Préface. Le Diagnostic du raisonnement chez les débiles mentaux (1943) a

L’ouvrage de Mlle Inhelder n’a aucun besoin d’être présenté au public. La clarté de la pensée et des thèses qui y sont développées, l’abondance des faits, la valeur particulière des observations prises par une psychologue qui sait interroger, le talent d’exposition, enfin, dont témoigne l’auteur dans la discussion de nombreuses questions qu’il n’est pas facile de dominer, toutes ces qualités qui se retrouvent à chaque page du volume qu’on va lire rendent une préface parfaitement superflue.

Mlle Inhelder m’a néanmoins fait l’amitié de me demander quelques lignes d’avant-propos. Tout en la remerciant de m’associer ainsi à ce beau livre, qu’elle seule pouvait écrire, je dois dire que j’en ressens au moins deux causes d’embarras. Nous avons, d’une part, écrit en collaboration une étude sur Le Développement des quantités chez l’enfant, dont on retrouvera ici les résultats appliqués à un chapitre de psychopathologie, et, de cette partie commune aux deux ouvrages que Mlle Inhelder a signés, je ne saurais naturellement rien dire. D’autre part, le rôle que Mlle Inhelder fait jouer, dans sa conception du diagnostic mental et de l’oligophrénie, à mes hypothèses sur le mécanisme opératoire de l’intelligence, m’interdit de me prononcer en un débat à propos duquel je risquerais ainsi d’être bien peu impartial.

Je me bornerai donc à souligner, parmi les nombreux aperçus nouveaux que contient ce travail, la position originale qu’a adoptée Mlle Inhelder dans le problème des opérations et le parti qu’elle en a tiré en analysant le développement mental dans sa complexité effective.

Lorsque nous avons cherché à expliquer, avec Mlle Inhelder, la manière dont les enfants de 4 à 12 ans construisent les notions principales de quantité physique, telles que la quantité de matière, le poids et le volume des corps, nous avons trouvé, pour chacune de ces notions, qu’après une période plus ou moins longue d’évaluations simplement perceptives ou intuitives, caractérisées par des rapports centrés sur l’activité propre, l’enfant parvenait à décentrer ses jugements et à atteindre une certaine objectivité, à la fois rationnelle et expérimentale. Or, ce progrès s’accomplit toujours de la même manière : au lieu de suivre le cours irréversible des transformations perceptives ou de ses actions, l’enfant arrive à un moment donné à le remonter, substituant ainsi à l’intuition égocentrique un mode nouveau de pensée fondé sur la composition des actions entre elles et principalement sur la possibilité d’une composition réversible. Telle est l’opération : une action devenue réversible et insérée dans un système d’actions semblables et composables entre elles. Par exemple, après avoir nié que le poids d’une boulette d’argile se conserve lorsqu’on l’étire en boudin, qu’on l’aplatit en galette ou qu’on la sectionne en morceaux, l’enfant de 9 ans environ admettra la constance du poids, parce qu’on peut revenir à la forme initiale en corrigeant chacune de ces actions par l’action inverse, et concevra ainsi tous les rapports en jeu comme constituant un système dans lequel chaque transformation est compensée par d’autres. Un tel système de rapports ou d’opérations est ce que nous avons appelé un « groupement » et le critère de l’apparition d’un « groupement » est celui d’une notion de conservation (conservation de la matière, du poids ou du volume).

Or, ces résultats, on aurait pu les considérer comme intéressant simplement le mécanisme de l’intelligence conceptuelle ou réflexive : caractérisant un domaine à part, comme un jeu limité au champ clos de la pensée, ils eussent conservé une certaine importance pour ceux qui analysent ou qui forment la raison, psychologues de l’intelligence, éducateurs ou maîtres de mathématiques, mais sans franchir les frontières de cet univers purement intellectuel.

Or, Mlle Inhelder, pénétrée de la foi en la réalité de l’opération, non pas seulement dans les produits achevés de la pensée, mais dans le mécanisme même de son développement, a osé faire l’hypothèse que les retards et anomalies de ce développement devraient se reconnaître à des retards ou fixations dans l’élaboration des opérations elles-mêmes et de leurs « groupements ». Elle a eu surtout la hardiesse de supposer qu’une méthode, primitivement conçue pour l’analyse des « groupements opératoires » propres aux enfants normaux, dressés aux habitudes de l’intelligence verbale et scolaire, pourrait s’appliquer telle quelle aux recherches diagnostiques et même au pronostic dans le champ si complexe de la débilité mentale.

