La psychologie d’Édouard Claparède (1941) a 🔗
Il est difficile à ceux qui n’appartiennent pas à la génération d’Édouard Claparède de mesurer l’étendue de la perte qu’a faite la psychologie lors de son départ si soudain. À Genève, en particulier, où il fut notre maître à tous et où il a créé ou perfectionné tous les instruments de travail dont nous bénéficions aujourd’hui, il faut un vrai effort d’imagination pour se représenter ce que nous aurions été sans lui, tant paraissent naturelles les innombrables initiatives qu’il a prises au cours de sa vie et dont les conséquences ont façonné la nôtre. D’une manière générale, il était l’un des derniers représentants d’une génération qui nous semble d’autant plus lointaine que la cause à laquelle elle s’était dévouée a plus complètement triomphé : il était de ceux qui ont créé la psychologie indépendante, en tant que science expérimentale et biologique. Or, maintenant que cette victoire est acquise, chacun suit sa voie ou creuse son sillon sans bien sentir ce qu’il a fallu de hardiesse et presque de passion pour en arriver là . D’où cette résonance étrange qu’ont de nombreuses pages d’Édouard Claparède où l’on retrouve l’accent du lutteur et du conquérant. D’où, sans doute aussi, ce souci qu’il a eu de couvrir par ses travaux la presque totalité du domaine de la psychologie scientifique, en ses recoins les plus divers et les plus imprévus, comme pour montrer qu’aucun d’eux n’échappait à l’investigation expérimentale.
Car son œuvre écrite est considérable par sa variété et son étendue. Il est aujourd’hui impossible au psychologue de connaître tout le champ de sa discipline et encore davantage de travailler effectivement sur tous les fronts à la fois. Ce seul fait, on peut en faire la remarque, suffirait d’ailleurs à attester que la psychologie est devenue une science, ainsi que nos prédécesseurs l’ont souhaité et réalisé. Dans la génération d’Édouard Claparède, il était déjà bien rare que l’on s’intéressât à l’ensemble des problèmes psychologiques. Or, son œuvre semble précisément tenir cette gageure de souligner chacun des aspects de la nouvelle venue parmi les sciences officielles (depuis Flournoy, la « psychologie expérimentale » s’enseigne à la Faculté des sciences de l’Université de Genève), afin de signaler par ces jalons innombrables l’immensité du territoire qu’il s’agissait de mettre en culture. C’est ainsi que Claparède a pu aborder successivement des problèmes de psychologie des sensations et de psychologie physiologique, de psychopathologie et de psychologie animale ; la question de l’association des idées puis celle de la mémoire et du témoignage ; l’intérêt, les besoins et le jeu ; le sommeil et l’hypnose ; l’inconscient et la psychanalyse ; la psychologie de l’enfant en général et un grand nombre de ses questions particulières ; les problèmes de l’intelligence et de la genèse de l’hypothèse ; les sentiments et la volonté ; la psychologie appliquée et notamment les méthodes de diagnostic et de mesure en orientation professionnelle et en psychologie pédagogique ; enfin toute l’éducation, pour ne pas parler des questions sociales, morales et internationales.
Néanmoins, si grande et presque déroutante que soit cette multiplicité, l’œuvre d’Édouard Claparède témoigne d’une unité profonde, que l’on retrouve sans cesse à trois points de vue complémentaires : comme théoricien de la psychologie et créateur de tant de théories explicatives, il était biologiste et plus précisément protagoniste de l’analyse fonctionnelle ; comme expérimentateur, il procédait essentiellement en médecin et en clinicien ; son attitude générale de savant, enfin, telle qu’elle se manifestait dans les discussions de méthode ou de philosophie des sciences, était, comme il aimait à le répéter, empiriste et plus spécialement pragmatiste. C’est en suivant l’ordre de ces trois caractéristiques que nous pouvons essayer d’analyser son œuvre psychologique.
I. — Le point de vue fonctionnel🔗
Comment Claparède s’est-il préparé à la carrière psychologique ? C’est en se passionnant tout jeune pour les sciences naturelles à l’exemple de son oncle Édouard Claparède, le zoologiste auquel il ressemblait tant par la physionomie que par le nom, et en suivant la filière des études de médecine, à l’instigation de son grand cousin et inspirateur Théodore Flournoy. Il était donc biologiste, mais ce qualificatif reste à la fois vague et peu nouveau : presque tous les psychologues de la fin du xixe siècle qui cherchaient à détacher la psychologie scientifique de la tutelle des philosophies métaphysiques étaient médecins ou s’adonnaient — de près ou quelquefois de loin — aux recherches psychopathologiques. Or, on peut être biologiste et même médecin en de nombreux sens, singulièrement divergents. On peut être classificateur et typologiste ; on peut avoir l’esprit d’anatomie et de dissection structurale ; on peut être homme de laboratoire et tout apercevoir sous l’angle physico-chimique. Claparède, lui, ne sous-estimait rien de tout cela et s’il a parfois réagi contre la réduction exclusive des faits biologiques au plan physico-chimique, c’est dans la mesure seulement où cette réduction lui paraissait supprimer les problèmes au lieu de les résoudre, dans la mesure, en particulier, où elle supprime le problème dont il faisait la question biologique par excellence : celui de la « fonction ». En effet, son originalité était autre : d’emblée et toujours, il a vu l’être vivant « en train de vivre », si l’on peut dire, et, au lieu de le débiter en parties isolées et inertes pour les analyser séparément, Claparède voyait sans cesse l’organisme en action, comme un tout réel et indissociable, dont chaque articulation n’existe qu’en relation avec chacune des autres. Et alors son esprit n’était satisfait, et ne consentait à qualifier de « biologique » une explication, que lorsque le fait donné trouvait sa raison d’être, non pas seulement dans les antécédents immédiats le déterminant comme un rouage de machine agit sur les pièces contiguës, mais encore dans l’ensemble du mouvement considéré comme la seule réalité concrète, et comme une réalité que l’on risque à chaque instant de détruire en lui substituant un morcelage de parties artificielles. C’est ce souci de ne jamais tricher en se simplifiant la tâche, et en mécanisant par la pensée ou par l’action la réalité vivante, qui a été, au fond, le ressort secret de la doctrine de Claparède dans sa psychologie théorique comme dans ses applications pédagogiques et sociales. C’est ce qu’il appelait le point de vue « fonctionnel », en entendant par « fonction » la relation entre le fait à expliquer et la totalité de la conduite. Il attribuait la paternité de cette notion à ses devanciers W. James et Th. Flournoy, mais il est clair qu’il l’a largement généralisée en développant son mécanisme explicatif. On a d’autre part souvent reproché aux explications de Claparède leur finalisme, ce qui serait fondé dans certains cas s’il avait considéré ses formules comme exprimant la structure des phénomènes aussi bien que leur fonction. Mais, comme il aimait à le dire lorsqu’il cherchait, par exemple, à comprendre la fonction de l’intelligence, l’analyse structurale sans description fonctionnelle préalable se met dans la situation où « les arbres empêchent de voir la forêt » : en d’autres termes, le point de vue fonctionnel constituait pour lui un cadre nécessaire, mais insuffisant à lui seul et appelant l’étude complémentaire des structures, le premier fournissant donc à la seconde sa signification d’ensemble et la seconde lui rendant dans le détail ses valeurs irremplaçables de causalité. Dans les domaines où il a pu prolonger son introduction fonctionnelle par une recherche structurale, comme dans la Genèse de l’hypothèse, on voit toujours, en effet, le finalisme des formules de Claparède se résoudre en explications parfaitement causales.
