Essai sur la thĂ©orie des valeurs qualitatives en sociologie statique (« synchronique »). Études Ă©conomiques et sociales publ. Ă  l’occasion du XXVᔉ anniversaire de la fondation de la FacultĂ© des sciences Ă©conomiques et sociales de l’UniversitĂ© de GenĂšve (1941) a

On peut rĂ©duire, semble-t-il, tous les « faits sociaux » Ă  des interactions entre individus, et, plus prĂ©cisĂ©ment, aux interactions qui modifient l’individu de maniĂšre durable. La sociologie apparaĂźt ainsi comme nettement distincte de la psychologie, bien que lui Ă©tant complĂ©mentaire ; tandis que cette derniĂšre discipline envisage les individus en tant qu’ils sont façonnĂ©s par les transmissions hĂ©rĂ©ditaires (biologiques et internes) et par l’adaptation au milieu physique, la sociologie les considĂšre seulement en tant qu’ils sont structurĂ©s par les transmissions extĂ©rieures (action des gĂ©nĂ©rations les unes sur les autres) et par leurs adaptations rĂ©ciproques.

De ce point de vue, les trois rĂ©alitĂ©s sociales fondamentales sont les rĂšgles, les valeurs et les signes. Toute sociĂ©tĂ© est un systĂšme d’obligations (rĂšgles), d’échanges (valeurs) et de symboles conventionnels servant d’expression aux rĂšgles et aux valeurs (signes). Or, si l’étude des rĂšgles sociales (des contraintes, des normes, etc.) et celle des signes (de la sociologie linguistique, des usages symboliques, des rites, etc.) ont Ă©tĂ© relativement poussĂ©es, il nous semble que celle des valeurs sociales ne l’a point Ă©tĂ© au mĂȘme degrĂ©, et cela pour deux raisons qui se rĂ©duisent au fond Ă  une seule.

La premiĂšre est que l’on n’a pas suffisamment aperçu l’indĂ©pendance des valeurs par rapport aux normes (aux rĂšgles) : C’est ainsi que les durkheimiens considĂšrent toutes les valeurs comme imposĂ©es par un mĂȘme systĂšme de contraintes et comme se rĂ©duisant ainsi aux rĂšgles elles-mĂȘmes. Or, si cela est vrai de certaines valeurs que nous appellerons pour cette raison les « valeurs normatives » (valeurs morales, juridiques, etc.) cela n’est plus vrai des simples valeurs d’échange : les valeurs Ă©conomiques, par exemple, peuvent prĂ©senter des rĂ©gularitĂ©s, mais elles ne sont point senties comme « obligatoires » (elles ne sont que « dĂ©terminĂ©es ») et Ă©chappent donc en partie Ă  l’emprise des normes ou rĂšgles.

En second lieu, malgrĂ© la distinction fameuse qu’Aug. Comte prĂ©conisait entre la sociologie statique et la dynamique sociale, les sociologues ne se sont pas suffisamment inspirĂ©s des linguistes Ă  l’école de F. de Saussure en distinguant avec ce maĂźtre les questions « diachroniques », ou d’évolution dans le temps, et les questions « synchroniques » ou d’équilibre entre phĂ©nomĂšnes simultanĂ©s. Or, prĂ©cisĂ©ment, si la validitĂ© des normes dĂ©pend de leur histoire, les valeurs d’échange n’ont de signification qu’au point de vue synchronique et c’est la confusion relative des problĂšmes d’équilibre avec les problĂšmes de dĂ©veloppement qui a ainsi conduit Ă  rattacher de façon exagĂ©rĂ©e les valeurs aux rĂšgles.

Dans la courte note qui suit, nous nous proposons d’abord de mettre en Ă©vidence l’existence de valeurs sociales d’échange distinctes des valeurs Ă©conomiques, les premiĂšres Ă©tant Ă  concevoir comme qualitatives, tandis que les secondes rĂ©sultent d’une quantification et constituent ainsi une classe particuliĂšre des valeurs sociales en gĂ©nĂ©ral. C’est ainsi que le succĂšs d’un homme politique, d’un savant ou de l’apĂŽtre de telle ou telle cause, la rĂ©putation que lui font ou la gratitude que lui vouent ses concitoyens ; que ses Ɠuvres ou ses Ă©crits, les dettes de reconnaissance qu’il a lui-mĂȘme contractĂ©es Ă  l’égard d’autres individus, bref tous les « services » qu’il rend ou dont il bĂ©nĂ©ficie, constituent des valeurs d’échange ou en rĂ©sultent. Certaines de ces valeurs peuvent ĂȘtre quantifiĂ©es, c’est-Ă -dire que certains des services en jeu peuvent ĂȘtre monnayĂ©s, mais si importants que soient les Ă©changes Ă©conomiques, ils ne constituent qu’une fraction de cette vaste circulation de valeurs de tout genre que constitue la vie sociale considĂ©rĂ©e du point de vue synchronique, c’est-Ă -dire de son Ă©quilibre Ă  un moment donnĂ© de l’histoire.

Nous voudrions, d’autre part, esquisser les premiers linĂ©aments d’une thĂ©orie de ces valeurs, et cela de la maniĂšre suivante. Devant l’immensitĂ© du domaine qu’il s’agirait d’embrasser, et surtout Ă©tant donnĂ©e l’impossibilitĂ© de procĂ©der par statistiques (des Ă©valuations du volume des Ă©changes, de la production et de la consommation, des budgets, des crises, etc.) comme le font les Ă©conomistes, puisque prĂ©cisĂ©ment il s’agira ici de valeurs qualitatives et non plus des valeurs quantifiĂ©es grĂące aux Ă©changes matĂ©riels, nous nous sommes demandĂ© s’il ne serait pas utile de procĂ©der d’abord axiomatiquement Ă  la maniĂšre dont Walras et Pareto ont tentĂ© de formuler mathĂ©matiquement les lois de l’équilibre des Ă©changes en « économie pure ». Il va de soi qu’un schĂ©ma axiomatique ou qu’un « modĂšle abstrait », en Ă©conomie ou en sociologie pas plus qu’en chimie (cristallographie, etc.) ou en physique, ne peut supplanter l’observation ou l’expĂ©rience. Mais aussi bien n’en a-t-il aucunement la prĂ©tention. Son seul rĂŽle est de façonner de nouveaux instruments d’analyse et de comparaison, et, Ă  cet Ă©gard, toutes les axiomatiques cohĂ©rentes ont Ă©tĂ© utiles. Nous nous en sommes aperçu rĂ©cemment, dans un tout autre domaine, en utilisant les schĂ©mas de l’algĂšbre logistique pour l’étude de la psychologie de la pensĂ©e. Or, prĂ©cisĂ©ment dans le cas des valeurs qualitatives qui caractĂ©risent les Ă©changes sociaux autres qu’économiques, il ne saurait ĂȘtre question de schĂ©mas mathĂ©matiques : c’est donc Ă  une axiomatique d’ordre logistique, c’est-Ă -dire Ă  celle des « classes » et des « relations » et non pas Ă  celle des « nombres » qu’il nous faut recourir pour exprimer en termes prĂ©cis le mĂ©canisme de l’échange des valeurs qualitatives.

§ 1. Les échelles de valeurs

Partons de cette constatation Ă©lĂ©mentaire qu’en toute sociĂ©tĂ© il existe un nombre plus ou moins grand d’échelles de valeurs. Ces valeurs peuvent provenir de sources diverses (intĂ©rĂȘts et goĂ»ts individuels, valeurs collectives imposĂ©es par l’exemple, la mode, le prestige, les contraintes multiples de la vie sociale ou encore par des rĂšgles morales, juridiques, etc.), peu nous importe pour l’instant. Les Ă©chelles peuvent ĂȘtre variables ou plus ou moins durables, hĂ©tĂ©rogĂšnes les unes aux autres ou susceptibles de conduire Ă  une sorte de cours moyen, par exemple pour les valeurs qui correspondent Ă  ces besoins Ă©lĂ©mentaires d’activitĂ©, de sĂ©curitĂ©, de libertĂ© individuelle, de confiance mutuelle, etc., en dehors desquels aucune sociĂ©tĂ© n’est viable. MĂȘme si ces Ă©chelles sont multiples et instables, il est cependant possible de les analyser en tant que valables Ă  un moment dĂ©terminĂ©, de mĂȘme que l’on peut en Ă©conomie raisonner sur des prix moyens ou sur la variabilitĂ© des prix arrĂȘtĂ©s en une journĂ©e et Ă  une heure dĂ©terminĂ©es.

Cela dit, et sans vouloir Ă©tudier ici les opĂ©rations fondamentales qui engendrent les valeurs, nous pouvons constater que pour chaque individu, selon les buts qu’il se propose d’atteindre et les moyens qu’il emploie ou compte employer dans la poursuite de ces buts, tous les objets et toutes les personnes qui l’intĂ©ressent (y compris la sienne), ainsi que toutes les actions, travaux et de façon gĂ©nĂ©rale tous les « services » actuellement ou virtuellement rendus par eux, sont susceptibles d’ĂȘtre Ă©valuĂ©s et comparĂ©s selon certaines relations de valeurs, relations qui constituent prĂ©cisĂ©ment une « échelle ».

Fig. 1

Du point de vue formel, nous pouvons reprĂ©senter une Ă©chelle de valeurs par un systĂšme de relations asymĂ©triques. Soient A, B, C, 
 etc., une suite de termes de valeur croissante. Il s’ensuit les relations O ↑ aA = « A a plus de valeur que O » ; A↑a’ B = « B a plus de valeur que A », etc., et les deux opĂ©rations suivantes (voir fig. 1) :

I. L’addition des valeurs : ↑a + ↑a’ = b (ou a + a’ = b) ; b + b’ = c ; etc.

II. La soustraction des valeurs : b − a’ = a ; c − b’ = b ; etc.

Mais une Ă©chelle de valeurs ne se prĂ©sente pas nĂ©cessairement sous cette forme simple. Il se peut ainsi que la valeur B1 constitue un but auquel conduisent plusieurs moyens diffĂ©rents Al ; A2 ou A3 ; B1 est lui-mĂȘme un moyen par rapport Ă  la valeur Cl et d’autres moyens B2 et B3 peuvent y conduire Ă©galement. D’oĂč la fig. 2. En un tel cas, si les moyens conduisant au mĂȘme but sont substituables, ils sont de valeur Ă©quivalente. C’est ainsi qu’en Ă©conomie deux marchandises interchangeables (par exemple deux sortes d’articles de luxe) tendent au mĂȘme prix. De mĂȘme, si un ambitieux ne voit en deux carriĂšres, entre lesquelles il hĂ©site, que deux moyens de parvenir aux mĂȘmes fins, ces deux carriĂšres auront pour lui la mĂȘme valeur.

Fig. 2

Notons enfin qu’un mĂȘme individu peut connaĂźtre simultanĂ©ment plusieurs Ă©chelles, selon ses divers plans d’activitĂ©, quitte Ă  Ă©tablir une hiĂ©rarchie plus ou moins stable entre les buts ultimes de chacune d’entre elles. Pour reprĂ©senter ces Ă©chelles hiĂ©rarchisĂ©es il conviendrait donc de les figurer dans l’espace et non plus dans le plan par exemple sur les diverses faces d’une pyramide 1. Mais, dans ce qui suit, pour ne pas compliquer, nous nous en tiendrons au schĂ©ma de la fig. 1.

§ 2. L’échange inter-individuel des valeurs

De maniĂšre gĂ©nĂ©rale toute action ou rĂ©action d’un individu, Ă©valuĂ©e selon son Ă©chelle personnelle, retentit nĂ©cessairement sur les autres individus : elle leur est utile, nuisible ou indiffĂ©rente, c’est-Ă -dire qu’elle marque un accroissement (+) de leurs valeurs (= satisfaction), une diminution (− = prĂ©judice) ou une diffĂ©rence nulle. Chaque action provoquera donc de la part des autres individus une action en retour. Or, celle-ci peut consister en une action matĂ©rielle (« valeur actuelle »), telle qu’un transfert d’objets en Ă©change du service rendu, ou en une action virtuelle telle qu’une approbation ou un blĂąme, un encouragement Ă  persĂ©vĂ©rer ou une invitation Ă  cesser, une promesse, etc. ; nous parlerons alors de « valeurs virtuelles ». L’existence des Ă©chelles de valeurs se traduit ainsi par une perpĂ©tuelle valorisation rĂ©ciproque des actions ou « services » (positifs ou nĂ©gatifs).

Admettons par exemple que l’individu α rende service à α’ (c’est-Ă -dire que le rĂ©sultat de l’action de α est une valeur pour α’). Il s’ensuit trois possibilitĂ©s :

1° α’ rendra service en retour à α. Par exemple α a mis α’ au courant de ses techniques scientifiques et α’ fait de mĂȘme.

2° α’ ne rend rien actuellement, mais se contente de valoriser α. Par exemple α a prĂȘtĂ© un ouvrage à α’ : celui-ci lui est reconnaissant et α’ sait qu’il pourra compter sur lui en circonstances analogues. Ou bien α est un homme politique qui intervient courageusement en faveur d’un groupe de citoyens α’ : il n’en rĂ©clame aucun paiement actuel, mais sait qu’il peut compter sur leurs voix, que « ses actions montent », etc. Ou encore α a fait une dĂ©couverte scientifique ou lancĂ© un nouveau roman : son « succĂšs », sa « rĂ©putation », etc., constitue alors autant de « titres » qu’il pourra faire « valoir » en certaines circonstances, quelque dĂ©sintĂ©ressĂ© qu’il soit.

3° α’ ne rend rien à α ni ne valorise. En ce cas c’est α’ qui est lui-mĂȘme dĂ©valorisĂ© par α : il sera considĂ©rĂ© comme ingrat ou injuste, ou instable, peu sĂ»r, etc.

Dans chacun de ces trois cas il y a donc eu échange de valeurs. En quoi consiste cet échange ? Pour pouvoir le formuler, il convient au préalable de noter les points suivants :

En premier lieu, le service rendu par α à α’ est pour α un sacrifice ou renoncement actuel et pour α’ une satisfaction (ou bĂ©nĂ©fice) actuelle. C’est ainsi qu’en prĂȘtant un ouvrage à α’ l’individu α y renonce momentanĂ©ment tandis qu’α’ en a la jouissance. L’homme politique α court des risques en intervenant pour les α’ tandis que ceux-ci en profitent. L’homme de science ou le romancier α sacrifient leur temps et leur repos Ă  l’Ɠuvre dont les α’ tirent une satisfaction intellectuelle ou esthĂ©tique, etc.

D’autre part, la valorisation de α par α’ constitue une satisfaction virtuelle de α. Par exemple, si α’ est reconnaissant à α de lui avoir prĂȘtĂ© un ouvrage, alors α sait qu’il peut Ă  l’occasion demander à α’ un service en retour. L’homme politique α acquiert un prestige et une position morale faite de la valeur que lui reconnaissent les α’ et il pourra en user un jour. L’homme de science α acquiert une autoritĂ© et une rĂ©putation dans la mesure oĂč les α’ apprĂ©cient ses travaux, etc., et cette rĂ©putation lui servira tĂŽt ou tard.