Lorsque, chargée par le département de l’Instruction publique du canton de Saint-Gall d’organiser un service de psychologie scolaire, dont la tâche essentielle était le dépistage et l’orientation des enfants anormaux ou arriérés, Mlle Inhelder a décidé de soumettre ses sujets aux mêmes épreuves qu’elle avait appliquées avec tant d’adresse aux écoliers normaux, nous nous sommes réjoui de l’intérêt scientifique qu’aurait cette comparaison, mais avouons n’avoir pas soupçonné qu’une telle méthode pourrait devenir centrale dans sa pratique quotidienne.

Le premier étonnement a été de constater — et si Mlle Inhelder ne doutait pas de ce résultat préliminaire, d’autres en étaient peut-être moins convaincus d’avance — que les stades observés chez le normal, dans le développement opératoire, se retrouvaient avec une impressionnante régularité chez les arriérés. Que sur plus de 150 cas examinés, pas un ne soit parvenu à la conservation du poids sans avoir celle de la matière, ni à celle du volume sans avoir les deux précédentes, alors que la réciproque n’est pas vraie, voilà une trouvaille qui, à elle seule, justifierait cet ouvrage.

Mais le succès professionnel même, que Mlle Inhelder a su obtenir en un canton où son service était organisé à titre d’expérience, a montré tout autre chose : le dépistage, toujours si délicat, des enfants arriérés et surtout la détermination de leur niveau intellectuel exact (détermination d’où dépendait toute leur scolarité ultérieure) ont pu être assurés par l’auteur d’une manière qui a affronté victorieusement la sanction de l’expérience, et cela en poursuivant jusqu’en toutes ses conséquences la logique du système.

Il ne nous appartient pas, nous l’avons déjà dit, de juger celui-ci. Mais relevons-en encore les conséquences imprévues en ce qui concerne le développement de l’intelligence elle-même.

La première est la découverte d’un nouveau critère de la débilité mentale. On sait combien ce cadre nosologique a donné lieu à des interprétations variées et combien grossièrement empiriques demeurent souvent les indices au moyen desquels on distingue le débile mental de l’imbécile ou du simple retardé. Or, appliquant son hypothèse d’une fixation des arriérations à des stades du développement des mécanismes opératoires, Mlle Inhelder est parvenue à une délimitation qui présente, entre autres, le mérite certain d’utiliser des coupures naturelles au sein d’une évolution d’apparence continue. Tandis que l’imbécile resterait réfractaire à toute opération de la pensée, son esprit demeurant uniquement intuitif et perceptif, le débile parviendrait aux « opérations concrètes », c’est-à-dire à celles qui s’organisent en « groupements » bien définis, mais sur le plan de l’intelligence s’accompagnant de manipulations. Par contre, la débilité mentale ignorerait les « opérations formelles », qui dépassent l’expérience pour s’organiser sur un plan hypothético-déductif, les sujets susceptibles d’accéder à de telles opérations étant à classer dans les simples retardés.

En un mot, la débilité mentale témoignerait de la possibilité d’une « construction opératoire », mais « inachevée » et l’on verra avec quelle subtilité l’auteur développe les conséquences et les diverses implications d’une telle thèse.

Parmi ces implications, il est un dernier point que nous aimerions souligner. Le fait qu’il y ait, dans le développement mental, des constructions qui s’achèvent, et d’autres qui demeurent à l’état inachevé, atteste assurément l’existence de lois d’équilibre comparables à celles qui règlent la croissance organique et permettent de distinguer un état adulte, d’un état normal en devenir et d’un état pathologique d’arrêt de croissance ou de « faux équilibre ». Or, ici encore, Mlle Inhelder fait jouer aux « opérations » un rôle qu’il eût été certainement trop ambitieux de prévoir avant ses recherches. Sans doute est-il facile, par un jeu de rapprochements théoriques et peut-être hasardés, de concevoir les « groupements » opératoires comme des lois d’un équilibre, dont la réversibilité rappelle les définitions classiques de cette notion d’origine physique. Grâce à Mlle Inhelder, ce jeu acquiert aujourd’hui un coefficient sérieux de probabilité : si vraiment un être dont l’équilibre opératoire demeurera toujours inachevé est par cela même débile, les opérations et leurs « groupements » apparaissent alors comme les composantes, non plus seulement d’une structure abstraite ou du système des idées d’un individu schématique, mais d’une réalité vivante et pleine de signification quant au dynamisme du développement concret.

Bref, il convient de féliciter Mlle Inhelder de son bel effort et des résultats qu’elle livre aujourd’hui à la méditation des psychologues et des psycho-pathologistes : elle a su faire sortir l’hypothèse opératoire des frontières de la construction théorique pour l’engager sur le terrain des réalités effectives.

Genève, avril 1943.