Examen des méthodes nouvelles (1939) a 🔗
1. — Méthodes fondées sur les mécanismes individuels de la pensée🔗
Commençons notre exposé et notre discussion critique des méthodes particulières par celles qui utilisent uniquement le travail individuel des enfants, ou qui, lorsqu’elles aboutissent à du travail en groupe et à du self-government, insistent surtout sur les mécanismes individuels de la pensée. Nous entendons par là , soit les mécanismes généraux, mais non spécifiquement sociaux (l’intérêt, l’intelligence pratique), soit les caractères différentiels des individus comme tels (les types individuels). Il va de soi que la distinction entre ce groupe de méthodes et celles qui impliquent les mécanismes sociaux est toute relative ; nous ne l’adoptons que pour ordre ; les processus utilisés par les premières le sont aussi par les secondes.
En cherchant à éduquer des enfants anormaux, la doctoresse Montessori a constaté, à la fin du siècle dernier, que le recours à l’activité spontanée donnait, même chez les débiles mentaux, des résultats sans rapport avec ceux des méthodes verbales ordinaires. Ainsi parvint-elle à faire lire et écrire des arriérés profonds, incapables d’apprendre quoi que ce soit dans les écoles, et à leur faire réussir les examens officiels. Imbue de psychologie expérimentale et du souci d’établir une véritable histoire naturelle du développement mental, elle eut alors l’idée d’appliquer aux enfants normaux ce qui lui avait si bien réussi chez les anormaux, c’est-à -dire d’organiser des écoles dans lesquelles on pourrait, à la fois, étudier le libre comportement des enfants des différents âges et calquer les méthodes de la pédagogie sur les résultats de cette observation psychologique continue. Les Case dei bambini, ouvertes en 1907, ont servi de milieu propice à cet épanouissement de l’activité infantile ainsi que de laboratoire pour la célèbre pédagogue.
La méthode Montessori🔗
Les principesđź”—
Le premier principe de la méthode a donc été la liberté de l’enfant. Liberté qu’il faut entendre au sens biologique, mais qui est limitée socialement : il faut respecter chez l’enfant toute activité servant à sa croissance physique et mentale ; mais la liberté de chacun s’arrête au point où elle limite celle des autres. Ainsi les bancs et les tables communes sont remplacés par des chaises et de petits pupitres ; le mouvement et la parole sont permis, les punitions et les récompenses supprimées, et même, le Dr Montessori préfère ne pas corriger une erreur tant que le moment favorable n’est pas venu pour l’enfant de trouver lui-même la vérité.
Deuxième principe, l’activité, au double sens de l’action fonctionnelle à base d’intérêt spontané et de l’exercice sensori-moteur.
L’une des rares disciplines imposées est une sorte de jeu : la « leçon de silence » durant laquelle l’enfant apprend à contrôler et à inhiber ses mouvements en restant silencieux et les yeux fermés jusqu’à l’appel libérateur. Quant au travail courant, il est laissé suffisamment à l’initiative des petits pour que se manifeste dans les classes Montessori ce qu’on observe dans toutes les écoles actives où l’enfant trouve vraiment un aliment pour ses besoins intellectuels : la passion de la recherche et la continuité dans l’effort. Aussi n’a-t-on pas de peine à assurer la discipline quotidienne, y compris les menus devoirs d’ordre et de propreté, en liant la nécessité aux intérêts, si profondément sentis par l’enfant, du travail lui-même.
Quels sont donc ces aliments offerts à l’activité de l’enfant et servant à stimuler son développement ? C’est sur ce troisième point que la méthode Montessori se différencie des autres méthodes actives. En effet, si la pédagogie montessorienne, qui a été la première en Europe à répandre les idées de la liberté et de l’activité propre de l’enfant, a été suivie par bien d’autres systèmes sur ces principes essentiels, son originalité — en bien ou en mal, comme on voudra — demeure d’avoir conçu un ensemble très systématique d’exercices selon les âges, et surtout d’avoir élaboré un matériel rigide pour servir d’instrument à ces exercices.
L’intention🔗
Il faut distinguer soigneusement, en vue de l’examen critique, l’intention et les réalisations. Le matériel Montessori repose sur un principe d’un grand intérêt et dont la fécondité demeure indépendante des réalisations : déjà il a servi à d’autres méthodes et peut-être, au fur et à mesure des progrès de notre connaissance de l’enfant, donnera-t-il encore lieu à de nouveaux développements. Ce principe, c’est de fournir aux petits (et ceci peut même être généralisé à tous les stades) des instruments pour exercer ceux de leurs comportements spontanés qui sont le plus utiles au développement intellectuel. L’idée mère est donc de greffer les exercices pédagogiques sur des activités propres à l’enfant, et ceci constitue le principe même de l’éducation fonctionnelle : « un travail n’est réellement fécond que s’il correspond à un besoin ou à une nécessité du développement ».
Le matériel n’est ainsi, dans l’intention de Mme Montessori, que l’occasion de prolonger les conduites adaptatives de l’enfant, telles que l’observation psychologique les découvre. Un bon exemple est celui des « encastres ». Lorsque l’on étudie la manière dont les petits construisent leur notion de l’espace, dès les premiers mois de l’existence jusque vers 3-4 ans, on est frappé du nombre d’expériences qu’institue l’enfant pour contrôler des vérités qui nous semblent évidentes ou pour découvrir des propriétés si élémentaires des corps que leur connaissance nous paraît innée. Par exemple, on voit des bébés cacher des jouets sous des couvertures pour soulever ensuite celles-ci et s’assurer de la permanence de l’objet, ou mettre d’une main un objet derrière leur dos pour le retrouver de l’autre main. Surtout, on les voit jeter les objets à terre pour étudier leur trajectoire, les retourner ou les regarder sous différents angles pour construire leur image en profondeur et à trois dimensions. Nous avons même observé des enfants d’un an et demi qui appliquaient simplement des anneaux contre des bâtons, au lieu de les enfiler, comme si l’anneau allait traverser le bois.
Or, l’une des expériences que font presque tous les enfants consiste à encastrer des objets les uns dans les autres pour juger des dimensions, à mettre leurs doigts dans des trous pour évaluer la profondeur, etc. Ce sont ces derniers comportements qui ont inspiré à Mme Montessori ses célèbres exercices d’emboîtement, ses encastres en profondeur et en plan. Il est donc évident, du point de vue de la psychologie génétique, que les notions les plus fondamentales de l’objet et de l’espace supposent une construction continue et une activité sensori-motrice systématique de la part de l’enfant : c’est l’un des aspects caractéristiques de cette activité que le matériel Montessori permet d’exercer.
Les réalisations🔗
Le principe sur lequel reposent les exercices et le matériel propre à la méthode étant ainsi bien clair, voyons les réalisations. À cet égard, Mme Montessori s’est inspirée systématiquement de la physiologie et de la psychologie, mais en les appliquant à la vie de l’enfant.
Comme elle le disait au début de ses recherches, la psychologie doit apprendre de la pédagogie autant que celle-ci de la psychologie. Le psychologue ne doit pas étudier l’enfant en laboratoire, mais dans le milieu où son activité mentale peut se développer librement. C’est ainsi que la gymnastique est conçue de la manière la plus large comme un exercice de tous les mouvements aidant à la croissance des mécanismes moteurs : déambulation, respiration, langage, etc. — d’où les jeux du pendule, de la ligne à suivre en marchant, de l’escalier rond, de l’échelle de corde et la gymnastique labio-dento-linguale. Dans ce même esprit Mme Montessori considère comme nécessaires les travaux manuels (poterie et constructions), les exercices de la vie pratique (balayer, boutonner, agrafer, lacer, nouer) et les travaux de jardinage. Mais les exercices les plus caractéristiques de la méthode, ceux dont chacun connaît le matériel célèbre qui a suscité tant d’admiration et tant de critiques, sont destinés à d’autres fins.
L’éducation des sens🔗
« Dans une méthode de pédagogie expérimentale, dit le Dr Montessori, l’éducation des sens doit sans doute avoir la plus grande importance… Et, bien que les procédés esthésiométriques ne soient pas en grande partie applicables aux petits enfants, l’éducation sensorielle peut être pourtant avantageusement abordée. » (Pédagogie scientifique)
Autrement dit, s’inspirant de la pratique des esthésiomètres de laboratoire, Mme Montessori a confectionné, en les appliquant aux comportements de l’enfant, des appareils permettant l’éducation des divers sens, sans fatigue et en s’amusant. Bien plus, elle s’est appliquée à graduer ces sortes d’esthésiomètres pédagogiques, conformément à l’idée de la loi de Weber : palpations pour le sens stéréognosique, emboîtements multiples pour le sens visuel, classements de couleurs d’après les tablettes, discernements de sons d’après les boîtes différemment remplies, cubes de grandeurs sériées, prismes pour les grosseurs, etc. L’idée en est toujours la même : perfectionner les sensations, en exerçant les divers éléments qu’a révélés l’esthésiométrie de l’adulte et en adaptant ces exercices à la conduite propre des enfants. Bien entendu, il s’agit là d’un auto-exercice et d’une auto-éducation : le maître n’intervient que pour organiser le travail, et ce n’est pas lui qui instruit à proprement parler ; le vrai maître est le matériel.
De la sensation à l’idée🔗
Cette éducation des sens ainsi obtenue, il convient de passer de la sensation à l’idée. À cet égard, une série nouvelle d’exercices permet de compléter la perception directe par des représentations plus abstraites : ce sont ceux qui consistent à manier les poids, les dimensions et les formes avec les yeux bandés, en substituant donc les yeux de l’esprit à ceux du corps. C’est en outre l’acquisition de la nomenclature et du langage adapté au matériel. C’est surtout l’application des sensations éduquées à l’observation de l’ambiance elle-même, au dessin, aux constructions en papier, à l’analyse géométrique des figures. Enfin vient l’acquisition des connaissances scolaires ordinaires : lecture, écriture et arithmétique.
En ce qui concerne les deux premières disciplines, l’originalité de Mme Montessori se marque par la réaction contre les exercices abstraits des méthodes courantes (par exemple tracer des lignes droites, comme introduction à l’étude des lettres) et par un effort pour saisir le « mécanisme unique » qui permet de tracer les lettres, de les percevoir et d’y faire correspondre le son convenable. D’où un matériel consistant en lettres en relief et mobiles, que l’enfant peut palper, dessiner et combiner de toutes façons et une série d’exercices concrets destinés à analyser les sensations en préparant leur synthèse. De même, l’enseignement de l’arithmétique implique des séries de barres servant à la fois à l’évaluation des longueurs et à la numération, ainsi que des exercices avec des fuseaux, des cubes et enfin des chiffres en relief analogues aux lettres. Notons, pour terminer ce bref rappel de la méthode Montessori, qu’il existe actuellement une application de ces mêmes idées aux grandes classes elles-mêmes, fondée à la fois sur le travail actif des élèves et sur un matériel plus riche que dans les écoles ordinaires.
Ainsi conçue, la pédagogie montessorienne a fait le tour du monde et, quel que soit le jugement définitif que l’histoire de l’éducation portera sur elle, elle aura certainement joué un rôle décisif et constitué la première réalisation pratique, aussi largement répandue, de l’école nouvelle. Il convient néanmoins de montrer maintenant pourquoi elle n’a pas satisfait tous les éducateurs épris d’école active : certains la considèrent comme une simple étape, importante certes, mais qu’il faut dépasser pour adapter plus complètement l’école à l’enfant.
