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Qu’est-ce que le syncrétisme? C’est, nous a dit Renan en parlant de la mentalité préscientifique, une vision des choses vague, confuse, indifférenciée et dont le caractère global conduit à des rapprochements entre n’importe quoi et n’importe quoi. Claparède et Decroly ont caractérisé ainsi les premières perceptions d’enfants, et malgré les critiques répétées de Cramaussel, nous n’arrivons pas à voir en quoi ils ont eu tort. La fameuse « méthode globale » dans l’apprentissage de la lecture (apprendre à lire les mots avant les lettres, parce que le syncrétisme précède l’analyse) a donné des résultats assez importants pour qu’on la considère comme une vérification psycho-pédagogique de cette thèse en ce qui concerne les perceptions d’enfants.

Or, en étudiant la pensée de l’enfant, nous avons retrouvé le même phénomène. Comment est-ce que l’enfant comprend autrui, par exemple? Ou comment comprend-il un texte imprimé? S’il s’agit de phrases banales ou simples, il comprend comme nous, parce qu’il n’y a pas de problèmes. Mais si le texte ou la parole sont tant soit peu obscurs pour lui, ou contiennent des mots non encore connus? L’enfant va-t-il analyser le détail des phrases et des mots et procéder comme nous ferions si nous avions à lire une démonstration mathématique ou à exposer une page de philosophie? Nullement. Il comprend en un bloc, globalement. Il construit un schéma syncrétique, en partie subjectif, et il est satisfait.

Le syncrétisme des adultes

Nous allons voir à l’instant des exemples de ce processus. Mais notons d’abord en quoi il est dépendant de l’égocentrisme. Nous aussi, remarquons-le, nous procédons de cette manière, mais seulement lorsque nous nous laissons aller à notre fantaisie imaginative ou lorsque nous pensons pour nous tout seuls. En lisant un auteur abstrait, par exemple, si je ne dois pas rendre ensuite sa pensée dans un cours ou dans un livre, et si je ne fais pas un effort de compréhension sympathique, je me borne à une vague approximation : d’une page ou d’un paragraphe je retiens une sorte de schéma ou d’ossature, que j’aurai beaucoup de peine à exposer à autrui, mais qui me satisfait. De même en lisant une langue étrangère. Mais, chez nous, ce syncrétisme égocentrique ne dure pas. Tôt ou tard nous devons exprimer ce que nous avons soi-disant compris, ou compris pour nous. C’est alors que les choses se compliquent : ce qui paraissait clair devient équivoque; en cherchant à rendre à un auditeur ce qui nous paraissait aller de soi, nous nous apercevons qu’il manque des chaînons. L’image intérieure dont nous nous contentions se révèle incommunicable et acquiert de ce fait même un air de fausseté. Bref, on découvre qu’au-dessus de cette pensée égocentrique, il y a une pensée vraie, faite d’analyse et de synthèse combinées et qui ne s’impose réellement que dans l’échange social ou dans cet échange intérieur (suite de l’échange social) qu’est la réflexion attentive. Cela est particulièrement frappant en ce qui concerne la pensée propre. Tant qu’on n’a pas parlé ou écrit, elle demeure floue, subjective, incohérente. Chacun a fait cette expérience en donnant ses premières leçons ou ses premières conférences : ce qu’on croyait comprendre en soi-même n’est vraiment compris qu’après avoir été exposé aux autres.

 

Le syncrétisme chez l’enfant

Revenons à l’enfant. Il va de soi, si l’enfant est égocentrique, et si vraiment il ne peut ni ne sait s’extérioriser complètement, que le syncrétisme aura chez lui de tout autres proportions et apparaîtra comme un caractère quasi inhérent à sa neutralité. L’expérience suivante va nous en convaincre.