Pour mieux comprendre ce point de vue fonctionnel, examinons-le en ses effets dès les débuts de l’œuvre. On sait assez, par exemple, combien l’associationnisme régnait encore sur les esprits au début de ce siècle, au point que même ceux qui avaient le mieux montré ses insuffisances comme explication générale de la vie psychique en retenaient l’inspiration dans les analyses de détail. C’était entre autres le cas de W. James. Or, l’associationnisme est le modèle de la théorie non fonctionnelle : non seulement il substitue aux totalités de la conduite un atomisme discontinu des sensations et des images, mais encore il érige en principe unique d’explication un rapport purement structural qui rend compte de l’association par de simples contacts mécaniques. Comment donc Claparède, que devait séduire avec chacun cette anatomie mentale si parfaitement calquée sur celle des connexions nerveuses apparentes, s’est-il libéré de l’illusion commune ? C’est précisément en posant la question fonctionnelle, et, chose intéressante non pas a priori mais au cours des expériences de laboratoire qu’il faisait en vue de ses études de 1902 et 1903 sur l’Association des idées 1. Au lieu de circonscrire sa recherche, selon la méthode usuelle, à ce secteur étroit de vie psychique s’étendant entre la perception du mot ou du tableau inducteurs et la réaction du sujet, secteur qui, si on le délimite ainsi, ne pourra évidemment donner lieu qu’à une analyse mécaniste puisque, par une abstraction inconsciente et artificielle, on a commencé par l’isoler de ce qui précède, Claparède, deux ou trois ans avant les remarques de Watt et de Ach sur le rôle de la consigne et des tendances déterminantes, comprend que le problème de l’association ne saurait être résolu sans considérer le contexte entier, c’est-à -dire l’attitude préalable du sujet qui va percevoir le terme inducteur. Or, cette attitude est précisément toute différente selon qu’il s’apprête à associer au hasard ou à trouver une association conforme à tel ou tel rapport, selon donc qu’il associe pour associer ou qu’il associe en cherchant à résoudre un problème pratique ou théorique. On voit assez, par ce premier exemple, comment la question fonctionnelle correspondant à ce que Claparède appelait la « valeur de l’association pour la situation présente » conduit d’emblée à une nouvelle position du problème causal : ce n’est que dans le cas, en effet, de l’association fortuite ou « association avec valeur mécanisée » que l’on peut parler d’un mécanisme autonome de l’association des idées, tandis que dans le cas des « associations avec valeur actuelle » l’association est toujours déterminée par « la conscience du sentiment de relation », conscience donnée elle-même « avant la présence de l’inducteur ». Comment donc agira cette conscience des relations ? C’est tout un nouveau problème causal qui se trouve ainsi posé : si l’« on sent dans quelle direction se fera la réponse », répond Claparède, c’est que « l’intérêt provoqué par un des rapports » ou « l’intérêt du but à atteindre » jouent un rôle d’orientation dont il serait parfaitement illégitime de faire abstraction. Un même inducteur peut, en effet, donner lieu à des centaines d’associations : pourquoi une seule d’entre elles a-t-elle primé toutes les autres ? C’est que l’association est un simple chaînon dans le contexte total de la « pensée adaptée » et ne saurait nullement fournir la raison de cette adaptation comme telle.
