĂ©dent. Elle arrive ainsi Ă  s’élever doucement jusqu’à ce qu’elle touche une herbe ou atteigne la surface de l’eau. Évidemment, le poumon joue un rĂŽle dans cette Ă©lĂ©vation : on voit, par exemple, une bulle d’air affleurer au pneumostome (ce qui arrĂȘte ou mĂȘme fait descendre un peu l’animal), puis rentrer brusquement (l’animal remonte) comme si la bĂȘte gonflait une vessie natatoire ! Lorsque cette natation s’accompagne de mouvements rapides (ce qui est rare, il est vrai), on voit mieux que jamais combien la coquille dans les variĂ©tĂ©s d’étangs, est reliĂ©e de maniĂšre plus souple Ă  l’animal, que dans les formes lacustres.

Quant Ă  la natation au fil de l’eau, il semble y avoir lĂ  une habitude exclusive des formes d’eau stagnante. Il est vrai que les formes lacustres l’acquiĂšrent peu Ă  peu en aquarium et que, dans un tel milieu, toutes les races (y compris bodamica) y parviennent tĂŽt aprĂšs la naissance, ce qui montre qu’il s’agit lĂ  d’une possibilitĂ© gĂ©nĂ©rale, inhibĂ©e en milieu lacustre, plus que d’une conduite spĂ©cialement acquise par les races stagnantes. Seulement, Ă  cet Ă©lĂ©ment rĂ©flexe s’ajoute assurĂ©ment un facteur d’habitude. Il est trĂšs frappant que nous n’ayons jamais rencontrĂ© dans les lacs romands de formes bodamica-lacustris-intermedia rampant au fil de l’eau, alors que dĂšs le premier jour nous avons trouvĂ© Ă  Zoug des stagnalis typiques qui nageaient tranquillement en plein lac, Ă  2-3 m du bord, non loin de bouquets de potamots sur lesquels elles avaient dĂ» monter auparavant. Un tel fait, plus que toute considĂ©ration thĂ©orique, montre combien les habitudes motrices peuvent varier d’une population Ă  l’autre. Quant Ă  savoir si les habitudes nouvelles et rĂ©ellement « acquises » peuvent changer cette forme hĂ©rĂ©ditaire, c’est justement lĂ  qu’est le vrai problĂšme de l’origine des gĂ©notypes bodamica-lacustris. Mais il touche aux questions les plus complexes de toute la biologie !

Avant de conclure cette analyse des habitudes de reptation, disons encore que c’est dans ce domaine, si central au point de vue de la cinĂ©togenĂšse, que notre espĂšce est le plus capable d’innovation, ou tout au moins de tĂątonnements annonçant l’intelligence empirique 99. Nous avons dĂ©jĂ  parlĂ© des LimnĂ©es qui, parvenues Ă  l’extrĂ©mitĂ© d’un filament se balancent jusqu’à ce qu’elles trouvent Ă  continuer leur marche. Il y a lĂ  dĂ©jĂ  un tĂątonnement intĂ©ressant, qui dĂ©passe le vulgaire va-et-vient propre Ă  la recherche de la nourriture. Mais voici un fait encore plus curieux : j’ai vu une LimnĂ©e, tombĂ©e au fond d’un bocal, se dresser sur l’extrĂ©mitĂ© caudale de son pied et reposant ainsi sur le bout de la spire et le bout du pied, se livrer aux mĂȘmes balancements, Ă  gauche et Ă  droite. À prĂšs trois oscillations rapides et toujours plus larges, elle a touchĂ© (ou senti, grĂące Ă  la rĂ©sistance de l’eau) la paroi de l’aquarium et s’est portĂ©e dans cette direction. À ce moment, le pied, jusque-lĂ  dressĂ© et se tenant en forme de tube (par enveloppement de la sole) s’est Ă©vasĂ© en reprenant contact avec le fond du bocal.

Nous analyserons enfin, sous la prochaine rubrique, une habitude nouvelle touchant au tĂątonnement.

Telles sont les principales habitudes observĂ©es Ă  propos de la reptation. On voit suffisamment, nous semble-t-il, l’intĂ©rĂȘt de ces faits en ce qui concerne la cinĂ©togenĂšse. La forme fuselĂ©e de la LimnĂ©e d’étang et la forme ramassĂ©e et globuleuse de la LimnĂ©e de lac ne sont pas dues au hasard : ce sont les structures qui conviennent Ă  la marche de l’animal.

5°-7° Habitudes patellaires et habitudes de retrait et de sommeil. Il est clair que le rĂ©flexe patellaire, tout en Ă©tant innĂ© (on l’observe dĂšs la naissance) trouve beaucoup moins l’occasion de se dĂ©velopper en eaux stagnantes que dans les lacs : en eaux stagnantes l’animal n’est, en effet, presque jamais sur un support solide, aussi les heurts provoquent-ils un simple retrait ; par contre, dans un milieu lacustre rocheux, le rĂ©flexe de retrait expose l’animal Ă  la mort, tandis que le rĂ©flexe patellaire le protĂšge en toutes circonstances. NĂ©anmoins, les deux rĂ©flexes existent, la vie durant, chez tout individu et nous verrons en mesurant la force du rĂ©flexe patellaire, que des exemplaires d’étangs s’en servent fort bien lorsqu’ils sont transplantĂ©s en aquarium.

Étant donnĂ© cette situation complexe, ces rĂ©flexes patellaires et de retrait vont-ils donner lieu Ă  des habitudes spĂ©ciales ? Nous le croyons. Il est trĂšs frappant, en effet, de constater que des exemplaires de provenance diffĂ©rentes (ou mĂȘme de provenances identiques, ce qui montre la possibilitĂ© d’habitudes individuelles) se comportent assez diffĂ©remment quand on les soumet Ă  des secousses lĂ©gĂšres, alors qu’ils gravissent les parois d’un aquarium. Tous les individus lacustres et quelques exemplaires d’étangs rĂ©agissent par le rĂ©flexe patellaire. Quant au restant des exemplaires d’eau stagnante, ils rĂ©agissent par retrait de l’animal dans la coquille 100 ou mĂȘme, comme nous l’avons vu, en pliant leur pied en deux (enveloppement). J’ai, par exemple, comparĂ© des exemplaires de mĂȘme race (Thielle) pris dans un canal stagnant, les autres en un endroit Ă  fort courant : tous les seconds ont rĂ©agi par rĂ©flexe patellaire, quelques-uns des premiers des deux autres maniĂšres. Cependant, toute LimnĂ©e possĂšde le rĂ©flexe patellaire et sait s’en servir Ă  l’occasion. Il faut donc admettre que des habitudes viennent se superposer aux rĂ©flexes, pour dĂ©velopper les uns et inhiber les autres.

Il faut signaler, Ă  propos de ces habitudes, diffĂ©rents traumatismes qui en rĂ©sultent indirectement. Le pied des exemplaires de marais est souvent frangé : suite de coupures par enveloppement de Carex, etc. ? Lors des chutes, d’autre part, il y a mort certaine si la spire est trop cassĂ©e, sinon l’animal reste simplement victime d’une contracture. Notons Ă  cet Ă©gard la curieuse sensibilitĂ© du manteau : si, en se rĂ©tractant brusquement, le manteau est plissĂ©, ce pli peut durer des jours entiers et mĂȘme, si la chose se produit durant la croissance de l’animal, le pli peut s’imprimer alors sur la coquille et se perpĂ©tuer jusqu’à maturitĂ© complĂšte. La chose se produit mĂȘme indĂ©pendamment de toute chute, dĂšs qu’un aquarium est trop rempli d’animaux, comme s’ils se blessaient sans cesse mutuellement ! Les curieuses malformations des Rhodani figurĂ©es par Favre ne sont pas autre chose que le rĂ©sultat de contractures de ce genre, en un endroit oĂč les individus sont entassĂ©s (au pont Sous-Terre, Ă  GenĂšve).

À ce propos, nous croyons que la forme plus allongĂ©e prise par les LimnĂ©es en aquarium lorsqu’elles sont entassĂ©es n’est qu’un rĂ©sultat, par cinĂ©togenĂšse, de ces habitudes de « retrait ». Il est, en effet, trĂšs frappant de constater que des individus de mĂȘme ponte, Ă©levĂ©s deux par deux ou 20 par 20 donnent deux formes distinctes, la premiĂšre plus contractĂ©e, la seconde plus allongĂ©e. La raison en est peut-ĂȘtre simplement que les individus trop nombreux s’évitent sans cesse les uns les autres (les contractures sont une preuve de leur sensibilitĂ©) : les mouvements plus agiles qui en rĂ©sultent et la maniĂšre dont chacune tient sa place au lieu de s’étaler, lorsqu’elles sont collĂ©es cĂŽte Ă  cĂŽte contre le verre Ă  la surface de l’eau, suffisent sans doute Ă  expliquer ce phĂ©nomĂšne.

Quant au sommeil, il nous paraĂźt trĂšs probable que les formes du lac dorment beaucoup moins que celles des marais, parce que n’étant exposĂ©es ni Ă  la dessiccation ni au gel. Mais cela a-t-il une influence sur la forme ?

Enfin, Ă  propos des rĂ©flexes patellaires et de retrait, il faut citer une habitude spĂ©ciale, qui ne constitue nullement leur prolongement, mais bien une conduite nouvelle et trĂšs remarquable, se greffant sur eux par transfert associatif et servant comme eux Ă  la dĂ©fense contre l’agitation de l’eau. Lorsque de lĂ©gers remous viennent annoncer au bord d’un lac, la formation de vagues, on voit les LimnĂ©es s’appliquer contre les cailloux Ă  chaque secousse, puis sortir prudemment et descendre pour se faufiler dans les interstices. Évidemment, la bĂȘte Ă©vite simplement l’agitation et tĂątonne au hasard jusqu’à ce qu’elle trouve un endroit abritĂ©. Mais il est remarquable qu’elle descende toujours. En outre, la vitesse de cette rĂ©action est digne d’estime pour un Mollusque. Nous avons Ă©tĂ©, en particulier, frappĂ© de voir combien, dans un agitateur (voir § 25), les LimnĂ©es fuyant la vague naissante arrivent Ă  se cacher rapidement sous les cailloux. Il y a lĂ  une habitude indĂ©niable, semblable Ă  celle que Buytendijk a créée en renversant les coquilles, et montrant Ă  nouveau l’adaptabilitĂ© motrice de l’espĂšce.

Tous, ces faits concordent donc vers le mĂȘme rĂ©sultat : que l’animal n’est pas passif en prĂ©sence du milieu, mais rĂ©agit par une sĂ©rie de rĂ©ponses motrices, qui ont la plus grande importance pour la cinĂ©togenĂšse.

Peut-on maintenant aller plus loin et admettre que, Ă  cĂŽtĂ© des rĂ©flexes communs Ă  toutes les races et des habitudes spĂ©ciales Ă  chaque type d’accommodat, il existe des comportements hĂ©rĂ©ditaires, de nature par consĂ©quent rĂ©flexe, mais particuliers Ă  telle ou telle race ? Nous n’avons pu dĂ©celer dans nos bocaux de conduites de ce genre, car elles sont plus dynamiques que statiques, c’est-Ă -dire qu’elles constituent plus des aptitudes que des mĂ©canismes tout montĂ©s ; elles peuvent ainsi trĂšs facilement ĂȘtre voilĂ©es par les habitudes dues au milieu uniforme des aquariums. Mais, lorsqu’on considĂšre l’écologie des races en nature, il semble impossible de nier que les races proprement lacustres aient leurs tropismes ou leurs affinitĂ©s hĂ©rĂ©ditaires plus ou moins prĂ©cises.

Alors que les races I-III se rencontrent dans les lacs en conditions les plus diverses 101, les races IV et V sont au contraire exclusivement confinĂ©es en un certain milieu bien dĂ©fini : les littoraux rocheux ou caillouteux trĂšs exposĂ©s aux vagues. Il y a lĂ  un fait bien significatif, quelle que soit la solution que l’on adopte en ce qui concerne la question de l’origine de ces races lacustres. En effet, s’il s’agit de mutations apparues au hasard, il faut alors admettre qu’elles sont pourvues de tropismes spĂ©ciaux, puisqu’elles ont Ă©lu domicile en certaines conditions bien dĂ©finies, Ă  l’exclusion des milieux pourtant si abondants Ă  phragmitaies et Ă  fond sablonneux ou vaseux. S’il s’agit, au contraire, de variations produites par le milieu, pourquoi n’ont-elles pas Ă©migrĂ©, pour fuir les vagues, dans la zone sublittorale ou dans les baies abritĂ©es ? C’est assurĂ©ment, de nouveau, parce qu’à leur morphologie correspond certaines tendances Ă©lectives leur faisant prĂ©fĂ©rer les milieux caillouteux et exposĂ©s. Dans les deux cas, il faut donc admettre que les races IV et V sont caractĂ©risĂ©es non seulement par leur forme, mais encore par certaines affinitĂ©s hĂ©rĂ©ditaires pour les milieux rocheux et ventĂ©s. Il est vrai que dans ces affinitĂ©s Ă©cologiques entrent aussi d’autres facteurs que les facteurs mĂ©caniques : l’animal recherche sur les pierres une certaine nourriture, etc. Mais, du point de vue sensori-moteur qui nous intĂ©resse ici, il va de soi que toutes les conditions du milieu forment bloc pour l’animal. Lorsque celui-ci Ă©vite les fonds vaseux de la zone sublittorale et des phragmitaies pour rechercher les milieux qui lui conviennent, il est sans doute guidĂ© par certaines perceptions relatives Ă  la nutrition, la respiration, etc., mais aussi par les perceptions kinesthĂ©siques qui le renseignent sur l’équilibre existant entre son Ă©quipement moteur et les conditions du milieu.

En bref, de mĂȘme que les espĂšces ou races de Mollusques terrestres sont hĂ©rĂ©ditairement xĂ©rophiles ou hygrophiles, rupestres ou amatrices de mousses humides, et que l’ensemble de leurs tropismes les oriente vers leur milieu, de mĂȘme les races IV et V, comparĂ©es aux races I-III, paraissent bien ĂȘtre dotĂ©es de tropismes sensori-moteurs dĂ©passant l’ordre de grandeur de l’habitude individuelle et faisant partie de l’équipement hĂ©rĂ©ditaire. À cĂŽtĂ© des rĂ©flexes communs Ă  toutes les races de l’espĂšce et des habitudes non hĂ©rĂ©ditaires spĂ©ciales Ă  chaque population phĂ©notypique, il faut donc distinguer les tropismes hĂ©rĂ©ditaires diffĂ©rant d’une race à l’autre. Nous reviendrons sur cette question Ă  propos de l’origine des gĂ©notypes lacustres. Ces tropismes rĂ©vĂ©lĂ©s par l’écologie de chaque race sont, en effet, d’une grande importance thĂ©orique, Ă©tant donnĂ©es leurs corrĂ©lations avec la morphologie de la coquille.

§ 24. — ExpĂ©riences de contrĂŽle : la transplantation en aquarium et la mesure de la puissance patellaire

L’une des conclusions du dernier § est que, suivant les milieux, l’animal acquiert des habitudes motrices trĂšs diffĂ©rentes et que ces habitudes impriment Ă  la coquille sa forme phĂ©notypique. Cela est surtout clair en ce qui concerne les rĂ©flexes et habitudes de nutrition, de reptation et de dĂ©fense. La coquille est ainsi le rĂ©sultat des mouvements de l’animal ou le rĂ©sumĂ© de sa psychologie. Il serait possible de se livrer Ă  cet Ă©gard Ă  un grand nombre d’expĂ©riences vĂ©rificatrices, en Ă©levant des exemplaires de mĂȘme race en des milieux multiples. Nous avouons volontiers qu’ayant peu de temps Ă  consacrer Ă  nos recherches, nous avons un peu nĂ©gligĂ© cet aspect de la question, pour mettre tout l’accent sur le problĂšme gĂ©nĂ©tique. Le principe d’explication des phĂ©notypes nous paraissant Ă©vident, nous nous sommes en effet bornĂ© Ă  trois expĂ©riences de contrĂŽle, dont voici les deux premiĂšres.

La premiĂšre est une expĂ©rience de transplantation. Puisque, par hypothĂšse, la coquille est un abrĂ©gĂ© des mouvements de l’animal, que va-t-il se passer lorsqu’on changera de milieu une coquille en train de croĂźtre ? Si elle persĂ©vĂšre dans ses tendances initiales cela ne prouvera rien, sinon que l’animal a conservĂ© ses habitudes, mais si elle change de forme dans la seconde pĂ©riode de sa croissance, donc dans son nouveau milieu, ce sera bien lĂ  la preuve que les mouvements de la bĂȘte modĂšlent la forme du test. En effet, comment le nouveau milieu changerait-il d’emblĂ©e la forme d’une coquille qui a dĂ©jĂ  crĂ» Ă  moitiĂ©, et donnerait-il Ă  la seconde moitiĂ© de cette coquille une nouvelle morphologie, s’il agissait chimiquement ou physiquement, par pression directe sur le test ou le manteau. L’animal rĂ©sisterait, puisqu’il a commencĂ© Ă  sĂ©crĂ©ter sa coque d’une certaine maniĂšre. Rien n’est plus intelligible, au contraire, que cette notion des mouvements qui, dĂšs la minute oĂč l’animal se dĂ©place dans son second milieu, s’adaptent aux nouveaux objets ambiants et dĂ©forment ainsi la coquille en train de croĂźtre.

Cela dit, que rĂ©pond l’expĂ©rience ? Nous avons fait deux essais diffĂ©rents de transplantation : 1° transplantation en aquarium de jeunes exemplaires d’eau stagnante, prĂ©levĂ©s prĂšs de Thielle (race  II) ; 2° mĂȘme essai avec des exemplaires lacustres, rĂ©coltĂ©s Ă  Marin dans une flaque formĂ©e sur la grĂšve par le retrait des eaux (races II-III).

Le rĂ©sultat du premier essai est nĂ©gatif : la transplantation n’a produit aucun changement apparent sur la coquille et la moyenne des indices de contraction obtenue sur 12 individus donne 1,81, ce qui correspond bien Ă  la moyenne de cette race en aquarium. Les individus restent naturellement exigus et ne ressemblent pas Ă  ce qu’ils auraient Ă©tĂ© dans la nature, mais on n’assiste Ă  aucun changement de forme Ă  partir du point prĂ©cis oĂč la coquille croĂźt en aquarium. On reconnaĂźt fort bien ce point, par contre, au fait que dans notre bocal le test a changĂ© de couleur et d’épaisseur : plutĂŽt pĂąle et rugueux en nature, il est devenu, Ă  partir du milieu de la spire, plus foncĂ©, plus mince et plus lisse. Les nouvelles conditions ont donc agi immĂ©diatement sur la texture du test, ce qui est naturel, mais sans changer la forme. Au point de vue des mouvements, un tel rĂ©sultat est facile Ă  comprendre, puisque l’animal a Ă©tĂ© pris dans un milieu stagnant, garni de plantes en suspension dans l’eau, pour ĂȘtre transportĂ© dans une eau Ă©galement immobile et aussi fournie de vĂ©gĂ©taux.

Tout autre est le rĂ©sultat de la seconde expĂ©rience. Or, notons-le d’emblĂ©e, c’est la seule qui pouvait ĂȘtre dĂ©cisive, puisqu’ici le phĂ©notype des exemplaires nĂ©s en aquarium (voir § 16 : moyennes de 1,67-1,69 pour les races II-III mĂȘlĂ©es, ce qui est le cas des individus dont nous allons parler, et de 1,57-1,74 pour les races disjointes) est trĂšs diffĂ©rent du phĂ©notype en nature : 1,41-1,48 102. Dans le cas prĂ©cĂ©dent, au contraire, qui ne sert que de cas tĂ©moin, le phĂ©notype des exemplaires nĂ©s en aquarium est trĂšs voisin du phĂ©notype en nature, et ne diffĂšre que par l’allure des derniers tours de spire. Le fait essentiel qui s’est donc produit chez ces individus de Marin, c’est que, transplantĂ©s en aquarium, leur coquille s’est immĂ©diatement modifiĂ©e, dans le sens d’un allongement de la spire. Au point prĂ©cis oĂč la croissance a repris dans le nouveau milieu on voit, en effet, la ligne de suture s’abaisser nettement et adopter une direction nouvelle dont elle ne se dĂ©partira plus.

L’expĂ©rience a Ă©tĂ© faite sur 71 exemplaires. Sur ce nombre 51, soit les 5/7 prĂ©sentent la dĂ©formation, ce qui ne saurait ĂȘtre dĂ» au hasard. Bien plus, les 20 exemplaires restants sont prĂ©cisĂ©ment les plus allongĂ©s, c’est-Ă -dire ceux qui Ă©taient « prĂ©adaptĂ©s » Ă  ce nouveau milieu, au sens oĂč CuĂ©not prend cette expression pour parler d’une convergence fortuite entre l’organisme et un milieu nouveau pour lui.

L’explication d’un tel fait nous paraĂźt Ă©vidente. Si nous appelons gĂ©notypique la forme de la coquille en aquarium, nous pouvons dire que la forme gĂ©notypique ne pouvait se rĂ©aliser dans la nature, parce qu’elle Ă©tait contrariĂ©e par des facteurs antagonistes. En effet, ces exemplaires ont vĂ©cu une partie de leur existence ou bien dans le lac mĂȘme, ou bien en tout cas, sur une grĂšve caillouteuse, rampant sur des galets ; au fond d’une flaque dĂ©pourvue de toute plante aquatique. TransplantĂ©s en aquarium, ils abandonnent instantanĂ©ment leur forme phĂ©notypique premiĂšre et rĂ©alisent leur forme gĂ©notypique normale.