Examen critiqueđź”—
La question est, en fait, de savoir si l’école Montessori réalise le programme de liberté et d’activité spontanée qu’elle s’était elle-même tracé, ou, en d’autres termes, si le matériel avec les exercices qu’il implique correspond réellement aux besoins du développement de l’enfant. N’oublions pas qu’il arrive souvent aux plus grands novateurs d’enfermer leurs découvertes dans des cadres et des formules relatifs à des idées encore vivantes, mais qui, précisément, sont rendues caduques par ces découvertes mêmes.
Une psychologie de laboratoiređź”—
Il faut, dit Mme Montessori, laisser l’enfant libre d’agir selon ses besoins profonds : à l’adulte de respecter les lois de son développement. Mais ce développement procède-t-il vraiment de la sensation à l’idée ? L’exercice de sensations ou de perceptions, isolées de leur contexte et de leur signification ordinaire, est-il le meilleur chemin pour l’éducation de l’intelligence ? Cette question des rapports entre le sens et l’idée, ou entre l’éducation sensorielle et l’éducation en général est, nous semble-t-il, le problème central de la pédagogie montessorienne. Or, sur ce point essentiel, Mme Montessori n’est pas allée assez loin dans ses propres idées ; elle n’a pas été assez fidèle à son intuition initiale. Formée par les méthodes de l’anthropologie et de la psychologie expérimentale, elle se promettait d’étudier l’enfant comme tel et non à travers l’adulte ; elle se proposait même de renverser les rapports habituels entre la psychologie et la pédagogie, en enrichissant la psychologie de laboratoire par l’analyse du comportement libre, au lieu de fausser celle-ci par une généralisation outrancière de celle-là . Grande idée, qui reste à l’honneur de Mme Montessori ; mais sur le point précis de l’exercice des sensations, l’illustre pédagogue a été victime de ceux qu’elle craignait ; elle a bel et bien projeté dans la réalité une doctrine de laboratoire aujourd’hui dépassée.
Ce qui apparaît d’abord, dans l’évolution des perceptions enfantines, ce n’est pas la sensation ; ce n’est même pas la perception isolée de l’action : c’est l’activité totale, c’est-à -dire l’intelligence sensori-motrice ou pratique, l’intelligence elle-même qui, dès les premiers mois de l’existence, organise les perceptions en fonction de l’action. Mme Montessori a certainement entrevu cette grande vérité ; elle a utilisé les admirables observations qu’elle a faites à cet égard : nous avons déjà cité les encastres — mais elle n’a pas aperçu suffisamment que des perceptions comme celle de la forme ou de la profondeur supposent, du point de vue du développement, non pas seulement des analyses sensorielles isolées et statiques, mais une construction d’ensemble où les combinaisons de l’intelligence jouent un rôle beaucoup plus important, dans leur dynamisme, que les sensations qui en sont le produit.
Les défauts du matériel🔗
Du point de vue pédagogique, ceci est fondamental. Le matériel le mieux fait doit servir à une expérimentation réelle, sinon il devient une entrave après avoir été un soutien. Or, Mme Montessori, qui désirait protéger le développement libre de l’enfant contre l’intervention maladroite de l’adulte, aboutit précisément à limiter trop souvent cette évolution naturelle par un matériel inspiré en partie de la psychologie adulte et, qui pis est, d’une psychologie artificielle. Comme nous l’avons vu, il faut d’ailleurs, pour être objectif, distinguer l’intention de la réalisation. Le principe est inattaquable : fournir un aliment aux comportements utiles de l’enfant. Mais, tels qu’ils sont réalisés, les exercices propres à la méthode n’impliquent qu’une demi-activité ou, pour mieux dire, que des fragments d’activité fonctionnelle, sans possibilité pour l’enfant de créer vraiment. Malgré tout, l’élève demeure à demi-passif et son action est sans cesse endiguée par des cadres rigides. Mme Montessori distingue soigneusement de l’activité adaptative le jeu, même chez les tout petits, et elle a sans doute raison ; on a étendu abusivement le domaine du jeu, qui se limite à l’assimilation et n’englobe pas toute adaptation sensori-motrice élémentaire. Mais le jeu libre reste une nécessité pour les petits et le matériel inhibe même l’activité adaptative dans ce qu’elle comporte de construction spontanée et de création véritable.
Résumons : la pédagogie montessorienne constitue une étape particulièrement importante dans l’histoire de l’école nouvelle. Elle a accompli des progrès décisifs dans la découverte de la liberté active de l’enfant et dans l’idée d’un enseignement fonctionnel, qui alimente réellement le développement psychologique spontané. Mais dans ses réalisations elle risquerait de devenir trop rigide si l’on fixait à tout jamais le canon du matériel, au lieu de laisser aux chercheurs consciencieux, plus épris de l’idée montessorienne que les orthodoxes, le soin de modifier le matériel au gré des observations déjà faites ou des expériences futures, et d’ajuster la méthode aux progrès continus de la psychologie.
L’école Decroly🔗
Le principeđź”—
Tandis qu’en Italie une femme médecin, formée à la psychologie, appliquait à l’éducation des enfants normaux les observations faites sur les arriérés, un médecin psychologue de Bruxelles accomplissait exactement la même évolution. D’où les mêmes principes : adapter les techniques pédagogiques aux lois du développement et respecter la liberté de l’élève pour permettre, précisément, ce développement naturel. Mais les réalisations sont tout autres. Au lieu d’appliquer à l’enfant le schéma de l’esthésiométrie de laboratoire, Decroly fait œuvre de créateur en psychologie même : observant le développement mental sans idée préconçue, il découvre l’une de ses lois essentielles. Armé de cette découverte, épris avant tout de vie concrète et d’activité réellement libre, il supprime d’autre part tout matériel abstrait et prétend initier d’emblée l’enfant à l’action complexe, adaptée au milieu ambiant, en tenant compte seulement des stades de son développement. Car la loi de Decroly, qui inspire non seulement sa psychologie mais toute sa pédagogie, le pousse précisément à partir du global, de l’indifférencié (dans tous les domaines) pour procéder de ce syncrétisme initial à l’analyse et à la synthèse combinées.
Une application : la lecture🔗
Un exemple particulièrement probant est celui de la lecture, à propos de laquelle Decroly a trouvé une technique aujourd’hui célèbre. Son exposé nous permettra, tout à la fois, d’analyser le contenu psychologique de la formule decrolyenne et de montrer sa profonde signification pédagogique.
Tous les pédagogues ont toujours répété : il convient de procéder du simple au complexe. L’enfant ne saurait parvenir à un ensemble systématique de connaissances qu’en possédant solidement les éléments de ce système. Seulement, qu’est-ce que la simplicité ? Le terme n’implique-t-il point un jugement de valeur ou, tout au moins, une appréciation relative au sujet ? La simplicité selon l’adulte est-elle par conséquent la même que la simplicité selon l’enfant ? Il suffit de constater, chez l’adulte, combien la simplicité est un produit de l’art, un résultat final et non point une donnée première, pour se douter que la simplicité des éléments n’a rien à voir avec la simplicité esthétique ou rationnelle.
Revenons à la lecture, qui constitue une illustration typique de ces difficultés. Étant données nos habitudes adultes d’analyse et de clarté logique, personne n’a jamais mis en doute que l’élément simple, du point de vue pédagogique, consistait en la lettre elle-même : un mot est un composé de lettres, une phrase un composé de mots ; la lettre est ainsi le point de départ nécessaire de toute lecture et de toute écriture. Même Mme Montessori, qui a bien vu l’arbitraire des exercices fondés sur des analyses plus artificielles encore (tracer des lignes droites, etc.) et qui a cherché à y remédier en demandant l’union de la motricité et de la perception, a été victime, sur ce point encore, de la psychologie adulte ; elle a fondé sa technique de lecture sur l’analyse de lettres mobiles. Au contraire Decroly, s’appuyant à la fois sur l’analyse de la perception des enfants et sur les inductions de la psychologie expérimentale, a eu l’idée de commencer la lecture par le mot et même par de petites phrases.
Fondements de la méthode globale🔗
On savait, par l’analyse de la lecture au tachistoscope, qu’en réalité nous nous fondons, pour lire couramment, sur la perception d’ensemble de la figure du mot — de sa Gestaltqualität : c’est ainsi que dans un temps trop court pour percevoir plus de quatre ou cinq lettres associées au hasard, on parvient très bien à lire, au tachistoscope un mot de huit à dix lettres. D’autre part, les linguistes ont montré depuis longtemps que la conscience de la phrase précède celle du mot. Or, Decroly et Claparède, étudiant les perceptions d’enfants, se sont rendu compte que, chez les petits, les perceptions globales non seulement sont plus importantes que chez nous, mais précèdent même l’analyse systématique. Un enfant, observé par Claparède, retrouvait dans un chansonnier, sans savoir lire la parole ni la musique, les airs qu’on lui chantait. Decroly essaya d’utiliser ce caractère. Il présenta aux enfants de petites étiquettes comportant une courte phrase liée à l’action courante (par exemple, « ouvre la porte »), et exerça ses petits élèves à les reconnaître au cours de l’action même. Une fois ces phrases types gravées dans la mémoire, il laissa les enfants les décomposer en mots et, en les poussant à comparer les mots commençant par les mêmes lettres, leur fit découvrir, mais en résultat final seulement, l’existence des lettres elles-mêmes.
Cette « méthode globale » peut paraître artificielle, tant elle heurte nos habitudes courantes ; elle est si bien adaptée à la mentalité des stades primitifs que l’enfant parvient ainsi à lire beaucoup plus rapidement et surtout avec un plaisir beaucoup plus grand que par les méthodes habituelles. Même des anormaux, incapables de comprendre d’emblée la signification des lettres et d’apprendre quoi que ce soit de la lecture ordinaire, sont fort bien parvenus à lire globalement. L’orthographe se fixe en outre dans les esprits d’une manière d’autant plus précise que les phrases ont été perçues, dès l’abord, dans leurs totalités.
Le passage du global à l’analytique🔗
Cet exemple n’est, pour Decroly, qu’un cas particulier d’une loi très générale. On s’est souvent demandé, en particulier à propos de l’enseignement des langues, s’il faut procéder de l’analyse à la synthèse ou de la synthèse à l’analyse. Ces deux processus sont, tout à la fois, indissociables et dérivés. L’esprit ne débute ni par l’analyse ni par la synthèse, mais par un troisième terme qui les précède toutes deux et dont elles dérivent simultanément : c’est ce que Claparède a appelé le syncrétisme (le terme de globalisation, qu’emploie Decroly, est moins bon : il ne s’agit pas d’un acte mais d’un état initial que précisément l’analyse ultérieure décompose sans cesse pour le transformer en synthèse). C’est l’état indifférencié dont part l’enfant dans tous les domaines ; on le retrouve aussi bien sur le plan des conceptions et de la pensée que sur celui de la perception.
On a objecté, il est vrai, que souvent l’enfant semble partir de petits détails isolés, par exemple dans les récits ou les descriptions d’images. C’est qu’alors, faute de langage adéquat, il ne peut précisément pas rendre l’image syncrétique qu’il se fait intérieurement et se borne à indiquer quelques points, sans lien objectif. Dès lors, la juxtaposition de détails paraissant isolés, mais liés subjectivement, ne peut être considérée ni comme une analyse ni comme une synthèse ; elle est complémentaire du syncrétisme lui-même. L’esprit procède donc bien, comme le veut Decroly, du syncrétisme, avec incapacité synthétique ou juxtaposition, à l’analyse et à la synthèse combinées (Piaget, Le Langage et la pensée chez l’enfant).