Or, l’année même où il se libérait ainsi de l’associationnisme mécaniste, Claparède publiait sa célèbre étude sur le sommeil, dans laquelle, par un rapprochement saisissant, il donnait un second exemple de l’insuffisance des explications non fonctionnelles et un exemple d’autant plus intéressant qu’il portait cette fois sur une question dont la solution semblait d’avance réservée à la physiologie la plus physico-chimique et d’où les « conduites » psychologiques paraissaient entièrement exclues. On sait assez, en effet, comment le sommeil a été classiquement attribué aux toxines résultant des fatigues de la veille et dont l’accumulation conduirait à une perte de conscience. En particulier l’hypothèse d’une interruption de contact des neurones présentait le double avantage de relever d’un tel mécanisme chimique et de cadrer admirablement avec l’associationnisme mental : la suspension momentanée de l’activité consciente s’expliquait sans plus par l’arrêt des associations liées aux relations spatiales entre les cellules localisatrices. Enfin, le chaos du rêve confirmait l’interprétation d’ensemble en montrant que, pour autant qu’une telle activité subsiste au ralenti, elle ne consiste qu’en simples processus associatifs à automatisme désordonné. Tout concourait donc, dans les phénomènes liés au sommeil à donner l’illusion d’un mécanisme physico-chimique parfaitement clair. Il est vrai que les travaux sur l’activité inconsciente frayaient déjà la voie à des interprétations plus souples, mais la notion d’« automatisme psychologique » dont se servait alors Pierre Janet pour la caractériser ainsi que le schéma étroitement associationniste dans lequel S. Freud cherchait au début à enfermer sa propre découverte du symbolisme des rêves (1900), en retardaient l’épanouissement. D’autre part, si le rêve laissait une porte ouverte aux spéculations des psychologues, le sort du sommeil lui-même paraissait définitivement réglé par les physiologistes cantonnés sur le terrain physico-chimique. Or, ici de nouveau, l’examen du contexte fonctionnel conduit Claparède, de la façon la plus inattendue et la plus frappante, à poser le problème causal en des termes qui, sans contredire en rien la physiologie mais en élargissant le débat pour y englober la motricité réflexe, restitue son plein rôle à l’activité totale. Trois situations demeurent, en effet, inexplicables dans l’explication toxicologique pure du sommeil. D’abord, loin de conduire toujours à l’inconscience réparatrice, l’intoxication due à la fatigue provoque au contraire l’insomnie dès qu’elle dépasse certaines limites : le sommeil n’est donc pas une fonction simple de la quantité de toxine. En second lieu l’observation courante nous montre que sans aucune intoxication un désintérêt profond est capable d’endormir, le sommeil dépendant ainsi des facteurs généraux de l’action. Enfin et surtout, un grand nombre d’espèces animales présentent un sommeil instinctif susceptible de durer des semaines et des mois : comment donc réduire le sommeil hibernal au rythme de l’intoxication quotidienne ou à l’effet toxique et la fatigue ? D’où la célèbre théorie de Claparède, dont on peut dire aujourd’hui qu’après des années de discussions souvent peu compréhensives de la part de ses premiers adversaires, elle a conquis l’opinion générale : le sommeil n’est pas un résultat direct de l’épuisement, mais une anticipation réflexe de défense contre l’épuisement. Que ce réflexe ou cet « instinct » du sommeil, comme il aimait à dire, constitue une notion susceptible de rallier tous les points de vue, il suffit pour l’attester de voir qu’actuellement la question de sa localisation est à l’ordre du jour de la physiologie des réflexes, tandis que la psychologie peut désormais considérer comme une « conduite » le type même de l’état qui paraissait devoir être défini par la cessation de toute activité ! Il est inutile de développer en quoi cette position d’un problème fonctionnel a ainsi soulevé les questions psychophysiologiques de l’ordre le plus causal au sens structural du terme 2 : on voit assez, en effet, comment, dans cet exemple, le langage fonctionnel consiste à décrire les rapports des faits à expliquer avec l’activité d’ensemble tandis que l’analyse structurale consiste à décrire les connexions données entre les éléments de cette totalité.
Il peut être intéressant maintenant de passer à un troisième exemple, dans lequel Claparède a eu le grand mérite de soulever un problème fonctionnel là où bien peu d’auteurs l’apercevaient, mais sans que l’analyse structurale ait immédiatement suivi. Cela nous permettra précisément de montrer le service que peut rendre à cette dernière une nouvelle question bien posée. Il s’agit cette fois de la conscience elle-même, que la psychologie classique considérait comme coextensive de la vie psychique tout entière et comme une sorte de faculté infaillible de connaissance de soi. Or, le progrès des études expérimentales, en particulier en psychopathologie, a permis toujours davantage de constater non seulement combien de conduites élémentaires (habitudes ou associations par exemple) demeurent inconscientes mais encore comment, même dans les conduites dont le résultat est parfaitement conscient, le mécanisme même de la construction peut rester ignoré du sujet : de la perception, dont le dynamisme interne échappe à tout contrôle conscient jusqu’aux inventions les plus hautes, c’est même une sorte de loi générale que la conscience est orientée bien plus vers l’objet extérieur que vers le mécanisme intime. Mais malgré la remarque profonde d’Aristote, selon laquelle ce qui est premier dans l’ordre de la genèse est dernier dans l’ordre de l’analyse, la psychologie n’avait point cherché jusqu’à Claparède à formuler de façon précise les rapports de la prise de conscience avec l’activité elle-même. Or, s’il a posé cette question dans toute sa généralité, c’est à propos d’une intéressante expérience de psychologie de l’enfant, qu’il vaut la peine de rappeler ici car rien ne montre mieux l’ingéniosité théorique de Claparède que la manière dont il s’est élevé d’un petit fait jusqu’au problème d’ensemble de la fonction de la conscience. Il s’agissait simplement de savoir si les enfants parviennent plus rapidement et, partant, plus facilement à dégager les ressemblances ou les différences entre les objets connus. « Quelle est la ressemblance, et quelle est la différence entre une abeille et une mouche ? » demandait-on par exemple aux enfants. Or, il s’est trouvé, et ce résultat est à lui seul d’un grand intérêt, que pour deux mêmes termes l’enfant parvient beaucoup plus aisément à formuler les différences que les ressemblances. Sur quoi Claparède s’étonne : l’un des traits propres aux tout premiers stades de la pensée de l’enfant n’est-il pas précisément la généralisation à outrance, comme si tous les messieurs rencontrés par le bébé étaient des « papa », comme si tous les oiseaux étaient jaunes sur le modèle du canari ou comme si toutes les villes avaient un lac à la manière de Genève ? Or, qu’est-ce que la généralisation, sinon l’utilisation des ressemblances ? Mais précisément parce qu’elle est sans frein, la généralisation initiale ne requiert aucune activité consciente, n’étant que l’expression d’une transposition continue et automatique des mêmes attitudes sur de nouveaux objets. Sous quelles influences s’arrête-t-elle par contre ? Ce sont les différences entre les termes que le sujet cherche à rapprocher indûment qui font obstacle à la généralisation, d’où l’attention qui s’attache aux différences comme telles. On voit où en voulait venir Claparède : pourquoi, se demandait-il, la conscience des différences précède-t-elle celle des ressemblances ? C’est tout simplement que la conscience obéit aux lois fonctionnelles, et qu’elle constitue donc une activité proprement dite, la « prise de conscience », laquelle répond comme toute activité à un besoin précis. On ne peut donc dire, ni que la conscience est un concomitant nécessaire de tout travail psychique, ni qu’elle surgit au hasard des rapprochements imposés du dehors. Il y a une « loi de prise de conscience » : la conscience n’apparaît qu’à l’occasion des désadaptations. Tant que l’activité du sujet est adaptée, comme c’est le cas dans les généralisations initiales du petit enfant, il n’est nul besoin de prise de conscience. Que surgisse, par contre, la désadaptation sous forme des différences faisant obstacle à ces mêmes généralisations : alors apparaîtra la conscience, mais avec pour première fonction celle de renseigner le sujet sur cet obstacle comme tel et non point sur sa propre activité qui a fonctionné d’elle-même jusque-là . Voilà donc pourquoi la différence est plus tôt consciente que la ressemblance. Il va de soi qu’ensuite, et toujours en vertu de la même loi, lorsqu’il s’agira de construire des règles ou des idées générales légitimes, en tenant compte cette fois des différences autant que des ressemblances, la généralisation elle-même deviendra consciente parce que menacée sans cesse de nouvelles désadaptations : mais ce sera alors une seconde forme de généralisation, intentionnelle et contrôlée, tandis que la première était automatique et incontrôlée.