Mais corrigeons immĂ©diatement cette explication en nous rappelant que, en aquarium aussi, on ne peut avoir affaire qu’à des phĂ©notypes. Le gĂ©notype de la race n’est ni la forme de lac, ni celle d’aquarium, ni aucune des autres formes possibles, lesquelles seront toutes phĂ©notypiques, mais ce qu’il y a de commun Ă  tous les phĂ©notypes. Il faut donc dire que l’animal transplantĂ© en aquarium, a changĂ© immĂ©diatement de phĂ©notype, quant Ă  la forme de sa coquille : les coquilles de nos 51 exemplaires dĂ©formĂ©s prĂ©sentent ainsi deux phĂ©notypes, le premier au dĂ©but de la spire et le second dans l’autre moitiĂ©. Seulement, Ă  quoi attribuer cette dĂ©formation sinon aux changements de mouvements de l’animal ? On ne voit pas bien, en effet, comment le milieu nouveau pourrait agir aussi instantanĂ©ment sur la forme de la coquille. Serait-ce que le milieu agit physiquement par pression directe sur le test et le manteau ? Dans ce cas, pourquoi ne dĂ©forme-t-il pas les bodamica Ă©levĂ©s en aquarium et qui conservent leur forme hĂ©rĂ©ditaire ? C’est Ă©videmment parce que cette variĂ©tĂ© a une autre forme gĂ©notypique, qui rĂ©siste suffisamment. Mais alors pourquoi le rythme de la croissance antĂ©rieure de nos individus ne rĂ©siste-t-il pas lui aussi ? On se reprĂ©sente donc mal cette action directe de l’aquarium sur la coquille ou le manteau, tandis qu’on comprend trĂšs bien pourquoi un Mollusque, habituĂ© Ă  ramper sur un fond plat et qui se met soudain Ă  circuler parmi des plantes ou Ă  monter et descendre des parois de verre verticales (cf. le mouvement qui est Ă  faire pour passer du fond du bocal Ă  la paroi), doive immĂ©diatement adopter de nouveaux mouvements, qui agissent sur le manteau et le labre, d’une part, le muscle columellaire et la forme de la columelle, d’autre part. Le nouveau milieu agirait-il chimiquement ? Ici la nature nous rĂ©pond elle-mĂȘme en nous prĂ©sentant sans cesse, sur les grĂšves des lacs, des exemplaires dĂ©formĂ©s analogues aux prĂ©cĂ©dents. Ce sont des lacustris, qui sont nĂ©s et ont vĂ©cu quelque temps sous l’influence des vagues, puis sont demeurĂ©s dans des flaques lors de la baisse des eaux en Ă©tĂ© et y ont pris immĂ©diatement la forme media. Voici (fig. 14) l’un de ces exemplaires : on reconnaĂźt exactement la mĂȘme dĂ©formation que tout Ă  l’heure. Quelle diffĂ©rence chimico-physique peut-il cependant y avoir entre la flaque et le lac, sinon dans l’agitation de l’eau, et comment cette agitation peut-elle agir sur la coquille autrement que par l’intermĂ©diaire des mouvements de l’animal ?

Fig. 14. Déformation de la coquille chez un individu ayant changé de milieu

Venons-en Ă  la seconde expĂ©rience de contrĂŽle, destinĂ©e elle aussi Ă  mettre en Ă©vidence les diffĂ©rences d’habitudes qui opposent les exemplaires de lac Ă  ceux d’eau stagnante. Comme nous l’avons prĂ©sumĂ©, le rĂ©flexe patellaire se dĂ©veloppe, en effet, tout diffĂ©remment, suivant que l’animal est accoutumĂ© aux vagues ou habituĂ© Ă  la tranquillitĂ©. Peut-on mesurer cette variation Ă©ventuelle de la puissance patellaire, autrement dit le degrĂ© d’adhĂ©rence, suivant les habitudes individuelles, de la sole pĂ©dieuse Ă  un mĂȘme support solide ?

La chose n’est pas aisĂ©e. Nous avons essayĂ© de procĂ©der en roulant une bouteille cylindrique sur un plan inclinĂ©, pour voir en combien de tours l’animal appliquĂ© contre les parois lĂącherait prise ; ou en dirigeant un jet d’eau sur la bĂȘte pour mesurer en combien de temps elle cĂ©derait Ă  la pression. Mais il a Ă©tĂ© impossible avec les moyens dont nous disposions de rĂ©aliser des mesures homogĂšnes et comparables. Nous avons alors pensĂ© Ă  mesurer la puissance patellaire au moyen d’un choc : le principe de l’expĂ©rience consiste Ă  laisser tomber d’une certaine hauteur un bocal et de compter le nombre de coups nĂ©cessaires pour que l’animal lĂąche prise. Notre collĂšgue, M. A. Jaquerod, professeur de physique Ă  l’UniversitĂ© de NeuchĂątel, a bien voulu nous construire ce dynamomĂštre pour LimnĂ©es et c’est Ă  ce systĂšme que nous avons fini par donner la prĂ©fĂ©rence.

Mais c’est un procĂ©dĂ© grossier. Il convient naturellement de rĂ©gler soigneusement la quantitĂ© d’eau contenue dans le bocal et la hauteur de la chute du bocal lui-mĂȘme pour que les secousses soient homogĂšnes ; il faut aussi attendre, pour secouer la bĂȘte, qu’elle soit Ă  une certaine hauteur le long des parois du bocal : ni trop bas pour qu’il n’y ait pas de contact possible entre la coquille et le fond, ni trop haut pour que les mouvements de la surface de l’eau n’interviennent pas. Or, mĂȘme en prenant ces prĂ©cautions, la bĂȘte n’est jamais en positions identiques et les secousses jamais rigoureusement homogĂšnes. Cela ne serait encore rien (il suffirait de multiplier les mesures) si la puissance patellaire Ă©tait une donnĂ©e simple. Mais, outre la force d’application du muscle pĂ©dieux, il faut considĂ©rer la quantitĂ© de mucus disponible et la maniĂšre dont il est administrĂ© par la sole contre le verre. Sur ce point le hasard joue Ă©videmment un rĂŽle Ă©norme. Si la bĂȘte est pour ainsi dire mal partie, elle est, dĂ©collĂ©e en 3-4 coups. Si elle rĂ©ussit d’emblĂ©e Ă  faire complĂštement ventouse, elle rĂ©sistera presqu’indĂ©finiment. Aussi avons-nous cherchĂ© Ă  Ă©viter l’arbitraire, en ne tenant compte que des mesures au cours desquelles l’individu a rĂ©sistĂ© les cinq premiers coups au moins et en nous arrĂȘtant Ă  500 coups, le tout pour une hauteur constante du bocal de 7 cm au-dessus du linolĂ©um.

MalgrĂ© ces prĂ©cautions, et malgrĂ© prĂšs de 400 mesures (qui n’ont rien de trĂšs distrayant puisqu’il faut parfois taper jusqu’à 500 coups pour faire lĂącher une LimnĂ©e vigoureuse) nous ne pouvons avoir confiance dans ce procĂ©dĂ© au point d’y voir une mesure exacte de la puissance patellaire. Nous nous bornerons donc aux deux conclusions suivantes, qui nous paraissent seules valables :

1° Les LimnĂ©es nĂ©es dans le lac rĂ©sistent sans aucun doute mieux que les LimnĂ©es nĂ©es en eaux stagnantes. Les moyennes, en effet, sont respectivement de 277 et 104. Une telle diffĂ©rence ne saurait, semble-t-il, ĂȘtre attribuĂ©e au hasard mĂȘme si ces chiffres sont dĂ©nuĂ©s de toute valeur absolue.

2° Toute LimnĂ©e est capable du rĂ©flexe patellaire, puisque les formes d’étang parviennent à 104. C’est donc une diffĂ©rence d’exercice et d’habitude qui oppose, Ă  cet Ă©gard, les formes lacustres aux formes d’eau stagnante, et non une diffĂ©rence qualitative dans la nature des rĂ©flexes.

Dernier point. On peut se demander si la forme hĂ©rĂ©ditaire conditionne le rĂ©flexe, autrement si les bodamica d’aquarium (race V) seront plus puissantes que les formes allongĂ©es. Nous n’avons rien trouvĂ© de semblable (ce qui ne signifie naturellement pas qu’avec des moyens plus perfectionnĂ©s on ne trouverait rien). En arrĂȘtant la mesure à 100 (c’est-Ă -dire quand l’animal n’est pas tombĂ© au centiĂšme coup), nous avons obtenu les moyennes suivantes avec des LimnĂ©es nĂ©es en aquarium :

Race I (Loclat) 68
Race II (Thielle) 57
Race III (Maison Rouge, Colombier et Witzwil) 63, 70 et 76
Race IV (Nidau) 82
Race V (Hauterive) 69

On voit qu’il n’y a pas de relation rĂ©guliĂšre entre la contraction de ces races et leur puissance patellaire. Mais Ă©videmment, si statiquement il n’y a pas corrĂ©lation, cela ne prouve pas que dynamiquement les races IV et V ne soient pas plus aptes que les autres Ă  acquĂ©rir rapidement, en nature, l’habitude de l’application aux supports. À cĂŽtĂ© du mĂ©canisme statique, tout montĂ©, il faut donc rĂ©server l’existence de tropismes ou d’aptitudes dynamiques, comme en tĂ©moigne l’écologie de ces races en nature (§ 21).

§ 25. — Essai d’une production expĂ©rimentale de la contraction phĂ©notypique

Les expĂ©riences de contrĂŽle prĂ©cĂ©dentes semblent bien dĂ©montrer que les habitudes motrices varient d’un milieu Ă  l’autre et que ces habitudes suffisent Ă  expliquer les diffĂ©rences d’accommodations phĂ©notypiques qui se mesurent Ă  la variation de l’indice de contraction de la coquille. Il reste une derniĂšre expĂ©rience Ă  tenter, et celle-lĂ  est fondamentale : peut-on produire expĂ©rimentalement une lĂ©gĂšre contraction, en soumettant des gĂ©notypes d’eau stagnante Ă  une agitation artificielle de l’eau ? C’est ce que nous allons voir maintenant.

Notons d’emblĂ©e qu’il ne faut pas ĂȘtre trop exigeant Ă  cet Ă©gard. Nous espĂ©rions, au dĂ©but de nos recherches, produire en agitateur des lacustris typiques expĂ©rimentales au moyen de stagnalis de race normale. Aussi bien ne pensions-nous pas trouver, Ă  cette Ă©poque, des bodamica hĂ©rĂ©ditaires aussi constantes que celles du lac de NeuchĂątel qui se sont conservĂ©es en aquarium avec une moyenne de 1,43 pendant six gĂ©nĂ©rations ! Si nous avons Ă©tĂ© surpris en bien sur ce dernier point, nous avons vite dĂ» modĂ©rer nos espoirs en ce qui concerne le premier : les deux choses se tiennent, en effet, puisqu’il s’agit de la constance gĂ©nĂ©tique des indices de contraction. La dĂ©couverte des subula nĂ©olithiques de la TĂšne et des stagnalis typiques habitant les lacs de Zoug et des Quatre-Cantons montre assez, d’autre part, qu’il faut un temps trĂšs long pour que le type stagnalis produise, je ne dis pas des races, mais mĂȘme des morphoses ou accommodations de forme lacustris. Il est donc vain, nous semble-t-il actuellement, de compter sur une crĂ©ation expĂ©rimentale de pareils phĂ©notypes.

Cependant, le problĂšme subsiste — et conserve tout son intĂ©rĂȘt — de savoir si, en agitateur, le type stagnalis donne naissance Ă  des accommodations plus contractĂ©es ou plus allongĂ©es que lui. Autrement dit, la variation en agitateur prendra-t-elle la direction lacustris ou la direction subula ? Telle est la seule question lĂ©gitime qu’on puisse se poser, et il y a lĂ  une expĂ©rience de contrĂŽle importante Ă  rĂ©aliser.

GrĂące toujours Ă  l’obligeance de notre collĂšgue M. Jaquerod, nous avons pu l’instituer, au moyen d’un aquarium rectangulaire posĂ© sur un plateau, dont le mouvement de bascule produit une vague perpĂ©tuelle allant et revenant d’un bout Ă  l’autre du rĂ©cipient. Le mouvement dĂ» Ă  un moteur Ă©lectrique a Ă©tĂ© imprimĂ© Ă  l’appareil de 8 Ă  10 heures par jour, les animaux pouvant se reposer la nuit. Le fond de l’aquarium a Ă©tĂ© tapissĂ© de cailloux moussus, quelques Fontinalis Ă©tant interposĂ©es dans les interstices, pour entretenir l’eau, mais sans crĂ©er de vĂ©gĂ©tation flottante analogue Ă  celles de nos bocaux d’élevage habituels. En outre, pour la nourriture, nous avons enfoncĂ© les feuilles de salades entre les pierres, sans les laisser remuer dans l’eau mĂȘme.

L’agitateur ainsi constituĂ© est loin d’ĂȘtre parfait, parce que l’animal disparaĂźt dans les interstices des galets, avec une rĂ©gularitĂ© mathĂ©matique, dĂšs que l’eau se met Ă  remuer. Il y a lĂ  un bel exemple de cette habitude de protection dont nous avons fait mention plus haut (§ 21). Il va de soi qu’un tel fait diminue la durĂ©e et le degrĂ© d’exposition aux vagues. Seulement, nous ne voyons guĂšre le moyen d’éviter cet inconvĂ©nient : dans l’élevage que nous avons tentĂ© sans caillou aucun, toutes les bĂȘtes ont crevĂ© au bout de quelque temps, malgrĂ© le soin mis Ă  entretenir la propretĂ© de l’eau 103.

Fig. 15. Courbes de fréquence des individus élevés en agitateur (I) et des témoins (II)

Cela dit, le rĂ©sultat n’en est que plus frappant. Nous avons Ă©levĂ©, pendant quatre mois, dans cet agitateur, les descendants de stagnalis typiques (race II) choisis le plus loin possible des mares ayant pu ĂȘtre influencĂ©es par l’ancien lac, de maniĂšre Ă  Ă©viter toute possibilitĂ© d’hĂ©rĂ©ditĂ© lacustre : Ă  Monsmier, dans une mare à 1,78 (voir pl. 6 fig. 7-8). Le lendemain du jour oĂč le frai de ces LimnĂ©es est Ă©clos dans un tube, j’ai dĂ©posĂ© les trois-quarts environ de ces nouveau-nĂ©s dans l’agitateur et ai gardĂ© un quart dans mes bocaux. Je pensais, en effet, que les individus soumis Ă  l’agitation de l’eau pĂ©riraient en partie. Ce n’a malheureusement pas Ă©tĂ© le cas et ils se sont rĂ©vĂ©lĂ©s trop nombreux en agitateur pour grossir normalement. Mais il n’était pas question, naturellement, d’en supprimer la moitiĂ© aprĂšs deux mois d’élevage, ce qui fait que nous avons moins de tĂ©moins que d’exemplaires soumis Ă  l’agitation. Cette circonstance, qui entravait encore la production de la contraction expĂ©rimentale (les individus trop nombreux sont, en effet, toujours plus allongĂ©s que les autres) rend d’autant plus curieux le rĂ©sultat obtenu. Enfin, j’ai Ă©levĂ© Ă  part les descendants des tĂ©moins (dans les bocaux habituels) et les descendants des exemplaires contractĂ©s. Ces derniers ont Ă©tĂ© nourris dans l’aquarium mĂȘme ayant servi d’agitateur, et avec les mĂȘmes cailloux, cela pour montrer que c’est bien le mouvement de l’eau, et non pas le milieu propre Ă  ce bocal comme tel, qui a produit la contraction phĂ©notypique.

Cela dit, voici les résultats obtenus :

1,50 1,55 1,60 1,65 1,70 1,75 1,80 1,85 1,90 1,95 2,00 2,05
Agitateur (200 ex.) 1 4 18 44 50 33 12 7 1
Témoins (86 ex.) 1 8 16 25 21 10 4 1
Descendants des ex. agités (39 ex.) 1 1 3 9 13 5 3 3 1
Descendants des témoins (36 ex.) 1 4 12 11 4 3 1
Totaux
Agitateur (200 ex.) 1 4 18 44 50 33 12 7 1
Témoins et descendants (161 ex.) 2 10 23 46 45 19 10 5 1

On voit que l’agitation de l’eau a produit sur ces coquilles une contraction qui est loin d’ĂȘtre nĂ©gligeable (voir fig. 15). La moyenne des individus soumis Ă  l’expĂ©rience est, en effet, de 1,71 (voir pl. 5 fig. 13-22), la moyenne des tĂ©moins de 1,83 (pl. 5 fig. 23-25), celle des descendants des premiers de 1,87 et des descendants des seconds de 1,85 (pl. 5 fig. 26-29). Or, cette moyenne de 1,71, qui caractĂ©rise les individus contractĂ©s est notablement infĂ©rieure Ă  celles de toutes les gĂ©nĂ©rations obtenues chez la race II A (Thielle : 1,80-1,88 ; Cornaux 1,86) et mĂȘme chez la race II B (1,75-1,78). Elle tombe, par contre, dans le domaine de variation de la race III. Il est donc trĂšs vraisemblable qu’en faisant la mĂȘme expĂ©rience avec la race III, nous aurions produit un phĂ©notype tombant dans le domaine de la race IV (et ainsi de suite). Mais comme nous n’avons trouvĂ© aucune station de la race III qui fĂ»t, Ă  coup sĂ»r, indĂ©pendante d’influences lacustres Ă©ventuelles, nous n’avons pas fait l’expĂ©rience avec cette race-lĂ . On aurait Ă©tĂ©, en effet, embarrassĂ© dans l’interprĂ©tation des rĂ©sultats : une contraction trop grande aurait pu avoir pour cause la persistance de gĂšnes appartenant aux races IV et mĂȘme V, puisque toutes les stations du Seeland jusque prĂšs d’Anet ont Ă©tĂ© touchĂ©es, il y a 50 ans encore, par la nappe lacustre. Au contraire, notre station de Monsmier, appartenant Ă  la race II, est indĂ©pendante de l’ancien lac.

En conclusion, cette expĂ©rience de contrĂŽle, comme les deux prĂ©cĂ©dentes, tend Ă  confirmer les interprĂ©tations adoptĂ©es jusqu’ici.

Conclusion

Ainsi, la conclusion gĂ©nĂ©rale Ă  tirer des paragraphes qui prĂ©cĂšdent est que la contraction par accommodation, donc la contraction phĂ©notypique, rĂ©sulte des mouvements de l’animal exĂ©cutĂ©s en rĂ©ponse aux accidents du substrat et Ă  l’agitation de l’eau. Mais, si tel est le cas, on se demande immĂ©diatement pourquoi les formes nĂ©olithiques du lac de NeuchĂątel, ou les formes des lacs de Zoug et des Quatre-Cantons, n’ont pas donnĂ© dans leurs milieux lacustres respectifs, de morphoses accommodĂ©es par contraction ? Et pourquoi la contraction expĂ©rimentale de notre race II de Monsmier ne dĂ©passe-t-elle pas 1,71 ? C’est Ă©videmment que la structure hĂ©rĂ©ditaire de tous ces types rĂ©siste Ă  l’action du milieu. Les habitudes psychologiques, qui modĂšlent en partie la forme de l’animal, rĂ©sultent donc elles-mĂȘmes, plus ou moins, de cette structure. Un rĂ©flexe n’est que le prolongement d’un organe. Une habitude n’est qu’une nouvelle mise en Ɠuvre d’un organe donnĂ©. Le problĂšme qui se pose donc maintenant est de savoir s’il y a, entre les organes hĂ©rĂ©ditaires et les mouvements d’accommodation, sĂ©rie irrĂ©versible ou mutuelle dĂ©pendance : sont-ce des organes apparus au hasard par mutation, qui prĂ©dĂ©terminent les habitudes de l’animal, ou les mouvements d’accommodation qui, en certaines circonstances, se gravent dans le patrimoine hĂ©rĂ©ditaire sous forme d’organes nouveaux ?

B. L’origine des gĂ©notypes lacustres

Abandonnons maintenant le terrain solide de l’expĂ©rience pour nous demander si, et jusqu’oĂč, l’on peut se rendre compte de l’origine des deux ou trois races hĂ©rĂ©ditaires que nous avons dĂ©couvertes dans les lacs de la Suisse romande. Nous nous bornerons Ă  cet Ă©gard, sans prĂ©tendre dĂ©passer la sphĂšre des probabilitĂ©s, Ă  confronter avec nos faits les diverses hypothĂšses explicatives actuellement reçues en biologie. C’est lĂ  de la « gĂ©nĂ©tique conjecturale », comme on dit aujourd’hui. Mais quand on sait qu’elle l’est, elle n’est plus dangereuse
 Au reste, il n’y a peut-ĂȘtre qu’une diffĂ©rence de degrĂ©, en science expĂ©rimentale, entre ce qui est conjectural et ce qui prĂ©tend ne pas l’ĂȘtre. Il n’y a pas de faits bruts. L’expĂ©rience la plus dĂ©cisive suppose une interprĂ©tation. Comme l’a dit le physicien Duhem, il ne saurait y avoir, Ă  proprement parler, d’« expĂ©riences cruciales » 104. Si c’est le cas en physique, qu’est-ce donc en biologie ? L’essentiel n’est donc pas de se priver de tout raisonnement, sous le prĂ©texte que de dĂ©passer le fait par la pensĂ©e, c’est spĂ©culer dans le vide. « Expliquer » revient, en effet, toujours Ă  dĂ©passer les faits. L’essentiel est de ne raisonner jamais qu’à propos des faits que l’on a Ă©tablis soi-mĂȘme ; car le scrupule que l’on a mis Ă  dĂ©montrer l’existence de ces faits est le seul garant, pour autrui et pour soi, de la valeur explicative des thĂ©ories auxquelles on finit par se rattacher. Ce qui distingue l’homme de science du constructeur de systĂšmes, ce n’est pas que le premier se dĂ©fend de rĂ©flĂ©chir lĂ  oĂč le second se le permet encore, c’est que la rĂ©flexion du premier est rĂ©glĂ©e pour ainsi dire de l’intĂ©rieur, par la conscience mĂ©thodique qu’il a acquise au contact des faits.