Les centres d’intérêt🔗
On comprend ainsi que ce passage du global à l’analytique ait inspiré à Decroly, non seulement une technique de la lecture, mais une pédagogie beaucoup plus générale. Il est facile, en effet, de montrer que les fameux centres d’intérêt, qui constituent le principe essentiel de cette pédagogie, relèvent de la même loi.
Au lieu de chercher à décomposer la conduite et de partir, comme Mme Montessori, d’une éducation analytique des sensations, Decroly cherche son point d’appui dans l’action concrète, c’est-à -dire dans l’acte global, qui a une signification et se trouve donc mû par un intérêt dominant. Or, l’école traditionnelle présente au contraire les connaissances à acquérir sans relation avec les intérêts de l’enfant, avec l’action proprement dite. Bien plus (et ceci accentue ce défaut de signification pour l’élève) elles les présente isolément et analytiquement. Il y a des leçons de grammaire, d’arithmétique, de géographie, etc., mais sans lien, sans que l’enfant comprenne ni les connexions intimes de ces branches entre elles ni par conséquent leur rapport avec la vie elle-même. Pour comble, l’horaire est morcelé : à chaque heure il s’agit de changer complètement d’orientation ; on passe de l’analyse d’un verbe à la lecture d’une carte, puis à la solution d’un problème d’arithmétique. L’effort de Decroly a été, au contraire, de chercher à procéder, dans l’enseignement même, à un passage constant du global à l’analyse et à la synthèse combinées : autrement dit de l’action significative ou centre d’intérêt, à l’acquisition systématique des connaissances qui s’y rapportent.
Un exempleđź”—
Ainsi, au début d’une période scolaire, les enfants posant des questions sur la construction des maisons, on choisira le problème de l’habitation comme centre d’intérêt pour organiser autour de lui le programme tout entier. Tout d’abord, l’intérêt est fixé par des actions proprement dites : on va voir construire des bâtiments, on dessine des plans, on réunit des matières premières, etc. Puis toutes les branches de l’enseignement sont groupées en fonction de cette activité : la géographie humaine et l’histoire de la civilisation d’une part, mais à ce propos également la géographie physique et les cadres de l’histoire générale. De plus, à propos de toute chose, il faut lire, rédiger, calculer, etc.
L’art du maître consiste donc, tout d’abord, à entretenir sans cesse l’intérêt, c’est-à -dire à laisser les questions se multiplier. Cet aspect du problème n’est pas le plus difficile, car dès que l’enfant a entrepris de lui-même une activité, sa soif de savoir est inextinguible et son entrain supplée à toute contrainte, mais à condition qu’il n’ait pas l’impression de l’artificiel et que le maître soit vraiment dans sa recherche un collaborateur et un conseiller, non un censeur autoritaire coupant les élans et en imposant la direction à son gré. Mais, d’autre part, l’art du maître — et ceci est plus difficile — consiste, tout en documentant les élèves, à leur faire comprendre la nécessité des connaissances intermédiaires, à concentrer réellement tout le programme autour de l’intérêt dirigeant la recherche.
Si, dans notre exemple, il est facile d’ordonner autour de l’habitation les matières historiques et géographiques, il faut de l’entrain et de la force de persuasion pour grouper pareillement les travaux de langue ou de calcul. Le même enfant qui pourra consacrer des journées entières à faire de la géométrie et de l’arithmétique à propos d’un plan de maison qu’il aura désiré entreprendre, ne mettra à ces mêmes exercices que de l’ennui (et un ennui pire, par contraste, que dans l’enseignement ordinaire) s’il a senti un artifice ou une contrainte.
Les résultats🔗
Néanmoins, avec de bons maîtres, la méthode réussit admirablement et les sanctions officielles qui marquent la fin des études dans les examens d’État suffisent à montrer que cette organisation n’a rien d’utopique. Quant à ce que les élèves apprennent pour la vie même, cela est incalculable. Chacun sait, en effet, que dans les méthodes classiques les meilleures, il ne reste après quelques années qu’un résidu infime des connaissances apprises à l’école. Ce qui reste, c’est l’esprit qu’on a mis au travail, la discipline acceptée, le goût de la recherche et la possibilité de consulter les livres au fur et à mesure des besoins. Ce qui reste surtout, c’est le souvenir des quelques efforts personnels que l’on a fournis et des connaissances acquises au cours de travaux individuels. Or, dans l’école traditionnelle il arrive souvent que le bagage soit rendu trop léger du fait des conflits scolaires, des dégoûts momentanés, du temps que l’élève a mis à comprendre l’esprit du maître, du peu de travaux réellement actifs (au sens fonctionnel de l’activité fondée sur l’intérêt spontané), de la surcharge des programmes, de l’esprit des examens, etc. Au contraire l’élève des écoles Decroly acquiert une admirable discipline de travail ; il apprend la valeur des connaissances nécessaires, la valeur de la recherche et de la documentation ; il garde de l’école le goût du savoir et reste un étudiant perpétuel au lieu de connaître ce désir impérieux de tourner la page et de tout oublier qu’ont tant d’élèves de dernière année.
Le livre de vieđź”—
Il faut savoir en effet, pour comprendre tout ce que la méthode peut comporter de discipline et d’ordre, que les manuels sont supprimés au profit d’un fichier individuel dont l’écolier poursuit la confection au travers de toute sa scolarité. Ce « livre de vie », comme on l’appelle dans les écoles Decroly, est une sorte de manuel général ou de grand classeur où les fiches sont groupées par sujet selon un plan qui a été fixé et discuté par les élèves et le maître en collaboration continue. Il est le répertoire des connaissances que chacun tient à honneur de conserver et d’employer, et remplace les manuels les mieux faits parce qu’il est le produit des efforts individuels spontanés.
L’acquisition des mathématiques🔗
Pour mieux faire sentir la valeur décisive d’un enseignement actif ainsi compris, et comportant dans sa liberté autant de coordination et d’ordre véritable que l’on peut désirer, il faudrait décrire chaque technique particulière. Bornons-nous à rappeler un point spécialement intéressant, celui de l’initiation aux mathématiques.
Lorsque l’on assiste, dans les grandes classes d’une école Decroly, aux travaux d’un groupe d’élèves occupés à des travaux de dessin technique, de géométrie analytique ou d’algèbre, on se demande d’où leur vient ce goût pour des matières si rarement appréciées par ceux qui n’ont pas « la bosse ». L’explication est facile à trouver dans les petites classes. Fidèle à ses principes de l’intérêt concret et du passage du global à l’analyse et à la synthèse combinées, Decroly a bien compris, en effet, qu’il était psychologiquement absurde de commencer par les règles du calcul pour procéder, ensuite seulement, à la solution de problèmes — et de problèmes verbaux — et qu’il était contraire à tout ce que nous enseigne l’histoire des sciences d’enseigner, dès le début, des mathématiques fondées sur la vérité déductive au lieu de partir de l’empirisme physique. Aussi Decroly part-il du problème, qui est la donnée psychologique première, et de l’expérience physique — qui est la donnée épistémique première — pour faire trouver à l’enfant la signification des nombres et de leurs rapports. Après avoir consacré d’intéressantes études psychologiques au développement spontané du nombre, du temps et de la mesure chez l’enfant, il est parvenu, en effet, à imaginer, en s’inspirant de ces analyses, une série de problèmes absolument concrets, c’est-à -dire tirés de la vie même de l’enfant et non pas de l’imagination pseudo-concrète des faiseurs de problèmes et des commentateurs de manuels. On peut voir, dans les petites classes de l’école, des enfants élevant des lapins et pesant leur bête chaque semaine pour voir si elle a grossi. Cette pesée se fait au moyen de marrons ou de cailloux et d’une balance assez élémentaire pour rappeler les planches posées sur un tronc et sur lesquelles les enfants se balancent à deux en prenant conscience des lois de l’équilibre. Rien donc de plus instructif que cette pesée de lapins : le problème est concret ; il se relie à un intérêt puissant chez l’enfant puisque l’amour de son lapin le pousse à connaître exactement le résultat, enfin il contraint l’esprit du sujet à établir un rapport et à compter les marrons en fonction d’une loi. On imagine ce que les règles de l’arithmétique ainsi apprises dans un contexte d’expérience continue deviennent claires pour l’enfant et combien, dans la suite, les problèmes les plus abstraits peuvent se greffer sur une substructure pratique stable.
La vie socialeđź”—
Pour éviter tout malentendu, précisons enfin que, dans les écoles Decroly, la vie sociale joue un rôle aussi considérable que ces processus de la psychologie individuelle. Du point de vue de la socialisation intellectuelle, par exemple, la méthode des centres d’intérêt peut comporter la coopération des élèves aussi bien que le travail individuel : le centre d’intérêt lui-même peut être choisi en commun et n’importe laquelle des recherches qui s’y rapporte peut se faire en groupe, par équipes, si les enfants en éprouvent le besoin. Quant à la discipline morale de l’école, il va de soi qu’elle est l’œuvre des élèves autant que des maîtres et que le self-government est le complément indispensable du travail actif dans les autres domaines.
Le bilanđź”—
La méthode Decroly a, bien entendu, suscité de nombreuses critiques. Mais ses dangers ne sont que l’envers de ses qualités. Concilier une acquisition systématique des connaissances prévues par les programmes officiels avec l’activité réellement libre des élèves, concilier l’ordre avec la spontanéité, la discipline avec la liberté ; voilà sans doute qui est possible, mais qui suppose un art, un doigté, un talent pédagogique et psychologique, une information générale et surtout un dévouement à la cause que seule une élite de maîtres peut présenter. Voilà surtout qui exige un travail beaucoup plus grand, de la part du maître, que la leçon ordinaire — et c’est évidemment dans ces facteurs personnels qu’il faut chercher le secret des réussites ou des échecs. Mais que les écoles Decroly aient pu réussir, et même dans des cadres semi-officiels — cela reste un point lumineux dans l’histoire de l’éducation.
La Maison des petits de Genève🔗
Fondé par Éd. Claparède et P. Bovet, l’Institut J.-J. Rousseau a pu, dès ses débuts (1912) s’assurer le concours de deux remarquables éducatrices, Mlles Audemars et Lafendel : s’inspirant des idées de ces maîtres, elles ont su élaborer une méthode propre et aboutir à des réalisations de premier ordre. Si la méthode avait reçu un nom et si les publications que nous promettent les directrices avaient déjà vu le jour, leur système connaîtrait peut-être aujourd’hui la même réputation que ceux de Mme Montessori ou de Decroly ; mais son action a déjà été considérable sur les générations d’étudiants qui ont passé par l’Institut J.-J. Rousseau et essaimé dans le monde entier.
Le point de départ est celui de Mme Montessori : suivre le développement psychologique spontané et offrir à l’enfant un matériel lui permettant d’exercer ceux de ses comportements qui sont le plus utiles à la croissance intellectuelle et morale. Mais, en utilisant le matériel Montessori, de même que tous les jeux éducatifs alors connus, les directrices de la Maison des petits ont été conduites sans parti pris, et dans un esprit d’expérimentation entièrement objectif, à deux principes essentiels, d’ailleurs complémentaires : en premier lieu, nécessité du jeu proprement dit, et non seulement de l’exercice amusant ; en second lieu, nécessité de subordonner l’éducation sensorielle à l’activité libre, c’est-à -dire à l’intelligence sensori-motrice elle-même. Ces deux idées ont dirigé l’élaboration du matériel propre à la Maison des petits.
Le jeuđź”—
Sous sa forme spontanée, le jeu, dont les directrices de la Maison des petits ont compris l’importance sous l’influence de K. Groos et de Claparède, a été trop sacrifié aux « jeux éducatifs » habituels, de Froebel à Mme Montessori elle-même.