On voit quels services une telle analyse fonctionnelle peut rendre à l’explication structurale, et principalement dans l’ordre génétique, sur ce terrain où si souvent on est porté à confondre, parce qu’elles se ressemblent extérieurement, des activités sans parenté directe, dont l’une restera implicite et sans conscience tandis que l’autre bien plus fragile s’explicitera consciemment mais au travers de toutes sortes d’obstacles. Que l’on songe, par exemple, à la conscience des relations chez l’enfant, la relation logique étant si tardive sur les terrains mêmes où les rapports perceptifs sont donnés dès les débuts de l’évolution mentale : c’est que la prise de conscience intervertit l’ordre de la construction et témoigne d’un perpétuel réajustement des activités aux nouvelles conditions de l’adaptation.
Or, non seulement la loi de prise de conscience est appelée à éclairer de nombreuses questions, mais encore elle en soulève certainement de nouvelles. Ce n’est pas là le moindre mérite de Claparède, d’ailleurs, que d’avoir périodiquement forcé les chercheurs à un remaniement des notions admises sans discussion suffisante. Il est clair, par exemple, que la différence entre les deux sortes de généralisations rappelées à l’instant correspond à une opposition générale entre les conduites préopératoires de la petite enfance et les conduites opératoires ou logiques. Les premières sont suffisamment adaptées sur le plan perceptif pour donner lieu à des intuitions spatiales, physiques et même numériques élémentaires et relativement correctes, mais demeurent insuffisantes dès qu’il s’agit de dépasser l’intuition perceptive au moyen du raisonnement ou des opérations logiques. Or, que les secondes requièrent une prise de conscience plus poussée à cause de leur plus large champ d’adaptation et par conséquent de leurs plus grands risques de désadaptation, cela va de soi et constitue une vérification très générale de la loi de prise de conscience. Mais il y a souvent plus encore : il y a toute une reconstruction sur le nouveau plan qui répète en partie mais en les dépassant les étapes de la construction inconsciente qui a précédé ; il y a surtout un changement de fonctionnement des conduites, qui de rigides et à sens unique deviennent mobiles et réversibles ; il y a une série d’intégrations et de systématisations. Quel est dans tout cela le rôle exact de la prise de conscience ? Explique-t-elle la réversibilité de la pensée logique ou en résulte-t-elle ? C’est là un champ encore ouvert a la recherche plus qu’un problème résolu.
Ces quelques exemples nous permettent maintenant de généraliser. Pour Claparède la psychologie est la « science de la conduite ». Mais dans cette formule à laquelle chacun adhère aujourd’hui, il met un contenu précis : une conduite dépend toujours de la totalité de l’organisme tant par ses « ressorts » que par son « exécution ».
Il n’est point, en effet, de conduite possible sans un ressort qui la déclenche. Or, quels sont les ressorts de l’activité mentale ? Ce n’est point à lui seul le stimulus externe, l’excitant auquel les vues trop courtes du mécanisme classique bornaient sa description : ce sont les besoins, les appétits, les intérêts qui seuls donnent une signification aux excitations extérieures. Sur le besoin, dont il faisait la première « loi » de sa psychologie fonctionnelle (« tout besoin tend à provoquer les réactions propres à le satisfaire », d’où ce « corollaire » qui est peut-être en fait plus large que la loi : « l’activité est toujours suscitée par un besoin ») 3, Claparède s’est longuement étendu. Il considérait, par exemple, le développement mental tout entier comme « proportionnel à l’écart existant entre les besoins et les moyens de les satisfaire » 4 et formulait une loi d’anticipation : « tout besoin qui, de par sa nature, risque de ne pouvoir être immédiatement satisfait, apparaît d’avance » 5. D’où le rôle considérable qu’il faisait jouer à l’intérêt, prolongement de ces besoins anticipateurs, tant dans les mobiles permanents de l’activité que dans les réajustements des détails obéissant à la « loi de l’intérêt momentané ».
Or, le besoin étant l’expression d’une rupture d’équilibre et l’intérêt consistant, suivant sa profonde conception, en un réglage de l’énergie disponible, toute la vie mentale est ainsi à concevoir, pour Claparède, comme une perpétuelle poursuite ou comme un réajustement continu de l’équilibre, mais entre des tendances couvrant un champ toujours plus vaste au fur et à mesure que s’accroît l’écart entre les besoins et leurs satisfactions. On voit assez, à nouveau, combien cette grande vision du ressort fonctionnel de la vie psychique appelle, au lieu de la contredire, une analyse structurale. Car, si le besoin est l’indice d’un déséquilibre, actuel ou anticipé, il est clair que l’étude directe des formes de l’équilibre expliquera les besoins autant que l’inverse, la description structurale des lois d’organisation ne faisant plus qu’un, dès qu’il s’agit de l’équilibre total, avec la description fonctionnelle des besoins et intérêts. C’est pourquoi il est possible que Claparède, dans son souci de pousser au maximum ce point de vue fonctionnel si négligé avant lui, ait dépassé sa propre pensée, comme il arrive à tous les novateurs, lorsqu’il s’est demandé, entre autres, à propos de l’intelligence, comment le besoin ou la question parviennent à orienter la recherche. Ce problème qu’il jugeait insoluble avec son acuité d’analyse critique, est peut-être un pseudo-problème, car si le besoin émane d’une organisation constituée dont il traduit seulement un déséquilibre momentané ou l’ascension vers une forme plus haute d’équilibre, éprouver un besoin est déjà être orienté.