Inversement, la valorisation de α par α’ constitue pour α’ un engagement, une obligation, etc., bref un renoncement virtuel. C’est ainsi que mĂȘme aprĂšs avoir rendu l’ouvrage prĂȘtĂ© à α, α’ demeure son « obligé ». De mĂȘme les clients politiques α’ du leader α ne peuvent le « lĂącher » sans raisons. Les collĂšgues de α, auteur d’une dĂ©couverte scientifique, ou mĂȘme les lecteurs de α, qui vient d’écrire un roman de valeur, sont « obligĂ©s de reconnaĂźtre » sa rĂ©ussite, d’écouter sa voix, etc.

En un mot, le service rendu par α à α’ est une dĂ©pense pour α et un bĂ©nĂ©fice pour α’ tandis que la valorisation qui en rĂ©sulte, de α par α’ est une crĂ©ance pour α et une dette pour α’ (ce que le langage courant exprime d’ailleurs de façon significative en parlant du « crĂ©dit » moral d’un individu, d’une « dette de reconnaissance », etc.). Il va de soi que chacune de ces valeurs peut d’autre part se prĂ©senter sous forme nĂ©gative.

Pour exprimer ces rapports sous forme de schĂ©mas logistiques (il serait vain de songer Ă  des schĂ©mas mathĂ©matiques puisque de telles valeurs sont « qualitatives » et ne sauraient ĂȘtre « mesurĂ©es » sans un ensemble de conventions statistiques discutables), il suffira donc d’appliquer aux valeurs Ă©changĂ©es des rĂšgles de correspondance 2 en partant d’abord de l’hypothĂšse que les individus α et α’ se fondent sur la mĂȘme Ă©chelle de valeurs.

Appelons rα = l’action (ou rĂ©action) de α sur α’

Appelons rα’ = la satisfaction de α’ engendrĂ©e par l’action rα

Appelons tα’ = la dette de α’ rĂ©sultant de la satisfaction sα’

Appelons vα = la valorisation de α par α’

et dĂ©signons par le symbole « = » le rapport d’équivalence qualitative.

On a alors, en cas d’équivalences simples, l’équation logique suivante :

Éq. 1 (rα = sα’) + (sα’ = tα’) + (tα’ = vα) = (vα = rα)

dans laquelle, par hypothĂšse, l’individu α est valorisĂ© par α’ proportionnellement au service qu’il lui a rendu.

Nous nous contenterons dans ce qui suit de cette notation grossiÚre, qui fait abstraction des signes. En tenant compte des signes on aurait la notation suivante :

(↓ rα) + (↑ sα’) + (↓ tα’) + (↑ vα) = 0

C’est ce que symbolise plus clairement la fig. 3, dans laquelle nous verrons donc l’illustration de l’éq. I.

Fig. 3

Cela dit, il va de soi que rien ne contraint les individus α et α’ Ă  respecter les Ă©quivalences rα = sα’ = tα’ = vα, sinon prĂ©cisĂ©ment les normes morales et juridiques dont nous parlerons aux § 6 et 7. Tant que seule entre en jeu la dynamique des sentiments et intĂ©rĂȘts interindividuels spontanĂ©s, nous pouvons avoir, outre l’équivalence gĂ©nĂ©rale, une sĂ©rie d’autres combinaisons, dont il est intĂ©ressant de retenir les suivantes :

1° Si rα > sα’ (les autres termes Ă©tant Ă©quivalents Ă  sα’), on a (rα > sα’) + (sα’ = tα’) + (tα’ = vα) = (rα > vα)

C’est-Ă -dire que α travaille Ă  perte et qu’il y a insuccĂšs ou Ă©chec de son action sociale. En ce cas il y a deux possibilitĂ©s. Ou bien l’individu se soumet aux Ă©valuations dont il est l’objet et renonce Ă  agir, ou change d’activitĂ©, rectifie son Ă©chelle de valeurs, etc. Ou bien au contraire il persiste, mais dĂ©valorise lui-mĂȘme ses juges avec l’espoir de retourner et de convaincre l’opinion.

2° Si rα < sα’ (les autres termes Ă©tant Ă©quivalents Ă  sα’), on a (rα < sα’) + (sα’ = (tα’) + (tα’ = vα) + (vα > rα).

Il y a dans ce cas bĂ©nĂ©fice pour α dont le travail facile est couronnĂ© d’un succĂšs supĂ©rieur Ă  son effort. En ce cas, α continue naturellement Ă  produire, et son action est ainsi canalisĂ©e ou plutĂŽt polarisĂ©e par cette sanction sociale l’encourageant Ă  persĂ©vĂ©rer dans la voie qu’il a choisie.

3° Si rα > tα’ tandis que rα = sα’ et tα’ = vα on a (rα = sα’) + (sα’ > tα’) + (tα’ = vα) = (rα > vα)

l’individu α travaille Ă  nouveau Ă  perte, comme en (1°), mais cette fois parce que α’ ne veut pas reconnaĂźtre ou bien oublie sa satisfaction sα’. C’est, par exemple, le cas de l’homme politique qui n’a pas su exploiter Ă  temps son succĂšs, dont le crĂ©dit s’est donc usĂ© avant qu’il l’utilise et auquel il ne reste qu’à constater « l’ingratitude des masses ».

4° Si sα’ < tα’ tandis que rα = sα’ et tα’ = vα on a (rα = sα’) + (sα’ < tα’) + (tα’ = vα) = (rα < vα).

En ce cas il y a surĂ©valuation de α par α’. On peut citer comme exemple ces camaraderies politiques grĂące auxquelles on fait un succĂšs Ă  un incapable sur qui on n’a par ailleurs aucune illusion quant au service rĂ©el qu’il a rendu. Il y a alors surestimation du mĂ©rite, donc inflation momentanĂ©e de valeur, avec les risques de dĂ©flation brusque que comporte toute inflation.

On demandera peut-ĂȘtre d’oĂč nous avons le droit de tirer les Ă©galitĂ©s ou inĂ©galitĂ©s. Or, rĂ©pĂ©tons-le, ce ne sont pas des mesures, sans quoi l’échange ne serait plus qualitatif, mais quantifiable et nous entrerions dans le domaine de l’économie : il s’agit simplement de rapports qualificatifs directement perçus par la conscience des individus. Chacun peut se rendre compte en effet, si ses actes sont Ă©valuĂ©s plus haut qu’ils ne lui ont coĂ»tĂ©, moins haut ou avec Ă©quivalence entre le rĂ©sultat et l’effort dĂ©pensĂ©. Que ces Ă©valuations subjectives soient dĂ©nuĂ©es de fondement objectif (psycho-physiologique), cela pourrait ĂȘtre, mais ne concerne pas notre problĂšme : quelle que soit leur subjectivitĂ©, elles constituent, en tant que mobiles des conduites sociales, des faits sociaux essentiels, et c’est comme tels que nous devons les analyser, exactement comme l’économiste Ă©tudie les lois de l’échange sans se demander, par exemple, si le prix d’une pierre prĂ©cieuse correspond Ă  une « utilité » psycho-physiologique rĂ©elle pour l’acheteur qui attribue Ă  cette marchandise une utilitĂ© subjective.

Utilisation des valeurs virtuelles. — Nous avons examinĂ© jusqu’ici comment l’action de α (soit rα) sur α’ aboutit Ă  une valorisation de α par α’ (soit vα), autrement dit comment une valeur rĂ©elle rα est Ă©changĂ©e contre une valeur virtuelle vα. Il reste Ă  montrer comment α va pouvoir « rĂ©aliser » ces valeurs vα.

Admettons donc que α ait rĂ©ussi dans ses entreprises, c’est-Ă -dire qu’il aboutisse Ă  vα = rα ou surtout Ă  vα > rα. Il est ainsi en possession de valeurs d’approbation, de gratitude, de rĂ©putation, d’autoritĂ©, etc. De son point de vue, nous appellerons ces valeurs virtuelles des « crĂ©ances », indĂ©pendamment du fait qu’elles seront reconnues ou non, tandis qu’elles constitueront des « droits » sitĂŽt reconnues par α’ (§ 7). Inversement, elles correspondent chez α’ Ă  des Ă©valuations tα’ effectuĂ©es par α’, que nous appellerons des « dettes », du point de vue de α, et qui deviendront des « obligations » si elles sont reconnues par α’. À un moment donné α peut donc rĂ©aliser ses crĂ©ances, c’est-Ă -dire demander à α’ des services en retour de ceux qu’il a rendus ou « user de son autorité » pour imposer à α’ une action rα’. En cas d’équivalence, on a alors l’équation logique :

Éq. II. (vα = tα’) + (tα’ = rα’) + (rα’ = sα) = (sα = vα)

ce qui signifie que (1) si α’ se reconnaĂźt une dette Ă©quivalente Ă  la crĂ©ance de α, soit vα = tα’ et (2) s’il s’acquitte de sa dette sous forme d’un service Ă©quivalent, soit tα’ = rα’ et (3) si ce service satisfait α de façon Ă©quivalente, soit (rα’ = sα), alors (4) la satisfaction de α Ă©quivaut Ă  sa crĂ©ance, soit (sα = vα).

Il s’agit donc ici de la transformation inverse Ă  celle de l’éq. 1, d’oĂč le renversement des signes :

(↓ vα) + (↑ tα’) + (↓ rα’) + (↑ sα) = 0

Ce que symbolise la fig. 4. En effet payer une dette est une opĂ©ration positive, d’oĂč (↑ tα’) et user d’une crĂ©ance est diminution du capital, d’oĂč (↓ vα) puisqu’ainsi α perd, par sa satisfaction actuelle sα un droit vα qu’il possĂ©dait jusqu’alors.

Fig. 4.

Il va de soi d’autre part, que l’on peut retrouver ici toutes les inĂ©galitĂ©s distinguĂ©es tout Ă  l’heure Ă  propos de l’éq. I, selon que α’ ne reconnaĂźt pas sa dette, ou la reconnaĂźt sans satisfaire α, etc., etc. Dans la rĂ©alitĂ© toutes les combinaisons se prĂ©sentent et jouent un rĂŽle Ă©vident dans l’équilibre social (voir plus bas § 5). Mais ce qu’il importe de constater dĂšs maintenant, c’est que, sauf dans le cas des Ă©changes Ă©conomiques de faible volume (du petit commerce), et de certains cas trĂšs particuliers d’échanges qualitatifs (dans les usages de stricte politesse ; dans un cĂ©rĂ©monial protocolaire oĂč les questions d’étiquette et de prestige sont liĂ©es Ă  un symbolisme recouvrant d’importants intĂ©rĂȘts), on ne rĂ©clame jamais tout son dĂ» vα et on ne paye jamais toutes ses dettes (tα’) : la circulation des valeurs sociales repose au contraire sur un vaste crĂ©dit, perpĂ©tuellement entretenu, ou plutĂŽt constamment effritĂ© par l’usure et l’oubli, mais constamment reconstituĂ©, et qui disparaĂźt seulement en cas de rĂ©volution ou de crise sociale grave, c’est-Ă -dire de dĂ©valuation totale des valeurs jusque-lĂ  reconnues.

§ 3. Les lois d’équilibre de l’échange Ă©conomique et de l’échange des valeurs qualitatives

Avant de poursuivre, il peut ĂȘtre intĂ©ressant de montrer trĂšs briĂšvement comment les lois d’équilibre de l’échange Ă©conomique peuvent ĂȘtre dĂ©duites, Ă  titre de cas particulier, des formes prĂ©cĂ©dentes d’échange, dĂšs que l’on quantifie les valeurs qualitatives « actuelles » et que l’on dĂ©finit les valeurs « virtuelles » en fonction de cette quantification seule.

Soit un Ă©change immĂ©diatement double, et obĂ©issant donc simultanĂ©ment aux Ă©q. I et II. Il est clair que cette double opĂ©ration, si elle est effectuĂ©e en un bloc, aboutit Ă  l’annulation des valeurs virtuelles d’ordre v et t. On a en effet :

Éq. I ↓ rα + ↑ sα’ + ↓ tα’ + ↑ vα = 0

Éq. II ↓ vα + ↑ tα’ + ↓ rα’ + ↑ sα = 0

D’oĂč ↓ rα + ↑ sα’ + ↓ rα’ + ↑ sα = 0

par simplification de ↑ vα avec ↓ vα et de ↓ tα’ avec ↑ tα’.

Il reste donc (rα = sα’) = (rα’ = sα)

C’est-Ă -dire qu’en Ă©change d’un service de α (soit rα) qui satisfait α’ (soit sα’), α’ rend d’emblĂ©e à α un service (soit rα’) qui le satisfait en retour (soit sα). Par exemple, rα et rα’, signifient que α cĂšde du vin à α’ tandis que α’ cĂšde du blĂ© à α jusqu’à satisfaction des deux Ă©changeurs. Si l’on a sα = rα et sα’ = rα’ (Ă©galitĂ© des satisfactions et des valeurs sacrifiĂ©es), on obtient donc ce que les Ă©conomistes appellent l’« égalitĂ© des utilitĂ©s finales » ou Pareto l’égalitĂ© des « ophĂ©limitĂ©s Ă©lĂ©mentaires », c’est-Ă -dire que la satisfaction liĂ©e Ă  la derniĂšre parcelle de vin (ou de blĂ©) reçu tend Ă  Ă©galer la satisfaction liĂ©e Ă  la derniĂšre parcelle de blĂ© (ou de vin) cĂ©dĂ©. On peut alors quantifier sα et sα’ ou rα et rα’ en mesurant les objets Ă©changĂ©s : on aura, par exemple, trois quintaux de blĂ© contre deux hectolitres de vin. De ce fait, le rapport des valeurs se traduira en prix, et exprimera donc la quantitĂ© d’un bien qu’il faut cĂ©der pour obtenir une unitĂ© d’un autre bien. On voit ainsi comment la quantification de l’échange avec annulation des valeurs virtuelles suffit Ă  transformer l’opĂ©ration en un Ă©change Ă©conomique 3. Si d’autre part, l’échange se fait dans le temps et que le crĂ©dit remplace le paiement immĂ©diat, les valeurs virtuelles rĂ©apparaĂźtront sous forme de crĂ©ances et de dettes, mais Ă©galement quantifiĂ©es puisqu’elles conserveront en ce cas les valeurs quantitatives actuelles (plus le paiement de l’intĂ©rĂȘt Ă©quivalent Ă  la diffĂ©rence des temps). Seulement, comme nous le verrons (§ § 6 et 7) une telle « conservation » des valeurs suppose alors l’intervention de normes juridiques.