Il n’est pas seulement préexercice ; il est assimilation de l’univers au moi, c’est-à -dire expression de la personnalité entière et création individuelle véritable. Le problème n’est donc pas seulement de donner aux petits un matériel impliquant un exercice stéréotypé, si amusant soit-il, mais des instruments de construction réelle permettant toutes les combinaisons et toutes les réalisations. C’est ainsi que, dans le matériel Audemars et Lafendel, on trouve des blocs et des volumes divers, munis de trous et de tiges mobiles, au moyen desquels l’enfant peut construire des trains, des bateaux, des maisons, des ponts, des moulins, ou ce qu’il voudra ; on y trouve également des surfaces géométriques en carton de couleurs diverses, donnant lieu aux mêmes constructions mais en plan, et tout ce qu’il faut en fait de modelage et de dessin libre, de cartonnage et de découpage. Les petits débutent donc en plein jeu symbolique, en pleins jeux sensori-moteurs libres et dans les jeux de construction alliant le symbolisme à l’activité sensori-motrice pour tendre à une représentation de plus en plus exacte du réel.
Or, ces jeux proprement dits tendent d’eux-mêmes à se transformer en travail, et de la manière suivante. En premier lieu, il y a anticipation progressive de la pensée sur l’action. Chez les petits, le jeu n’a pas de but : il est mouvement pour le mouvement et simple assimilation sensori-motrice du matériel. Puis le but vient en cours de route ; il y a symbolisme concomitant à l’action, et une construction devient une maison, un bateau, etc. Chez les grands, au contraire, il y a but posé d’avance et souvent le plan est minutieusement établi : il s’agit de construire tout un train, un ensemble de maisons. En deuxième lieu, et par conséquent, une série toujours plus grande d’actions intermédiaires viennent s’intercaler entre l’idée du but et sa réalisation. Or, plus il y a d’intermédiaires et plus nous sommes près du travail effectif puisque le travail ne se définit que par la coordination des moyens en fonction d’un but toujours plus lointain. Enfin, le jeu est de moins en moins imaginatif pour devenir de plus en plus précis et représentatif d’une réalité donnée.
Éducation sensorielle et intelligence sensori-motrice🔗
Ici intervient le second principe dont nous parlions à l’instant : la subordination de l’éducation sensorielle à l’intelligence sensori-motrice elle-même. Le matériel Audemars-Lafendel, avec lequel l’enfant peut jouer aussi librement que nous venons de le voir, ne consiste pas en blocs et en cubes quelconques. Son originalité est précisément de permettre tout à la fois l’activité la plus libre et l’adaptation intellectuelle la plus précise, en particulier au point de vue mathématique.
Examinons, par exemple, ce jeu dénommé « les 66 blocs ». Il consiste en deux ensembles de cent cubes de même volume dont les uns sont libres et les autres reliés en blocs de 2, 3, 4… 10. De plus, chaque série de 10 (le jeu est composé de deux carrés de 10 × 10, soit 20 séries de 10, de mêmes longueurs) se présente sous forme d’une addition : 10 = 9 + 1 ; 8 + 2 ; 7 + 3 ; 6 + 4 ; 5 + 5 ; 4 + 4 + 2 ; 3 + 3 + 2 + 1 + 1 ; 2 + 2 + 2 + 2 + 2 ; et 10 fois 1. Dès lors en construisant n’importe quoi au moyen de ces blocs, l’enfant est bien obligé de s’adapter aux conditions mêmes de la construction, c’est-à -dire de tenir compte des relations géométriques et numériques. De même, le jeu des surfaces, et n’importe quel autre, implique un ensemble de rapports intrinsèques que l’enfant découvre peu à peu. Ainsi conçu, le matériel ne sert au jeu qu’à titre d’introduction, d’assimilation préparatoire : sa vraie fonction est de développer l’intelligence elle-même.
Action et pensée : les trois étapes🔗
Nous avons déjà constaté, en effet, que les sensations et les perceptions ne sont rien indépendamment de l’intelligence sensori-motrice qui les organise, et nous avons défini cette adaptation intelligente par un équilibre progressif de l’assimilation et de l’accommodation. Or rien ne montre mieux que le matériel de la Maison des petits cette incorporation progressive de l’assimilation ludique dans une adaptation qui la dépasse et englobe toute l’intelligence. De plus, en suivant l’emploi que l’enfant fait du matériel, entre 2 et 8 ans, on assiste à la transformation progressive de l’intelligence sensori-motrice en intelligence réfléchie. Grâce au langage et à la réflexion, les schèmes sensori-moteurs qu’élabore l’enfant au cours de ses constructions se traduisent peu à peu en notions claires et en règles. Parallèlement aux étapes du jeu que nous venons de rappeler, les directrices de la Maison des petits observent, en effet, trois grandes périodes. La première, toute pratique, consiste en une découverte simplement sensori-motrice des relations : l’enfant fait sans savoir encore et, suivant la formule bergsonienne, sa pensée est « bouchée par l’action ». Dans la deuxième, les schèmes pratiques donnent lieu à une prise de conscience progressive : la pensée « accompagne l’action ». Et, durant la troisième, la pensée « précède l’action », c’est-à -dire que, dominant entièrement les propriétés pratiques découvertes par l’intelligence sensori-motrice, elle devient capable de calcul et de déduction, donc de réflexion et d’activité rationnelle.
Les progrès de la socialisation🔗
Parallèlement à cette évolution individuelle, dont il faudrait décrire tout le détail pour faire sentir le dynamisme, et montrer en particulier les corrélations étonnantes entre les diverses manifestations, on assiste à une socialisation progressive : tandis que les petits aiment à travailler individuellement ou dans de petits groupes dans lesquels chacun poursuit sa construction propre, les grands préfèrent la coopération dans l’action et les entretiens en commun pour le travail de réflexion. Cette collaboration entre enfants est largement utilisée à la Maison des petits, dont l’effort se situe, peut-on dire, entre Decroly et Montessori, activité libre et créatrice d’une part, matériel de l’autre, aidant l’enfant à schématiser les connaissances essentielles. En particulier, en fait de mathématiques et de lecture.
Trois exemples de méthodes nouvelles aux États-Unis🔗
La méthode intégralement active de Decroly ou de la Maison des petits est un idéal qu’il n’est pas nécessaire de rejeter en bloc si l’on ne parvient pas à le réaliser tel quel. Tout enseignement, même fondé sur l’emploi de manuels et canalisé par un programme strict de connaissances minimum, peut comporter une part d’activité dans la mesure où il fait appel aux intérêts individuels, à l’effort personnel et à une initiative issue de la seule discipline intérieure. Mais à une indispensable condition : une certaine individualisation de l’enseignement, allant de pair avec un système de classes mobiles plus ou moins poussé dans le détail.
À cet égard, les États-Unis (v. p. 9 et suiv.) nous donnent l’exemple de réalisations extrêmement intéressantes : elles fournissent toute la gamme des transitions entre l’école traditionnelle et l’école active proprement dite. Ainsi le Dalton plan est compatible avec l’enseignement le plus livresque (c’est d’ailleurs là son danger, même si Miss Parkhurst a su l’éviter dans ses propres écoles) ; la technique de Winnetka concilie davantage les méthodes individualisées avec l’activité libre et les groupes ; la méthode des projets enfin fait le pont avec les centres d’intérêt.
Le plan Daltonđź”—
Le plan Dalton a exercé une action considérable : pas un maître, sans doute, aux États-Unis et en Angleterre, qui n’ait subi de près ou de loin son influence. L’idée centrale qui l’a inspiré (Helen Parkhurst, Education on the Dalton plan) est qu’à l’école pas plus que dans la vie, les individus n’ont le même rythme de travail ni les mêmes aptitudes ; un même programme pour tous doit donc s’appliquer différemment à chacun. L’un fait en un jour ce qui demande trois jours de travail à l’autre, et, suivant les matières, les proportions peuvent être renversées. Dans les classes ordinaires où la leçon est la même pour tous, et où, à tous les instants de l’année, tous les élèves sont censés être au même niveau dans toutes les branches, les faibles retardent les forts, les forts donnent aux faibles des complexes d’infériorité qui inhibent leur activité ; l’émulation qui est censée stimuler chacun aboutit, en fait, à ce que chacun, sur un point ou sur un autre, renonce à tout effort et se met sans plus à la remorque. Le plan Dalton détruit cette unité artificielle de la classe, pour distribuer à chaque enfant son programme propre et retrouver le sens de la communauté dans les groupes particuliers de travail correspondant aux différentes branches. Il cherche à rendre à chaque enfant le sens de sa responsabilité, en fondant le travail sur le rythme individuel et les aptitudes de chacun, et sur la liberté de la discipline intérieure.
Le fonctionnement du planđź”—
Le programme est, au total, le même pour tous, c’est-à -dire qu’à la fin de la scolarité tous les élèves ont acquis les mêmes connaissances. Mais il est distribué par fragments à chaque enfant, par années, mois ou semaines (en tenant compte des âges), et cela branche par branche. Chaque enfant fait donc avec le maître un contrat de travail ou assignment, par lequel il s’engage à acquérir une certaine matière dans un certain laps de temps. Ce contrat est accepté librement par l’élève, après discussion : il engage donc la responsabilité de l’enfant. Après quoi, l’enfant se rend dans les différents laboratoires ou salles correspondant aux branches particulières. Il n’y a pas de maîtres de classes, mais des maîtres de branches qui dirigent l’élève dans son travail. L’enfant trouve ainsi pour chaque branche un local pourvu du matériel, des livres et du professeur qui l’aideront à accomplir sa besogne. Il poursuit, selon son rythme individuel de travail et ses aptitudes, l’accomplissement de son programme. S’il est en avance pour une branche, il remplira très rapidement les conditions de son contrat sur ce point ; s’il est en retard, il prendra le temps nécessaire pour retrouver le niveau normal. Au total, les enfants ne sont pas réunis par classes d’âges, mais par groupes correspondant à leur niveau dans les différentes branches. Dans notre terminologie, nous dirions qu’un même enfant peut être en 4e pour une branche et en 6e pour une autre, sans qu’il appartienne d’un point de vue général à aucune classe.
Les avantages : sur le plan individuel🔗
Du point de vue du travail individuel, le plan Dalton présente cet avantage inestimable de permettre à chaque enfant d’évaluer expérimentalement ses propres forces, d’engager sa responsabilité en fonction de limites qu’il trace lui-même et de mettre ainsi toute son initiative et tout son intérêt à se dépasser et à battre ses propres records.
Sans rien sacrifier des exigences du programme, l’enfant apprend à organiser son travail et participe même à son élaboration. Loin de sombrer dans les classiques sentiments d’infériorité trop connus de l’école, il récolte sans cesse les fruits de son travail, et le temps supplémentaire consacré à une branche faible lui apparaît comme normal et non pas comme dû à une tare ou à un retard blâmable. Un principe très juste sur lequel insiste Miss Parkhurst est, en effet, le suivant : c’est seulement dans la mesure où un enfant peut dominer la matière que son intérêt reste vivant. En outre, c’est dans la mesure où l’enfant est libre d’acquérir les connaissances à son rythme individuel qu’il les assimile réellement. À cet égard, il va de soi que le plan Dalton tient compte, dans les programmes, des stades du développement psychologique de l’enfant. Notons enfin que les rapports avec le maître sont tout autres dans le travail individualisé, rendant possibles la discussion, la collaboration et l’aide personnelle, que dans l’enseignement faussement appelé collectif, dans lequel le maître s’adresse anonymement à la classe entière.