Ceci nous conduit aux questions relatives à ce que Claparède appelait l’« exécution » des conduites, par opposition à leur « ressort » interne. L’exécution de la conduite c’est, soit le réglage relatif au « comment » (par exemple les techniques innées ou acquises de l’instinct, de l’habitude et de l’intelligence), soit le réglage des buts et intentions (les sentiments et la volonté). D’où les deux grandes théories de l’intelligence et de la volonté, qui sont comme les deux sommets de la psychologie fonctionnelle de Claparède.
Le problème de l’intelligence l’a toujours passionné, et de sa critique de l’associationnisme au début de ce siècle, jusqu’à la Genèse de l’hypothèse, il n’a cessé de reprendre et de perfectionner sa théorie, jusqu’à en inverser sur bien des points la perspective générale de la manière la plus significative. Le point de départ est naturellement fonctionnel : dans quelles circonstances et en fonction de quels besoins, se demande Claparède, apparaît l’intelligence ? C’est lorsque les techniques héréditaires du réflexe et de l’instinct ou lorsque la technique des habitudes, adaptations acquises aux circonstances qui se répètent, se trouvent en défaut : l’intelligence est donc une adaptation mentale aux circonstances « nouvelles » et sa fonction, qui est vicariante, est de suppléer sans cesse à l’insuffisance des adaptations innées ou déjà acquises mais automatisées. Or, comment se comportent, du haut en bas de l’échelle animale, les organismes se trouvant en une telle situation fonctionnelle : ils cherchent et tâtonnent. Le tâtonnement est donc à la source des conduites intelligentes, mais s’il en constitue l’« exécution » essentielle, il ne suffit pas à lui seul à caractériser l’acte d’intelligence. Un acte « complet » d’intelligence suppose toujours trois moments successifs bien qu’indissociables : le besoin qui, de ce point de vue du « comment » que nous examinons maintenant, se manifeste sous la forme de « question » ; le tâtonnement lui-même qui se traduit, jusque dans les formes les plus hautes de la pensée, sous la forme d’« hypothèses » ; et le « contrôle », ou sanction de la réussite et de l’échec des conduites, c’est-à -dire de la vérité et de la fausseté des hypothèses.
Mais si nous passons maintenant de cette description fonctionnelle à l’analyse structurale qu’elle a provoquée, nous assistons dans la pensée de Claparède, à la plus intéressante et à la plus instructive des évolutions. Au début, par exemple, dans l’article si suggestif qu’il a consacré en 1917, dans Scientia, à la psychologie de l’intelligence, Claparède distingue sans plus deux types de tâtonnements : l’un, non dirigé, serait primitif et caractériserait l’intelligence empirique contrôlée par les seules sanctions extérieures de réussite et d’échec, tandis que l’autre, qui en dérive peu à peu, serait progressivement dirigé par la conscience acquise des relations et caractériserait ainsi une intelligence systématique contrôlée de l’intérieur grâce à la pensée elle-même. En sa source, le tâtonnement consisterait donc en purs « essais et erreurs », c’est-à -dire en initiatives manifestant sans plus les diverses combinaisons possibles des tendances propres au sujet, combinaisons demeurant elles-mêmes fortuites par rapport au milieu, mais donnant lieu à une sélection après coup de la part de ce milieu. C’était, on le voit, traduit en termes de conduites psychologiques et individuelles, le schéma, mutationniste des variations dues au hasard et de la sélection a posteriori. Mais, après son étude sur la Genèse de l’hypothèse, si fraîche et d’une liberté intérieure si remarquable à l’égard de ses propres idées, Claparède en vient à rectifier sa perspective initiale et à admettre qu’aucun tâtonnement n’est jamais entièrement soustrait à toute direction : dès les stades élémentaires, le tâtonnement est dirigé non seulement par un schéma anticipateur qui n’est autre que la question elle-même, mais encore par une conscience sui generis des relations, ou plutôt par la capacité même de mettre les données de l’expérience en relation les unes avec les autres, capacité que Claparède désigne au moyen d’un terme emprunté à la logique, l’« implication ».
Seulement, si le progrès continu des idées de Claparède l’a ainsi conduit à considérer comme une « tendance primitive » cette implication qui ne naîtrait pas de la répétition mais en constituerait au contraire la source, il ne s’agit là que d’un perfectionnement du schéma des essais et des erreurs et non pas d’une volte-face à l’égard de cette inspiration première. En effet, l’implication restait pour lui « l’essai » d’ajuster à la nouvelle situation la conduite qui a réussi précédemment : « impliquer, c’est attendre, c’est tendre vers ce que l’on attend » 6. Quant à l’expérience qui intervient pour rompre les implications illégitimes, c’est à nouveau la sélection après coup triant parmi ces essais celui qui réussit. C’est pourquoi Claparède se refusait à fonder l’implication, comme nous l’avons fait dans La Naissance de l’intelligence sur une « assimilation » sensori-motrice qui attribuerait d’emblée aux données perceptives une signification en fonction du schème moteur de l’action, et l’expliquait-il par la « loi de coalescence » de W. James (« La loi de coalescence engendre l’implication, sur le plan de l’action, et le syncrétisme sur le plan de la représentation » 7), préférant ainsi admettre que les diverses données perçues simultanément s’impliquent de façon immédiate, sans structuration concomitante ou préalable.