Cela dit, l’« économie pure » de l’école de Lausanne 4 a dĂ©terminĂ© les lois d’équilibre de tels Ă©changes Ă©lĂ©mentaires, c’est-Ă -dire le point auquel l’échange prend fin, et elle a rĂ©duit ces lois Ă  6 conditions d’égalité : (1 et 2), Ă©galitĂ© pour chaque Ă©changeur des ophĂ©limitĂ©s Ă©lĂ©mentaires pondĂ©rĂ©es des marchandises possĂ©dĂ©es aprĂšs l’échange (condition de satisfaction maximum) ; (3 et 4) Ă©galitĂ© pour chaque Ă©changeur des recettes et dĂ©penses Ă©valuĂ©es en numĂ©raire (bilan des Ă©changeurs) ; (5 et 6) Ă©galitĂ©, pour chaque marchandise des quantitĂ©s existant avant et aprĂšs l’échange (bilan des marchandises). Or, il est remarquable que ces conditions d’équilibre soient prĂ©cisĂ©ment celles qui rĂ©gissent l’échange des valeurs purement qualitatives, telles que celui dont notre Ă©q. 1 donne la formule. Tout d’abord l’égalitĂ© des ophĂ©limitĂ©s Ă©lĂ©mentaires se retrouve dans l’égalitĂ© des valeurs sα (= rα) = vα 5. Tant que l’on a vα > rα, l’individu α aura en effet, tendance Ă  continuer son action rα, tandis que si vα < rα, il aura dĂ©passĂ© le point de satisfaction optimum ; rĂ©ciproquement, pour α’ la satisfaction maximum est sα’ = tα’. Par exemple, lorsqu’un confĂ©rencier α parle Ă  un auditoire α’ il aura tendance Ă  continuer tant que son succĂšs vα, l’emporte sur son effort rα, et l’auditoire l’écoutera tant que son plaisir sα’ l’emporte sur ses obligations tα’, l’équilibre Ă©tant atteint pour rα = vα et sα’ = tα’ limite, hĂ©las, trop souvent dĂ©passĂ©e ! En second lieu, le bilan des Ă©changeurs se marque naturellement par les Ă©galitĂ©s ↓ rα + ↑ vα = 0 et ↑ sα’ + ↓tα’ = 0 c’est-Ă -dire qu’il y a Ă©quilibre lorsqu’efforts et profits se compensent de part et d’autre. Enfin, le bilan des marchandises correspond dans les Ă©changes qualitatifs Ă  cette condition essentielle d’équilibre, que nous retrouverons aux § 6 et 7 et qui est la « conservation des valeurs », soit rα = sα’ et tα’ = vα : si les valeurs Ă©changĂ©es ne se conservent pas au cours de leurs transformations, il s’ensuit, en effet, les divers dĂ©sĂ©quilibres mentionnĂ©s au § 2 et sur lesquels nous reviendrons au § 5.

Quant Ă  la maniĂšre dont s’établissent les prix ou les valeurs qualitatives, nous retrouvons un autre parallĂšle entre ces deux domaines dans la fameuse loi de l’offre et de la demande. On sait, en effet, que sur un marchĂ©, si l’offre est supĂ©rieure Ă  la demande, la concurrence qui s’ensuit entre les offreurs a pour effet de diminuer les prix offerts, et que si la demande dĂ©passe l’offre la concurrence entre les demandeurs a au contraire pour effet la hausse des prix initiaux. Or, il est clair que le phĂ©nomĂšne n’est pas spĂ©cial Ă  l’économie : un mĂȘme talent littĂ©raire, par exemple, sera surĂ©valuĂ© dans un milieu social pauvre en offreurs et riche en demandeurs tel qu’une petite ville de province, tandis qu’il risque d’ĂȘtre sous-estimĂ© dans une grande ville oĂč les offreurs sont trop nombreux. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, on peut ramener, du point de vue axiomatique, une telle loi empirique Ă  un principe trĂšs simple rĂ©sultant de la structure mĂȘme des Ă©chelles de valeurs dĂ©crites au § 1. Supposons une Ă©chelle fondĂ©e sur la correspondance co-univoque des moyens et des fins (fig. 2) : de nombreux moyens A correspondront Ă  chaque but B, plusieurs moyens B Ă  chaque but C, plusieurs moyens C Ă  chaque but D ; 
 etc. d’oĂč la hiĂ©rarchie A → B → C ; etc. (A ↑ B ↑ C
 etc.) Il s’ensuit que plus les moyens sont nombreux, moins ils ont de valeur, puisque l’emploi d’un seul dĂ©valorise les autres. La valeur apparaĂźt donc comme la « rareté » dans le domaine qualitatif ainsi que Walras le disait dĂ©jĂ  en Ă©conomie. Ce rapport inverse de la valeur et de la quantitĂ©, qui fonde la loi de l’offre et de la demande, peut mĂȘme ĂȘtre considĂ©rĂ© ainsi comme correspondant, sur le plan des valeurs, Ă  ce qui est en logique qualitative gĂ©nĂ©rale, le rapport inverse de l’extension (cf. la quantitĂ©) et de la comprĂ©hension (cf. la valeur) des concepts.

On pourrait s’amuser Ă  construire une sĂ©rie d’autres analogies entre le mĂ©canisme des Ă©changes Ă©conomiques et celui des valeurs qualitatives. Toute association de production de valeurs (sociĂ©tĂ© scientifique, etc.) pourrait par exemple ĂȘtre comparĂ©e Ă  une « entreprise » et donnerait lieu Ă  une Ă©tude des Ă©changes internes (des collaborateurs entre eux) et externes (entre l’association et le public). Les prĂȘts et intĂ©rĂȘts trouvent eux aussi leur Ă©quivalent dans la maniĂšre dont les hommes publics louent leur autoritĂ© (« prĂȘtent leur nom », etc.) et calculent les avantages et les risques de ces opĂ©rations, la capitalisation des valeurs donnant ainsi lieu Ă  toute une technique de prĂȘts Ă  intĂ©rĂȘts dĂ©passant largement les sphĂšres politiques. Enfin, entre le libre Ă©change des valeurs, le monopole de certaines d’entre elles, le « cours forcé » dĂ» Ă  l’étatisation et les phĂ©nomĂšnes Ă©conomiques correspondants de multiples « mĂ©canismes communs » pourraient ĂȘtre dĂ©gagĂ©s.

§ 4. Valeurs inter-individuelles et valeurs collectives

Passons maintenant de l’échange entre deux ou plusieurs individus aux Ă©changes de valeur entre sociĂ©tĂ©s entiĂšres.

Supposons un Ă©change qualitatif double entre deux individus), mais tel qu’il y ait bĂ©nĂ©fice rĂ©ciproque, soit vα > rα et vα’ > sα’

(1) (rα < sα’) + (sα’ = tα’) + (tα’ = vα) = (rα< vα)

et (2) (rα’ < sα) + (sα = tα) + (tα = vα’) = (rα’ < vα’)

(voir fig. 5)

Fig. 5.

Un tel double rapport de valorisation constitue empiriquement ce qu’on peut appeler la « sympathie » 6 entre α et α’ : tout ce que fait l’un satisfait l’autre plus qu’il n’en a coĂ»tĂ© au premier, et rĂ©ciproquement (inversement l’« antipathie » est une dĂ©valuation rĂ©ciproque). Or, la condition prĂ©alable pour qu’il existe de telles collectivitĂ©s de valorisation rĂ©ciproque, mĂȘme Ă  deux individus seulement, est assurĂ©ment qu’ils soient en possession d’une Ă©chelle commune de valeurs, sans quoi l’échange se fait au hasard et n’est plus possible. C’est ce que l’on affirme lorsque l’on dit que deux individus « s’entendent » ou « s’accordent », « qu’ils ont les mĂȘmes goĂ»ts », etc.

Or, il va de soi que cette condition prĂ©alable n’est pas spĂ©ciale aux Ă©changes inter-individuels, mais constitue une condition d’existence pour toute collectivitĂ©, y compris les nations, y compris mĂȘme les communautĂ©s internationales. Inversement, on peut dire que toute Ă©chelle de valeurs correspond Ă  une collectivitĂ© de co-valorisation constituĂ©e par l’ensemble des individus co-Ă©changeurs selon cette Ă©chelle. Mais, en fait, il existe un nombre relativement Ă©levĂ© d’échelles dans les sociĂ©tĂ©s contemporaines, d’oĂč les difficultĂ©s de cohĂ©rence. Il y a les Ă©chelles politiques, par exemple, et toute « idĂ©ologie » peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e Ă  cet Ă©gard comme un systĂšme de concepts, dont la fonction rĂ©elle est de servir d’expression aux valeurs, qu’il prĂ©tend justifier rationnellement, mais dont il fournit simplement l’échelle sous une forme symbolique. C’est ainsi qu’un rĂ©gime dĂ©mocratique reconnaĂźtra comme valeurs essentielles la dignitĂ© de la personne humaine, la libertĂ© de pensĂ©e, le respect du verdict populaire, etc., et que si la valorisation et les Ă©changes quotidiens ne sont pas conformes Ă  une telle Ă©chelle, les plus belles constitutions resteront lettre morte et le rĂ©gime ne saura « entrer dans les mƓurs ». Il y a d’autre part les Ă©chelles religieuses, dont l’expression symbolique est fournie par les systĂšmes de dogmes, mais qui dĂ©bordent largement ce cadre idĂ©ologique : c’est ainsi que les sociĂ©tĂ©s dans lesquelles l’Église a longtemps prĂ©dominĂ© peuvent conserver effectivement le caractĂšre de « civilisations chrĂ©tiennes » dans la mesure oĂč les actions y sont gĂ©nĂ©ralement jugĂ©es selon une commune Ă©valuation inspirĂ©e par la morale du christianisme. Il y a en outre une foule d’échelles esthĂ©tiques, littĂ©raires, etc., qui se succĂšdent plus ou moins rapidement ou interfĂšrent de diverses maniĂšres.

Nous appellerons donc « classe de co-valorisants » tout ensemble d’individus Ă©changeant leurs valeurs selon une Ă©chelle commune. Soit la classe A, une classe formĂ©e des individus α, α’, α’’ qui admettent la mĂȘme Ă©chelle de valeurs. On peut alors concevoir les diverses possibilitĂ©s suivantes, en envisageant les Ă©changes non plus entre deux individus seulement α et α’, mais entre tous les individus appartenant Ă  la classe A (somme algĂ©brique des Ă©changes, selon le principe de l’algĂšbre des relations, telle que : vA = vα + vα’ + vα’’  etc.) :

1° S’il y a bĂ©nĂ©fice rĂ©ciproque vA > rA soit

(rA < sA) + (sA = tA + (tA = vA) = (vA > rA),

alors la collectivitĂ© est naturellement stable, puisqu’elle est une condition d’enrichissement mutuel des individus. C’est ainsi qu’en Suisse, malgrĂ© les diffĂ©rences considĂ©rables de langues, de cultures et d’intĂ©rĂȘts, le lien fĂ©dĂ©ral reprĂ©sente pour chacun un enrichissement moral et intellectuel. En ce cas la collectivitĂ© A devient elle-mĂȘme une valeur positive pour les individus qui la composent.

2° S’il y a dĂ©valuation rĂ©ciproque vA > rA soit

(rA > sA) + (sA = tA) + (tA = vA) = (vA < rA)

la collectivitĂ© n’est pas viable et ne reprĂ©sente plus qu’un lien artificiel survivant Ă  sa pĂ©riode de vie rĂ©elle. Mais naturellement, l’échange des valeurs n’est pas le seul facteur Ă  envisager et des normes juridiques ou morales peuvent imposer une conservation du lien collectif sans qu’il y corresponde encore de valeurs positives (c’est ainsi qu’un mariage, qu’une alliance politique, etc., peuvent survivre par obligation tout en ne comportant plus que des Ă©changes dĂ©ficitaires).

3° S’il y a Ă©quilibre exact, vA = rA soit

(rA = sA) + (sA = tA) + (tA = vA) = (rA = vA)

La collectivitĂ© peut subsister tant que les valeurs concurrentes ne l’emportent pas sur elles en la dĂ©sĂ©quilibrant.

Bien d’autres combinaisons seraient Ă  envisager, mais il est prĂ©fĂ©rable, pour les analyser, de distinguer plutĂŽt, au sein d’une collectivitĂ© totale B, deux collectivitĂ©s partielles la classe A et la classe A’, les Ă©changes entre A et A’ conditionnant l’équilibre de B. C’est ce que nous allons faire au § suivant.

§ 5. La circulation des valeurs et l’équilibre social

On sait assez comment V. Pareto a cherchĂ© Ă  reprĂ©senter l’équilibre d’une sociĂ©tĂ© comme une composition mĂ©canique des forces en prĂ©sence, ces forces Ă©tant elles-mĂȘmes constituĂ©es par les sentiments ou instincts des individus se manifestant sous la forme de « rĂ©sidus » constants et de « dĂ©rivations » variables. L’équilibre des valeurs que formulent nos Ă©quations I et II coĂŻncide en principe avec l’équilibre social selon Pareto, puisque d’aprĂšs cet auteur les rĂ©sultantes X, Y, etc., des rĂ©sidus A, B, C, etc., reprĂ©sentent l’« utilitĂ© maximum pour la sociĂ©té » lorsque l’on choisit comme systĂšme de rĂ©fĂ©rence les « buts », c’est-Ă -dire l’échelle des valeurs d’un individu quelconque α. Mais le systĂšme de Pareto nous paraĂźt soulever quelques difficultĂ©s auxquelles Ă©chappe peut-ĂȘtre un schĂ©ma fondĂ© sur l’échange des valeurs. En premier lieu, Pareto est obligĂ©, pour dĂ©finir les forces en Ă©quilibre, de distinguer les buts rĂ©els des actions (besoins et sentiments manifestĂ©s par les « rĂ©sidus ») et les buts fictifs (les « rĂ©sidus » eux-mĂȘmes et les dĂ©rivations). Or, la distinction est toujours arbitraire et dĂ©pend des interprĂ©tations subjectives du sociologue. En second lieu on n’a jamais su si les « rĂ©sidus » rĂ©sultaient d’instincts individuels ou des interactions elles-mĂȘmes. Et, en troisiĂšme lieu, l’équilibre paretien est toujours relatif Ă  une « utilité » totale (« de » ou « pour » la sociĂ©tĂ©), mais cette utilitĂ© est nĂ©cessairement arbitraire, comme Pareto l’affirme lui-mĂȘme, puisqu’elle est relative au contenu mĂȘme de cette valeur (Ă  tel « but » arbitrairement choisi, ainsi que s’exprime l’auteur). Pour nous, au contraire, il n’est aucun besoin de distinguer les buts objectifs et les buts subjectifs, puisque nous Ă©tudions uniquement les Ă©changes et non pas le contenu des valeurs. Par exemple un produit pharmaceutique Ă  effet illusoire peut avoir une valeur d’échange rĂ©elle et indĂ©pendante de sa valeur mĂ©dicale : de mĂȘme les valorisations mutuelles d’une peuplade d’Africains croyant Ă  la magie peuvent obĂ©ir aux mĂȘmes lois que les nĂŽtres sans que nous ayons Ă  nous demander ce que signifient objectivement les valeurs attribuĂ©es. L’équilibre social que nous Ă©tudions repose donc uniquement sur la dynamique des Ă©changes et non pas sur la nature des « forces » (sentiments) en prĂ©sence, lesquelles ne constituent que le contenu ou le mobile subjectif de l’échange. Aussi n’avons-nous pas Ă  dĂ©terminer si un sentiment rĂ©pandu dans une sociĂ©tĂ© est « logique » ou « non-logique » : il ne se traduit socialement que par des valeurs, et ce sont ces valeurs, et non pas les sentiments ou les « rĂ©sidus », qui sont les composantes rĂ©elles de l’équilibre social. En effet, ces valeurs dĂ©pendent de l’échange, c’est-Ă -dire d’un mĂ©canisme essentiellement collectif, et non pas d’illusoires « instincts » ou « rĂ©sidus » individuels. Dans la mesure oĂč l’on maintiendra la notion des « rĂ©sidus », il faudra donc les concevoir comme rĂ©sultant des Ă©changes et non plus comme expliquant ceux-ci, puisque leur valeur d’action dĂ©pend de ces Ă©changes.

