De l’acte à la pensée… (1943) a

Il faut admirer sans réserve le courage et la sérénité de Wallon qui, dans les circonstances les plus difficiles, a trouvé le temps et les moyens de composer une belle synthèse de ses idées et de la publier comme s’il était en temps de paix. C’est avec une véritable émotion que l’on lit ces pages en pensant aux situations dans lesquelles elles ont été écrites.

Ce petit livre donne ce qui manquait jusqu’ici à l’œuvre de Wallon : une vue d’ensemble sur l’évolution de l’intelligence elle-même, des niveaux sensori-moteurs où, suivant une métaphore célèbre, la pensée est « bouchée par l’action », jusqu’au plan discursif et réflexif. Car bien que de nombreux travaux de l’auteur aient déjà côtoyé ce problème, on n’attendait pas sans curiosité le moment où il l’aborderait de face.

Aux niveaux inférieurs, Wallon s’est toujours efforcé de décrire l’évolution mentale palier par palier, comme si chaque nouvelle acquisition était liée à l’intervention d’un système physiologique indépendant des précédents et se les intégrant simplement après coup. Ce qui joue relativement bien lorsqu’il s’agit des mouvements, des émotions attachées au système postural, du langage, etc. Mais l’intelligence et la pensée ne supposent-elles pas une continuité fonctionnelle, telle que chaque stade prépare le suivant et ne se borne pas à intégrer les acquisitions propres à ceux qui l’ont précédé ? C’est sur ce point en particulier que l’on attendait la réponse de Wallon.

Il la fournit en ce petit livre, claire, élégante et avec tout le talent qu’on lui connaît. L’intelligence sensori-motrice est une « intelligence des situations » qui organise les circonstances ambiantes par une coordination de mouvements projetant les rapports et l’espace dans les choses. L’intelligence réflexive ou pensée est devenue schématisation intérieure et systématise les rapports par moments successifs, au moyen d’un espace représenté et non plus joué. Mais si, de la première à la seconde, « il y a eu transposition, sublimation de cette intuition qui, d’incluse dans les relations entre l’organisme et le milieu physique, est devenue schématisation mentale » (p. 250), cela ne signifie en rien que le fonctionnement des représentations s’élabore dès l’organisation des actes : c’est, comme d’habitude, à l’intervention d’appareils extérieurs que Wallon recourt pour expliquer la superposition des paliers hétérogènes. Seulement, comme on ne voit plus bien les structures physiologiques qui interviendraient ici comme aux stades élémentaires, ce sont des appareils sociaux que l’auteur invoque tour à tour. « Mythes », imitation et rites lui rendent alors le même service que les « postures » et mouvements de divers ordres aux niveaux inférieurs : celui de fournir un substrat aux couches discontinues et superposées de la vie mentale en son évolution.

Un tel point de vue est utile et valait d’être soutenu. Il met en garde contre les assimilations trop faciles du supérieur à l’inférieur et surtout des inverses. Mais on voit très mal comment, à s’y tenir exclusivement et sans compléter les discontinuités structurales par une continuité fonctionnelle, on expliquera le fait essentiel de la marche des opérations logiques vers un équilibre progressif. Si l’espace géométrique, en particulier, n’est pas engendré par celui des mouvements, on comprend difficilement d’où il tirera son ressort interne, et, lorsqu’on étudie ses « schématisations » au cours de la petite enfance, on trouve une continuité entre le plan moteur et le plan verbo-intuitif bien plus délicate qu’on ne pourrait le supposer.

Que, partant de ces prémisses, Wallon nous ait fort peu compris, cela est bien naturel (la réciproque est d’ailleurs sans doute vraie). Non seulement nous nous trouvons classé dans la « psychologie de la conscience » (chap. I), mais encore l’« assimilation sensori-motrice » que La Naissance de l’intelligence invoque contre toute explication empiriste est interprétée par lui dans le sens d’une simple association, comme si elle consistait à « faire de l’expérience le facteur unique », et même « à n’y voir qu’une collection de rencontres favorables » (p. 33) ! Après quoi Wallon croit énoncer une objection en découvrant que « le pouvoir assimilateur de Piaget… est doué lui aussi d’une structure, dont les niveaux conditionnent l’expérience au moins autant qu’ils en résultent » (p. 33). Bref, nous éprouvons quelque difficulté à nous reconnaître dans le chapitre si amical que cet ouvrage veut bien nous consacrer. Mais cette incompréhension même est fort instructive, car si Wallon s’étonne que nous ayons introduit dans les schémas moteurs deux termes qui n’y « sont pas contenus… : l’esprit et le symbole » (p. 45), notre étonnement à nous est qu’il ne les y ait pas vus. En effet, à supposer que l’imitation conduise à la représentation (et nous étions d’avance d’accord avec Wallon sur ce point : voir La Naissance de l’intelligence (p. 355-356)), c’est donc précisément qu’elle prépare le symbolisme sur le plan des schèmes moteurs eux-mêmes.