Les inconvénients : sur le plan social🔗
Par contre, au point de vue de la vie sociale des enfants entre eux, le système présente quelques difficultés contre lesquelles il réagit d’ailleurs vigoureusement. Miss Parkhurst insiste constamment sur le fait que l’école doit être une communauté réelle et reproduire la vie en tous ses aspects, sociaux aussi bien qu’individuels. Sa solution est la suivante : d’une part les élèves qui travaillent ensemble une même branche constituent un groupe momentané susceptible de développer la collaboration ; d’autre part, les groupes sont coordonnés entre eux en vue du contrôle des contrats de travail. Enfin, il arrive souvent que des élèves, même externes, de différents âges, soient groupés en « maisons » dans un but d’entraide.
Notons encore comment se fait le contrôle du travail des élèves. En premier lieu, l’enfant lui-même peut vérifier à chaque instant l’état de ses acquisitions par rapport à son programme et chaque semaine cette vérification se fait avec l’aide du maître, les résultats obtenus se marquant sur un graphique. En second lieu, il y a comparaison entre chaque enfant d’un groupe particulier et les autres élèves ; en troisième lieu il y a comparaison d’un groupe à l’autre. En outre, un système de work record card permet à chaque instant le pointage de chaque enfant.
Tel est dans les grandes lignes ce fameux plan qui peut faire tant pour pallier aux inconvénients de l’enseignement par le livre, et qui réduit la leçon orale au minimum au profit du travail personnel. Du point de vue de l’activité proprement dite, des réserves peuvent être faites. L’action créatrice de l’élève disparaît presque entièrement et l’effort individuel est trop exclusivement mis au service de la simple acquisition des connaissances et de la réceptivité. La vie collective reste, d’autre part, trop constamment menacée par les programmes individuels pour jouer dans la formation de l’esprit le rôle qu’elle doit légitimement remplir.
La technique de Winnetkađź”—
Réalisée par Carleton Washburne dans une petite ville de la banlieue de Chicago, l’organisation scolaire de Winnetka, plus souple, fait une grande part au travail collectif. D’ailleurs, les écoles de Winnetka ne prétendent pas plus que les écoles Dalton présenter des techniques immuables ; s’il existe un plan « Winnetka », l’intérêt de ce mouvement est bien plutôt dans l’élaboration originale qui y est faite de toutes les méthodes nouvelles. Le Dalton plan, en particulier, y est employé sous certaines conditions, allié peut-être à plus d’activité réelle. C’est pourquoi nous considérerons Winnetka comme une étape de plus dans la synthèse entre l’individualisation de l’enseignement, l’activité libre et la communauté réelle des élèves.
Programme commun, activités différentielles🔗
D’abord, le travail des enfants est adapté à la fois aux stades du développement et aux aptitudes individuelles. Au jardin d’enfants, les petits font du modelage, du dessin, des travaux manuels sans matériel proprement dit, sauf celui qui permet l’activité libre. Puis, dès la classe du premier degré, lecture et arithmétique ; dès le quatrième degré, sciences sociales (histoire et géographie, histoire de la civilisation, etc.). Programme commun, gradué selon les âges et ajusté par des observations minutieuses aux périodes du développement psychologique des enfants de Winnetka : mais il ne constitue qu’un programme minimum et n’occupe qu’une partie du temps des élèves. Le principe d’après lequel il a été établi est net : on a cherché à déterminer quelles sont les connaissances et les techniques indispensables qu’impose la vie sociale contemporaine, on les a réparties en branches et par une expérimentation méthodique (un Research department est annexé à cet effet aux écoles de Winnetka) on a fixé l’âge optimum d’acquisition de ces diverses connaissances et techniques par la moyenne des enfants. Outre ce programme minimum, il y a l’ensemble des branches et des activités permettant aux enfants de se différencier les uns par rapport aux autres, durant les mêmes stades du développement mental. Carleton Washburne est, en effet, pénétré de l’idée que l’école n’a pas accordé suffisamment d’attention à ces activités différentielles, dont le but n’est pas d’instruire mais de permettre à chaque élève de réaliser sa personnalité et de développer en lui ce qui diffère de ses camarades. Ces activités créatrices, poursuivies individuellement ou par groupes spontanément constitués, consistent en travaux de littérature ou de science sociale, en travaux artistiques, rédaction, illustration et édition du journal de l’école, sports, sociétés libres, travaux d’atelier et de laboratoire, etc. Mais ce ne sont pas des activités en marge du programme : occupant la moitié de son temps, elles font partie du plan de travail de chaque enfant ; un Department of educational counsel est chargé d’examiner chaque élève du point de vue médical, psychologique, etc., et de déterminer le plan de travail qui lui convient le mieux.
Auto-éducation et auto-contrôle🔗
Le programme ainsi établi par un équilibre heureux entre les connaissances nécessaires et l’activité libre, les méthodes adoptées assurent un équilibre analogue entre l’auto-éducation individuelle et l’activité en groupes. Toute la partie commune du programme, c’est-à -dire le programme minimum des connaissances et techniques dont l’acquisition est indispensable, comporte un ensemble d’exercices auto-éducatifs et de tests de contrôle plus particulièrement connus sous le nom de techniques de Winnetka, bien que, on le comprend maintenant, ils ne constituent que l’un des aspects de l’éducation reçue dans ces écoles.
Initiation Ă la lectuređź”—
En ce qui concerne par exemple la lecture, Winnetka emploie la méthode globale de Decroly, procédant de la phrase aux mots et du mot aux lettres, mais en la standardisant au moyen de cartes-types, illustrées et pourvues des fragments d’histoire convenables pour retrouver les mêmes mots à propos des mêmes dessins, ou les mêmes mots dans des phrases analogues, etc. Ces cartes correspondent à des tableaux de contrôle permettant à l’enfant de reconstituer l’ensemble de l’histoire dont il connaît les fragments par les cartes, ou de découvrir le sens de tel ou tel fragment par rapport à sa position dans l’histoire. Dès cette initiation à la lecture, nous reconnaissons les deux caractères essentiels et complémentaires des techniques de Winnetka : d’une part, un matériel minutieusement standardisé permettant des séries d’exercices individuels, et une auto-éducation avec le minimum d’interventions adultes ; d’autre part, des instruments de contrôle mis à la disposition des enfants pour qu’ils puissent se corriger eux-mêmes sans qu’il y ait blâme et censure perpétuels.
Initiation au calculđź”—
Ces mêmes principes régissent l’étude des mathématiques et ont donné lieu à des exercices également standardisés dont l’emploi a largement dépassé les limites de Winnetka : ils sont par exemple en usage à l’École internationale de Genève. Ainsi, pour l’initiation aux règles du calcul, l’enfant, presque uniquement guidé par les explications qu’il lit dans son manuel, remplit des feuilles entières d’opérations. Ce qui peut paraître, au premier abord, un retour à l’enseignement livresque et à la corvée savamment dosée ; mais l’originalité de la méthode et le secret de sa réussite — car il n’y a pas de doute qu’elle intéresse la moyenne des enfants — sont de nouveau dans l’auto-contrôle continu, stimulant pour l’effort et appel à la discipline personnelle. Le contrôle se fait par tests-exercices, correspondant chacun à une difficulté particulière des opérations étudiées. L’enfant constate lui-même s’il réussit ou non. Si oui, il demande à l’institutrice les tests réels qui lui servent à juger le travail des élèves ; et s’il ne peut les réussir, il demande un livre de corrections lui permettant de trouver son erreur et de recommencer. Donc, aucune leçon, mais un travail individuel continu, l’instituteur étant là , simplement, pour aider et conseiller.
Chacun selon son rythmeđź”—
Les langues, même, l’histoire ou la géographie s’enseignent par auto-exercice et auto-contrôle. Là encore, les tests que les enfants s’appliquent à eux-mêmes servent à les classer en degrés et à juger s’ils sont capables de dominer la matière d’un certain échelon, pour passer aux suivants. Chaque enfant suit ainsi son rythme individuel de travail, et peut consacrer le temps voulu aux branches faibles tout en hâtant le pas dans ses branches fortes.
De plus, et c’est là une innovation fort intéressante, les enfants sont répartis en deux catégories : ceux qui suivent l’horaire prescrit, en passant de salle en salle selon le temps que réclament leurs exercices dans les différentes branches, et ceux qui, par leurs bons résultats, ont mérité un traitement d’honneur. Les derniers, les self-reliant children établissent eux-mêmes leur emploi du temps et élaborent leur propre programme conformément au Dalton plan. L’élève qui désire passer dans cette catégorie pose sa candidature par écrit ; celle-ci est discutée par les instituteurs et, chose remarquable, par les enfants eux-mêmes, c’est-à -dire par le conseil des élèves (nous reviendrons sur cette institution à propos du self-government) et par les élèves déjà nommés self-reliant. Les votes une fois réunis, la décision est prise par la direction de l’école et le candidat peut s’entretenir avec le Principal, en cas de refus, pour comprendre ce qui lui manque encore et se préparer à une candidature plus heureuse.
Telles sont les méthodes qui régissent l’enseignement relatif au programme obligatoire de l’école. Quant aux activités libres, elles sont également d’un grand intérêt. Elles consistent, soit en travaux individuels de laboratoire ou d’atelier (imprimerie, gravure sur métal, etc.), soit en projets collectifs : pour les petits, par exemple, reconstituer en jeux les bâtiments et les travaux d’une ferme ou, pour les grands, reconstituer une scène historique. En outre, l’organisation sociale des élèves entre eux (l’assemblée des élèves ou les groupes de sports) donne lieu à toutes sortes d’activités spontanées utiles.
La méthode des projets🔗
Ces remarques, qui permettent de clore cet exposé trop schématique des méthodes de Winnetka, nous conduisent à la technique des projets. Nous n’en dirons que quelques mots, car elle est l’équivalent américain des centres d’intérêt de Decroly. Washburne lui-même, on vient de le voir, ne ramène pas tout l’enseignement aux centres d’intérêt, qu’il considère comme artificiels. La vie, dit-il, nous contraint à toutes sortes d’activités multiples qu’il n’est pas toujours possible de grouper autour d’un centre : l’enfant peut donc faire de même ; à condition qu’il comprenne leur nécessité et qu’elles acquièrent ainsi, dans leur multiplicité, de l’intérêt pour lui. Mais, indépendamment de Decroly, et en s’inspirant directement de la conception de l’intérêt de Dewey, plusieurs pédagogues ont également essayé, aux États-Unis, de centrer les connaissances à acquérir autour de certaines idées-programmes, ou projets.
Telle que la conçoit Dewey, la méthode des projets poursuit deux fins essentielles : fournir un contenu concret et vivant à l’instruction, par opposition aux connaissances livresques et, surtout, suivre un processus naturel d’acquisition, par opposition aux leçons imposées à l’enfant sans qu’il comprenne l’intérêt ou l’utilité des matières ou des exercices. Or, ce processus naturel, c’est celui de l’action, celui qui consiste à poursuivre un but d’échéance plus ou moins longue et à subordonner tous ses efforts à sa réalisation. C’est dans la mesure où il aura conçu lui-même un projet qui l’intéresse, c’est-à -dire qui engage toute sa personnalité, que l’enfant aura l’énergie d’acquérir les connaissances nécessaires et d’exécuter les actions utiles à sa réalisation. Le problème est donc de trouver, dans le milieu naturel de l’enfant, les domaines qui fourniront l’occasion de plans ou projets à la fois instructifs et susceptibles d’aboutir à une réalisation pratique.