Cela dit, la conclusion du § 4 est donc que deux conditions au moins sont nĂ©cessaires pour qu’une collectivitĂ© se conserve : 1° que la collectivitĂ© prĂ©sente au minimum une Ă©chelle commune de valeurs et 2° que les Ă©changes aboutissent Ă  des bĂ©nĂ©fices rĂ©ciproques ou Ă  l’équilibre. Or, il est clair que le fait primitif est celui de la valorisation rĂ©ciproque : une Ă©chelle de valeurs n’est pas autre chose que la comparaison ou la sĂ©riation des satisfactions dĂ©jĂ  obtenues ou Ă  obtenir encore. On pourrait donc croire que la dĂ©valorisation rA > sA constitue le mĂȘme phĂ©nomĂšne que la rupture de l’échelle commune, mais, si le premier de ces processus entraĂźne effectivement tĂŽt ou tard le second, il peut y avoir dĂ©calage entre deux et revalorisation sans rupture. Nous allons donc distinguer diffĂ©rentes formes de dĂ©sĂ©quilibres dans les Ă©changes de valeur, pour montrer qu’elles correspondent bien aux principales sortes de crises sociales que l’observation permet d’analyser :

1° Les crises de type rA > sA’ se prĂ©sentent lorsque, dans une collectivité B, une classe A rend moins de services au reste A’ de la sociĂ©tĂ© que ce n’était le cas auparavant, soit que la classe A’ n’ait plus les mĂȘmes besoins, soit que la classe A soit devenue trop nombreuse par rapport Ă  ces besoins (trop d’intellectuels, etc.). Dans ce cas l’échelle commune des valeurs n’est pas nĂ©cessairement altĂ©rĂ©e, mais les satisfactions sA’ diminuent tandis que le travail effectuĂ© et offert rA reste constant ou augmente. De telles crises se terminent normalement par un simple rĂ©ajustement de l’équilibre de l’offre et de la demande. C’est lĂ  un phĂ©nomĂšne Ă©conomique courant (cf. surproductions, etc.), mais qui rĂ©git aussi bien les valeurs qualitatives, comme on peut s’en rendre compte dans les crises de mouvements littĂ©raires, culturels, etc.

2° Les crises de type vA < rA’. On se rappelle (§ 2) que l’échange simple de valeurs (Ă©quat. I) aboutit Ă  une sorte de capitalisation des valeurs (quand vα > rα) ou de crĂ©dit qualitatif, ce crĂ©dit pouvant ĂȘtre utilisĂ© ensuite sous forme de services en retour (Ă©quat. II). Or, lorsque le mouvement de navette entre le crĂ©dit et le travail nouveau est interrompu trop longtemps, c’est-Ă -dire lorsqu’un individu ou un groupe compte trop sur son crĂ©dit sans l’utiliser et le reconstituer, le capital s’use. Ainsi un homme de lettres ou un savant qui vit trop d’annĂ©es sur sa rĂ©putation se dĂ©valorise. Cette dĂ©valuation pĂ©riodique des capitaux morts peut affecter toute une classe A au sein d’une collectivité B. L’exemple le plus courant en est l’usure des partis politiques au pouvoir : le parti A, trĂšs actif dans l’opposition rend service au reste A’ de la collectivité B par son action de dĂ©fense et de contrĂŽle, d’oĂč (rA < sA) + (sA’ = tA’) + (tA’ = vA) = (vA > rA). Parvenu au pouvoir il jouit d’abord de son crĂ©dit vA tout en crĂ©ant forcĂ©ment des mĂ©contents par ailleurs. S’il n’augmente pas alors ce crĂ©dit par des activitĂ©s nouvelles, le crĂ©dit s’use et tombe Ă  vA < rA. Ici de nouveau le phĂ©nomĂšne n’entraĂźne pas nĂ©cessairement la rupture de l’échelle commune, puisque les A sont dĂ©valorisĂ©s au nom des mĂȘmes valeurs qui ont fait leur succĂšs antĂ©rieur. Mais si les partis s’usent trop rapidement les uns aprĂšs les autres sans reconstituer leur crĂ©dit, il va de soi que c’est le rĂ©gime qui est alors menacĂ©. D’oĂč la situation suivante.

3° Les crises de type rB < sB et vB < rB. Il se peut, enfin, que les services rendus par les A aux A’ et rĂ©ciproquement ne satisfassent plus ni les uns ni les autres, soit qu’ils rĂ©sultent d’intentions nĂ©gatives, soit que ce qui Ă©tait apprĂ©ciĂ© prĂ©cĂ©demment cesse de l’ĂȘtre (comme entre deux individus qui ne s’aiment plus et pour lesquels mĂȘme le souvenir des satisfactions passĂ©es a cessĂ© d’ĂȘtre une valeur). C’est alors que l’échange est devenu impossible sur la base de l’ancienne Ă©chelle des valeurs ou que, en d’autres termes, celle-ci est rompue. Une telle crise englobe naturellement les deux formes prĂ©cĂ©dentes, mais, prĂ©cisĂ©ment parce qu’elle rĂ©unit Ă  l’insatisfaction actuelle (type I) la perte des valeurs capitalisĂ©es (type II), elle aboutit Ă  un bouleversement plus profond.

La rupture de l’échelle commune paraĂźt caractĂ©ristique des rĂ©volutions politiques ou sociales, et une Ă©tude instructive de leur mĂ©canisme pourrait ĂȘtre conduite de ce point de vue des valorisations. C’est ainsi que l’aspect le plus important de la rĂ©volution est la construction souvent trĂšs rapide d’une nouvelle Ă©chelle des valeurs, qui remplace celle dont la survie ne correspondait plus aux Ă©changes rĂ©els. C’est pourquoi, si l’on peut enrayer par la force une rĂ©volution Ă  ses dĂ©buts, rien ne l’arrĂȘte ensuite sinon une autre rĂ©volution. C’est que, contrairement aux crises lĂ©gĂšres qui constituent de simples oscillations entre deux forces en prĂ©sence (hausse et baisse alternative des valeurs), la rĂ©volution s’accentue toujours davantage par Ă©limination des modĂ©rĂ©s et surenchĂšre des extrĂȘmes. Or, la chose s’explique prĂ©cisĂ©ment par la prĂ©sence de deux Ă©chelles, dont l’une, en voie de rupture, ne permet plus les satisfactions habituelles (les paiements, si l’on peut dire, effectuĂ©s par son moyen n’atteignant plus leur cours normal), et dont l’autre, en voie de constitution, permet toutes les « spĂ©culations » et toutes les surenchĂšres. D’autre part, un processus comparable Ă  celui que dĂ©crit en Ă©conomie la fameuse loi de Gresham apparaĂźt tĂŽt ou tard : de mĂȘme que la mauvaise monnaie chasse la bonne parce qu’on cherche Ă  payer les autres avec la premiĂšre tandis que l’on cache la seconde, de mĂȘme lorsque deux Ă©chelles qualitatives sont en prĂ©sence, on approuve publiquement toutes les actions valorisĂ©es au moyen d’étiquettes encore douteuses ou mĂȘme fictives (cf. les « slogans » de l’« autorité » de l’« ordre », etc.) tandis que l’on conserve en privĂ© les anciennes valeurs, qui perdent ainsi leur pouvoir d’échange. Enfin on aboutit Ă  de formidables inflations de valeurs (tB ≄ sB), c’est-Ă -dire Ă  des rĂ©putations et des promesses plus grandes que les services rĂ©els ou possibles, Ă  une confiance « forcĂ©e » dĂ©passant les sentiments de sĂ©curitĂ© vĂ©ritablement Ă©prouvĂ©s, etc. AprĂšs quoi s’opĂšre la liquidation, par Ă©limination des fausses valeurs et retour Ă  l’équilibre selon une Ă©chelle gĂ©nĂ©ralement intermĂ©diaire entre l’ancienne et celle qui a primĂ© pendant la crise.

Tels sont les quelques exemples courants de crises sociales qu’il est possible de mentionner sans entrer dans le dĂ©tail. On aperçoit d’emblĂ©e leur analogie avec les crises Ă©conomiques lĂ©gĂšres et « normales », ou graves et aboutissant Ă  un changement de rĂ©gime. Il est indĂ©niable, pour ne citer qu’un seul type d’exemples, qu’aprĂšs la dĂ©faite militaire d’un grand pays, les rĂ©actions sociales qui se produisent prĂ©sentent tous les caractĂšres, non seulement d’une dĂ©valuation de certains idĂ©aux et de certains individus, mais encore et surtout d’une rupture brusque de l’échelle entiĂšre des valeurs et d’efforts multiples pour reconstruire une Ă©chelle permettant Ă  nouveau les Ă©changes intĂ©rieurs aussi bien qu’extĂ©rieurs. Il y aurait Ă©galement Ă  analyser de prĂšs l’interfĂ©rence des divers phĂ©nomĂšnes de cet ordre avec les diffĂ©rents modes de circulation des valeurs allant de la libre concurrence au monopole et de celui-ci Ă  l’étatisation intĂ©grale. On peut donc concevoir une sociologie des valeurs Ă  laquelle les lois Ă©conomiques fourniraient un modĂšle particuliĂšrement intĂ©ressant parce que quantifiable. Mais, bien entendu, les Ă©changes qualitatifs ne sont pas seulement plus complexes que les Ă©changes Ă©conomiques Ă  cause de leur nature non quantitative : ils le sont aussi par leur dĂ©pendance plus Ă©troite Ă  l’égard du systĂšme des normes, dont nous avons fait abstraction jusqu’ici et qu’il convient maintenant d’examiner en fonction du problĂšme gĂ©nĂ©ral des valeurs.

§ 6. La coordination normative des valeurs. I. La coordination morale

Un fait gĂ©nĂ©ral domine les considĂ©rations prĂ©cĂ©dentes : c’est que, s’il est facile de dĂ©finir l’équilibre des valeurs sociales par des conditions d’égalitĂ© ou d’équivalence qualitative, rien n’est plus instable en fait que de telles valeurs et qu’un tel Ă©quilibre. Non seulement les satisfactions varient sans rapport avec le travail fourni, mais encore les valeurs acquises s’effritent sans cesse et demeurent Ă  la merci de dĂ©valuations imprĂ©visibles de dĂ©tail ou d’ensemble. C’est pourquoi, outre les mĂ©canismes d’échanges, toute sociĂ©tĂ© prĂ©sente un ensemble d’opĂ©rations gĂ©nĂ©rales (on pourrait presque dire de dispositifs) de conservation des valeurs, dont le rĂŽle est d’assurer l’équilibre non plus par les balancements automatiques de l’échange spontanĂ©, mais grĂące Ă  une sĂ©rie d’obligations de plus en plus prĂ©cises selon qu’elles sont d’ordre moral ou juridique.

Or, il importe de comprendre d’emblĂ©e que ces rĂšgles de conservation morales et juridiques ne viennent pas se surajouter du dehors Ă  l’échange des valeurs : c’est Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme du domaine de ces Ă©changes qu’elles se constituent et en vertu de valorisations qui prolongent les prĂ©cĂ©dentes, Ă  cette seule diffĂ©rence prĂšs qu’au lieu de demeurer exclusivement liĂ©es au point de vue propre, elles s’en dĂ©tachent pour constituer une coordination des points de vue. Nous allons, dans le but de faire saisir cette transition, partir de l’échange simple pour en dĂ©river les lois de la rĂ©ciprocitĂ© normative d’ordre moral, puis ensuite seulement nous examinerons les obligations hĂ©tĂ©ronomes ou devoirs moraux, bien que ceux-ci soient gĂ©nĂ©tiquement antĂ©rieurs, et enfin, les obligations juridiques, qui nous ramĂšneront au problĂšme d’ensemble de l’équilibre social.

A. La réciprocité normative

Pour comprendre en quoi l’équilibre normatif se distingue d’un simple Ă©change de valeurs, on peut comparer le rapport qui existe entre eux Ă  celui qui unit, dans le domaine de la pensĂ©e, un systĂšme de simples perceptions (= reprĂ©sentation non normative) Ă  un raisonnement (= systĂšme d’opĂ©rations normatives d’ordre logique). Supposons, par exemple, que nous prĂ©sentions Ă  un enfant trois rĂ©glettes A, B et C en les laissant toutes trois sur la table, dans le champ visuel du sujet ; aprĂšs avoir comparĂ© les rapports A = B et B = C, l’enfant conclura naturellement Ă  A = C, mais le raisonnement n’est alors nullement nĂ©cessaire, puisque le sujet peut confronter directement A et C : la lecture perceptive ou empirique suffit. Supposons maintenant que le sujet n’ait pas vu les trois rĂ©glettes simultanĂ©ment, mais qu’aprĂšs lui avoir fait constater A = B, on cache A sous la table ; on fait alors constater B = C et toujours sans montrer A, on demande si A = C ou si A > C ou A < C ? Il est clair qu’en ce cas l’intervention du raisonnement devient nĂ©cessaire, mais en quoi consiste-t-elle ? Simplement Ă  conserver les valeurs perceptives A = B et B = C sous forme de donnĂ©es, mĂȘme si la perception a cessĂ© d’ĂȘtre actuelle, et Ă  en tirer la conclusion A = C correspondant Ă  une nouvelle perception possible qui soit cohĂ©rente par rapport aux prĂ©cĂ©dentes, c’est-Ă -dire non contradictoire (norme logique) avec elles. Or, il en va exactement de mĂȘme en ce qui concerne les Ă©changes de valeurs, dans lesquels on peut distinguer l’échange actuel directement contrĂŽlĂ© par les intĂ©ressĂ©s et qui correspond ainsi Ă  une perception immĂ©diate des valeurs, et l’échange dans le temps, ou durable, qui sort des cadres du contrĂŽle et de la perception actuels et requiert ainsi l’intervention de normes stabilisatrices, c’est-Ă -dire d’une rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire.