§ 26. — Position du problùme

Le fait que nous avons pu Ă©tablir est le suivant. Dans les grandes nappes lacustres, la LimnĂŠa stagnalis est reprĂ©sentĂ©e par trois races au moins, dont deux spĂ©ciales aux lacs. Ces races sont d’autant plus contractĂ©es qu’elles habitent des stations plus exposĂ©es aux mouvements de l’eau. Leur caractĂšre est donc d’autant plus accentuĂ© que l’animal est mieux adaptĂ© aux conditions d’agitation et de substrat spĂ©cifiquement lacustres. De plus, ce caractĂšre est orientĂ© dans la mĂȘme direction que celui des accommodations non hĂ©rĂ©ditaires : comme les races elles-mĂȘmes, les accommodats sont d’autant moins allongĂ©s que l’animal est plus exposĂ© aux vagues. La contraction de chaque individu lacustre reprĂ©sente ainsi la somme d’une contraction raciale hĂ©rĂ©ditaire et d’une contraction phĂ©notypique non hĂ©rĂ©ditaire, ces deux caractĂšres Ă©tant dirigĂ©s dans le mĂȘme sens.

Pour chercher Ă  expliquer un tel fait, il convient avant toutes choses de se demander s’il est unique. Or, loin d’ĂȘtre exceptionnel, ce phĂ©nomĂšne constitue un simple cas particulier dans une classe de variations qui semblent extrĂȘmement rĂ©pandues chez les Mollusques aquatiques. La seule originalitĂ© de la LimnĂŠa stagnalis, et c’est pourquoi nous avons choisi cette espĂšce comme sujet d’étude, est la simplicitĂ© relative du caractĂšre qu’elle prĂ©sente dans les lacs, eu Ă©gard au polymorphisme de l’espĂšce, et la clartĂ© des causes motrices qui expliquent l’accommodation par contraction. Mais, que l’on comprenne d’emblĂ©e ou non la raison des accommodations individuelles, on trouve chez presque tous les Mollusques lacustres des transformations comparables Ă  celle que nous avons Ă©tudiĂ©e. On peut les caractĂ©riser comme suit : ce sont des modifications de la coquille, spĂ©ciales aux lacs, d’autant plus accentuĂ©es que les conditions diffĂ©rentielles de substrat ou d’agitation sont plus spĂ©cifiquement lacustres — et qui sont orientĂ©es dans le mĂȘme sens que les accommodats individuels, ceux-ci s’expliquant par cinĂ©togenĂšse. On trouve naturellement des cas analogues dans les mers.

I. Il faut citer, tout d’abord, la plupart des LimnĂ©es littorales du sous-genre Gulnaria. Clessin, Geyer et bien d’autres ont signalĂ© Ă  cet Ă©gard un grand nombre de variĂ©tĂ©s lacustres qui semblent dues aux conditions d’agitation et de substrat. Les plus typiques sont les formes patula Da Costa, dont la spire est rĂ©duite Ă  un point, par contraction de la coquille, contracta, ample ; Hartmanni et Monnardi, Ă  ouverture de plus en plus ample, tumida, mucronata, alpestris, lacustrina, qui prĂ©sentent aussi divers degrĂ©s de contraction.

MĂȘme sans statistique, on se rend compte que ces variĂ©tĂ©s, comme l’a montrĂ© Geyer avec sa perspicacitĂ© habituelle, dĂ©pendent de la relation agitation × substrat. Or, en ce qui concerne au moins l’une d’entre elles, la forme ovata-patula, qui semble spĂ©ciale aux lacs ou aux canaux Ă  courant rapide, nous l’avons trouvĂ©e Ă  l’état typique dans les mares de l’ancien lac de NeuchĂątel, Ă  la Maison Rouge. De plus, nous en avons Ă©levĂ© sans le vouloir quelques exemplaires provenant des lacs, et la forme est demeurĂ©e hĂ©rĂ©ditaire en aquarium 105. Mais, naturellement, en l’absence de tables statistiques fournissant un systĂšme de rĂ©fĂ©rence suffisamment sĂ»r, on ne peut rien affirmer avec prĂ©cision, sinon qu’elle paraĂźt hĂ©rĂ©ditaire au mĂȘme titre que nos bodamica et lacustris.

Il y aurait lĂ  une belle Ă©tude Ă  faire. Malheureusement, deux circonstances la rendent beaucoup plus compliquĂ©e que celle des variĂ©tĂ©s de LimnĂŠa stagnalis. D’abord le polymorphisme de la coquille est trĂšs grand, et il serait difficile de classer les formes lacustres de ce groupe en une sĂ©rie presque linĂ©aire, comme c’est le cas des formes Ă  contraction croissante chez les stagnalis. Les caractĂšres de la spire et de l’amplitude de l’ouverture ne corrĂ©latent, en effet, guĂšre chez les espĂšces complexes, d’oĂč une grande difficultĂ© dans les mesures.

En second lieu, les variĂ©tĂ©s en question diffĂšrent entre elles, non seulement par leur coquille, mais par leur anatomie. C’est le mĂ©rite de Roszkowski que d’avoir dĂ©montrĂ© l’existence de deux grands groupes anatomiques parmi elles, l’un Ă  rĂ©ceptacle sĂ©minal sessile, l’autre Ă  rĂ©ceptacle pĂ©donculĂ©. Roszkowski appelle ces groupes ovata et auricularia, selon la terminologie classique, mais il admet que ces espĂšces « peuvent prendre les mĂȘmes formes de la coquille, comme, par exemple, ampla Htm., patula Da Cost., Ă  la suite de quoi on ne peut pas les distinguer en se basant sur leur coquille » 106. Cet auteur considĂšre donc les ressemblances conchyliologiques comme dues Ă  de simples convergences, en fonction du milieu, et dĂ©clare que la coquille ne saurait ainsi servir en rien Ă  une classification rationnelle.

Seulement, Roszkowski lui-mĂȘme 107 a trouvĂ© en Pologne une race à rĂ©ceptacle sĂ©minal semi-pĂ©donculĂ©, intermĂ©diaire entre les deux soi-disant espĂšces, alors que ces intermĂ©diaires n’existent pas dans le LĂ©man (ce dernier rĂ©sultat a Ă©tĂ© contrĂŽlĂ© par Mermod et Favre). Il y a lĂ  une premiĂšre complication. En outre, et surtout, c’est par une vĂ©ritable pĂ©tition de principe que l’on dĂ©clare non-parents deux animaux Ă  formes conchyliologiques identiques, lorsqu’ils ont un rĂ©ceptacle sĂ©minal diffĂ©rent, alors qu’on dĂ©clare de mĂȘme espĂšce deux formes conchyliologiques distinctes lorsque l’anatomie est identique. Une telle interprĂ©tation est peut-ĂȘtre la bonne, mais il faudrait le prouver. Or, il n’y a qu’un moyen pour faire cette dĂ©monstration : l’élevage en cultures pures et en conditions constantes. Il est fort possible, Ă  cet Ă©gard, que telle forme conchyliologique soit stable, de mĂȘme que tel caractĂšre du rĂ©ceptacle sĂ©minal, mais que ces groupes de caractĂšres soient indĂ©pendants les uns des autres. Un polyhybridisme permanent, en nature, exclurait dĂšs lors l’hypothĂšse de deux espĂšces simples et l’analyse gĂ©nĂ©tique montrerait quels sont les couplages les plus frĂ©quents des caractĂšres entre eux. Il est possible, d’autre part, qu’à une anatomie donnĂ©e correspondent certains caractĂšres conchyliologiques constants. C’est ce qu’a avancĂ© Favre, avec rĂ©serves, il est vrai. Mais ce pourrait ĂȘtre une simple question de frĂ©quence et il reste concevable que certains caractĂšres de la coquille se comportent comme des caractĂšres mendĂ©liens stables, indĂ©pendamment de ceux du rĂ©ceptacle sĂ©minal.

On voit, par lĂ , combien cette analyse des Gulnaria en fonction du milieu serait plus difficile que celui des stagnalis. Mais la ressemblance entre les accommodats de cette derniĂšre espĂšce et ceux du groupe Gulnaria est de nature, semble-t-il, Ă  faire pressentir l’existence de races lacustres hĂ©rĂ©ditaires chez les Gulnaria Ă©galement.

II. Un second exemple Ă  invoquer est celui de Gulnaria abyssales. Dans la vase trĂšs fine de la faune profonde, de 50 Ă  300 m, dans le LĂ©man, les Gulnaria Ă  anatomie ovata prennent des formes de plus en plus allongĂ©es. Clessin a dĂ©crit comme de bonnes espĂšces les variĂ©tĂ©s profunda et Foreli, et nous avons baptisĂ© nous-mĂȘmes la LimnĂŠa Yungi ; que nous avons prise pour une race issue de la stagnalis, tant est frappante sa ressemblance avec les races allongĂ©es de cette derniĂšre espĂšce. Roszkowski a eu le mĂ©rite de dĂ©montrer, par l’étude anatomique et par des Ă©levages, que toutes ces formes dĂ©rivaient de la LimnĂŠa ovata, et rĂ©sultaient d’une simple accommodation au milieu abyssal. Nous nous plaisons Ă  rendre les armes sur ce point et Ă  reconnaĂźtre combien Ă©taient superficiels nos travaux d’alors, comparĂ©s Ă  la thĂšse si solide du zoologiste polonais 108. Mais il demeure un problĂšme : ces accommodations Ă  la faune profonde ne s’accompagnent-elles d’aucune modification hĂ©rĂ©ditaire ? Roszkowski a Ă©levĂ© quelques lignĂ©es issues de profunda et constate que dĂšs la premiĂšre gĂ©nĂ©ration il y a retour au type. Mais est-ce suffisant ? Si nous nous en Ă©tions tenu, en ce qui concerne la LimnĂŠa stagnalis, Ă  des lignĂ©es issues d’une variĂ©tĂ© lacustris intermedia, de race III, nous aurions conclu Ă  la non-hĂ©rĂ©ditĂ© des formes lacustres de cette espĂšce. Or, il y a les races IV et V ! Pour Ă©tablir avec sĂ©curitĂ© la non-hĂ©rĂ©ditĂ© des LimnĂ©es abyssales, il faudrait donc : 1° dĂ©finir par une statistique suffisante les caractĂšres biomĂ©triques des formes d’étangs, du littoral, de la faune sublittorale et de la faune profonde ; 2° montrer que les formes profondes extrĂȘmes rentrent dĂšs la premiĂšre gĂ©nĂ©ration dans les limites de variation des formes littorales. — Il est possible qu’on ne trouve jamais de caractĂšres abyssaux hĂ©rĂ©ditaires. Mais le contraire reste concevable. C’est une Ă©tude Ă  reprendre.

III. Les indications qui prĂ©cĂšdent sont hypothĂ©tiques, sauf en ce qui concerne certaines formes patula qui semblent hĂ©rĂ©ditaires. Les Valvata, par contre, prĂ©sentent une admirable collection de faits singuliĂšrement analogues au cas de nos LimnĂ©es. Si les belles Ă©tudes de Favre Ă  leur sujet avaient paru avant que nous ayons entrepris nos recherches sur la L. stagnalis, il est mĂȘme probable que nous eussions choisi la Valvata antiqua comme objet d’analyse. Favre a dĂ©montrĂ©, en effet, par une statistique Ă©tendue portant sur le polymorphisme de la V. piscinalis dans les stations actuelles du bassin de GenĂšve et dans les dĂ©pĂŽts coquilliers post-glaciaires : 1° Que tous les types antiqua, piscinalis, alpestris, pulchella, etc., dĂ©rivent de la mĂȘme forme alpestris minor, laquelle Ă©tait uniformĂ©ment rĂ©pandue dans les eaux lacustres et non lacustres au palĂ©olithique ; 2° Que, dans les grands lacs, le type originel a cĂ©dĂ© la place au type antiqua, pendant que dans les marais la forme pulchella dĂ©rivait en sens inverse de la souche commune alpestris ; 3° Que cette double Ă©volution s’est faite trĂšs insensiblement, prĂ©sentant ainsi tous les caractĂšres d’une orthogĂ©nĂšse.

Nous avons repris la question Ă  titre de contrĂŽle et pour comparer le cas Ă  celui de nos LimnĂ©es. Nous avons ainsi mesurĂ© environ 4000 Valvata vivantes et fossiles des environs de NeuchĂątel et du Plateau vaudois. Sans entrer dans le dĂ©tail des chiffres et des mĂ©thodes de mesure, voici, semble-t-il, ce qu’on peut conclure de la comparaison des deux groupes de faits :

1° Comme la LimnĂŠa stagnalis, la Valvata piscinalis prĂ©sente dans les lacs une forme qui sort complĂštement des limites de variation de l’espĂšce en eaux calmes (la variĂ©tĂ© antiqua).

2° Comme la premiĂšre espĂšce, la seconde prĂ©sente dans les eaux courantes une forme intermĂ©diaire entre le type lacustre et le type d’eau stagnante : c’est la forme piscinalis (sensu stricto).

3° Comme les variations de la LimnĂ©e en milieux lacustres, celles de la ValvĂ©e est fonction du complexe agitation × substrat.

4° Comme en ce qui concerne la Limnée, on trouve dans les baies tranquilles des grands lacs des formes de Valvata ne sortant pas des limites de variation en eaux immobiles ou en eaux à courant léger.

5° Les deux espĂšces sont reprĂ©sentĂ©es dans les dĂ©pĂŽts anciens par des formes actuellement non lacustres, l’adaptation au milieu lacustre s’étant ainsi opĂ©rĂ©e trĂšs lentement dans les deux cas.

Les diffĂ©rences entre les deux espĂšces sont, par contre, les suivantes : 1° Chez la Valvata l’opposition des formes de lac et des formes non lacustres est actuellement plus poussĂ©e qu’elle ne l’est chez la LimnĂ©e. Ce fait va de pair avec une plus grande adaptabilitĂ© de l’espĂšce, qui produit des variĂ©tĂ©s lacustres dans des lacs oĂč la LimnĂŠa lacustris n’existe pas, ou pas encore : les lacs de Zoug et des Quatre-Cantons par exemple, ou, Ă  l’étranger, le Fureso (Danemark), les lacs d’Annecy et du Bourget, etc.

On peut donc dire, et cela est capital au point de vue de l’intelligence des adaptations conchyliologiques, que la LimnĂŠa stagnalis se trouve actuellement en Suisse romande, dans l’état oĂč se trouvaient les Valvata vers la fin du nĂ©olithique. Une telle constatation montre assez que l’adaptation aux milieux lacustres paraĂźt ĂȘtre un phĂ©nomĂšne gĂ©nĂ©ral, indĂ©pendant des groupes taxonomiques, mais que les diverses espĂšces, selon leurs caractĂšres biologiques, rĂ©agissent avec des vitesses et des plasticitĂ©s diffĂ©rentes.

2° Dans la faune sublittorale, les Valvata prĂ©sentent les mĂȘmes caractĂšres que sur le littoral, et mĂȘme en plus accentuĂ©. Ce n’est que vers 50 m de fond que l’on trouve Ă  l’état d’ailleurs rabougri, des formes rappelant les types d’eau stagnante. Pour comprendre un tel fait, il importe de rappeler que les ValvĂ©es ne vivent que sur les plantes ou dans la vase, ce qui conditionne tout autrement que chez les LimnĂ©es l’adaptation aux milieux lacustres. D’ailleurs, il se pourrait que la forme antiqua constituĂąt une race hĂ©rĂ©ditaire assez rĂ©pandue pour sortir de son milieu originel, tandis que, comme nous l’avons vu, les bodamica ou lacustris hĂ©rĂ©ditaires (races V et IV) sont loin de constituer l’essentiel des populations lacustres actuelles de l’espĂšce.

On voit donc, au total, que le cas des Valvata ressemble singuliĂšrement Ă  celui des LimnĂ©es stagnalis, bien qu’il y ait aucune parentĂ© entre ces deux espĂšces (la ValvĂ©e est un Prosobranche et la LimnĂ©e un PulmonĂ©). Or, dans les deux cas, on peut expliquer l’accommodation des individus par la cinĂ©togenĂšse. Les Valvata sont des coquillages coniques, operculĂ©s, Ă  ombilic plus ou moins ouvert et Ă  columelle prĂ©sentant par consĂ©quent la forme d’un cornet. Lorsque l’animal est secouĂ©, il ne se cramponne pas comme la LimnĂ©e (rĂ©flexe patellaire), mais lĂąche aussitĂŽt prise pour refermer sur lui-mĂȘme son opercule aprĂšs s’ĂȘtre rĂ©tractĂ© plus ou moins rapidement. De plus, vivant ordinairement dans les marais, sur les plantes ou sur un fond garni de dĂ©tritus, il est toujours, en milieu lacustre, Ă  demi enfoui dans la vase. DĂšs lors, les mouvements de l’animal, dans les lacs, ont pour effet, non pas d’agrandir l’ouverture comme chez les LimnĂ©es (puisqu’ici l’ouverture est operculĂ©e), mais de rĂ©trĂ©cir le cornet constituĂ© par la columelle, et par consĂ©quent d’allonger la coquille. C’est pourquoi celle-ci, presque planorbique dans les marais encombrĂ©s de vĂ©gĂ©tation, est conique dans les canaux et allongĂ©e dans les lacs.

Tout cela n’est pas pure hypothĂšse. Sur les rives du lac de Zoug, Ă  Oberwil, les antiqua lacustres donnent, par exemple derriĂšre le mur protecteur dont nous avons parlĂ© Ă  propos des LimnĂ©es (voir § 10) une forme piscinalis. Cette forme dĂ©montre donc, par ses diffĂ©rences d’avec les antiqua vivant Ă  quelques mĂštres de lĂ , la part d’accommodation individuelle qui caractĂ©rise celles-ci.

Mais ailleurs la Valv. antiqua semble hĂ©rĂ©ditaire. C’est ainsi que dans les mares datant de l’ancien lac de NeuchĂątel (Maison Rouge) et dans la Vieille Thielle ou Thielle mĂȘme, on trouve, en conditions actuellement marĂ©cageuses, des piscinalis prĂ©sentant une certaine proportion d’antiqua typiques.

En bref, chez les Valvata comme chez les LimnĂ©es, il semble exister des races lacustres hĂ©rĂ©ditaires, orientĂ©es dans le mĂȘme sens que les accommodations par cinĂ©togenĂšse.

IV. Les Najades fourniraient Ă©galement un beau contingent de faits si l’élevage de ces bivalves n’était pas bien compliquĂ©. Tout le monde a citĂ© des accommodations lacustres chez les Unio et les Anodonta. Les formes rostrĂ©es sont typiques Ă  cet Ă©gard : sur les grĂšves caillouteuses trĂšs exposĂ©es presque tous les individus dĂ©veloppent, Ă  l’avant de leur coquille, une sorte de rostre rĂ©sultant Ă©videmment, comme le disait dĂ©jĂ  mon maĂźtre Paul Godet, des mouvements que fait l’animal « pour mieux pouvoir se cramponner au sol » 109. Or, j’ai vu, dans la collection Godet, un exemplaire, nĂ© sur la grĂšve et ayant Ă©tĂ© dans la suite enfermĂ© entre les deux mĂŽles d’un port en construction : rostrĂ©e Ă  ses dĂ©buts, la coquille a pris, Ă  partir du milieu de sa croissance, une forme normale ! Il y a donc lĂ  la preuve de l’existence d’accommodation par cinĂ©togenĂšse. À ces accommodats correspond-il quelque race hĂ©rĂ©ditaire ? Il est difficile de ne pas en faire l’hypothĂšse lorsqu’on constate que les diverses espĂšces d’Unio diffĂšrent prĂ©cisĂ©ment entre elles par des caractĂšres de ce genre.

V. MĂȘmes remarques Ă  propos des Planorbis. Favre a dĂ©crit une orthogĂ©nĂšse trĂšs curieuse chez les P. carinatus lacustres, du palĂ©olithique Ă  nos jours. On a signalĂ© dans le Bodan des formes lacustres tenellus, lemniscatus, acronicus appartenant au P. albus.

VI. Les Ancylus constituent le genre adaptĂ© par excellence aux conditions du milieu littoral. Sans spire, leur coquille en forme de capuchon semble faite pour adhĂ©rer aux pierres et rĂ©sister aux mouvements de l’eau. Existe-t-il des variations dans la coquille en fonction de l’agitation de la nappe ambiante ? Nous avons cru constater que les formes du lac Ă©taient lĂ©gĂšrement diffĂ©rentes des formes de riviĂšre, mais il faudrait une statistique Ă©tendue pour le prouver.

VII. Le fait a par contre Ă©tĂ© observĂ© chez les Patella marines 110 : les exemplaires trĂšs exposĂ©s aux vagues sont plus dĂ©primĂ©s que les individus protĂ©gĂ©s. Ce caractĂšre des Patella littorales peut s’expliquer d’emblĂ©e par les mouvements de l’animal destinĂ©s Ă  coller la coquille contre les rochers.