Dans l’école expérimentale annexée au Département de pédagogie de Dewey, ces domaines sont, par exemple, le travail du bois et du métal, la cuisine et la manufacture des textiles. Choix curieux au premier abord : mais on voit comment les travaux manuels des élèves, les visites aux ateliers des adultes, les reconstitutions historiques, etc., peuvent embrasser, de proche en proche, l’ensemble du programme. De plus, il est clair que toutes les transitions existent entre les projets individuels, conduisant à une auto-éducation personnelle, et les projets collectifs, conduisant au travail par équipes et aux diverses étapes de la socialisation intellectuelle (voir, pour ces derniers, Ellsworth Collings, An experiment with a project curriculum, N. Y. 1923). Le système permet ainsi un bon équilibre entre l’individualisation de l’enseignement et les méthodes collectives dont nous parlerons dans la suite.
On le constate donc : aux États-Unis comme en Europe, les méthodes fondées sur les processus individuels de la psychologie de l’enfant oscillent entre l’auto-éducation fondée sur un matériel et des exercices standardisés (Winnetka prolonge en un certain sens Montessori) et le libre exercice de l’activité à base d’intérêt (les « projets » sont parallèles au système Decroly) ; les procédés de ce second type favorisent peut-être davantage la vie sociale de l’enfant.
Conclusions : l’individualisation de l’enseignement🔗
Deux conclusions essentielles se dégagent de l’exposé de ces quelques méthodes typiques, que nous avons choisies comme particulièrement représentatives. La première, c’est que les mécanismes généraux de la psychologie de l’enfant — précisons : les mécanismes individuels mais communs à tous les individus — ont tous été utilisés par les méthodes nouvelles.
La nécessité du jeu chez les petits, la notion d’une activité spontanée et créatrice à base d’intérêt et conduisant à l’effort libre, l’existence d’une intelligence pratique ou sensori-motrice qui précède l’intelligence conceptuelle et sert de substructure à la réflexion ultérieure, l’existence de stades du développement intellectuel qui impliquent une maturation mais dont le déroulement peut être influencé par le milieu social et physique, les structures mentales propres aux différentes étapes de ce développement : ce ne sont point là des principes abstraits pour l’école nouvelle, des vérités à apprendre durant les études théoriques de pédagogie et qu’on oublie dans la pratique de la vie scolaire ; ce sont les principes vitaux de ces méthodes. Aucune peut-être n’en dose l’ensemble à proportions égales, mais chacune en utilise plus particulièrement un ou plusieurs. Aussi bien les retrouverons-nous à propos des méthodes collectives, car ces mécanismes généraux de la psychologie de l’enfant régissent également sa vie sociale et y conduisent, sans qu’il existe aucune solution de continuité entre son comportement individuel et son comportement collectif.
La seconde conclusion constitue la leçon propre des expériences pédagogiques dont nous venons d’examiner les résultats : c’est que l’éducation nouvelle, pour adapter ses techniques à la psychologie de l’enfant, ne se borne pas à tenir compte des mécanismes généraux de la pensée individuelle ; elle considère également les particularités de chaque élève, c’est-à -dire la psychologie différentielle des individus.
Il y a des enfants retardés, avancés ou normaux du point de vue physique, mental ou spécialement scolaire ; il y a des différences d’aptitudes qui se marquent dans les diverses branches de l’enseignement, ou des différences d’activité créatrice ; il y a surtout des différences de rythme de travail, d’acquisition et d’assimilation. L’école traditionnelle, en imposant les mêmes cadres à toutes les individualités, trempe certainement bien des caractères, mais fabrique aussi bien des désadaptés en produisant ou en renforçant dans des proportions inquiétantes ces sentiments d’infériorité si naturels à l’enfant, mais si nocifs pour sa formation et sa carrière future. L’école nouvelle, au contraire, c’est l’école sur mesure de Claparède, qui cherche à s’adapter à chaque personnalité considérée comme une réalité unique et légitime. Au reste, c’est peut-être cette idée de l’individualisation de l’enseignement qui a le plus influencé — dans des proportions d’ailleurs très variables — l’enseignement public officiel. Mais, chose curieuse, on a commencé par se préoccuper des enfants peu doués et des anormaux pour n’en venir qu’ensuite à considérer l’utilité d’une sélection des bien doués, et en particulier des surnormaux peu favorisés socialement.
La pédagogie des anormaux et ses progrès🔗
Grâce, en particulier à l’échelle métrique de l’intelligence que Binet et Simon avaient précisément élaborée pour permettre le diagnostic de l’arriération mentale, on a ségrégé, dans un grand nombre de pays, les anormaux et les arriérés pour leur faire suivre des classes spéciales. Nous avons déjà dit le service que la pédagogie des anormaux avait rendu à celle des petits, en particulier sous l’impulsion des travaux de Mme Montessori et de Decroly. Ajoutons que l’éducation des arriérés n’a fait que progresser et a donné lieu à l’élaboration de techniques actives fort intéressantes. Il faudrait mentionner à cet égard les réalisations de Mlle Descœudres dans les classes spéciales de Genève et dans son séminaire de l’Institut J.-J. Rousseau (A. Descœudres, L’Éducation des enfants arriérés).
Ségrégation générale🔗
Quant à la ségrégation générale des élèves, bien doués autant que retardés, elle a été pratiquée sur une large échelle par la réforme scolaire autrichienne (1919-1920). Sous l’impulsion d’éminents praticiens tels que Glöckel et Fadrus, les écoles de Vienne ont adopté les méthodes actives d’éducation et pleinement réalisé, dans le cadre de l’école publique, l’idéal que d’aucuns croyaient réservé aux écoles privées ou à ces écoles modèles annexées aux Instituts de pédagogie. C’est ainsi que, dans l’enseignement des langues et des mathématiques, ou dans la part faite à l’activité libre du point de vue artistique et du point de vue de la recherche personnelle, la réforme autrichienne a fait preuve d’une hardiesse étonnante. L’école active a, de même, été introduite en 1920 dans six lycées de Vienne et l’Institut pédagogique de la ville de Vienne a été créé en 1923 pour assurer un contact permanent entre les études psycho-pédagogiques et l’enseignement. Or, l’une des innovations liées à cet ensemble a été celle de la ségrégation générale des élèves. De 11 à 14 ans, par exemple, les enfants ont été répartis en trois classes parallèles, pour élèves moyens, faibles ou bien doués, les exigences étant plus grandes pour ces derniers. La sélection était faite sur la base du travail scolaire et d’examens psychologiques. (Dottrens, L’éducation nouvelle en Autriche).
De même, la réforme scolaire polonaise qui introduit officiellement plusieurs méthodes actives dans l’enseignement public, en particulier le travail par équipes et certaines formes de self-government implique, étant donné le système d’école unique qu’elle introduit dans l’organisation scolaire, une sélection soigneuse pour trier, dès la sixième année primaire, les élèves aptes aux études supérieures, les élèves destinés à l’enseignement professionnel et les enfants demeurant au degré primaire (voir La réforme scolaire polonaise, BIE Genève).
En France, le mouvement des Compagnons de l’Université combat depuis des années en faveur de l’école unique à trois degrés, l’accès aux deux degrés supérieurs devant être déterminé par les aptitudes seules, indépendamment de la situation sociale et économique des élèves.
Cet important groupement, qui a témoigné à de nombreuses reprises de son intérêt pour l’éducation nouvelle — tout en poursuivant un objectif différent — , a adopté à l’article II de son fameux Projet de statut organique de l’enseignement public le principe des épreuves psychologiques nécessaires à la sélection. Cet article prévoit en effet que l’entrée de l’enseignement du second degré comporte une ségrégation fondée sur l’examen du livret scolaire antérieur, sur des épreuves « ayant pour but de déceler des aptitudes ou des inaptitudes plus que de contrôler des connaissances », et sur des épreuves proprement psychologiques.
Il est inutile de citer d’autres exemples pour montrer que les nécessités mêmes de l’instruction publique imposent peu à peu le principe de l’individualisation de l’enseignement, en attendant que l’ensemble des notions propres à l’éducation nouvelle pénètrent dans l’école.
2. — Méthodes fondées sur la vie sociale de l’enfant🔗
L’enfant doit s’adapter au milieu physique et aux notions qui y sont relatives. Il doit aussi s’adapter aux relations sociales extérieures à l’individu. Si l’intelligence et la perception sont héréditaires, s’il existe des instincts sociaux innés, cette existence n’empêche pas l’adaptation à la société extérieure d’être aussi difficile et graduelle que la compréhension des choses par les instruments intellectuels. Et comme on peut distinguer des stades et des structures successives dans le développement de l’intelligence, on doit pareillement tenir compte des périodes successives de l’évolution sociale de l’enfant et de cette structuration sui generis que constitue le passage de l’égocentrisme initial à la coopération progressive.
Or, on peut poursuivre ce parallèle sur le terrain pédagogique. L’école traditionnelle a voulu initier d’emblée l’enfant aux lois du monde extérieur par l’acquisition verbale des connaissances qui s’y rapportent : ceci, sans exercer l’intelligence elle-même dans son travail actif d’adaptation. Elle a d’autre part prétendu préparer l’enfant à la vie sociale par la parole, les leçons, l’obéissance à la morale toute faite qu’impose le maître, mais sans l’exercer activement à la vie sociale concrète en introduisant réellement celle-ci dans la classe. Sur ce point encore, l’école nouvelle innove résolument. Elle pousse l’enfant à expérimenter les réalités sociales, comme elle le laisse agir spontanément dans les relations avec le monde physique. D’où un ensemble de techniques éducatives dont nous nous bornerons à donner quelques échantillons bien représentatifs.
Répétons seulement que, si les méthodes utilisant la vie sociale de l’enfant peuvent être distinguées de celles qu’on fonde sur les mécanismes individuels de la pensée, en fait, tôt ou tard, les deux sortes de techniques s’impliquent nécessairement l’une l’autre, et représentent des aspects complémentaires de l’éducation nouvelle. Tout appel à l’activité libre conduit nécessairement au travail par groupes ou au self-government, c’est-à -dire aux mécanismes essentiels sur lesquels reposent les méthodes collectives, puisque l’action spontanée des enfants les pousse à s’associer progressivement, surtout après 10-11 ans, et à discipliner en commun leur travail. Dewey et Decroly, protagonistes de l’intérêt et de l’effort personnel, comptent en même temps parmi les fondateurs des méthodes de travail par équipes. Inversement, les novateurs partis du groupe, Petersen, Cousinet, ont recouru autant que les précédents aux mécanismes généraux tels que l’intérêt et le travail actif et se sont posés, autant qu’eux, le problème de la formation de l’intelligence. Tout cela sans difficultés du point de vue psychologique, étant donné que la vie sociale conditionne toutes les fonctions supérieures, qu’elle est la source de toute règle et de tout langage et qu’ainsi son développement est étroitement dépendant de celui de la pensée même. L’idéal de toute école active est donc de trouver un équilibre satisfaisant entre l’individualisation et la socialisation de l’enseignement. C’est pourquoi, cherchant à analyser les méthodes nouvelles, nous sommes partis de ces deux pôles de l’activité mentale et scolaire, pour montrer, en fin de compte, comment elles parviennent à constituer un tout.
Le travail par équipes🔗
Parmi tant de convergences remarquables entre chercheurs indépendants, on peut citer celle qui caractérise la découverte des multiples formes de travail par équipes. On appelle ainsi tout travail scolaire impliquant la collaboration libre des élèves, par opposition aux exercices que les enfants font en commun, mais chacun pour soi, sous la direction du maître. Le travail par équipes suppose donc la coopération mais non la contrainte adulte, les deux éléments étant d’ailleurs susceptibles de se combiner en proportions variables.