Telle est, dans les grandes lignes, la contribution de Claparède à la psychologie de l’intelligence. Il faudrait naturellement, pour en faire sentir toute la saveur, entrer davantage dans le détail des analyses si fines et si nombreuses qu’il a données presque à chaque nouvelle page de son étude sur la Genèse de l’hypothèse. Mais le dessin du cadre général suffit à montrer jusqu’où peut conduire ce schéma développé avec tant de rigueur et l’allusion que nous avons faite à l’implication permet de relever combien le respect scrupuleux des faits a pu conduire le défenseur le plus habile de l’hypothèse pragmatiste du tâtonnement à réintroduire sur le terrain même qu’il avait choisi l’une des notions centrales de la psychologie de la pensée logique.
Sa contribution à la psychologie de la volonté n’est pas moins précieuse ni moins savoureuse. Quoi de plus vague, en général, que le terme de volonté appliqué par la psychologie classique à toutes les intentions et à toutes les tendances, pourvu qu’elles requièrent un effort de quelque nature soit-il. Or, Claparède est parvenu non seulement à la caractériser comme une fonction précise, mais encore à constituer à son sujet une théorie dont la correspondance est frappante avec celle qu’il a consacrée à l’intelligence. De même que l’intelligence, la volonté lui apparaît en effet comme une fonction vicariante, et, comme l’intelligence, elle ne surgit qu’à l’occasion des situations nouvelles, non prévues par les mécanismes habituels ou instinctifs. Mais, dans ce nouveau cas d’« exécution », dont on peut dire qu’il constitue un réglage des buts et non plus des moyens, les mécanismes héréditaires ou habituels sont représentés par les tendances instinctives (en tant que tendances et non plus en tant que techniques d’action) et par les sentiments de niveaux divers, tandis que les « situations nouvelles », désadaptant le sujet et le contraignant à un réajustement, ce sont les conflits possibles entre ces tendances multiples ou les sentiments. La volonté sera donc la fonction de réadaptation des fins, en cas de conflit, comme l’intelligence est la fonction de réadaptation des moyens en cas de situation imprévue et nouvelle. Plus précisément, il y a volonté quand, en cas de conflit, la tendance « supérieure » l’emporte sur les tendances « inférieures », et manque de volonté dans le cas inverse. Mais que sont donc, du point de vue du psychologue et non point du moraliste, les tendances « supérieures » ? À cette question épineuse Claparède répond avec une tranquille audace : mais ce sont précisément les tendances qui triomphent dans la volonté, et il n’y a là aucun cercle puisque l’expérience intérieure nous avertit toujours exactement qu’il y a eu victoire ou échec de celle-ci !
Enfin, c’est naturellement cette conception fonctionnelle générale de la vie mentale qui a inspiré à Claparède sa théorie du développement. Tout d’abord, il considérait le développement ou la croissance en général comme un « besoin » fondamental de l’organisme, au même titre que la faim ou la soif. Preuve en soit, disait-il, que l’enfant absorbe davantage de nourriture qu’il ne lui en faut pour maintenir son état à un moment donné : cette supernutrition correspond donc à un besoin distinct qui est justement celui de la croissance. On voit à nouveau, par cet exemple, combien la description fonctionnelle est parallèle à la recherche structurale, sans faire appel à une finalité d’ordre extracausal : en effet, au lieu de considérer le besoin de croissance comme le point de départ de l’analyse, on pourrait aussi bien partir de la structure en déséquilibre de l’organisme jeune et montrer comment les besoins sont à chaque instant commandés par les lois causales expliquant ce déséquilibre et déterminant l’équilibre vers lequel il tend. Le besoin de croissance une fois posé, Claparède s’applique à montrer qu’il entraîne une série de besoins particuliers, le besoin d’exercice fonctionnel et de jeu, en particulier, et une succession génétique d’intérêts commandant tout le mécanisme de l’acquisition et des adaptations graduelles. D’où enfin sa loi de l’« autonomie fonctionnelle » de l’enfance : « à chaque moment de son développement un être vivant constitue une unité fonctionnelle, c’est-à -dire que ses capacités de réactions sont ajustées à ses besoins » 8. Cette unité fonctionnelle permettait à Claparède d’affirmer que l’enfant est fonctionnellement identique à l’adulte, en ce sens que les conduites enfantines supposent comme toutes les autres les mêmes « ressorts » sous forme de besoins et d’intérêts et les mêmes « exécutions » sous forme de recherches intelligentes et d’actes de volonté. Mais, par le fait même de cette permanence d’autonomie fonctionnelle, à chaque niveau du développement correspondra une structure sui generis répondant aux besoins du moment : « différence de structure, identité fonctionnelle » 9. Telle est la formule dans laquelle Claparède résume la relation entre la mentalité enfantine et l’esprit adulte, en remarquant d’ailleurs que l’école traditionnelle a inversé ces deux termes, en traitant l’enfant à la fois comme s’il savait raisonner selon notre logique et comme, si contrairement à nous, il était capable de travailler sans besoins ni motivation autonomes.
II. — Le clinicien🔗
Cette allusion à la pédagogie de Claparède nous conduit à examiner la manière qu’il avait d’expérimenter et de découvrir ses problèmes en psychologie générale et appliquée. Car, dans ce domaine de la recherche personnelle qui est toujours si instructif à explorer pour qui veut comprendre le mécanisme intime des théories devenues publiques et impersonnelles, il était original comme en tout.
Claparède n’aimait pas, en effet, les expériences de longue haleine, les travaux de laboratoire ou de recherches dans les écoles, qui durent des mois ou des années, sans que l’on voie, de longtemps, dans quelle direction on aboutira. Il s’est livré, cependant, cela va sans dire, à des expérimentations de ce genre. Lorsqu’il a étudié, par exemple, le mécanisme de l’illusion de poids 10, il a conduit avec une grande précision des expériences destinées à évaluer l’élan moteur différentiel dont témoignent les sujets lorsqu’ils soulèvent la boîte de grand volume et celle de format réduit. Ses études sur l’association des idées ou sur la genèse de l’hypothèse ont nécessité des années de travail, pour réunir et contrôler sans cesse à nouveau les matériaux d’expérience qu’il accumulait. Mais cet effort était toujours discontinu et le déprimait périodiquement. Il avait, chose remarquable, une patience et une satisfaction beaucoup plus grandes lorsque, pour faire la bibliographie exacte d’un sujet (et l’on sait combien il y excellait) ou pour retracer tout l’historique précis d’une question, il se livrait dans sa belle bibliothèque à un labeur de bénédictin : que de mois n’a-t-il pas passés à bouquiner ainsi pour la préparation de sa Psychologie de l’enfant !