Mais que ces variations Ă©ventuelles des Ancylus et des Patella correspondent ou non Ă  des races hĂ©rĂ©ditaires, le problĂšme en ce qui concerne de tels genres nous paraĂźt ĂȘtre beaucoup plus gĂ©nĂ©ral. Il est extrĂȘmement frappant, en effet, de constater que, dans les groupes les plus Ă©loignĂ©s de Gastropodes on retrouve des genres entiers prĂ©sentant cette forme de capuchon par Ă©limination de la spire : les Fissurella, les Patella et Alcyon, les Siphonaria, les Ancylus sont autant d’exemples de ce phĂ©nomĂšne, que nous pouvons appeler la « patellisation » 111. Or, la patellisation va de pair avec certaines habitudes motrices bien dĂ©finies : reprĂ©sentation sur les rochers et rĂ©flexe patellaire. Il peut y avoir assurĂ©ment dans chaque cas particulier quelque cause spĂ©ciale qui explique la perte de la spire, et ces causes peuvent diffĂ©rer complĂštement d’un cas Ă  l’autre. Mais il n’y a pas de doute que, dans la mesure oĂč la forme de la coquille est en corrĂ©lation avec certains rĂ©flexes ou certaines dispositions motrices hĂ©rĂ©ditaires (or ces dispositions sont prĂ©cisĂ©ment ce qu’il y a de commun Ă  tous les phĂ©nomĂšnes de patellisation) le phĂ©nomĂšne est comparable Ă  celui de nos LimnĂ©es. La variĂ©tĂ© lacustris, comparĂ©e au type stagnalis, est en voie de se « patelliser » : la diminution de la spire et l’accroissement de l’ouverture vont de pair, dans cette variĂ©tĂ©, avec une Ă©cologie particuliĂšre qui est prĂ©cisĂ©ment celle de tous les « PatelloĂŻdes ».

Nous ne prĂ©tendons nullement, cela va de soi, prĂ©juger, par ces remarques, de la solution Ă  apporter au problĂšme de l’origine de la patellisation. Nous dĂ©sirons seulement rappeler que, lorsqu’une structure anatomo-morphologique se prolonge en rĂ©flexes proprement dits, l’explication de cette structure doit tenir compte de ces rĂ©flexes, puisque eux aussi sont hĂ©rĂ©ditaires. C’est Ă  cet Ă©gard que la patellisation est comparable Ă  la contraction raciale de nos LimnĂ©es : toutes deux constituent des caractĂšres gĂ©notypiques allant de pair avec certains comportements et orientĂ©s dans le mĂȘme sens que les accommodations individuelles dues Ă  la cinĂ©togenĂšse.

VIII. Quant aux Mollusques operculĂ©s qui constituent l’immense majoritĂ© des Gastropodes marins, s’ils ne prĂ©sentent naturellement pas de modifications comparables Ă  la patellisation, ils abondent par contre en autres caractĂšres ressemblant eux aussi Ă  des accommodations par cinĂ©togenĂšse. C’est le moment de rappeler les faits si suggestifs accumulĂ©s par Cope en ce qui concerne la torsion de la columelle et les plis en relation avec l’activitĂ© du muscle columellaire (voir § 22). Ces caractĂšres hĂ©rĂ©ditaires sont tous orientĂ©s dans la mĂȘme direction que certaines accommodations faciles Ă  Ă©tudier, celles, par exemple dont nous venons de parler Ă  propos des Valvata (chiffre III).

IX. À rappeler, en outre, la cĂ©lĂšbre observation de Hyatt sur la rainure de la coquille des NautiloĂŻdes et des CĂ©phalopodes voisins : cette rainure apparemment due au frottement des tours de spire les uns sur les autres, se produit chez l’embryon indĂ©pendamment de tout contact ! 112

X. Enfin, il faut citer l’opinion de Naef 113, suivant laquelle la torsion mĂȘme qui constitue le trait anatomique et morphologique le plus caractĂ©ristique des Gastropodes, serait corrĂ©lative des mouvements de l’animal. L’ancĂȘtre pĂ©lagique de cette classe de Mollusques n’aurait pu adapter Ă  la vie rampante sa coquille exogastrique que moyennant une torsion de 180°, la rendant endogastrique. Le stade veliger serait le tĂ©moin de ce processus.

Conclusion. — Sans nous prononcer sur la hardiesse de cette derniĂšre hypothĂšse, nous pouvons tirer des remarques qui prĂ©cĂšdent une conclusion utile : c’est que, loin d’ĂȘtre exceptionnel, le cas de la LimnĂŠa stagnalis est extrĂȘmement reprĂ©sentatif de la variation chez les Mollusques. Dans les conditions les plus diverses, on peut observer sur la coquille l’apparition de caractĂšres hĂ©rĂ©ditaires qui simulent entiĂšrement certaines modifications non hĂ©rĂ©ditaires, dues elles-mĂȘmes Ă  des accommodations par cinĂ©togenĂšse. Nous nous garderons naturellement d’expliquer obscurum per obscurius, et de faire appel, dans la suite, Ă  autre chose qu’aux rĂ©sultats de l’analyse de nos seules LimnĂ©es. Mais il fallait quelques points de comparaison pour permettre d’énoncer correctement notre problĂšme. Le problĂšme est donc celui-ci : comment expliquer l’apparition de gĂ©notypes adaptĂ©s Ă  un certain milieu lorsque ces gĂ©notypes semblent constituer le prolongement, par leur structure et leur comportement, des accommodations phĂ©notypiques dues Ă  la cinĂ©togenĂšse ?

§ 27. — Essai de classification des hypothùses explicatives possibles

On a coutume de considĂ©rer les biologistes modernes comme rĂ©partis en deux clans : les partisans et les adversaires de l’hĂ©rĂ©ditĂ© des caractĂšres acquis. Les uns admettraient que le milieu ambiant exerce une action sur le patrimoine hĂ©rĂ©ditaire de l’espĂšce, et cela par l’intermĂ©diaire du soma, les autres nieraient cette action et expliqueraient l’adaptation par une sĂ©lection aprĂšs coup de caractĂšres apparus indĂ©pendamment du milieu. Une alternative aussi simple n’a certainement aucune valeur, et si les formules des deux Ă©coles en prĂ©sence n’avaient chacune qu’un sens possible, il y a longtemps sans doute que la question serait rĂ©glĂ©e. En rĂ©alitĂ©, sous le signe de la non-hĂ©rĂ©ditĂ© des caractĂšres acquis se groupent les esprits les plus diffĂ©rents, et l’on en pourrait dire autant des partisans, moins nombreux aujourd’hui, de l’hypothĂšse lamarckienne. Mais, pour discerner la diversitĂ© des thĂšses, ce n’est pas seulement Ă  ce que disent les auteurs qu’il faut se rĂ©fĂ©rer, c’est Ă  ce qu’ils ne disent pas. Les idĂ©es de derriĂšre la tĂȘte ont plus d’importance en science qu’il n’est bon ton de l’admettre. Et, pour les atteindre, il n’est pas toujours nĂ©cessaire de chercher au-delĂ  de l’ouvrage d’un auteur : il n’y a qu’à se refuser de prendre trop au sĂ©rieux ses dĂ©clarations de principe et Ă  voir simplement comment il aborde les questions.

Cela dit, il n’y a pas deux, mais au moins quatre hypothĂšses explicatives en jeu dans la biologie contemporaine. Cherchons Ă  les dĂ©gager et Ă  les dĂ©finir en fonction des donnĂ©es de notre Ă©tude.

I. Il y a d’abord l’hypothĂšse de l’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis, au sens strict du mot. De ce point de vue, il n’y aurait aucune diffĂ©rence, sinon de degrĂ©, entre la contraction gĂ©notypique et la contraction phĂ©notypique de nos LimnĂ©es lacustres : toute accommodation retentit plus ou moins sur le patrimoine de la race, et la contraction hĂ©rĂ©ditaire ne constituerait ainsi que la somme des contractions acquises par les ancĂȘtres des individus actuels. S’il existe plusieurs races de contraction distincte, c’est simplement que ces lignĂ©es ont Ă©tĂ© soumises Ă  j’action des vagues durant des temps et Ă  des intensitĂ©s qui diffĂšrent d’un cas Ă  l’autre. La race V serait la plus ancienne, ou celle qui a subi les plus fortes actions du milieu lacustre, la race IV viendrait ensuite, etc.

Deux tendances dominantes paraissent ainsi dĂ©finir cette premiĂšre hypothĂšse explicative : 1° le milieu façonne les gĂ©notypes ; 2° il y a identitĂ© de nature entre l’accommodation individuelle et l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire.

II. À cette thĂšse extrĂȘme s’oppose une autre thĂšse extrĂȘme : les variations se produisent au hasard, c’est-Ă -dire en toute indĂ©pendance du milieu, mais elles sont soumises aprĂšs coup Ă  une sĂ©lection exercĂ©e par le milieu. De ce point de vue, la contraction hĂ©rĂ©ditaire de nos races IV et V serait apparue pour des raisons sans rapport aucun avec les causes de la contraction par accommodation. Mais ces variations fortuites (fortuites par rapport au milieu extĂ©rieur) auraient Ă©tĂ© Ă©liminĂ©es des marais, tandis qu’elles se seraient trouvĂ©es dans les lacs en conditions propices Ă  leur dĂ©veloppement.

Les deux caractĂšres essentiels de cette thĂšse sont : 1° la production des gĂ©notypes est indĂ©pendante du milieu ; 2° il n’y a aucun rapport entre l’accommodation individuelle et l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire.

III. On appelle mutationnistes les partisans de l’hypothĂšse II. Mais, parmi les mutationnistes, se trouvent des esprits entiĂšrement opposĂ©s, qui ne craignent pas l’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis Ă  cause du caractĂšre finaliste souvent attribuĂ© (et d’ailleurs Ă  tort) Ă  l’idĂ©e d’adaptation, mais bien parce qu’il leur rĂ©pugne de concevoir l’organisme comme dĂ©pendant mĂ©caniquement du milieu extĂ©rieur. Alors que les auteurs se rattachant Ă  la thĂšse II unissent le mutationnisme au mĂ©canisme le plus antivitaliste, les auteurs dont nous parlons maintenant font au contraire de la mutation une idĂ©e vitaliste ou tout au moins prĂ©formiste. L’organisme, pour eux, est riche de virtualitĂ©s qui surgissent lorsqu’il le faut, mais ne sont en aucune maniĂšre créées par le milieu.

Selon cette thĂšse, les variations sont donc prĂ©formĂ©es, et le milieu les met en Ă©vidence sans les dĂ©terminer. La contraction gĂ©notypique de nos races IV et V faisait ainsi partie, avant mĂȘme qu’il y eut des lacs, de la gamme des variations possibles de l’espĂšce. Ces races se sont constituĂ©es dans les lacs Ă  titre de modification visible, mais ce n’est pas le milieu lacustre qui est cause de la contraction. Celle-ci n’aurait pu Ă©galement se dĂ©clencher en d’autres circonstances s’il l’avait fallu.

Les deux caractĂšres de cette explication sont ainsi que : 1° les gĂ©notypes nouveaux sont dĂ©clenchĂ©s et non causĂ©s par le milieu ; 2° il n’y a pas de rapport entre l’accommodation individuelle et l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire.

IV. On peut enfin concevoir une action du milieu sur le germe, action telle que la variation hĂ©rĂ©ditaire rĂ©sulte non pas de toute modification du soma, quelle qu’elle soit, mais d’une activitĂ© morphogĂ©nique spĂ©ciale de l’organisme permettant de fixer les accommodations. Dans cette hypothĂšse, toute contraction par accommodation n’entraĂźnerait pas, sans plus, une variation hĂ©rĂ©ditaire, mais la contraction raciale serait due Ă  une rĂ©action de l’organisme au milieu extĂ©rieur, rĂ©action ayant pour effet de fixer le caractĂšre acquis au contact du milieu. Une telle interprĂ©tation maintiendrait donc la distinction des mutations et des accommodats, mais admettrait la possibilitĂ© pour certaines mutations, de rendre hĂ©rĂ©ditaire l’accommodation acquise.

Deux caractĂšres diffĂ©rencient cette thĂšse des trois prĂ©cĂ©dentes : 1° les gĂ©notypes nouveaux sont dus Ă  une interaction du milieu et de l’organisme ; 2° il y a discontinuitĂ© entre l’accommodation individuelle et l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire, la premiĂšre constituant une rĂ©action comparable Ă  la seconde, mais situĂ©e Ă  une Ă©chelle distincte.

Dans ce qui suit, nous allons chercher simplement Ă  doser la probabilitĂ© des arguments favorables ou dĂ©favorables Ă  chacune de ces hypothĂšses. Nous sommes sincĂšrement convaincu de l’impossibilitĂ© qu’il y a Ă  tirer des faits Ă©tablis Ă  propos de nos LimnĂ©es, aucune dĂ©monstration proprement dite de la validitĂ© ou de l’insuffisance de telle ou telle doctrine. Mais nous croyons qu’aucune expĂ©rience cruciale n’est rĂ©alisable dans ce domaine : l’expĂ©rimentation la plus rigoureuse ne saurait Ă©tablir si un caractĂšre nouveau est vraiment acquis ou s’il n’est que la manifestation d’une virtualitĂ© donnĂ©e. Le rĂŽle des faits ne peut ĂȘtre d’imposer un langage plutĂŽt qu’un autre. La seule chose que l’on puisse espĂ©rer, c’est de montrer la plus ou moins grande probabilitĂ© d’une interprĂ©tation par rapport aux interprĂ©tations rivales. Le jour oĂč telle thĂšse deviendra rĂ©ellement trop compliquĂ©e, Ă  cause de la quantitĂ© des hypothĂšses supplĂ©mentaires qu’elle exigera, on l’éliminera simplement, mais sans pouvoir dĂ©montrer sa faussetĂ© proprement dite. C’est Ă  ce point de vue qu’il est utile d’accumuler des faits analogues Ă  celui de nos LimnĂ©es et de les discuter dans le dĂ©tail : grĂące Ă  leur nombre ils finiront bien par rendre plus vraisemblable une interprĂ©tation plutĂŽt qu’une autre, comme les faits astronomiques ont rendu l’hypothĂšse de Copernic plus probable que la thĂšse gĂ©ocentrique, bien que celle-ci ne puisse ĂȘtre logiquement rĂ©futĂ©e.

§ 28. — I. L’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis

Les arguments favorables à cette thÚse nous paraissent les suivants :

1° La contraction de la coquille semble constituer le type des caractĂšres d’ordre mĂ©canique, par consĂ©quent des caractĂšres soumis Ă  l’action du milieu. On comprend bien comment une variation de couleur et mĂȘme l’hyper — ou hypocroissance d’un organe puissent rĂ©sulter d’une modification germinale relativement indĂ©pendante du milieu extĂ©rieur. Mais on voit mal comment un caractĂšre d’ordre mĂ©canique excipe d’autres causes que des causes mĂ©caniques.

2° La ressemblance frappante de la contraction raciale et de la contraction individuelle due Ă  la cinĂ©togenĂšse augmente le poids de cette argumentation. Puisque nous voyons en toute clartĂ© comment la contraction individuelle rĂ©sulte, dans les lacs, des mouvements de l’animal durant sa croissance, nous avons peine Ă  admettre que les races lacustres contractĂ©es proviennent d’autre chose que du prolongement de ce processus.

3° Trois circonstances accroissent encore la probabilitĂ© de l’interprĂ©tation : A. Les races contractĂ©es n’existent que dans les lacs, c’est-Ă -dire lĂ  mĂȘme oĂč l’animal rĂ©agit sans cesse au milieu par un ensemble de mouvements favorables Ă  la contraction ; B. La contraction des races lacustres est fonction de la grandeur des lacs, donc de leur agitation diffĂ©rentielle : la race V n’existe que dans les lacs de NeuchĂątel et de Constance (ainsi qu’en SuĂšde), et non dans le LĂ©man (on a vu pourquoi), ni dans les lacs de Morat, de Bienne, dans les lacs danois, italiens, etc. ; la race IV est reprĂ©sentĂ©e par contre dans le LĂ©man, dans les lacs de Bienne, Morat, le JulsĂž, etc., mais non pas dans les petits lacs comme ceux de Joux, de Sempach, de Hallwyl. Or, Ă  supposer que la race V ne puisse vivre dans les marais, qu’est-ce qui l’empĂȘcherait de prospĂ©rer dans le LĂ©man, ou dans les lacs de Bienne et de Morat ? C. Non seulement ces races ont une rĂ©partition qui, de lac Ă  lac, est rĂ©glĂ©e par l’agitation de l’eau, mais encore, au sein d’un lac donnĂ©, elles ont un habitat spĂ©cialisĂ© selon le mĂȘme facteur : la race III habite les endroits les plus abritĂ©s, la race V les plus exposĂ©s et la race IV les conditions moyennes. L’exemple le plus frappant est celui du lac de NeuchĂątel, dont la rive sud est privĂ©e des formes de race V, parce que moins exposĂ©e que la rive nord. Or, on comprend bien pourquoi la race III, peu contractĂ©e, ne s’aventure pas sur les grĂšves trop battues par les vagues ; mais pourquoi donc la race V, qui est mieux adaptĂ©e encore que la race IV, n’a-t-elle pas envahi toute la rive sud ? Il semble donc que, loin d’apparaĂźtre au hasard, cette race V ne se soit formĂ©e que sur les littoraux spĂ©cialement exposĂ©s.

4° On fait souvent valoir, contre l’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis, un argument pouvant ĂȘtre trĂšs fort en certains cas : un caractĂšre, s’il est acquis sous l’influence du milieu, devrait, par cela mĂȘme, ĂȘtre rĂ©versible. Voici, par exemple, une plante alpine transplantĂ©e en plaine et conservant ses caractĂšres alpins : si c’était le milieu alpin qui Ă©tait cause de la modification, disent les anti-lamarckiens, le milieu de plaine devrait aussitĂŽt la faire disparaĂźtre, puisqu’elle n’est plus adaptĂ©e. Dans le cas de nos LimnĂ©es, l’argument serait sans valeur. Le milieu lacustre nĂ©cessite, en effet, une certaine contraction de la coquille, mais le milieu d’eau stagnante ne nĂ©cessite en rien un allongement rĂ©ciproque : si les formes allongĂ©es ne peuvent vivre sur les littoraux trĂšs exposĂ©s, les formes les plus contractĂ©es pourraient, par contre, prospĂ©rer n’importe oĂč. Nous l’avons montrĂ© en Ă©levant la race V dans une mare du Plateau vaudois. La LimnĂŠa auricularia, espĂšce trĂšs contractĂ©e et rĂ©pandue dans tous les milieux suffit d’autre part Ă  prouver que la contraction n’est pas un obstacle Ă  la dissĂ©mination d’une espĂšce. Si donc les races IV et V s’étaient formĂ©es indĂ©pendamment des lacs, on devrait les trouver dans les conditions les plus diverses ou, tout au moins, dans tous les lacs-Ă©tangs et dans tous les petits lacs. Or, il n’en est rien.

5° Enfin, le peu que nous savons du passĂ© post-glaciaire de l’espĂšce suffit Ă  montrer que l’évolution des stagnalis lacustres ressemble Ă  celle des Valvata antiqua, c’est-Ă -dire qu’il y a eu variation lente et progressive. Or, comment expliquer les faits d’orthogĂ©nĂšse sans faire appel Ă  l’action du milieu ? Sans doute, le matĂ©riel palĂ©ontologique le plus riche, comme celui des Paludines de Neumayr, n’exclut pas la possibilitĂ© de mutations : les premiers mutants, perdus pour la fossilisation, auraient nĂ©anmoins fait souche et le caractĂšre nouveau serait ainsi parvenu Ă  dominer les anciens. Mais on ne comprend pas, dans cette derniĂšre hypothĂšse, le rĂŽle exact du temps : pourquoi la mutation ne s’est-elle pas produite plus tĂŽt ou plus tard ? Dans l’idĂ©e d’une orthogĂ©nĂšse en fonction du milieu, par contre, le rĂŽle du temps apparaĂźt nĂ©cessaire : les actions infinitĂ©simales exercĂ©es par le soma sur le germe s’additionnent et finissent par donner naissance Ă  des modifications macroscopiques. On voit dĂšs lors pourquoi les variĂ©tĂ©s IV et V n’existent pas dans les lacs jeunes, et pourquoi une orthogĂ©nĂšse peut s’étendre sur des siĂšcles. Il a fallu ainsi un million d’annĂ©es aux Paludines de Slavonie pour acquĂ©rir leurs ornements, et cela dans un milieu oĂč toutes les espĂšces ont variĂ© simultanĂ©ment dans la mĂȘme direction. Il a fallu sept millions d’annĂ©es aux CĂ©rthes de l’EocĂšne pour Ă©voluer dans les limites dĂ©finies par Boussac 114. On comprend que 10 000 Ă  30 000 ans n’aient pas Ă©tĂ© de trop pour permettre la formation de nos races IV ou V, et que les variations d’un lac Ă  l’autre puissent tenir en partie Ă  l’ñge du peuplement de ces lacs.

Certes, les anti-lamarckiens restent insensibles Ă  de tels arguments. Il ne se produit rien en 10 gĂ©nĂ©rations, constatent-ils : comment se produirait-il quelque chose en 100 000 gĂ©nĂ©rations, puisque 100 000 multipliĂ©s par zĂ©ro donnent toujours zĂ©ro ? Mais c’est ici le lieu d’invoquer la notion du virtuel, dont le mutationnisme sait user quand il le faut : un rĂ©sultat invisible, Ă  notre Ă©chelle de mesure, est-il nĂ©cessairement inexistant, et 100 000 modifications invisibles, prises chacune Ă  part, ne peuvent-elles donner ensemble un rĂ©sultat trĂšs visible ?