Par exemple, dans une vente au comptant il n’y a point de mĂ©rite moral chez les Ă©changeurs Ă  ne point se voler, si chacun est en Ă©tat de surveiller l’autre. De mĂȘme, lorsqu’un service rendu est payĂ© sous forme de remerciements et de l’expression immĂ©diate d’une reconnaissance Ă©mue, le caractĂšre actuel de cet Ă©change qualitatif ne nĂ©cessite point l’intervention de normes morales et l’échange reste affaire de simple sympathie mutuelle. Par contre, dans la vente Ă  crĂ©dit, la dette devient l’objet d’une obligation juridique et morale (et, si le dĂ©biteur demeure pour une raison accidentelle quelconque Ă  l’abri de poursuite, ou qu’il s’est ruinĂ© entre temps, son mĂ©rite moral augmente Ă  vouloir s’acquitter). De mĂȘme reconnaĂźtre aprĂšs un certain temps un service reçu suppose une attitude morale, surtout si, par exemple, celui qui l’a rendu Ă©tait haut placĂ© et est « tombé » depuis.

Bref, l’échange simple ou spontanĂ© n’implique qu’une rĂ©ciprocitĂ© vĂ©cue ou intuitive, tandis que, si l’échange s’effectue dans le temps (ou dans l’espace lointain, c’est-Ă -dire sans contact direct entre les Ă©changeurs), alors tout Ă©quilibre durable requiert l’intervention de normes particuliĂšres, et il y a par consĂ©quent rĂ©ciprocitĂ© normative (comparable Ă  la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire qui constitue la logique pour stabiliser les perceptions irrĂ©versibles). On peut donc considĂ©rer, du point de vue sociologique, les normes morales et juridiques comme l’ensemble des opĂ©rations tendant Ă  la conservation des valeurs dans les Ă©changes de type I et II.

Soit, par exemple, l’éq. I : (rα = sα’) + (sα’ = tα’) + (tα’ = vα) = (vα = rα). Il peut se prĂ©senter de multiples altĂ©rations des valeurs en prĂ©sence, altĂ©rations qui empĂȘcheront ainsi l’équilibre de durer. Par exemple l’action rα ne satisfera pas α’ (sα’) ou le satisfera de maniĂšre trompeuse, ou α’ ne reconnaĂźtra pas ce qu’il doit à α (tα’), etc. Bref, les valeurs vα et tα’ peuvent s’accroĂźtre indĂ»ment ou s’user par oubli affectif. Or, l’observation montre prĂ©cisĂ©ment que lĂ  oĂč les valeurs se dĂ©truisent, il y a rĂ©action inter-individuelle tendant Ă  obliger Ă  la conservation ou Ă  blĂąmer la destruction. Par exemple, si sα’ > tα’, c’est-Ă -dire si α’ ne reconnaĂźt pas les satisfactions que lui a donnĂ©es α, il sera accusĂ© de fautes allant de l’ingratitude Ă  la trahison, si l’action de α aboutit Ă  nuire à α’ (valeurs nĂ©gatives), on rencontrera toutes les formes de blĂąme selon le type de l’action. S’il y a, sans plus, bĂ©nĂ©fice rĂ©ciproque, il ne sera pas jugĂ© rĂ©prĂ©hensible (sauf s’il s’obtient aux dĂ©pens d’un tiers), mais demeurera en dehors de la sphĂšre morale en tant que fruit de la simple sympathie : mais, mĂȘme alors, une fois les valeurs acquises, la destruction en sera blĂąmĂ©e (infidĂ©litĂ©, etc.).

Comment donc cette conservation des valeurs se trouve-t-elle assurĂ©e ? Par un systĂšme d’opĂ©rations assignant de façon durable certaines relations et conditions d’équivalence aux valeurs en prĂ©sence. Nous appellerons normes ces opĂ©rations d’ordre formel, tandis que nous continuerons d’appeler valeurs le contenu de ces formes : une valeur normative sera donc la valeur qui rĂ©sulte de l’application d’une norme (par exemple un acte revĂȘt une valeur morale lorsqu’il est exĂ©cutĂ© par α ou « approuvé » par α’ au nom d’une mĂȘme norme) alors que la norme est la rĂšgle ou l’obligation elle-mĂȘme. Cela dit, on peut concevoir deux mĂ©thodes opĂ©ratoires de conservation. L’une, qui constitue les normes juridiques, consiste Ă  transformer simplement, grĂące Ă  des opĂ©rations de « reconnaissance », d’« édiction », etc., les valeurs d’échange virtuelles v et t en « droits » et « obligations » (codifiĂ©s ou non codifiĂ©s), et cela quel que soit le caractĂšre intĂ©ressĂ© ou dĂ©sintĂ©ressĂ© des valeurs ainsi stabilisĂ©es. L’autre, qui constitue la morale, assure la conservation d’une façon plus radicale grĂące Ă  des opĂ©rations coordonnant les moyens et les buts, ou les actions et les satisfactions, selon un point de vue dĂ©sintĂ©ressĂ©, c’est-Ă -dire tel que toutes deux s’évaluent rĂ©ciproquement en fonction du partenaire et non plus du point de vue personnel.

C’est ainsi que les conditions « morales » de conservation, dans le cas de l’éq. I se trouvent ĂȘtre les suivantes : 1° Satisfaction indĂ©finie de α’ par α. En effet, tandis que l’échange simple s’effectue du point de vue propre, l’acte moral se place au point de vue d’autrui : dans l’échange simple, autrement dit, α agit (rα) en vue de son succĂšs (vα) ; au contraire, dans la rĂ©ciprocitĂ© d’ordre moral, α agit en vue de la satisfaction de α’, cette satisfaction constituant donc une fin et non plus un moyen. DĂšs lors, les limites de l’action rα de α ne sont plus dĂ©terminĂ©es par son propre intĂ©rĂȘt, c’est-Ă -dire par la loi hĂ©donistique de l’égalitĂ© des « ophĂ©limitĂ©s » rα et vα, mais seulement par les possibilitĂ©s de α dans son dĂ©sir de satisfaire α’ : α cherchera donc Ă  satisfaire α’ tant qu’il le pourra et non plus seulement dans la mesure oĂč son succĂšs propre compense son effort. C’est ce que nous appellerons la « satisfaction indĂ©finie d’autrui » (indĂ©finie parce que non dĂ©terminĂ©e en fonction du rapport rα ↔ vα). 2° Évaluation de rα par α’ selon l’intention de α. D’autre part, si α se place pour agir au point de vue de l’échelle de α’, rĂ©ciproquement α’ Ă©valuera l’action rα de α au point de vue de l’échelle de α, c’est-Ă -dire des intentions de celui-ci (et non point du rĂ©sultat obtenu et valorisĂ© selon l’échelle α’).

On peut rĂ©duire ces deux conditions Ă  une seule, que nous appellerons la substitution rĂ©ciproque des Ă©chelles ou substitution rĂ©ciproque des moyens et des buts 7, sα’ devenant un but pour α et rα une valeur en soi pour α’ ce qui suffit Ă  mettre en Ă©vidence le caractĂšre dĂ©sintĂ©ressĂ© de l’action morale par opposition aux buts utilitaires de l’échange simple. Il va de soi, en effet, que si cette double condition est remplie, on a toujours rα = sα’ chacun de ces deux termes Ă©tant Ă©valuĂ©s selon l’échelle du partenaire. Quant aux termes tα’ et vα ils acquiĂšrent alors la signification suivante. En vα α est valorisĂ© par α’ selon rα d’oĂč vα = rα, ce qui ne signifie plus, comme dans le cas de l’échange simple, que α a droit Ă  un service de α’ en retour, mais uniquement qu’il est « approuvé », l’« approbation morale » consistant en ceci que l’échelle des valeurs normatives de α est reconnue par α’ et que la personne mĂȘme de α revĂȘt une « valeur morale » aux yeux de α’. D’autre part, le terme tα’ est l’obligation que α’ a contractĂ©, par cela mĂȘme, d’agir selon l’échelle normative de α.

L’équilibre normatif de rĂ©ciprocitĂ© morale est donc atteint, dans un Ă©change de type I, lorsque chacun des partenaires conserve les valeurs de l’autre selon l’échelle de cet autre, α tendant Ă  la satisfaction indĂ©finie de α’ et α’ reconnaissant les valeurs morales de α. Cet Ă©change normatif peut naturellement ĂȘtre double.

Il en rĂ©sulte que, dans les Ă©changes d’ordre moral, l’éq. II (vα = tα’) + (tα’ = rα’) + (rα’ = sα) = (sα = vα) n’intervient que dans un sens particulier et Ă©galement dĂ©terminĂ© par la « substitution rĂ©ciproque des moyens et des buts ». On ne rencontre point, en effet, parmi les sentiments moraux, de « droits » que l’individu s’attribue Ă  lui-mĂȘme dans un sens intĂ©ressĂ© (« droits » qu’il aurait, par exemple, de faire valoir, dans son intĂ©rĂȘt propre, ses services ou mĂȘme ses mĂ©rites antĂ©rieurs). Le terme vα qui reprĂ©sente la valeur morale de α Ă  l’égard de α’ (= la maniĂšre dont il a Ă©tĂ© « approuvé » par α’) ne comporte donc pour α que le droit dĂ©sintĂ©ressĂ© de faire reconnaĂźtre par α’ sa propre Ă©chelle de valeurs morales, c’est-Ă -dire ses propres obligations reconnues ainsi comme « valables ». Et si ce droit vα oblige α’ en tα’, cette obligation provient directement du fait que α’ « approuve », estime (et nous dirons tout Ă  l’heure « respecte ») α. Si donc α’ agit en rα’ selon cette obligation tα’, il donne en retour à α une « satisfaction morale » sα en fonction de l’intention de rα’ (cette intention dĂ©pendant elle-mĂȘme de la valorisation de α par α’) : α « approuve » donc en retour α’ ce qui ferme le cercle de la rĂ©ciprocitĂ© normative.

On voit d’emblĂ©e ainsi en quoi la conservation morale, fondĂ©e sur la substitution des points de vue, diffĂšre de la conservation juridique qui ne connaĂźt que l’échelle de l’ayant droit et ignore la condition de la rĂ©ciprocitĂ© dĂ©sintĂ©ressĂ©e. On peut donc dire, en ce sens que la morale est la conservation obligĂ©e des valeurs dans l’éq. I et le droit dans l’éq. II, l’éq. II apparaissant d’autre part comme dĂ©rivĂ©e en morale et l’éq. I comme dĂ©rivĂ©e en droit.

Il se peut, enfin, que dans un Ă©change de type I, α’ ne se soumette pas Ă  la norme de rĂ©ciprocitĂ© tandis que α lui reste fidĂšle. En ce cas, il y a inĂ©galitĂ© et non plus Ă©quivalence, mais, pour celui qui respecte la norme, l’obligation reste la mĂȘme indĂ©pendamment de la rĂ©action de l’autre. En ce cas, c’est α lui-mĂȘme qui reconnaĂźtra la valeur de sa propre action, sous une forme de « satisfaction intĂ©rieure », et dont la « bonne conscience » constituera une sorte d’auto-approbation. L’échange moral prĂ©sente donc ce caractĂšre intĂ©ressant, pour le sociologue, de constituer un Ă©change intĂ©riorisĂ© dans les consciences, tel que la valeur vα ne dĂ©pend plus que de l’intention de α et non plus de la rĂ©action de α’ (donc de la valorisation du partenaire). Comment expliquer ce caractĂšre nouveau de l’échange ?

Une premiĂšre solution, d’ailleurs souvent juste en partie, consisterait Ă  dire qu’en fait l’acte moral poursuit malgrĂ© tout un but intĂ©ressĂ©, qui est le plaisir procurĂ© par l’approbation des autres ; et qu’à dĂ©faut de celle du partenaire, on espĂšre toujours celle de l’opinion. Mais si l’observation montre effectivement que parfois les actes les plus altruistes en apparence comportent cet Ă©lĂ©ment Ă©goĂŻste de la recherche de l’approbation, d’autres observations souligneront par contre l’existence de conflits de conscience entre l’obligation dĂ©sintĂ©ressĂ©e et l’approbation d’autrui, l’honnĂȘte homme prĂ©fĂ©rant sa conscience Ă  l’opinion actuelle, mĂȘme de ses proches les plus chers. Mais alors c’est qu’il se fonde sur l’« approbation » de tĂ©moins inactuels ? Sans doute, mais ce ne sont pas nĂ©cessairement des tĂ©moins futurs, dont les Ă©loges satisferont malgrĂ© tout son Ă©goĂŻsme : ce peuvent ĂȘtre des tĂ©moins disparus, dont les exemples et les bienfaits passĂ©s l’« obligent » encore actuellement.

À plus forte raison, ne saurions-nous considĂ©rer comme une explication de l’« intĂ©riorisation » des Ă©changes moraux l’interprĂ©tation grossiĂšrement utilitariste du sens commun. Pour le vulgaire, en effet, la valeur morale vα est souvent conçue comme une valeur d’échange analogue Ă  celles des Ă©changes spontanĂ©s (vα = possibilitĂ© de satisfactions futures sα et droit Ă  la rĂ©compense des autres, soit Ă  rα’), mais comme une valeur Ă  Ă©chĂ©ance indĂ©terminĂ©e et reculĂ©e Ă  l’infini. C’est ainsi que raisonne une certaine morale courante, lorsqu’elle parle de la rĂ©compense Ă  venir qui doit sanctionner, dans ce monde ou dans l’autre, toute bonne action. Et cette morale ajoutera mĂȘme que le mĂ©rite augmente avec le recul de l’échĂ©ance, ce qui rappelle la notion Ă©conomique de l’« intĂ©rĂȘt » conçu comme le prix de la diffĂ©rence entre la valeur actuelle et la valeur future (la jouissance actuelle que donne l’idĂ©e d’une rĂ©compense future constituant une moindre satisfaction que la rĂ©compense immĂ©diate). Mais de telles conceptions prouvent simplement qu’il existe tous les intermĂ©diaires entre l’échange spontanĂ© (ou « intĂ©ressé ») et l’échange purement normatif (ou « dĂ©sintĂ©ressé ») et elles ne sauraient donc fournir une explication de celui-ci.

En rĂ©alitĂ©, le caractĂšre obligatoire et intĂ©riorisĂ© de l’échange normatif ne peut ainsi se comprendre que si l’action dĂ©sintĂ©ressĂ©e rα provient d’obligations antĂ©rieures tα contractĂ©es par α Ă  l’égard de α’ ou d’autres personnes que α’, et qui lui imposent encore actuellement certaines valeurs comme devant ĂȘtre respectĂ©es. On voit donc en quoi l’intervention des normes dans les Ă©changes introduit d’emblĂ©e la dimension « diachronique », non seulement parce que les normes conservent les valeurs dans le temps, mais encore parce que le caractĂšre obligatoire de la norme ne s’explique qu’en fonction de son histoire. C’est ce que nous allons examiner briĂšvement.