Par contre, le genre d’expériences qui l’excitait et le passionnait jusqu’à lui faire tout oublier, c’était l’ensemble de celles qu’il imaginait lorsqu’il s’agissait de diagnostiquer — au sens le plus large du terme — un individu en chair et en os. Il était essentiellement médecin et clinicien et avait le culte du « cas individuel » : c’est ce don particulier dont il a surtout fait usage et qu’il a appliqué à toutes les branches de la psychologie, et c’est ce qui explique en bonne partie le choix de ses problèmes et sa psychologie « fonctionnelle » elle-même.
Le cas individuel le stimulait et lui permettait d’unir en un seul tout sa sympathie humaine et sa curiosité scientifique. Il savait voir ce que personne ne remarque en un coup d’œil immédiat qui est la marque du vrai clinicien. Le contact avec l’individu à diagnostiquer lui suggérait alors une foule d’interprétations théoriques et il dépassait aussitôt le champ restreint des « épreuves » à appliquer pour élaborer une conception générale. C’est à l’occasion d’un « cas », d’une observation individuelle prise sur le vif et même parfois d’une auto-observation faite en retour et suggérée par le besoin diagnostique qu’il a construit presque toutes ses théories particulières. Et c’est certainement cette aptitude à voir vivre les humains qui l’a conduit à sa conception fonctionnelle.
C’est cet intérêt clinique qui a inspiré, par exemple, ses premiers travaux personnels : sa théorie du « sens musculaire » a été élaborée « à propos de quelques cas d’hémiataxie posthémiplégique » (1897) et en 1902 il publiait, à propos toujours d’un cas, une étude sur l’« éreutophobie ». On pourrait citer, en outre, de nombreuses études sur l’hystérie, l’aphasie, etc., etc. C’est à ces premières amours qu’il est revenu à la fin de sa vie, avec un double sentiment de rajeunissement et de consolation, en créant à l’Hôpital cantonal de Genève, aidé par son neveu, le neurologiste Georges de Morsier, un petit laboratoire de psychologie clinique dans lequel il formait le projet d’un ensemble systématique de recherches.
Mais si tout cela va de soi pour un médecin, il importe par contre de noter que ce sont ces mêmes intérêts et ces mêmes qualités qu’il a transposés en psychologie de l’enfant et qui ont déterminé son œuvre dans ce domaine en apparence bien différent. Sa psychologie de l’enfant est, en effet, beaucoup moins une psychologie générale de l’enfance ou une psychologie de l’enfant en général qu’une science des procédés destinés à étudier chaque enfant en particulier. Ses études « générales » sur ce sujet se réduisent, en effet, à sa conception fonctionnelle de l’enfance — qui est, nous l’avons vu, bien davantage une théorie de l’organisme, physique et mental, considéré in vivo qu’une analyse structurale de la mentalité infantile — et à diverses études particulières sur le jeu, sur l’intérêt ou les intérêts, sur la conscience de la ressemblance et de la différence chez l’enfant, etc., qui toutes se ramènent directement à sa théorie fonctionnelle. Par contre, l’essentiel de son effort a porté sur la discussion et l’élaboration des méthodes de diagnostic mental d’ordre individuel. La grande importance qu’il attribuait aux tests et aux épreuves de tout genre s’explique par ce besoin de caractériser les individus eux-mêmes, et c’est non seulement son petit livre Comment diagnostiquer les aptitudes mentales chez les écoliers mais encore une bonne partie de sa Psychologie de l’enfant qui sont dominés par cette préoccupation. Il se représentait une classe scolaire non pas comme une unité sociale, mais comme une réunion de cas individuels et c’est à eux qu’allait toute sa sollicitude à la fois humaine et psychodiagnostique ! C’est pourquoi il rêvait en pédagogie d’un enseignement sur mesure tandis qu’il formait les étudiants de l’Institut J.-J. Rousseau à la pratique des tests et à la discussion théorique des corrélations, des percentilages et des « profils psychologiques ».
Même en psychologie animale, science sur laquelle il a écrit un traité méthodologique, ce sont les « cas » individuels — et dans ce domaine ils sont nécessairement exceptionnels et extraordinaires — qui l’ont stimulé, comme les chevaux d’Elberfeld ou le chien de Mannheim, plus que les animaux uniformes et standardisés des laboratoires. Faut-il rappeler, également, que ses recherches sur le témoignage sont nées de cas concrets de témoignage judiciaire qui ont excité son intérêt.
Comment ne pas voir, enfin, que ses publications sur l’orientation professionnelle et l’intérêt continu qu’il vouait à cette branche de la psychologie appliquée, procèdent de ce même penchant pour le diagnostic individuel, joint à la sympathie humaine qu’il avait pour les travailleurs. Passionné de questions sociales, au sens de la recherche du bonheur des individus, Claparède présentait, en effet, une cécité remarquable et précisément fort explicable pour la sociologie comme science. Il ne pouvait souffrir l’inspiration durkheimienne ou même le genre de recherches auxquelles s’était adonné Pareto, et, lorsqu’il a abordé les problèmes de psychologie sociale — pure ou appliquée — c’est à nouveau aux individus vivants qu’il pensait bien plus qu’à la société conçue comme un tout réel et concret, notion qu’il considérait comme la plus nuageuse des abstractions.
III. — Le pragmatiste🔗
Cette brève esquisse serait bien incomplète — c’est-à -dire bien plus encore qu’elle ne le demeure, hélas — si nous n’essayions pour terminer de caractériser sa philosophie de savant, son attitude générale en face de la science.
Claparède se disait empiriste et pragmatiste. Et cela est bien vrai, mais encore faut-il s’entendre.