Une expérience

Pour mesurer la compréhension verbale de l’enfant, on ne peut se borner à lui faire lire un texte et à lui demander ensuite d’exposer ce qu’il a compris, car, s’il expose mal, on ne pourra savoir si c’est parce qu’il a mal compris ou parce que, tout en ayant bien compris, il ne sait pas s’exprimer. Aussi a-t-on recours au procédé suivant. On donne à l’enfant un certain nombre de proverbes, numérotés par exemple de 1 à 10. On lui donne, d’autre part, un certain nombre de phrases disposées au hasard et numérotées de 1 à 12 ou 15. Chaque proverbe correspond à l’une des phrases et a le même sens qu’elle, mais la réciproque n’est pas vraie. Le proverbe « Les petits ruisseaux font les grandes rivières », portant par exemple le n° 3, correspondra à la phrase n° 9. « C’est en économisant des centimes que l’on amasse des billets de banque ». On demande à l’enfant, à propos de chacun des proverbes qu’’artoumet.me (1931)’hèmestre fiches thématiques et bibliogphiqueervi d’"s et enfantsui dans l’et que nous ne vivons absolument ril lit, d’indiquer la phrase correspondante « qui signifie la même chose ». Si l’enfant comprend tout il est ainsi capable d’en fournir la preuve sans que ses facultés d’expression entrent en considération. Or, voici ce que l’expérience a montré. Les enfants, de 8 à 12 ans encore, ont d’emblée l’impression de comprendre les proverbes, souvent même lorsqu’ils contiennent des termes visiblement nouveaux et inconnus. D’autre part, lorsqu’il cherche la correspondance, l’enfant la trouve très vite, en beaucoup moins de temps en tout cas qu’il n’aurait fallu, semble-t-il, pour une réflexion analytique sur les données du problème. Que s’est-il donc passé? Avec une rapidité surprenante l’enfant a construit un schéma syncrétique comprenant à la fois les éléments du proverbe et ceux d’une phrase quelconque rencontrée presque au hasard. Le proverbe est donc compris en fonction de n’importe quelle phrase et celle-ci en fonction d’un proverbe ne lui convenant pas, le tout facilité par les analogies subjectives les plus inattendues.

Voici, par exemple, une fillette de 8 ans qui prétend tout comprendre dans le proverbe « Le chat parti, les souris dansent ». Mais elle l’assimile à la phrase « Certaines personnes s’agitent beaucoup, mais ne font rien ». Ces deux phrases, dit-elle, veulent dire « la même chose ». Pourquoi ? « Parce qu’il y a à peu près les mêmes mots », répond l’enfant. Je lui demande alors la signification de la phrase choisie. Réponse : « ça veut dire que certaines personnes s’agitent beaucoup, mais après elles ne font rien, elles sont trop fatiguées. Il y a certaines personnes qui s’agitent. C’est comme les chats quand ils courent après les poules, les poussins. Ils viennent se reposer à l’ombre et donnent. Il y a beaucoup de personnes qui courent beaucoup, qui s’agitent trop. Après, elles n’en peuvent plus, elles vont se coucher. »

Autre exemple. Un enfant de 10 ans me dit que le proverbe « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse » signifie « la même chose » que cette phrase : « Avec l’âge on devient sage ». Pourquoi ? « Parce que la cruche est moins dure parce qu’elle vient [quand elle devient] vieille, parce que plus on devient grand, plus on devient sage et on vieillit. »

Vers la compréhension des relations subjectives

Tel est donc le syncrétisme verbal : compréhension par relations subjectives dues à l’égocentrisme. Comment l’enfant passera-t-il de là à l’analyse et à la compréhension véritable ? Comme nous l’avons dit tout à l’heure, c’est la pratique de la discussion et de l’échange de pensée qui clarifie le plus l’esprit. Or, dans l’école traditionnelle, l’enfant écoute des leçons au lieu de parler, et n’a pas le droit de discuter librement avec ses semblables au cours même du travail. L’école fait donc tout, lorsqu’on n’y prend garde, pour encourager l’enfant dans son égocentrisme. Les seuls rapports sociaux consistent à écouter le maître ou à lui répondre, et non à coopérer dans la recherche. Une telle situation est-elle propre à éliminer le syncrétisme verbal ? En un sens, l’adulte, non seulement n’abolit pas une telle tendance, mais aboutit sans le vouloir à la consolider.

Qu’est-ce, en effet, que le verbalisme, sinon précisément ce syncrétisme verbal entretenu par l’habitude d’écouter sans comprendre?

Par le fait même que l’enfant interprète les phrases selon un schéma global qui empêche l’analyse, les mots inconnus prennent un sens illusoire du fait même de ce schéma. Nous l’avons observé sans cesse au cours des expériences dont il a été question à l’instant. Dans la phrase « Les gens d’une petite taille peuvent être d’un grand mérite », l’enfant cité plus haut a prétendu tout comprendre, alors qu’il l’assimilait au proverbe « Le mouton sera toujours tondu ». Nous avons alors demandé ce que signifiait le mot « mérite ». Réponse : « Ça veut dire qu’ils peuvent devenir plus gros plus tard. » Combien de fois les leçons les meilleures n’aboutissent-elles pas, sans que nous nous en doutions, à des déformations de ce genre, lorsque des mots, pour nous élémentaires, s’accrochent aux schémas syncrétiques des élèves ! On a reproché à l’école d’être cause du verbalisme. C’est exagéré, puisque le verbalisme tient en partie à l’égocentrisme inconscient de l’enfant.

Mais l’école entretient-elle cette tendance naturelle, ou bien par une saine pratique de la coopération et de l’échange de pensée, fait-elle ce qui est en son pouvoir pour en atténuer les effets? Je me permets de soumettre cette question à la bienveillance de mes lecteurs.

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