B. Les deux respects et l’obligation morale

L’hypothĂšse dont nous partons est donc qu’une norme rĂ©sulte d’un Ă©quilibre dans le temps, qu’elle est l’obligation assurant l’équilibre entre les Ă©changes actuels et tous les Ă©changes antĂ©rieurs.

Nous pouvons appeler respect le sentiment liĂ© aux valorisations positives (et absence de respect pour les valorisations nĂ©gatives) des personnes (individus), par opposition Ă  la valorisation des objets ou des services. Respecter un homme signifie ainsi lui attribuer une valeur, mais on peut attribuer une valeur Ă  l’une de ses actions et Ă  l’un de ses services sans le valoriser en tant qu’individu. Respecter une personne reviendra donc Ă  reconnaĂźtre son Ă©chelle de valeurs, ce qui ne signifie pas encore l’adopter pour soi-mĂȘme, mais attribuer une valeur au point de vue de cette personne. Notons d’emblĂ©e que respecter un individu ne signifie pas exclusivement respecter les rĂšgles qu’il incarne (comme le pensaient Kant et Durkheim, pour lesquels le respect est un sentiment Ă  l’égard de la loi morale ou collective et non pas un sentiment Ă  l’égard des individus) : comme l’a montrĂ© au contraire P. Bovet, c’est le respect pour la personne qui engendre les obligations et non pas l’inverse (thĂšse qu’il est facile de vĂ©rifier chez le petit enfant). Il n’y a donc aucun cercle Ă  mettre le respect Ă  la source des valeurs normatives et des obligations en gĂ©nĂ©ral, puisque le respect n’est, au point de dĂ©part, que l’expression de la valeur attribuĂ©e aux individus, par opposition aux choses ou aux services. Bien plus, il est aisĂ© de voir que cette valorisation des individus comme tels, donc ce « respect », conduit nĂ©cessairement Ă  la formation des conduites « dĂ©sintĂ©ressĂ©es » qui caractĂ©risent les normes morales, et y conduit seule : dire que α’ respecte α, c’est en effet dire qu’en sa conduite relative à α l’individu α’ se place au point de vue de α et de son Ă©chelle. La « substitution rĂ©ciproque des Ă©chelles » ou « des moyens et des buts » n’est donc pas autre chose que l’expression d’un respect mutuel.

Cela dit, la premiĂšre forme de respect (premiĂšre dans l’ordre de la genĂšse psychologique) sera le respect unilatĂ©ral, ou valorisation non rĂ©ciproque de deux individus. Partons, par exemple, des Ă©changes continus qui s’observent entre des parents et leurs petits enfants. Si α est un parent et α’ un enfant, l’échange double qui se produit entre eux est constamment en dĂ©sĂ©quilibre parce que les actions de α sont valorisĂ©es par α’ bien plus que celles de α’ ne le sont par α :

1. (rα < sα’) + (sα’ = tα’) + (tα’ = vα) = (rα < vα)

2. (rα’ > sα) + (sα = tα) + (tα = vα’) = (rα’ > vα)

En termes plus simples, cela revient Ă  dire que α apparaĂźt à α’ comme supĂ©rieur Ă  lui (plus fort, plus habile, plus savant, etc.) et inversement. Certes le petit enfant pourra donner Ă  ses parents des satisfactions aussi intenses, ou davantage, que les rĂ©ciproques, mais il s’agira alors de valeurs particuliĂšres et spĂ©cifiquement affectives, tandis que la valorisation des parents par l’enfant commence par ĂȘtre gĂ©nĂ©rale. Or, cette valeur totale attribuĂ©e par l’enfant Ă  la personne des parents conduit Ă  deux rĂ©sultats. Le premier est naturellement (et il ne fait qu’un avec la valorisation unilatĂ©rale des individus) que l’enfant adoptera l’échelle des valeurs de la personne respectĂ©e, tandis que l’inverse n’est pas vrai (ou Ă  un degrĂ© bien infĂ©rieur) : ainsi, l’enfant imitera les exemples qu’on lui donne, Ă©pousera les points de vue adultes, etc., alors que l’inverse ne se produit pas ou bien peu. Le second est que le respect de l’adulte marquĂ© par la valeur vα se traduit chez l’enfant par la reconnaissance tα’ d’un droit constant de donner des ordres, des consignes, etc. Le terme tα’ signifie donc pour l’enfant l’obligation de se conformer aux exemples et aux consignes de α, et c’est bien ce que les analyses psychologiques de P. Bovet ont dĂ©montré : l’obligation de conscience apparaĂźt chez α’ dans la mesure oĂč α qui donne à α’ ses consignes est respectĂ© par lui. Et Baldwin disait mĂȘme : l’obligation tα’ se constitue en fonction des exemples de α’ (point de vue que les psychanalystes ont repris dans leur thĂ©orie de « sur-moi »). Enfin l’obligation tα’, d’abord indiffĂ©renciĂ©e, deviendra « morale » dĂšs que les consignes de α rempliront la condition de la satisfaction dĂ©sintĂ©ressĂ©e.

La seconde forme de respect consistera au contraire, en respect mutuel ou valorisation rĂ©ciproque de deux individus, et son produit sera la rĂ©ciprocitĂ© normative Ă  laquelle nous sommes ainsi ramenĂ©s. De mĂȘme que le respect unilatĂ©ral rĂ©sulte de l’inĂ©galitĂ© de valorisation entre deux individus, le respect mutuel procĂšde de l’équivalence. Supposons, par exemple, que α sente α’ supĂ©rieur Ă  lui dans un certain domaine, tandis que l’inverse est donnĂ© en un autre domaine. Ou encore que, collaborant l’un avec l’autre sur un pied d’égalitĂ©, α et α’ se considĂšrent comme de valeur Ă©quivalente. Dans l’un et l’autre cas (et toutes les transitions sont naturellement concevables entre le respect unilatĂ©ral et le respect mutuel) il va de soi que α et α’, ou bien reconnaĂźtront une commune Ă©chelle de valeurs ou bien, en cas de divergence, reconnaĂźtront mutuellement la lĂ©gitimitĂ© du point de vue de l’autre (grĂące Ă  des valeurs communes plus gĂ©nĂ©rales dont les valeurs particuliĂšres divergentes apparaĂźtront comme dĂ©rivĂ©es toutes deux). DĂšs lors, il n’existera plus entre eux de rapports d’autoritĂ© Ă  obĂ©issance (ordres, consignes, etc.) mais des relations de simple accord mutuel.

En effet, les valorisations (vα et vα’) de chacun par l’autre Ă©tant Ă©quivalentes, les reconnaissances (tα’ et tα) ne signifient plus qu’une commune obligation de se placer au point de vue de l’autre, mais prĂ©cisĂ©ment parce qu’elle rĂ©sulte d’une valorisation rĂ©ciproque des personnes, elles acquiĂšrent ce caractĂšre normatif que ne prĂ©sente pas l’échange spontanĂ© et qui rend les valeurs durables. Cette obligation propre Ă  la rĂ©ciprocitĂ© normative s’explique par le fait que α ni α’ ne sauraient sans contradiction, valoriser l’autre tout en agissant simultanĂ©ment envers lui de façon Ă  ĂȘtre soi-mĂȘme dĂ©valorisĂ©. Par exemple, α ne peut Ă  la fois estimer α’ et lui mentir, parce qu’alors α’ cessera de l’estimer et il ne restera dans ce cas à α qu’à renoncer soit Ă  estimer α’ soit Ă  s’estimer lui-mĂȘme. Or, mĂȘme si α’ ignore le mensonge de α et lui garde son estime, le mĂȘme mĂ©canisme de rĂ©ciprocitĂ© normative jouera Ă  l’intĂ©rieur de la conscience de α dans la mesure oĂč α valorise α’ et reconnaĂźt son Ă©chelle de valeurs : dans le cas de la rĂ©ciprocitĂ© comme dans celui de l’obĂ©issance unilatĂ©rale, les obligations tα s’intĂ©riorisent donc en se gĂ©nĂ©ralisant et en s’appliquant Ă  tous les cas assimilables Ă  ceux Ă  l’occasion desquels la norme a pris naissance.

En bref, les normes dues au respect unilatĂ©ral constituent une morale du devoir, et les normes dues au respect mutuel une morale de la rĂ©ciprocitĂ©. Cette diffĂ©rence tient donc uniquement Ă  la forme de l’obligation ou de la norme et non pas Ă  son contenu. Il est clair, en effet, que la morale du devoir peut imposer des rĂšgles dont le contenu a Ă©tĂ© façonnĂ© par la morale de la rĂ©ciprocitĂ© (par exemple les normes d’égalitĂ© ou de justice distributive qui naissent spontanĂ©ment, Ă  chaque gĂ©nĂ©ration nouvelle, des relations de rĂ©ciprocitĂ© entre individus Ă©gaux tels que des enfants de 7 Ă  12 ans ou des adolescents, mais qui peuvent aussi ĂȘtre imposĂ©es Ă  titre de devoirs par des aĂźnĂ©s ou des parents), mais mĂȘme alors il demeure cette diffĂ©rence essentielle que dans le cas de l’obligation par devoir la norme est reçue toute faite et qu’elle est ainsi hĂ©tĂ©ronome, tandis que dans le cas de la construction par rĂ©ciprocitĂ©, les individus obligĂ©s par la norme ont collaborĂ© eux-mĂȘmes et de façon autonome Ă  son Ă©laboration. D’autre part, il va de soi que la morale du devoir peut imposer toutes sortes de prescriptions et d’impĂ©ratifs dont le contenu est quelconque et sans rapport avec celui des normes de rĂ©ciprocitĂ©. On peut citer comme exemple les « tabous » propres aux morales de contrainte sociale et les interdictions de mĂȘme forme imposĂ©e aux enfants (ne pas prononcer certains mots, ne pas toucher certains meubles, papiers, etc.).

Or, on peut se demander, dans le cas des Ă©changes normatifs, si la morale du devoir ne constitue pas un phĂ©nomĂšne comparable Ă  ce que sont le monopole ou le « cours forcé » dans le cas des Ă©changes simples (non normatifs), tandis que la morale de la rĂ©ciprocitĂ© correspondrait au libre-Ă©change. En effet, il se pourrait qu’un systĂšme de pures obligations hĂ©tĂ©ronomes aboutĂźt, comme le monopole, Ă  une dĂ©perdition relative de valeurs. En effet, l’action « indĂ©finie » rα que requiert la norme de rĂ©ciprocitĂ© ne connaĂźt, par dĂ©finition, pas de limites, puisque satisfaire autrui comme on voudrait ĂȘtre satisfait soi-mĂȘme est un programme essentiellement indĂ©terminĂ© et « ouvert » ; au contraire, faire son devoir au maximum lorsque ce devoir n’a pas un contenu de rĂ©ciprocitĂ©, mais constitue une simple interdiction, peut constituer une action « close », Ă  limite finie. Inversement, tandis que la sanction des normes de rĂ©ciprocitĂ© n’est jamais qu’une remise en Ă©tat productive, la sanction rĂ©pressive liĂ©e aux normes d’hĂ©tĂ©ronomie, qui consiste Ă  racheter une faute par une peine, peut consister en valeurs improductives.

Au total, et quelque schĂ©matique que demeure cette esquisse, on voit en quoi la coordination normative de type moral constitue un systĂšme d’opĂ©rations assurant la conservation des valeurs. Tant la clause de la « satisfaction indĂ©finie d’autrui » que celle de l’évaluation selon l’intention ont, en effet, pour rĂ©sultat d’intĂ©grer les valeurs dans un ensemble de « groupements » 8 de substitutions rĂ©versibles, les uns asymĂ©triques (morale du devoir) et les autres symĂ©triques (rĂ©ciprocitĂ©), mais tous formellement analogues aux « groupements » logiques eux-mĂȘmes.

§ 7. La coordination normative des valeurs. II. Coordination juridique

On sait qu’il existe un certain dĂ©saccord entre les juristes quant Ă  la nature des fondements ou « sources » du droit. Pour les uns, comme M. Kelsen, le droit constitue un systĂšme normatif unique tirant sa source de l’État. Pour les autres, il existe un droit donnĂ© indĂ©pendamment de l’État, de nature mĂ©taphysique (« droit naturel ») ou sociale (PĂ©trajitsky, qui nous paraĂźt le plus profond des dĂ©fenseurs d’un droit non Ă©tatique, parle mĂȘme de sources psychologiques c’est-Ă -dire, en fait, interindividuelles). Nous distinguerons donc le droit Ă©tatique ou codifiĂ©, dont la structure formelle et normative a Ă©tĂ© si bien analysĂ©e par M. Kelsen, et ce que nous appellerons faute de mieux, le droit « non codifié » ou « dĂ©ontologie » c’est-Ă -dire les rapports de droit non arrĂȘtĂ©s par les lois Ă©crites ou les coutumes reconnues dans la jurisprudence des tribunaux. Soit, pour fixer d’emblĂ©e les idĂ©es, une promesse toute verbale et faite sans tĂ©moins, de α’ à α : nous dirons que cette promesse donne à α un droit non codifiĂ© sur α’. Mais que l’on s’entende sur cette classification Ă  laquelle nous n’attachons aucune hypothĂšse d’origine. Un grand nombre de juristes prĂ©fĂšreront classer un tel droit dans la morale et l’exclure du domaine « juridique » ; cela ne prĂ©sente aucune importance pour nous, mais il faudra en ce cas, distinguer deux domaines d’ordre moral : en premier lieu celui des rapports appelĂ©s « dĂ©sintĂ©ressĂ©s » au § prĂ©cĂ©dent, et dans lequel les obligations sont rĂ©glĂ©es par la condition de la substitution rĂ©ciproque des Ă©chelles ; en second lieu, il sera nĂ©cessaire de dĂ©limiter un autre domaine dans lequel les obligations sont dĂ©terminĂ©es par des conventions ou accords inter-individuels Ă  base d’intĂ©rĂȘts personnels et oĂč intervient donc la notion du « droit » que peut avoir un individu sur son partenaire, notion qui est absente du premier domaine. Admettons, par exemple, que α’ ait promis à α un article pour un prochain numĂ©ro de sa revue : 1° Si l’engagement est pris en due forme (contrat) et que la carence de α’ porte prĂ©judice à α, celui-ci peut faire intervenir son homme d’affaires ou mĂȘme en appeler au tribunal : il y a donc droit codifiĂ©, situation que nous n’examinons pas pour l’instant. Si la promesse est juridiquement informelle et que α’, chargĂ© d’occupations imprĂ©vues n’a pu se mettre au travail Ă  temps, deux cas sont encore possibles ; 2° α’ se plaçant au point de vue α ressent l’obligation de tenir quand mĂȘme sa promesse, tandis que α se plaçant au point de vue de α’ l’en tient quitte ; 3° α estime pouvoir user de son droit et rĂ©clame l’article, tandis que α’, tout en s’étonnant de l’attitude de α, lui reconnaĂźt ce droit (ou au contraire le conteste en soutenant que la promesse Ă©tait liĂ©e Ă  des circonstances qui ont changĂ©, etc.). Or chacun s’accorde Ă  considĂ©rer comme Ă©tant d’ordre juridique le cas 1 et d’ordre moral le cas 2, que faire du cas 3 ? S’il est rattachĂ© Ă  l’ordre moral, on reconnaĂźtra cependant qu’il diffĂšre du cas 2 en ce qu’il porte sur des « droits » comme le cas 1 et non pas sur des obligations dĂ©sintĂ©ressĂ©es comme le cas 2. Du point de vue des Ă©changes de valeur, il a donc plus de parentĂ© avec 1 qu’avec 2 et c’est pourquoi nous parlerons de « droit non codifié » ou de dĂ©ontologie pour dĂ©signer ce genre de rapports. Par contre nous classerons les dĂ©ontologies professionnelles, dĂšs qu’elles sont reconnues par la jurisprudence officielle, dans le « droit codifié ».