Or si, dès 1798, Bell et Lancaster introduisirent dans les écoles anglaises cet enseignement mutuel (travail par petits groupes sous la conduite d’un aîné ou d’un moniteur), que pratiqua de son côté Pestalozzi, mais dont le succès fut éphémère, il fallut attendre l’école active contemporaine pour que l’on recourût systématiquement à ces forces d’entraide, de solidarité et de compréhension mutuelle que représente la coopération entre enfants, lorsqu’elle s’organise spontanément en fonction de buts précis (voir l’enquête du Bureau international d’éducation sur le travail par équipes, 1935).
Dès que Dewey et Decroly, par contre, eurent l’idée de fonder l’éducation intellectuelle sur l’intérêt et l’activité libre, ils découvrirent le rôle nécessaire de la coopération. La méthode des projets, celle des centres d’intérêt conduisent, tôt ou tard, à une collaboration des élèves ; ces novateurs l’ont cultivée pour elle-même, en constatant ses avantages pour le développement tant de l’intelligence que de l’effort et des sentiments moraux. En France, d’autre part, Roger Cousinet, s’inspirant autant de la sociologie de Durkheim (mais non de sa pédagogie) que de la psychologie de l’enfant, élabore depuis une trentaine d’années une technique originale de travail par groupes, les équipes se fixant à elles-mêmes leur plan de recherches et les enfants apprenant à se corriger mutuellement et à combiner ainsi l’invention et le contrôle.
En Allemagne, l’idée de communauté scolaire s’est développée en liaison avec celle du travail actif, et des praticiens tels que W. Paulsen, B. Otto, I. Karsen, P. Geheeb, etc., en ont poursuivi les applications : on en trouve l’aboutissement pratique et théorique dans le plan d’Iéna de Peter Petersen. Un certain nombre de praticiens isolés : Sanderson à Oundle, Tobler en Suisse, etc., sont parvenus aux mêmes techniques par leur propre expérience de l’activité enfantine. Un exemple typique est celui de Freinet : il a rejoint la méthode du « travail par groupes » grâce à ce procédé actif dont chacun sait aujourd’hui l’intérêt : l’imprimerie à l’école.
L’organisation des groupes🔗
Le fonctionnement des diverses formes du travail par équipes est extrêmement variable. Les groupes peuvent être formés soit une fois pour toutes au début de l’année, soit au début de chaque leçon, soit spécialement pour l’étude de certains problèmes. Leur formation peut être imposée par le maître, suggérée par lui, ou entièrement libre (c’était le cas dans les Gemeinschaftsschulen de Hambourg comme dans la méthode Cousinet). Le chef du groupe lui-même peut être élu spontanément, ou imposé, ou remplacé par roulement ; la durée de ses fonctions est variable aussi. Le nombre des membres du groupe oscille entre 2 et 15 ; le plus souvent il est de 3 à  5. C’est à partir de 10 ou 11 ans que la méthode présente le meilleur rendement : les petits de 5 à 7 ans demeurent trop égocentriques pour collaborer réellement : ceux de 8 à 10 ans ne sont capables que de coopération sporadique. Le travail peut être imposé au groupe par le maître, ou suggéré ; chaque groupe peut aussi s’engager à remplir une certaine tâche par une sorte de contrat de travail analogue à ceux du plan Dalton ; le choix du travail peut encore être laissé entièrement aux groupes. Cousinet préconise ce dernier procédé ; Petersen au contraire a élaboré un plan très systématique de travail, dans lequel sont combinés les cours, l’activité dirigée des groupes et leur activité libre ; l’enseignement est donné sous une forme synthétique (Gesamtunterricht) et non par branches, ce qui rappelle la méthode des centres d’intérêt.
Les matières🔗
Le recours au travail par équipes est particulièrement indiqué dans certaines branches, comme les sciences naturelles. À propos d’une leçon sur le thermomètre, les groupes se répartiront diverses tâches : mesurer la température, fabriquer un thermomètre, suivre l’histoire des moyens de mesure, etc. À propos de zoologie ou de botanique, on étudiera parallèlement différentes familles ou le même problème général dans les différents groupements naturels. En histoire ou en géographie, il est quantité de sujets convergents que les équipes peuvent étudier activement à propos d’un problème d’ensemble. Mais même des compositions littéraires ou des problèmes de mathématiques peuvent donner lieu à du travail de groupe (exactement comme cela se fait, au reste, dans toutes les écoles, mais hors de la classe et ordinairement contre la volonté du maître). Petersen, à propos de cette didactique des groupes, n’hésite pas à parler d’une « rupture avec l’ancienne méthodologie didactique » ; il annonce un art nouveau de la Führung, l’art de diriger des enfants « groupés librement ».
Deux questions se posent, qui montrent tout l’intérêt de la méthode : comment harmoniser le travail des groupes et comment concilier le travail de l’équipe avec le travail individuel ?
Comment harmoniser le travail des groupes ?🔗
On trouve ici tous les intermédiaires depuis l’intervention du maître, synthétisant les travaux des différents groupes et en tirant une leçon, depuis même les discussions entre équipes, jusqu’à l’ajustement et au contrôle mutuel complets.
Dans le système d’Iéna, le maître suit, d’équipe en équipe, le travail de tous et fait périodiquement une mise au point d’ensemble ; mais, entretemps, les équipes constituant un Stammgruppe d’une quarantaine d’élèves collaborent spontanément. En outre, à la fin de chaque année un tiers du Stammgruppe est remplacé ; les deux tiers restants assimilent les nouveaux venus, les initient aux travaux accomplis et poursuivent l’œuvre commune. Ainsi, ce n’est pas seulement entre individus qu’il y a collaboration, mais entre équipes, et cet échange continu dans la différenciation est un ferment permanent de curiosité et d’effort, en même temps qu’un facteur de connaissances générales.
Comment concilier coopération et personnalité ?🔗
Quant à la synthèse du travail par équipes avec le travail individuel, notons que tous les partisans de la méthode des groupes estiment indispensable de faire une part au travail individuel solitaire, ainsi qu’au travail simultané (à la leçon donnée aux élèves réunis). Seules les proportions varient entre les temps consacrés à ces trois procédés.
Parfois ce sont certaines branches qui sont réservées au travail par groupes et d’autres à la recherche individuelle ; parfois une leçon faite en classe donne lieu à des travaux d’équipes et à des devoirs individuels, etc. Ce qu’il importe de comprendre, c’est que le travail par équipes, loin d’être en opposition avec l’individualisation de l’enseignement, est complémentaire de cette tendance et procède exactement des mêmes besoins qu’elle et des mêmes critiques à l’égard de l’enseignement simultané (par classes d’âges) propre à l’école traditionnelle.
Ainsi Petersen, pour justifier la composition de ses Stammgruppe comprenant des enfants de différents âges, adresse au système des classes d’âge les mêmes objections que Thorndike, constatant, dans des classes prétendues homogènes des États-Unis, que certains élèves ont besoin de cinq fois moins de temps que d’autres pour faire le même travail, que les mieux doués ont un niveau de une à quatre fois supérieur à la moyenne et les moins doués de une à quatre fois inférieur ! La méthode des groupes, en évitant à certains enfants de doubler et à d’autres de perdre leur temps, répond aux mêmes préoccupations que le plan Dalton ou le plan de Winnetka. Bien plus, elle se concilie aisément avec eux : il y a des équipes à Winnetka et le plan Dalton est parfois lié au travail par groupes. Surtout, partout où le travail par équipes est inspiré par le souci de l’activité libre et de la recherche réelle, il s’établit une mutuelle dépendance et un rythme régulier entre l’activité du groupe et celle des individus isolés.
Tout cela, psychologiquement, est évident : la coopération implique la personnalité ; elle la constitue en retour, en réduisant l’égocentrisme et en disciplinant les individus. Seule la contrainte, en nivelant ceux-ci, fait obstacle à l’épanouissement des personnalités et renforce, en fin de compte, l’égocentrisme initial. Coopération et personnalité vont donc de pair, comme égocentrisme et contrainte ; dans la mesure où le travail par équipes procède de l’activité de l’enfant, il est en même temps source d’initiative individuelle et de personnalité véritable.
Les effets psychologiquesđź”—
Le passage progressif de l’égocentrisme à la coopération, qui caractérise les étapes de l’évolution sociale de l’enfant, commande en un sens l’ensemble de la formation intellectuelle et morale de l’esprit. Du point de vue de l’intelligence, l’égocentrisme n’explique pas seulement le jeu symbolique et les formes de pensée tendant à la simple satisfaction du « moi » ; il rend compte d’un grand nombre de particularités de la logique de l’enfant qui constituent autant de problèmes pour le pédagogue : difficulté à manier la logique des relations, à comprendre analytiquement par concepts, et non pas syncrétiquement par symboles individuels, difficulté surtout à respecter les règles de l’objectivité et de la cohérence formelle — bref, incapacité de se soumettre à la discipline morale de la raison. Or, l’autorité adulte ne suffit pas à éduquer réellement la pensée sur ces points capitaux, parce que la soumission au verbe n’est pas la raison et que la discussion et la collaboration vraie ne sont pas possibles sans un minimum d’égalité et de réciprocité. D’où la nécessité de la coopération et la signification profonde des méthodes de travail par groupes, qui constituent une éducation de la raison même.
Connaissances précises ou moyens de connaître ?🔗
Le résultat essentiel de ces méthodes est, en effet, de fournir aux élèves qu’elles forment des instruments intellectuels de travail et non pas seulement des connaissances.
En ce qui concerne les connaissances elles-mêmes on a, il est vrai, objecté qu’elles doivent être moins nombreuses et moins sûres, lorsqu’elles sont acquises par groupes, puisqu’un même enfant ne peut suivre le travail de toutes les équipes et qu’il risque, au contact de ses camarades, d’enregistrer des erreurs aussi bien que des vérités.
Sur les 187 réponses, provenant de 27 pays différents, qu’examine le récent rapport du Bureau international d’éducation, 151 affirment que les élèves formés par le travail d’équipe acquièrent les connaissances prévues par les programmes d’études et 149 contestent l’enregistrement des erreurs. La question est d’ailleurs plus profonde et, à cet égard, les réponses qui paraissent défavorables sont parfois plus intéressantes que les autres. L’essentiel n’est pas de savoir ce que les enfants peuvent retenir pour les examens, mais ce qui leur reste quelques années après la sortie de l’école. Or, ce qui reste, c’est ce qui a été conquis par un effort personnel et une recherche active, non pas ce qui a été reçu du dehors. Quant aux erreurs, mieux vaut se tromper au cours d’une recherche réelle, qui ne mène au vrai qu’à travers d’inévitables tâtonnements, que de répéter une vérité toute faite, qui ne comporte ainsi aucune valeur rationnelle. L’avantage de la méthode consiste donc essentiellement dans la valeur des instruments de travail qu’elle permet aux enfants d’acquérir, et qui leur seront plus utiles dans la vie que les connaissances mêmes ; on peut les définir : l’objectivité dans l’invention et la logique dans la réflexion.
Coopération, objectivité et logique🔗
L’objectivité ne suppose pas seulement, en effet, l’accord avec l’expérience, mais l’accord des esprits, ou plutôt, c’est seulement par la critique mutuelle et la coordination des perspectives que l’esprit dépasse l’expérience immédiate dans laquelle il projette sa subjectivité pour construire l’expérience réelle et objective. Or, l’enfant, chez lequel toute méthode active développe la capacité d’invention, ne parvient à ajuster vraiment ses découvertes aux conditions de l’expérience que par la coopération, source à la fois de contrôle réciproque et de relativité. Il suffit de voir, par exemple, un groupe d’enfants travailler à la même observation de physique, pour constater combien les erreurs de chacun peuvent être corrigées mutuellement lorsqu’ils ont suffisamment acquis l’habitude de la collaboration.