Telles sont les raisons qui militent en faveur d’une explication par l’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis de l’origine de nos races lacustres IV et V. Passons maintenant aux arguments contre :

1° L’expĂ©rience en laboratoire donne des rĂ©sultats nĂ©gatifs. On a vu, en effet, que les LimnĂ©es de Monsmier produisaient, en agitateur, une morphose lĂ©gĂšrement contractĂ©e par rapport aux parents (1,71 au lieu de 1,83), mais que la premiĂšre gĂ©nĂ©ration issue de cette morphose retournait immĂ©diatement au type originel. Ce rĂ©sultat nĂ©gatif concorde avec tout ce que nous savons aujourd’hui Ă  la suite d’un nombre considĂ©rable d’essais dans tous les domaines : aucune expĂ©rience n’a pu Ă©tablir avec certitude la transmission hĂ©rĂ©ditaire des caractĂšres acquis. Ajoutons immĂ©diatement que si nette que soit cette conclusion, elle ne saurait prouver non plus la non-hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis : on ne dĂ©montre, en effet, jamais la non-existence d’un phĂ©nomĂšne. De plus, les considĂ©rations sur le temps, auxquelles nous venons de faire allusion, sont de nature Ă  faire rĂ©flĂ©chir sur la portĂ©e rĂ©elle des expĂ©riences nĂ©gatives. Mais le fait est lĂ  que nous ne saisissons jamais sur le vif une transmission de caractĂšre acquis. Or, si ce processus d’hĂ©rĂ©ditĂ© Ă©tait courant, on devrait, semble-t-il, pouvoir en dĂ©celer Ă  coup sĂ»r les manifestations in vitro. Puisqu’il n’en est rien, force est de conclure au moins Ă  l’existence de seuils, seuils d’intensitĂ© ou seuils de durĂ©e, en deçà desquels il ne saurait se transmettre quoi que ce soit, mais au-delĂ  desquels la transmission reste possible.

2° Les races IV et V n’existent pas dans tous les lacs et ne sont apparues que tard dans celui de NeuchĂątel. Ces faits indiquent que le milieu lacustre ne rĂ©ussit pas Ă  produire immĂ©diatement les races ni mĂȘme les accommodations qui seraient nĂ©cessaires Ă  une adaptation au milieu. Une telle limitation exclut l’hypothĂšse suivant laquelle l’organisme est modifiable sans plus sous la pression des facteurs extĂ©rieurs. Sans doute on peut supposer, comme nous l’avons fait tout Ă  l’heure, que des actions infinitĂ©simales prĂ©parent les rĂ©sultats macroscopiques. Toujours est-il que des seuils semblent de nouveau conditionner un tel processus.

3° Il existe des individus de forme non seulement intermedia, mais mĂȘme lacustris, qui, en aquarium, donnent une descendance rentrant immĂ©diatement dans le domaine de variation des races non lacustres (race III). MĂȘme conclusion que prĂ©cĂ©demment : s’il y a hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis, elle est pour le moins limitĂ©e par des seuils. De plus, l’existence de races discontinues (III et IV, voisines l’une de l’autre, et V, trĂšs distincte des prĂ©cĂ©dentes) montrent que ces seuils convergent avec ce que nous savons des mutations : sous la continuitĂ© apparente des populations mixtes et des accommodations en nature, les discontinuitĂ©s rĂ©elles peuvent demeurer masquĂ©es.

4° La meilleure preuve que l’organisme ne subit pas passivement les actions du milieu, est le paradoxe sur lequel nous avons insistĂ© prĂ©cĂ©demment (p. 397) : Ă  une faible agitation, en milieux lacustres, correspond une forme plus allongĂ©e que le type de l’espĂšce. De mĂȘme que les Valvata de Favre, vers la fin du nĂ©olithique, se sont scindĂ©es dans le LĂ©man en deux lignĂ©es antagonistes, les pulchella, qui ont disparu depuis, et les antiqua, qui ont triomphĂ©, de mĂȘme les LimnĂŠa stagnalis paraissent se scinder d’abord, en prĂ©sence des milieux lacustres, en deux formes contraires, les subula (cf. le nĂ©olithique de la TĂšne) qui disparaissent ensuite, du moins Ă  titre de phĂ©notype indĂ©pendant, et les lacustris-bodamica qui l’emportent peu Ă  peu. Un tel fait ne parle guĂšre en faveur d’une action coercitive du milieu sur le patrimoine hĂ©rĂ©ditaire. Il suggĂšre plutĂŽt l’idĂ©e de deux solutions essayĂ©es tour Ă  tour par l’espĂšce en fonction de ses possibilitĂ©s de variation. Tout au moins, s’il ne s’agit pas ici d’une disjonction de virtualitĂ©s, y a-t-il dans un tel processus l’indice d’une activitĂ© de l’organisme : l’ĂȘtre vivant ne subit pas le milieu avec passivitĂ©, mais rĂ©agit en construisant de nouveaux gĂ©notypes.

5° Enfin, il faut rappeler qu’on ne saurait parler en biologie de caractĂšres isolĂ©s. La contraction de la coquille va de pair avec un certain albinisme et, par consĂ©quent, bien d’autres modifications. Faisant ainsi partie d’un complexus ou d’un syndrome, la contraction ne saurait rĂ©sulter d’une action simple du milieu. Nous sommes donc ici encore ramenĂ©s Ă  la notion du seuil.

La conclusion Ă  tirer de cette discussion est donc que l’action du milieu sur la formation des gĂ©notypes contractĂ©s semble extrĂȘmement probable. Seulement, si elle existe, il ne saurait ĂȘtre question d’une action simple, que l’animal subirait passivement. On ne peut concevoir, dans le cas particulier, qu’une action dĂ©clenchant une activitĂ© en retour, de la part de l’animal. De plus, Ă  supposer que cette rĂ©action de l’organisme ait eu un effet sur son hĂ©rĂ©ditĂ©, il faut supposer l’existence de seuils, en deçà desquels l’effet serait nul : seuils d’intensitĂ© et de durĂ©e, ou seuils constituĂ©s par les autres caractĂšres du syndrome dont fait partie la contraction. La discontinuitĂ© introduite par cette notion de seuils expliquerait la prĂ©sence de races distinctes et plus ou moins sĂ©parĂ©es.

L’ensemble de ces considĂ©rations limite donc singuliĂšrement la notion d’une hĂ©rĂ©ditĂ© simple de l’acquis et nous ramĂšne Ă  la solution IV.

§ 29. — II. Mutations se produisant au hasard et sĂ©lection aprĂšs coup

Cette seconde solution consiste Ă  admettre que les formes lacustris-bodamica ont pu se produire n’importe oĂč, par mutations indĂ©pendantes du milieu, et que, le lac ayant Ă©liminĂ© les formes allongĂ©es, ces variĂ©tĂ©s contractĂ©es auraient peu Ă  peu envahi tous les littoraux exposĂ©s. De plus, les races contractĂ©es, ainsi « prĂ©adaptĂ©es » (par hasard) aux milieux lacustres, n’auraient pu se dĂ©velopper en eaux stagnantes, parce que non adaptĂ©es Ă  de tels milieux.

Deux points sont Ă  considĂ©rer ici : l’hypothĂšse de la mutation se produisant au hasard et celle de la sĂ©lection des gĂ©notypes (y compris la sĂ©lection Ă  effets crĂ©ateurs, telle que Tower l’a dĂ©crite Ă  tort ou Ă  raison) . Nous examinerons ces deux points sĂ©parĂ©ment.

A. Les mutations indépendantes du milieu

Il est une hypothĂšse irrĂ©futable mais indĂ©montrable que l’on pourra toujours faire : c’est que les gĂ©notypes contractĂ©s sont apparus par mutation fortuite indĂ©pendamment du milieu lacustre.

Voici ce que l’on peut dire en faveur d’une telle solution. En Ă©tudiant les adaptations de certains PulmonĂ©s terrestres aux milieux alpins (la Tachea sylvatica, par exemple), nous avons pu montrer 115 que plus les espĂšces Ă©taient variables en plaine, plus elles montaient haut sur les montagnes : les phĂ©notypes de petite taille adaptĂ©s aux altitudes sont dans ce cas prĂ©formĂ©s dans le polymorphisme de l’espĂšce en plaine, et il suffit d’une sĂ©lection pour expliquer la diffĂ©rence des formes de 500-1000 m et de celles de 2000-2500 m. Supposons maintenant que les petites formes, ainsi « prĂ©adaptĂ©es » par hasard aux milieux alpestres disparaissent des plaines, pour une raison ou pour une autre : on aura dans ce cas l’illusion d’une action directe du milieu alpestre sur l’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’espĂšce. Pourquoi n’en serait-il pas de mĂȘme en ce qui concerne nos LimnĂ©es lacustres ?

Trois arguments principaux nous paraissent devoir exclure une telle interprétation. Ils en réduisent du moins la probabilité à peu de chose :

1° Il n’y a aucune raison, si les races IV et V sont apparues au hasard, un peu partout, pour qu’elles aient Ă©tĂ© Ă©liminĂ©es des stations non lacustres. Ces races sont aussi vigoureuses en aquarium que les races allongĂ©es. Nous avons pu Ă©lever avec succĂšs la race V dans une mare du Plateau vaudois : on ne voit donc pas pourquoi elle n’aurait pas prospĂ©rĂ© dans tous les marais. On peut il est vrai admettre qu’elle s’est dĂ©veloppĂ©e quelque temps dans de tels milieux mais qu’elle a Ă©tĂ© « dominĂ©e » par des hybridations continuelles avec les races allongĂ©es. Seulement, nous avons vu que l’hybridation des races I et V donne un produit exactement intermĂ©diaire, de forme analogue Ă  celle de la race III et se disjoignant dĂšs la seconde gĂ©nĂ©ration. On trouverait donc des individus typiques de races IV et V dans tous les marais, si ces races y Ă©taient reprĂ©sentĂ©es. En rĂ©alitĂ©, ces races n’habitent que les lacs et, si on ne les trouve mĂȘme pas dans les mares circa-lacustres, c’est que ces mares n’existent que sur les rivages marĂ©cageux, lesquels constituent prĂ©cisĂ©ment, Ă  cause de leur substrat, l’habitat prĂ©fĂ©rĂ© de la race III et non des races IV-V.

Dire, enfin, que les génotypes IV-V se sont produits par hasard dans les lacs et jamais dans les marais, serait ne plus rien dire du tout.

En bref, l’hypothĂšse du hasard, bien que logiquement irrĂ©futable, apparaĂźt, dans le cas de nos LimnĂ©es, comme entiĂšrement gratuite : on comprend bien pourquoi le lac a Ă©liminĂ© les formes allongĂ©es, mais on ne comprend nullement pourquoi les marais auraient entraĂźnĂ© l’extinction des formes contractĂ©es. Or, lorsqu’on constate combien le cas de nos LimnĂ©es est gĂ©nĂ©ral (cf. Gulnaria, Valvata, etc.) on ne peut s’empĂȘcher de trouver que la probabilitĂ© de l’hypothĂšse des mutations fortuites diminue d’autant. Admettons, en effet, que pour des causes inconnues le milieu propre aux marais ait anĂ©anti les races IV et V. Mais pourquoi a-t-il Ă©liminĂ© Ă©galement les LimnĂŠa patula, les Valvata antiqua, etc., qui sont si communes dans les lacs ? Si c’est pour une cause gĂ©nĂ©rale, on ne pourra s’empĂȘcher d’admettre alors que le milieu agit sur l’orientation des mutations ; et si c’est pour des causes diverses, variant suivant les cas, on ne pourra que rester sceptique sur la nature de ce Hasard, qui, avec les moyens les plus variĂ©s, finit toujours par faire trouver aux mutations le milieu oĂč elles ressembleront le mieux aux accommodations par cinĂ©togenĂšse


2° En ce qui concerne les stations non lacustres, nous spĂ©culons dans le vide, puisque nous ne savons ni ce qui a pu produire ni ce qui a pu anĂ©antir en de tels milieux les gĂ©notypes IV-V. Il est heureusement un argument beaucoup plus pressant : c’est celui des lacs dans lesquels ne vivent pas les races en question.

En Suisse romande, la race V n’existe que sur les littoraux les plus exposĂ©s de la rive nord du lac de NeuchĂątel. D’aprĂšs l’hypothĂšse des mutations fortuites, ce gĂ©notype a cependant dĂ» apparaĂźtre en une pĂ©riode donnĂ©e de l’histoire de l’espĂšce sur toutes sortes de points Ă  la fois 116. Admettons, malgrĂ© les objections prĂ©cĂ©dentes, que cette race nouvelle a Ă©tĂ© Ă©liminĂ©e de toutes les eaux stagnantes, pour se dĂ©velopper dans le lac seul. Mais alors pourquoi n’est-elle pas plus rĂ©pandue dans les lacs eux-mĂȘmes ? Pourquoi ne s’est-elle pas formĂ©e aussi sur la rive sud du lac de NeuchĂątel ? Pourquoi surtout n’est-elle pas apparue dans les lacs de Bienne et de Morat ? Dans l’hypothĂšse de l’action du milieu, tout cela va de soi : ces trois derniers milieux n’ont pas nĂ©cessitĂ© une transformation des lignĂ©es allant jusqu’à la forme V, et la race IV a suffi Ă  l’adaptation de l’espĂšce Ă  ces conditions. Mais dans l’hypothĂšse des mutations fortuites, on ne voit absolument plus pourquoi la mutation V ne s’est pas constituĂ©e ou ne s’est pas conservĂ©e dans tous les milieux lacustres. Dire, en effet, qu’un milieu trĂšs exposĂ© comme la rive GlĂ©resse-Douanne, sur le lac de Bienne, a Ă©liminĂ© les mutations V qui ont pu y apparaĂźtre, alors que ce milieu est peuplĂ© de formes IV, et surtout alors que la forme V habite, dans le lac de NeuchĂątel, des stations certainement plus abritĂ©es (comme celle du port d’Hauterive), dire tout cela, ce serait s’aventurer en plein arbitraire.

D’autre part, pourquoi la forme V, si commune dans les lacs de NeuchĂątel et de Constance, est-elle absente du LĂ©man ? Dans l’hypothĂšse de l’action du milieu, on peut expliquer cette absence en disant soit que le LĂ©man, Ă©tant plus prĂšs des sources de l’ancien glacier du RhĂŽne, a Ă©tĂ© habitĂ© moins longtemps par les LimnĂ©es que les lacs plus rapidement dĂ©barrassĂ©s des glaces, soit que ses conditions d’agitation et de substrat diffĂšrent de celles des deux autres lacs. Ces hypothĂšses semblent justifiĂ©es par le fait que la plupart des espĂšces prĂ©sentent un caractĂšre lacustre moins accentuĂ© dans le LĂ©man que dans le Bodan ou le lac de NeuchĂątel (LimnĂ©es, Planorbes, Anodontes, etc.). Dans l’hypothĂšse des mutations fortuites, on ne comprend rien au contraire Ă  ces diffĂ©rences : non seulement la race V aurait dĂ» apparaĂźtre dans le LĂ©man, mais elle y aurait trouvĂ© le terrain de dĂ©veloppement le plus propice, puisque les races III et IV y prennent, pour s’adapter au milieu, des formes simulant celles de la race V ! (station à 1,37 de Crans prĂšs Nyon).

Si nous passons de la race V Ă  la race IV, nous pouvons faire exactement les mĂȘmes raisonnements. Cette race existe dans le LĂ©man, le Bodan, les lacs de NeuchĂątel, de Bienne et de Morat. Mais elle est absente des lacs d’Annecy et du Bourget, de Thoune et de Brienz, de Zoug et des Quatre-Cantons, etc. Or, dans ces lacs, une telle forme serait non seulement utile (comme le serait la race V dans le lac de Bienne), mais presque nĂ©cessaire Ă  l’adaptation de l’espĂšce au milieu. En effet, les formes allongĂ©es qui habitent ces nappes (Ă  Zoug, par exemple) y sont manifestement dĂ©sadaptĂ©es (spires Ă©brĂ©chĂ©es, etc.) et ne s’aventurent guĂšre au-delĂ  de rares stations plus ou moins dispersĂ©es. Pourquoi donc, Ă  dĂ©faut de race V, la race IV n’est-elle pas apparue en de tels lacs ? Dans l’hypothĂšse d’une action du milieu, on peut dire que ces lacs sont trop jeunes, parce que prĂšs des Alpes, ou que leurs conditions d’agitation, quoique propices au dĂ©veloppement de formes IV-V qui seraient venues d’ailleurs, n’ont pas suffi Ă  produire de telles races (ce sont des lacs peu Ă©tendus et dĂ©coupĂ©s). Mais, surtout, dans l’hypothĂšse d’une rĂ©action de l’animal au milieu, on peut concevoir une infinitĂ© de possibilitĂ©s. Si la contraction est un caractĂšre utile, mais non nĂ©cessaire, Ă  l’adaptation de l’espĂšce au milieu lacustre, on peut fort bien admettre que dans certains lacs de faible Ă©tendue l’espĂšce ait subi le milieu sans rĂ©agir (d’oĂč l’absence de toute variation), tandis que dans les grands lacs l’espĂšce ait rĂ©agi 117. De mĂȘme certains peuples sont parvenus Ă  des inventions techniques que d’autres ont ignorĂ©es
 Au contraire, dans l’hypothĂšse des mutations fortuites on ne comprend absolument pas pourquoi des mutations qui se sont sans doute produites entre le nĂ©olithique et les temps historiques, dans le lac de NeuchĂątel, ne se sont pas formĂ©es dans tous les lacs de Suisse.

En bref, si les races IV et V Ă©taient issues de mutations fortuites, elles devraient exister dans tous les milieux lacustres. À supposer, en effet, que les milieux non lacustres les aient Ă©liminĂ©es lors de leur apparition — l’on ne comprend d’ailleurs pas pourquoi — on n’en saurait dire autant des milieux lacustres eux-mĂȘmes, tels que les nappes de la Suisse centrale, puisque les formes IV et V sont prĂ©cisĂ©ment des races « prĂ©adaptĂ©es » aux lacs, et que ces lacs contiennent tous Ă  des degrĂ©s divers l’espĂšce stagnalis. L’absence des races IV et V dans un grand nombre de lacs constitue ainsi un argument qui nous semble fort gĂȘnant contre l’hypothĂšse des mutations fortuites, alors qu’il n’a rien d’embarrassant dans la conjecture d’une action du milieu.

3° Une troisiĂšme objection peut se fonder sur des considĂ©rations trĂšs gĂ©nĂ©rales auxquelles on attribue malheureusement trop peu d’importance dans les discussions courantes : si les races nouvelles naissent par mutations fortuites, comment trouvent-elles aprĂšs coup le milieu qui leur convient ? On laisse entendre tout simplement que le milieu appropriĂ© est atteint par hasard. Mais on nĂ©glige ainsi systĂ©matiquement un Ă©lĂ©ment sur lequel nous avons dĂ» insister Ă  propos de nos LimnĂ©es : la psychologie de l’animal. En effet, ce qui constitue la condition la plus nĂ©cessaire Ă  la dĂ©couverte du milieu appropriĂ©, c’est l’adaptation de l’équipement psycho-moteur aux principales conditions ambiantes. Ainsi, une Patelle (pour pousser Ă  la limite le cas des LimnĂ©es lacustres) a bien trouvĂ© son milieu, non seulement parce que sa coquille est d’une forme telle que l’animal puisse rĂ©sister aux vagues, mais encore et surtout parce que la puissance de ses rĂ©flexes patellaires la met Ă  l’abri de toute aventure. Sur le sable, au contraire, la bĂȘte serait perdue, parce que son Ă©quipement rĂ©flexe ne lui servirait plus Ă  rien. Or, on raisonne, en gĂ©nĂ©ral, comme si la forme extĂ©rieure, Ă©tant donnĂ©e par hasard, il suffisait Ă  l’animal de trouver un milieu appropriĂ© pour qu’il se construise aussitĂŽt rĂ©flexes, tropismes et habitudes adaptĂ©s. Si l’argumentation est correcte en ce qui concerne l’habitude, elle est par contre singuliĂšrement fragile, eu Ă©gard aux rĂ©flexes et aux tropismes. Ces rĂ©flexes sont, en effet, hĂ©rĂ©ditaires et, de toute nĂ©cessitĂ©, il faut qu’ils soient exactement adaptĂ©s au milieu pour que l’animal survive. Or, loin de se construire aprĂšs coup, lorsque l’animal, dotĂ© par mutation de telle nouvelle forme, trouve un milieu convenable, le rĂ©flexe apparaĂźt dans certains cas, liĂ© Ă  la forme elle-mĂȘme. Dans l’exemple de la Patelle et du rĂ©flexe patellaire, le lien est si Ă©vident qu’il est vain de se demander si c’est la forme qui explique le rĂ©flexe ou le rĂ©flexe la forme : la patellisation et le dĂ©veloppement du rĂ©flexe patellaire ne sont qu’un seul et mĂȘme phĂ©nomĂšne.

Or, le cas est identique chez nos LimnĂ©es : partout oĂč la mutation gĂ©notypique ressemble Ă  une accommodation par cinĂ©togenĂšse, la forme nouvelle de l’animal se prolonge en certains comportements psycho-moteurs convenant spĂ©cialement Ă  certains milieux. À cet Ă©gard, le fait que la race V habite prĂ©cisĂ©ment les endroits les plus exposĂ©s aux vagues, la race IV les endroits moyennement exposĂ©s et la race III les endroits relativement abritĂ©s est assurĂ©ment troublant. Comment ces races ont-elles fait pour trouver leurs milieux, si leur formation a Ă©tĂ© indĂ©pendante des conditions ambiantes ? Si c’est par hasard, rĂ©pĂ©tons ce que nous avons dĂ©jĂ  dit Ă  propos de l’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis : on comprend bien pourquoi la race III ne s’expose pas aux endroits les plus venteux, mais on ne saisit pas pourquoi les races IV et V ne se dĂ©veloppent pas n’importe oĂč, dans les lacs, au lieu de choisir les localitĂ©s qui semblent « faites pour elles ». Entre l’hypothĂšse d’une harmonie préétablie des rĂ©flexes et du milieu extĂ©rieur et l’hypothĂšse d’une action des conditions ambiantes sur l’hĂ©rĂ©ditĂ© psycho-morphologique, la moins mystĂ©rieuse des deux est tout de mĂȘme la seconde


B. La sélection en milieu lacustre

La contrepartie nĂ©cessaire de l’hypothĂšse des mutations fortuites est celle-ci : apparues n’importe oĂč, les mutations de races IV et V se seraient spĂ©cialisĂ©es dans les lacs, parce que le milieu lacustre, en Ă©liminant les gĂ©notypes allongĂ©s, leur aurait laissĂ© la place libre. Nous abordons ainsi un point essentiel de l’argumentation mutationniste courante : pour qu’une forme nouvelle puisse se dĂ©velopper, il faut Ă©videmment, selon cette thĂ©orie, que les gĂ©notypes mĂ©langĂ©s, dans les populations mĂšres se sĂ©parent progressivement, grĂące Ă  une sĂ©lection continue.