Étudions donc d’abord les Ă©changes de valeurs propres Ă  ce droit non codifiĂ©, puis nous chercherons Ă  analyser la structure formelle des rapports juridiques Ă©tatiques 9.

A. Les rapports de droit non codifié ou déontologiques

De mĂȘme que la coordination normative d’ordre moral nous est apparue comme une conservation obligĂ©e des valeurs dans le cas de l’éq. I, de mĂȘme la coordination normative d’ordre juridique constituera une conservation des valeurs dans le cas de l’éq. II, mais sans la condition de satisfaction indĂ©finie du partenaire et en unifiant les Ă©chelles du seul point de vue de l’ayant droit.

Soit l’éq. II: (vα = tα’) + (tα’ = rα’) + (rα’ = sα) = (sα = vα).

En cas de conservation nécessaire des valeurs, la signification des termes devient la suivante :

vα = droit de α reconnu par α’.

tα’ = obligation corrĂ©lative de α’.

rα’ = prestations de α’ destinĂ©e Ă  remplir son obligation tα’.

sα = satisfaction de α rĂ©sultant des prestations de α’.

Par exemple, α’ ayant promis un article de revue à α le terme vα dĂ©signera le droit qui en rĂ©sulte pour α, le terme tα’ l’obligation qu’à α’ d’écrire son article, le terme rα’ l’action d’écrire l’article et sα la satisfaction de α.

Il est immĂ©diatement visible que chacune de ces Ă©quivalences postulĂ©es par le rapport de droit peuvent ĂȘtre sujettes Ă  des perturbations : 1° On peut avoir vα > tα’ ou vα < tα’ c’est-Ă -dire que α et α’ ne sont pas d’accord sur leurs droits et obligations. 2° Si tα’ ≷ rα’ c’est qu’ils ne s’entendent pas sur la maniĂšre dont α’ a rempli ses obligations. 3° rα ≷ sα signifie que α peut n’ĂȘtre pas satisfait des prestations reçues et 4° sα ≷ vα exprime la non-Ă©quivalence entre la satisfaction obtenue et le droit qu’avait α. En effet, dans les procĂšs relatifs aux contrats de droit privĂ© c’est prĂ©cisĂ©ment sur ces diffĂ©rents points que porteront les dĂ©bats.

Or, le rapport de droit (non codifiĂ© comme codifiĂ©) consiste prĂ©cisĂ©ment Ă  assurer la conservation des valeurs dans le cas de cette Ă©q. II. On peut exprimer la chose en disant que deux conditions sont Ă  remplir pour que l’équilibre soit atteint :

Condition 1 : vα = sα, d’oĂč l’équation de l’ayant droit : (vα = tα’) + (tα’ = sα) = (sα = vα)

Condition 2 : tα’ = rα’, d’oĂč l’équation de l’assujetti : (rα’ = rα’) + (sα’ = tα’) = (rα’ = tα’).

Quant aux sources de ce droit vα, on se rappelle que, dans les Ă©changes spontanĂ©s, la source de la valeur vα est la satisfaction sα’ que l’action rα de α a donnĂ©e à α’ ; mais une telle valeur, non normative et par consĂ©quent sujette Ă  variations et Ă  effritement, ne saurait comme telle constituer un droit. D’autre part, dans les Ă©changes normatifs d’ordre moral la source de l’obligation tα’ est toujours une valeur attribuĂ©e par α’ Ă  une personne α, valeur telle que les consignes de α deviennent obligatoires pour α’ (devoir hĂ©tĂ©ronome) ou que les valorisations rĂ©ciproques de α par α’ et de α’ par α obligent α’ Ă  agir envers α en fonction de cette estime mutuelle (rĂ©ciprocitĂ© autonome) ; mais, dans ces deux cas la valeur vα ne constitue un droit pour α que dans un sens particulier, qui est celui du droit « dĂ©sintĂ©ressé » Ă  faire reconnaĂźtre son Ă©chelle de valeurs morales et Ă  faire agir α’ conformĂ©ment Ă  cette Ă©chelle, et non pas d’un droit Ă  obtenir pour lui-mĂȘme des prestations (satisfactions propres ou « intĂ©ressĂ©es »). Pour qu’il y ait droit vα et obligation tα’ dans l’ordre juridique (non codifiĂ©), il faut donc qu’il y ait eu reconnaissance prĂ©alable de vα et tα’, soit que α ait donnĂ© à α’ un ordre acceptĂ© par lui, soit que α’ ait fait une promesse à α ou pris un engagement Ă  son Ă©gard, soit que tous deux aient convenu d’un arrangement mutuel, soit enfin que α’ en se donnant un droit qui oblige α ait tacitement confĂ©rĂ© à α le mĂȘme droit sur lui. Le rĂŽle jouĂ© par la reconnaissance est donc le mĂȘme, dans la coordination normative d’ordre juridique ou dĂ©ontologique que celui du respect dans la coordination morale, et celui de la convention explicite ou tacite correspond Ă  celui de la consigne ou de l’accord mutuel dans le cas des conduites morales.

Ce droit normatif non codifiĂ© n’est autre, comme on le voit, que celui dont le grand philosophe du droit L. PĂ©trajitsky a fourni l’analyse. Selon cet auteur, quatre conditions sont nĂ©cessaires et suffisantes pour qu’il y ait « fait normatif » d’ordre juridique 10. 1° La personne qui a le droit de demander ou de recevoir la prestation (donc la personne α) ; 2° la personne assujettie Ă  l’obligation (pour nous la personne α’) ; 3° l’idĂ©e de ce qui doit ĂȘtre fait par le titulaire du droit (pour nous : vα) ; 4° l’idĂ©e de ce qui doit ĂȘtre fait par l’assujetti Ă  l’obligation (pour nous : tα’). D’oĂč PĂ©trajitsky conclut que la relation de droit est un rapport bilatĂ©ral impĂ©ratif-attributif, ce qui correspond bien Ă  l’équivalence vα = tα’ sur laquelle repose notre Ă©q. II. Seulement, PĂ©trajitsky prĂ©tend pouvoir diffĂ©rencier en cela le droit de la morale, celle-ci n’impliquant qu’un « rapport unilatĂ©ral impĂ©ratif ». C’est ainsi que dans l’exemple citĂ© par M. Sorokin, la rĂšgle morale que se donne un individu α de « cĂ©der sa fortune aux pauvres » ne donne en rien Ă  ces pauvres le droit de rĂ©clamer les biens d’autrui ! Or, sur cette interprĂ©tation de la norme morale nous sommes conduits Ă  nous sĂ©parer de PĂ©trajitsky ; nous croyons, en effet, que comme le rapport juridique le rapport moral est nĂ©cessairement bilatĂ©ral. Dans le cas du devoir c’est la valeur vα attribuĂ©e par α’ à α (respect unilatĂ©ral) qui est la source de l’obligation tα’ et dans le cas de la rĂ©ciprocitĂ© morale ce rapport bilatĂ©ral est mĂȘme double. Il est vrai que si α a donnĂ© à α’ la consigne de bien agir envers α’’, le rapport entre α’ et α’’ ne constitue aucun droit pour α’’, mais Ă  l’obligation tα’ correspond nĂ©anmoins un droit, qui est celui de α de donner ses consignes ou d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, de faire respecter son Ă©chelle de valeurs morales. Seulement, comme le propre des obligations morales est de s’intĂ©rioriser et de subsister indĂ©pendamment des rĂ©actions du partenaire, il peut arriver d’autre part, qu’elles demeurent Ă  sens unique. Par exemple, si α’ a acceptĂ© les consignes de α Ă  cause du respect qu’il a pour lui, puis ensuite qu’il perde ce respect, il peut conserver ces consignes ; ou encore α peut agir par rĂ©ciprocitĂ© envers α’ mĂȘme si α’ ne fait pas de mĂȘme et ne mĂ©rite pas ce traitement. Mais alors, le rapport demeure bilatĂ©ral « en droit » mĂȘme s’il ne l’est plus en fait, exactement comme dans un rapport juridique le droit de α subsiste mĂȘme si α’ se refuse Ă  fournir les prestations auxquelles il est obligĂ©. Ce n’est donc pas le caractĂšre unilatĂ©ral qui distingue le rapport moral du rapport de droit : c’est son caractĂšre « dĂ©sintĂ©ressé », c’est-Ă -dire la double clause de la satisfaction indĂ©finie et de l’évaluation selon l’intention (substitution rĂ©ciproque des Ă©chelles).

Notons enfin que l’on peut concevoir sur le modĂšle des schĂ©mas prĂ©cĂ©dents un rapport non codifiĂ© de droit entre l’individu et la collectivitĂ© dont il fait partie, Ă  condition naturellement que le droit de l’un soit reconnu par l’autre en vertu d’un accord ou d’une convention explicites ou tacites. Par exemple il peut arriver qu’un individu α reconnaisse Ă  une collectivité A le droit vA de lui imposer l’obligation tα d’accepter une charge publique dont il n’a aucune envie ; ou qu’aprĂšs services exceptionnels la collectivité A accorde à α le droit vα d’occuper une situation privilĂ©giĂ©e, etc.

C’est sans doute sur des faits de ce genre que M. Duguit a cherchĂ© Ă  fonder ses notions de « droit objectif » ou de « solidarité » ; or, si ces faits nous paraissent insuffisants pour ĂȘtre Ă©rigĂ©s en « sources » du droit codifiĂ©, ils fournissent Ă  coup sĂ»r, par contre, un contenu Ă  certains rapports de droit non codifiĂ©.

B. Les rapports du droit codifié

Le droit codifiĂ© ou Ă©tatique, malgrĂ© l’immense dĂ©veloppement qu’il a pris comparĂ© au caractĂšre informe et Ă©lĂ©mentaire des rapports non codifiĂ©s, obĂ©it en rĂ©alitĂ© aux mĂȘmes mĂ©canismes formels que ces derniers. La diffĂ©rence essentielle qui les sĂ©pare consiste donc en ce que l’échelle des valeurs du droit codifiĂ©, ou hiĂ©rarchie des droits et des obligations corrĂ©latives α est dĂ©terminĂ©e par les lois Ă©crites ou coutumiĂšres et repose donc toujours en dĂ©finitive sur le systĂšme des normes juridiques qui est l’État.

Dans le domaine du droit codifiĂ©, nous sommes en possession d’une Ɠuvre contemporaine qui a poussĂ© aussi loin qu’on peut le faire l’axiomatisation du droit, la « thĂ©orie pure du droit » de H. Kelsen. Il est donc intĂ©ressant de nous demander si le systĂšme formel auquel a abouti H. Kelsen peut s’exprimer axiomatiquement par les Ă©quations prĂ©cĂ©dentes.

Rappelons tout d’abord que H. Kelsen (qui rĂ©serve naturellement le terme de « Droit » au droit codifiĂ© et qui ne reconnaĂźt ni droit naturel, cela va sans dire, ni mĂȘme aucune forme spontanĂ©e et extra-Ă©tatique de droit) conçoit la thĂ©orie pure du droit comme une Ă©tude de la simple validitĂ© des normes (par opposition Ă  leur explication causale). Il dĂ©finit Ă  cet Ă©gard une relation, distincte de la causalitĂ©, mais comparable Ă  l’implication logique, et qu’il appelle l’« imputation » : imputation « pĂ©riphĂ©rique » lorsque l’on impute un acte Ă  la norme, dans le cas d’un dĂ©lit, par exemple, ou « centrale » lorsqu’un Ă©tat de fait est attribuĂ© Ă  une norme : en ce sens la « personne » physique et a fortiori morale, est Ă  concevoir comme un centre d’imputations. L’État se confond d’autre part, avec l’ordre juridique lui-mĂȘme et il ne saurait exister de dualisme entre l’État et le droit, toute norme entraĂźnant en un systĂšme unique celles qui lui sont d’ordre infĂ©rieur et reposant elle-mĂȘme sur celles d’ordre supĂ©rieur, jusqu’à la constitution.

Or, en ce systĂšme total, dont l’obligation de reconnaĂźtre la validitĂ© constitue la norme fondamentale, l’application des normes se confond avec l’édiction de nouvelles normes, puisque le droit rĂšgle sa propre crĂ©ation. C’est ainsi qu’un Parlement applique les normes de la Constitution en crĂ©ant les lois : « crĂ©er une rĂšgle c’est en mĂȘme temps en exĂ©cuter une autre ». Ne font exception que les deux extrĂȘmes, le dernier acte d’exĂ©cution des individus (pas de crĂ©ation) et la norme fondamentale (pas d’exĂ©cution). Or, ce processus est absolument continu : il n’y a donc aucune diffĂ©rence de nature entre l’édiction des lois, les dĂ©cisions administratives et les jugements des tribunaux qui tous sont Ă  la fois des exĂ©cutions de normes supĂ©rieures et des crĂ©ations de normes nouvelles Ă  exĂ©cuter. Quant au droit privĂ©, il diffĂšre du droit public en ce que ce dernier impose aux individus les normes toutes faites tandis que dans un contrat, les parties contractantes sont associĂ©es Ă  la crĂ©ation de la norme qui les obligera ; mais les normes de contrat sont, d’autre part, sanctionnĂ©es par l’État. Enfin cette participation des assujettis Ă  la crĂ©ation de la norme diffĂ©rencie les rĂ©gimes constitutionnels, depuis le minimum de participation (autocratie) jusqu’au maximum (dĂ©mocratie directe).

On voit que, dans la mesure oĂč la thĂ©orie pure du Droit rĂ©duit celui-ci Ă  un simple systĂšme de normes, il est facile d’exprimer les relations juridiques qui existeront entre n’importe quel groupe d’individus (ou centres d’imputations) A possĂ©dant le droit d’édicter vA et n’importe quel groupe A’ soumis Ă  l’obligation d’exĂ©cuter tA’, les A’ pouvant ĂȘtre distincts des A, ou les englober ou encore se confondre avec les A eux-mĂȘmes (selon qu’il s’agit d’une norme des A qui n’oblige que les A’, qui oblige aussi les A ou qui n’oblige que les A).