D’autre part, il est clair que, dans la mesure où l’égocentrisme de l’enfant est source de difficultés dans l’ordre du jugement, le travail par groupes intéresse la formation de la logique elle-même. Si vraiment la logique est une morale de la pensée commune, si vraiment les principes formels supposent une discipline que la pensée individuelle ne recherche pas d’elle-même, si la logique des relations implique la coordination des points de vue et la logique des classes les habitudes analytiques de la pensée discursive, si enfin la réflexion n’est qu’une discussion intérieure, alors tout enrichissement de la pensée sur le plan de la coopération est source de progrès réflexif et logique.
Un risque : les paresseux🔗
Mais le risque n’est-il pas de favoriser ainsi les meneurs, les chefs de groupes et de négliger les passifs et les paresseux ? C’est, au contraire, sur ce point que le travail par équipes rend ses plus précieux services. Lorsque les équipes sont bien organisées, c’est-à -dire lorsque le maître sait orienter le groupement et le travail selon cet « art nouveau » dont parle Petersen, les paresseux sont entraînés et embrigadés par leurs camarades d’une manière singulièrement plus efficace que par la parole adulte. Quant aux faux chefs, aux ambitieux verbaux, ils sont rapidement démasqués et remis dans le rang, en particulier lors de ces mutations de groupes que pratique le plan d’Iéna.
Il n’est donc pas exagéré de soutenir que la coopération entre enfants, loin de limiter la personnalité, la suppose et la développe, dans la mesure précisément où elle réduit l’égocentrisme et fournit l’occasion aux enfants de concilier leurs intérêts individuels avec une discipline commune. Ce que la contrainte adulte échoue à réaliser se construit ainsi spontanément, par la synthèse de l’activité individualisée et de l’effort collectif.
Le self-governmentđź”—
Ce que le travail par équipes poursuit dans le domaine intellectuel, le self-government tente de le réaliser sur le plan moral. Aussi bien, les deux méthodes, parallèles dans leur principe, ont donné lieu à des applications connexes dans les mêmes écoles, à peu de chose près.
C’est le cas des communautés scolaires allemandes, des écoles expérimentales américaines, des institutions decrolyennes et d’un grand nombre d’écoles nouvelles indépendantes, comme l’École des Roches de Demolins et Bertier en France, l’école de Frensham fondée par Mrs Ensor en Angleterre, etc. De plus, le self-government est appliqué dans les écoles officielles de Pologne, dans les écoles primaires expérimentales de Tchécoslovaquie et dans nombre d’institutions semi-officielles comme les coopératives scolaires en France. (Le self-government à l’école, Genève 1934).
De même que les méthodes actives en général consistent à faire découvrir aux enfants eux-mêmes les connaissances qui leur sont indispensables, ou du moins à les faire participer au travail de déduction et de systématisation du savoir, de même le self-government revient à confier aux élèves l’organisation de la discipline scolaire ou à les faire participer aux décisions relatives à la vie de l’école. On peut donc concevoir un grand nombre de formes diverses de self-government, depuis le système monarchique dans lequel le maître reste le seul chef, mais consent à confier certaines tâches secondaires aux élèves (propreté de la classe, bibliothèque, etc.), jusqu’à la démocratie complète, dans laquelle les élèves constituent une société dont les assemblées ont un réel pouvoir législatif. Dans son beau livre sur l’autonomie des écoliers, Ferrière classe ces multiples possibilités, qui ont toutes trouvé leur application dans quelque institution officielle ou privée.
Les mêmes variations s’observent du point de vue de l’exécutif, selon que les enfants chargés des diverses fonctions sont investis de plus ou moins de pouvoirs ou qu’ils sont nommés par les maîtres, les maîtres et les élèves ou les élèves seuls. Mêmes remarques surtout du point de vue judiciaire, selon que les sanctions demeurent l’affaire des adultes, que les élèves, constitués en tribunal, soient chargés de décider des punitions ou, dans les cas extrêmes (comme certaines écoles de Winnetka), que le système aboutisse à la suppression de toute sanction.
Plus encore que les autres méthodes actives dont il a été question dans cet article, les procédés fondés sur la vie sociale des enfants et spécialement le self-government ont donné lieu à des échecs aussi bien qu’à d’éclatantes réussites. La raison n’en est pas seulement le grand doigté et la formation psychologique qu’ils exigent des maîtres, mais encore la nécessité, qui n’a pas été toujours suffisamment reconnue, de ne les introduire que très graduellement et en liaison avec l’ensemble d’un programme actif. Pour que le self-government et le travail par équipes donnent leur plein rendement, il faut, en effet, qu’une tradition se forme, qu’un esprit général de corps anime l’école entière, et cela ne se fait pas en un jour, mais par une éducation très progressive. Il faut surtout qu’une part suffisante soit faite à l’activité libre dans l’enseignement lui-même, car le self-government ne peut qu’échouer sur le plan moral si l’éducation intellectuelle reste livresque et autoritaire.
Morale enseignée et morale vécue🔗
Ceci dit, pour comprendre les résultats bienfaisants de la méthode dans les domaines de l’éducation morale, civique et largement sociale, il faut se rappeler l’existence des deux morales de l’enfant, qui résultent des deux types de relations sociales décrits précédemment. Si nécessaire, en effet, que soit l’autorité adulte aux débuts de la vie morale, pour constituer les notions du devoir et de la règle et pour fournir à la conscience de l’enfant l’idée de consciences supérieures pouvant lui servir momentanément d’idéals et d’exemples, cette autorité, considérée en elle-même, ne parvient à constituer qu’une morale de l’hétéronomie et une obéissance à des règles extérieures, mais non toujours comprises. Si bien que, non seulement les sentiments moraux ainsi formés demeurent incomplets, mais encore ils ne suffisent point à réduire l’égocentrisme inconscient de l’enfant et se combiner avec lui de diverses manières. Nous avons déjà vu en quoi le réalisme moral, qui s’explique psychologiquement par cette conjonction, est exactement parallèle au verbalisme intellectuel.
Bien plus, tout ce que l’école traditionnelle a trouvé pour compléter cette discipline autoritaire dans le champ propre de l’éducation morale, c’est le procédé, caractéristique de ses méthodes, des « leçons de morale » ou des leçons d’instruction civique. Or, l’excellence du self-government, par rapport à la contrainte adulte et aux « leçons » de tout genre, c’est de conduire l’enfant à constituer lui-même une morale, à vivre lui-même les difficultés de la vie en commun et à surmonter lui-même les conflits au moyen d’une discipline à laquelle il se soumettra d’autant mieux qu’il aura collaboré à son élaboration. Du point de vue didactique, il y a là tout l’avantage de l’action sur la parole, de la vie sur la théorie.
Mais il y a plus, puisque cette auto-éducation du groupe permet à l’enfant de découvrir de nouvelles réalités morales, qui sont celles de la coopération : par le self-government l’écolier développe en classe même une solidarité nouvelle, un sentiment de l’égalité et de la justice et surtout une notion de la sanction fondée sur la réciprocité et non plus sur la seule punition expiatoire, qu’aucun maître ne peut former par les meilleures leçons. Bien plus, ces éléments propres à la coopération se concilient, grâce au self-government, avec les résultats utiles de l’autorité adulte, au lieu d’entrer en conflit avec eux comme c’est ordinairement le cas. Il suffit d’analyser le succès du scoutisme pour voir, en effet, combien le respect mutuel qui caractérise la coopération et le respect unilatéral qui explique l’autorité adulte peuvent s’harmoniser lorsqu’ils sont reliés graduellement et non pas dissociés comme dans les écoles traditionnelles. Or, la multiplicité des rapports possibles entre maîtres et élèves que prévoient les diverses formes du self-government permet précisément d’opérer une telle synthèse.
Pour entrer plus avant dans la compréhension de la méthode, c’est l’histoire même des institutions d’écoliers qu’il faudrait retracer, ce sont les procès-verbaux des assemblées d’élèves qu’il faudrait transcrire et surtout les relevés des discussions relatives aux fautes individuelles et aux sanctions : c’est alors seulement que l’on se rendrait compte jusqu’où peut aller la finesse des discussions d’enfants et quelle valeur éducative peuvent acquérir ces expériences sociales.
Unité et différenciation🔗
L’unité de ces techniques, c’est l’enfant. Qu’il s’agisse d’exercices sensoriels, de recherche active fondée sur les intérêts, de contrats de travail individuels, de travail par équipes ou de self-government — c’est toujours l’un des aspects de la psychologie de l’enfant qui est au point de départ de ces techniques nouvelles et auquel celles-ci tendent à s’adapter. C’est pourquoi, malgré des différences de dosage et d’accent, les méthodes diverses de l’école active forment en définitive un tout et sont complémentaires les unes des autres. Seuls l’exclusivisme et le dogmatisme, parfois inhérents aux mouvements jeunes, peuvent opposer les uns aux autres les divers procédés sur lesquels nous avons insisté. Mais, lorsqu’on les comprend et qu’on les suit en leur genèse et en leur inspiration, ils procèdent de la même source et tendent au même but.
En particulier, il serait vain, aujourd’hui, de vouloir opposer l’individualisation de l’enseignement aux méthodes fondées sur la vie sociale, puisque l’expérience montre et que la théorie explique combien la formation de la personnalité et la coopération sont indissolubles.
Mais, à cause de cela même, le développement des méthodes dites nouvelles est loin d’être clos. Nous commençons à peine, en effet, à comprendre l’enfant et, dans la mesure où nous le connaîtrons mieux, nous pouvons attendre de ce progrès de la psychologie un ajustement perpétuel des techniques éducatives.
Nous avons vu d’autre part que, hors du domaine de la maturation proprement dite (auquel nous sommes d’ailleurs incapables de fixer encore des limites précises), les caractères de l’enfance sont toujours en partie relatifs au milieu, les enfants se différenciant, en particulier, en fonction des sociétés adultes. Dès lors, les écoles nouvelles constituent elles-mêmes des instruments d’étude de l’enfance. Les expériences qu’elles font doivent normalement conduire à une connaissance toujours plus poussée du développement mental et donc à la découverte progressive de nouvelles méthodes pédagogiques.
Enfin, il ne faut point oublier que si les techniques actives tiennent compte plus que les autres de l’enfant lui-même, elles tendent autant et plus que celles-ci à l’adapter aux divers types de civilisation. Il y a là encore un facteur de différenciation. Il est évident, par exemple, que les méthodes de travail par équipes ou de self-government varient selon l’idéal social du milieu adulte ambiant. Néanmoins, et cela est fort important à noter, les régimes politiques les plus divers retiennent aujourd’hui telle ou telle application de l’école nouvelle, reconnaissant ainsi l’efficience de ses méthodes.
On ne saurait enfermer aucun procédé pédagogique actif dans des cadres ne varietur. Nées de la science, les méthodes nouvelles d’éducation participent de ses exigences de vérification continue et de la destinée de ses théories, toutes relatives. Comme la psychologie scientifique, la pédagogie issue de la connaissance de l’enfant procède par approximations successives et ce serait rendre le plus triste hommage à Dewey, à Mme Montessori, à Decroly, à Claparède et à tant d’autres, que de vouloir fixer les courants issus de leur pensée dans les limites de systèmes rigides. Il convient, au contraire, de reconnaître la fécondité de leur inspiration commune en affirmant que la psychologie de l’enfant n’est point achevée et que l’éducation nouvelle en est seulement à la phase de ses découvertes initiales.