Nous pouvons faire, à cet égard, trois hypothÚses différentes :

a) Il se pourrait que les races IV et V aient existĂ© de tout temps dans les marais et y existent encore, mais que, leur nombre Ă©tant trĂšs faible, elles soient constamment dominĂ©es par les races allongĂ©es. Leurs gĂšnes existeraient ainsi Ă  l’état latent un peu partout. Mais, les lacs Ă©liminant les gĂ©notypes allongĂ©s, ces races IV et V se dĂ©velopperaient en milieux lacustres, Ă  l’état de plus en plus pur, d’oĂč l’opposition des populations lacustris-bodamica et des populations non lacustres.

b) Il se pourrait, en second lieu, que les races IV et V soient apparues seulement Ă  une date rĂ©cente, mais que, grĂące Ă  l’élimination en milieux lacustres des gĂ©notypes I-III, leur dĂ©veloppement dans les lacs se soit opĂ©rĂ© avec une grande rapiditĂ©.

c) On peut enfin faire une hypothĂšse bien peu vraisemblable, mais dont il faut tenir compte Ă  tout hasard. On sait que, lorsqu’on croise entre eux les extrĂȘmes d’une population pure, les produits de ces croisements ne sortent jamais du domaine de variation de la population considĂ©rĂ©e. Si l’on obtient, par accouplement des extrĂȘmes, un Ă©cart progressif par rapport aux limites de variation de cette population, c’est que celle-ci Ă©tait impure. Ce rĂ©sultat, Ă©tabli par Johannsen a Ă©tĂ© vĂ©rifiĂ© dans un trĂšs grand nombre de cas. Seul Tower prĂ©tend avoir obtenu, en croisant entre eux les extrĂȘmes de chacune des gĂ©nĂ©rations d’une lignĂ©e pure, la production de gĂ©notypes s’écartant de plus en plus, et finissant mĂȘme par sortir complĂštement du domaine de variation des ascendants. Un certain scepticisme est aujourd’hui de mise en ce qui concerne ce phĂ©nomĂšne de Tower et l’on peut, tout au moins, se demander si sa lignĂ©e Ă©tait pure. La question est d’ailleurs peut-ĂȘtre insoluble, puisque le critĂšre de la puretĂ© d’une lignĂ©e est justement sa constance.

Quoi qu’il en soit, on peut faire l’hypothĂšse en ce qui concerne nos LimnĂ©es, d’un « phĂ©nomĂšne de Tower » se produisant en milieu lacustre : les lignĂ©es de lac Ă©tant sans cesse privĂ©es, grĂące Ă  l’action destructrice des vagues, de leurs individus les plus allongĂ©s, les individus contractĂ©s restant auraient donnĂ© naissance, par sĂ©lection progressive, Ă  des gĂ©notypes IV et V, sortant des limites ancestrales de variation.

Comme on le voit, ces trois solutions — qui nous paraissent d’ailleurs les seules possibles dans l’hypothĂšse des mutations fortuites — supposent un terme commun : la sĂ©lection opĂ©rĂ©e par le lac sur les gĂ©notypes en prĂ©sence. Il s’agit maintenant de voir si ce processus supposĂ© de sĂ©lection correspond bien aux faits.

En faveur de l’hypothĂšse, on peut avancer plusieurs arguments : la raretĂ© des LimnĂ©es dans les lacs dans lesquels les races IV et V n’existent pas, comme ceux de Zoug et des Quatre-Cantons, le nombre d’exemplaires Ă  spire cassĂ©e qu’on rencontre dans les populations lacustres de Zoug (type normal), l’absence complĂšte de l’espĂšce sur les rivages de Lucerne, d’Immensee, etc. Tout cela montre Ă©videmment que les races allongĂ©es ne peuvent affronter impunĂ©ment les endroits trĂšs exposĂ©s aux vagues.

Mais les arguments contraires nous semblent autrement solides et nous ont convaincu du caractĂšre gratuit que revĂȘtirait toute explication de l’apparition des races lacustres fondĂ©e sur l’hypothĂšse de la sĂ©lection progressive. Ces arguments peuvent se ramener Ă  trois :

1° En ce qui concerne les hypothĂšses (a) et (b), si les races IV et V Ă©taient prĂ©formĂ©es dans le polymorphisme des formes de marais, ou contenues Ă  l’état latent (de tout temps ou depuis peu) dans les populations non lacustres, elles auraient dĂ» s’épurer dans tous les lacs et pas seulement dans le Bodan et dans les lacs romands. Le lac de Zoug et celui des Quatre-Cantons, par exemple, exercent Ă©videmment un effet sĂ©lectif sur les races allongĂ©es qui les habitent par place, puisque ces races ne sont reprĂ©sentĂ©es qu’en de rares stations et par des individus Ă  spire souvent dĂ©tĂ©riorĂ©e. Pourquoi dĂšs lors la sĂ©lection n’a-t-elle pas joué ? et pourquoi les formes IV et V n’ont-elles pas remplacĂ© les formes allongĂ©es ?

Mais ceci n’est que le petit cĂŽtĂ© de la question. À propos de toute thĂ©orie, on peut trouver des faits particuliers difficiles Ă  expliquer et d’allure paradoxale. En ce qui concerne la sĂ©lection, nous prĂ©tendons faire mieux et montrer qu’elle aurait Ă©tĂ© d’une part, inutile en droit et d’autre part malaisĂ©e Ă  rĂ©aliser en fait.

2° La sĂ©lection est inutile. ConsidĂ©rons Ă  cet Ă©gard les deux races IV et V sĂ©parĂ©ment. Autrement dit, demandons-nous comment la race IV a pu se dissocier par sĂ©lection de la race III, et comment la race V s’est diffĂ©renciĂ©e des races III et IV.

a) Nous avons Ă©tabli que la race III Ă©tait commune aux lacs et aux marais. Admettons donc que ces lacs aient Ă©liminĂ© des populations immigrĂ©es les races I et II, pour ne retenir que la race III. Or la race III, qui dans les marais donne des phĂ©notypes oscillant entre 1,58 et 1,72, est susceptible, dans les lacs, de produire des accommodations de 1,56-1,63 (Colombier-Witzwil), de 1,50-1,55 et mĂȘme de 1,45-1,46 (Cully). Autrement dit, la race III arrive dans les lacs Ă  simuler, par accommodations individuelles se rĂ©pĂ©tant Ă  chaque nouvelle gĂ©nĂ©ration, les formes lacustris elles-mĂȘmes 118. Dans ces conditions, qu’est-il besoin de l’apparition d’une race IV pour assurer l’adaptation de l’espĂšce aux milieux lacustres ? Ou, pour parler sans finalisme, comment les mutations de gĂ©notypes IV ont-ils pu supplanter les accommodations de gĂ©notypes III ? On sait, par exemple, que dans une population de plantes halophiles, un certain nombre d’espĂšces ont des feuilles charnues hĂ©rĂ©ditaires et que d’autres se contentent d’accommodats Ă  feuilles charnues simulant les premiĂšres. Or, il est bien clair que les secondes ne s’en portent pas plus mal : qu’un caractĂšre soit hĂ©ritĂ© ou qu’il s’acquiĂšre Ă  nouveau Ă  chaque gĂ©nĂ©ration, sa valeur d’adaptation est la mĂȘme.

On ne voit donc nullement comment la race III A pu cĂ©der la place Ă  la race IV dans les lacs, Ă©tant admis que la premiĂšre est susceptible de donner naissance Ă  des accommodats suffisant Ă  l’adaptation de l’espĂšce. Dans l’hypothĂšse d’une action du milieu, au contraire, le phĂ©nomĂšne est aisĂ© Ă  comprendre : les accommodats de race III constitueraient simplement le point de dĂ©part de la race IV. Il n’y aurait donc pas sĂ©lection progressive, mais Ă©volution par filiation directe.

En outre, cette derniĂšre hypothĂšse expliquerait ce qui laisse en plein mystĂšre l’idĂ©e de sĂ©lection. Pourquoi, si la race III est susceptible de donner des accommodats de phĂ©notype lacustris, ne se produit-il pas de telles formes dans les lacs de Zoug, etc. ? C’est que, dirions-nous, la possibilitĂ© mĂȘme de produire des accommodats est un caractĂšre qui s’acquiert, en fonction du temps, de l’activitĂ© de l’espĂšce, etc. Enfin, si la race III donne dans les marais datant de l’ancien lac de NeuchĂątel des formes plus contractĂ©es que dans les marais extra-lacustres, ce pourrait ĂȘtre pour les mĂȘmes raisons : par son sĂ©jour dans le lac, cette lignĂ©e aurait acquis une plasticitĂ© que ne possĂšdent pas les lignĂ©es ayant toujours ignorĂ© le milieu lacustre.

b) Si nous passons au cas de la race V, l’argument devient encore plus pressant. Étant donnĂ©e la frĂ©quence de la race IV, laquelle est reprĂ©sentĂ©e dans le LĂ©man, les lacs de Bienne et de Morat et sur la rive sud du lac de NeuchĂątel, alors que la race V est absente de tous ces milieux, comment cette race V a-t-elle pu supplanter la race IV sur la rive nord du lac de NeuchĂątel ? Tel est le problĂšme. Rappelons d’emblĂ©e que cette victoire de la race V n’est mĂȘme pas complĂšte, sur la rive en question, puisque la race IV et la race III s’y rencontrent abondamment. Rappelons, en outre, que les phĂ©notypes de race V oscillent entre 1,30 et 1,36, alors que les phĂ©notypes de race IV varient de 1,37 à 1,47-8 environ.

Comparons, Ă  cet Ă©gard, une population de race V, comme celles des rives de Monruz-Hauterive (voir chiffre II dans le tableau de la page 344) Ă  une population de race IV, comme celle de Crans (LĂ©man). Les moyennes sont de 1,35-6 et de 1,37 ; diffĂ©rence = 0,01. Les extrĂȘmes infĂ©rieurs sont de 1,18 (Hauterive) et 1,27 (LĂ©man). Le 1/10 seulement des exemplaires de cette population de race V sont donc en dessous des limites de variation de la population de race IV.

Cela posĂ©, admettra-t-on que ces diffĂ©rences minimes soient suffisantes pour expliquer la victoire de la race V sur la race IV sur la rive nord du lac de NeuchĂątel ? Il nous paraĂźt, au contraire, Ă©vident que la race IV, qui arrive ainsi Ă  produire des accommodations identiques (sauf 1/10) Ă  celles de la race V, ne saurait prĂ©senter vis-Ă -vis de cette derniĂšre aucune infĂ©rioritĂ© sĂ©rieuse. La sĂ©lection, quand elle n’est pas affaire de vie ou de mort, n’a rien de vraiment fatal : une race qui habite des stations aussi exposĂ©es que celle de Crans (prĂšs Nyon) pourrait assurĂ©ment survivre sur les rives neuchĂąteloises. On s’est beaucoup moquĂ© du cou de la girafe, dont chaque centimĂštre d’allongement Ă©tait censĂ© assurer le triomphe de l’animal dans la lutte pour la vie. Qu’on ne ressuscite pas les plus mauvais aspects de l’adaptationnisme lamarckien ou darwinien pour expliquer la victoire d’une mutation sur une autre : ce n’est pas un degrĂ© de contraction de plus qui permettra Ă  une LimnĂ©e prĂ©sentant dĂ©jĂ  la forme lacustris, de mieux rĂ©sister aux vagues !

Si le triomphe de la race IV sur la race III est plein de mystĂšre, dans l’hypothĂšse de la sĂ©lection, celui de la race V sur la race IV est donc vraiment incomprĂ©hensible. La race IV a suffi Ă  la conquĂȘte entiĂšre du LĂ©man : on ne voit pas pourquoi la race V a pu la dominer sur les rives neuchĂąteloises. Dans l’hypothĂšse de l’action du milieu, au contraire, la race V n’aurait pas Ă©liminĂ© la race IV, mais serait nĂ©e d’elle, ce qui est tout autre chose. Et comme cette naissance se serait effectuĂ©e prĂ©cisĂ©ment aux endroits les plus exposĂ©s (et non pas n’importe oĂč comme le voudrait la doctrine de la mutation fortuite avec sĂ©lection aprĂšs coup), les petites diffĂ©rences que nous venons d’indiquer prouveraient simplement l’existence de diffĂ©rences dans le milieu lui-mĂȘme.

3° La sĂ©lection des gĂ©notypes en milieu lacustre ne nous paraĂźt pas seulement inutile en droit, comme nous venons de le montrer : elle eĂ»t Ă©tĂ© en fait bien difficile Ă  rĂ©aliser. On comprend bien, en effet, comment des gĂ©notypes arrivent Ă  se dissocier par sĂ©lection lorsque l’espĂšce se rĂ©pand soit dans les diverses Ăźles d’un archipel, soit dans les diverses vallĂ©es d’une chaĂźne de montagne. Les barriĂšres naturelles assurent alors une Ă©puration graduelle aux populations. Qu’en est-il de nos LimnĂ©es lacustres ?

a) Les races allongĂ©es, qui sont censĂ©es disparaĂźtre des lacs, n’en disparaissent nullement : elles se localisent simplement dans la faune sublittorale. L’existence de notre variĂ©tĂ© Bollingeri, qui semble rĂ©pandue un peu partout entre 10 et 30 m, sur les rives du LĂ©man, du lac de NeuchĂątel et de celui de Bienne, est ainsi un obstacle Ă  toute sĂ©lection absolue. Quelle barriĂšre naturelle sĂ©pare, en effet, les stations de 3-10 m de fond de celles de 10-30 m ? En fait, on trouve, comme l’a Ă©tabli Favre pour le LĂ©man et comme nous l’avons constatĂ© Ă  Bevaix, tous les intermĂ©diaires entre les types lacustris et Bollingeri. Il est vrai que la courbe de frĂ©quence de 600 individus Ă©chouĂ©s sur les grĂšves de Bevaix accuse deux sommets nets. Mais cette courbe traduit simplement l’état de chose actuel, lequel est caractĂ©risĂ© par la prĂ©sence de deux races possĂ©dant chacune ses rĂ©flexes et ses habitudes motrices, l’une tendant ainsi Ă  chercher un milieu caillouteux et battu par les vagues, l’autre un milieu immobile et dĂ©nuĂ© de rochers. Or, le problĂšme est de savoir comment a pu s’opĂ©rer cette dissociation, Ă©tant donnĂ© que les formes allongĂ©es ont Ă©videmment habitĂ© d’abord le littoral, aussi bien que la zone sublittorale, comme en tĂ©moignent les stations de Zoug-Oberwil, etc., ou les stations nĂ©olithiques de La TĂšne-PrĂ©fargier.

b) En ce qui concerne les races III-V, leur sĂ©lection absolue est irrĂ©alisable. ConsidĂ©rons, en effet, la rive nord du lac de NeuchĂątel. La race III existe selon toute vraisemblance dans les stations suivantes : entre Yverdon et Concise (1,54-1,70), entre Saint-Aubin et Vaumarcus (1,49-1,55), Ă  Bevaix (1,66), Ă  Cortaillod (1,54), Ă  Colombier (1,50-1,56), Ă  Auvernier (1,59), au Port de la MaladiĂšre Ă  NeuchĂątel (1,58), au Port d’Hauterive (1,55), de Rouges-Terres (1,59) et Ă  Saint-Blaise (1,54). Entre ces stations, dont les plus Ă©loignĂ©es sont distantes de 3-4 kilomĂštres au maximum (Vaumarcus-Concise : et encore les Ă©tangs du cordon littoral de la Raisse actuellement dessĂ©chĂ©s ont-ils dĂ» ĂȘtre rĂ©cemment habitĂ©s par cette race), on trouve les formes de race IV et surtout de race V, mais toujours plus ou moins mĂ©langĂ©es avec quelques individus ne pouvant appartenir qu’à la mĂȘme race III. Celle-ci a donc vraisemblablement occupĂ© presque tout le littoral, pour se confiner ensuite peu Ă  peu dans les baies tranquilles (le Port de la MaladiĂšre est une ancienne anse, etc.) et dans les marais pouvant lui servir d’asile dĂ©finitif. Par exemple, l’ancien port de NeuchĂątel, qui formait un petit golfe assez encaissĂ©, a Ă©tĂ© habitĂ© jusqu’en 1880 par des formes à 1,60-1,65 (collection Coulon, au MusĂ©e de NeuchĂątel). Depuis sa rĂ©fection, il ne contient plus que des formes à 1,39. Ces derniĂšres sont Ă©videmment des hybrides de race V et de race III, le port Ă©tant plus petit qu’auparavant, plus voisin des quais et plus exposĂ©, par consĂ©quent, Ă  l’immigration de la race V. On voit, dans un tel cas, le recul progressif de la race III.

Dans ces conditions, comment une sĂ©lection a-t-elle Ă©tĂ© possible ? Comment les premiers mutants des races IV-V ont-ils pu l’emporter sur la race III qui occupait les lieux ? Les races IV-V ont Ă©tĂ© Ă©videmment constamment en contact avec la race III. Si les premiĂšres l’ont emportĂ© sur la derniĂšre, ce n’est donc pas parce que le milieu, en tant qu’agent de sĂ©lection, les a sĂ©parĂ©es : c’est parce que le milieu, en tant qu’agent d’évolution a fait sortir les races IV-V de la race III, ce qui permit ensuite aux individus IV-V de dominer par leur nombre les individus III. Le raisonnement serait le mĂȘme en ce qui concerne les rapports de la race V avec la race IV.

c) Enfin, sur certaines cĂŽtes du LĂ©man dĂ©pourvues de tout marais littoral pouvant servir d’asile aux formes pures de race III, comme la cĂŽte allant d’Ouchy Ă  Vevey (15 km au moins sans mares ni marais littoraux), on trouve nĂ©anmoins des stations entiĂšres de cette race (comme Ă  Cully) mĂ©langĂ©es plus ou moins Ă  des stations de race IV. LĂ  oĂč les conditions Ă©taient optimum pour la sĂ©lection, elle ne s’est donc pas produite.

La conclusion de cette longue discussion nous paraĂźt donc devoir ĂȘtre la suivante : l’hypothĂšse de mutations fortuites sĂ©lectionnĂ©es aprĂšs coup par le milieu, sĂ©duisante au premier abord, est en rĂ©alitĂ© impropre Ă  expliquer l’évolution de nos LimnĂ©es lacustres. En effet, si les formes contractĂ©es Ă©taient apparues sans relation avec le milieu, on devrait en trouver partout, ou, au moins, dans tous les lacs. Or, ce n’est pas le cas. D’autre part, la sĂ©lection des gĂ©notypes contractĂ©s en milieu lacustre Ă©tait inutile, en droit, et eĂ»t Ă©tĂ©, en fait, bien difficile Ă  rĂ©aliser.

§ 30. — III. La prĂ©formation des gĂšnes

À l’opposĂ© des mutations fortuites, on peut concevoir un systĂšme de mutations prĂ©formĂ©es, restant latentes dans les milieux impropres Ă  leur dĂ©veloppement et surgissant Ă  l’occasion des milieux qui leur conviennent. C’est ainsi que raisonnent aujourd’hui beaucoup de biologistes, qu’ils se donnent ou non l’étiquette de vitalistes : la vie, pour eux, a rĂ©solu d’avance tous les problĂšmes et ces solutions virtuelles s’actualisent au bon moment. Il faut avouer, au reste, qu’une telle maniĂšre de voir est logiquement irrĂ©futable : lorsqu’un caractĂšre nouveau apparaĂźt en fonction d’un certain milieu, il est impossible de dĂ©montrer qu’il n’existait pas virtuellement avant de se manifester. Mais on accordera Ă©galement qu’un tel emploi de la notion du virtuel ne va pas sans quelque difficultĂ©. Cette notion est d’un emploi fort lĂ©gitime lorsque l’élĂ©ment appelĂ© virtuel a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© rĂ©el : ainsi, l’on peut dire qu’une larve d’oursin mutilĂ©e contient virtuellement une nouvelle forme d’ensemble, parce que, en se rĂ©gĂ©nĂ©rant, elle reproduira une forme qui a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© rĂ©elle. Mais de considĂ©rer une rĂ©alitĂ© apparaissant pour la premiĂšre fois, et par consĂ©quent entiĂšrement imprĂ©visible, comme Ă©tant l’actualisation d’une virtualitĂ© antĂ©rieure, c’est ne plus dire grand’chose. Il faut cependant reconnaĂźtre Ă  une telle doctrine le mĂ©rite de souligner ce fait que l’organisme ne subit pas passivement le milieu mais n’assimile les influences ambiantes qu’en rĂ©agissant sur elles avec une activitĂ© propre.