On a alors la condition gĂ©nĂ©rale d’équilibre :

Ă©q. II (vA = tA’) + (tA’ + rA’) + (rA’ = sA) = (sA = vA)

oĂč vA = droit des A d’« édicter » des normes (lois, rĂšglements, ordres, jugements, etc.)

tA’ = obligation des A’ d’« exĂ©cuter » ces normes.

rA’ = acte des A’ pour exĂ©cuter la norme des A.

sA = satisfaction des A rĂ©sultant de l’exĂ©cution de la norme.

S’il y a inĂ©galitĂ© rA’ < sA, alors sA − rA’ = (sA − d) oĂč la diffĂ©rence d constitue un dĂ©lit, lequel est Ă  rĂ©parer par une peine Ă©galement dĂ©terminĂ©e par la norme. Cette peine consiste toujours en la privation d’un bien de A’, valeur que nous appellerons r’A’. D’oĂč le rĂ©tablissement de l’équilibre :

Si rA’ < sA’ alors rA’ + r’A’ = sA.

Cela posĂ©, il est facile d’appliquer ces conditions d’équilibre Ă  toutes les relations juridiques possibles d’ordre codifiĂ©. Par exemple, dans un systĂšme purement hiĂ©rarchique, tel qu’un rĂ©gime de monarchie absolue, le souverain S aura tout droit sur l’ensemble de ses sujets S’ sans aucune obligation Ă  leur Ă©gard, d’oĂč (S ↓ vs S’), ses reprĂ©sentants directs R1 n’auront que des obligations envers lui (d’oĂč R1 ↑ tR1S), mais un ensemble de droits sur leurs infĂ©rieurs, etc., et toutes les relations seront ainsi du type asymĂ©trique ↓ v ou ↑ t, ↓ s ou ↑ r. Au contraire, lĂ  oĂč les normes constitutionnelles sont votĂ©es par une partie A (individus majeurs de sexe masculin ou des deux sexes) de la collectivité B, cette Ă©diction de normes constitue un droit pour les A (d’oĂč A ↓ vA B) sur les B, et il en rĂ©sulte pour l’ensemble des B (les A et les A’) les obligations B ↑ tB, etc., etc. On peut ainsi concevoir, Ă  la limite, une collectivité B qui possĂšde Ă  chaque instant le droit de s’obliger elle-mĂȘme ou de modifier ses obligations antĂ©rieures par des normes nouvelles : B ↓ v ↑ tB. Enfin toute relation contractuelle entre individus constitue une relation symĂ©trique double (α vt↔ α’) rĂ©sultant de (α v→ α’→) + (α ←v α’) et (α t→ α’) + (α ←t α’). Il est donc facile, mais tel n’est point notre but en cet article, de constituer toute une logistique des valeurs juridiques, les « groupements » ainsi construits oscillant entre le type purement asymĂ©trique (hiĂ©rarchique) et le type purement symĂ©trique (contractuel et Ă©galitaire).

Ce qui nous intĂ©resse ici, c’est simplement de noter les analogies et diffĂ©rences de fonctionnement entre ces rapports de droit codifiĂ© et les relations d’ordre non codifiĂ© ou d’ordre moral. Il est Ă©vident, tout d’abord, qu’une grande diffĂ©rence (de degrĂ©, mais non de nature) oppose les rapports non codifiĂ©s aux rapports codifiĂ©s : dans les premiers les relations inter-individuelles constituent l’essentiel (promesses, accords, etc.) et les relations entre l’individu et la collectivitĂ© comme telle sont beaucoup plus diffus, tandis que dans les seconds les relations entre l’individu et l’État reprĂ©sentent l’essentiel et les relations inter-individuelles demeurent moins importantes. La chose s’explique d’elle-mĂȘme, puisque la fonction de la coordination juridique est de conserver les valeurs et que lĂ  oĂč les rapports non codifiĂ©s suffisent Ă  assurer cette conservation, la codification demeure inutile, tandis qu’elle s’effectue partout oĂč l’équilibre ne s’établit pas spontanĂ©ment.

En second lieu, il est trĂšs intĂ©ressant de noter combien la structure formelle des rapports juridiques d’ordre hiĂ©rarchique (↓ et ↑) correspond aux relations morales d’hĂ©tĂ©ronomie et de pur « devoir » tandis que les rapports juridiques d’ordre contractuel correspondent formellement aux relations morales de rĂ©ciprocitĂ© (rĂ©servĂ©es, bien entendu les diffĂ©rences que nous avons soulignĂ©es quant au mode de valorisation : substitution rĂ©ciproque des Ă©chelles). Sur cette question des rapports entre le droit et la morale, nous croyons donc que M. Kelsen comme M. PĂ©trajitsky a exagĂ©rĂ© l’opposition. Selon M. Kelsen, les normes morales valent « par leur contenu » 11 et ne donnent lieu qu’à une dĂ©duction du gĂ©nĂ©ral au particulier, tandis que la dĂ©duction juridique est constructive, les normes nouvelles Ă©tant valables dans la mesure oĂč elles sont Ă©dictĂ©es selon une mĂ©thode fixĂ©e par les normes supĂ©rieures. Or, nous croyons que les obligations morales ne sont Ă©galement valables qu’en vertu de leur forme, soit qu’elles aient Ă©tĂ© imposĂ©es Ă  titre de devoirs par des personnes respectĂ©es Ă  ceux qui les respectent, soit qu’elles rĂ©sultent d’une rĂ©ciprocitĂ© de valorisation. D’autre part, elles donnent Ă©galement lieu Ă  une construction progressive, mais au cours de l’histoire de chaque individu plus encore, cela va de soi que dans l’histoire de chaque sociĂ©tĂ© envisagĂ©e comme un tout. Mais, mĂȘme de ce dernier point de vue, la hiĂ©rarchie des respects, qui explique le fait que, dans la succession des gĂ©nĂ©rations, chacune construit la morale de la suivante, constitue le mĂȘme jeu d’« édictions » et d’« exĂ©cutions » simultanĂ©es de normes emboĂźtĂ©es les unes dans les autres qu’un systĂšme juridique d’ensemble ; et comme aucune norme reçue n’est assez prĂ©cise pour s’appliquer Ă  chaque action particuliĂšre, l’application individuelle s’accompagne toujours en fin de compte dans le domaine moral comme en droit, de ce que M. Kelsen a si bien appelĂ© une « individualisation de la norme », dernier terme de la crĂ©ation des normes avant l’exĂ©cution finale.

Or, non seulement il existe ainsi un parallĂ©lisme formel d’ordre gĂ©nĂ©ral entre la construction juridique et la construction morale, mais encore on peut relever les deux importantes convergences que voici. Dans les deux domaines, les relations normatives interindividuelles d’ordre symĂ©trique ne se constituent qu’à l’intĂ©rieur du cadre des relations hiĂ©rarchiques (asymĂ©triques) : c’est ainsi qu’en droit le rapport contractuel vient s’insĂ©rer dans l’ensemble des obligations reliant l’individu Ă  l’État et qu’en morale la rĂ©ciprocitĂ© ne se dĂ©veloppe qu’encadrĂ©e par un systĂšme complexe de devoirs (qui ont formĂ© l’individu grĂące Ă  l’action du respect unilatĂ©ral). Mais, inversement, dans les deux domaines, les relations d’ordre symĂ©trique une fois constituĂ©es tendent Ă  supplanter les rapports asymĂ©triques, soit qu’ils les remplacent, soit qu’ils dĂ©terminent le contenu de leurs normes (dont la forme seule demeure alors asymĂ©trique) : c’est ainsi qu’en morale la rĂ©ciprocitĂ© tend Ă  un moment donnĂ© de l’histoire de chaque sociĂ©tĂ© Ă  l’emporter sur le devoir hĂ©tĂ©ronome ou Ă  lui fournir un contenu, et qu’en droit, le rapport bilatĂ©ral tend avec la dĂ©mocratie Ă  dominer le rapport unilatĂ©ral ou Ă  inspirer ses normes. Mais l’équilibre ainsi atteint demeure dans les deux domaines, sujet Ă  des perturbations et Ă  des retours, d’oĂč le dernier point qui nous reste Ă  examiner.

§ 8. L’équilibre normatif et l’équilibre social

Les essais d’analyse formelle ou axiomatique qui prĂ©cĂšdent doivent pouvoir servir Ă  deux fins : dĂ©gager les analogies ou diffĂ©rences de structure entre les divers domaines d’échanges sociaux, mais aussi dĂ©terminer les fonctions respectives des Ă©changes juridiques, moraux, Ă©conomiques ou simplement qualitatifs dans l’équilibre social.

Or, Ă  cet Ă©gard, les coordinations juridiques soulĂšvent un problĂšme particuliĂšrement intĂ©ressant. Formellement, il va de soi que, pour toute organisation juridique quelle qu’elle soit, l’équilibre est atteint lorsqu’entre deux individus quelconques α et α’ choisis au hasard dans la sociĂ©tĂ©, on a rα = tα (exĂ©cution des obligations de α Ă  l’égard de α’) et sα = vα (satisfaction par α’ des droits de α) ainsi que rα’ = tα’ et sα’ = vα’. Cela signifie simplement que les lois, dĂ©cisions administratives, jugements, etc., sont appliquĂ©s. Mais cela n’implique en rien, il va sans dire, que vα = tα, c’est-Ă -dire que les droits de α sur α’ Ă©quivalent Ă  ses obligations envers lui, ou de façon gĂ©nĂ©rale que l’ensemble des obligations de α Ă©quivaut Ă  la totalitĂ© de ses droits. Autrement dit, l’équilibre juridique (codifiĂ©) ne coĂŻncide nĂ©cessairement ni avec l’équilibre de droit non codifiĂ© ni avec l’équilibre moral, ou avec celui des Ă©changes spontanĂ©s (Ă©conomiques et simplement qualitatifs). C’est pourquoi, selon la rĂ©sultante de ces diverses coordinations interdĂ©pendantes, le droit codifiĂ© pourra paraĂźtre juste ou injuste, du point de vue de la dĂ©ontologie ou de la morale. Outre le problĂšme de l’équilibre juridique intrinsĂšque (= l’application ou exĂ©cution des lois, etc., dans une sociĂ©tĂ© donnĂ©e) il y a donc un problĂšme de l’équilibre juridique extrinsĂšque, ou de l’équilibre entre les valeurs (droits et obligations) codifiĂ©es, les valeurs normatives non codifiĂ©es et les valeurs spontanĂ©es.

C’est Ă  ce point de vue extrinsĂšque qu’il faut se placer lorsque l’on se demande si une constitution ou une lĂ©gislation sont stables ou si elles sont Ă  la merci des bouleversements politiques. Or, de ce second point de vue, il peut y avoir Ă©quilibre juridique dans une sociĂ©tĂ© donnĂ©e, mĂȘme si pour la grande majoritĂ© des individus les obligations l’emportent sur les droits, lorsque la faible valeur de ces droits codifiĂ©s est compensĂ©e par l’existence de droits non codifiĂ©s, par la rĂ©ciprocitĂ© morale ou par des bĂ©nĂ©fices dans les Ă©changes Ă©conomiques et qualitatifs.

Quant Ă  l’équilibre moral, qui intervient ainsi nĂ©cessairement, il faut distinguer les normes hĂ©tĂ©ronomes et la rĂ©ciprocitĂ©. D’une façon gĂ©nĂ©rale l’équilibre moral n’est jamais atteint puisqu’il est liĂ© Ă  la condition de satisfaction indĂ©finie d’autrui ce qui Ă©lĂšve sans cesse l’idĂ©al poursuivi. Mais dans le cas oĂč le devoir hĂ©tĂ©ronome l’emporte de beaucoup sur la rĂ©ciprocitĂ©, la moralitĂ© se diffĂ©rencie peu des obligations juridiques et la satisfaction est possible (Ă©quilibre). D’autre part, dans le cas de la rĂ©ciprocitĂ©, la moralitĂ© par son caractĂšre dĂ©sintĂ©ressĂ© agit comme facteur d’équilibre social mĂȘme si l’équilibre spĂ©cifiquement moral ne peut ĂȘtre obtenu.

Au total, le problĂšme de l’équilibre juridique paraĂźt donc se poser comme suit dans ses rapports avec l’équilibre social en gĂ©nĂ©ral. Les droits et les obligations dont un individu quelconque est le « centre d’imputations » ne constituent qu’une classe de toutes les valeurs, positives ou nĂ©gatives, dont il est dĂ©tenteur : c’est donc par rapport Ă  d’autres valeurs, Ă  l’égard desquelles les valeurs juridiques jouent le rĂŽle de moyens (ou d’obstacles), que ces droits ou obligations se traduisent en termes de satisfactions ou d’insatisfactions. L’équilibre juridique extrinsĂšque sera ainsi dĂ©terminĂ© par la balance de toutes ses valeurs. Deux cas extrĂȘmes sont alors spĂ©cialement intĂ©ressants.

Le premier (rĂ©gime autocratique, thĂ©ocratique, etc.) est celui dans lequel les sujets A’ sont soumis au maximum d’obligations et ne possĂšdent qu’un minimum de droit (soit tA’ > v’A). La structure juridique ne permet alors nullement le libre Ă©change des valeurs. Mais elle conservera nĂ©anmoins son Ă©quilibre si les ayants droit, qui imposent les obligations, sont en mĂȘme temps source de valeurs morales (s’il y a respect des supĂ©rieurs) ; si, d’autre part, la hiĂ©rarchie sociale est l’occasion d’une constante valorisation des infĂ©rieurs (Stendhal, dans Le Rouge et le Noir parle par exemple de la maniĂšre dont les suppĂŽts de la monarchie restaurĂ©e, aprĂšs 1815, « distribuent la considĂ©ration ») et enfin si la distribution des richesses demeure parallĂšle Ă  l’ordre hiĂ©rarchique et permet aux grands de « tenir leur rang » sans que le peuple connaisse la misĂšre.

Au contraire lorsque les droits tendent Ă  Ă©galer les obligations (tB = vB), les normes Ă©tant donc Ă©laborĂ©es avec la participation de ceux qu’elles obligent, celles-ci tendent alors Ă  devenir un simple instrument de rĂ©gulation des Ă©changes, rĂ©gulation se modifiant au fur et Ă  mesure des adaptations nĂ©cessaires. Mais dans ce cas le dĂ©sĂ©quilibre peut surgir Ă  nouveau sous la forme d’un excĂ©dent progressif des droits ou plus prĂ©cisĂ©ment des satisfactions sur les obligations. Seules les normes d’ordre moral sont alors capables de redresser la balance des forces en prĂ©sence, et cela en assurant, grĂące Ă  la technique qui leur est propre, la fonction gĂ©nĂ©rale de tout systĂšme normatif : la conservation des valeurs.