Son empirisme n’était autre chose que sa générosité d’esprit, son amour et son respect des faits et des individus. Ainsi compris, il se révélait effectivement dans tous ses travaux, théoriques aussi bien qu’expérimentaux, dans tous ses gestes, dans tous les fascicules des Archives de psychologie. Je pense en particulier à cette admirable biographie de Flournoy, parue en 1921 : rien de construit, rien d’artificiel ni de conventionnellement déduit, mais une richesse de fond, une souplesse et une variété incroyable de points de vue, une identification complète avec son modèle. Voilà l’empirisme de Claparède.
Ce pragmatisme se marque d’abord dans ses méthodes. Il adoptait toujours toutes les méthodes, sans exclusivisme aucun. Il préconisait les méthodes de laboratoire, mais ne faisait aucunement fi de l’introspection ; il aimait à tout mesurer, mais inventait en même temps le procédé de la « réflexion parlée » ; il était pathologiste mais utilisait la méthode génétique ; et surtout, dès les débuts, il alliait à ses qualités de professeur officiel de psychologie expérimentale celle de défenseur de la psychanalyse ! Jamais on ne vit sans doute, à part son maître Flournoy, un éclectisme aussi généreux, une si entière persuasion que tous les procédés d’étude sont bons pourvu qu’ils conduisent à découvrir des faits.
Son pragmatisme se révélait ensuite en ceci qu’il considérait tous les faits comme intéressants à des degrés divers, et que n’importe quelle constatation lui semblait comporter un enseignement. Cette croyance n’était pas pour lui une sorte de froide hypothèse ou une attitude faite de curiosité et de scepticisme mêlés : c’était une foi. On ne saurait expliquer sans cela cette sorte de prédilection qu’il avait pour les domaines en quelque sorte mal famés de la psychologie, ceux où se complaisent les esprits peu critiques et dont les savants de bon ton n’aiment pas s’occuper. Pourquoi s’est-il passionné pour le problème des chevaux d’Elberfeld, par exemple, alors que son article, qui ne se départit jamais d’un sens critique aiguisé, n’aboutit à aucune conclusion ? C’est qu’il s’indignait simplement qu’on pût se refuser à « aller voir » soi-même, comme si malgré les risques de fraude, tout phénomène était susceptible de livrer une parcelle d’enseignement ! Pourquoi s’occupait-il sans cesse à nouveau de l’hypnose malgré l’effort de mise au point de tant d’auteurs qu’il estimait par ailleurs ? C’est qu’il ne pouvait se résoudre à accepter qu’on se désintéressât d’un groupe de faits pour la seule raison qu’on avait dû changer d’interprétations à leur sujet et qu’ils n’avaient pas fourni ce qu’on attendait d’eux. En psychologie de l’enfant, de même, il mettait parfois une sorte de coquetterie à étonner par le choix de ses problèmes : il s’était, par exemple, intéressé à la question du bâillement, comme si elle comportait de multiples recoins insoupçonnés.
Mais il faut dire plus encore, et pour bien comprendre son étonnante nature, il faut savoir que sa générosité innée le poussait à des attitudes vraiment chevaleresques qui ont souvent donné le change et qu’on a parfois mises au compte de la candeur. C’est ainsi qu’il suffisait qu’une méthode ou qu’une doctrine fût combattue injustement à ses yeux pour qu’il la défendît bien plus qu’il ne l’aurait fait sans cela. Par exemple, à une époque où la psychanalyse était à la fois fort mal connue et très attaquée, il la défendait sans relâche par la plume et l’enseignement bien que personnellement il n’eût qu’une attirance relative à son égard. De même la méthode des tests ne lui a pas donné que des satisfactions et il était d’une parfaite lucidité sur ses insuffisances ; cependant, dans la mesure où elle était critiquée avec incompréhension, il s’en faisait le défenseur attitré.
Tel était donc son empirisme. Mais si l’on appelle empiriste l’attitude de celui qui se borne à la lecture passive des faits sans construction théorique consciente et systématique, alors il n’avait rien d’un empiriste. Et si l’on appelle pragmatiste celui qui subordonne le vrai à l’utile ou le contrôle rationnel scrupuleux à l’intérêt humain, alors il n’avait rien d’un pragmatiste.
Contre cet empirisme qui subordonne l’intelligence à l’expérience conçue comme organisée d’avance, il suffit de citer sa remarquable critique de la théorie du raisonnement que Rignano avait fondée sur la notion d’« expérience mentale ». L’expérience effective ou externe ne s’organise nullement toute seule, répond Claparède, et il faut déjà toute l’intelligence pour expérimenter puisque l’expérimentation procède d’une question et d’une hypothèse et qu’elle en constitue le contrôle. À plus forte raison l’expérience mentale qui est simplement imaginée ou représentée au lieu de s’effectuer réellement, et il y a par conséquent cercle à vouloir expliquer le raisonnement par un tel processus alors que celui-ci constitue donc lui-même une construction intelligente.
De même, il suffit pour évaluer la distance qui séparait Claparède d’un pragmatisme paresseux, de voir quelle part considérable de construction déductive et systématique entrait en chacune de ses théories et informait les données de fait. Ce n’est pas qu’en paroles qu’il concevait l’expérience comme préparée par le raisonnement, et son œuvre psychologique entière apparaît comme un produit authentique de cette union permanente de la déduction et de l’expérience en quoi consiste toute pensée scientifique.
Faut-il enfin souligner que son besoin de construction systématique, qui contrastait si fort (il l’a souvent remarqué lui-même) avec son romantisme spontané, était d’ordre non pas seulement rationnel mais encore et, à un haut degré, esthétique : quelle belle symétrie, par exemple, entre sa théorie de l’intelligence, et celle de la volonté !
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Tels sont les traits principaux de la psychologie d’Édouard Claparède. Au terme de ces quelques pages, je sens profondément combien vague et superficielle demeure cette esquisse en regard de la richesse et surtout de la saveur inexprimable de sa pensée. Et surtout j’éprouve le sentiment de l’impossiblité de rendre la dette de reconnaissance que nous lui conservons pieusement. Mais ce n’est pas par des paroles que nous saurons dire ce que nous lui devons : c’est seulement en cherchant à suivre les chemins qu’il a tracés et en faisant fonctionner les instruments de travail qu’il a façonnés.