Cela dit, examinons les arguments « pour » et « contre ». Les arguments favorables Ă  la thĂšse seront Ă©videmment identiques Ă  ceux dont nous nous sommes servis pour appuyer l’idĂ©e d’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis. Du moment, en effet, que les variations prĂ©formĂ©es se manifestent uniquement en fonction des milieux qui leur conviennent, toutes les raisons tendant Ă  montrer la dĂ©pendance de la contraction par rapport au milieu lacustre pourront ĂȘtre invoquĂ©es en faveur d’un prĂ©formisme vitaliste.

Nous ne saurions cependant nous rallier Ă  une telle interprĂ©tation et cela pour les raisons suivantes, tirĂ©es de l’examen de la rĂ©partition des LimnĂ©es lacustres. Pourquoi, si l’espĂšce possĂšde d’avance une gamme de variations pouvant lui servir Ă  s’adapter Ă  un certain nombre de milieux donnĂ©s, l’espĂšce s’est-elle adaptĂ©e au milieu lacustre dans les lacs romands et dans le Bodan, sans y rĂ©ussir dans les lacs de Zoug et des Quatre-Cantons ? Pourquoi, d’autre part, a-t-elle mis tant de temps Ă  dĂ©couvrir les solutions lacustris et bodamica dans les lacs romands eux-mĂȘmes ? Pourquoi enfin, Ă  dĂ©faut de races nouvelles, l’espĂšce ne produit-elle pas d’emblĂ©e des accommodats contractĂ©s Ă  Zoug, en agitateur, et partout oĂč cela serait utile ? C’est Ă©videmment parce que l’actualisation des variations prĂ©formĂ©es est minutieusement rĂ©glĂ©e par les conditions extĂ©rieures du milieu ou par des seuils internes.

Nous craignons donc que, le jour oĂč ces conditions seront connues et mesurables, on ne remplace simplement l’idĂ©e d’une actualisation Ă  l’occasion du milieu par l’idĂ©e d’une mutuelle dĂ©pendance entre les Ă©nergies du milieu et l’activitĂ© de l’organisme.

§ 31. — IV. Interaction entre le milieu et l’organisation hĂ©rĂ©ditaire

Le rĂ©sultat des discussions prĂ©cĂ©dentes est donc que l’on rencontre d’invincibles difficultĂ©s Ă  vouloir expliquer la contraction raciale des LimnĂ©es lacustres, soit par une action simple du soma sur le germen (hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis au sens strict), soit par une sĂ©lection aprĂšs coup de mutations fortuites. Si l’on se refuse Ă  invoquer une prĂ©formation vitaliste, il ne reste donc que l’hypothĂšse d’une interaction entre le milieu et les facteurs d’organisation eux-mĂȘmes 119.

Que signifierait cette solution ? Que l’organisme n’est ni une somme d’empreintes dĂ©posĂ©es par le milieu, ni une mosaĂŻque de caractĂšres apparus au hasard et s’accommodant aprĂšs coup aux conditions extĂ©rieures, mais un systĂšme s’organisant en fonction du milieu : les actions ambiantes et les rĂ©actions organisatrices constitueraient ainsi un tout rĂ©el, sans qu’aucun des deux termes ne puisse se manifester indĂ©pendamment de l’autre.

Partons de ce fait que toute variation morphologique, telle que les variations de contraction de nos LimnĂ©es, va de pair avec une variation psychomotrice. En ce qui concerne les accommodats, cela va de soi, puisque la contraction par accommodation rĂ©sulte des mouvements de l’animal. En ce qui concerne la contraction raciale, la chose se prĂ©sente comme suit. Dans l’hypothĂšse d’une action du milieu, la forme hĂ©rĂ©ditaire rĂ©sulterait aussi de l’activitĂ© motrice. Dans l’hypothĂšse d’une mutation fortuite ou prĂ©formĂ©e, l’ensemble des tropismes ou rĂ©flexes nouveaux rĂ©sulterait au contraire sans plus de la forme nouvelle elle-mĂȘme. Dans les deux cas, il reste clair que les races contractĂ©es ne vivent pas n’importe oĂč, mais dans certaines conditions seulement, et sont ainsi caractĂ©risĂ©es par certaines dispositions hĂ©rĂ©ditaires nouvelles — que ces tropismes ou rĂ©flexes soient le produit ou la cause de leur forme, peu importe.

Cela dit, le problĂšme des relations entre l’accommodation somatique et l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire se ramĂšne au grand problĂšme des relations entre l’habitude et le rĂ©flexe. Pour les lamarckiens purs, le rĂ©flexe est une habitude hĂ©rĂ©ditaire ; pour les mutationnistes, il n’y a pas de rapport entre ces deux types de comportements. Pour les vitalistes, l’habitude comme le rĂ©flexe dĂ©rivent d’un principe qui leur est supĂ©rieur et a tout prĂ©vu intelligemment. Pour nous, il y aura interaction entre ces deux termes, mais sans que l’un dĂ©rive sans plus de l’autre.

Les rĂ©flexes de tout animal ne font qu’un avec son organisation morphologique gĂ©nĂ©rale, personne ne le conteste. Or, si nos connaissances actuelles sur l’adaptation se rĂ©duisent Ă  presque rien, nous commençons Ă  lever le voile en ce qui concerne les mĂ©canismes de la morphogĂ©nĂšse. Les admirables travaux de l’embryologie causale, ainsi que les rĂ©centes expĂ©riences relatives Ă  la rĂ©gĂ©nĂ©ration, nous conduisent ou nous ramĂšnent Ă  la notion de « formes » stables et mĂȘme de grands plans d’organisation situĂ©s Ă  une Ă©chelle distincte de celle des mutations. C’est ainsi qu’un mutationniste Ă©minent, qui est en mĂȘme temps l’auteur de beaux travaux sur la rĂ©gĂ©nĂ©ration, M. GuyĂ©not, admet l’existence d’une hĂ©rĂ©ditĂ© gĂ©nĂ©rale des types d’organisation, types que les mutations se bornent Ă  diversifier indĂ©finiment sans les avoir créés 120. À cet Ă©gard, on pourrait concevoir les rĂ©flexes principaux des Gastropodes pulmonĂ©s comme Ă©tant liĂ©s Ă  une organisation distincte de l’hĂ©rĂ©ditĂ© spĂ©ciale et les tropismes particuliers aux espĂšces et aux races comme rĂ©sultant d’altĂ©rations fortuites dues aux mutations.

Seulement, puisque nous avons Ă©tĂ© conduits Ă  rejeter l’explication mutationniste de l’apparition de nos races IV et V, une autre hypothĂšse devient vraisemblable : c’est que le fonctionnement de l’animal en relation avec le milieu aurait agi non sur le soma et, de lĂ , sur le germen (hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis, supposant que l’habitude puisse devenir rĂ©flexe), mais sur le mĂ©canisme hĂ©rĂ©ditaire de l’organisation rĂ©flexe (psycho-morphologique) elle-mĂȘme.

Nous ne savons, il est vrai, absolument rien des rapports entre l’hĂ©rĂ©ditĂ© gĂ©nĂ©rale et l’hĂ©rĂ©ditĂ© spĂ©ciale, ni mĂȘme des rapports entre la morphogĂ©nĂšse et le mĂ©canisme de l’hĂ©rĂ©ditĂ©. Nous croyons savoir que l’hĂ©rĂ©ditĂ© spĂ©ciale (mutations) est essentiellement nuclĂ©aire. Il apparaĂźt, d’autre part, que la morphogĂ©nĂšse tient Ă  des facteurs cytoplasmiques. L’hĂ©rĂ©ditĂ© gĂ©nĂ©rale est-elle cytoplasmique, nuclĂ©aire ou globale ? Aucune expĂ©rimentation n’a pu, jusqu’aujourd’hui, aborder la question.

Mais, Ă  cause de notre ignorance mĂȘme, il faut rĂ©server l’hypothĂšse d’une interaction possible entre l’hĂ©rĂ©ditĂ© spĂ©ciale et la transmission hĂ©rĂ©ditaire des formes d’organisation et des rĂ©flexes. Il semble certain, en effet : 1° que les mutations ressortissant uniquement Ă  l’hĂ©rĂ©ditĂ© spĂ©ciale, n’ont aucune valeur d’adaptation et se produisent fortuitement par rapport aux conditions du milieu ; 2° que les grands types d’organisation sont au contraire adaptĂ©s, et situĂ©s par consĂ©quent Ă  une autre Ă©chelle que les premiers phĂ©nomĂšnes. Dans la mesure oĂč l’on admet l’existence de variations spĂ©ciales Ă©galement adaptĂ©es, il faut donc supposer l’existence d’une relation possible entre les phĂ©nomĂšnes caractĂ©ristiques des deux Ă©chelles prĂ©cĂ©dentes. Toute la question est de savoir s’il y a adaptation possible (et non accommodation aprĂšs coup) dans l’ordre racial et spĂ©cifique : si oui (et c’est lĂ  notre interprĂ©tation), il faut concevoir une interaction entre les diverses Ă©chelles d’hĂ©rĂ©ditĂ©.

En bref, l’hypothĂšse revient Ă  ceci : les rĂ©flexes d’un animal supposant un plan d’organisation hĂ©rĂ©ditaire supĂ©rieur Ă  l’hĂ©rĂ©ditĂ© spĂ©ciale (hĂ©rĂ©ditĂ© de mutations fortuites), certaines altĂ©rations dans le fonctionnement de ces rĂ©flexes pourraient se fixer hĂ©rĂ©ditairement et rejaillir sur l’hĂ©rĂ©ditĂ© spĂ©ciale en crĂ©ant des races ou des espĂšces nouvelles. En effet, dans la mesure oĂč l’on admet que des mutations peuvent greffer hĂ©rĂ©ditairement leurs variations fortuites sur le thĂšme des organisations d’échelle supĂ©rieure, on peut concevoir aussi que ces organisations subissent des variations de par leur fonctionnement et rĂ©agissent en crĂ©ant de nouvelles mutations.

Il y aurait, dans cette supposition, soit fixation des accommodations par l’organisation rĂ©flexe hĂ©rĂ©ditaire, soit mĂȘme anticipation sur l’accommodation par contact direct entre l’organisation rĂ©flexe et certaines conditions ambiantes. L’accommodation individuelle (= l’habitude) et l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire (= le rĂ©flexe) diffĂ©reraient ainsi par leurs Ă©chelles respectives, sans ĂȘtre radicalement hĂ©tĂ©rogĂšnes, comme le veut la doctrine des mutations fortuites. Mais cette question d’échelle reste essentielle et la fixation des accommodats dus Ă  la cinĂ©togenĂšse ne nous ramĂšnerait pas Ă  une simple hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis. L’hypothĂšse nĂ©o-lamarckienne, suivant laquelle toute modification somatique retentit sur le germe, fait de l’organisme une cire molle subissant toutes les empreintes du milieu. C’est ce que nous n’avons pu admettre en reconnaissant l’existence de seuils, donc de sĂ©parations dues Ă  des diffĂ©rences d’échelles.

La diffĂ©rence des Ă©chelles de l’accommodat somatique et de l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire correspond d’ailleurs Ă  des oppositions que l’on retrouve dans toutes les sciences biologiques. En psychologie, par exemple, on a Ă©galement essayĂ© d’expliquer tous les phĂ©nomĂšnes par la pression simple du milieu ambiant : l’habitude, les associations mĂ©caniquement acquises ont paru fournir la clef de toute l’intelligence. On s’accorde aujourd’hui Ă  voir une diffĂ©rence de nature entre la « comprĂ©hension » et l’« association » : l’association rĂ©sulte sans plus des influences mĂ©caniques du milieu, tandis que la comprĂ©hension suppose l’activitĂ© de l’intelligence entiĂšre, c’est-Ă -dire, en particulier, la mise en Ɠuvre des grandes fonctions de causalitĂ©, de relation logique, etc., qui font partie de l’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’homme et sans doute mĂȘme de l’hĂ©rĂ©ditĂ© gĂ©nĂ©rale de tout ĂȘtre conscient. On peut dire, en biologie, que la crĂ©ation d’une nouvelle forme hĂ©rĂ©ditaire est Ă  la variation simplement somatique ce que la comprĂ©hension est Ă  l’association : la comprĂ©hension est, en effet, soit une fixation de l’association habituelle, soit une anticipation sur elle.

Tout cela n’est que pure supposition. Mais il faut noter que dans le domaine de l’hĂ©rĂ©ditĂ© des LimnaeidĂ©es, certains faits rendent l’hypothĂšse au moins vraisemblable. Nous connaissons, en effet, une variation hĂ©rĂ©ditaire qui trouve sa cause dans la morphogĂ©nĂšse embryonnaire elle-mĂȘme : c’est la sinistrorsitĂ©, laquelle, comme l’a montrĂ© Conklin s’explique par la disposition des quartettes lors des premiers stades de la segmentation de l’Ɠuf. Or, la sinistrorsitĂ© est hĂ©rĂ©ditaire. Non seulement Colbeau a trouvĂ© un grand nombre d’individus de LimnĂŠa stagnalis sĂ©nestres dans un Ă©tang de Belgique, mais Diver, Boycott et Garstang ont Ă©tudiĂ©, par voie d’élevage, l’hĂ©rĂ©ditĂ© d’une L. peregra sĂ©nestre 121. Cette hĂ©rĂ©ditĂ© semble devoir ĂȘtre, il est vrai, exclusivement maternelle et cytoplasmique (les rĂ©sultats de ces auteurs ne s’expliquent que difficilement par l’hĂ©rĂ©ditĂ© mendĂ©lienne 122), puisqu’il s’agit d’une question de morphogĂ©nĂšse. Mais l’existence du genre Physa, qui est sĂ©nestre, montre qu’un tel caractĂšre peut en venir Ă  constituer un genre tout entier.

Dans le cas de nos cinq races, la plus allongĂ©e (race I) a prĂ©sentĂ© quatre cas sur 418 exemplaires, soit prĂšs de 1 sur 100, de malformations subscalaires et mĂȘme entiĂšrement scalaires (dans les 3e, 4e et 8e gĂ©nĂ©rations). Cette monstruosité 123 est sans doute due Ă  des causes analogues Ă  celles de la sinistrorsitĂ©, c’est-Ă -dire Ă  des causes de l’ordre de la mĂ©canique embryonnaire. De plus, elle est hĂ©rĂ©ditaire, comme le montre la convergence de quatre cas dans la mĂȘme lignĂ©e (aucun cas sur plus de 3000 exemplaires des autres lignĂ©es) 124. Or, ce n’est pas un hasard si elle apparaĂźt chez les individus de la race la plus allongĂ©e, comme si la scalaritĂ© constituait le dernier terme de rallongement de la spire. Dans la nature, nous n’avons trouvĂ© qu’un individu scalaire (sur 66 000 exemplaires de marais) et il est de Cornaux, c’est-Ă -dire aussi de race I ou de race intermĂ©diaire entre I et II. Il pourrait donc y avoir dans de tels cas une relation entre l’échelle de l’hĂ©rĂ©ditĂ© mendĂ©lienne (la race I se sĂ©grĂ©ge en F₂) et l’échelle de la morphogĂ©nĂšse.

En peut-on dire autant de la contraction elle-mĂȘme, qui constitue la rĂ©ciproque de l’allongement ? Si vraiment la contraction de nos LimnĂ©es est en relation avec les phĂ©nomĂšnes de « patellisation » (dont les termes, extrĂȘmes chez les LimnaeidĂ©es ne seraient autre que les Ancylus et les Velletia), il est trĂšs vraisemblable que les facteurs morphogĂ©nĂ©tiques soient intĂ©ressĂ©s Ă  ce processus. La forme patellaire de l’Ancylus est prĂ©parĂ©e, en effet, dans l’Ɠuf lui-mĂȘme. Au reste, on voit mal comment les phĂ©nomĂšnes intĂ©ressant la torsion de la columelle, la plus ou moins grande contraction de la coquille, etc., puissent ĂȘtre indĂ©pendants de la mĂ©canique embryonnaire et ainsi de la morphogĂ©nĂšse hĂ©rĂ©ditaire. On conçoit donc une relation possible, dans de tels cas, entre l’hĂ©rĂ©ditĂ© mendĂ©lienne et l’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’organisation mĂȘme.

Il est vrai que deux problĂšmes formidables sont en cause ici. En premier lieu, de ce que la mutation agit sur la morphogĂ©nĂšse embryonnaire, peut-on conclure Ă  la relation inverse ? Rien ne permet de l’affirmer, mais rien non plus n’autorise Ă  le nier. En second lieu, de ce que l’organisation hĂ©rĂ©ditaire semble plus accessible aux influences du milieu que les facteurs vraisemblablement nuclĂ©aires de l’hĂ©rĂ©ditĂ© mendĂ©lienne, peut-on conclure qu’elle l’est en fait ? Nous rĂ©pondons simplement sur ce point, que, si l’organisation Ă  la fois morphologique et motrice, qui est Ă  la base de l’activitĂ© psychique de l’animal, est radicalement indĂ©pendante du milieu, la psychologie devient impossible : pour expliquer les rĂ©actions intellectuelles hĂ©rĂ©ditaires, sur lesquelles repose en derniĂšre analyse la science elle-mĂȘme (le cerveau des savants
), il faudra, dĂšs lors, faire appel Ă  quelque force innĂ©e, Ă  la fois vitale et spirituelle !

Mais comment concevoir les relations de l’accommodation somatique avec l’activitĂ© germinale (activitĂ© ressortissant soit Ă  l’hĂ©rĂ©ditĂ© spĂ©ciale et nuclĂ©aire soit Ă  l’hĂ©rĂ©ditĂ© des formes d’organisation), et comment concevoir les relations de ces deux derniers types d’hĂ©rĂ©ditĂ© entre elles ? Nous n’en savons absolument rien. Une remarque est cependant nĂ©cessaire. De ce que l’expĂ©rience a toujours infirmĂ© l’hypothĂšse de l’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis, on ne saurait conclure Ă  l’indĂ©pendance des mĂ©canismes hĂ©rĂ©ditaires par rapport au milieu ni les uns par rapport aux autres. Il y a lĂ  deux questions entiĂšrement distinctes. Tout ce que prouve la non-hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis, c’est que les mĂ©canismes de la transmission hĂ©rĂ©ditaire ne se laissent pas altĂ©rer sous l’influence des actions que nous imaginons Ă  cet effet : dans le cas de la cinĂ©togenĂšse, par exemple, on ne crĂ©e pas des rĂ©flexes hĂ©rĂ©ditaires en faisant acquĂ©rir des habitudes nouvelles Ă  un animal. Mais la diffĂ©rence du « soma » et du « germen » peut ĂȘtre une diffĂ©rence d’échelles aussi bien que de localisation spatiale et anatomique. Les mĂ©canismes nuclĂ©aires ou cytoplasmiques qui tombent sous nos sens peuvent constituer l’essentiel de l’activitĂ© germinale, mais ils peuvent aussi ne reprĂ©senter que la manifestation visible d’actions non localisables. L’histoire des thĂ©ories des localisations cĂ©rĂ©brales est lĂ  pour nous mettre en garde contre tout anthropomorphisme optique et spatial. Il peut y avoir une diffĂ©rence entre l’accommodation somatique et l’adaptation hĂ©rĂ©ditaire, sans que le « soma » et le « germen » (germen cytoplasmique et nuclĂ©aire Ă  la fois) aient entre eux de frontiĂšre assignable. De ce que les ondulations lumineuses ne sont pas de mĂȘme nature que les vibrations acoustiques, les physiciens n’éprouvent pas le besoin de localiser l’éclair et le tonnerre en deux points diffĂ©rents de l’espace, tandis que le vulgaire situe l’éclair dans la trainĂ©e lumineuse et le tonnerre quelque part dans les nuages. Dans l’état actuel des connaissances, on est dĂ©jĂ  obligĂ© de distinguer une hĂ©rĂ©ditĂ© gĂ©nĂ©rale, une hĂ©rĂ©ditĂ© nuclĂ©aire et une hĂ©rĂ©ditĂ© cytoplasmique : qu’on se garde donc de considĂ©rer comme nĂ©cessairement anatomiques des distinctions qui peuvent ĂȘtre affaire d’échelles, deux activitĂ©s pouvant avoir la mĂȘme localisation, sans pour autant se confondre, lorsqu’elles sont Ă  des Ă©chelles aussi distinctes que celles des radiations lumineuses ou des radiations sonores par exemple.

Dans l’état actuel de la biologie, il n’est plus permis de croire que le milieu façonne Ă  sa guise la morphologie hĂ©rĂ©ditaire de l’animal. Mais rien ne nous contraint Ă  renoncer Ă  cette idĂ©e que les formes corrĂ©latives des rĂ©flexes adaptĂ©s ont pu se constituer indĂ©pendamment du milieu. Si le milieu ne suffit pas Ă  expliquer la contraction hĂ©rĂ©ditaire de nos LimnĂ©es, cette contraction ne saurait s’expliquer sans le milieu. Entre l’hĂ©rĂ©ditĂ© de l’acquis et le mutationnisme simple, il doit y avoir un tertium. Ce n’est certes pas une solution, mais c’est une limitation du problĂšme.

En conclusion, une structure liĂ©e Ă  un comportement moteur, telle que la contraction des LimnĂ©es lacustres, liĂ©e aux mouvements de l’animal, semble issue de la fixation par l’activitĂ© psychomorphologique hĂ©rĂ©ditaire des accommodations dues Ă  la cinĂ©togenĂšse. À cet Ă©gard, les races IV et V apparaissent comme des adaptations successives constituĂ©es Ă  l’occasion des milieux lacustres exposĂ©s aux vagues. Quant Ă  la race III, on ne saurait prĂ©ciser son origine, puisqu’elle est commune aux lacs et aux marais. Mais, si elle produit dans les stations ayant Ă©tĂ© en communication avec les lacs (en Suisse, en Finlande ou en SuĂšde) des formes plus contractĂ©es qu’ailleurs, ce peut ĂȘtre Ă  cause d’une plasticitĂ© plus grande acquise en milieux lacustres.

