L'égocentrisme (1931) a
Dans notre dernier article, nous nous sommes efforcés de décrire les phénomènes propres à la vie sociale de l’enfant, et cela en guise d’introduction à l’étude de sa logique. Passons maintenant à la logique elle-même.
La logique est l’ensemble des règles qui gouvernent notre pensée et qui l’astreignent à la vérification. La logique n’est pas toute l’intelligence. Il y a dans l’intelligence deux fonctions bien distinctes : inventer (des hypothèses, des théories, etc.) et vérifier. Or inventer est affaire, non pas de règles, mais d’intuition ou d’imagination individuelles, tandis que vérifier suppose des règles de vérification. Ces règles sont celles de la cohérence (logique formelle) ou de l’accord avec la réalité (logique réelle). L’observation de l’adulte lui-même montre suffisamment que l’invention est plus agréable que la vérification et qu’ainsi la vérification est avant tout obéissance à des règles, à des règles auxquelles il est psychologiquement possible de désobéir. Lorsque j’invente une théorie je n’obéis pas à des règles, mais je combine librement. Une fois ma théorie faite, je dois par contre m’astreindre à la vérifier. Or, sur ce point, mes désirs et mes conceptions se trouvent en conflit avec certaines normes impersonnelles. J’aimerais avoir toujours raison et la logique me montre, ou bien une contradiction entre telle de mes affirmations et telle autre, ou bien un désaccord avec l’expérience. Que va-t-il donc se passer ? Je puis me soumettre et appliquer les règles. Mais je puis aussi me regimber, c’est-à -dire me satisfaire moi-même en conciliant verbalement mes idées contradictoires ou en donnant le coup de pouce à l’expérience. Dans ce cas, nous désobéissons aux règles logiques, et, malheureusement, cela nous arrive très souvent, et plus souvent même que d’obéir. Il est aussi facile de faire passer son opinion avant la vérité que de faire passer son égoïsme avant la solidarité.
La logique est une morale
Ces quelques remarques nous font comprendre d’emblée que la logique est en fait une morale : elle est la morale de la pensée, comme la morale est une logique des actions. Par conséquent, elle est en bonne partie chose sociale. Sans doute, telle règle fondamentale, comme le principe de contradiction, est préparée par toute notre organisation psychologique individuelle : nous ne sommes pas plus portés à nous contredire en pensée qu’à exécuter deux actions contradictoires (faire et défaire en même temps un travail par exemple). Mais la cohérence dont nous nous contentons pour nous-mêmes est très vague, comparée à la cohérence proprement logique. Lorsque le sentiment entre en jeu, ou dans le flou de la pensée non encore formulée, nous arrivons assez facilement à concilier n’importe quoi avec n’importe quoi. C’est là que la société intervient. Si je dis blanc un jour et noir le lendemain, je rencontre fatalement quelqu’un pour m’arrêter et, à défaut de désir personnel de cohérence, je suis bien obligé de mettre en ordre mes idées pour les faire accepter à autrui. Si je déclare ma théorie conforme aux faits, alors qu’en réalité elle ne cadre pas avec toutes les données, je trouve tôt ou tard devant moi quelque contradicteur qui me critique et me contraint ainsi de voir les faits que je ne voulais pas voir. Donc, dans la mesure même où l’on soutient que la logique est une morale de la pensée, on est obligé d’admettre qu’elle est chose sociale. Cela ne signifie pas que la société ait créé la raison. Mais les échanges sociaux la régularisent et cette régulation n’est précisément autre que la logique elle-même.
Egocentrisme et logique enfantine
Ces quelques rappels de la psychologie de l’adulte vont nous permettre maintenant de comprendre l’allure générale de la logique enfantine. Comme nous avons essayé, en effet, de le démontrer dans notre précédent article, l’enfant est moins socialisé que nous. La situation de l’enfant, au point de vue social, est telle qu’il est ou bien dominé par l’autorité adulte, ou bien livré à son propre moi. Dans les deux cas, la situation n’est plus favorable au point de vue logique. Dans l’état égocentrique, la pensée est naturellement préoccupée de la satisfaction du moi et de ses désirs plus que de vérité objective. Pour sortir de là , l’enfant devrait apprendre à pratiquer la discussion, le contrôle mutuel et, d’une manière générale, l’échange de la pensée. Seulement, on ne discute vraiment qu’avec des égaux, lorsqu’aucun prestige ne vient obnubiler la libre recherche de la vérité. Or c’est précisément ce qui ne se produit pas dans l’échange entre enfants et adultes : ou l’enfant résiste ou il se soumet. Lorsqu’il se soumet, un Verbe supérieur et révélé vient se substituer au verbe intérieur et fantaisiste. Mais, du point de vue rationnel, le progrès n’est pas très grand. Certes, en prenant l’habitude de mettre une vérité « vraie » au-dessus de la sienne, l’enfant apprend à faire une distinction utile. Mais cette vérité supérieure n’est pas encore la raison, quand elle est imposée au lieu d’être découverte. Peu importe que l’enfant sache répéter des formules exactes, si elles ne correspondent pas à un effort de vérification libre.
Ainsi, l’hypothèse dont nous partons est qu’il y a, au début, une sorte de logique égocentrique chez l’enfant, ou d’absence relative de logique à cause de l’égocentrisme, et que la contrainte ou l’autorité adultes, loin de remédier à cette carence, agissent dans un sens convergent à celui de l’égocentrisme. Un exemple nous fera comprendre la chose (et il est d’une grande importance au point de vue scolaire) : c’est celui du syncrétisme enfantin. Nous allons voir en premier lieu que l’enfant est naturellement syncrétique et que ce caractère va de pair avec l’égocentrisme. En second lieu, nous constaterons que l’autorité verbale de l’adulte, et en particulier la leçon scolaire donnée ex cathedra, se combine avec le syncrétisme pour aboutir à ce mal dont nous souffrons tous encore plus ou moins : le verbalisme !