Appendice

À la suite de circonstances Ă©trangĂšres au travail scientifique, nous avons dĂ» interrompre nos recherches un peu plus tĂŽt que nous n’aurions voulu : quittant NeuchĂątel pour GenĂšve, nous n’avons pu, en effet, transporter nos Ă©levages ni trouver le temps nĂ©cessaire pour les complĂ©ter.

Nous n’avons conservĂ© que les trois lignĂ©es les plus importantes, dont les gĂ©nĂ©rations suivantes ont crĂ» pendant la rĂ©daction et l’impression de ce travail et dont il convient maintenant de dire quelques mots. Nous ajouterons Ă  cela quelques renseignements obtenus Ă©galement trop tard pour pouvoir en tenir compte dans le texte de cette Ă©tude.

I. La lignĂ©e d’Hauterive (race V). — Une septiĂšme gĂ©nĂ©ration est en train de se dĂ©velopper dans nos bocaux : elle est entiĂšrement semblable aux prĂ©cĂ©dentes. De mĂȘme, nous avons conservĂ© une ponte de la lignĂ©e de race V sĂ©grĂ©gĂ©e au cours de notre expĂ©rience d’hybridation. Il s’agit donc des descendants immĂ©diats des individus 43-45 de la pl. 5. Cette quatriĂšme gĂ©nĂ©ration est entiĂšrement semblable Ă  la troisiĂšme.

II. La lignĂ©e de Crans. — La lignĂ©e de Crans nous a par contre rĂ©servĂ© une agrĂ©able surprise. Les individus 47 et 48 de la pl. 3 (les plus contractĂ©s de la premiĂšre gĂ©nĂ©ration) ont, en effet, donnĂ© naissance Ă  une seconde gĂ©nĂ©ration plus contractĂ©e que la prĂ©cĂ©dente. Les trois individus de cette seconde gĂ©nĂ©ration qui ont survĂ©cu au dĂ©mĂ©nagement de nos bocaux prĂ©sentent des indices de 1,36 (!), 1,42 et 1,49. Il se peut donc que cette lignĂ©e de Crans soit impure et contienne des gĂšnes de race V. Sinon, elle constitue un gĂ©notype lĂ©gĂšrement plus contractĂ© que les gĂ©notypes habituels de race IV et intermĂ©diaire entre les races IV et V. En effet, nous n’avons encore trouvĂ© dans nos Ă©levages aucun exemplaire de race IV infĂ©rieur à 1,40 : l’individu à 1,36 fournit donc la preuve que la lignĂ©e de Crans contient quelque chose en plus des gĂšnes habituels de race IV.

À la suite d’une absence prolongĂ©e de notre part, deux de ces trois individus sont malheureusement morts. Mais nous chercherons Ă  reprendre cet Ă©levage et en publierons, s’il y a lieu, les rĂ©sultats. Insistons dĂšs maintenant sur l’intĂ©rĂȘt que prĂ©sente cette seconde gĂ©nĂ©ration de Crans. Qu’il s’agisse de formes de race V ou de formes intermĂ©diaires entre nos races IV et V, on peut, en effet, conclure deux choses de leur existence :

1° Le cas du LĂ©man ne diffĂšre pas qualitativement de celui du lac de NeuchĂątel et du Bodan, mais seulement quantitativement : Ă  supposer que la race la plus contractĂ©e habitant le LĂ©man ne soit pas la race V, comme dans ces deux autres lacs, c’est du moins une race fort voisine et comblant l’intervalle qui sĂ©parait jusqu’ici les gĂ©notypes IV et V. Le LĂ©man est donc simplement en retard par rapport aux deux autres grands lacs de Suisse. En retard, tout d’abord parce que la moyenne des populations est moins contractĂ©e. En retard, ensuite, parce que la contraction maximale obtenue par la race de Crans n’est pas encore Ă©gale Ă  la contraction des races V neuchĂąteloises. Mais puisque la diffĂ©rence est minime, il est permis d’admettre que le phĂ©nomĂšne atteindra tĂŽt ou tard, sur les rives les plus exposĂ©es du LĂ©man, les proportions qu’il atteint au Bodan et Ă  NeuchĂątel. D’ores et dĂ©jĂ , il dĂ©passe la contraction atteinte par les formes les plus contractĂ©es des lacs de Bienne et de Morat.

2° Que les formes contractĂ©es de Crans appartiennent Ă  la race V ou Ă  un gĂ©notype voisin, il est tout Ă  fait impressionnant de constater que cette mutation s’est produite Ă  Crans, c’est-Ă -dire sur les grĂšves les plus exposĂ©es du LĂ©man, et non pas Ă  Villeneuve, Ă  Cully ou sur n’importe quel point oĂč elle aurait tout aussi bien pu se dĂ©velopper. Ce fait vient donc s’ajouter, de tout son poids, Ă  ce que nous avons dit de l’apparition, toujours si localisĂ©e, des mutations contractĂ©es.

III. Nouvelles stations du LĂ©man. — Nous avons trouvĂ© entre Nyon et Crans, Ă  Colovray, une population à 1,39 de moyenne, faisant ainsi le pont entre les formes à 1,37 de Crans et celles à 1,41-1,42 de Coppet et de Nyon. Or, cette nouvelle station, qui hĂ©berge comme celle de Crans, des individus à 1,30-1,34, est Ă©galement situĂ©e sur le littoral le plus exposĂ© du LĂ©man, entre Nyon et Coppet.

À la pointe de Messery, prĂšs Tougues, nous avons par contre retrouvĂ© les formes à 1,50-1,52, si caractĂ©ristiques de la moyenne des populations du LĂ©man et appartenant sans doute Ă  la race III.

IV. Nouvelles stations du lac de NeuchĂątel. — PrĂšs de la Pointe du Bied (entre le port de Colombier et la Pointe) nous avons retrouvĂ© quelques v. Bollingeri à 1,75 de moyenne, analogues Ă  celles de la Pointe du Grain. Le littoral, en cet endroit, est habitĂ© par une forme lacustris-bodamica à 1,37. Parmi ces Bollingeri se trouvait un individu encore Ă©pidermĂ©.

Explication de la Planche 3

Toutes les figures sont de grandeur naturelle.

  • Fig. 1-2. LignĂ©e du Loclat (race I), 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 3-4. Id. 2e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 5-6. Id. 3e gĂ©nĂ©ration. L’exemplaire 6 a servi de parent Ă  la lignĂ©e d’hybrides (race I × race V) figurĂ©e planche 5, fig. 30-48.
  • Fig. 7-8. Id. 4e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 9-10. Id. 5e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 11-14. LignĂ©e de Thielle (race II A), 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 15-17. Id. 2e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 18-20. Id. 3e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 21-22. Id. 4e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 23-24. Id. 5e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 25-27. LignĂ©e de Colombier (race III), 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 28-29. Id. 2e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 30-31. Id. 3e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 32-33. Id. 4e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 34-35. Id. 5e gĂ©nĂ©ration
  • Fig. 36-37. LignĂ©e de Nidau (race IV), 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 38-39. Id. 2e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 40-41. Id. 3e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 42-43. Id. 4e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 44. Id. 5e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 45-46. Id. 6e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 47-48. LignĂ©e de Crans (race IV), 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 49-51. LignĂ©e de l’üle de Saint-Pierre (race IV), 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 52-53. LignĂ©e de Morat (race IV), 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 54-55. LignĂ©e de Thielle (v. Rhodani dans la Thielle : race IV), 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 56-57. LignĂ©e de la baie de Saint-Blaise (race IV), 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 58-59. LignĂ©e du port d’Hauterive (race V), 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 60-62. Id. 2e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 63-65. Id. 3e gĂ©nĂ©ration. L’exemplaire 63 a servi de parent, accouplĂ© Ă  l’exemplaire de la fig. 6, Ă  la lignĂ©e d’hybrides (race I × race V) figurĂ©e pl. 5, fig. 30-48.
  • Fig. 66-68. Id. 4e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 69-73. Id. 5e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 74-75. Id. 6e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 76-77. LignĂ©e de la Raisse (race V), 2e gĂ©nĂ©ration.

Explication de la Planche 4

Toutes les figures sont de grandeur naturelle.

  • Fig. 1-4. LignĂ©e impure de Marin (races III et IV). Exemplaires nĂ©s dans une flaque sur la grĂšve (issus eux-mĂȘmes des individus 23 et 24 de la pl. 6) et ayant crĂ», la seconde moitiĂ© de leur existence, en aquarium, oĂč ils ont donnĂ© naissance aux individus 5-8. Ces exemplaires ont subi en aquarium une dĂ©formation analogue Ă  celle de l’individu 29 de la pl. 6, mais moins accentuĂ©e.
  • Fig. 5-9. MĂȘme lignĂ©e. 1re gĂ©nĂ©ration nĂ©e en aquarium (impure).
  • Fig. 10-12. Id. 2e gĂ©nĂ©ration (impure).
  • Fig. 13-14. Id. 3e gĂ©nĂ©ration (lignĂ©e de race IV).
  • Fig. 15-16. Id. 4e gĂ©nĂ©ration (lignĂ©e de race IV).
  • Fig. 17-18. Id. 5e gĂ©nĂ©ration (lignĂ©e de race IV).
  • Fig. 19-20. Id. 3e gĂ©nĂ©ration (lignĂ©e de race III).
  • Fig. 21-22. Id. 4e gĂ©nĂ©ration (lignĂ©e de race III).
  • Fig. 23-24. Id. 5e gĂ©nĂ©ration (lignĂ©e de race III).
  • Fig. 25-26. LignĂ©e de Champion (race III), 1re gĂ©nĂ©ration : individus les plus contractĂ©s.
  • Fig. 27-28. Id. 2e gĂ©nĂ©ration. (L’individu 27 est le plus contractĂ© de la gĂ©nĂ©ration.)
  • Fig. 29-30. Id. 3e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 31-32. Id. 4e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 33-34. Id. 5e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 35-36. LignĂ©e de Champion de race II (II B), 1re gĂ©nĂ©ration (avec encore influence probable de la race III).
  • Fig. 3i-38. Id. 2e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 39-40. Id. 3e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 41. Id. 4e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 42. Id. 5e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 43-44. LignĂ©e de Witzwil (lac) de race III, 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 45-46. Id. 2e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 47-48. Id. 3e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 49-50. Id. 4e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 51-52. Id. 5e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 53-54. LignĂ©e de Rouges-Terres (race III), 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 55-56. Id. 2e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 57-58. Id. 3e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 59. Id. 4e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 60-61. Id. 5e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 62-63. LignĂ©e de l’étang de la Directe (ancien lac de NeuchĂątel) : race III, 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 64-67. Id. 2e gĂ©nĂ©ration. L’exemplaire 64 est le plus contractĂ© de la lignĂ©e, mais sa descendance, Ă©levĂ©e Ă  part, ne diffĂšre pas de celle des autres individus.
  • Fig. 68-69. Id. 3e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 70-71. Id. 4e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 72-73. Id. 5e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 74-75. LignĂ©e de la Maison Rouge (race III), 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 76-77. Id. 2e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 78-79. Individus de morphose, aff. Rhodani rĂ©coltĂ©s dans un canal Ă  Roche (station à 1,66 de moyenne) et ayant servi de parents Ă  la lignĂ©e de Roche.
  • Fig. 80-81. LignĂ©e de Roche (race I), 1re gĂ©nĂ©ration issue des individus 78 et 79.
  • Fig. 82-83. LignĂ©e de Noville (race I), 1re gĂ©nĂ©ration.

Explication de la Planche 5

Toutes les figures sont de grandeur naturelle.

  • Fig. 1-2. LignĂ©e de la TĂšne (race I), 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 3-4. LignĂ©e de Cerlier (race I), 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 5-7. LignĂ©e de Cully (race III), 1re gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 8-10. LignĂ©e de Payerne (race III), 3e gĂ©nĂ©ration.
  • Fig. 11-12. Individus subscalaire et scalaire de la lignĂ©e du Loclat (race I).
  • Fig. 13-22. Individus de la lignĂ©e de Monsmier, soumis Ă  l’expĂ©rience de contraction artificielle en agitateur (1re gĂ©nĂ©ration, Ă©levĂ©e en eau agitĂ©e).
  • Fig. 23-25. Id. TĂ©moins (1re gĂ©nĂ©ration, Ă©levĂ©e en eau immobile).
  • Fig. 26-29. Id. 2me gĂ©nĂ©ration : individus descendant des individus 13-22, mais Ă©levĂ©s en eau immobile.
  • Fig. 30-33. Hybrides de race I × race V rĂ©sultant du croisement des individus 6 et 63 de la pl. 3. 1re gĂ©nĂ©ration issue de ce croisement.
  • Fig. 34-38. Id. 2e gĂ©nĂ©ration. Individus divers probablement tous impurs.
  • Fig. 39-40. 2e gĂ©nĂ©ration. ExtrĂȘmes de race V (purs) ayant donnĂ© naissance aux individus 43-45.
  • Fig. 41-42. Id. 2e gĂ©nĂ©ration. ExtrĂȘmes de race I (purs) ayant donnĂ© naissance aux individus 46-48.
  • Fig. 43-45. Id. 3e gĂ©nĂ©ration. LignĂ©e sĂ©grĂ©gĂ©e de race V.
  • Fig. 46-48. Id. 3e gĂ©nĂ©ration. LignĂ©e sĂ©grĂ©gĂ©e de race I.
  • Fig. 49-50. Var. Bollingeri Piag. Individus Ă©chouĂ©s sur les grĂšves de l’üle de Saint-Pierre (1,85 de moyenne).
  • Fig. 51-52. Id. ÉchouĂ©s Ă  la Pointe du Grain (1,73 de moyenne).
  • Fig. 53-54. Var. Bodamica Cless. Exemplaires de la Raisse (stations à 1,31-1,32) : population mĂšre des individus 76 et 77 de la pl. 3.
  • Fig. 55-57. Var. Bodamica Cless. Exemplaires du Port d’Hauterive (stations à 1,34-1,36) : population mĂšre (Ă  1,35) de la lignĂ©e d’Hauterive (fig. 58-75 de la pl. 3).
  • Fig. 58-60. Var. lacustris Stud. Exemplaires de Marin (stations à 1,42) : population mĂšre de la lignĂ©e impure de Marin (pl. 4, fig. 1-24).
  • Fig. 61-62. Var. lacustris Stud. Exemplaires de la TĂšne (stations à 1,47-1,49).
  • Fig. 63-64. Var. intermedia God. Exemplaires de Marin (stations à 1,53).
  • Fig. 65-66. Var. intermedia God. Exemplaires du Grand-Marais (lac de NeuchĂątel, prĂšs Witzwil : station Ă  1,58) : population mĂšre de la lignĂ©e de Witzwil (pl. 4, fig. 43-52).
  • Fig. 67-68. Var. turgida Mke. Exemplaires de la RĂ©serve (lac de NeuchĂątel, prĂšs Witzwil : station à 1,63).
  • Fig. 69-70. Var. elophila Bgt. Marais temporairement recouvert par le lac Ă  la TĂšne (station à 1,72) : population mĂšre de la lignĂ©e de la TĂšne (fig. 1 et 2 de cette mĂȘme planche).
  • Les fig. 49-70 illustrent le tableau des p. 340-342.

Explication de la Planche 6

Réduction des figures, 1/3 environ.

  • Fig. 1-2. Var. producta Colb. Le Loclat prĂšs Saint-Blaise : population à 1,82, mĂšre de la lignĂ©e du Loclat, de race I (fig. 1-10 de la pl. 3).
  • Fig. 3-4. F. turgida et type, Canal de Thielle Ă  Witzwil (stations à 1,69-1,82) population mĂšre de la lignĂ©e de Thielle, de race II (fig. 11-24 de la pl. 3). L’exemplaire 3 est une morphose contractĂ©e due au courant. L’exemplaire 4 reprĂ©sente la forme normale de la population.
  • Fig. 5-6. F. turgido elophila. Champion : population (à 1,75 de moyenne), mĂšre de la lignĂ©e de Champion de race II B (fig. 35-42 de la pl. 4).
  • Fig. 7-8. Type Ă  Monsmier (mare à 1,78) : population mĂšre de la lignĂ©e de Monsmier (fig. 13-29 de la pl. 5) dont une fraction a Ă©tĂ© Ă©levĂ©e en agitateur.
  • Fig. 9-10. F. turgida et elophila Ă  Champion : population (1,72 de moyenne), mĂšre de la lignĂ©e de Champion de race III (pl. 4, fig. 25-34).
  • Fig. 11-14. Formes intermedia God. des Ă©tangs de la Directe (ancien lac de NeuchĂątel) : stations à 1,59-1,61. Les individus 11 et 12 reprĂ©sentent la moyenne de la population, les individus 13 et 14 les formes semi-lacustres de contraction infĂ©rieure à 1,50 : population mĂšre de la lignĂ© de la Directe, de race III (voir pl. 4, fig. 62-73).
  • Fig. 15-20. Var. intermedia God. des Ă©tangs de la Maison Rouge (ancien lac de NeuchĂątel) : stations à 1,58-1,61 : population mĂšre de la lignĂ©e de la Maison Rouge, de race III (voir pl. 4, fig. 74-77). L’individu 20 est jeune.
  • Fig. 21-22. Individus rĂ©coltĂ©s vivants Ă  Colombier et ayant servi de parents Ă  la lignĂ©e de Colombier, de race III (voir pl. 3, fig. 25-35).
  • Fig. 23-24. Individus rĂ©coltĂ©s dans une flaque de la grĂšve de Marin, oĂč ils avaient donnĂ© naissance aux individus 1-4 de la pl. 4, lesquels, transplantĂ©s en aquarium ont servi d’origine Ă  la lignĂ©e impure de Marin (voir pl. 4, fig. 5-24).
  • Fig. 25-26. Var. Rhodani Ă  Nidau : population fluviale à 1,50, mĂšre de la lignĂ©e de Nidau, de race IV (voir pl. 3, fig. 36-46).
  • Fig. 27-28. Var. lacustris Stud. Ă  Crans prĂšs Nyon (station à 1,37 Ă  phĂ©notype le plus contractĂ© du LĂ©man). Ces individus ont servi de parents aux exemplaires Ă©levĂ©s en aquarium (lignĂ©e de race IV, voir pl. 3, fig. 47 et 48).
  • Fig. 29. Individu nĂ© en eau agitĂ©e et ayant passĂ© brusquement en milieu immobile vers le milieu de la croissance. On remarque la dĂ©formation de la coquille et l’abaissement brusque de la ligne de suture.
  • Fig. 30-31. Var. bodamica Cless. Individus de contraction extrĂȘme (lac de NeuchĂątel).
  • Fig. 32-35. Formes vulgaris West. — subulata West. de la craie lacustre de la TĂšne (fin du nĂ©olithique).
  • Fig. 36-37. Var. vulgaris cf. arenaria, des Ă©tangs des environs de Sion (populations à 1,87-1,88).
  • Fig. 38-39. Id. Environs d’Aproz (stations à 1,89-1,90).
  • Fig. 40-41. Exemplaires de Woodfordbridge (Essex) prĂšs Londres. Var. arenaria de mĂȘme taille, en nature, que les individus d’aquarium.
  • Fig. 42-43. Formes vulgaris-subulata, des canaux d’Aigle (population à 1,87). Exemplaires blanchis au soleil.
  • Fig. 44-45. Deux morphoses successives de la mĂȘme race prĂ©levĂ©e dans la mĂȘme mare entre Anet et Monsmier. L’individu 44 reprĂ©sente une population à 178. L’individu 45 reprĂ©sente la gĂ©nĂ©ration suivante : population à 1,86 (voir p. 322).
  • Fig. 46-47. Formes turgida-intermedia des stations de Gotstatt (populations à 1,61-1,63) : vieille Thielle en communication actuelle avec l’Aar.
  • Fig. 48. Forme intermedia de BorĂ„s (SuĂšde).
  • Fig. 49. Malformation du canal de Thielle Ă  Witzwil (voir p. 312).
  • Fig. 50. Exemple des malformations contractĂ©es du canal de Thielle Ă  Witzwil : individu Ă  deux ouvertures successives (indice 1,38), voir p. 312.
  • Fig. 51-52. Exemplaire normal et f. producta du lac de Zoug, rĂ©coltĂ©s sur les plantes aquatiques du quai de Zoug Ă  Oberwil.
  • Fig. 53-54. Var. intermedia God. dans un Ă©tang Ă  Marin, situĂ© à 100 m du lac et reliĂ© Ă  la nappe lacustre par un fossĂ© (population à 1,62).
  • Fig. 55-56. Var. intermedia God. dans un Ă©tang en communication avec le lac au port d’Hauterive (population à 1,53).
  • Fig. 57-58. Var. Rhodani dans la Thielle Ă  Thielle (station à 1,48) : population mĂšre de la lignĂ©e de Thielle, de race IV (voir pl. 3, fig. 54-55).
  • Fig. 59-60. Individus rĂ©coltĂ©s vivants dans l’Aar Ă  Soleure (population à 1,67 de moyenne).
  • Fig. 61-62. Individus allongĂ©s rĂ©coltĂ©s dans le fossĂ© reliant l’étang de Marin au lac (population à 1,65). Comparer ces individus aux exemplaires 53 et 54, lesquels proviennent de l’étang lui-mĂȘme.
  • Fig. 63-64. Formes turgido-elophila de la vieille Thielle Ă  Thielle (population à 1,71, reprĂ©sentative des stations de marĂ©cages).
  • Fig. 65-67. Var. palustrisformis Kob. FossĂ© prĂšs d’Anet : population à 1,89 reprĂ©sentative des stations de fossĂ©s.
  • Fig. 68-69. Craie lacustre du Loclat, Ă  la limite de la tourbe : station à 1,84.